LA VIE REFONDUE
Un caractere tout nouveau de cette vie, c'est 1'unite et la coherence de celle-ci.
La plupart des biographes de Francois ont bien raison de le representer comme un inspire, mais beaucoup parmi eux n'ont pas vu qu'il y a bien des categories diverses parmi les inspires. L'inspiration religieuse est bien differente de I'inspiration poetique et, dans la religieuse, quelle riohesse de types differents !
Francois croit a 1' inspiration. Nourri de la Bible, il se prepare a elle, la cherche, la trouve, et quand elle a parle, il n'a ni doute, ni hesitation. C'est Dieu qui lui a parle et, fort de cette autorite, il parle en consequence avec autorite, non pas 1'autorite que doniient les galons et les titres, mais d'une autorite intime qui lui infuse paix, joie, force, conviction.
Peut-etre est-ce la le secret du renouveau religieux du xni e siecle.
Ce caractere si nouveau chez Frangois demeurera dans sa famille religieuse et lui a assure une activite qui n'a pas cesse a travers les siecles, toujours prete a se perpetuer avec la meme ame.
II serait probablement impossible de trouver dans Fhistoire une societe qui soit restee aussi fidele, aussi vivace, aussi feconde.
La beaute de la vie de saint Francois, c'est d' avoir ete feconde, d'une fecondite qui ne s'est jamais arretee, qui se renouvellera pour tous ceux qui 1'aiment, 1'imitent et veulent la continuer. La benediction qu'il donna a tous ceux qui, a travers les siecles, s'inspireraient de la Regie evangelique n'a point perdu sa vertu pour ceux qui veulent aller et faire de meme .
Nous avons dit ce que Ton trouvera de nouveau ici. II y a quelque chose qu'on trouve sans cesse dans la plupart des autres ceuvres qui concernent le Poverello et qu'on chercherait en vain ici. Mon but est surtout d'exposer ses paroles, ses actes, sa volonte. Les appreciations et les jugements seront, en general, ecartes. L'essentiel pour Fhistoire scientifique n'est pas de juger rhomme, c'est de resumer les documents, d'en tirer objectivement ce qu'ils disent.
Beaucoup de gens se sont surtout preoccupes de 1'apprecier, de lui donner des notes.
II arriva souvent que des ecrivains exposant les rapports de Francois et du cardinal d'Ostie aient pose, avant toute autre, la question : le cardinal avait-il raison ? Ses directives n'etaient-elles pas conformes aux interets de 1'Eglise, au bon sens, aux possibilites, aux experiences ?
II y a, sans doute, dans cette voie, une foule de questions interessantes, mais qui font perdre de vue 1'essentiel, a savoir ce que cherchait et voulait Francois. Si grand que fut le bon sens d'Hugolin, celui de Franc, ois fut plus grand encore, puisqu'il eut la sagesse de se croire et de se proclamer fou devant ce prelat, qui connaissait fort bien les Ecritures, mais n'avait pas fait vceu de les realiser.
Cette nouvelle Vie a un double but : Exposer au grand public la vie du Poverello telle qu'elle se degage de 1'ensemble des etudes et aussi de servir, si possible, de point de depart a de nouveaux travaux.
On pourrait diviser les biographes des hommes celebres en deux categories :
1 Ceux qui, probablement sans Y avoir premedite, recherchent ce que Ton a dit et pense de ces hommes;
2 Ceux qui tachent d'arriver a savoir ce que furent ces hommes pour 1'exposer a leurs lecteurs.
Les premiers travaillent sur les travaux de leurs predecesseurs ; les autres, par dela les ecrits posterieurs, tachent de remonter aux sources proprement dites. Et s'ils ont le bonheur d'en trouver, ils examinent s'il y a concordance entre les sources et ce que les biographes ont raconte.
Jusqu'a la fin du xix e siecle, les biographes de saint Francois ont appartenu a la premiere categorie. Ils ont cru avoir droit au titre d'historiens en remontant aux legendes primitives.
Or, qu'est-ce qu'une legende ? Les plus zeles ont amalgame ces legendes, les completant 1'une par 1'autre. Ils ont, en somme, travaille comme travaillaient les auteurs des legendes et, particulierement, saint Bonaventure.
Aujourd'hui, on pourrait croire que tout cela est change.
En tete de. presque toutes les biographies de saint Frangois, on voit un chapitre consacre a 1'etude des sources et des ceuvres de saint Francois.
C'est un grand progres, mais il est plus apparent que reel.
Sous peine d'aller centre 1'evidence, on s'est cru oblige d'admettre que les ecrits de saint Francois nous sont de meilleurs
ETUDES INEBITES SUR SAINT FRANQOIS D ASSISE
temoins de sa vie que les pages litteraires de Celano ou de Bonaventure. Cette verite une fois affichee en quelque sorte, on n'y a plus pense, et entraine par la tradition, par la tendance si humaine du moindre effort, on n'a donne a cette verite aucun resultat pratique, aucune application. Et on a vu ainsi des ouvrages nouveaux, apres avoir rendu aux bonnes methodes cet hommage preliminaire, qui deviendrait un nouveau rite, tracer un portrait de Francois dont Celano et Bonaventure font a peu pres tous les frais.
Evolution. On s'est etonne que mon jugement ait evolu,e, mais si un cliercheur etudie pendant des annees un point d'histoire, n'est-ce pas pour le mieux voir et dans 1'espoir qu'il trouvera quelque chose de nouveau et que, meme s'il n' arrive pas a un resultat de ce genre, son effort d'observation, de reflexion et de meditation lui permettra de sonder mieux la personnalite ou la pensee qu'il scrute.
II y a d'autres questions sur lesquelles j'ai abouti a des conclusions opposees a celles que j'avais d'abord adoptees ou emises. Y a-t-il la quelque chose d'etrange ? Y a-t-il quelque honte a se dejuger quand on expose nettement la raison de ces differences ? Le progres n'est-il pas une lente evolution ? L'historien qui adopte des positions nouvelles ne montre-t-il pas par la qu'il n'avait done pas de prejuge ni de parti pris ?
Projet de dedicace. Aux fils et aux iilles de saint Franc,ois, fils par leur profession ou fils par leur desir, ces pages sont humblement offertes, avec 1'espoir qu'ils y trouveront de nouvelles raisons d'aimer, d'admirer leur pere spirituel et de continuer son oeuvre (1).
(1) Ailleurs, Sabatier constate que les vrais heritiers de saint Francois
VIE DE SAINT FBANgOIS 11
Projets d 'Introduction. Le present volume n'est pas impassible. II veut servir la verite et I'exactitude historiques, mais si 1'auteur ecrit dans le but de servir la verite, ce bon propos n'est pas reste chez lui comme un devoir penible et
negatif.
Un sentiment tres vif a encourage et soutenu Fauteur, celui qu'il allait peut-etre servir une bonne cause, qu'a une epoque ou tant de livres disseminent aux quatre vents du ciel des ferments contagieux qui menacent la beaute et la noblesse des &mes de leurs lecteurs, le souvenir du Poverello (leur) apportera des ferments efficaces de vie, d'optimisme, d'amour, de simplicite, de sacrifice.
Est-ce la du subjectivisme, un oubli des devoirs scientifiques ? Pasteur n'avait-il pas, au milieu de ses travaux, une consecration de ce genre qui lui donnait la force et la confiance necessaires pour les continuer ?
En quoi 1'oeu.vre offerte aujourd'hui au public differ e-t-elle de la precedente ? Par le fond m^me et par la solidite historique.
II y a trente ans, j'ai signale dans les ecrits de Frangois la source essentielle pour etudier sa vie. Aujourd'hui, on peut les etudier beaucoup mieux; les circonstances dans lesquelles ils ont vu le jour sont beaucoup mieux connues ; elles nous les expliquent et, en meme temps, nous permettent (de comprendre) 1'attitude prise par Frangois devant les evenements, de suivre
les Clarisses, notamment ont ardemment seconde les efforts faits depuis une trentaine d'annees, par ce qu'on a appele la nouvelle ecole , pour eclaircir 1'histoire franciscaine.
ses sentiments, de distinguer ses volontes, ses projets, ses espoirs et, aussi helas! ses echecs, ses craintes, ses angoisses.
Tout a cote des opuscules du saint et en constituant comme le prolongement, les monuments de la tradition leonine ont ete remis au jour et offrent une base historique tout autrement solide que les legendes officielles.
Grace a d'autres decouvertes, la collaboration de sainte Claire avec saint Francois prend une importance beaucoup plus grande. La figure de la vierge d'Assise n'est plus un vague reflet de celle du fondateur de FOrdre des Pauvres So3urs; elle est tout a fait nette et originale et devient une des plus nobles apparitions feminities qu'il y ait dans 1'histoire.
On a la sensation que si, par modestie, elle ne s'etait pas tenue a Farriere-plan et, surtout, si, par sottise, par paresse, par fausse prudence ou, meme, par esprit de rivalite entre les Ordres, d'autres ne 1'avaient pas repoussee dans 1'ombre, cette figure feminine serait au tout premier rang parmi les plus grandes de 1'histoire.
Enfin, habitue qu'on etait jusqu'a maintenant a ne chercher 1'histoire des saints que dans les travaux hagiographiques, on en arrivait a perdre de vue completement leur attitude devant les problemes religieux, politiques, sociaux, qui s'etaient poses de leur temps.
On fmissait par avoir Fair d'admettre que les saints ont ete, comme nous le disaient les legendes, surtout et presque uniquement des thaumaturges. Get uniforme dont on les affuble bon gre mal gre ne convient pas a tous, surtout pas a Frangois d'Assise.
II fit beaucoup de miracles, je n'en doute pas, mais, dans ceux qu'il fit, il mit beaucoup plus d'intelligence, de devouement et de volonte que dans la plupart de ceux qu'on lui attribue. Mieux que personne il a compris ce que valait la thaumaturgie. Une de ses plus grandes gloires est d' avoir proclame et fait comprendre a ses disciples que la joie parfaite ne consiste pas a stupefier le monde des croyants ni a convertir les
incredules parades miracles, serait-ce en ressuscitant des morts de quatre jours.
Des legendes laissent vaguement entrevoir le sucees prodigieux de son apostolat et racontent, par exemple, qu'au Chapitre des Nattes se rencontrerent parfois jusqu'a cinq mille assistants, mais elles sont si parcimonieuses de details expliquant ces chiffres considerables, que de pieux auteurs n'ont pas pu y croire. Le P. Suyskens, par exemple, qui, en general, n'est pas exigeant, n'hesite pas ici a faire des reserves et a se montrer tout a fait sceptique.
II avait parfaitement tort : 1'histoire montre que le seul Franc, ois a, en quelques annees, cree en Europe un mouvement religieux tel que la chretiente n'en avait pas vu depuis le drame du Golgotha ; tel qu'elle n'a pas su en creer un autre depuis sept cents ans. Les hagiographes, preoccupes de voir en lui surtout le saint, n'ont pu comprendre la grandeur de 1'homme, sa realite historique, son action, qui, depouillees des nuages de 1'encens traditionnel hagiographique, prennent une tout autre puissance.
Francois a vecu a 1'heure la plus interessante du moyen age, au moment ou Innocent III, le grand pontife remain, etait tourmente de la ruine de 1'Eglise et la voyait ebranlee jusque dans ses fondements. Ce sentiment etait partage par tous les fideles assez intelligents pour avoir des vues d'ensemble et comprendre les signes du temps. Intelligente, audacieuse, organisee, prete a tous les sacrifices, Fheresie cathare dressait autel contre autel, bravait I'Eglise romaine jusqu'a Saint- Jean de Latran et dans les basiliques des Saints-Apotres.
Qu'est-ce qui empecha le cataclysme ? La legende repond : Francois d'Assise , et 1'histoire confirme cette reponse. Mais comment comprendre que devant un fait historique pareil, on n'ait pas eu 1'idee de demander a Frangois le secret de sa methode et que Ton se soit tenu devant lui comme si cette transformation avait ete obtenue par quelque baguette oiagique ?
C'est saint Francois qui a delivre l-'Europe. du cauchemar de 1'heresie. Comment a-t-il pu accomplir une ceuvre pareille ? Voila une question a laquelle ni Thomas de Celano, ni saint Bonaventure, n'ont repondu. Us ont constate le fait, rnais n'ont pas songe a en rechercher les raisons.
Si la critique historique n'a pas encore entre les mains les documents qu'elle souhaiterait pour resoudre ce probleme, le plus important, peut-etre, que posent les resultats inouis de la predication franciscaine, elle peut pourtant fixer avec securite les raisons pour lesquelles Frangois put sauver 1'figlise au moment ou elle paraissait le plus en peril.
Enfin, le developpement de la critique historique permet aujourd'hui de saisir, a peu pres dans toute son ampleur, ce qu'il faut bien appeler le drame de la vie de saint Frangois.
Ce drame est double.
Dans un elan d'une purete et d'une noblesse incomparables, il s'etait uni au Christ, tel qu'il 1'avait trouve dans 1'Elglise, dans 1'Evangile, et continuait a le trouver sans cesse dans son propre coeur, comme en des prieres et des colloques qui etaient I'mspiration de tous ses actes. Et voila que la parole dans laquelle il voulait n'etre que le fidele et simple messager de son divin Maitre, avait des resultats prodigieux. La foi liberatrice, la foi qui ramene la joie et Fesperance dans le coaur des hommes, redescendait sur la terre, la fecondait. L'humble serviteur voyait se realiser ce que, dans son poetique langage, il appelait le mystere de 1' Evangile.
Mais, pendant qu'il etait en Orient, 1'Esprit maliiL profita de son absence pour saccager cette moisson deja jaunissante, et a partir de 1221, on voit le triomphant reformateur d'hier, vaincu tout a coup par des forces occultes, faisant des efforts desesperes pour faire entendre sa voix sans y parvenir.
A cote de ce drame individual ou on ne peut s'empecher de partager la douleur de Frangois, s'en deroule un autre r bien plus emouvant encore. En saint Francois, L'Eglise avait enfante son sauveur et, au debut de sa mission, il avait
trouve successivement aupres de deux pontifes remains, d'une exceptionnelle hauteur de vues, 1'appui et les encouragements indispensables pour que le renouveau franciscain put produire tous ses fruits.
II n'en fut pas de meme ensuite. Des le debut du pontificat d'Honorius III, le cardinal Hugolin, qui se preparait a lui succeder, n'avait pas eu depeine a s'apercevoir que 1'element preponderant dans 1'Eglise etait 1'Ordre des Freres mineurs* II patronnait cette force incomparable, non pas avec les preoccupations desinteressees et ideales de ses deux predeees&eurs, mais pour I'attaeher a sa politique pontificale et s'en servir(l).
Ce detournement au profit de fins temporelles de forces qui etaient en train de regenerer 1'Eglise est, peut-etre, une des plus tristes erreurs commises par les Pontifes remains.
Si Gregoire IX n'avait pas cree, au sein meme des disciples de saint Franc.ois, un parti qui pouvait se reelamer de lui, la famille des Mineurs n'aurait pas souffert, des 1220,. d'une division qui n'a jamais plus cesse de la tourmenter. La ref orme franciscaine aurait continue son chemin librement, a 1'interieur de 1'Eglise et pour sa plus grande gloire; 1' Inquisition n'aurait pas eu a bruler de tres authentiques fils de saint Francois, dont le seul crime etait de vouloir obeir au Testament de leur seraphique patriarche, deehire par un pape qui s'etait donne pour son meilleur ami (2).
N'est-il pas vrai de dire que les manoeuvres par lesquelles, dans un esprit de ealcul mesquin, Gregoire IX fit devier 1'activite franciscaine, sont un des grands drames de 1'histoire spirituelle, sur lequel on est aujourd'hui solidement documente ?
(1) Jean Parent! 1'avait deja vu : Francois, cherchant la reforme de 1'Eglise, a rencontre deux vieillards Innocent III et Honorius III qui' Font soutenu. Mais, apres eux.... Cf. Sacrum Commercium.
(2) Gregoire IX. V. Opuscules critique historique. Examen, de la vie de frere Elie : Les precheurs et 1'alleluia effervescence critique vers : 1230. . Declaratio regulae 1230', p. 189: La science : Paris! Paris! ,frere Epde;). Id, 199.
16 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANCOIS fl'ASSISE
On vit un jour Gregoire IX, emporte par une sorte de courroux mystique, menacer un eveque des plus terribles chatiments. C'etait 1'eveque d'Olmutz qui avait denie les stigmates. Certes, il avait ete temeraire, mais comment le pontife ne songea-t-il pas que Francois n'avait donne aucune importance a ces stigmates, mais en avait donne une fort grande a sa pensee, et qu'il avait supplie avec toute Fardeur de sa f oi et de sa volonte qu'on prit sa pensee telle qu'elle etait, dans sa pure et simple clarte, sans 1'expliquer ou la gloser ? Pendant le mois de sa longue agonie, il n'avait pas cesse d'etre hante par le cauchemar des honneurs qu'on rendrait a son corps, tandis que, sous pretexte de rendre ses paroles plus claires, on les interpreterait et on les trahirait.
Les dernieres annees de la vie de Francois se sont ecoulees dans un effort constant pour donner des documents. II ne s'agissait pas pour lui de creer sa legende, de fournir des exempla a ses futurs biographes ou panegyristes. Non, il etait tourmente par le desir de marquer chaque jour devant tous ses visiteurs, le caractere, le but de sa mission. II avait trouve le secret de la renovation religieuse, et ce secret, il aurait voulu le crier au monde entier. Sa vie est merveilleusement une, a partir de sa conversion. L'effort des biographes est, nous semble-t-il, de se conformera ce desir... L'exactitude historique est ici I'humble creatrice d'une incomparable figure religieuse.
II y a beaucoup d'historiens qui ne songent plus a meconnaitre les divisions qui jeterent le trouble dans la famille franciscaine des 1219, mais qui, au lieu de les exposer avec independance, ne peuvent s'empecher de prendre parti, les uns pour saint Frangois, les autres pour la Curie ou pour les meeontents contre lui.
La plupart du temps, ils croient devoir adopter cette attitude etrange, sous pretexte que le fondateur conduisait sa famille spirituelle a un desastre certain.
Mais ces considerations et d'autres du meme genre doivent rester etrangeres a la tache d'un historien. Ce qui importe
avant tout a celui-ci, e'est de savoir ce qu'a fait et voulu saint Frangois et de le dire. Examiner s'il a eu tort on non, est une preoccupation etrangere a sa mission.
Un des cotes par lesquels presque toutes les dernieres biographies de saint Francois se distinguent de celles des generations anterieures, c'est que les auteurs n'ont pas isole Frangois de son milieu. Us ont etudie Fhistoire religieuse de son epoque et ont voulu se familiariser avec FOmbrie, et non seulement avec Assise, mais avec les autres lieux ou s'ecoula sa vie.
On se tromperait en croyant qu'en f aisant ainsi ils se confermaient a la mode litteraire qui consiste a etudier les milieux : ils se laissaient simplement entrainer par une experience bien rare dans le domaine hagiographique.
La vie de saint Francois n'est pas une vision irreelle a force d'etre ideale, suspendue entre ciel et terre, et qu'il faut bien se garder d'approcher de trop pres, si onneveut pas la voir s'evanouir. C'est tout le contraire. Plus on la scrute, plus elle devient precise, plus humaine et plus ideale tout a la fois.
II est bien rare, dans les annales du monde, que la legende soit moins belle que 1'histoire. C'est pourtant vrai pour saint Frangois et ses disciples. La critique hagiographique lui ecrit peu a peu une histoire infiniment plus belle et plus edifiante que celle des temoignages officiels.
II reste pourtant un grand pas a faire dans cette connaissance de 1'atmosphere dans laquelle s'est developpe le genie religieux de saint Frangois.
Nous savons quels ont ete les collaborateurs de sa formation intellectuelle, morale, religieuse. Le lait spirituel dont s'est nourrie son enfance et tout le reste de sa vie, c'est I'Eglise qui le lui a fourni, d'abord par les recits miraculeux des vies de ses heros, puis par ses livres liturgiques, enfin par ses livres saints proprement dits.
On vit un jour Gregoire IX, emporte par une sorte de courroux mystique, menacer un eveque des plus terribles chatiments. C'etait F eveque d'Olmiitz qui avait denie les stigmates. Certes, il avait ete temeraire, mais comment le pontife ne songea-t-il pas que Frangois n' avait donne aucune importance a ces stigmates, mais en avait donne une fort grande a sa pensee, et qu'il avait supplie avec toute 1'ardeur de sa foi et de sa volonte qu'on prit sa pensee telle qu'elle etait, dans sa pure et simple clarte, sans 1'expliquer ou la gloser ? Pendant le mois de sa longue agonie, il n' avait pas cesse d'etre hante par le cauchemar des honneurs qu'on rendrait a son corps, tandis que, sous pretexte de rendre ses paroles plus claires, on les interpreterait et on les trahirait.
Les dernieres annees de la vie de Frangois se sont ecoulees dans un effort constant pour donner des documents. II ne s'agissait pas pour lui de creer sa legende, de fournir des ezempla a ses futurs biographes ou panegyristes. Non, il etait tourmente par le desir de marquer chaque jour devant tous ses visiteurs, le caractere, le but de sa mission. II avait trouve le secret de la renovation religieuse, et ce secret, il aurait voulu le crier au monde entier. Sa vie est merveilleusement une, a partir de sa conversion. L'effort des biographes est, nous semble-t-il, de se conformera ce desir... L'exactitude historique est ici 1'humble creatrice d'une incomparable figure religieuse.
II y a beaucoup d'historiens qui ne songent plus a meconnaitre les divisions qui jeterent le trouble dans la famille franciscaine des 1219, mais qui, au lieu de les exposer avec independance, ne peuveiit s'empecher de prendre parti, les uns pour saint Frangois, les autres pour la Curie ou pour les mecontents contre lui.
La plupart du temps, ils croient devoir adopter cette attitude etrange, sous pretexte que le fondateur conduisait sa famille spirituelle a un desastre certain.
Mais ces considerations et d'autres du meme genre doivent rester etrangeres a la tache d'un historien. Ce qui importe
avant tout a celui-ci, c'est de savoir ce qu'a fait et voulu saint Francois et de le dire. Examiner s'il a eu tort ou non, est une preoccupation etrangere a sa mission.
Un des cotes par lesquels presque toutes les dernieres biographies de saint Frangois se distinguent de celles des generations anterieures, c'est que les auteurs n'ont pas isole Francois de son milieu. Ils ont etudi6 Fhistoire religieuse de son epoque et ont voulu se familiariser avec 1'Ombrie, et non seulement avec Assise, mais avec les autres lieux ou s'ecoula sa vie.
On se tromperait en croyant qu'en faisant ainsi ils se conformaient a la mode litteraire qui consiste a etudier les milieux : ils se laissaient simplement entrainer par une experience bien rare dans le domaine hagiographique.
La vie de saint Frangois n'est pas une vision irreelle a force d'etre ideale, suspendue entre ciel et terre, et qu'il faut bien se garder d'approcher de trop pres, si onneveut pas la voir s'evanouir. C'est tout le contraire. Plus on la scrute, plus elle devient precise, plus humaine et plus ideale tout a la fois.
II est bien rare, dans les annales du monde, que la legende soit moins belle que I'nistoire. C'est pourtant vrai pour saint Francois et ses disciples. La critique hagiographique lui ecrit peu a peu une histoire infiniment plus belle et plus edifiante que celle des temoignages officiels.
II reste pourtant un grand pas a faire xians cette connaissance de 1'atmosphere dans laquelle s'est developpe le genie religieux de saint Francois.
Nous savons quels ont ete les collaborateurs de sa formation intellectuelle, morale, religieuse. Le lait spiritiiel dont s'est nourrie son enfance et tout le reste de sa vie, c'est I'Eglise qui le lui a fourni, d'abord par les recits miraculeux des vies de ses heros, puis par ses livres liturgiques, enfin par ses livres saints proprement dits.
18 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANOIS D'ASSISE
Puisque de plus en plus nombreux sont ceux qui voudraient comprendre Fepanouissement de cette personnalite exceptionnelle, il est tres nature! de les inviter, s'ils veulent y arriver completement, a porter leur attention sur ce que Frangois recut ainsi.
C'est d'autant plus necessaire qu'il n'a jamais songe a prendre une attitude de novateur : il a voulu seulement servir un ideal qu'il n'avait pas cree, mais qui s'etait impose a lui par 1'Eglise et auquel il voulait rendre hommage jusqu'au martyre, si c'etait necessaire.
S'il est interessant de suivre Frangois pas apres pas dans toutes les etapes de ses peregrinations, il Test davantage de ne pas perdre de vue les voies suivies par sa pensee.
C'est dans ce but qu'en tete de chaque chapitreont ete intercalees des pages ou on trouvera des groupes de passages empruntes tantot a FAncien ou au Nouveau Testament, tantot aux liturgies du xm e siecle, tantot aux pages hagiographiques les plus connues a cette epoque.
Peut-etre certaines personnes s'etonneront-elles de cette innovation (1).
Les croyants, comme les savants, ont raison d'attribuer une grande importance au fait que Ton possede encore a Assise le crucifix que contempla saint Francois a Saint-Damien, lorsqu'il entendit la voix du Christ lui dire : Va et repare ma maison , mais les passages sacres qui ont ete la trame de sa vie intime, qui chantaient dans sa memoire, auxquels il demandait la force et la lumiere, ne sont pas d'une moindre valeur.
En les lisant, et en apportant a cette lecture 1'esprit de simplicite qu'il y mettait, on entre en quelque sorte dans le sanctuaire ou il aimait a se recueillir.
Est-il necessaire d'ajouter que 1'on risquerait de ne rien comprendre a ces passages, du moins en ce qui concerne leup
(1) L'intention que Paul Sabatier exprimait ainsi, il 1'a realises dans 1'edition dite de guerre de la Vie de saint Franfois, qui a servi de modele pour la recente edition definitive.
role dans la vie du Poverello, si on les abordait avec les preoccupations de la critique actuelle? Ses principes les plus elementaires etaient tout a fait etrangers a son esprit. Dans sa pensee, les saints livres etaient, dans le sens le plus etroit des mots, la parole de Dieu, et il etait persuade qu'en elle etait contenue la reponse a toutes ses questions, a toutes ses angoisses. II se tournait vers elle avec la foi, I'amour de 1'enfant regardant vers sa mere, de laquelle il attend tout.
Le culte de saint Francois pour le Saint Sacrement revet la meme vigueur que celui qu'il avait pour les Ecritures, ou plutot c'etait un seul et meme culte. Dans 1'hostie consacree, il adorait le corps glorifie du Christ, tandis que dans les livres sacres, il cherchait, non plus un avant-gout de la vision beatifique, mais une parole actuelle, un enseignement, un programme. Ici, le Christ se montrait, se donnait et, surtout, se promettait d'une f agon encore mysterieuse ; la, il prenait son disciple par la main et repondait, aussi clairement que lorsqu'il cheminait a travers la Galilee, aux questions de son nouvel apotre. Frangois, comme les chretiens pieux de tous les temps, trouvait dans la Bible des passages faits specialement pour lui. II la sondait avec 1'ardeur de 1'ouvrier qui remue une terre dont il connait par experience la fecondite, et a laquelle il demande sa nourriture. '
II a paru naturel de donner d'abord les citations dans le latin traditionnel. C'est ainsi que Frangois les a connues. La traduction frangaise est donnee par surcroit et en second lieu. C'est que le latin a la fois si simple et souvent si savoureux de la Vulgate, nous avertit des 1'abord que ces textes s'adressent moins a nos iacultes intellectuelles qu'a nos facultes affectives. La voix de Dieu, comme celle de la conscience, a quelque chose de mysterieux qui s'exprime plus efficacement en une langue comme le latin d'eglise, qui nous arrive chargee de 1'emotion des siecles...
Projet de conclusion. En somme, saint Frangois a reussi. II a sauve FEglise. La croisade et F Inquisition auraient pu dompter Fheresie. Saint Frangois la dissipa comme la lumiere dissipe les tenebres. II ne reussit pourtant pas completement. S'il debarrassa 1'Eglise romaine des tristes adversaires qui avaient jure sa ruine, il ne Favait pas transformee interieurement.
La reforme qu'il avait prechee a laisse dans le sol des semences qui ont germe et se sont reproduites ga et la, au gre de la rosee du bon Dieu et de son soleil, niais si, de siecle en siecle, des calculs de politique humaine n'ont jamais pu parvenir a etouffer le soupir de la Chretiente apres un retour a la pensee de Frangois d'Assise, ils n'ont pas permis a ce soupir de s'exhaler librement. Ils out voile a FEglise que ces soupirants etaient son elite, sa force vivante, ses fils les plus legitimes, les seuls qui demain peuvent lui meriter la victoire.
Si, au xvi e siecle, avait vecu un saint Frangois, la voix de Luther et de Calvin n'aurait eu qu'une importance episodique. L'Eglise aurait probablement recouvre sa sante morale et sa vigueur religieuse si, au lieu du schisme, il y avait eu un nouveau reveil de la foi.
Aujourd'hui, la situation spirituelle du monde n'est pas tres differente de celle du xvi e siecle. Tandis que chez les peuples desempares, le materialisme fait rage, on voit des foules frapper eperdument a la porte de tous les edifices ou se celebre un culte quelconque, f ut-il le plus grotesque et le plus absurde.
Faut-il aj outer que ce qui donne a cette histbire un interet d'actualite n'est peut-etre pas toujours bien pergu par le lecteur ?
La hate fievreuse de la vie moderne amene beaueoup de gens a considerer 1'histoire comme la connaissance d'un passe mort pour toujours. Peut-etre aussi y a-t-il des homines qui tuent 1'histoire pour n' avoir pas hesoin de tenir eompte de ses enseignements, ou pour n' avoir pas de remords lorsqu'ils ne veulent pas reconnaitre leurs dettes envers le passe ?
Ce qui donne a 1'histoire de saint Francois une emprise si singuliere sur nos contemporains, ce n'est pas seulement la surahondance de 1'energie avec laquelle il a vecu ses idees et qu'ainsi il grandit 1'homme en lui revelant des forces dont il n'avait pas conscience; mais ce qui ajoute a 1'interet, c'est que saint Francois a non seulement cree une famille spirituelle qui porte son nom et s'efforce de realiser son ideal, mais que la ressemblance entre les fils, les filles, et leur pere est si grande qu'apres sept siecles d'existence, cette famille est encore tourmentee par les memes prohlemes.
Ce n'est done pas dans un cimetiere que 1'on entre, en abordant 1'histoire du Poverello et de son eifort religieux. On arrive, au contraire, sur un terrain ou tout est vie. Ce serait se meprendre tout a fait que de marcher sur la pointe des pieds, de parler bas; on ne risque pas de se heurter a des cadavres
La Vie refondue . Parties nouvelles. Les Chapitres.
Les Laudes. Role du chant.
Saint Frangois, son attitude devant I'heresie. (II semble ne pas la voir. II 1'ignore. II a reflechi, 1'a etudiee : sa methode est fausse. Elle attaque 1'Eglise, qui est mal servie, parfmas trahie, par son clerge, mais les critiques de I'heresie n'ont aucun bon resultat; elles creent la haine des critiques et des calomnies ; 1'orgueil dans le cceur des calomniateurs.)
Limitation du Christ. Le role de la Bible dans la pensee et 1'activite de Francois.
Nouvelle critique des Sources.
22 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANgOIS n'ASSISE
La valeur historique de Celano. Sa credibilite.
Frere filie. Un expose de 1'histoire de 1'Ordre, jusqu'en 1260, est necessaire.
Les brefs.
Les af fiches de la Portioncule.
La chevalerie.
La poesie.
Le loyalisme envers Dieu.
L'amour de Dieu.
Un chapitre sur la vie eremitique intercale avant celui de la montee a 1'Alverne. II voulait par la revenir a Fideal primitif, clever une digue centre 1'envahissement de la science, donner 1'exemple aux freres de 1'esprit de solitude.
Titres des cahiers contenant des notes pour les differents chapitres de la Nouvelle Vie . (V. la 4 e partie du present recueil.)
1. Enfance et jeunesse de Francois jusqu'a son retour de Perouse, fin aout 1205.