AU IX« SIÈCLE
ES savants d'outre-Manche se sont, de tout temps, beaucoup occupés d'un système d'ornementation qu'ils qualifient tour à tour de celtique, d'irlandais ou d'anglo-saxon, et dont ils sont à peu prés unanimes à revendiquer l'invention en faveur des Iles Britanniques. Je veux parler de ces motifs bizarres, tantôt rigoureusement
géométriques, tantôt zoomorphiques, dont l'entrelacs forme l'élément principal et dont les spécimens sont répandus d'un bout à l'autre de l'Europe, depuis la Suéde jusqu'à l'Espagne. Ces motifs, on le sait, n'ont pas seulement dominé dans les manuscrits enluminés, on les trouve également sur les croix de pierre, sur les ustensiles ou ornements en bronze, sur les coffrets en ivoire * .
* De nombreux bijoux ou ustensiles en bronze (broches, fibules, etc.), offrant les mêmes caractères que les miniatures irlandaises, ont été publiées par M. Wilde : A descriptive Catalogue af tbe atitiquities of tbe royal irisb Academy. Dublin, 1863, p. 561, 562, 566, 569, 572, etc.
Quant aux pierres tombales^ aux croix en pierre, etc., on les trouvera surtout reproduites dans l'ouvrage de Pétrie : Christian inscriptions in tbe irisb Language. Dublin, 1872-1878, 2 vol. in-4;voy. t. II, p. iio, m, etc. Une dalle curieuse, trouvée à Tullylease, dans le comté de Cork, a été reproduite, d'après Pétrie, par M. H. Gaidoz : Notice sur les Inscriptions latines de l'Irlande; Paris, 1878, p. 132, 133, pi. III; Extr. des Mélanges publiés par l'Ecole des Hautes-Etudes, D'autres monuments avec des ornements similaires ont été publiés par MM. O. Neill (Illustrations of tbe most interesting 0/ tbe sculptured crosses ofireland; Londres, 1857) ; Cumming (The ru nie and otber monumental remains of tbe isle 0/ Man ; Londres, 1857), Stua^rt (Sculptured siones oj Scotland, 1856-1867), etc.
Constatons, avant d'aller plus loin, que l'importance de la miniature irlandaise et anglo-saxonne réside uniquement dans l'ornementation. Les représentations d'êtres vivants y sont d'une grossièreté insigne et nullement comparables aux miniatures byzantines, italiennes et même franco-germaniques contemporaines. Tout sentiment de la forme humaine a disparu, et, il faut bien l'ajouter, tout sentiment du relief et de la perspective.
Quant aux motifs d'ornementation mis en oeuvre par les habiles miniaturistes irlandais et anglo-saxons, ce sont, avant tout, des entrelacs, tantôt simples, comme des lanières enchevêtrées, tantôt composés de serpents, de dragons, s'enroulant les uns autour des autres. Au second rang, paraissent les ornements à base de T. En dernier lieu figurent les spirales.
Les missionnaires irlandais importèrent sur les différents points du continent où ils fondèrent des couvents le secret de leur style. Saint-Gall possédait, dès la première moitié du ix« siècle, une série de manuscrits qu'un
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inventaire contemporain qualifie de « libri scottice scripti b . Or, les miniatures de ces manuscrits, qui ont été étudiés par Ferdinand Keller dans un travail du plus haut intérêt * , ne se distinguent en rien de celles des Iles Britanniques : ce sont les mêmes ornements — entrelacs simples ouzoomorphiques, spirales, méandres, labyrinthes à base de T ; c'est la même habileté technique dans l'exécution, qui tient de la calligraphie autant que de laminiature proprement dite; c'est le même choix de couleurs, et enfin, aussi, hélas! la même impuissance vis-à-vis de la figure humaine, "qui n'^est le plus souvent, pour les artistes de Saint-Gall et pour ceux de l'Irlande, qu'un motif à paraphes plus ou moins élégants. Ces miniatures sont en outre pures de toute influence fi-anco-germanique ; il est impossible de les confondre un instant avec les miniatures carlovingiennes proprement dites, dans lesquelles, sous l'action de TÉcole de Tours,
* Bilder und Scbrijtiûge in den irischen Manuscripten der Sclnueiieriscben Bibliotbeken. Zurich, 185 1 . (Mitlbeilungen der antiquariscben Gesellscbaft in Zurich, t. VIII.)
se produisit au ix« siècle une véritable renaisnaissance.
Dans un ouvrage somptueux, bien connu sur le continent, un archéologue distingué, M. Westwood, affirme formellement que du v*^ siècle à la fin du viii«, alors que la miniature était à peu près éteinte en Italie et en Grèce \ et à peine cultivée dans le reste de l'Europe, un style particulier se développa et fleurit dans les Iles Britanniques. « Ce style, ajoute-t-il, fiit élaboré dans nos îles, et je suis à même d'affirmer qu'il n'existe nul monument, nul vestige d'art, antérieur au ix^ siècle, offrant ces ornements et notamment les spirales, dont l'exécution ne puisse être rattachée à l'enseignement de l'un ou de Tautre de nos
missionnaires^. »
* N'est-ce pas faire bon marché de la Genèse de Vienne, du Vioscoride de la même collection, du Josué de la Vaticane, du CosmaSy et de vingt autres manuscrits célèbres, pour ne point parler du Virgile du Vatican ni de VIliade de Milan !
• « The peculiar styles of our earliest works were elaborated in our own islands, and I now venture to assert that no monument or art relie of a date previous to the ninth century can be produced in which
Dans un travail antérieur*, M. Westwood avait été moins catégorique ; il employait le titre d'ornementation celtique, alors que les compatriotes de M. Westwood défendent ce style avec acharnement contre toute prétention étrangère.
Je discuterai tout à l'heure, terme par terme, les assertions du savant professeur de l'université d'Oxford. Auparavant, il importe de passer en revue les opinions des autres archéologues anglais ou irlandais.
M"« Marguerite Stokes, à qui nous devons tant de précieuses recherches sur l'archéologie de l'Irlande, croit également qu'il existe un style irlandais, celtique, pour employer ses expressions, antérieur à la conquête romaine, style étouflfé par les Romains, dans l'Angleterre même, mais qui se maintint en
they^ and especially the spiral pattern, are introduced, the exécution of which cannot be satisfactorily shown to bave been dépendant on the teaching of some of our mission naries. » (Fac-similés of the miniatures and ornements of anglo-saxon and irish Manuscripts. Londres, 1868, p. V.)
* Grammaire de l'Ornement, d'Owen Jones.
Irlande jusqu'à la fin du xii* ou le commencement du xiii« siècle * .
D'accord pour combattre les prétentions des étrangers, surtout des Scandinaves, les savants d'outre-Manche se divisent d'ailleurs en deux camps, lorsqu'il s'agit de déterminer si le style est d'origine irlandaise ou anglo-saxonne : M. Todd* soutient la priorité
* c At one period in the history ot Btitiin there was a school of celtic décorative an existing in the country, from wich source forms of infinitely varying beauty might hâve been drawn, yet it seems as if ail traces of this native art had died out during the long occupation of the country by the Romans, and the power of free and graceful design, shown in the décora ted bronzes and other relies of the late celtic period, no longer lives in the art of the Anglo-Norman time. But the events which happened in England so early as from the second to the fifth centuries, and which led to the disappearance of celtic style of décorative art, do not find their parallel in Ireland till the end of the twelfth and beginning of the thirteenth centuries, when, after the settlement of the Normans, a foreign school of art gradually supcrseted the native style. » (Apud Dumasen : Notes on irish Architecture', -Londres, 1875, p. xx.) Voyez également les Notes on
Ornementation de Miss Stokes à la suite de Tbe Cromlech onHoo^/i, parFerguson, Pétrie, etc. Londres, 1861.
* Descriptive remarks on illuminations in certain ancient Irish Manuscripts, Londres, 1869. (Extr. des Vetusta Monumenta, t. VL)
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des Irlandais contre M. Westwood, qui avait semblé admettre celle des Anglo- Saxons.
Sur le continent, les prétentions britanniques ont été vivement combattues. M. Lindenschmit a d'abord cru reconnaître le prototype des entrelacs zoomorphiques dans les ornements des tombeaux germaniques * ; depuis, le point de vue de ce savant semble s'être modifié*.
Unger reconnaît partout un fonds commun d'éléments antiques ; il rapproche notamment les rubans et les entrelacs irlandais et anglo-
* « Unbestritten, die aeltesten Denkmale dièses Styls sind nicht in Irlande sondern in Deutschland nachzuweisen, und zwar grade jene Ornamente aus verschlungenem Geriemsel mit Schlangen oder Vogelkœpfcn, welche eines der vorherrschenden Motive derselben bilden. Denselben (Styl) aber als einen ausschliesslich brito- oder galio-keltischen zu bezeichnen, fehlt um so mehr jeder Grand, als sich unter der Masse von selteren heidnischen Grabfunden Englands und Frankreichs nicht die geringste Andeutung desselben entdecken laesst , und seine ersten Spuren mit dem Âuftreten deutscher Staemme in den normaligen rœmischen Provinzen zu Tage kommen. »
' Handbucb der deutscben Aller thumskunde. Brunswick, liv. I-II, 1880-1886.
saxons du méandre gréco-romain ^ Il ajoute, avec raison, que ce qui distingue l'ornementation des Iles Britanniques, c''est l'absence de plantes, puis la spirale, au sujet de laquelle il donne des détails fort curieux ; mais il se trompe en signalant comme un autre de ses caractères distinctifs le penchant à l'extraordinaire, au grotesque et au Jbaroque. Enfin il fait absolument fausse route en considérant comme une invention irlandaise les entrelacs ou tresses imités de corbeilles ou de nattes. Kous verrons en effet plus loin que ces imitations de nattes sont textuellement empruntées à l'art romain.
Je n'insisterai par sur les rapprochements tentés entre l'ornementation des Iles Britanniques et celle de certaines parties de l'Orient. Plusieurs savants ont cru trouver le prototype de ces ornements tantôt en Egypte, tantôt même en Chine*. Tout récemment,
* Revue celtique, t. I, 1870, p. 13, 15.
• M"« Stokes, dont les recherches méritent d'ailleurs tant d'estime, compare les méandres irlandais avec les méandres grecs, égyptiens, chinois, etc. ; elle ajoute
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M. Kondakoff, en signalant dans la bibliothèque du Mont-Sinaï un manuscrit de Jean Climax, du ix« siècle, avec les initiales formées tantôt de poissons et d'oiseaux, tantôt de rubans tressés ou de tiges noueuses de végétaux, et un manuscrit de saint Théodore Stoudite, également conservé au Mont-Sinaï, également du ix« siècle, avec des initiales composées d'entrelacs, de serpents, de dragons, a de nouveau soutenu, quoique avec une certaine réserve, les droits de l'Egypte. « Une certaine bizarrerie de composition, dit-il, des formes capricieuses et le choix des sujets nous permettent de supposer que cette ornementation tire son origine de l'Egypte, même au point de vue symbolique. A l'appui de cette hypothèse, qui nous parait d'ailleurs relativement risquée, on pourrait rappeler les tendances de la théologie alexandrine à l'origénisme et, partant à Ticonoclasme, dont
que les Irlandais, en substituant les angles aigus et obtus aux angles droits^ ont créé une variété nouvelle. Christian Inscriptions in tbe irish Language (Extrait de VArcbaologia cambrensis, avril 1870), p. 10.
témoigne la lutte bien connue entre Tanthropomorphisme et rorigénisme au v^^ siècle *. » Un autre manuscrit, également conservé au Mont-Sinaï et également écrit au ix® siècle (p9 401), est plus important encore, ajoute M. KondakofF : les initiales ophiomorphiques composées d'entrelacs, de serpents, et les vignettes du même genre, rappellent beaucoup le style dit roman des manuscrits des xii^ et xiii« siècles en Occident et de l'époque postérieure en Russie. Ici les rubans tressés sont eux-mêmes composés de replis de serpents ou de dragons dont la chair est enluminée de rouge, de jaune, de bleu foncé, etc. De grands oiseaux au plumage bariolé poursuivent ces reptiles et leur font une chasse acharnée. »
Après avoir exposé, en ce qui concerne les origines de l'entrelacs géométrique, l'opi-
* Histoire de Vart byzantin considéré principalement dans les miniatures. Paris, Rouam, 1886, i. I. p. 198, 199.
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nion des savants les plus autorisés, je demande au lecteur la permission de l'entretenir à mon tour des résultats auxquels j'ai été amené par de longues et impartiales recherches ' . Je suis en mesure d'affirmer que ce sont les Romains qui ont fait de l'entrelacs Tusage le plus étendu^ le plus exclusif, et que les pavements en mosaïque sont le domaine dans lequel ce motif de décoration s'est maintenu le plus longtemps et avec la faveur la plus incontestable. Ce n'est pas à dire toutefois qu'il ait pris naissance en Italie ; — si nous voulions remonter au delà de notre ère nous en trouverions déjà plus
* J*ai signalé pour la première fois la connexité entre les entrelacs des mosaïques romaines et les entrelacs deâ miniatures ou sculptures irlandaises, dans un article de la Revue archéologique (i 876-1877), reproduit par la Revtte celtique {ifiSy, p. 24} . En 1886, M. Moigan, dans ses Romano-British Mosaic Pavements (p. 60), se ôgure, avec ce dédain pour la science continentale, qui caractérise certains savants anglais contemporains, avoir découvert ces mêmes analogies entre les sculptures sur pierre et les mosaïques (il omet les miniatures). Mais un simple rapprochement de dates suffit pour établir Tantériorité de mes recherches.
d'une trace ' , — les Romains n'ont feit qu'en ré|Jer et en généraliser l'emploi, mais sur ce
Cylindre childéen. (Musée du Louvre.)
point, on peut l'affirmer sans crainte d'être démenti, ils ont précédé les miniaturistes et
' Je citerai EiatammenC ici un cylindre en hémilite, d'origine cbddéenae ou héiéenne, récemment acquii par le Louvre. Les entrelacs et les spirales y sont nettement cuictérîsés. Ce petit monument, dont l'importance pour le problème qui nous occupe ne semble pïs iïoir été relevée jusqu'ici, a été publié par MM. Perrot et Chipiez : Histoire de i'Arl dans i'aniiqviti, t. IV, p. 771. Jedoisi l'obligeance de MM. Hacbelte de
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les sculpteurs irlandais, non moins que les orfèvres germains.
Dés le premier siècle, et nous avons là un point de repère certain, nous rencontrons Tentrelacs dans les mosaïques de Pompéi . A vrai dire, les spécimens n'en sont pas nombreux encore, mais enfin ils existent, soit dans les pavements laissés en place, soit dans ceux qui ont été transportés au musée de Naples * . Tout nous autorise à croire que
pouvoir placer sous les yeux de nos lecteurs une gravure reproduisant ce monument. Dans un autre cylindre conservé au cabinet des Médailles et appartenant à la même école, Tentrelacs n'est pas moms caractérisé. Voyez l'article de M. Heuzey dans la Gas^ette archéologique, 1887, p. 62. M. A. Bertrand veut bien me signaler l'emploi de cet ornement chez les Barbares : «. J'oserais r presque dire, m'écrit-il, que ces ornements sont celtor Scythes. Nous en retrouvons quelques-uns chez les « Celtes du Danube et en particulier chez les populations r primitives de la Honfi;rîe dès le ive ou v« siècle avant « notre ère, sinon anténeurement. Puis chez les Goths, « Burgondes, Wisigoths, avant leur entrée en Gaule, ainsi r que chez les Saxons avant leur prise de possession des r côtes d'Angleterre. »
* Maison du Sanglier, Strada dell' Abondanza, n® 8. — Musée de Naples, salle des mosaïques. — Mazois, Ruines de Pompéi, !!• partie, pi, XL. — Zahn, Les plus beaux monuments de Pompéi, t. II, pi. 69. — Nicolini, le Casedi Pompei, description générale^ pi. XXX, etc., etc.
mt
c'est vers cette époque que l'entrelacs s'est introduit dans ce genre de peinture. Peu à peu la mode s'empare de cet ornement, en même temps que les artistes recherchent des combinaisons plus hardies et plus savantes.
L'entrelacs, qui n'était au début qu'une sorte de bordure, servant à encadrer le sujet principal, ne tarde pas à occuper une place prépondérante. On le considère comme un élément ayant sa raison d'être, indépendamment de la composition proprement dite; on le développe avec une logique inflexible, et, à un moment donné, cette omementaticJn, d'un caractère si abstrait, remplit à elle seule de vastes plates-bandes de mosaïque. Ce ne sont plus que lanières ou nattes croisées et enchevêtrées de la manière la plus bizarre ; l'œil s'égare dans un dédale inextricable et la pensée abdique pour faire place à une sorte de rêverie, comparable à celle qu'engendrent certains systèmes de décoration orientaux.
La difiusion de cet ornement dans les diverses parties du monde antique est un
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autre sujet de surprise. A Rome même il s'offre à nous dans la majorité des mosaïques conservées au Vatican, au Latran, dans les édifices publics ou privés. Le reste de l'Italie en contient des spécimens non moins nombreux. Il n'est pas plus rare dans les Gaules, comme on peut s'en convaincre en parcourant Tatlas joint à l'ouvrage d'Artaud, ou les Mémoires des sociétés archéologiques de province * . Nous le rencontrons également de l'autre côté du Rhin, où il suffira de citer les lithostrotes de Cologne', de Nennig, prés de Trêves ', et du musée national dç Munich. L'Espagne enfin et la Grande- Bretagne n'ont rien à envier sous ce rapport aux pays ci-dessus indiqués : l'entrelacs s''y rencontre dans la plupart des incrustations
* Artaud, Histoire abrégée de la Peinture en mosaïque. Revue des Sociétés savantes, 1870, t. I, p, 116-119. (Mosaïque de Saint-Cricq Landes; mosaïque d'Autan, au musée de Saint-Germain.)
* Lersch, das Cxlner Mosaik. Bonn, 1846.
^ Wilmowsky, die Rœmische Villa lu Nennig und ibr Mosaik. Bonn, 1864.
d'origine romaine * . Si nous voulions étendre cet examen à TAfrique et à TOrient, les exemples ne nous feraient pas défaut non plus.
Ainsi tombent les prétentions des savants d'outre-Manche, non moins que celles des savants d'outre -Rhin, revendiquant pour leurs pays respectifs la paternité de l'ornement dont nous croyons avoir établi la véritable origine. En effet, les plus anciens manuscrits irlandais et anglo-saxons ne remontent qu'au ix« ou viii* siècle, et les sculptures en pierre exécutées dans le même style sont plus modernes encore^. Quant aux
* Voir pour l'Espagne : Laborde, Description d'un pavé en mosaïque découvert dans l'ancienne ville d'Italica, Lyon, 1802; pour l'Angleterre : Vetusta monumenta qua ad rerum oritannicarum memoriam conservatidam Societas antiquariorum Londini... edenda curavit. Londres^ 1747 et seq., t. I, pi. XLVII, LU, t. II, pi. IX, XLIII, XLIV; t. III, pi. XXXIX; Lysons, Reliquia britannico-romana. Londres, 1813-1818; Morgan, Roniano Britisb Mosaik Pavements, Londres, 1886.
* O'Neill, Illustrations of the most interesting oj tht sculptured crosses of Ireland, Cumming, Illustrations oJ the crosses of the isU of Man, etc.
bijoux qui ont été trouvés dans les tombeaux germaniques et dans lesquels M. Lindenschmit *, et après lui Schnaase ', ont cru reconnaître le prototype de l'entrelacs, ils datent au plus tôt, M. Lindenschmit lui-même le déclare, du iv« siècle de notre ère. Le rôle de ces deux races se réduirait donc à l'introduction de l'élément fantastique et, en termes plus généraux, défigures empruntées au règne animal, dans un ensemble de décoration qui chez les Romains ne sortait pas du domaine de la géométrie.
On aurait pu croire que le christianisme mettrait fin à un engouement aussi inexplicable, mais il n'en a rien été. L'entrelacs continue à régner pendant toute la première partie du moyen âge. Ce qui achève de montrer combien est grande la parenté des lithostrotes de cette époque avec ceux de
* Die vaterïandiscben Altertbumer dtr Jurstlicb Hobenxplleriscben Sammlungen ^u Sigmaringetty p. 65 et m.
* GescbiebU der hildenden Kûnste, t. III, p. 587. Dusseldorf, 1869.
LA miniXture irlandaise 153
l'antiquité païenne, et combien la distinction des genres était tranchée, c'est que l'ornement en question ne se montre jamais que dans les mosaïques recouvrant le sol; je n'en ai pas rencontré un seul exemple dans les mosaïques qui ornent la nef ou l'abside des basiliques italiennes des neuf ou dix premiers siècles.
L'entrelacs entre pour une part considérable dans la composition de deux des plus anciens pavements chrétiens parvenus jusqu'à nous : celui de la catacombe de Sainte- Hélène, découvert en 1838*, et celui du dôme de Santa Maria di Capua^; il en forme la note dominante et y remplit plusieurs compartiments. On en remarque aussi la présence dans les pavés -mosaïques de Casale, de Crémone, de Vérone, de Pesaro, de l'église Saint-Jean-l'Évangéliste , à Ravenne, de la basilique Saint- Laurent-horsles-Murs, à Rome, etc., etc.
* Perret, Catacombes, t. II, pi. LXIII, LXIV.
* Salazaro, Siudi sui monumenti délia Italia meridÙH ftale, Naples, 1871 et seq.^ pp. 46, 48.
En France, il s'offre à nous dans les incrustations de Saint-Bertin, à Saint-Omer, de Saint-Irénée, à Lyon, de la cathédrale de Sordes dans les Landes, etc., etc. En Afrique on le rencontre à Orléansville * , à Constantine' et à Djemilah; en Orien enfin, les mosaïques de la Casa Nuova de Jérusalem, de l'église Sainte-Croix prés de la même ville, et de Sour, aujourd'hui au Musée de Louvre, achèvent de nous montrer quelle unité la civilisation romaine avait imposée, dans les contrées les plus lointaines, aux moindres productions de l'art.
Mais les mosaïques ne sont pas les seuls monuments à date certaine dans lesquels l'entrelacs apparaît sur le continent.
D'innombrables bijoux de l'époque mérovingienne, — fibules, boutons, boucles d'oreille, agrafes, plaques de ceinturon, etc. , trouvés en Normandie, nous offrent des entrelacs,
* Revue archéologique, 1847, *• ^^» PP* ^^^ ^^ suiv.
' Annuaire de la Société archéologique de la provinu de Constantine, 1862, pi. XI et p. 55.
dont quelques-uns sont composés de dragons ou de serpents *. Ces ornements sont encore plus fréquents en Allemagne, comme on peut s'en convaincre en parcourant la récente publication de M. Lindenschmit * , dont il faut d'ailleurs se garder d'accepter toutes les théories. Les dragons se rencontrent également sur différentes pièces du trésor de Nagy-Szent-Miklos, dont on s'accorde à placer l'origine au temps d'Attila '.
Dans les sculptures en pierre, d'une date d'ailleurs postérieure — elle s'espacent du VI* siècle environ au ix<^ — le même ornement est développé avec une logique inflexible aussi bien en France qu'en Italie. Je citerai à Rome, au Forum, les fragments provenant
* Cochet, Sépultures gauloises, romaines, franqius et normandes. Paris, 1857, P* ^^^» 3°^> '^* ^ Tombeau de Cbildéric U', Paris, 1859, p. 198, 231, 249-250, 264, 287. — La Seine-Inférieure; Paris, 1864, p. 85, 140, 142, 195, 331, 3SO-351, 404, 524.
* Handbucb der deutscben Altertbums Kunde.
* Hampel, der Goldfund von Nagy-STient-Miklos. Budapesth, 1886, p. 79, 172, 179. — Je dois Li connaissance de cette publication à l'obligeance de M. Salomon Reinach.
de la basilique Julia; dans la basilique de sainte Praxède, qui est du ix« siècle, la porte de la chapelle Saint-Zénon; dans l'église San Sebastiano, au Palatin, un fragment conservé dans la cour ; un autre fragment exposé dans le chœur de l'église des a Santi Quattro Coronati » ; le chancel de la basilique de Saint- Clément ; à Sainte-Agnès, un fragment placé dans le jardin ; à Saint-Paul aux Trois-Fontaines, un bas-relief avec des croix nattées ; à Sainte-Sabine, dans le portique et dans l'escalier conduisant au cloître, des compartiments d'oiseaux et de fruits séparés par des entrelacs ; d'autres fragments sous le portique de San Giorgio in Velabro ; la margelle du puits du cloître du Latran * . A Ravenne, trois des sarcophages de Sant'ApoUinare in Classe (date : viii« siècle) ', et deux des sarcophages de Sant'ApoUinare Nuovo nous montrent l'en-
* Un certain nombre de ces bas-reliefs sont gravés dans VArchaologia, t. XL, I, p. 191 et suiv. Voy. en outre Garrucci, Sloria delVArte cristiana, pi, 316, 326, 387, 424, 425.
■ Voy. Garrucci, pi. 392.
trelacs caractérisé et développé avec toute la netteté désirable.
Ici encore l'engouement se prolongea pendant une partie du moyen âge. Les cathédrales romanes de l'Italie nous offrent en abondance le motif d'ornementation dont les Iles Britanniques revendiquent l'invention ; je citerai à tout hasard les bas-reliefs des cathédrales de Trani, de Ruvo, de Troja * , de l'église Sainte- Claire à Assise, de la basilique de Saint-Marc à Venise, de l'abbaye de Santa-Fede prés de Cavagnalo *, de la basilique de Saint- Ambroise àMilan ', etc. Dans la Scandinavie*, on le sait, ces ornements, associés à des dragons et autres monstres, prirent également un grand développement au moyen âge, surtout dans la sculpture sur bois.
* Schulz, Denkmœler der Kunst in Unieritaîien, pi. XVI, XIX, XXXII, XLI, LXXXVII.
* VArte initalia, 1870, p. 37.
' Heider et Eitclberger, Mittelalterliche Kunstdenk' maîer des asterreichischen Kaiserstaates. Stuttgard, 1860, t. II, p. 23.
* Voy. entre autres Dietrichson, den Norske Traskjarerhunst, Christiana, 1874, p. 10, 17, 34, 37, 46 et Mûllcr die Tbier-Ornawentik in Norden. Hambourg, 1881.
Mais même limitées, comme il vient d'être dit , les miniatures irlandaises et anglo-saxonnes peuvent-elles prendre le pas sur les productions similaires du continent ?M. Westwood prodigue les attributions au vii«, voire au vi« siècle. Le Book of Durrow^ conservé au Trinity Collège de Dublin, aurait été écrit, selon lui, par saint Colomba en 500, — le Book of KellSy également conservé au Trinity Collège, daterait du vii« siècle ; TEvangile de Lindisfarne aurait pris naissance vers 710. Ces attributions subsistent dans le recueil de la Palaographical Society, qui place les Evangiles de Lindisfarne, « about, A. D.
700 », le Book of Kells au vii« siècle*, etc.
Or il résulte de recherches récentes que les manuscrits de la Grande-Bretagne et de l'Irlande doivent être singulièrement rajeunis. Qc La date des manuscrits irlandais et anglo-saxons de la Bible latine est si incertaine, dit M. Samuel Berger, que les meilleurs au-
* The palaographical Society, t. I, 1873, t. V, 1875, t. VI, etc.
teurs différent de deux cents ans dans leurs appréciations; du reste, ajoute M. Berger, le plus grand nombre d'entre eux ne paraissent pas beaucoup plus anciens que le viii« siècle. » Et ailleurs, M. Berger s'exprime ainsi : « Il régne en général , sur la date des manuscrits irlandais, une incertitude extrême. Certains auteurs, qu'il est bien difficile de suivre, font remonter le Book of Durrow jusqu'au commencement du VII® siècle, sinon plus haut et placent le Book of Kells peu après. Les plus prudents, comme M. Haddan, donnent au contraire pour date à tout le groupe de nos manuscrits le commencement du ix« siècle *.»
J'ajouterai que telle est également l'opinion du juge le plus autorisé, M. d'Arboisde Jubainville, qui veut bien me permettre d'invoquer ici son témoignage.
Eh bien! je puis citer au moins un manuscrit étranger à l'Irlande, d'une date indiscutable, dans lequel l'entrelacs apparaît dès le dernier tiers du vi« siècle : je veux parler du
* Revue celtique, t. VI, 1885. p. 348, 3^3.
l60 ÉTUDES ICONOGRAPHiaUES
fameux recueil syriaque de Rabula, à la Bibliothèque Laurentienne.
Ce manuscrit, qui a été terminé en 586, contient sur le même folio deux encadrements tous deux composés d'entrelacs bleus, verts, rouges, avec des lignes ou des points blancs, d'un style d'ailleurs assez grossier ; quant aux angles, ils renferment le motif, si fréquent, de deux anneaux allongés placés chacun en travers l'un de l'autre, de manière à former comme une sorte de croix. Voilà donc les ornemanistes irlandais ou anglosaxons devancés même dans le domaine de la miniature !
Les miniatures des Iles Britanniques restituées à leur date véritable, la période carlovingienne, toute anomalie disparaît ; nous voyons l'ancien style régner d'un bout à l'autre de l'Europe, en Italie aussi bien qu'en Allemagne, dans les Gaules aussi bien que dans la Grande-Bretagne, et ce style nous le retrouvons à la fois dans les sculptures en pierre ou en ivoire (par exemple le cofiret
LA MINIATURE IRLANDAISE l6l
dit de la reine Cùnégonde, au musée national de Munich * et le coffret du musée de Brunswick*) et dans les miniatures. Chaque race d'ailleurs modifie ces éléments communs, conformément aux instincts nationaux : si en Allemagne et en France, le feuillage se mêle à l'entrelacs, dans les Iles Britanniques, l'ornementation affecte un caractère plus abstrait : elle se plaît ou dans les recherches de combinaisons of&ant toute la rigueur de figures géométriques, ou dans celles de monstres bizarres. Sous ce dernier rapport, on est tenté de la rapprocher de Part sassanide, qui, dans ses types, colportés d'un bout à l'autre du monde civiHsé et appelés à exercer une si grande influence, a si singulièrement prodigué les animaux fantastiques et, plus encore, les ornements vides de sens.
La démonstration que j'ai tentée pour Tentrelacs s'applique également aux orne-
* Voy. l'article de M. Darcel dans la Galette archéologique, 1883, p. 258-260.
* Apud Westwood, pi. LUI, 11° 8.
l62 ÉTUDES ICONOGRAPHIQUES
ments à base de T et en général aux méandres. Ici encore, c'est à Tart gréco-romain que ce motif a été emprunté. On rapprochera en outre utilement les ornements à base de croix publiés par M. Westwood (pi. VI, XII, XVI, XVII, XX, XXII, XXIII, XXVII, XXXIII, LI), de certaines mosaïques du midi de la France, notamment du Combat de Thésée avec le Minotaurey publié par Artaud * , et des miniatures du manuscrit de Rabula, précédemment mentionné *.
Les spirales sont plus difficiles à recontrer dans l'art classique, et quoiqu'elles apparaissaient sur le continent longtemps avant l'avènement des miniaturistes irlandais, de bons esprits estiment qu'elles pourraient bien avoir été, plusieurs siècles avant l'ère chrétienne, un des traits distinctifs de l'art celtique. De ce nombre, sont les fibules à spirales publiées par M. de Sacken', ouvrages datant peut-être du iv« siècle avant
* Histoire ahrégéedela Peinture en mosaïque, pl.XLVIII.
* GsLrrucci, Storia delVArte cristiana, p. 132, 134, 140. ^Das GrabfeldvonHaîlstatt. Vienne, 1868, pi. XIII, XV.
J.-C. Je citerai en outre les spirales en forme de S figurées sur des terres cuites du British Muséum, provenant de Kamyros et de Rhodes, et sur des lampes chrétiennes données par M. Castellani au Cabinet de France. Rappelons également les spirales des cylindres chaldéens ou hétéens, mentionnés ci-dessus (p. 147).
En résumé, l'ornementation irlandaise ou anglo-saxonne se compose d'éléments empruntés à différents styles antérieurs — l'entrelacs, les méandres et les ornements à base de T, à Tart classique ; les spirales peutêtre à Tart des Celtes ; les dragons, peutêtre à la bijouterie germanique. De ces éléments, le principal, l'entrelacs, s'est développé concurremment sur le continent, et dans les Iles Britanniques, quoique dans un esprit quelque peu différent. Si les Irlandais et les Anglo-Saxons ont fondu ensemble ces motifs divers et en ont tiré un style qui ne manque ni d'unité, ni d'une sorte d'élégance barbare, en revanche il faut repousser
164 ÉTUDES ICONOGRAPHiaUES
énergiquement les prétentions des savants d'outre-Manche quand ils s'efforcent de confisquer au profit de leurs ancêtres des modèles qui ont été le patrimoine commun des races indo-germaniques.
TABLE ALPHABÉTiaUE
Acqui (Cathédrale d'). 36
Arioste (F). 13, 133, 134
Adrien (le pape). 87
Ariston, mosaïste. 4
Ainay. 25
Arnau. 12$
Aix-la-Chapelle. 86, 96
Arthur (le roi). 2$, 26
Arts (les). 23, 24
Alexandre IV (le pape). 14
Ascagne. 26
Alexandre U Grand, 25,26
Assise. 157
Aubeterre. ^^î^
Anglure (le seigneur d'). 95
Ausone, Eclogarium. 29
y^nnée (V). 28
Autun. 150
Aoste (Cathédrale d'). 28
Averroès. 76
Avignon. 83
Apôtres (les). 66-74
Bataille d'Arhelles (la) 3
Aquilée (Église Saint-
Bataille (Nie). 126
Félix). 8, II, 60
Bartoli (P. S.). 12
Argenteuil. 100
Baudry de Bourgueil. 34
Ariens (les). 65-74
Benoit XIV (le pape). 107
^ Les mots en italiques indiquent les sujets représentés dans les monuments figurés.
l66 TABLfDES NOMS ET DES MATIÈRES
Bencdictus. 84
Bernard (saint). 41
Bernard, évêque de Sa-
lerne. 63
Berry (le duc de). 119 Besozzo (Léonard de). 106 Bestiaires (les) iv, 23, 35 Bijoux. IV, i$2, 154, 15 s Blaye (Saint-Romain). 84 Bojardo. 131
Bonn. 90
Bourgogne (Mariae de). 91 Bréda. 132
Brème. 125
Brescia (S. Marie). 8
— (S. Pierre). 7, 8 Brindes (Cathédrale). 4, 25
Brunswick (Musée de). loi Caccini (G.). 92
Catn, 25
Caltanisetta. 95
Capo d'Orlando. 95
Capoue(S. Mariadi,.48, 53 Carcassonne . 83
Carthage. 32,35, 38,44
57, 59- Casale(Dôme). 36,50, 153
Casino Orlando. 95
Cavagnolo. !%•/
Centaures. ^7) 59
Cerfs. 48
Chaldéen (l'art). 146, 147 Champ. 83, 84
Cbarîemagne. iv, 75-134 Charles le Chauve. 83,87,
Charles-Qtii nt . 1 29
Charles IV l'empereur. 88 Charles V, roi de France.
Chartres. 77, 122, 125 Chateauneuf. 86
CUl (le), 27
Clairvaux. 98
Clément VIII (le pape).
Climax (Jean). 144
Clovis 87
Cluny. 60
Cologne. 1 50
— (Saint-Géréon .