REFLEXIONS SUR LA CONCEPTION DE L'HISTOIRE
L'histoire n'est jamais qu'une adaptation du passe au present.
L'histoire d'un homme, des qu'on veut essayer de faire autre chose que son histoire tout exterieure, y a-t-il plus difficile entreprise que celle-la ? Toute ame a son secret qu'elle ne peut pas dire, a cote duquel elle vit, inconsciemment.
La beaute de saint Frangois, c'est qu'il n'avait pas de secret ou, du moins, qu'il a passe sa vie a vouloir le livrer. Si nous ne le saisissons pas, ce sont nos infirmites, notre aveuglement, qui nous empechent d'en saisir la beaute et la profondeur.
Quand, sous pretexte d'honorer les saints, on les croit parf aits et infaillibles, on les transforme, en realite, en automates, et on leur enleve toute action sur leurs admirateurs.
ETUDES INEDITES SUR SAINT FKANQOIS D ASSISE
Ce qui est precieux en critique, ce n'est pas le resultat, c'est la methode, Finspiration, la liberte d'esprit, la serenite, qui en sont le substratum, les habitudes intellectuelles qu'elle suppose...
Dans la critique historique, il n'y a pas d'adversaires, d'ennemis, de contradicteurs, il n'y a que des collaborateurs. Je sais bien qu'ici, entre 1'ideal et la realite, la distance est grande.
Pour bien des gens, la critique scientifique est une sorte d'arsenal d'armes tres usees que le premier venu poufrait voler et manier. N'est pas critique qui veut. II n'y a meTne personne qui le soit tout a fait.
Et cela pour la bonne raison qu'il n'y a pas de saint. Ceci n'est pas une idee nouvelle, c'est Jesus qui 1'a dit.
Le critique ideal, en effet, serait un peu saint, par la foi d'abord, car il a besoin d'en avoir une d'une profondeur peu commune. II a besoin de croire : 1 d'abord qu'il y a une verite, 2 qu'elle vaut la peine d'etre cherchee. Les recherches scientifiques ne sont pas un champ de bataille, mais un chantier ou tous travaillent a la mesme oeuvre, la recherche de la verite. L'ouvrier est pour 1'ceuvre et non 1'ceuvre pour Fouvrier.
11 est de mode de se demander si I'humamte est en progres, si nous ne pietinons pas miserablement, reeommengant eternellement les memes gestes inutiles. Or, rei meme, je puis signaler un progres evident.
En 1260, lorsque saint Bonaventure se mit a 1'oeuvre pour le portrait de Frangois, il fit certainement sa priere. II invoqua 1'Esprit septiforme. Et voici qu'aujourd'hui^ celui qui ecrit ces lignes se sent bien preoccupe,. comme Bonaventure,. du resultat du tableau a tracer, mais ce n'est pas sa seule preoccu-
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pation. Les documents qu'il va utiliser, ce ne sont pas des couleurs que Ton mele sur sa palette, au gre de ses desirs : on a des devoirs vis-a-vis d'eux.
II y a la une nouvelle conception de 1'histoire, conception plus scientifique, plus chretienne. Une page d'histoire n'est pas seulement un acte scientifique, c'est un acte de foi. Jusqu'a nos jours, l'histoire a ete egoi'ste, je veux dire ecrite dans 1'interet d'e ceux qui 1'ecrivaient. Aujourd'hui, elle est toute petrie de respect, de piete, d'effort, d'amour et d'intelligence vers le passe.
Qu'il s'agisse de l'histoire ou d'un paysage, notre regard ne peut embrasser qu'une tres faible partie de la realite.
Comment saurions-nous ressusciter le passe de 1'humanite, nous q.ui sommes incapables de redire aujourd'hui nos emotions d'hier ?
Le critique ne sait rien, il cherche, il cherche toujours.
Oh ! poetes, artistes, mes amis, la plus belle poesie, le plus grand art, c'est la saintete. La est le vrai sacerdoce : celuf qui n'est pas selon la lettre, rnais selon Fesprit...
L'art et la p.oesie nous parlent d'ideal comme la saintete, mads tandis que le& premiers (nous parlent) d'une beaute qoii, alprs meme que nous la comprenons, ne peut que nous desesperer parce que nou& ne pouvons pas songer a 1'atteindre, celle-ci nous parle d'une beaute que nous pouvons:, non seulement contempler ehez les autres, mais que nous pouvons realiser, une beaute qui ne nous manquera jamais.
Sa nouveaute. Un des points sur lesquels la Vie de saint Francois de 1893 innovait le plus, c'etait d'avoir montre le drame de cette vie, lutte toute religieuse et morale, mais fort tragique par moments, ou saint Francois fut vaincu, tandis que Claire restart victorieuse. Dans certains milieux, on cria au scandale. Aujourd'hui, a peu pres plus personne ne songe a contester serieusement le conflit qui separait FOrdre, des 1220, en deux courants, qu'aucun effort n'a pu reunir.
Ceux qui ont pris mon Introduction pour une tentative de philosophic ou de proselytisme se sont mepris. J'ai voulu simplement indiquer les verres a travers lesquels j'avais vu.
Son succes. Le succes de la Vie de saint Frangois a etonne tout le monde, a commencer par 1'auteur Iui-m6me. Lorsqu'il la publia, il s'attendait a etre vivement attaque par le petit groupe de fideles qui pretendent, encore aujourd'hui, faire de 1'histoire religieuse un domaine interdit; a etre vivement critique par les savants qui lui reprocheraient d'avoir etrangement melange des recherches d'erudition a des pages de
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reflexions parf aitement personnelles, a la f ois inutiles et etranges.
Je ne voyais done guere, comme devant e"tre favorables, que quelques rares fraticelli mystiques et revolutionnaires, eparpilles aux quatre coins de 1'Europe, ames d'elite envoyees en disgrace dans les couvents les plus recules.
Divers amis, presses de se prono.ucer, me deconseillerent decidement la publication : Ce livre, disaient-ils, fachera tout le monde : les libres penseurs, car vous y exaltez un saint ; les catholiques, car vous accusez 1'Eglise de n'avoir pas compris le plus noble de ses enfants; les protestants, auxquels vous reprochez, avec une sorte de desinvolture, d'avoir fait une oeuvre irrationnelle, inachevee.
Comment s'expliquer son succes, si inattendu ?
II lui est venu, je pense, de sa sincerite.
Ce livre donnait une voix a une foule de preoccupations qui hantaient les consciences.
Les contradictions qui y abondent ne sont-elles pas 1'image des experiences d'un nombre infini de nos contemporains ?
(L'histoire en devenir : malgre un progres immense, tout y est encore provisoire, superficiel.)
D'un autre cote, notre generation hesite encore a se pro* noncer. Placee entre tous les pretendants qui se disputent son coeur, elle se sent toute troublee, leur voit a tous des defauts, et pourtant elle n'ose encore en congedier aucun.
... La France actuelle ne veut ni du materialisme, ni de rincredulite, ni du clericalisme, ni des petites eglises illogiques. Que veut-elle done ? Elle ne le sait pas elle-meme. Elle attend des paroles de vie. Elle est suspendue a une esperance, a une de ces esperances qui creent leur objet.
Ce livre a ete lu; il a etc relu et aime par beaucoup de ceux qui 1'avaient lu pure et simpliciter, comme il avait ete compose, je veux dire sans arriere-pensee. C'est que nous sommes las de tous les predicateurs de haine, de ces pauvres egares qui, se glissant dans 1'ombre et la nuit, vont f rapper jusqu' aux portes des chaumieres de nos montagnes.
Objections qu'elle a rencontrees. On m'a accuse d' avoir fait de saint Francois un protestant ou meme un libre penseur. Le reproche serait grave s'il etait fonde. II pourrait me suf fire de repondre que j'ai fait aux deuvres de Francois une place relativement plus grande que tous ses autres biographes. J'ai de plus, a bien des reprises, mis en lumiere sa correction ecclesiastique, sa parfaite orthodoxie, son ardent loyalisme a 1'egard du Siege apostolique.
D'ou vient done que le saint Frangois hist'orique apparaisse a certains croyants actuels comme une sorte d'heretique ? Les faits sont les faits, et nous n'y pouvons rien changer.
Mais, peut-etre, avec un peu de bonne volonte, pouvonsnous trouver Fexplication de ce fait etrange. II y a, en effet, une antithese complete entre les allures, le temperament, les habitudes, de certains interpretes actuels de 1'orthodoxie et saint Frangois. Pour la grande majorite des fideles, FEglise est, aujourd'hui, la grande ecole de respect, une institution destinee a conserver le depot de la foi et des traditions. Les catholiques sont actuellement conservateurs ; leurs yeux sont tournes vers le passe.
Si c'etait la 1'orthodoxie, il serait bien evident que saint Francois n'a pas ete orthodoxe, car il a eu 1'esprit le moins conservateur qu'on puisse imaginer. Tous ses regards etaient tournes vers 1'avenir; il soupire apres lui, il le prepare, il le veut, et qui plus est, il a foi en lui.