‹ Études iconographiques et archéologiques sur le moyen ageChapitre 24 sur 27 · ITALIA. ROMA. GERMANIA · texte numérisé non relu

ITALIA. ROMA. GERMANIA

* Barbet de Jouy, Notice des Antiquités... composant le Musée des Souverains. Paris, 1868, p. 69-72. Cf. Molinier,

L'empereur d'Allemagne étant venu rendre visite à Charles V, le duc de Berry lui remit, de la part de son frère « une moult noble coupe d'or... et aussi deux grands flacons d'or où étaient figurés des images élevées, comment saint Jacques montrait à saint Charlemagne le chemin en Espagne par révélation, et étoient», ajoute Christine de Pisan, à qui nous devons ces détails, « les dits flacons en façon de coquille. Si, lui dit le duc de Berry bien gracieusement que pour ce qu'il étoit pèlerin, lui envoyoit le roi des coquilles* ».

On sait avec quelle rapidité la légende de Charlemagne pénétra en Italie. Dés l'année II 31, les chevaliers et les consuls de Nepi, dans les Etats pontificaux, se liant par serment à un pacte, souhaitaient, à qui l'enfreindrait, le sort de Judas et la mort infâme de Ganelon*.

Notice des Émaux et de VOrfevrerte, Supplément au catalogue de M. Darcel, p. 570-571.

* Barbet de Jouy, Notice.,, du Musée des Souverains, éd. de 1868, p. 71.

• Voy. Romania, t. XI, p. 487.

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C'est un demi-siécle plus tard qu'apparaît, de l'autre côté des Alpes, la première illustration plastique de la Chanson de Roland.

Dans la cathédrale de Brindisi, ville gouvernée à cette époque par un archevêque d'origine française, du nom de Guillaume, le prêtre Pantaléon exécuta, en 1178, un pavement dans lequel il représenta le héros de la Chanson di Roland à côté de Caïn, de Noé et d'autres personnages de l'Ancien Testament. L'archevêque Turpin (Varcevesque Torpin) à cheval, ouvre la marche ; il est suivi d'un guerrier portant un oHfant : c'est sans doute le neveu de Charlemagne; plus loin est figurée la mêlée des chrétiens et des Sarrasins : un ange vient recueillir les âmes des mourants qui jonchent le champ de bataille.

Roland (Rollant) se penche vers son ami Olivier (Alvier) dont l'âme s'échappe sous la forme d'un enfant*, et semble gémir sur

1 Voy,, pour plus de détails, Schulz, Denkmaler der Kunst des Mittelaîters in Untef-Itaîien. Dresde, 1860, 1. 1, p. 302, atlas, pi. XLV, et mes Mosaïques chrétiennes de l'Italie, fasc. III, p. 11.

son sort. On songe aux vers de la chanson :

Bels compains Oliviers... (vers 2297 et saiv.).

L'influence du Voyage de Charlemagne à Jérusalem se fait à son tour sentir dans une curieuse tradition se rattachant à la fameuse statue équestre de Pavie, détruite à l'époque de la Révolution, le « Regisol ». Un chroniqueur du XIII* siècle (1297), Riccobaldo Ferrarese, affirme que ce bronze précieux fut apporté à Pavie par Charlemagne, à son retour de la Terre-Sainte : « Olim rediens de Hierusalem per Constantinopolim... equum aereum cum équité, qui erat Ravennse, abstulit, ut portaretur in Franciam, nunc Papiae * . »

Le plus complet, assurément, des monuments inspirés par le Pseudo-Turpin est la verrière de la cathédrale de Chartres

* Muratori, Rer. liai. Script., t. IX, p. 235. Cf. Grimm, Dos Reiterstandbild des Tbeodorich :(u Aacben und das Gedicbt des Walafrid Strahus darauf, Berlin, 1869, p. 66.

(xiii« siècle). Ce monument ayant été reproduit à l'envi, je ne m'en occuperai pas ici*.

Je négligerai à dessein, d'autre part, les manuscrits enluminés, les miniatures y étant absolument subordonnées au texte.

Dés lors, Roland est entré en scène et sa popdarité menace d'éclipser celle de son oncle.

La statue du neveu de Charlemagne, placée en compagnie de celle d'Olivier, sous le portique de la cathédrale de Vérone (et non de l'église Saint-Zénon, comme on l'a rapporté) est trop connue pour qu'il soit nécessaire de l'apprécier ici^. Ces deux monuments du style le plus barbare datent, selon toute vraisemblance, de la fin du xii« siècle.

Sur les remparts de la ville de Spello, prés de Foligno, se trouvent de grossiers frag-

* Annales archéologiques, t. XXIV, p. 349-^51. — Lévy et Capronnier, Histoire de la Peinture sur verre, p. 64, pi. X. — Vétault, p. $45-547. — Durand, Monographie de la cathédrale de Chartres, p. 162-16$.

* Gravées dans le Magasin pittoresque, t. VII, p. 269 .

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ments de sculpture connus sous le nom de a phallus » de Roland. Un distique gravé à côté vient à l'appui de la tradition :

Orlandi hic Caroli magni metire nepotis Ingentes artus, cetera facta docent*.

Longtemps on. a rattaché à l'histoire plus ou moins fabuleuse du neveu de Charlemagne les « Rolandssaûlen » ou colonnes de Roland, qui s'élèvent dans quarante ou cinquante villes de la Basse-Saxe, ainsi que dans différentes autres parties de l'Allemagne et de l'Autriche. Mais M. Gaston Paris, rendant compte de l'ouvrage de M. Hugo Meyer^, a montré : i° que le nom de « Rolandssaûlen»

* Annales archéologiques, t. VIII, p. 2$8. Cf. Léon Gautier, La Chanson de Roland; Texte critique. Paris,

'1872, t. I, p. XXI.

« A côté d'une porte antique des murs longeant la route de Rome est un gros phallus de pierre, sculpté avec un singulier distique qui rappelle efifronténient la gloire fabuleuse et les exploits de Roland :

Orlandif etc.

(V alery y Voyages.., en Italie j 1. 1\\ 1833, p. 313.)

• Revue critique, 1870, t. I, p. 98-103.

n'est donné nulle part à ces statues avant la fin du moyen âge ; 2° qu'il est complètement inconnu en dehors de certaines villes de Saxe, et qu'on rencontre ailleurs des monuments analogues qui portent d'autres dénominations. « Il suffit, ajoute M. Paris, que les statues en question aient représenté un guerrier armé pour qu'on y ait reconnu Roland à l'époque où ce nom fiit très populaire \ »

Mais s'il est démontré que ces colonnes, ces statues, n'ont eu rien à voir, à l'origine, avec le héros de Roncevaux, il n'en est pas moins certain que l'imagination populaire a fini par les rattacher étroitement à lui. A ce titre, il

* Les « RoUndssâulen » de Brème (avec la date de 1412) et de Halberstadt (1433) sont trop connues pour qu*on les décrive ici. Je me bornerai à mentionner celles de Prenzlau, refaite en 1496 (Kunstchronik, t. XII, 1876, p. 196), de Raguse, en Autriche (antérieure à l'année 1423 ; Mittbeilungen der K. K, Central-Commission :^ur Erforschung und Erhaltung der BaudenkmaU, Vienne^ 1870, t. XV, p. cxxxiii-cxxxviii), les deux statues d'Ârnau, en Bohême, exécutées au siècle dernier^ selon toute vraisemblance^ d'après d'anciennes statues de Roland, (flid.y p. lxiv.)

est indispensable de les signaler dans Thistoire du mythe carlovingien. Bien plus, nous sommes en droit d'affirmer que dans celles de ces statues qui ont pris naissance au xv« siècle — et elles sont nombreuses — soit les autorités qui les commandaient, soit les artistes qui les exécutaient, visaient directement Roland.

Le domaine dans lequel les héros du cycle carlovingien ont joui de la plus grande popularité est la tapisserie, cet art ouvert de si bonne heure aux représentations profanes.

Jean de Croisettes, tapissier sarrazinois à Arras, vend, en 1389, au duc d'Orléans, un tapis sarrazinois d'or de VHistoire de Charîemaigne * .

Entre 1389 et 1396, Nicolas Bataille livre au même prince VHistoire des Enfants de Regnault de Montaiihan^ et Jacques Dourdin,

< F. Michel, Recherches sur... les étoffes de soie, t. II, p. 391 ; Pinchart, dans l'Art, 1876, t. IV, p. 179.

vers 1395, un tapis à or de Y Histoire de Charlemagne^.

En 1408, on trouve à Paris, à l'hôtel de Bohême, un tapis de haute lisse de VHistoire du grand Charkmaine, probablement identique au précédent*. Citons également, dans la collection du duc d'Orléans (1403), un (tapis) de Régner de Montauban ^,

L'hôtel de Saint-Paul renfermait de son côté une salle appelée salle de Charle-

magne *.

En 1402, Jacques Dourdin vend à Ysabeau de Bavière VHistoire de Charlemaigne qui va secourir le roi Jourdain '.

De 1400 à 1410, Jean de^Jaudoigne exé-

* Guiffrey, Miintz et Pinchart, Histoire générale de la Tapisserie; Tapisseries françaises ^ par M. GuifFrey, p. 14. 17-

* F. Michel, Recherches, t. II, p. 481.

' ChampoUion-Figeac, Louis et Charles d'Orléans y première partie, p. 248-250.

* F. Michel, Recherches, t. II, p. 391.

^ Tapisseries flamandes, par M. Pinchart, p. 9, 12, 15, 16, 23.

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cute le tapis d'0/iViVr fe Baron et le tapis de Miîon de Beauvais * .

En 1394, Philippe le Hardi acquiert une Histoire du roi de France et de ses dou^e pairs ^ et une tapisserie de VHistoire de Doon de Mayence. En 1403, nous trouvons en sa possession a ung tappis de Charlemaigne et de Angouîant * ».

L'inventaire de Philippe le Bon (1420) mentionne, outre deux a tapiz ouvrés chacun des XII Pers de France, dont l'un est plus grant que l'autre et plus richement fait à or », « un grant vielz tapiz, dit VHistoire du duc Regnault de Montauban, comment il vainqui le roy Dennemont devant Angourie, et est de Brabant », et enfin un a tapiz de VYstoire de Charlemainet, fait à or ' ».

Un inventaire des tapisseries conservées à Pavie au mois d'août 1447, au moment de la mort du dernier Visconti, «in domo quondam

* Tapisseries flamandes, par M. Pinchart, p. 18.

■ Ibid., p. 23.

' De Laborde, Les Ducs de Bourgogne, t. II, p. 369 371.

dominae Agnetis », mentionne a cortina una alia(lanaB) magna Ray naldi » dexxvm brasses* . Peut-être s'agit-il d'une représentation de l'Histoire de Renaud de Montauban.

Le trésor de la cour de Savoie renfermait, en 1496-1498 (château de Chambéry) « ung grant pand de tappisserie ouvré de Ylstoire des enfants de Regnault de Montaubant, de laine, soye et fil d'or à escripteaulx dessus » et « ung grant pang de tapisserie à grans personnaiges, traictant de VIstoire de Charles Maîgnes, alant oultre mer, à escripteaux dessus ^ » .

L'inventaire du mobilier de Charles-Quint dressé à Bruxelles, en 1536, mentionne encore : « Deux grands tapis à or des Dou^e Pers de France, « l'un, et le plus grand cona tenant sept aulnes de hault et trente- deux « aulnes et demie de long, et le second con- « tient six aulnes de hault et vingt-une aulnes

* Archives d'Etat de Milan.

• P. Vayra, Le Uttert e le arti alla corte di Savoia nel secolo XV. Inventari dei castelli di Ciamberi, di Torino et di Ponte d'Ain, 1497-98. Turin, 1883, no» SS^, S^?.

a et demie de long* ». Mais ces deux tentures sont probablement identiques à celles que nous avons signalées ci-dessus comme appartenant à Philippe le Bon.

Enfin, dans l'invention du garde-meuble d'Henri VIII d'Angleterre, en 1547, on trouve décrite la tenture suivante :

tf Item three pièces of olde Arras of Charlemagne lyned with canvas whereof one pece contains in lengthe VIII yerdes dim. Another pece contains in lengthe IX yerdes. The thurde (sîc) pece conteyning in lengthe tenne yerdes dim , everye of them conteyning in depthe foure yerdes quarter. »

Le manoir « of the More » renfermait à la mort d'Henri VIII « one pece (sic) of Arras of Charlemagne lyned with canvas, conteyning in lengthe V yerdes III quarters dim. and in depthe three yerdes dim. »

On remarquait en outre, dans une autre section du garde-meuble royal, « fyve pièces of tapisterie of Charlemagne lyned with canvas » .

* L'Art, 1876, t. IV, p. 17s.

La Renaissance semblait devoir donner une vie nouvelle à la légende de Charlemagne et de ses pairs. Les poèmes de Pulci, d'Ugolino Verini, de Bojardo, de PArioste et de tant d'autres de leurs émules, remirent en effet à la mode ce monde fantastique, qui se développa dès lors librement à côté de l'antiquité classique. Mais ce qui était comme un article de foi pour les hommes du moyen âge ne fut pour ceux du xv^ et du xvi« siècle que le thème de variations poétiques, plus ou moins ingénieuses. Désormais, la légende a perdu son caractère populaire ; ce n'est plus que dans quelques régions attardées que les artistes, plus longtemps demeurés en communion d'idées avec les couches profondes que leurs confrères les littérateurs, consentent à traiter un sujet devenu absolument artificiel.

Le plus curieux de ces monuments, que Ton peut qualifier de posthumes, est la fontaine de Hildesheim, exécutée en 1540. Sur une base octogonale en pierre sont sculptés en bas -relief et à mi-corps douze chevaliers portant le costume du xvi" siècle, et affrontés deux par deux. Les inscriptions tracées à côté d'eux ont malheureusement disparu.

Deux enfants nus, d'un assez bon style, mais excessivement frustes, tiennent un écusson aux deux bouts opposés de l'octogone. Au centre s'élève une colonne flanquée de masques (dont la bouche livre passage aux tuyaux de la fontaine), de faunes et de faunesses accroupis tenant un anneau. Sur cette colonne se dresse à son tour un chevalier à la grosse moustache, armé de pied en cap, tenant de la droite une lance, de la gauche un bouclier orné d'une aigle à tête simple :

c'est Roland.

A Bréda, en 1609, le Magistrat dépensa 6,109 florins pour acheter huit pièces de tapisseries de V Histoire de Roland (acht Stucken tapyten van Orlanda) et les offrir à

son seigneur, Guillaume d'Orange Nassau, le fils aîné du Taciturne * .

Quant au cycle carlovingien de la Renaissance, tel que l'ont constitué les poètes italiens, il n'a que rarement tenté les artistes.

L'Ecole des Beaux-Arts possède un fort beau dessin, attribué à tort au Giorgione (mort en 1511, ainsi avant la publication de VOrlando furiosd), mais qui date certainement du premier quart du xvi* siècle. On y voit un cavalier s'arrètant devant une dame et devant un chevalier bardé de fer ; et au fond un second cavalier s' éloignant au galop. C'est une scène empruntée â VOrlando furioso de l'Arioste (ch. i°% strophe 68).

Mentre costei conforta il Saracino, Ecco, col corno e con la tasca al ôanco, Galoppando venir sopra un ronzino Un messaggier che parea afflito e stanco ; Che corne a Sacripante fu vicino, Gli domandô se con lo scudo biauco, £ con un bianco pennoncello in testa Vide un guerrier passar per la fo resta.

A Ferrare, Francesco Ferrari orna la façade

* Wauters, Les Tapisseries bruxelloises, p. 201.

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de San-Crispino de fresques représentant l'empereur franc assis sur un trône * .

L'inventaire de Florimond Robertet, inventaire interpolé, comme on sait, mentionne une tapisserie représentant Rolant le furieux ^.

La comtesse de Wilton signale, d'autre part, en invoquant le témoignage de Warton, une tapisserie représentant VHistoire de Roland, d'après PArioste, avec des inscriptions a en vieux français ou en provençal » ! Mais il suffit de signaler ce rapprochement pour montrer que la bonne dame s'est pour le moins rendue coupable d'un grave anachronisme • et qu'une fois de plus le nom de Charlemagne est devenu le point de départ d'une légende.

* BarufFaldi, Vite de'Pittori ferraresi, t. II, p. 28, et Cittadella, Documenti ed illustraiioni. Ferrare, 1868, p. 77.

* Mémoires de la Société des Antiquaires de France^ t. XXX, p. 38 du tirage à part.

' c An ancient suit of tapestry, containing Ariosto's Orlando, and Angelica, where, at every group, the story was ail along illustrated with short lines in provençal or old frencn.» (Tbe art of needle-woork, Londres^ 1842, p. 151.)

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