CLASSIFICATION DES LANGUES OCCIDENTALES INDO-EUROPÉENNES
Nous avons dit que toutes les langues de l’Occident étaient pour la plupart, aujourd’hui, étudiées à ce point que leur origine indoue, ou sanscrite si on le préfère, était hors de discussion.
Il ne nous reste donc plus avant d'aborder les traditions des védas, et de les suivre dans leur rayonnement sur le globe, qu'à classer la branche occidentale des langues indo-européennes.
Voici cette classification :
Le grec avec tous ses dialectes, c’est peut-être de toutes les langues indo-européennes, celle qui se rapproche le plus du sanscrit.
Le latin et les langues de la même famille appelées groupe des langues italiques.
Le français:
Le portugais.
L’espagnol.
L’italien.
Le provençal.
Le latin.
Le roumain.
Ces sept langues dérivées du latin dérivé luimême du sanscrit, et rangées sous l'appellation de groupe des langues néo-latines.
L'irlandais.
L’'erse.
Le mannois.
Ces trois langues appartiennent à la subdivision gaélique du groupe celtique.
Le breton.
Le gaulois.
Le carnique.
Le gallois.
Ces quatre langues appartiennent à la subdivision bretonne du même groupe celtique. Le carnique et le gaulois sont deux langues éteintes, il ne reste du carnique qu’un lexique du xn° siècle, et de la seconde que quelques inscriptions.
Le gothique.
Cette langue appartient au groupe des langues germaniques.
Le danois.
Le suédois.
Le norvégien.
L'islandais.
Ges quatre langues appartiennent à la subdivision scandinave des langues germaniques.
Le vieux saxon.
L'anglo-saxon.
L'anglais.
Le bas-allemand.
Le hollandais.
Le flamand.
Ces langues appartiennent à la subdivision dite du bas-allemand, du groupe germanique.
Le haut-allemand.
Cette langue appelée plus simplement l'allemand appartient au groupe des langues germaniques.
Le russe.
Le polonais.
Le ruthène.
Le tchèque.
Le slovaque.
Le serbe avec ses dialectes.
Le bulgare.
Le serbo-croate.
Le slovène.
Ces langues appartiennent à la subdivision slave du groupe des langues germaniques.
Le vieux prussien.
Le lithuanien.
Le lette.
Ces trois langues appartiennent à la subdivision lettique du groupe germanique. Le vieux prussien a disparu depuis environ deux siècles.
L’étrusque.
Le dace.
Le phrygien et ses dialectes appelés langues de l’Asie-Mineure.
L'albanais.
Ces langues dont les trois premières n’existent plus que par quelques inscriptions, quoique d’origine indo-européenne incontestable, n’ont pas encore pu être suffisamment étudiées et ne sont par conséquent classées dans aucun groupe spécial.
Telle est, dans le dernier état dela science, la classification qui peut être établie des langues issues soit directement, soit à l’aide d’intermédiaires, du sanscrit, et de même que ces langues appartiennent toutes à la grande famille des langues indo-européennes, tous les peuples qui les ont parlées et qui
les parlent encore appartiennent. à la grande race indo-européenne. |
Ces conclusions ne sont point du goût de certains lnguistes et notamment de M. Hovelacque, qui s’exprime à cet égard d’une façon si dogmatique, qu’on ne serait pas fâché de lui voir domner des preuves plus sérieuses que ne l’est d'ordinaire une simple affirmation.
Voici, en effet, comment il présente son opinion :
« S'il est juste de parler de langues indo-européennes, il est absolument vicieux de parler d’une race indo-européenne. Une telle race n’existe point, et ceux-là seuls peuvent en disserter, la décrire, et même tracer les frontières, qui n’ont jamais mis les pieds dans un laboratoire d'anthropologie. S’il est certain qu'une langue indo-européenne commune a été parlée jadis en une région quelconque, il n’est nullement certain que les individus parlant cette langue, aient appartenu à une seule et même race. L'indo-européen commun a été formé sans doute dans un centre unique, par des individus parfaitement semblables les uns aux autres; mais sa période de formation une fois passée, rien ne dit qu’il ne se soit pas étendu sur différentes populations trèsétrangères, comme nous avons vu le Latin rustique s'étendre sur les populations du Guadalaviar, de la
Somme, de l'Adige et du Bas-Danube. Bien des hypothèses sont permises à ce sujet. En définitive, il n'y a ici qu’un seul fait bien avéré auquel nous puissions nous en tenir, le fait de l'existence de cette langue commune indo-européenne, abstraction faite de toute question de race. »
Les arguments contenus dans ces lignes, n'ont absolument rien de scientifique ; ils sont une preuve de plus du danger qu’il y a à faire de l’ethnographie avec de la linguistique pure, sans tenir compte, ni de l’histoire, ni des traditions, ni de l’ensemble des coutumes, qu'il est nécessaire d'examiner lorsque l’on veut étudier les origines d'une race.
Et d’abord, que signifie cette déclaration solennelle que celui qui disserte sur la race indo-européenne n’est jamais entré dans un laboratoire d’anthropologie? Est-ce à dire qu’il y trouverait la preuve qu’une pareille race ne peut exister, en face de quelques douzaines de crânes, classés, mesurés, étiquetés suivant les différences de leur frontal, et de leurs pariétaux.
Il y a des siècles que cette race indo-européenne s’est établie sur le sol de l’Occident; une partie de ses enfants est allée au nord, l’autre au sud; d’un côté les neiges, de l’autre le soleil; est-ce qu'au milieu de ces contrées, de climats si divers, les émi-
INDO-EUROPÉENNES ET AFRICAINES. At
grés asiatiques, obligés de changer leur nourriture, de modifier leurs habitudes de vie, ont pu s'acclimater, sans que de notables changements se soient accomplis dans leur constitution physiologique?
Vos laboratoires d'anthropologie, prennent, je suppose, le crâne d’un Norwégien actuel et celui d’un Indou de l’époque présente, et les voilà de s’écrier : Voyez quelle différence dans l’épaisseur de la paroi osseuse, celle de l’Indou n’a pas moins de quatre millimètres de plus que celle de l’autre! et ils concluent à deux races différentes, bien que les deux hommes parlent des langues d’une origine commune, et que leurs traditions, le Kalevala finnois en fait foi, soient identiques.
Et ils oublient que, depuis des siècles, le Norwégien porte tous ses cheveux, se couvre la tête avec de la laine ou des fourrures, tandis que l'Indou porte une petite touffe de cheveux, se rase la tête, ne se Ja couvre que les jours de cérémonie, et possède un crâne qui doit résister à un soleil de quarante-cinq degrés, qui tue les Européens qui s’y exposent sans préservatifs.
Croyez-vous que sous le ciel des neiges ou sous le ciel de l’équateur, les enfants de la même mère, trois ou quatre mille ans après leur séparation, auront des constitutions identiques, et que ces climats différents, d’une même race au début, ne feront pas,
142 LES TRADITIONS avec l’aide des siècles, deux races d’apparences physiques différentes ? |
Sans m'occuper des différences plus ou moins importantes que le scalpel peut rencontrer dans les organes qu’il fouille et qu’il observe souvent chez des individus de la même contrée et de la même famille, je dirai que le type antérieur de l’Indou est le même que celui de l’Européen.
Qu'on me permette de citer à cet égard, un fait d'observation qui m’a bien frappé.
Il y a douze ans, j’arrivais sur la côte de Coromandel comme juge au siége de Pondichéry; le lendemain je commençai mon service; la salle regorgeait d’Indous aux costumes bariolés. Comme je les regardais avec une ardente curiosité, le président, un des hommes les plus savants de la colonie, se penche à mon oreille et me dit en souriant, — je cite sa phrase dans toute sa familiarité : — Est-ce que vous n'êtes pas ici en pays de connaissance ? regardez ces types, comme ils vous ont quelque chose de déjà vu; j'y retrouve toutes les physionomiés de ma province, et j'ai toujours envie de les appeler Bernard ou Durand.
Cette interrogation résumait toutes les pensées qui m'agitaient en ce moment.
Depuis, j'eus l’occasion de voir arriver une vingtaine de jeunes magistrats dans l'Inde; comme le
sujet touchait au cœur de mes études, je ne manquai jamais de m’enquérir de leurs impressions de début, et il n'en est pas un qui ne m'ait répondu, tellement le fait-était frappant pour des yeux nouveaux et sans opinion préconcue : — Ce qui m'étonne le plus, c’est de voir combien nous ressemblons à ces gens-là.
Il est bon de noter que nous étions dans le sud de l'Inde, en plein pays tamoul, et que ces ressemblances sont encore plus sensibles dans le nord.
Un autre fait, se rapportant, aux modifications physiologiques que le climat peut faire subir, non pas en quelques siècles, mais même en quelques années, aux crânes des Européens revenus au pays des ancêtres.
Un jour débarque dans la même ville un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, amené par un capitaine au long cours. Le nouveau venu s’installe dans une petite maison, au milieu de la cité indigène et, sans se livrer à aucun travail, vit d’une pension de deux cents francs par mois, qui lui est servie par un négociant du pays. Il se murmura dans le pays qu’appartenant à une riche famille de France, il n'avait échappé à des poursuites déshonorantes qu’en raison de son âge, et à condition qu'il s’exilerait dans l'Inde. Il ne tarda pas à se mêler aux Indous des plus basses castes, et à mener une vie
d'ivrognerie et de débauche. En quelques jours il mangeait sa pension, avec quelques mauvais sujets qui s'étaient attachés à lui, finit par prendre les vêtements indigènes, et n’eut bientôt plus d'Européen que le nom. On le voyait roulant les bazars, errant sur les routes nu-tête, implorant des passants quelques sous pour continuer à boire.
Cette vie dura quinze ans, il finit par se fracturer le crâne en tombant d’un arbre où il cueillait des COCOS.
M. le docteur Huillet, un des plus savants médecins en chef que compte la marine, et dont je ne crains pas d’invoquer le témoignage et les souvenirs, constata avec étonnement une augmentation des plus anormales dans l'épaisseur du cràne de l’individu, et il n’hésita pas à donner pour cause à ce phénomène le genre de vie mené par cet homme depuis quinze ans. Son crâne dénudé, exposé au soleil, avait fini par s’acclimater, et pour s’acclimater, il avait dû prendre des forces de résistance et s’épaissir.
Il est singulier de voir comment certains savants qui s’évertuent dans leur laboratoire d'anthropologie à créer des races différentes, sur les plus légers indices, sont faciles au contraire dès qu’il s’agit de déclarer qu’il n’y a pas de différence entre le singe et l'homme.
M. Hovelacque, qui renvoie ses adversaires au laboratoire, c’est-à-dire presque à l’école, a dit sur ce sujet (Linguistique, page 22) :
« C’est en vain que l’on a cherché dans la comparaison de la constitution anatomique de l’homme et de celle des animaux inférieurs une divergence quelconque, un autre écart que celui du plus au moins. Et cet écart a-t-il été diminué d’une façon considérable, à tous les yeux désintéressés, depuis la découverte des anthropoïdes africains ? On peut dire que la théorie sentimentale du règne humain se trouve définitivement à bas, et que son discrédit est parachevé. Ni l’évolution dentaire, ainsi que l'a démontré M. Broca, ni les caractères de l’os intermaxillaire, ni la structure des mains et des pieds, ni la constitution et les fonctions de la colonne vertébrale, ni la conformation du bassin et du sternum, ni le système musculaire, ni les faits relatifs aux appareils sensoriaux externes, ni l'appareil digestif, ni les earactères anatomiques ou morphologiques du cerveau ne détachent l’homme des anthropoides. »
Ainsi voilà l’humanité proprement enterrée au profit de l’animalité.
Ne vous rabattez pas pour essayer de relever
l'homme, sur la raison, la mémoire, l’imagination,
la moralité etc., etc., toutes les brillantes tacultés qui sont le propre de l’humanité, M. Hovelacque n’admettra pas cela car il ajoute immédiatement :
« On s’est rejeté alors sur des caractères soi-disant non physiques. Mais il s’est trouvé que les animaux inférieurs possédaient la prévoyance, la mémoire, l'imagination, le raisonnement, la pudicité, la dose de volonté compatible avec le déterminisme organique, et qu'ils donnaient les témoignages les moins équivoques de sentiments de pitié, d'admiration, d'ambition, d'affection, d'amour de la domination, d'initiative dans le
travail. »
Voilà ce qu’on veut nous donner comme le dernier état de la science. Tout ce que la vieille humanité a amassé jusqu'à ce jour, n’est que rêve de songe-creux, place aux hommes-singes, place aux laboratoires d'anthropologie, qui extrayent des os et des muscles la philosophie, l’ethnographie et l’histoire nouvelles. Il n’y a pas d'hommes, il n’y a que des animaux.
Voilà à quelles exagérations en arrivent les disciples intolérants de la théorie de Darwin, trèsacceptable en elle-même comme base d'étude, impossible à admettre ainsi défigurée.
Si un esprit chercheur, amoureux de la science,
peut admettre que tout évolue dans la nature à l’aide de modifications et de transformations progressives, que tout au moins ce principe étant posé à titre d'hypothèse, il est bon, avant de le rejeter, de l’expérrmmenter dans le domaine des faits, d’amasser des observations, des matériaux et de léguer la conclusion à en tirer au siècle qui aura fait la lumière sur ces questions, il est impossible, pour qui ne veut pas sortir de la méthode scientifique, pour qui ne veut pas remplacer l’étude l’examen, le fait démontré, par le rêve, les hypothèses et les théories hasardées, d'admettre la complète similitude de l’homme et de l’animal, et surtout d’asseoir toute la science sur cette opinion.
Que l’on ne croie pas que nous exagérions les conséquences du raisonnement de nos adversaires.
Notre duteur, craignant de s'être mal expliqué et supposant qu'on peut lui dire : — Mais enfin vous ne pouvez nier la moralité humaine ? en arrive jusqu’à nier la moralité à l'homme et à l'accorder aux animaux.
Qu'on lise cet étrange passage (Linguistique, p. 2) :
« Nous ne voulons pas nous appesantir sur la prétendue caractéristique (de l’homme) tirée de la moralité. C’est un fait avéré qu’elle manque aussi bien
chez beaucoup de peuples sauvages, comme nous l'enseigne l’ethnographie, et qu’on la rencontre &idente, éclatante, dans les actes d’un grand nombre d'animaux, au moins d'animaux sociables. »
Ainsi, rabaisser l'homme au profit de l’animal, tel est le but de certains anthropologistes modernes.
Et il paraît que tout cela s’apprend dans les laboratoires ; aveugles sont ceux qui n’y entrent pas pour se faire initier à ces belles vérités. C’est sans doute là qu’on élève l'animal moral et pudique?.… Si on le montrait un peu à la foule!
En vérité il est bien difficile de répondre sérieusement.
Puis voyez la légèreté du raisonnement. Ce sont surtout les animaux sociables que l’on déclare moraux. Or l'animal ne devient sociable qu’au contact de l'homme qui le dresse. Abandonnez en effet à la vie sauvage, le taureau, le cheval, le chien, et ils cessent d’être sociables, — donc comme tous les peuples sauvages que l'etnographie de M. Hovelacque proclame immoraux ont néanmoins des animaux sociables qui par conséquent sont moraux, il s’en suit que le dresseur immoral, conduit l'animal dressé à la moralité.
Ne venons nous pas de dire qu’on ne pouvait répondre sérieusement!
Est-ce à dire que ce sont là rêves d’ignorants?
.Nullement |
Les hommes qui soutiennent ces théories, sont incontestablement pour la plupart des hommes qui, chacun dans leur spécialité d'étude, médecine, physiologie, anthopologie, linguistique, sont l’honneur de Ia science française. Leur faiblesse sur le terrain du raisonnement vient de ce qu'ils quittent les spécialités où ils trônent en maîtres, pour conclure hâtivement à l’aide des faits qu'ils découvrent, dans le domaine général de la philosophie qu’ils nient, de l’ethnographie qu’ils accommodent à leurs idées, de l’histoire de l'esprit humain qu'ils veulent refaire avec les creusets de leurs laboratoires.
Amassez des faits, encore des faits, toujours des faits. N’édifiez pas de théorie avant l’heure, quand on tombe dans le système on ne fait plus de la science.
Interrogez par exemple un ethnographe, un voyageur de la nouvelle école, il vous répondra comme MM.Hovelacque et Broca sur le sujet qui nous occupe.
— La moralité manque à la plus part des peuples sauvages.
Retournez-vous du côté du voyageur spiritualiste pur, et il vous dira :
— Nulle part, quelque soit l’état peu avancé de leur civilisation, je n’ai rencontré de peuples entièrement privés de moralité.
C’est que chacun des deux en partant, avait faif son siége; chacun appartenait à une secte particulière et d'avance il était décidé, sans s’en douter peut-être, à . tout observer d’après un système préconçu, d’après des principes qu’il n’allait pas éprouver, mais constater. |
Mais le véritable ethnographe, libre de toute attache d’école, leur dit :
Nommez-nous d’abord les peuplades sauvages dont vous parlez.
Qu’entendez-vous par cette moralité que vous accordez ou refusez aux hommes et que vous prêtez ou déniez aux bêtes?
Sur quels faits indiscutables vous basez-vous ?
C’est parce qu’ils ont oublié cette méthode, c’est parce qu'ils ne veulent pas pratiquer l'indifférence scientifique, c’est parce qu’ils se sont d'avance enrégimentés sous un drapeau que, linguistes et anthropologistes de l’école que nous attaquons, après avoir admis que toutes les langues indo-européennes sont de la même famille, repoussent ce fait qui découle de toutes les traditions indo-européennes, que les peuples qui les ont parlées et qui les parlent encore sont de la même race.
Ce sont ces traditions que nous allons examiner maintenant, aussi rapidement que le sujet peut le comporter.