CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER D ? ALFA VERGE NUMEROTES DE 1 A
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INTRODUCTION
La premiere apparition de la Vie de saint Francois, de Sabatier, avail eu un retentissement considerable, tellement considerable que Vauteur lui-meme en restasurpris: Quand parut Tedition de 1893, observait-il plus tard, fetais bien decide a tenir compte de toutes les critiques fondees, et a corriger toutes les erreurs qui me seraient signalees, mais le moiwement, soit de sympathie, soit d? opposition, cree par cette publication, eut d'abord quelque chose de trop vif et de trop spontane pour quon put en tirer des enseignements precis : cetait, dans des milieux ires divers ou meme opposes, comme une eruption sentimentale et passionnee ou des enthousiasmes juveniles se heurtaient a des preventions irraisonnees (1).
Certains, les] uns pour s'en indigner, les autres pour s'en rejouir, avaient voulu discerner chez Sabatier ^ en s'appuyant sur telle ou telle des reflexions qui emaillent son recit V intention secrete de representer saint Francois comme Vapotre d'on ne sait quelle religion personnelle, comme un precurseur du Protestantisme. Le tableau si pathetique quil tracait de la douleur du Poverello lorsqu'il
(1) Opusc. crit. hist., XVII, p. 401. Paris, 1914-1919.
apergut que VOrdre allait desertant I* ideal primitif, de ses efforts impuissants pour reagir, de la resignation angoissee ou il se refugia ; le tableau de ces peripeties emouvantes de la vie du saint, fut considere comme exagere ou tendancieux. II se fondait, cependant, non seulement sur les ecrits de saint Francois, et particulierement sur son Testament, mais aussi sur les traces que les vicissitudes de ces annees ont laissees dans la seconde Vie de Thomas de Celano et meme chez saint Bonaventure.
La publication, en 1898, du Speculum Perfectionis, qui fortifiait les 9ues de Sabatier d'un temoignage qu'il tenait pour oculaire, raviva et intensifia la discussion. La revelation de ce document avail provoque a la fois dans les milieux scientifiques et dans les milieux religieux comme une vague de sympathie. De tous les cotes, le plus ancien - et pourtant nouveau portrait de saint Francois etait salue avec une joie profonde, mais cette ceuvre derangeait trop de gens et trop de systemes pour que cela put durer .
Ce nest pas le moment, afoutait Sabatier (1), de raconter des luttes qui nont pas toufours ete conduites comme elles auraient du I'etre. En effet, lorsquon relit certains articles polemiques, signes de savants reputes, on ne peut se defendre du sentiment que leur argumentation est presque toute dominee par I'idee preconcue que la qualite de protestant de Sabatier devait determiner chez lui une hostilite fatale a I'egard de I'Eglise et lui donner, pour le surplus, une mentalite incompatible avec la comprehension d'un saint. Et cette suspicion infirmait preventivement a leurs yeux, les conceptions historiques de Sabatier et la validite des sources qu'il invoquait.
(1) Loc. cit., p. 394.
INTRODUCTION III
Dans son numero de septembre-octobre 1902, la Miscellanea francescana inserait un article intitule San Francesco d'Assisi secondo Paolo Sabatier qui est singulierement caracteristique de cet etat d? esprit. L? eminent directeur de cette revue fort appreciee parmi les franciscanisants, Mgr Faloci Pulignani, nous fait de Tecrivain franyais un portrait qui, peu s'en faut, lui confere toute Vapparence du Tentateur, une figure parfaitement mephistophelique ! L? allure, la parole, le geste, le sourire, ont on ne sait quoi de seraphique, d'attrayant, qui font se dissiper toute mefiance... Personne plus que lui n'est enthousiaste de saint Francois... Vous le voyezassidu aux fonctions diurnes et nocturnes de la Basilique, dans une attitude exemplaire, serieuse, digne, edifiante. . . Tel il est ; tels aussi ses livres, melliflus, seduisants de style et de ton, et qu'il off re si liberalement quit semble avoir plus de plaisir a vous en gratifter que vous a les recevoir. Ajoutez qu'il est plein de charite, aumonier d'argent et de consolations pour les malheureux. Mais toutes ces qualites qui lui ont conquis les esprits et les co&urs ne sont que les moyens de V insinuation de roeuvre la plus nocive. Car il est protestant, et, comme tel, partisan du libre examen et necessairement hostile au Saint-Siege. Des lors, s'occupant de saint Francois, quel pourra etre son obfectif P Montrer en lui un rebelle. Combien d* intelligence depensee a realiser un si deplorable dessein ! Torturer les textes, les faire parler a I'aide de suppositions, regretter des lacunes hypothetiques, recourir d des interpretations confecturales, interpreter le silence, negliger la parole, il na rien oublie pour peindre saint Francois en opposition avec le Pape. De maniere que le saint Francois qu'il nous montre est une illusion, un etre indefinissable, un hypocrite,
IV ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANgOIS D'ASSISE
ou meme un fou, un eclectique, un nihiliste /... Comme on le voit, Mgr Faloci Pulignani use quelque peu dans ^expression de sa conviction de cette magniloquence italienne dont saint Francois lui-meme, si simple qu'il fut, netait pas toufours exempt. C'est tout de meme aller un peu trop fortissimo que de preter a Sabatier le profet perfide de faire apparaitre en ennemi de VEglise un saint dont il le montre a toutes pages I' action merveilleuse l'a sauvegardee de la ruine /. . . La contradiction prend, naturellement, un accent plus rude chez un homme du Nord comme M. Henry Thode, Vauteur de Saint Francois d'Assise et les Origines de la Renaissanceen Italie. Parmi les appendices de la seconde edition (1904) de cet important outrage se trouve un Exaxnen critique des travaux recents sur les sources de la vie de saint Frangois consacre presque tout entier aux travaux de Sabatier. M. Thode s'y fait Pecko, d'apres un article du Weekly Register (1900), du bruit d'apres lequel Sabatier avait abandonne sa these au sufet de la date du Speculum Perfectionis. Et il conclut plus loin : Rien ne reste, desormais, de la malheureuse tentative pour mettre au premier rang son Speculum Perfectionis : cette hypothese a totalement sombre sous la risee generate ( J l}'. Et,dans I' intention, sans doute, de se debarrasser tout a fait de frere Leon, le savant historien allemand fette deliberement par-dessus bord la Legende des trois compagnons, quil avail utilisee d'abord et quen derniere analyse, il relegue parmi les apocryphes posterieurs d saint Bonaventure!
Nous rappelons ces virulences dans V 'unique intention de souligner, par contraste, Vapaisement qui, depuis, s'est fait.
(i) Trad, frangaise Paris (1909), t. II, p. 277.
INTRODUCTION
La risee generate , si elle a famais existe, s'est eteinte. Le temps a agi ; ont agi aussi les etudes lentement poursuivies, les documents publics notamment par le B. P. Delorme etM. A. G. Little... Detelle sorte que, si V accord nest pas fait sur Tepoque d? elaboration du Speculum Perfectionis, I'autorite des ecrits leonins sest peu a peu imposee et a transforme Vhistoire franciscaine telle quon la concevait jadis. Qu'il nous suffise de citer, a ce point de vue, le beau livre de M. Joergensen et les Legendes franciscaines (Paris, 1927) recueillies et traduites par M. Masseron. Au fond, ce que Von repoussait dans frere Leon, cetait le temoin passionne de la crise qui endolorit les dernieres annees du Poverello. Aufourd'hui, pouvait ecrire Sabatier, dans I 'Introduction de la nouvelle edition du Speculum Perfectionis publiee par les soins de M. A. G. Little (i), on trouve difficilement un franciscanisant qui meconnaisse ce fait historique.
Dans r atmosphere rasserenee des etudes franciscaines, la Vie refondue , annoncee a tant de reprises (2), preparee par tant de fructueuses recherches, d* investigations minutieuses, de meditations, aurait pu paraitre enfin.
II advint a Sabatier, s'efforgant de calmer les impatiences de ses lecteurs, de les exhorter a songer avec un peu de pieuse sympathie a celui qui avait espere ecrire cinq ou six chapitres de Vhistoire des Freres Mineurs et qui arrivera peut-etre a, peine a ecrire le premier (3) . On sail comment une suite de circonstances adverses mit obstacle a la
(1) Manchester, 1928, p. xx.
(2) Spec. perf. Paris, 1898, p. ix. Vie de saint Francois (edition de guerre), P; vn - Opusc. de critique hist. Paris, 1919, p. 401. Revue d'histoire franciscaine, Janvier 1924, p. 5.
(3) Opusc. crit. hist., XVII, p. 371.
realisation de cet espoir. Cependant, Penorme et complexe matiere etait tout organises dans sa pensee et il pouvait parler, quelquefois, de son nouvel outrage comme s'il etait acheve et pret a livrer a I } impression. Mais les materiaux seuls existaient, reunis a, pied d'ceuvre, sous la forme de notes, d'esquisses, d* etudes analytiques ou meme, tres frequemment, de longs et magnifiques developpements destines, sans doute, a prendre place tels quels dans le texte.
Mme Paul Sabatier nous a fait I'honneur de nous confier I'essentiel de cette documentation touffue afin d'y faire un choix et de le presenter au public. Les premiere et deuxieme parties du present volume sont composees de projets de preface pour la nouvelle edition etde pages consacrees a I' etude de la personnalite de saint Francois, du milieu ombrien, etc. Dans la troisieme et la quatrieme parties, on trouvera les lecons du cours professe par Sabatier a rUniversite de Strasbourg, en 1924-1925, lecons qui nembrassent que la jeunesse de saint Francois et les debuts de son apostolat et que nous avons completees par des notes extraites des dossiers du maitre touchant les principaux evenements de I' existence du Poverello jusqua sa mort. Enfin, la cinquieme partie comprend des notes et commentaires relatifs aux sources, notamment Thomas de Celano, le Speculum. Perfectionis, et le Sacrum Commercium.
Le lecteur rencontrera Id, nous persuadons-nous, non pas un schema, mais une ebauche tres poussee sur certains points, presque achevee meme sur certains autres, de cette Vie refondue qui, selon la volonte de I'auteur, devait etre un travail penetrant tout, et montrant saint Francois toufours plus grand, toujours plus original et plus coherent avec lui-meme, de plus en plus etudie d'en dedans, si
INTRODUCTION VII
071 pent parler ainsi, je veux dire a tracers sa pensee pro- -pre (1) . Toutes les pages recueillies id repondent a cette definition. II nous parait que saint Francois nen ait jamais inspire, meme a Sabatier, de plus penetrantes et de plus incisives. Le portrait qu'il avail largement trace d'abord du grand saint assisiate se complete, se precise, et cest une figure d'un rayonnement admirable. Nous songeons surtout aux pages abondantes qui sont susceptibles de dissiper bien des preventions et des malentendus oil Vhistorien nous rend sensible r efflorescence de la pensee mystique de saint Francois au sein de I'etroite communion oil il vivait avec la liturgie de VEglise, les Saintes Ecritures, dans son culte fervent pour r Eucharistie, ou bien encore oil il nous determine son attitude vis-a-vis de Pheresie, de la science, de la pauvrete, etc.
II nen reste pas moins que, si precieux et si significatifs qu'ils soient, ce ne sont Id que les elements de I'ceuvre decisive qu'il nous aurait donnee. Cette ceuvre aurait ete le fruit d'une meditation de quarante annees, approfondie et enrichie sans cesse d'une meditation vecue, heure apres heure, dans la familiarite du petit pauvre, des expressions, gestes, paroles, ecrits, de sa pensee, des lieux que son passage a aureoles. Car Sabatier allait ainsi inlassablement, arme de la science la plus exigeante, interrogeant et colligeant les textes avec les scrupules in finis d'un. chartiste, mais aussi avec r amour qui lui en illuminait la signification, avec Phumilite et le respect qui, affirmait-il (2), sont Vdme de toute recherche. Des qu'elles s 1 evanouissent, le souffle nous manque .
Qu'on puisse consacrer toute une vie de travail a scruter
(1) Opusc. crit. hist., XVII, 402.
(2) Tractatus, p. x.
la vie d'un seul homme, mort depuis sept siecles, pent paraitre etonnant a beaucpup, observait-il, un four (1). Le fait prouve tout au moins que le Poverello est encore tres vivant et actif, puisquil continue a trouver des admirateurs et, dans un certain sens, des disciples dans les milieux oil on s'y attendrait le moins.
Et ne demons-nous pas reconnaitre tout d'abord en lui un de ces disciples, non seulement par la vocation enthousiaste qui absorba toutes les activites de son genie, mais aussi par tous les caracteres de ces activites ? La vie de saint Francois nest pas pour lui le champ clos de controverses archeologiques, mais bien un hortus deliciarum, un fardin spirituel, ouvert de tous cotes sur des perspectives de vie et d 'amour. II ignore les animosites, les ferocites, de I'erudit. Ses contradicteurs, il ne veut voir en eux que des collaborateurs dans V ceuvre commune de la decouverte de la verite. Et cette verite, s'i7 croit I avoir trouvee, il ne la fait pas agressive, comminatoire, dogmatique. 11 ne V impose pas : il la propose. II ambitionne non point intimider, mais persuader. Dans les questions qui me sont le plus familieres, affirme-t-il (2), tout en croyant toufours davantage d la solidite de mes conclusions, fe n arrive pas d croire que ceux qui ne les partagent pas pechent contre la lumiere.
Sa vie a ete dun seul tenant , repetait-il souvent au sufet de saint Francois. Et il aurait pu sappliquer la meme parole. Son ceuvre, oil quon la prenne, nous revele la haute physionomie morale et intellectuelle de son auteur, dans la probite de ses methodes scientifiques comme dans Pexquise delicatesse de sa sensibilite. II semble quun fluide traverse toute cette ceuvre, la chaleur d'une dme gene-
(1) Note inedite.
(2) Opusc. crit. hist., XXII, 396.
INTRODUCTION IX
reuse qui, dans sa large comprehension humaine, communie sans cesse avec toutes les beautes du monde et avec toutes les grandeurs del' ideal.
Nous avons eu la douleur de le perdre avant quil ait pu lui donner le couronnement quil revolt, mais ne peut-on pas dire qu'elle etait accomplie quand me*me, puisquil aete Vanimateur de la renovation de rhistoire franciscaine ; puisquil a, par ses ecrits et ses publications, replace dant une pleine et resplendissante lumiere Vapotre, le poete, le saint : I'homme incomparable dans lequel il avais rencontre, realisees, les aspirations les plus hautes et les plus pures de sa pensee ?...
Arnold COFFIN.
SUR