MYTHOLOGIQUES DES VÉDAS
« De même qu'il y a des mots grecs qui n'ont aucune explication en grec, et qui sion ne les avait comparés au sanscrit et aux autres dialectes de même origine, seraient toujours restés pour le philologue de simples sous auxquels aurait été attaché un sens conventionnel; de même il y a des noms de dieux et de héros inexplicables au seul point de vue du grec, et dont on ne peut découvrir le caractère primitif, sans les confronter avoc les dieux ou les héros de l'Inde... »
Max Muzzer.
Des citations, semblables à celle que nous donnons en épigraphe à ce chapitre, sont une inappréciable bonne fortune, surtout lorsqu’elles émanent d’un adversaire aussi savant que le célèbre professeur d'Oxford.
Il n’est jamais entré dans notre pensée de contester la science de Max Muller, un des hommes de ce temps-ci qui possèdent le mieux le sanscrit et le
zend, nous nous bornons à soutenir qu'il emploie
son indiscutable savoir à édifier un système qui est contraire à la logique des faits, à la véritable critique mythologique et à la nature même de l’homme. |
Nous laissons de côté la question de l’indo-européen commun qui nous paraît vidée en faveur du sanscrit, pour aborder le terrain mythologique sur lequel Max Muller a édifié son système.
Dès le début aucune difficulté: notre adversaire constate lui-même que la mythologie grecque est inexplicable sans la mythologie de l’Inde, de même que les parlers indo-européens sont inexplicables s1 on ne les compare au sanscrit.
Invoquons encore son autorité, dans un passage qui se soude admirablement au passage cité plus haut, et qui vient pour aiusi dire le compléter :
« La découverte de la mythologie des Védas, a été à la mythologie comparée, ce que la découverte du sanscrit a été à la grammaire comparée. »
Remarquons en passant, sans rentrer dans le sujet de la discussion précédente, que Max Muller, chaque fois qu'il ne se croit pas obligé de ressusciter l’indo-européen commun, parce que cela fait partie du système germanique, considère le sanscrit comme la clef de voûte de la grammaire comparée:
Après avoir constaté que toutes les mythologies ne se peuvent expliquer sans la mythologie des Védas dont elles découlent, n'est-ce pas enterrer des propres mains qui l’ont édifié, l’indo-européen commun disparu, dès que l’on constate que le sanscrit est à la grammaire comparée, ce que la mythologie des Védas est à la mythologie comparée.
Voyons donc quel est le système d'interprétation mythologique soutenu par l’école dont Max Muller est le chef. Les hymnes que nous venons de donner seront d’un précieux secours pour le lecteur qui voudra juger par lui-même de l'esprit qui animait les poëtes des Védas.
Les anciens tentèrent, hien avant nous, d’expliquer leurs mythes religieux, et ils essayèrent différents modes d'interprétation.
« Les mythes, a dit Horace dans son art poétique, ont été inventés par des hommes sages pour fortifier les lois et enseigner des vérités morales. »
Evhémère a prétendu au contraire :
« Que les mythes étaient l’histoire légendaire de
rois et de héros transformés en dieux par l'admiration des peuples. »
Épicharme, Empédocle, Socrate, Flaton, Aristote, Plotin, Porphyre, Proculus, Damascène et autres, ont soutenu que les mythes étaient destinés à voiler
“aux yeux du vulgaire des théories physiques, cos-
mogoniques et théologiques, dont on ne lui faisait
part que par allégorie.
Sur ce point Aristote a dit :
« Une tradition venue des anciens et de la haute antiquité, et transmise à la postérité sous forme de mythes, nous apprend que les premiers principes du monde sont des dieux et que le divin embrasse la nature toute entière. Le reste a été ajouté fabuleusement dans le but de persuader le vulgaire, et afin de soutenir les lois et les intérêts communs. »
Dupuis et Volney ont tenté d'expliquer par l’astronomie seule l’origine de tous les mythes religieux.
Rejetant tous ces modes d’interprétation, Max Muller est venu créer tout d’une pièce un système nouveau qui peut se résumer ainsi :
Tous les mythes ne sont que de pures métaphores, que l’on a eu le tort.de prendre dans le sens propre, ce ne sont que des maladies du langage. L’explication de tous les mythes doit se faire par la dissection linguistique des noms des dieux
et des héros, en un mot, la philosophie, l'histoire, la légende, la croyance religieuse, l'astronomie n’ont rien à voir dans la mythologie, qui doit s’expliquer par la seule étymologie des noms propres, ramenés à leur sens primitif.
Ainsi, jusqu’à ce jour, anciens et modernes avaient cherché à expliquer les mythes par l'histoire des modifications et transformations de la pensée humaine, d’un seul coup de plume Max Muller renverse les travaux de trente siècles d’études, et répond : La mythologie n’a rien à faire avec la marche des idées, elle est née inconsciemment d’une simple transformations de mots. |
Au lieu d’affaiblir en le commentant le système : de nos adversaires, laissons le soin au plus illustre d'entre eux, selon notre habitude, de l’exposer. La critique, pour rester loyale, doit toujours s’exercer . sur un texte :
« Il est de l’essence du mythe que la langue parlée n’en donne plus la clef à ceux qui le racontent ‘. Le caractère plastique du langage primitif, caractère que nous avons signalé dans la formation des.noms et des verbes ne suffit pas à expliquer comment un :
1. Max Muller. Mythologie comparée, traduction de Georges Perrot. | Paris, Didier et C°, librairie académique.
mythe a pu perdre la faculté qu'il avait d’abord d'exprimer une idée sensible, comment la vie s'en est retirée, comment il a cessé d’avoir conscience de son origine. Tout en tenant compte de la difficulté qu’il y avait à former des noms et des verbes abstraits, nous ne pourrions encore expliquer qu'une chose, la poésie allegorique chez les anciens; la mythologie même resterait comme une énigme. Il faut appeler à notre aide un autre élément qui a joué un grand rôle dans la formation du langage ancien, et pour lequel je ne trouve pas de meilleur nom que polyonymie et synonymte. La plupart des noms, comme nous l’avons déjà vu, étaient à l’origine des appellations ou des attributs, exprimant ce qui semblait être le trait le plus caractéristique de l’objet. Mais comme beaucoup d'objets ont plus d’un attribut, et que, suivant l’aspect qu'on l’envisageait, tel ou tel attribut pouvait sembler plus apte à fournir le nom, il arriva nécessairement que la plupart des objets durant la période primitive du langage eurent plus d’un nom. Dans la suite, la plupart de ce$ noms devinrent inutiles, et furent remplacés dans les dialectes qui ont été cultivés d’une manière littéraire, par un nom fire, qui était en quelque sorte le nom propre de l’objet. Voilà pourquoi plus un langage est ancien plus il est riche en synonymes,
« Les synonymes doivent naturellement donner
naissance à beaucoup d’homonymes. Si nous pouvions donner au soleil cinquante noms exprimant différentes qualités, quelques-uns de ces noms seraient également applicables à d’autres objets possèdant la même qualité. Ces différents objets seraient donc appelés du même nom; ils deviendraient des homonymes.
« Dans les Védas la terre est appelée urvi, vaste prithvi, étendue; mahi, grande. Le dictionnaire védique que l’on appelle nighartu, mentionne vingt-et-un noms qui lui sont également donnés. Ces vingt et un noms, sont donc des synonymes. Mais urvi, vaste, signifie rivière ; prithvi, étendue, désigne, outre Ja. terre, le ciel et l'aurore; muhi, grande, forte, est employé pour signifier vache et discours, aussi bien que pour désigner la terre. La terre, la rivière, le ciel, l'aurore, la vache et le discours deviennent donc des synonymes. Ces mots, toutefois, restaient simples et mtelligibles. Mais la plupart des termes créés par le langage, au moment du premier épanouissement de la poésie primitive, furent fondés sur des métaphores hardies. Ces métaphores ayant été oubliées, et la signification des racines d’où ces mots avaient été tirés s'étant obscurcie et altérée, beaucoup de mots perdirent non-seulement leur sens poétique, mais encore leur sens radical : ils devinrent de simples noms transmis dans la conversation d’une fa-
mille, compris peut-être par le grand-père, familiers au père, mais étrangers au fils, et mal compris par le petit-fils. Cette confusion, ces méprises purent se produire de différentes manières. Parfois ce fut la signification radicale d’un mot qui s’oublia: ce qui était à l’origine un appellatif, un nom, au sens étymologique du mot, dégénérait en un simple son, et devenait un nom propre. Ainsi Ze qui fut à l'origine un nom du ciel comme le sanscrit Dyaus, devint graduellement un nom propre qui ne trahit son sens primitivement appellatif que dans quelques expressions proverbiales, telles que Zeus da ou sub jove frigido.
« Après que la véritable signification étymologique eut été oubliée, il arriva souvent que par une sorte d’instinct étymologique qui existe même dans les langues modernes, un sens nouveau s’y attacha ; ainsi Avxnyevfs fils de la lumière, Apollon, devint le fils de Lycie; de Afku le brillant, vint le mythe de la naissance d’Apollon à Délos.
a Lorsque deux noms désignaient le même objet, deux personnages sortaient de ces deux noms, et comme la même histoire convenait à tous les deux, ils étaient naturellement représentés comme frères et sœurs ou comme parents. Nous trouvons, par exemple, Séléné, la lune, à côté de Méné, la lune: Hélias (sourya), le soleil, et Phœæbus (Rhava, autre
forme de Rudra). Nous pouvons retrouver ainsi dans la plupart des héros grecs des formes humanisées des dieux, avec des noms qui, dans beaucoup de cas, étaient des épithètes de leurs divins prototypes. Il arrivait encore plus fréquemment que des adjectifs liés à un mot parce qu'ils s’appliquaient à un certain objet, étaient employés avec le même mot quoique appliqué à un objet différent. Ce que l'on disait de la mer se disait aussi du ciel, et si l’on appelait une fois le soleil un lion ou un loup, il était bientôt doué de griffes et de crinière, même après que la métaphore animalé était oubliée. Ainsi le soleil avec ses rayons dorés pouvait être appelé « à la main dorée, » main étant exprimé par le même mot que rayons. Mais quand la même jépithète s’appliquait à Apollon ou à Indra, un mythe se formait; c'est ainsi que, dans la mythologie sanscrite, nous lisons qu’Indra perdit sa main, et que cette main fut remplacée par une main d’or.
« Geci nous donne quelques-unes des clefs de la mythologie; mais la philologie comparée peut seule nous apprendre à nous en servir. De même qu’en français il est difficile de trouver le sens radical des mots, à moins de les comparer aux formes corres” pondantes en italien, en provençal ou en espagnol ; de même il nous serait impossible de découvrir l'origine de plus d'un mot grec, sans le comparer à
ses corrélatifs plus ou moins altérés, en latin, en allemand, en slave et en sanscrit.. Le sanscrit a conservé ses mots dans l’état Ie plus voisin de l’état primitif {; et quand nous réussissons à retrouver un mot latin ou grec dans sa forme correspondante en sanscrit, nous pouvons généralement expliquer sa formation et déterminer sa signification radicale. Que saurions-nous du sens primitif de tarnp, prrnp, Gvyärnp, si nous étions réduits à la connaissance du grec? Mais dès que nous retrouvons ces mots en sanscrit, leur pouvoir primitif est clairement indiqué. Ottfried Muller a été un des premiers à voir et à reconnaître que la philologie classique doit abandonner à la philologie comparée toutes les recherches étymologiques, et que l'origine des mots grecs, ne peut s’établir que par leur comparaison avec des mots grecs. Ceci s'applique avec une force particu-" lière aux noms mythologiques. Afin de devenir mythologiques, il était nécessaire que certains noms perdissent leur sens radical. Ainsi, ce qui dans une langue était mythologique était souvent naturel etintelligible dans un autre. Nous disons : « Le soleil se couche, » mais dans la mythologie teutonique, un siége ou un trône est donné au soleil, et il s’y asseoit; comme en grec Eos est appelé xpécofpovos, ou