‹ Études inédites sur S. Franc̜ois d'Assise [microform]Chapitre 9 sur 20 · SAINT FRANCOIS ET LES TEMPS MODERNES · texte numérisé non relu

SAINT FRANCOIS ET LES TEMPS MODERNES

Dire que saint Francois est I'homme du jour serait a la fois trop et trop peu. Si populaire qu'il soit, il ne peut, a cet egard, etre compare a son disciple Antoine de Padoue.

Mais qiii dira combien, parmi nos contemporains les plus illustres et les meilleurs, il en est dont le cosur et 1'intelligence se laissent emouvoir et se laisseront peut-etre un jour eclairer, illuminer, des clartes de Pevangile franciscain ?

Quel contraste entre Go3the visitant Assise et refusant dedaigneusement de voir le tombeau de ce mendiant, et 1'instinctive sympathie de Renan pour tout ce qui se rattachait a saint Francois et a 1'Ombrie !

Une generation ne s'est pas ecoulee depuis que Scherer ecrivait sa fameuse boutade : On voit bien que saint Francois n'etait pas un economiste !... et voici qu'un homme d'Etat, un des economistes les plus autorises, a pu, auxapplaudissements enthousiastes d'un auditoire universitaire, en appeler aux solutions franciscaines pour resoudre les angoissantes questions de 1'heure presente.

(Luigi Luzzati, Lecon inaugurale Universite de Padoue, 20 nov. 94.)

A propos du Jubile de 1926. Les pelerinages de cette annee, a Assise, ont un caractere special qui merite d'etre

note. Us comportent une proportion tout a fait extraordinaire de jeunes gens et de jeunes filles, qui appartiennent aux classes aisees et intellectuelles. Or, au debut du mouvement franciscain, il en avait ete tout a fait de meme. Francois s'adressait aux pauvres comme aux riches, aux lettres comnie aux ignorants, et il se sentait des devoirs speciaux et meme une certaine predilection pour les pauvres et les ignorants. Ce furent des nobles, des riches, comme frere Bernard de Quintavalle, des nobles ayant etudie dans les Universites, comme Pierre de Catane, frere Rufin, frere Ange, ou a la fois riches et instruits comme frere Leon, frere Illumine, qui furent parmi les premiers a se joindre a lui (Sainte Claire, Jacqueline de Settesoli).

Un mouvement attire aujourd'hui vers saint Frangois les elements juveniles des memes milieux.

L'egalite fut tres vite parfaite entre les membres de la famille, et 1'on se rappelle leur frere aine saluant frere Egide du titre de chevalier de la Table Ronde, tandis qu'il appelait Jean le Simple, un autre representant des plus humbles agriculteurs de la banlieue d'Assise, du titre de frere saint Jean.

Or, voici que quelque chose d'analogue se produit de nos jours. C'est une jeunesse analogue qui s'eveille et s'en vient a 1'appel qui arrive de la mystique cite d'Assise.

Certes, toute cette jeunesse ardente qui a vecu la guerre et vit, en ce moment, le malaise humiliant de 1'apres-guerre, va contempler les fresques de Giotto, mais ce n'est pas pour cela qu'elle s'est mise en route; c'est pour saint Frangois qu'elle se met en route, pour le comprendre mieux, lui parler, recevoir ses instructions.

J'y vais , me disait, ces jours-ci, un eleve de 1'Ecole des Chartes, a la fin d'une longue conversation qui se terminait par des confidences pleines de charme et de simplicite j'y vais plein d'enthousiasme. Ne croyez pas que je songe a me faire moine : je suis deja fiance; mais j'y vais porte par la nostalgic intense, vigoureuse et pratique. J' aspire a devenir un collaborates de saint Frangois.

II faudrait que ce petit livre (1) f ut pour ses lecteurs un peu ce qu'est le pelerinage d'Assise pour ceux qui s'y sont prepares, avec une joie vivante et feconde, non seulement en lisant une bonne vie de saint Francois, mais surtout en scrutant ses osuvres si breves, si simples, si riches, et en tenant la Bible, et particulierement le Nouveau Testament, sans cesse ouverte sous leurs yeux, afin de se nourrir de la nourriture qui etait devenue son pain quotidien. Quel progres spirituel feraient ceux qui comprendraient la sagesse de ce conseil ! De cette fagon, sous ce ciel qui est celui qui a mis en son cceur et sur ses levres le Cantique du soleil, dans ces campagnes d'Ombrie ou vit un peuple qui a conserve a travers les ages la simplicite, la bonte expansive, la courtoisie, le sens de la beaute de la nature et des choses, Fadmiration de la purete morale, ils prendront tres vite 1'habitude de ne pas s'occuper seulement des souvenirs materiels du saint, ils penetreront dans son ame et vivront avec lui comme vivaient ses compagnons, non pas seulement en disciples, mais en collaborateurs. Ce point de vue n'est-il pas a la fois le plus scientifique et le plus religieux ?

II y a deja des pelerins qui Font trouve d'eux-memes sans qu'on ait eu a les conseiller, et on peut bien dire que deja, parmi les foules qui ont admire Assise des 1925, (se trouvaient) beaucoup de gens qui, d'instinct, ne s'y sont pas rendus comme on va visiter un celebre couvent du passe ou la tombe de Tutt- Ank-Amon.

(1) Un petit guide historique que Sabatier se proposait d'ecrire a 1'intention des pelerins d'Assise.

Saint Francois a rendu a la chretiente du xm e siecle le plus grand service qu'il put lui rendre. II a cree une epopee, celle apres laquelle sa generation soupirait. Et ici le terme createur doit e*tre pris dans toute sa force. II a demande la force a Finspiration divine.

Une conscience comme la sienne reviendrait et le monde s'agenouillerait encore. Vorr un homme qui ait la modestie qui s.ied a un etre humain, qui se voit et se juge, et qui aurait la foi et le courage de vouloir sans hesitation tout ce que Dieu veut, mais ce serait le salut et la vie (1925).

L'Ombrie. Terre de fecondite, de beaute naturelle, de saintete, qui pourrait dire la nostalgic qui monte du sol de I'Ombrie ou qui descend de ses montagnes, tantot sauvages, tantot radieuses ?

Le genie humain y a seme ses chefs-d'oeuvre avec une prodigalite qu'on chercherait vainement ailleurs, mais cette prodigalite reste toujours harmonieuse : 1'art ici n'est pas quelque chose d'ajoute a la vie, une sorte de luxe : il est 1'expression meme de la vie, de la sante, un besoin.

Ailleurs, Fidee de beaute artistique eveille aussitot 1'idee d'un musee; ici, c'est celle du soleil, de la nature, de quelque maestd, d'une fresque peut-etre bien maladroite, mais qui, encadree par des oliviers et des cypres, au moment ou les ombres s'allongent, fait germer dans les coeurs des emotions inattendues, des regrets et des espoirs qu'ils ne connaissaient pas.

Ce que dit aussi le paysage de I'Ombrie, c'est FefTrayante consommation de saintete que fait 1'humanite pour durer et progresser quelque peu. Tous ces clochers nous parlent d' efforts vers Dieu, et les ruines innombrables nous disent combien precaires et provisoires ils ont ete.

Fils de I'Ombrie, Frangois ne fut pas moins fils de 1'Eglise.

LA PERSQNNALITE DE SAINT FRANQOIS 31

Saint Fran?ois, sainte Claire, frere Leon et frere filie, enfants d'Assise. On ne sait que tres peu de chose sur les parents de Frangois et le milieu ou il se forma, mais, par centre, on est fort bien renseigne sur la cite ou il naquit et dont il se montra jusqu'a son dernier soupir le citoyen devoue et reconnaissant.

Jamais homme n'a ete plus que lui F enfant du terroir, de cette terre feconde qui produisit presque en meme temps Francois, Claire, Leon et Elie. Que de contrastes entre eux et d' antitheses, mais ils avaient tous la meme passion, un sentiment civique et local, que nos mogurs actuelles nous donnent de la peine a comprendre.

Francois porta le nom de sa cite natale de siecle (en siecle) jusqu'aux extremites de la terre et 1'y fit benir. Qu'est-ce que les dollars de 1'Amerique a cote de cette grace invincible de 1'Evangile de la Pauvrete ?...

Claire porta, elle aussi, une ame virile dans un corps bien faible. Elle defendit victorieusement le sol ancestral contre les bandes imperiales, mais elle ne fut pas moins resolue pour defendre son heritage, spirituel devant un pape, et c'etait Timperieux Gregoire IX, qui cherchait a lui faire oublier 1'ideal auquel elle avait voue sa vie.

Le culte de frere Elie pour Assise lui fit oublier son voeu de pauvrete, mais il fit surgir de terre, comme par enchantement et sur un abime, une basilique qui a brave les siecles et r peut-etre, le bon Dieu, qui a tant aime ce coin d'Ombrie, et a ete si prodigue pour lui de ses dons, se montrera-t-il indulgent pour ce frate de genie qui voulut que la beaute ruisselat sur le coteau sacre comme le remerciement de la terre au soleil qui 1'embrase de ses chastes baisers.

Frere Leon fremissait d'indignation en regardant de la Portioncule les echafaudages du Sacro Convenlo qui se dres-

32 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS

saient sur le ciel, mais si son patriotisme local se manifesta d'une fagon moins orgueilleuse, il n'aima pas Assise avec moins de tendresse, ni moins d'efficacite.

Tandis que les legendes of ficielles avaient depeint Fap'ostolat des Freres Mineurs comme un mouvement a peu pres anonyme, en dehors de Francois, lui, jaloux de 1'honneur du pays, et avec un sentiment de la realite historique tout nouveau a cette epoque, groupa autour du createur de ce reveil religieux le groupe de ceux qui en avaient ete les collaborateurs indispensables. Saint Francois, sous sa plume, est plus grand parce qu'ii est plus vrai et qu'a cote de lui, on voit vivre et travailler, vibrer a ses appels et a son exemple, la Cittadinanza entiere, representee tantot par son elite, tantot par ses plus modestes enfants, mais qui, souleves au-dessus d'eux-memes, deviendront, comme frere Egide, des personnalites creees en quelque sorte par 1'ame de Francois.

Ici, c'est frere Bernard, le fils aine de la famille franciscaine, auquel on sait gre d'avoir ete un important personnage dans le siecle et d'avoir pris avec un devouement legerement naif I'habit de la penitence. On 1'a connu de trop pres pour ne pas sourire de quelques defauts innocents, celui de gourmandise, par exemple, qu'il eut beaucoup de peine a perdre.

Tout ce monde est tres humble, mais pourquoi oublierait-il que frere Elie, malgre ses palefrois, n'est qu'un parvenu ? On le lui reproche sans misericorde.

Ailleurs, c'est la silhouette de frere Rufin, qui avait peur des diables comme un enfant; ailleurs, Junipere, un frere au fond des -sottises duquel se cachaient les constatations les plus singulieres et les plus profitables. Leon lui-meme, un de ces disciples scrupuleux qui, parfois, croient savoir la doctrine du maitre mieux que le maitre lui-meme et vont jusqu'a 1'admonester pour 1'y ramener.

Tons ces hommes, avec Jean le Simple, le contadino originaire de Notiano, la-bas, la-bas, de 1'autre cote du Subasio, presque aux confins du comte, qui paraissent encore aujourd'hui

a certains Assisiates, avec Paradiso et Gollepino, comme le bout du monde ; avec le pretre Sylvestre, d'une lesinerie legendaire avant sa conversion; avec Pierre de Catane, chanoine de Saint- Rufin, qui avait etudie a Bologne; avec frere Masseo, a la belle prestance et a la parole facile, qui regoit bien plus que Franc, ois quand il va mendier; avec ces homines, on est tres loin des apparitions blafardes que Celano et Bonaventure introduisent dans leurs legendes, mais qui pour le lecteur demeurent inexistantes.

II en est de meme pour la localisation des souvenirs. Celano et Bonaventure sont alles a Assise, mais cette cite leur reste etrangere. Us y situent certains faits, mais a peu pres comme un auteur s'imagine un decor qui a servi deja pour une serie indefinie de scenes.

Ce qui a eux semblerait fastidieux, pour frere Leon est un besoin, une satisfaction. II connait tous les sentiers de la plaine ombrienne et tous les replis des Apennins. Les noms, indifferents a d'autres, sont des pages de ses souvenirs les plus chers. Toutes ces routes, il y a passe avec Frangois, plein de sante, 1'entrainant avec enthousiasme a la conquete du monde, et, plus tard, il y a repasse avec le pauvre stigmatise, tourmente par la souffrance et, plus encore, paries douleurs morales, devant les dif ficultes qui se dressaient devant lui.

Frere Leon. Par un cas rare dans 1'histoire, Frangois a ete prophete dans son pays. Et quand il est mort, deux de ses concitoyens, a peu pres du meme age que lui, semblent n'avoir vecu que pour se consacrer a lui. Quelle fecondite spirituelle que celle d' Assise qui a vu naitre presque en meme temps Franc, ois, Claire et Egide, qui vecurent pour un seul et meme ideal, sur les cimes les plus abruptes de la saintete ! II faut placer frere Leon a cote de ces :geants spirituels, mais

un peu au-dessous : chez lui, le don de soi avait ete absolu comxne chez les autres, mais il 1'avait fait a saint Francois plutot qu'a Dieu. C'etait bien Dieu qu'il cherchait en son maitre, mais quelquefois sa faiblesse humaine s'arretait au maitre qu'il avait vu, servi et admire de si pres. Peut-etre y avait-il un autre sentiment humain dans la fidelite de Leon a Francois. II lui plaisait qu'on aimat son maitre, mais il ne lui plaisait pas qu'on 1'aimat d'une autre maniere que la sienne. Y aurait-il eu entre Leon et Elie quelque differend tenace ? On peut se le demander; ce qui est sur, c'est que Leon et Elie etaient loin de comprendre de la meme fagon leur devoir venvers la memoire du fondateur de 1'Ordre. Pour Leon, c'etait de continuer 1'oeuvre de reformation de 1'Eglise, de repandre ses ecrits, de fixer le souvenir de sa vie et de sa pensee d'une fac.on si eclatante qu'il ne put y avoir la moindre equivoque (1915-1916).

Originalite de saint Francois. Personnalite. Caracteristiques. Sa creation a ete tout a fait originale. II a interprete des besoins et des sentiments qui etaient ceux de toute sa generation, mais il 1'a fait avec une telle simplicite, une telle modestie, une telle intensite, une telle profondeur, que ceux memes dont il exprimait les aspirations et 1'ideal sont demeures saisis a la fois de surprise et d'admiration.

C'est ainsi que la predication franciscaine, qui empruntait tout a 1'Evangile, parut absolument nouvelle et originale. Elie 1'etait, en effet, par le sentiment qui 1'avait creee.

Cette originalite, 1'institut franciscain 1'a gardee a travers les ages. Chaque fois que cela a ete necessaire, il a trouve des forces non seulement pour af firmer sa vitalite, mais pour trouver dans Fideal de pauvrete et de devouement qui fut celui du fondateur, les lumieres et la force necessaires pour repondre a des besoins nouveaux.

La vie de saint Francois constitue trois moments tres netternent marques : 1 la preparation, jusque vers 1205 (?); 1'ascension (1206-1217); 2 le milieu de la journee (1217-1219); 30 vers le couchant (1220-1226).

La splendeur du couchant n'est point celle de Taurore; celle-ci nous donne une assurance presque inconsciente en 1'effort, tant elle est profonde, parfaite, instinctive; celle-la est pleine d'emotion, travail inaeheve, illusions perdues : le vent du soir qui nous murmure des mots dont nous connaissions, depuis longtemps, 1'orthographe et le son, mais dont nous ignorions (le sens profond)... Le mystere du sommeil, 1'enigme de la rnort s'avancent doucement, nous frolant et nous caressant avant de nous entrainer.

La vie de saint Frangois offre trois periodes nettement delimitees :

Dans la premiere, qui va jusqu'a la fin de 1216, tout lui reussit. Sa pensee ne cesse de se developper, devenant de jour en jour plus originale, plus nette, plus efficace; elle est victorieuse.

De 1217 a 1219, le succes exterieur du mouvement ombrien s'af firnie encore, mais il ne suf fit pas a saint Francois d'enoncer sa pensee pour qu'elle soit acceptee : il faut qu'il la defende.

La troisieme periode commence en 1220, au moment ou il se sent dans 1'impossibilite de garder la direction de 1'Ordre. Son ceuvre lui a echappe, et puisqu'il n'a pas pu realiser son ideal dans la f amille spirituelle issue de lui, il s'efforcera desormais d'en laisser dans sa vie un irreprochable exemplaire et d'en donner dans ses ecrits une image qu'aucun effort ne pourra alterer.

II est vrai que de nombreux biograplies ont refuse d'admettre qu'il y ait eu dans la vie du Poverello quelque chose d' analogue a cette troisieme periode. Us admettent comme demontre que le prestige de saint Frangois dans 1'Eglise en general, et au milieu de ses disciples en particulier, etait trop grand pour qu'il ait pu etre reduit a vivre en marge de son osuvre.

Ce raisonnement est une magnifique preuve du bon coeur de ceux qui le font, mais il a le defaut d'etre en contradiction complete avec les O3uvres du saint lui-m^me.

A partir de 1220, de son abdication, on le sent tout a coup ronge non seulement par la douleur, mais par une maladie spirituelle, celle du scrupule.

II se reproche d'avoir mange du poulet (3 Comp. Marcell., LXI), s'accuse de vaine gloire (LXIII), veut avoir un gardien (LXVII). Saint Frangois n' est plus la Pauvrete, mais 1'Obeissance.

Formation de la pensee de Francois. Pour saint Francois, la pauvrete n'est pas seulement un bien spirituel, c'est un bien temporel. Cela veut dire que c'est la foi religieuse qui 1'a amene a sa pensee, mais aussi son raisonnement personnel, son bon sens. Speculum Perfectionis, 17 (la poverta : il mio tesoro spirituale e corporate}.

Gradation pauvrete : 1 les pauvres a Assise; 2 a Rome; 3 les lepreux. Je voudrais etre un artiste pour marquer cette profonde unite de la vie de Francois. L'amour du pauvre lui apparait d'abord, dans les preludes de la conversion, comme une sorte d'instinct divin. Plus tard, a Sainte-Marie des Anges, la pauvrete lui apparaitra comme la loi.

II prend la tradition entiere, il la voit avec des yeux tout neufs et la vivifie par 1' amour.

LA PERSONNAL1TE DE SAJNT FRANQOIS 37

II n'a pas eu la moindre tentation d'heresie, mais il n'a pas ete non plus un antiheretique.

Homme d'action, Frangois ne voyait pas dans les dogmes des definitions a s'assimiler intellectuellement. C'etait la proclamation active, joyeuse, de la foi, le chant de victoire de celui qui^ avec enthousiasme, se jette du cote de ceux qui marchent par la vie pour creer une humanite nouvelle. Son Credo n'etait pas compose d'une serie d' affirmations. C'etait uu programme de vie dont il comprenait le mystere en le realisant, en le revivant de jour en jour.

Nouveaute de Frangois. La grande nouveaute apportee par saint Frangois, c'est qu'il a substitue, a des habitudes ecclesiastiques acceptees passivement, une vie religieuse qui etait un effort viril continuel, un principe d'inlassable activite morale et mystique. A la croyance satisfaite succede un desir d' ascension et de perfection. Le fidele du Christ qui lui dit : Viens, suis-moi repond avec une soumission toujours la meme, mais qui le fait changer de plan et lui cree une existence toute transformee et sans cesse renouvelee : M e void pour faire votre volonte.

De cette f agon, sans le savoir, il donnait satisfaction au soupir de ce merveilleux xni e siecle vers une foi, non pas nouvelle comme 1'avaient cru les heretiques mais superieure, plus puissante et plus immolee. C'etait la foi, mais saisie par des cosurs capables de la comprendre et de la chercher avec une ampleur et une profondeur qui allaient la fenouveler, lui donner un ascendant qu'elle n'avait jamais eu.

38 ETUDES INEDITES STJR SAINT FRANgOIS

Le vrai saint Franois et le faux. Voici saint Frangois mettant d'une faeon categorique la joie parfaite dans la souffrance et ne faisant aucun cas des miracles. Plus loin, le voici qui en opere de fabuleux.

Ou est le vrai saint Frangois ? Evidemment, dans le premier, puisqu'il est en opposition avec les idees coin-antes d'alors. Le second, c'est saint Frangois vu par son entourage, rapetisse a la taille de ses contemporains. Je vais plus loin. On me montrerait Frangois faisant des miracles, comme les partisans de 1'Alleluia, je dirais : Ce n'est pas saint Frangois, c'est son siecle

qui les fait.

La vie chretienne lui apparaissait comme une imitation active de Jesus, mais qui, par mille voies- diverses, montait au Calvaire, avant d'ouvrir au disciple iidele les mysterieuses douceurs eternelles dont le Christ montra le chemin.

Devant ces perspectives ou on parlait au plus pauvre de perfection et d'une beaute nouvelle, le moyen age eut une sorte d'extase. Pendant quelque temps les heresies garderent le

silence.

Nova verba. Un fait qui n'a pas encore ete note, que je sache, c'est que Frangois, ayant remue, recree, exalte, delivre Tame de ses contemporains, a tout naturellement et sans y penser, cree une langue nouvelle pour exprimer les conquetes et les aspirations de cette victoire spirituelle.

On la trouve dans les Opuscules, melangee dans Celano, parfaitement sure d'elle-mme dans la tradition leonienne. C'est son echo dans les Fioretti qui a donne a ce recueil sa force rayonnante.

La vie de Frangois n'a rien de stupefiant. La thaumaturgie est absente de ses actes. L'eloquence et la nouveaute de sa parole... Ce qui est surprenant c'est la rapidite, 1'amplitude des resultats et leur permanence, leur puissance de vie et de resurrection.

II ne copie jamais, mais il imite sans cesse. On a vu des gens de lettres et meme des critiques parler devant cette vie de plagiat. C'est ne rien comprendre a la vie religieuse et meme a la vie tout court. Accuse-t-on de plagiat la femme qui, dans les douleurs de I'enfantement, repete les gestes, les paroles, de celles qui Font devancee ?

L'oeuvre de Francois fut I'enfantement d'une nouvelle generation chretienne. Longuement, il s'etait prepare a sa mission, avec crainte et tremblement, avec modestie, avec une pudeur faite de chastete et de simplicite. II avait etudie les saints, les modeles et par-dessus tout le Christ.

Tout cela ressort de ses Opuscules, comme aussi de ses biographes, tout particulierement des documents leoniens.

Ici on s'attachera a montrer cette imitation qui regarde sans cesse le modele divin et cree chez I'humanite d'alors un peuple nouveau. Revolution immense en profondeur et en etendue. Elle s'est realisee sans bruit, sans luttes. Elle a eu ses martyrs, mais martyrs volontaires. Jamais on n'a autant aime, autant chante ; jamais on n'aeu autant de liberte (1925-26).

II fut essentiellement actif, d'une activite qui ne se payait pas de mots. II avait une salutaire horreur des mots, de rhetorique grandiloquente et vaine. De la Spec. Perf. 74, ou il y a peut-etre un peu d'ironie (Quand agreable a Dieu, quand non).

La predication de Frangois telle qu'elle se revele aux freres dans Speculum Perfectionis, 72 (parl'exemple, non par la science); Suite de tableaux niagnifiques de simplicite, de franchise, d'ardeur printaniere, de realisme, d'ideal vainqueur.

Cela descend tout droit de 1'Evangile, mais vecu et realise. Et tout cela monte sans effort a une radieuse beaute qui nous montre que le don de soi, le sacrifice, est le secret du plus grand art comme aussi celui de la science.

Les larmes-jouent dans cette page le role historique qu'elles ont joue dans la pensee et Feducation religieusedu moyen age (1925-26).

Un des caracteres les plus beaux de Frangois est de montrer la modestie et la simplicite a un degre qu'il est difficile d'imar giner, tant ces deux vertus sont infiniment rares. Dans la personne de Frangois, elles acquierent un prestige peut-etre unique, meme dans Fhistoire des saints, cette elite de 1'liumanite, parce qu'elles sont associees chez lui a une puissance de caractere, a une force de volonte tout a fait extraordinaires. Par la, Frangois nous montre combien (est faux) le sentiment habituel du monde actuel de considerer la simplicite et la modestie comme une vertu des pauvres gens, contraints par la misere ou les circonstances a renoncer aux grandes ambitions. Frangois montre qu'au contraire elles sont les vertus des forts et desheros, qu'ils soient despeuples ou des hommes( 1925-26).

Saint Frangois a adopte, dans toute sa vigueur, la parole de Jesus : Si vous ne devenez pas comme des enfants... Son regard

vers Jesus, c'est celui de 1' enfant vers sa mete, pour tout en recevoir et pour tout lui donner. Regard irraisonne et sentiments irraisonnes, mais qui ne connaissent ni Fhesitation ni la limite.

Voila ce qu'il y a dans la simplicite franciscaine.

Ce regard vers Jesus, c'est aussi le meme qu'il adresse a I'Eglise, car il ne congoit pas Fun sans Fautre. Son Christ est celui de I'Eglise. II est la devant lui comme elle est la ; c'est la maison spirituelle dans laquelle il a vecu, grandi, travaille, reve de perfection (1925-26).

Une erreur frequente est de se representer Frangois comme un impulsif, obeissant a des inspirations inattendues, sans suite, venant des cotes les plus divers.

Sa vie a etc, au contraire, essentiellement harmonieuse, chacun de ses actes longuement reflechi, prepare extraordinaire, surnaturelle meme, si Fon veut, parce que la vie d'un homme qui puise a une source ideale devient un mystere incomprehensible pour tous ceux qui sont en apparence ses semblables, mais, en realite, ignorent les reservoirs des forces spirituelles de Thumanite.

Le recit des Fioretti ou Frangois, incertain sur le chemin a suivre, avait dit a'frere Massee de tourner sur lui- meme, a la facon des enfants, a peut-etre trop agi sur les imaginations et f ait croire que cet appel au hasard etait la methode de saint Frangois. C'est une grave erreur.

Sa vie a ete toute f aite de coherence, de progres, de reflexion. Elle est d'un seul tenant. Ce fait a ete mis en lumiere par les 3 socii a propos du crucifix de Saint-Damien.

Les historiens ont ete tres embarrasses pour savoir quel est 1'episode qui marque sa conversion. C'est qu'a proprement parler il n'y (en a pas ?).

A premiere vue, ce fut un individualiste, mais de tres bonne

42 ETUDES INEDITES SUR SAINT FIlANgOIS D'ASSISE

heure ce fut par son meilleur lui-meme qu'il fut inspire, et jamais il ne parait avoir eu cet individualisme egoiste et agressif qui oppose un homme aux autres homines et le remplit d'orgueil. II f aisait controler ses inspirations, sans aucune humilite de commande ou feinte, mais non sans modestie, par les experiences des autres, soit ses pareils, soit ses superieurs. II ne fut a aucun degre Finspire professionnel qui ne souffre pas la discussion.

La reflexion chez lui joue un role continuel. Un des mots les plus frequents chez frere Leon parlant de lui est consideravit, c'est Fattention intense, un regard scrutateur, presque inquisitorial, braque sur la realite, puis 1'indication de Fideal, enfin, 1'appel a tous les conseils (1925-26).

Tradition de sa pensee. Toute la premiere partie de la vie spirituelle de Francois a etc une recherche faite dans un esprit de simplicite et d'humilite parfaite, un effort et une priere. De la un exaucement continuel.

Le premier de ses exaucements, c'est quandil dit a ses compagnons : Oui, je pense a une dame, Les biographes ont devance le temps, en y voyant la Pauvrete. Cette dame ne lui deviendra tout a fait nette que quelques annees plus tard. II la cherchera et ainsi la creera peu a peu, jusqu'au jour ou la parole evangelique lui fournira le nom et les traits de celle qu'il devait epouser.

Francois est Foppose de Fhomme indecis qui ne sait pas de quel cote lui viendra la lumiere et la force. Des le commencement, il savait ce qu'il croyait, il ne savait pas exactement tous les sentiers par lesquels il allait passer, mais il etait sur que la direction dans laquelle il marchait etait la bonne... De la 1'equilibre de sa vie, Fabsence de toute improvisation, Yhomo consonans cum se ipso, les resolutions muries dans la reflexion, la solitude et la priere (1925-26).

Frangois a puise sa force dans la Bible, dans ses promesses par exemple, Speculum Perfectionis, 23 (Aumones chez le cardinal) et a cru a la force illimitee de I'liomme quand il n'agit qu'en union avec Dieu. Et si on a vu parfois un seul homme anime par 1'esprit du mal suffire a empoisonner un pays, Frangois a montre qu'il peut suffire d'un homme pour redress er 1'Eglise (1925-26).

Quelle tragique amertume il y a dans Speculum Perfectionis 71, cite par Casal, comme de Leon (Pourquoiilaabdique), amertume qui n'a rien d'inspire par un orgueil contriste, mais provient de la douleur morale la plus haute, la plus desinteressee la douleur du pere qui avait cru elever une race de heros, de saints, de chevaliers sans peur et sans reproche, et qui s'apergoit qu'une partie de ses enfants a fait f ausse route. Douleur divine d'un createur qui n'a vecu que par Dieu...

Son trouble fut si grand qu'il sondait du regard tous les cotes de 1'horizon, pour essayer d'y voir arriver du secours... Dieu regne pourtant. II enverra quelque chose de pire que le bras seculier dont il avait connu la redoutable et honteuse activite. II enverra ses gastaldi pour tirer vengeance des coupables.

Francois, vaincu, renonce a 1'oilensive... La foi est toute vivante en lui, 1' amour aussi, une troupe de mauvais disciples a suffi pour tuer en lui Fesperance. II ne lui restait qu'a maudire, qu'a appeler les diables a son secours.

Frere Leon n'acceptait pas cette espece de capitulation. II n'admettait pas (et, sans doute, Claire le soutenait avec son enthousiasme, sa virilite) que son maitre devint dans quelques jours un cadavre qui opererait des miracles. Penser a son maitre mort, inerte, inactif, lui paraissait une impossibilite et un

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blaspheme. La pensee de la volonte qui avait regenere 1'figlise n'etait pas morte, ne pouvait pas mourir. II fallait qu'elle fut proclamee a la face du monde. Ainsi germa Tidee du Testament et sa realisation.

Les persecutions religieuses, Francois ne les eut pas approuvees. On en a la preuve dans Speculum Perfectionis, 71. Pour aller a Saint- Jacques, il avait traverse la France de part en part. La methode qu'il voulait, c'etait celle de la prsedicatio, admonitio, exemplars (1925-26).

A la proposition theologique : Aimer le Createur dans les creatures, Francois a donne un sens realiste et actuel. II a ete 1' artiste qui, dans le bloc informe, voit, contemple le chefd'oeuvre qu'il en tirera et qui y est deja. De me"me lui, dans les plus meprises, voyait Fideale creature nouvelle qu'il en pouvait tirer. Et qu'est-ce que cela, sinon s'associer a I'ceuvre creatrice du principe eternel dans ce qu'elle a de plus haut ?

Nul mieux que lui n'a vu que le progres ne consiste pas a creer des mots sonores et a partir a la course, quitte a tomber dans des precipices, mais que 1'avenir a ses sources dans le passe qu'il faut accomplir et non pas abolir. II nous a laisse une methode de reformation qui est la plus longue mais la plus sure, pour les collectivites comme pour les individus.

Saint Francois ne pourra pas ceder sur la notion meme de

la pauvrete, parce qu'il sent, de la fac/on la iplus sure, que sa revelation est la, et que si elle peut tre qualifiee de folle, I'Esprit-Saint a appele sagesse cette folie. II saitaussi que les recoltes spirituelles que I'Eglise a serrees dans ses greniers, ont eu pour semence 1'idee de pauvrete, et il ne peut pas, sans infidelite a Celui dont il n'est que Fhumble representant, admettre une attenuation quelconque au message qui lui a ete confie.

Nature noble et droite, il y avait un vice que Francois avait en horreur plus que tous les autres : celui de la duplicate et de 1'hypocrisie.

Paraitre pauvre et ne pas 1'etre, lui paraissait, pour lui et pour ses freres, le plus grand des perils, et on le verra, dans les derniers mois de sa vie, prendre toutes les precautions imaginables pour empecher ses fils spirituels d'enlever le mot tie pauvrete ou trouver avec la pauvrete des accommodements.

Saint Francois et 1'figlise. II y a quelque cnose d'infiniment grand et solennel dans la vie de saint Francois, c'est qu'en lui et par lui s'est resolu un des plus grands moments de 1'liistoire religieuse et .morale de FEurope. A cet instant, I'Eglise a ete naturellement toute-puissante, mais elle n'a pas compris les devoirs, les redoutables responsabilites que lui creait cette situation, la necessite de mettre cette puissance au service de 1'education, de 1'ascension... La curie romaine, eblouie, n'a pas vu qu'elle etait faite pour I'Eglise et non I'Eglise pour elle. Elle s'est sans cesse posee (elle-me'me) comme but. Gregoire IX n'a rien su comprendre a ce qui se passait. Le geste de refus, le nescio vos du Sanhedrin devant Jesus, il 1'a repete devant saint Frangois : il n'a pas eu le courage de le crucifier, il 1'a trahi. C'est de ce moment que date le divorce entre I'Eglise et la vie moderne, du non pas a des revoltes d'heretiques, mais a rincapajcite de 1'iEglise d'etablir son

autorite sur ua magistere moral, progressif, evident. Tandis que les fideles soupiraient vers 1'Eglise universelle, la curie repondait en organisant Funiverselle hegemonic.

Par saint Frangois, I'figlise a ete protegee, non de 1'exterieur, ainsi que le Latran, dans la vision d' Innocent III, mais elle a ete fortifiee dans son etre interieur, elle a ete non seulement rinsanguinata par Farrivee de 1'elite de la jeunesse d'alors qui, d'enthousiasme, se jeta a la suite du Poverello, mais certains elements nouveaux viennent ajouter a la lyre sur laquelle Fnumanite, de siecle en siecle, chante sa priere et sa foi, une corde de plus.

Cette corde nouvelle a permis aux enfants de FEglise d'exhaler leur plainte, leur nostalgic des ames, leur impatience de les atteindre, avec line intensite et une passion que jamais on n' ay ait connues.

Amour, amour, amour. On dirait que tout a coup Fhumanite ait acquis un sens nouveau, celui de 1'amour spirituel, qui n'est pas celui d'un pur esprit pour de purs esprits, mais celui d'un etre qui ne veut plus vivre que pour se donner, se sacrifier... Et ici aussi 1'amour parfait bannit la crainte.

L'idee meme qu'il puisse y avoir conflit entre 1'Eglise et le iidele semble n'avoir jamais frole la pensee de Francois et, par la, il reste etranger aux luttes qui ont dechire 1'Egiise. II avait resolu la question par une voie qu'il faut comprendre, celle de 1'amour. Et voila qui est specifiquement ombrien.

Saint Francois et la Bible. II a fait de la Bible une

LA PSRSONNALITE DE SAINT FRANQOIS 47

autorite pratique et non pas une sorte de code intellectual. II a apporte une nouvelle notion de 1'obeissance, non pas que les memes choses n'aient pas ete dites (deja), mais il les montra, les incarna, avec cet amour a la fois physique et spirituel, pour parler son langage, qui rechauffait le corps et transportait les ames sur la croix et dans le ciel (1925-26).

La plupart des peintures primitives representent saint Francois portant 1'Evangile ou la Bible.

L'Svangile est accepte par Frangois comme norme, programme, de sa vie; a Saint-Damien, de son apostolat. II ne lui est pas tombe du ciel; il 1'a trouve, parce qu'il le cherchait (3 Soc. 8). D'abord, ce sera 1'imitation exterieure, simple et ingenue, de 1'enfant qui, sans raisonner, repete les gestes de son pere, se cree une methode de vie. Mais peu a peu, Frangois refiechit ; de 1'humanite du Christ, il passe a sa divinite : il est le Sauveur du monde par son sacrifice, et a cause de lui. II a ete obeissant jusqu'a la mort.

II le suivra done jusque dans ses souffrances. II recherchedone dans 1'Evangile la presence reelle, vivante, actuelle, du Christ. C'est une apparition continue qui se dresse devant lui, se revele a lui et le dirige. Et c'est pour cela que la presence reelle de Jesus dans 1'Eucharistie a joue un si grand role dans sa pensee et ses ecrits. II y voit le legislateur, le consolateur^ le bon berger, mais, par-dessus tout, le roi de gloire se faisant le serviteur des disciples du Cenacle et leur laissant, sous le symbole le plus humble, la promesse et le gage de la vie eternelle.

Quand il ouvrait 1'Evangile, c'etait une entrevue qu'il de~

mandait a son maitre et celui-ci lui parlait. II lut 1'fivangile, mais il en f ut surtout le contemplateur.

Le regard perseverant de Frangois sur les Eeritures est fort different de celui des protestants par sa securite, sa foi, sa confiance. II ecarte la question critique. II sonde les Eeritures, mais sans songer a y chercher des solutions seientifiques ou infaillibles.

Depuis longtemps, on s'est efforce de restituer le milieu ou a vecu Frangois, geographique, ethnographique, social, politique, et on a fort bien fait, mais on n'a pas assez vu que par dela toutes ces influences qui ont forme sa personnalite, il y en a eu une autre qu'il a voulue, cherehee, poursuivie, dont il a fait son atmosphere et sa nourriture.

II a voulu etre apotre dans le sens le plus humble et aussi le plus difficile et le plus complet du mot, et, pour cela, il s'est fait 1'homme de 1'Evangile qu'il ne songeait pas a separer de FAncien Testament, sa preface.

II lisait le livre sacre avec simplicite, purete, obeissance, il en etudiait la lettre, il cherchait a le repeter, d'abord a haute voix, puis en le jouant dans des scenes en action, qui etaient bien des mysteres, puisque, en vivant ainsi ce qu'il avait lu, lui et ses compagnons, ou ses auditeurs, se sentaient des forces pour aider a la realisation progressive du mystere de 1'Evangile.

Cette attitude devant la Bible n'etait pas absolument nouvelle et, bien avant la renovation ombrienne, les principales pages du recueil sacre avaient donne lieu a des representations, mais avant saint Frangois, c'etait surtout pour fixer fortement dans le souvenir du peuple les faits essentiels de 1'histoire sainte. Frangois cherche a en recreer la figure, le symbole exterieur, pour de la penetrer jusqu'a son sens profond, jusqu'a la semence de vie qu'il cache.

II y a complete opposition entre cette methode et celle des heretiques. Ceux-ci se sont saisis de la Bible, 1'ont brandie bien haut en 1'opposant a I'Eglise, et se sont condamnes ainsi a ne rien comprendre a la vie de celle-ci. Us se sont excommunies en fait, bien avant d'etre retranches de 1'unite par 1'autorite ecclesiastique.

L'Evangile n'est done pas quelque chose d'exterieura saint Francois. II existe en dehors de lui, mais il se 1'assimile par un effort de tous les instants.

II y trouve vraiment son pain quotidien et on peut bien dire qu'il realise la parole de saint Augustin : Cherchons done comme cherchent ceux qui doivent trower.

Ce n'est pas toujours dans la Bible directement qu'il a cherche son pain spirituel, mais dans les passages dits ou chantes dans les Offices.

Pour une ame candide comme la sienne, qui s'efforcait de revivre toute la gamme de la vie du Christ, de ses apotres et de ses confesseurs, la liturgie prenait un sens revelateur et personnel qui a ete la force, la joie et le secret de sa vie.

L' office de Saint Jean-Baptiste, par exemple, 1'a inspire (l re antienne des l res vepres). N'etait-il pas, lui aussi, un precurseur auquel s'adressait 1'epitre (Is. 49) ?

Pour lui, FEglise, le pretre, 1'Eucharistie, la Bible, sont des aspects differents de la puissance de Dieu. La Bible est 1'histoire de 1'Eucharistie et celle-ci le symbole de la realisation de Foeuvre de Dieu dans 1'humanite.

Ce qui rend la vie de saint Francois si interessante, c'est qu'elle est une perpetuelle conqufrte. Jamais il n'y a chez lui de pure et simple repetition. S'il y a repetition, elle est apparente, et il suf fit d'un peut d'attention pour voir que 1'idee s'est approfondie, completee, que 1' emotion surtout s'est intensifiee.

50 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANCOIS o'ASSISE

C'est un conquerant qui n'a jamais cesse de conquerir son ame et de gagner ainsi des victoires exterieufes.

Cette activiie est surtout une assimilation : il prend tous les riches elements que 1'Bglise mettait a sa disposition et avec une assurance instinctive, naive, inconsciente meme, et pourtant f erme, il choisit les elements parti culierement aptes a le nourrir, lui et son epoque. Pour tre complete, une vie de Francois doit done donner 1'idee tres nette de ce qu'etait 1'Eglise de son temps, de ce qu'elle lui offrait et aussi de la mesure dans laquelle il agit sur elle.

Francois scrutait sans cesse la Bible et y trouvait partout des conseils, des directions pratiques.

Dans des lignes devant lesquelles les plus pieux chretiens actuels passent sans songer a en tirer quoi que ce soit, lui trouvait de la beaute, de la joie et des conseils.

Le Cantique des cantiques : Je suis la fleur des champs, fe suis le lys des Bailees, lui suggerait 1'idee de ce petit jardin de Claire ou les fleurs rappellent la gloire et (celebrent) la louange de Dieu.

V. Speculum Perfectionis, 118, ce que lui suggerait Psaume LX, 3. Son respect pour les pierres, parce qu'il a ete dit : Sur la pierre vous irtavez exalte.

Frangois a trouve dans la Bible Fassurance de sa mission prophetique. Ce qui lui a permis d'y croire d'une facon absolue, c'est son numilite; c'est qu'il etait sur par elle de ne pas tomber dans 1'erreur qui en avait fait echouer tant d'autres avant lui et qui devait en faire echouer tant d'autres, apres lui 1'orgueil.

Sa reponse au cardinal Hugolin (Speculum Perfectionis, 65)

S e place par sa fermete et sa grandeur a cote de celle que Claire devait faire a Gregoire IX.

II faut lire saint Frangois a travers 1'Eglise et la Bible. Comment le comprendrait-on, sans voir que la trame de sa vie est une simple, loyale, humble, enthousiaste imitation du Christ ? Mais il ne Vest pas arrete la. De meme que le Christ s'est inspire des Prophetes d' Israel, Francois est remonte, lui aussi, a ces sources de poesie.

Isaie XLII, 1-4 (1) est par beaucoup de cotes un portrait de Francois, et presque tous les mots de ce passage correspondent a des gestes et a des attitudes de lui, parce qu'il s'etait efforce de ressembler a ce portrait.

A voir le role que joue la Bible dans la vie de saint Frangois, il arrive qu'on soit tente de voir en lui un precurseur de la Reforme. II passa sa vie a sonder la Bible et c'est la 1'attitude caracteristique du protestantisme. Mais si Ton s'approche pour s'efforcer de comprendre Fusage qu'il faisait de la Bible et celui qu'en fait le. protestantisme, on apergoit bientot des differences et finalement un contraste complet.

Pour le protestant, la Bible est un arsenal ou il va chercher des armes pour defendre ses idees, son systeme doctrinal; centre ceux qui ne pensent pas comme lui, il brandit le livre

(1) 1. Voici mon serviteur dontjeprendrai la defense, voici mon elu dans lequel mon ame a mis toute son affection; je repandrai mon esprit sur lui, et il annoncera la justice aux nations.

2. II ne criera point, il n'aura point d'egard aux personnes, et on n'entendra point sa voix dans les rues.

3. II ne brisera point le roseau casse, et il n'eteindra point la meche qui fume encore, il jugera dans la verite.

4. II ne sera point triste ni precipite, jusqu'a ce qu'il exerce son jugement sur la terre, et les iles attendront sa loi.

52 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS

sacre comme une massue qui doit pulveriser ses innombrables adversaires. C'est un intellectuel qui n'a jamais doute de son infaillibilite. Ses opinions peuvent changer du jour au lendemain, il ne les defend pas avec moins d'aprete. Ce sont done surtout des arguments pour plaider en faveur de ses idees que le protestant demande a la Bible.

L' orientation de la pensee de Frangois est exa element le contraire. La discussion theologique lui parait une tentation contre laquelle il premunit ses disciples.

Bien loin de chercher dans la Bible des armes pour s'evader de la tradition, il ouvre le livre sacre pour s'y plonger. La ou le protestant s'en sert avec 1'orgueilleuse assurance d'un habile avocat maniant son code au profit de sa cause, Francois I'aborde avec 1' ardent desir d'y trouver des legons d'humilite et de devouement. Toutes les routes que la tradition y a tracees et les sentiers que lui-meme y a ajoutes sont pour lui comme autant de rayons convergeant tou jours vers un point central qui est la croix du Calvaire. Mihi absit gloriari nisi in cruce Domini.

II n'y a done dans le champ religieux rien de plus different du protestantisme que le rnouvement franciscain. Les ordres religieux crees expressement pour prevenir Fheresie du xvi e siecle ou pour la detruire ont ete parfois moins nets a cet egard. Amenes a poursuivre 1'adversaire sur son propre terrain, ils ont fini par creer un genre de polemique qui est violemment antiprotestant dans ses conclusions, mais qui est protestant par ses methodes et les habitudes qu'elles entrainent, et qui tend a creer des individualites chez lesquelles le dogme catholique s'appuie sur une apologetique suffisante pour conduire avant tout a une adhesion intellectuelle.

II semble bien que Francois d'Assise ait eu 1'intuition du danger que court la foi lorsqu'elle veut se baser sur des arguments intellectuels.

C'est la ce qu'il appelait la science, cette science contre laquelle il ne cessait de premunir ses disciples.

LA PERSONNALITE DE SAINT FRANgOIS 53

Plus on serre de pres la vie de saint Frangois, plus on y voit 1'influence profonde de la Bible.

II lisait la Bible avec la preoccupation d'y chercher le chemin, la verite et la vie, et se transformait en chacun des personnages dont il lisait la vie ou les exploits.

La facon dont il appliquait la Bible a sa personne et a son Ordre, se voit fort bien dans Spec. Perf. 26, 5 et 6.

II interpretait tout dans le sens de ses preoccupations, par exemple le mot Portioncule : Spec. Perf. 35, 10-13.

II a vecu de la Bible, en a pris la langue ; en a adapte les sentiments a une situation nouvelle, et on peut dire qu'il lui ajoute quelque chose. La valeur de la Bible s'accroit sans cesse de ce que chaque generation lui apporte d'emotion ; c'est une mine dans laquelle chaque generation qui" vient creuse de nouvelles galeries.

Les exegetes ont bien raison de chercher a fixer ne varietur le sens original, mais ce serait une grande erreur meme scientifique de ne voir que celui-la.

L'agriculteur qui, a force de labeur, a conquis sur la lande inculte ou ne poussaient que de maigres genets un champ qui le nourrit, lui et sa famille, aime a rappeler les etapes de ses efforts, mais il considererait comme une sorte de snob et de malade celui qui chercherait a reconstituer la lande et pretendrait en vivre.

Pour saint Francois la Bible etait le livre de Dieu et plus

54 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANgOIS D*ASSISE

encore le livre de 1'Eglise, celui qu'elle relit sans cesse avec des yeux toujours nouveaux.

La vie de saint Frangois n'est au fond qu'un decalque de celle de Jesus, elle a voulu n'etre que cela, mais Francois s'apergut bientot qu'il y a le frere spirituel qui imite selon 1'esprit et le frere charnel.

Le decalque n'etait en somme qu'une forme, qu'un mot tout a fait infirme pour exprimer le mystere de la vie sacrifice.

Francois avait commence par se donner avec cette passion et cet entrainement dont 1'amour humain est la prefiguration.

Avait-il du Christ une vision un peu historique ? demandet-on.

Oh ! 1'insensee question.

II en avait, comme saint Paul, une vision mystique. II le voyait pauvre avec sa mere et ses apotres, au Cenacle, humilie,

II est Men evident qu'une foule de traits sont en quelque sorte coules dans le moule hiblique preexistant. Par exemple, tout le monde peut s'en apercevoir pour Actus, 48, ou on sent 1'influence du recit de la Pentecote, la benediction de frere Bernard dominee par celui de Fhistoire de Jacob, celui de la confection de la Regie qui s'assimile peu a peu des images venues du Sinai'.

Mais quand on pretend partir de la, et de la surtout, pour revoquer en doute certains faits, on exagere, on depasse la mesure et le but, on ne voit pas que les influences qui se sont exercees sur les biographes se sont exercees deja sur les personnages. Une vie sainte n'est jamais une improvisation, elle est imitation, communion.

Elle ne peut pas ne pas 1'etre, car si elle ne Fetait pas, elle ne serait pas humble, et 1'humilite est la condition primordial^ de la saintete. Etre humble, c'est nous subordonner, voir notre infinie petitesse et la grandeur de la tache a accomplir. Etre humble, c'est mettre notre activite au service du mystere eternel et 1'adorer.

Et quand on part pour ce voyage ideal, pour cette conqu6te des cimes, on s'informe d'un guide a suivre.

II est fort possible que les biographes de frere Egide aient ga et la appuye un peu le trait, mais il est bien certain que des biographes n'auraient pas pu inventer une imitation si joyeuse, si exacte et pourtant si libre, de la vie des anciens Peres.

Les premiers freres portaient la Bible suspendue au cou : libros continue suos, videlicet bibliotecas in forulis a collo dependentes bajulantes. (Matth. Paris Pertz SS. t. XXVIII, p. 397, 1.44.)

Qu'il ait cherche dans la Bible la reponse aux questions qui le preoccupaient, nous est montre par Spec. Perf., 27, 12, 3 Soc. 29.

Sa connaissance, son assimilation de la Bible eclatent dans rOfiice de la Passion.

La connaissance que saint Frangois a de la Bible est a la fois pratique et sentimentale. II voit les idees plus que les mots et les personnages plus que les idees, il evoque des images heroi'ques. Ni la question exegetique, ni la question historique ne se posent pour lui. II est dans une galerie de portraits tres vivants; c'est sa famille, sa vraie famille. II converse avec eux, et chacun a quelque chose a lui dire. II est litteralement environne d'une nuee de temoins.

La connaissance de la Bible qu'il y a dans frere Elie, Epistola ad /retires de morte b. P., est differente, elle est verbale.

Le P. VanOrtroy (An. Boll, t. XXIX, p. 451) montre (saint Francois) trouvant en Cesaire 1'homme qu'il cherchait pour retoucher sa premiere Regie en y introduisant des citations de 1'Ecriture .

C'est se meprendre sur le fond meme de 1'inspiration de Francois. II suffit de lire les Opuscules pour s'apercevoir que celui qui les a ecrits avail une parfaite connaissance de la Bible et n'avait besoin de personne pour lui trouver des passages pour orner la Regie.

L'erreur n'est pas moins grande si on ne voit pas que 1'inspiration de Frangois precede de la Bible. II n'a pas commence par faire la Regie etpuis cherche dans la Bible des passages coniirmant ces vues, des autorites, comme on disait alors: ce sont les recits de la mission des apotres qui lui ont en quelque sorte dicte sa Regie, et non pas le contraire.

Ce que Frangois repondit a un frere qui lui conseillait de se faire lire un passage des Prophetes (2 Gel. 3, 48) : J'ai tellement requente les Ecritures qu'il me suffit maintenant de les mediter.

La Bible est avant tout un document, le document de la revelation chretienne ou, si 1'onaime mieux, le document de 1'histoire du peuple de Dieu.

Mais c'est le document a 1'etat brut.

La liturgie, le missel, le breviaire, c'est le me"me document, mais vecu et utilise par 1'figlise.

Jv La Bible document est un immense musee conservant les fastes religieux de la partie de Fhumanite a laquelle nous appartenons.

Dans la liturgie et le breviaire c'est ce musee devenu vivant, cultive, que 1'Eglise nous invite a parcourir sous la conduite de ceux qui 1'ont le mieux connu, exploite, ou ils ont ouvert des routes, dont ils ont savoure les fruits, exploite les richesses, augmente la fecondite.

Francois y trouvait FEglise, non pas seulement dans son passe et ses monuments, mais 1'Eglise y poursuivant au jour le jour son oeuvre eternelle, 1'Eglise vivante et agissante, creatrice.

Gregoire IX, Francois, Claire et la Pauvrete. Gregoire aA^ait, certes, le droit de ne pas partager les idees de saint Frangois sur la Pauvrete et, en sa qualite de pape, il pouvait imposer les siennes. En fils soumis de i'Eglise, le reformateur ombrien etait pret a s'incliner devant toute decision de 1'autorite legitime. Et les zelateurs de la Regie qui ne vivaient que pour rendre temoignage a la clarte et a Fintegrite de lapensee de leur maitre etaient prets a en f aire autant. Malheureusement, Gregoire commit 1'erreur de vouloir defendre ce point de vue, non pas en disant : Vous me devez obeissance , mais en alleguant son intimite avec le saint, ce qui lui permettait de connaitre sa pensee mieux que personne.

Ici, la position du pontife etait indefendable. Frangois avait pris toutes les precautions necessaires pour que sa pensee fut d'une clarte parfaite. II avait defendu de 1'interpreter parce qu'elle n' avait pas besoin d'interpretation.

II existe de nos jours des personnes qui croient devoir defendre Gregoire contre les historiens qui tachent d'exposer la pensee de Frangois et leur disent : Vous vous trompez, la pensee de Frangois telle que vous la montrez est absurde

parce qu'irrealisable. Une vaste societe comine celle des Freres Mineurs ne pouvait pas continuer a vivre dans la pauvrete absolue. C'est bien possible, mais le role essentiel de 1'hisrorien n'est pas de montrer les consequences auxquelles aboutiront les idees de son heros, mais bien de montrer fidelement ce qu'elles ont etc.

D'ailleurs, ceux qui, tout en exaltant saint Francois, le depeignent comine un doux poete, incapable de rien comprendre aux realites de la vie terrestre, et qui aurait infailliblement conduit sa barque au plus affreux naufrage, se sont-ils preoccupes de confronter leurs theories avec les faits historiques ?

Saint Franfois et la Science. A propos des Ghapitres de 1217 et 1218. - Designer des freres charges de la predication n'etait pas seulement reserver cette charge a un groupe, c'etait aussi constituer un corps de professionnels qui, fatalement, avec les mceurs du moyen age, deviendrait jaloux et orgueilleux de ses prerogatives.

Jusqu'a ce moment, la predication franciscaine avait ete essentiellement morale et pratique. Son but etait d'eveiller les consciences, de les exciter a faire penitence, pour les amener a Dieu et a son Eglise. Les premiers Franciscains s'etaient consideres comme les auxiliaires benevoles de FEglise; ils ne songeaient pas plus a s'arroger Fadministration des Sacrements qu'a s'immiscer dans 1'enseignement doctrinal. Ils ne voulaient etre que d'humbles rabatteurs.

Naturellement, ces vues de 1' elite n'avaient pas pu s'imposer a tous les freres, avec la meme force. Tres vite, il dut se trouver, ga et la, des freres a la vie interieure moins riche, qui ne trouvaient pas dans leur cceur les ressources necessaires pour les faire bruler d'amour pour les ames, et qui cherchaient ailleurs, dans leur memoire, des recherches de style, des preciosites de pensee, des effets oratoires.

L' institution a part d'un groupe de predicateurs devait donner a ces freres, qui n'avaient pas su saisir dans toute sa

perfection d'humilite 1'ideal de saint Frangois, une sorte d'encouragement. Us purent se croire les precurseurs d'un mouvement qui contribuerait pour une grande part a la gloire de 1'Ordre.

Francois comprit tout cela avec sa finesse ordinaire. A des signes nombreux, il vit que deux courants opposes etaient en train de se former qui pouvaient menacer 1' union de sa f amille spirituelle. II sentit le besoin de rappeler a ceux de ses disciples qui etaient instruits et a ceux qui, peut-etre, avaient deja quelque reputation, avant d'entrer dans 1'Ordre, qu'ils y avaient leur place toute naturelle, mais pour n'etre que plus simples et plus humbles que leurs freres les plus humbles.

On peut penser aussi que la presence de saint Dominique a du agir sur lui, 1'amener a affirmer avec une force particuliere un des caracteres les plus originaux de sa fondation. Thomas de Celano nous a conserve le souvenir de ses reflexions d'alors, soit dans des conversations, soit dans ses allocutions (Gel. 3-123). II montre avec une clarte parfaite les caracteres fondamentaux de la predication franciscaine et le devoir, pour ceux de ses disciples qui pensaient eblouir leurs auditeurs par Fetalage de leur science, de rester parfaitement simples et pratiques.

Ses paroles s'inspiraient d'un passage de saint Paul qui a joue un role special dans sa pensee et dans celle de quelques-uns de ses disciples : Si quelqu'un d'entre vous pense etre sage selon le monde, qu'il devienne fou pour devenir sage (I Corinthians, m, 18).

Nous verrons reapparaitre sans cesse des idees analogues, sur les levres ou dans les ecrits du patriarche de la pauvrete, mais a mesure que la brise du soir lui soufflera plus violente au visage, elles s'assombriront, se compliqueront de regrets, de soupirs, de craintes, de cauchemars. Les exhortations & 1'humilite deviendront, en apparence du moins, la condamnation de la science et me'me sa malediction.

Cette fois -en 1217 ^ saint Francois est bien loin d'en

60 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS D ? ASSISE

etre arrive la. II voit des images se formant a 1'horizon, mais il ne songe pas du tout qu'ils pourraient tre les avant-coureurs d'une terrible tempe"te.

Mais comme ga et la, quelques freres predicateurs avaient coiiteste a leurs confreres le droit d'exhorter, il pense utile de constater dans la Regie ce qui allait de soi-meme, depuis Tapprobation de la Regie par Innocent III, a savoir que tous les freres, sans distinction, etaient autorises a annoncer la penitence. C'est de cette epoque que date vraisemblablement le chapitre 21 de la Regie de.1221.

Les predicateurs, par un entrainement fatal de circonstances, devaient, des lors, sans en avoir conscience et meme en voulant tout le contraire, ; devenir le peril le plus menagant pour la purete de la pensee franciscaine.

Amenes a apprecier la valeur de leur ministere d'apres des signes tout a fait exterieurs et, en particulier, d'apres leur succes aupres des foules, ils en arriveront a devenir plutot des virtuoses de vertu que les humbles imitateurs de Celui qui a gravi le Calvaire.

Le prestige subit de Frangois attirait fatalement dans 1'orbite de 1'Ordre une foule de gens parfaitement incapables de comprendre la profondeur de sa pensee. De la tant de pages ou saint Frangois s'efforce de faire comprendre a ses enfants la distance enorme qu'il y a entre des succes oratoires, ce qu'il appelait vana gloria, et la cooperation efficace, lente, cachee, souvent invisible, a 1'oeuvre divine.

Le xn e siecle flnissant avait paru desesperer de la raison; jamais les mystiques contempteurs de la raison et de la curiosite scientifique, n'avaient ete plus nombreuxqu'au temps ou 1'ecole theologique de Saint- Victor de Paris fut dans sa gloire. Le xin e , au contraire, le plus intellectualiste du moyen age, a eu passionnement confiance dans la raison; il a essaye de

savoir, il a voulu tout demontrer (Langlois, Histoire de France, Lavisse, III, 2 e partie, page 387).

Francois a ete fidele, dans sa pensee et son enseignement, aux tendances du siecle dans lequel il etait ne et ou sa pensee s'etait eveillee.

On s'est frequemment trompe a 1'egard de celle-ci en en parlant comme si elle eut ete fragmentaire, basee sur des impressions passageres, des impulsions sans lien, sans suite ni unite, pour ne pas dire contra dictoires. Sous pretexte d'en faire un inspire, on le represente comme un homme qui aurait a peine connu 1' effort de la pensee cherchant la lumiere, la verite, le devoir. Or, toute cette activite a existe chez lui a un degre eminent des avant sa conversion qui n'en a ete qu'un episode.

Innee, semble-t-il, chez lui, comme un element de son caractere, elle y devient de plus en plus religieuse, au point que reflexion, consideration, priere, termes qui reviennent sans cesse sous sa plume et sous celle de son biographe, frere Leon, arrivent a etre synonymes et prennent un sens a la fois profond, ideal et experimental, tout a fait original.

Chez lui tout se tient. Sa pensee est merveilleusement une, non pas de 1'unite exterieure et fictive que eonfere un raisonnement logique a une suite de propositions, mais de 1'unite intime et vivante que la semence porte en elle-meme et qui fait qu'en se transformant sans cesse elle se realise de plus en plus.

II n'a pas eu besoin d'aller demander aux saints et aux reformateurs qui avaient vecu avant lui, ou a Fautorite ecclesiastique pour laquelle il avait un si sincere respect, ce qu'il doit faire quand il voit ses disciples tourmentes par le desir d'acquerir la science.

Celle-ci en elle-meme ne lui fait pas peur. Lui qui chantait si volontiers le soleil du bon Dieu et les ailes de Foiseau, benissait bien volontiers les flots d'une lumiere conquise par 1'homme, et les autres progres.

Ce qui le preoccupait, et avec combien de raison, c'etait que, si le desir de savoir est legitime chez le frere mineur qui veut s'instruire par amour du prochain, ill'expose auneepreuve dans laquelle il risque de perdre irremediablement son ame.

Le desir de savoir peut devenir insensiblement egoiste, interesse; il peut entrainer inconsciemment d'honnetes jeunes gens jusqu'a la folie de 1'orgueil.

Le frere mineur qui, en dehors de la realisation de 1'Evangile, ambitionnerait la science des rheteurs ou celle des secrets divins ou terrestres, lui paraissait mettre Fesprit de pauvrete et d'humilite en un peril aussi grand que celui qui aurait essaye de sauvegarder sa chastete en vivant au milieu des tentations charnelles.

C'est done une erreur historique de faire de saint Frangois un obscurantiste, mais e'en serait une autre de le representer comme uii promoteur de 1'esprit scientifique moderne. Pour lui, le but de la vie, c'est Famour de Dieu et du prochain, c'est le sacrifice. La science est bonne dans la mesure ou elle aide I'homme a marcher dans cette voie. Elle est dangereuse dans la mesure ou elle Fen detourne (1925-26).

Saint Fran9ois et les regies monastiques. A toutes les epoques, il y a eu des gens qui ont etabli un classement dans les ordres religieux en les jugeant, non d'apres leur activite, mais d'apres la severite de leur Regie, les privations, j'eunes, penitences qu'elle impose.

Cette tournure d'esprit etait fort repandue au xm e siecle comme de nos jours. Elle etait celle du cardinal Hugolin. Elle n' etait pas du tout celle de saint Frangois.

II n'avait, certes, aucun dedain pour leur regies de saint Augustin, de saint Benoit, de saint Bernard; il les connaissait bien mieux que ne le supposent beaucoup de ses historiens.

Mais, puisque 1'Eglise etait en train de tomber en ruine, il en conclut qu'il fallait penser a autre chose et, tout en ayant de la reconnaissance et de 1'admiration pour ces hommes de Dieu, il ehercha quel etait le message nouveau qui pourrait ramener a Dieu ses contemporains, et il le trouva dans 1'Evangile vecu.

Le Cantique du Soleil. 2 Celano 2, 101, reproduit a peu pres tout Speculum Perfectionis, 118;mais il en elimine tout doucement le cantique des creatures. L'a-t-il trouve peu pieux, trop joculator P (Voir pourtant 1 Celano, 80-81 (allusions).

Le Cantique du Soleil est la composition par laquelle Fran- Qois a marque la derniere etape de sa pensee, la prise de possession de la nature. Chez lui, chaque periode du travail de la pensee ou de ses vues pratiques a ete concentree (?) en un document ecrit destine a rester.

Cette prise de possession de la nature s'est realisee comme la prise de possession de la Bible, lentement, profondement, par 1'Eglise et pour 1'Eglise. Depuis bien longtemps, il avait ete impressionne par le charme de la nature, pris de pitie pour les animaux, maintenant il avait trouve 1' explication et la justification de sentiments qui auparavant etaient plus instinctifs.

Celano, en general plus preoccupe de litterature et de belles phrases, semble ici avoir voulu ne pas s'arreter aux gestes exterieurs, et il rapproche avec grande raison ce moment de la vie du Poverello, de 1'elan mystique du saint qui souffre- sans cesse de douleurs comparables a celles de 1'enfantement pour se delivrer et arriver a la glorieuse liberte des enfants de Dieu (Epitre Remains, vm). FranQois communiait avec le mysticisme de 1'apotre des Nations.

II sentait, lui aussi, la vie, Fesperance, qui animent toutes les creatures et, a son poste, selon ses moyens, il se considerait comme le collaborateur de ce travail universel.

64 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANgOIS

Ces idees etaient du reste dans 1'air. C'etaient celles qui, par exemple, inspiraient les batisseurs de cathedrales, lorsqu'ils reunissaient autour du sanctuaire, avec les choeurs des anges, les statues de tous les animaux connus de leur temps. C'est cet esprit de joie, d'amourpour toute la nature, se doublant bientot d'un desir ardent de connaitre les pays les plus lointains, qui en une generation amenera les disciples du Poverello jusqu'aux extremites de 1' Europe.

Le Cantique du Soleil ne joue plus qu'un role tout a fait restreint dans la vie des Franciscains modernes, mais (la trace ?) qu'il laissa au xin e siecle est pourtant loin d'avoir disparu.

Francois gouta, avec delices, toutes les beautes, toutes les grandeurs et les aspects de la nature. Quand il contemplait la nature, ceux qui le voyaient trouvaient qu'il semblait en extase dans le ciel et non sur la terre, tant la joie s'exhalait de toute sa personne. Puisant lui-meme sans cesse a cette source, il voulut enseigner a tous les homines, ses freres, a s'y consoler, a s'y vivifier, a y prendre conscience tout a la fois de la puissance et de la bonte de Dieu.

Qu'il ait eu raison de penser qu'on pourrait arriver a donner a Fame de tres humbles gens (une faculte de sensibilite nouvelle), pourquoi ne dirais-je pas que j'en ai sous les yeux une preuve aussi humble que convaincante. C'est un cahier d'ecolier tout simple ou un petit paysan ombrien qui frequentait, il y a trente ans, 1'ecole primaire de la Montesca, pres de Citta di Castello, a peint le Cantique du Soleil en se servant d'une boite a couleurs de quelques sous. Que cet enfant ait ete inspire par la maitresse d'ecole ou ait subi une autre influence morale ou religieuse, c'est possible et peut-etre meme sur, mais la simplicite tout a fait originale de la pensee, la sincerite naive, montrent chez le petit peintre une reelle nettete de vision... Les images qu'il produit prouvent qu'il avait d'abord voulu bien voir dans sa pensee les choses qu'il dessinait, puis que cette image toute rudimentaire avait excite chez lui des sentiments tres forts d'admiration, detristesse et, peut-etre, de peur.

Si la pensee de Frangois apres tant de siecles est encore parfois si expressive et evocatrice, que ne devait-elle pas etre lorsqu'elle se transmettait directement de lui a des foules qui 1'aimaient, 1'admiraient ? C'est un hymne a la beaute du monde exterieur, a la f o:s un enrichissement et un af finement, une exaltation des sens et de 1'ame, de 1'homme interieur et exterieur. Par la, Frangois preparait la Renaissance et lui donnait un but divin.

LE COURS DE STRASBOURG Lecon inaugurale

Nous commenc,ons aujourd'hui un cours qui, si Dieu le permet, nous occupera jusqu'a la fin de 1'annee academique. Nous lui consacrerons done une trentaine de leQons.

II y en a, sans doute, parmi vous qui sont un peu surpris : Voila, pensent-ils, une place bien considerable faite a un seul homme dans la chaire d'histoire de la Faculte de theologie protestante. Et quel homme! Un catholique, un moine, mort il y a 698 ans, trois siecles avant la Reforme, et qui n'eut jamais rien a faire avec le Protestantisme !

Tout cela est parfaitement exact : L'oflice de la fete de saint Francois commence aux vepres du 3 octobre par 1' anticline :

Franciscus vir catholicus Et totus apostolicus Ecclesise teneri Fidem romanae docuit Presbyterosque monuit cunctis revereri.

Frangois, homme catholique et tout apostolique, en-

68 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANgOIS o'

seigna la fidelite a 1'figlise Romaine et recommanda de reverer les pretres plus que tous les autres hommes.

Cette antienne, qui resume le cote doctrinal de sa vie, est 1' expression de la stricte verite historique.

Mais, serez-vous tres etonnes, Messieurs, si je vous dis que c'est precisement parce que saint Franc, ois a ete un catholique incomparable, le plus catholique des saints, qu'il me semble particulierement interessant pour nous, protestants ?

Tous. nous voudrions, je le suppose du moins, connaitre, apprecier ceux qui nous entourent, mais souvent nos tentatives et nos efforts dans ce but echoueiit piteusement, faute de savoir comment nous y prendre.

En etudiant saint Frangois, nous ferons connaissance avec le plus grand saint que 1'figlise catholique ait engendre a travers les ages.

On pourrait dire, qu'en procedant ainsi, on juge sur une exception. C'est vrai. Mais y a-t-il grand mal a cela? Les realites quotidiennes ne viendront-elles pas rectifier les erreurs possibles? Pour connaitre 1'Eglise n'est-il pas necessaire de la connaitre dans ce qui est son meilleur elle-meme, plutot qu'en fixant obstinement nos regards sur ses representants les moins heureux?

Connaitre un musicien de genie n'est-ce pas connaitre et gouter ses chefs-d'oeuvre ? Comment connaitre d'une autre fagon celle qui, a travers les siecles, n'a pas seulement berce et console 1'humanite, mais lui a enseigne a lever les yeux vers les cimes, du haut desquelles seules, aujourd'hui, comme toujours, pourra descendre le salut?

Que saint Frangois d'Assise soit encore tout vivant, tout actuel, est un fait reconnu par des hommes qui sont bien loin d' avoir la foi catholique.

Un matin de decembre 1884, Ernest Renan, a la fin d'une lec,on d'hebreu au College de France, parlait a un petit groupe d' el eves qui,avant de sortir,l'avaient entoure. Ils esperaient qu'avec sa familiarite habituelle, il ajouteraita la legon technique quelque reflexion d'ordre general, ou Ton sentirait non pas le savant et Ferudit, mais le philosophe, le pere, le vieillard au soir de la vie, plus preoccupe des choses eternelles qu'il ne voulait en avoir .1'air. Anxieux, deja a cette epoque, devant la maree montante du materialisme, il aimait a faire tout haut des reflexions qui apparaissaient a ces jeunes gens, comme des fragments anticipes de son testament spirituel.

Ce jour-la, repetant un verset del'Evangile qui revenait souvent sur ses levres, il leur dit : Oui, Marie a choisi la bonne part : ce qu'il y a de plus permanent au fond de 1'histoire, c'est 1' effort religieux. La est Tame, la est la vie. Puis, regardant le sol, comme s'il y avait contemple son tombeau ouvert, le visage illumine de joie et d'un leger regret, il ajouta : Quand je commengai a travailler, j'avais reve de consacrer ma vie a 1' etude de trois periodes Benies soient les illusions de jeunesse! Trois periodes: les origines du christianisme avec 1'histoire d' Israel, la Revolution franchise, et la merveilleuse renovation religieuse realisee par saint Francois d'Assise.

Je n'ai pu venir a bout que du premier tiers de mon programme, mais vous, Monsieur Leblond, dit-il a . un jeune homme qui paraissait plein de sante, mais qui mourut peu de temps apres, a la suite d'exces de travail, il faut que vous deveniez le createur de 1'histoire religieuse de la Revolution.

Vous, dit-il a un autre (1), en lui mettant la main

(1) Get autre 6tait, on s'en doute bien, Paul Sabatier.

70 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS I>'ASSISE

sur 1'epaule pour Fempecher de se derober, vous serez 1'historien seraphique. Je vous envie : saint Frangois a toujours souri a ses historiens. Son oeuvre initiale et son action sur les siecles suivants, n'ont jamais ete completement comprises. II a sauve 1'Eglise au xm e siecle, et son esprit est reste etrangement vivant depuis lors. Nous avons besoin de lui. Si nous savons le vouloir, il reviendra.

Vous vous rappelez que les moines d'Assise, jusqu'au siecle dernier, ont proclame qu'il etait debout, vivant, dans son tombeau. Cette jolie tradition n'est que le symbole populaire d'une profonde verite historique : depuis son triomphe sous Innocent III, le mouvement franciscain a subi de nombreuses eclipses, mais elles n'ont jamais ete totales, encore moins definitives. Quand certains de ses representants ont laisse tomber le flambeau, il en est toujours surgi d'autres qui Font releve, et qui ont trouve les forces necessaires pour rester fideles a 1'ideal de leur pere spirituel. . .

On vint lui rappeler qu'une voiture 1'attendait, il y entra peniblement, et de la portiere qu'il maintenait entr'ouverte, a la foisemu etenjoue, il leur dit : Adieu, les enfants!

Huit ans plus tard, le 2 octobre 1892, Renan mourait presque a la veille de la fete du saint qui, disait-il, lui voulait tant de bien .

II mourut, un ou deux ans avant le debut du mouvement scientifique autour de la vie de saint Frangois qu'il avait prevu, et auquel il aurait si vivement desire collaborer.

Les annees 1893 et 1894 marquent, en effet, une date importante pour 1'histoire des biographies de saint Fran-

cois. Toutes celles qui ont paru depuis cette epoque ont un air de famille et une ame commune qui font qu'elles se ressemblent toutes et qu'elles sont fondamentalement differentes des biographies ecrites avant ces dates. Ces dernieres forment, elles aussi, une famille tres nette et tres caracterisee.

Vous avez pense, sans doute, que ce fait etrange doit s'expliquer par la deeouverte, en 1893, de quelque document sensationnel, qui aurait brusquement bouleverse de fond en comble la connaissance de la vie de saint Frangois: C'est un peu cela, mais c'est pourtant beaucoup plus etrange encore. II n'y a eu, en effet, ni deeouverte, ni document nouveau; il y a le fait tres simple que, jusqu'en 1893, les historiens n'avaient pas songe a demander a saint Frangois lui-meme les bases essentielles de 1'histoire de sa vie et de sa pensee. Us avaient ses reuvres sous les yeux, mais 1'idee ne leur venait pas d'aller leur demander autre chose que de 1' edification et des directions morales. Dans les Regies, les prieres, les lettres, les chants qui les composent, ils sentaient bien la piete caracteristique du Poverello, chaleureuse, pressante, emue; ils s'apercevaient bien que lorsqu'il recommande la pauvrete, sa voix se fait dechirante et tragique; mais, persuades que c'etait la le fruit de ses prieres et de ses meditations, ils ne pensaient pas a les rattacher a sa vie terrestre, c'etait pour eux sa vie cachee avec le Christ en Dieu. Et, certes, ils n'avaient pas tort, puisque la vie mystique a joue dans son existence un role essentiel et continu; cependant ses appels a Dieu, ses conversations avec le Christ etaient la suite iiaturelle des evenements de sa vie et, par consequent, s'y rattaehent. Chacune des lignes qu'il a ecrites ou dictees est ainsi ie prolongement

72 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANCOIS s'ASSISE

d'un fait. Les relations entre tous ces documents et les circonstances qui les ont provoques peuvent etre reeherchees, et une critique prudente arrive, en general, a les fixer avec une suffisante securite.

S'il est rare que Frangois fournisse des indications sur les faits exterieurs de sa vie, il a, sans y prendre garde, laisse dans ses Opuscules, une sorte d' autobiographic qui illumine 1'histoire de sa pensee et de la crise qui fut le drame de sa vie.

(Test ainsi que 1' etude de ses ceuvres a renouvele sa biographic de fond en comble, en lui donnant une base d'une authenticite incontestable : de plus, elle a montre dans ces memes ceuvres une sorte de pierre de touche pour eprouver et fixer la valeur relative des biographies primitives, qui ont en general servi de point de depart aux historiens modernes.

Ces biographies primitives, je veux dire celles qui s'echelonnent de 1227 a 1270, se copient les unes les autres. C'etait dans les mceurs du temps, et il ne faut pas appliquer aux hagiographes du xm e siecle nos idees actuelles a cet egard. Les critiques recents qui ont cru pouvoir af firmer que saint Bonaventure, en decoupant dans Thomas de Celano sa celebre legende de saint Francois, a rendu hommage a la valeur historique des ceuvres de son predeeesseur, ont ete, peut-etre inconsciemment, amenes a servir une cause qui n'est pas celle de la simple realite historique.

D'un autre cote, ceux qui, devant les emprunts continuels de saint Bonaventure a Thomas de Celano, ont crie au plagiat, n'ont pas ete mieux inspires, puisque 1'idee honteuse que comporte le terme de plagiat n'existait pas au xiii e siecle.

Tout en copiant beaucoup, ces auteurs n'ont pas copie toujours. II y en a qui copient, mais en abregeant sans cesse, d'autres copient, et developpent presque continuellement, tantot en ajoutant a leur texte de base des elements empruntes a d'autres textes plus developpes, parfois aussi ils puisent tout simplement dans leur imagination. D'autres, enfin, combinent ces divers systemes.

II est facile de deviner combien ces documents, si souvent identiques et si souvent, tout a coup, fort differents, plongent le critique dans des perplexites qui, au premier abord, paraissent inextricables.

Un examen attentif arrive pourtant a le tirer d'embarras : il permet, en effet, de dresser 1'arbre genealogique des divers membres d'une documentation de ce genre et de montrer comment ils precedent les uns des autres. Ce resultat, deja considerable, est encore insuffisant : 1'historien a besoin de beaucoup plus; il faut qu'il sache non seulement a quel rang doivent se classer les diverses biographies primitives, mais qu'il puisse determiner d'une fagon nette et precise la dose de confiance que merite chacune d'elles. Comment arriver a cela?

Jusqu'aux environs de la fin du siecle dernier, on n'avait guere essaye d'appliquer les methodes critiques a la vie de saint Frangois. Racontee par les Fioretti, elle est si poetique et si delicate qu'on 1'estimait tres fragile. On hesitait a 1'aborder, et au fond de cette hesitation il y avait un reel manque de foi : la persuasion trop evidente que la vie de Frangois ne resisterait pas plus que bien d'autres au marteau des critiques.

Eux ne se decouragerent pas : ils montrerent qu'il suffit > pour etre fixe sur la valeur relative des plus anciennes biographies de Frangois, de les rapprocher de ses ecrits

74 ETUDES INEDITES STJR SAINT FRANQOIS

authentiques. De cette confrontation jaillit la lumiere : il est bien evident, en effet, que la biographic la plus vraie sera celle qui Concorde le mieux avec la pensee et les volontes du saint, fixees par lui dans ses ceuvres avec une precision et une clarte qui ne laissent rien a desirer.

Telle est Fidee toute simple et elementaire qui a amene, vers 1893, un changement profond dans tous les travaux qui ont eu la vie de saint Francois pour objet.

II suffit de les parcourir pour voir combien la valeur historique de presque tous est superieure a celle des travaux anterieurs. A peu pres tous debutent par la critique des sources et placent au premier rang de ces sources les ecrits de Frangois.

Une autre constatation aussi heureuse qu'inattendue s'impose des 1'abord, c'est qu'en devenant, depuis une trentaine d'annees, sans cesse plus scientifique, la biographie du patriarche de la pauvrete est devenue, non seulement plus solide, mais plus belle, plus emouvante, plus forte, infmiment plus communicative et plus efficace je veux dire plus capable d'agir sur les cosurs et sur les volontes, de continuer, dans cestristes journees d'apresguerre, 1'ceuvre du reformateur ombrien.

G'est comme une resurrection du saint lui-meme que nous devons a la science; et depuis trente ans elle ne cesse d' avoir les consequences les plus heureuses, a la fois sur le terrain de 1'histoire, et sur le terrain religieux. Je ne puis soiiger a etablir ici la nomenclature des etudes d' ensemble sur les sources franciscaines qui ont ete publiees dans tous les pays du monde civilise. Au debutquelques esprits chagrins avaient pense que cette belle ardeur ne pourrait pas continuer bien longtemps, que c'etait un snobisme elegant, un eiigouemerit passager

qui durerait ce que durent les modes. Ces prophetes desabuses ne sont plus la, helas! pour cons later euxmemes la vanite des previsions que, par je ne sais quelle aberration d' esprit, ils brandissaient comme des menaces, pour tacher d'arreter le mouvement des etudes franciscaines.

II y a trente ans qu'il a commence, et, bien loin de perdre le souffle, il ne cesse pas de s'etendre, et, ce qui vaut mieux encore, de s'intensifier et de s'approfondir. Dans presque toutes les regions du monde il est organise, possede des periodiques dont la valeur scientifique augmente continument. II serait fastidieux d'indiquer ici toutes les revues franciscaines qui, en de gros cahiers trimestriels, publient des travaux inspires des meilleures methodes critiques. Je n'en nommerai qu'une dont on peut bien dire qu'elle est un modele du genre : je veux parler de YArchivum Franciscanum Historicum, public a Quaracchi, pres de Florence, par une equipe de savants et de chercheurs qui ont fait leurs preuves. Ils appartiennent a 1'Ordre des Freres Mineurs, cequi ne les empeche pas d'ouvrir leurs colonnes aux travaux que leur off rent les collaborateurs les plus divers. Ils les acceptent a une seule condition : celle qu'ils soient strictement scientifiques.

C'est en feuilletant les gros fascicules de cette Revue qu'on peut se rendre compte de 1'intensite croissante des recherches franciscaines, et avoir des notices sommaires sur les livres et les articles nouveaux qui interessent de pres ou de loin ces etudes.

Qu'il me soit permis d'envoyer d'ici un respectueux salut et le voeu traditionnel ad multos annos, a deux de nos concitoyens alsaciens qui ont ete depuis longtemps

les organisateurs et les eminents collaborateurs de VArchivwn, les RR. PP. Michel Bihl et Livier Oliger, 0. F. M.

Ce que nous avons appele tout a 1'heure la resurrection de saint Franc, ois n'a pas eu seulement pour resultat le magnifique mouvement scientifique, dont nous venons de parler, elle a ete le point de depart tout naturel d'un reveil de 1'ideal poursuivi par le fervent apotre de la pauvrete.

N'est-il pas bien remarquable que ce mouvement religieux, consequence d'un mouvement scientifique, se propage j usque dans les milieux ou on ne pouvait guere 1'attendre : les milieux protestants? II ne s'y propage pas, remarquez-le bien, comme uiie tentative insidieuse de penetration catholique dans nos rangs, comme une infiltration, pour me servir d'un mot qui naguere fit fortune. En aucune fagon. Ce ne sont pas des catholiques qui 1'ont exporte, mais des protestants qui 1'ont importe. Ce sont des representants des eglises issues de la Reforme qui vont, sans hesitation ni crainte, au-devant de saint Frangois, sans la moindre idee d'abjurer entre ses mains, et qui lui disent : Nous t'aimons. Tu nous apparais comme la plus pure creation de Dieu, apres celle dont le nom est au-dessus de tous les autres noms. Nous somxnes las des vaines polemiques qui engendrent les malentendus, les haines et 1'orgueil. Durant ta vie terrestre tu n'as pas discute, tu es monte au Calvaire, a la suite du Christ eternellement beni. Nous voudrions tacher d'en faire autant.

Des rapports ainsi engages, entre personnes qui semblaient fort etrangeres les unes aux autres, sont nes des sentiments qu'il serait difficile de caracteriser et de raconter. Les ames ont leurs secrets qu'elles sont parfois incapables de se raconter a elles-memes. Mais qui sait

quels peuvent etre les resultats d'un mouvement du cceur, qui commence avec tant de simplicite et de sincerite?

Mais si je ne vous indiquais pas quelques faits precis, peut-etre pourriez-vous penser que je m'exagere la place qu'occupe saint Frangois dans les preoccupations de nos coreligionnaires. Je ne vous en citerai que deux, tous les deux publics et recents. Peut-etre vous apparaitront-ils comme les symptomes inattendus de courants nouveaux.

Le premier s'est passe en Angleterre, a Canterbury, le 10 septembre dernier. II n'y a done que trois mois.

Les voyageurs, qui sont arrives inopinement dans cette ville ce jour-la, ont pu jouir d'un spectacle auquel ils ne pouvaient guere s'attendre, s'ils n'avaient pas etc prevenus.

Canterbury est, vous le savez, la capitale spirituelle de 1' Angleterre; c'est de la que le christianisme s'est repandu dans le reste du pays, et les Anglais en songeant a elle disent avec raison Ave, Mater Angliae.

Si les tours de sa cathedrale ne sont pas comparables a la fleche de Strasbourg, la nef parait immense a cote de la notre, et elle est le siege de I'archeveque-primat de toute la communion anglicane, qui etend sa juridiction, non seulement sur les parties anglicanes de 1'Ecosse et de 1'Irlande, mais sur le Canada, les Antilles, 1'Australie, 1'Inde, Ceylan, 1'Afrique du Sud, le Japon et les contrees d'Amerique rattachees a 1'Eglise protestante episcopale.

Or, le 10 septembre dernier, on vit, des le matin, cette ville envahie par des visiteurs qui ne ressemblaient guere aux tourist es qu'on y rencontre d' habitude : des trains speciaux deversaient a la gare une foule de gens ou se melaient les elements les plus divers de la societe.

78 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS D'ASSISE

En suivant le flot, on s'apercevait qu'il se subdivisait bientot en deux grands courants, 1'un se dirigeant vers la petite eglise Saint-Thomas-Martyr, qui est une eglise catholique romaine, et 1'autre vers la venerable cathedrale, metropole de 1' Eglise anglicane.

Chose etrange, ces deux courants separes etaient pourtant venus a Canterbury pour celebrer une seule et meme solennite, une fete en 1'honneur de saint Francois et, plus specialement, en memoire du 700 e anniversaire de 1'arrivee de sept pauvres freres Mineurs envoy es d'Assise par saint Frangois, et qui, le 10 septembre 1224, avaient fait, inapergus, leur entree dans la ville sainte de 1'Angleterre.

Aux etrangers qui voulaient en savoir davantage on remit un programme complet de la journee, ou ils purent voir annonces, cote a cote, les offices catholiques de la petite eglise de Saint-Thomas-Martyr, sous la presidence du cardinal Bourne et avec sermon de Mgr Casartelli, eveque de Salford, et ceux de la cathedrale anglicane avec lepanegyriquede saint Francois par le docteur W. H. Frere, eveque de Truro.

L' eglise Saint-Thomas-Martyr fut naturellement trop petite pour contenir le flot des fideles qui auraient voulu y entrer; mais la cathedrale anglicane, malgre ses extraordinaires proportions, etait remplie bien avant 1'heure, et il en fut de meme, 1'apres-midi, pour une conference intitulee : Le Message de saint Frangois a-t-il perdu son opportunite et son efficacite (1) ? ou Ton put voir, melanges a la foule dont une partie ne cessait pas d'assieger les portes, des groupes de Franciscainsdetoutes les obediences, d'autres moines aussi, B.ominicains, Benedictins, et

(1) Conference faite par Paul Sabatier. (Note de Vediteur.}

meme ga et la des religieuses, qui avaient voulu, elles aussi, s'associer a cette fete.

Quelques instants apres, protestants et catholiques, comme aussi leur clerge respectif, se retrouvaient dans les jardins qui furent jadis 1' emplacement du terrain cede aux premiers Franciscains pour s'y batir un modeste refuge. A force de recherches et de patience, le proprietaire actuel a pu reconstituer cette historique demeure, singulierement emouvante par sa pauvrete et par les grands et nobles souvenirs qu'elle evoque.

On ne saurait songer a exposer ici tous les details d'un programme si touffu, debordant de sens historique, religieux et artistique : sa realisation, qui fut merveilleuse., suppose la collaboration intense depuis de longues annees de volontes desinteressees et concordantes.

Est-il possible de penser qu'un pareil concert d'ames et d'activites n'ait pas de durables consequences et soit sans lendemain? Poser la question, c'est la resoudre. La Cite de Canterbury et, avec elle, toute la Grande- Bretagne, ont montre, ce jour-la, la force spirituelle que constituent pour un peuple ses souvenirs historiques^ quaiid il sait y trouver un programme d'avenir, de progres et de fraternite civiques.

Le second fait que je desire vous signaler et qui montre combien la pensee de saint Frangois penetre le protestantlsme, est aussi symptomatique que le precedent.

II s'est passe tout pres de nous, a cette Facultc de theologie protestante de Paris qui fut, lors de sa fondation, 1^ fille et 1' emanation de la glorieuse Faculte de Strasbourg, et a laquelle nous nous sentons unis par des liens singulierement puissants.

$0 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANgOIS o'ASSISE

La, le 7 novembre 1923, a 1' occasion de la seance solennelle pour la rentree des cours, dans sa lee. on d'ouverture que je voudrais pouvoir vous lire tout entiere, unprofesseur qui porte un nom cher a tous les protestants de France, M. Wilfred Monod, a parle, comnie un reformateur sans peur et sans reproche, des lacunes de notre vie religieuse et de notre vie ecclesiastique. Ceux qui liront cet examea de . conscience, en s'efforgant de comprendre les sentiments de devouement a Dieu, a son Christ, a 1'Eglise, qui 1'ont inspire, se sentiront troubles dans leurs habitudes, bouleverses, peut-etre, dans leurs prejuges, mais ils se trouveront obliges d'acquiescer dans leur for interieur, s'ils en ont un, a des idees eontre la realisation desquelles ils se revolteront probablement, parce qu'elles derangeraient leur vie, et qu'ils sont trop enlises. Mais qui sait? I'enlisement devient, a certains instants, un supplice epouvantable. L'heure du desespoir est parfois Fheure de Dieu. Ces pages de Wilfred Monod deviendront, nous devons 1'esperer, pour des collectivites paralytiques aussi bien que pour des individus, un programme de guerison et de vie.

Voulez-vous me permettre de vous en citer quelques fragments, ne serait-ce que pour vous montrer la seve puissante qui y circule?

(( II y a un spiritualisme intrepide qui risque d'aboutir aux memes resultats que le pantheisme athee. En effet? si Dieu est theoriquement partout, il n'est pratiquement nulle part ; comment deceler, desormais, sa presence ? Renoncer aux symboles cultuels, ce n'est pas necessairement spiritualiser la religion, mais la volatiliser. Non que 1' experience religieuse dans le for interieur, doive

dfsparaitre fatalement avec ses enonciations exterieures; 1'affirmer serait un non-sens. Neanmoins, de telles manifestations expriment et fortifient ^experience, commie le langage income et precise la pensee. En theorie, une reli-^ oion tout intime est une religion parfaite, sinon complete. Mais, une piete pareillement idealisee est-elle concevable ou desirable, dans 1'etat present de la mentalite generale? La metaphysique 1'accueille, la psychologic 1'ecarte. Or, c'est ici que le protestantisme montre le defaut de la cuirasse.

L'ambition de retourner au modele scripturaire de 1'Eglise primitive 1'a parfois egare. Le christianisme n'etant point, dans son essence, une religion cultuelle, mais uii mouvement prophetique et spirituel, les protestants eurent tendance a diminuer 1'importance des pratiques regulieres de piete. Telles n'etaient point, certes, leurs intentions; nos peres braverent la mort pour maintenir les Assemblees du Desert; mais la logique interne d'un systeme, longtemps voilee peut-etre, finit toujours par triompher des sentiments et des institutions qui en masquaient le ressort cache.

Jusqu'ou les protestants ont-ils glisse, peu a peu, sur une voie dangereuse? Mon propos est d'apporter les elements d'une reponse a cette question, en me bornant a des remarques fort simples sur un theme volontairement circonscrit.

Et plus loin :

Les actes, symboles vivants, ont leur mission preceptorale. Nos attitudes peuvent servir d'avertissement et de garde a vous pour notre ame. II est utile de prier a des moments fixes; les eatholiques sont rappeles vers Dieu, trois fois par jour, par YAngelus. Sachons invoquer

82 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANgOIS D'ASSISE

le Saint-Esprit, non seulement le matin et le soir, mais surtout au milieu de la journee, par un fervent Veni Creator prononce en bon frangais, dans la communion de 1'Eglise universelle. Pourquoi ne pas adopter, entre protestants, une regie spirituelle qui consisterait a reciter les Beatitudes au debut de 1'apres-midi?

Et chaque vendredi, en souvenir du sacrifice consomme sur le Golgotha, pourquoi ne pas transcrire dans un cahier consacre, quelque hommage ancien ou moderne rendu a Notre-Seigneur Jesus-Christ?

II semble, Messieurs, que nous soyons bien loin de saint Francois. En realite nous en sommes tout pres. Les reflexions de 1' eminent professeur de Paris sur la necessite d' organiser dans le protestantisme la vie interieure et meme la vie contemplative, de faire une part dans la formation des futurs pasteurs a 1' education mystique, et de les initier, ainsi que nos elites religieuses, a la haute spiritualite, avaient pour but de preparer ses auditeurs a comprendre comment il etait arrive a 1'idee de creer dans le protestantisme une institution dont 1'inspiration vient en droite ligne de saint Frangois d'Assise.

Mais ici, pour etre sur de ne pas alterer, si peu que ce soit, la pensee de mon collegue, il vaut mieux le citer textuellement.

II disait en terminant :

L'heure est si grave, que je formulerai toute ma pensee. Pourquoi ne point creer, dans nos eglises, une milice analogue a celle du Tiers-Ordre franciscain, humble et silencieuse armee internationale, eprise de purete, de charite, de pauvrete volontaire?

II faudra bien que le protestantisme franc, ais, de-

vant les immenses problemes legues par la guerre, propose aux catechumenes les plus sinceres et les plus serieux uii ideal de ce genre. Comme on accepte la loi de Veclaireur, comme on signe un engagement d' abstinence, les ligueurs pour la vie evangelique vraiment consequente, les Volontaires Chretiens de 1'apres-guerre , se lieraient par des regies precises, en vue de leur propre sanctification. En cela ils seraient simplement fideles aux Engagements des catechumenes.

Malgre les critiques prevues, malgre les rappels a une liberte chretienne qui n'est point en cause, malgre les accusations inevitables, mais contradictoires, de puritanisme et de catholicisme, de legalisme et de mysticisme, il faudra bien que les nouveaux chevaliers d'un Tiers-Ordre lai'que s'engagent, tout en vivant dans le monde, a s'aftranchir de la stupide et sterile mondanite qui paralyse tant d'intelligences, retrecit tant de coeurs, endureit tant de consciences : organisation du courage en temps de paix, organisation de 1'independance evangelique a 1'egard du barbare qu'en dira-t-on.

Je m'arrete. Pour conclure, je tiens a declarer non sans hesitation, mais en hommage a 1' Esprit qui souffle ou il veut et avec crainte et tremblement, que le Tiers- Ordre protestant a cesse d'etre un reve pour devenir une realite. II existe. Obscurement, lentement, il a elabore ses principes; il s'exerce a pratiquer ses regies; il a groupe ses premiers et humbles novices . Et voici 1' article final des Statuts constitutif s : Les Veilleurs f orment desormais entre eux une Ligue pour la vie sainte et la vie simple, une confrerie ou camaraderie d'associes qui, sur les ruines, de la civilisation et dans la courageuse esperance d'une ere nouvelle, veulent esquisser pratiquement au sein de

&0 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS o'ASSISE

La, le 7 novembre 1923, a 1' occasion de la seance solennelle pour la rentree des cours, dans sa legon d'ouverture que jevoudrais pouvoir vous lire tout entiere, unprofesseur qui porte un nom cher a tous les protestants de France, M. Wilfred Monod, a parle, comme un reformateur sans peur et sans reproche, des lacunes de notre vie religieuse et de notre vie ecclesiastique. Ceux qui liront cet examen de . conscience, en s'efforgant de comprendre les sentiments de devouement a Dieu, a son Christ, a 1'Eglise, qui 1'ont inspire, se sentiront troubles dans leurs habitudes, bouleverses, peut-etre, dans leurs prejuges, mais ils se trouveront obliges d'acquiescer dans leur for interieur, s'ils en ont un, a des idees centre la realisation desquelles ils se revolteront probablement, parce qu'elles derangeraient leur vie, et qu'ils sont trop enlises. Mais qui sait? I'enlisement devient, a certains instants, un supplice epouvantable. L'heure du desespoir est parfois 1'heure de Dieu. Ces pages de Wilfred Monod deviendront, nous devons 1'esperer, pour des collectivites paralytiques aussi bien que pour des individus, un programme de guerison et de vie.

Voulez-vous me permettre de vous en citer quelques fragments, ne serait-ce que pour vous montrer la seve puissante qui y circule?

II y a un spiritualisme intrepide qui risque d'aboutir aux memes resultats que le pantheisme athee. En effet> si Dieu est theoriquement partout, il n'est pratiquement nulle part ; comment deceler, desormais, sa presence ? Renoncer aux symboles cultuels, ce n'est pas necessairement spiritualiser la religion, mais la volatiliser. Non que 1' experience religieuse dans le for interieur, doive

disparaitre fatalement avec ses enonciations exterieures; 1'affirmer serait un non-sens. Neanmoins, de telles manifestations expriment et fortifient I 1 experience, coinme le langage incarne et precise la pensee. En theorie, une reli^ gion tout intime est une religion parfaite, sinon complete. Mais, une piete pareillement idealisee est-elle concevable ou desirable, dans 1'etat present de la mentalite generale? La metaphysique 1'accueille, la psychologic I'.ecarte. Or, c'est ici que le protestantisme montre le defaut de la cuirasse.

L' ambition de retourner au modele scripturaire de 1'Eglise primitive Fa parfois egare. Le christianisme n'etant point, dans son essence, une religion cultuelle, mais uri mouvement prophetique et spirituel, les protestants eurent tendance a diminuer Fimportance des pratiques regulieres de piete. Telles n'etaient point, certes, leurs intentions; nos peres braverent la mort pour maintenir les Assemblees du Desert; mais la logique interne d'un systeme, longtemps voilee peut-etre, finit toujours par triompher des sentiments et des institutions qui en masquaient le ressort cache.

Jusqu'ou les protestants ont-ils glisse, peu a peu, sur une voie dangereuse? Mon propos est d'apporter les elements d'une reponse a cette question, en me bornant a des remarques fort simples sur un theme volontairement circonscrit.

Et plus loin :

Les actes, symboles vivants, ont leur mission preceptorale. Nos attitudes peuvent servir d'avertissement et de garde a vous pour notre ame. II est utile de prier a des moments fixes; les eatholiques sont rappeles vers Dieu, trois fois par jour, par I'Angelus. Sachons invoquer

82 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANgOIS

le Saint-Esprit, non seulement le matin et le soir, mais surtout au milieu de la journee, par un fervent Veni Creator prononce en bon frangais, dans la communion de 1'Eglise universelle. Pourquoi ne pas adopter, entre protestants, une regie spirituelle qui consisterait a reciter les Beatitudes au debut de 1'apres-inidi?

Et chaque vendredi, en souvenir du sacrifice consomme sur le Golgotha, pourquoi ne pas transcrire dans un cahier consacre, quelque hommage ancien ou moderne rendu a Notre-Seigneur Jesus-Christ?

II semble, Messieurs, que nous soyons bien loin de saint Frangois. En realite nous en sommes tout pres. Les reflexions de 1' eminent professeur de Paris sur la necessite d' organiser dans le protestantisme la vie interieure et meine la vie contemplative, de faire une part dans la formation des futurs pasteurs a 1' education mystique, et de les initier, ainsi que nos elites religieuses, a la haute spiritualite, avaient pour but de preparer ses auditeurs a comprendre comment il etait arrive a 1'idee de creer dans le protestantisme une institution dont 1'inspiration vient en droite ligne de saint Francois d'Assise.

Mais ici, pour etre sur de ne pas alterer, si peu que ce soit, la pensee de mon collegue, il vaut mieux le citer textuellement.

II disait en terminant :

L'heure est si grave, que je formulerai toute ma pensee. Pourquoi ne point creer, dans nos eglises, une milice analogue a celle du Tiers-Ordre franciscain, humble et silencieuse armee internationale, eprise de purete, de charite, de pauvrete volontaire?

II faudra bien que le protestantisme frangais, de-

vant les immenses problemes legues par la guerre, propose aux catechumenes les plus sinceres et les plus serieux un ideal de ce genre. Comme on aecepte la loi de I'eclaireur, comme on signe un engagement d' abstinence, les ligueurs pour la vie evangelique vraiment consequente, les Volontaires Chretiens de 1'apres-guerre , se lieraient par des regies precises, en vue de leur propre sanctification. En cela ils seraient simplement fideles aux Engagements des catechumenes.

Malgre les critiques prevues, malgre les rappels a une liberte chretienne qui n'est point en cause, malgre les accusations inevitables, mais contradictoires, de puritanisme et de catholicisme, de legalisme et de mysticisme, il faudra bien que les nouveaux chevaliers d'un Tiers-Ordre la'ique s'engagent, tout en vivant dans le monde, a s'affranchir de la stupide et sterile mondanite qui paralyse tant d'intelligences, retrecit tant de coeurs, eadurcit tant de consciences : organisation du courage en temps de paix, organisation de 1'independance evangelique a 1'egard du barbare qu'en dira-t-on.

Je m'arrete. Pour conclure, je tiens a declarer non sans hesitation, mais en hommage a 1' Esprit qui souffle ou il veut et avec crainte et tremblement, que le Tiers- Ordre protestant a cesse d'etre un reve pour devenir une realite. II existe. Obscurement, lentement, il a elabore ses principes; il s'exerce a pratiquer ses regies; il a groupe ses premiers et humbles novices . Et voici Farticle final des Statuts constitutifs : Les Veilleurs forment desormais entre eux une Ligue pour la vie sainte et la vie simple, une confrerie ou camaraderie d'associes qui, sur les mines, de la civilisation et dans la courageuse esperance d'une ere nouvelle, veulent esquisser pratiquement au sein de

nos eglises protestantes une moderate Imitation de Jesus-Christ.

Devant une foi si ardente, Mesdames et Messieurs, n'a-t-on pas le droit de dire que la journee du 7 novembre 1923, ou cette declaration a ete faite, marque une date importante dans 1'histoire du protestantisme frangais et 1'eclosion dans son sein d'un esprit nouveau?

Apres les paroles de M. Wilfred Monod nous voudrons tous nous recueillir et mediter. Dans les jours obscurs que nous traversons, il a senti Fimperatif devoir de dire, modestement et simplement, les preoccupations dont son cosur de chretien etait harcele.

Les ames qui veulent completement realiser la vie ehretienne, en y mettant de 1'heroisme s'il le faut, sont plus nombreuses qu'on ne pense. Nous devons respect et reconnaissance a celui qui veut les reunir et hater ainsi le jour ou il n'y aura plus qu'un seul troupeau sous un seul Pasteur.

DEUXffiME LEgON La jeunesse de saint Francois

Saint Frangois fait mentir le proverbe : mil n'est prophete en son pays. C'est un heros national dont la gloire n'a jamais pali. L'admiration affectueuse que toute 1' Italic professe pour lui ne s'est jamais dementie. Meme ceux d'entre ses enfants qui quittent la mere patrie pour emigrer dans de lointaines contrees, emportent le souvenir du saint d'Assise centime le plus precieux bijou du tresor qui leur appartient a tous et a chacun, tresor spirituel dont aucun accident ne peut les depouiller.

Si, parmi eux, il s'en trouve parfois, quoique bien rarement, qui, entraines par 1'incredulite des milieux dans lesquels ils se trouvent jetes, perdent la foi catholique, il y a une foi qu'ils ne perdent jamais, que je sache, c'est la foi en saint Frangois.

Un Italien peut devenir propagateur d'atheisme, mais il serait bien difficile d'en trouver un, ayant cesse de s'enthousiasmer pour saint Frangois.

Quelque chose d' analogue se passe pour 1'Alighieri.

Saint Frangois et Dante sont, en effet, bien souvent associes dans la pensee italienne, non seulement parce que le saint a prepare le poete, et que le poete a mieux

que personne chante le saint, mais surtout parce qu'ils sont comme deux divinites tutelaires de 1'Italie, symboles de son unite, de sa gloire, de la direction de sa pensee et de sa mission, parmi les autres peuples.

Mais, si le nom de YAltissimo poeta penetre partout ou est plante le drapeau italien, 1' etude de son immortel chef-d'oeuvre est pourtant reservee a une elite intellectuelle. L'influence morale et religieuse de saint Frangois, au contraire, est la meme dans tous les rangs de la societe, les plus humbles comme les plus eleves.

Heureux les pays qui ont ainsi conscience de la valeur de leur patrimoine spirituel, savent le faire valoir et s'en montrer dignes! Ces sentiments sont un des plus nobles traits de toute la nation italienne et la mettent fort au-dessus de certaines autres qui se croient plus raisonnables, parce qu'elles ne songent guere qu'aux realites materielles et immediates.

S'il en est ainsi dans les parties les plus ecartees de la peninsule, on peut s'imaginer ce qu'il en est dans le centre, en Toscane, dans les Marches, les Abruzzes et surtout en Ombrie, cette province ou il naquit. Depuis de longs siecles, elle avait ete deja policee par la civilisation etrusque, puis par la civilisation romaine, qui, malgre les tremblements de terre et les frequentes guerres, ont laisse son sol tout emaille de monuments d'une rare beaute.

La, et surtout a Assise, sa memoire est restee toute vivante, tout actuelle, si vivante qu'elle continue a y renouveler sans cesse sa legende. Grand peril pour elle, car une legende qui est en un perpetuel devenir, risque bien, en vivant, de se surcharger d'elements heterogenes, banaux et vulgaires, qui lui enleveront son caractere primitif et la feront devenir insipide.

Eh bien, non. Les Assisiates d'il y a septc ents ans ont vu de trop pres leur saint concitoyen, ils 1'ont trop admire, trop bien compris sa fine originalite, sa fonciere noblesse, sa generosite, ils ont trop vibre a 1'unisson de ses emotions, de ses espoirs, de ses decouragements, pour que son portrait moral, une fois grave dans leur esprit, ait pu se deformer, perdre ses traits caracteristiques et devenir celui d'un saint quelconque. Les recits, en partie peut-etre traditionnels, en partie certainement transform.es, qui se racontent de nos jours dans les environs de la Cite seraphique, ne ressemblent en rien aux mornes histoires surchargees d'un merveilleux de mauvais aloi qui s'ajoutent dans d'autres contrees a la vie des saints locaux.

Les enfants de toutes les ecoles elementaires de 1'Ombrie ont eu les Fioretti entre les mains, comme une sorte de Bible locale, et ils ne risquent pas d'oublierlefameux et incomparable chapitre sur la joie parfaite ou saint Francois lui-meme enseigne qu'elle n'est point dans les miracles, meme si on pouvait ressusciter des morts de quatre jours.

C'est souvent bien avant d'arriver a Assise qu'on commence a comprendre le role que le souvenir de Francois joue encore constamment dans la pensee des habitants de la contree. Si on arrive du cote de Rome, et qu'on ait la chance de voyager en 3 e classe, ou Ton est bien plus facilement en contact avec les gens du pays, on assiste souvent a des scenes de nature a fournir de precieuses indications sur ce que pensent les autres voyageurs. La population de la contree est tres sociable, a la fois curieuse et tres complaisante : desireuse de rendre service. Pour peu qu'un voyageur ne se blottisse pas farouchement dans son coin, les levres cadenassees, son voisin

cherche a lier conversation avec lui, a savoir d'ou il vient, ou il va et, s'il devine en lui un etranger, n'hesite guere a lui dire : Vous allez a Assise, vous y serez a telle heure. Vous avez hate d'arriver, n'est-ce pas? Mais deja avant d'arriver a Spolete on voit toute la cite et toute la vallee ombrienne. Ah! que c'estbeau! Je vous indiquerai tout.

Cette hate de voir Assise, meme de tres loin, les habitants du pays ne 1'attribuent si volontiers aux etrangers que paree qu'ils la ressentent eux-memes les tout premiers. Et ce rite, car e'en est un peut-etre, est singulierement interessant a noter. Le versant de Terni est separe de celui de Spolete par un long tunnel, des la sortie duquel on decouvre toute la vallee ombrienne depuis Spolete jusqu'a Perouse. Au moment ou le train sort du tunnel toutes les fenetres s'ouvrent brusquement, comme si les voyageurs voyaient pour la premiere fois ce paysage, et aussitot ils commencent a detailler a leurs voisins ce qu'ils apergoivent : d'abord a droite Monteluco, et on vous explique qu'avaiit le christianisme cette etrange colline etait un bois sacre, puis on vous signale avec des exclamations admiratives les maisonnettes etincelantes de blancheur qui se montrent entre les chenes verts et qui furent durant de longs siecles habitees par des ermites, puis saint Frangois vint fonder au sommet une maison pour ses disciples. On a eu a peine le temps de voir et on eiitend un cri de joie : Assist! II Subasio! et les explications reprennent. G'est la montagne qu'on apergoit des maintenant en face de soi vers le nord. Quelques minutes d'arret a Spolete, ou on arrive, permettroiit de la bien voir. De sa noble et puissante masse elle domine Assise qui s'etend a ses pieds sur un con-

trefort. A la volubilite de vos compagnons, au plaisir evident avee lequel ils vous montrent les points auxquels se rattachent des souvenirs franeiscains, ou se les montrent entre eux, vous comprenez la place immense et radieuse que le saint d'Assise occupe dans leur vie. Pour peu que vous vous soyez interesse a leurs indications qui sont exactes en general, s'ils descendent dans quelque station avant Assise, d'autres les remplaceront. Cet empress ement qui etonne ceux qui arrivent en Ombrie pour la premiere fois, est un trait bien interessant du caractere local. Des que ces incoimus ont appris le but de votre voyage, ils se sont senti pour vous de la sympathie et des devoirs. Vous etes un ami, vous etes pour eux sous la protection de saint Frangois, puisque vous venez le visiter. Comment n'honoreraient-ils pas ceux qui honorent leur plus celebre concitoyen? Ges sentiments confus, irraisonnes, mais puissants, qui ont doniie aux Ombriens tant de charme natif , de distinction et de finesse, disparaitront-ils devant les automobiles et leur brutalite, devant 1'mdustrialisation a outrance, qui risque d'enlever a cette contree, comme a tant d'autres, le caractere spirituel qu'elle avait acquis a travers de longs siecles de labeur artistique, intellectuel et moral?

Ce qui est sur, c'est que jusqu'a cette aniiee 1925 3 aucune alteration importante n'est venue modifier la beaute extcrieure de 1' Ombrie, ni enlever a ses habitants les dons de gaiete, de franchise, de simplicite et d'idealisme qui rendent les rapports avec eux si agreables.

Puissent les etrangers qui vont s'y porter en foule, d'abord pour le jubile de 1925, puis, en 1926, pour les fetes du 7 e centenaire de la mort de saint Franc, ois, songer qu'ils ont^ eux aussi des devoirs vis-a-vis des Assisiates,

90 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQO1S fl'ASSISE ^

et que le saint, en 1'honneur duquel ils entreprendront ce pelerinage, a recommande a ses disciples une vertu qui, pour n'etre pas nominee dans 1'Evangile, n'en est pas moms evangelique, la courtoisie.

La courtoisie, leur disait-il souvent, est une des proprietes du Seigneur; il fait luire son soleil sur les justes et les injustes et leur distribue de meme sa pluie courtoisement. La courtoisie est soeur de la charite, elle eteint la haine et maintient 1' amour.

Nous pouvons aj outer que ceux qui sauraient, comme Frangois, etre courtois, non seulement a 1'egard des personnes, mais aussi a 1'egard des choses, rapporteraient d'un voyage a Assise des joies dont ils ne se doutent peutetre pas. Si, par exemple, ils abordaient la cite seraphique depuis la station, non pas comme des touristes quelconques, dans un autobus ou on etouffe et d'ou on ne voit rien, mais a pied, comme des pelerins qui veuleiit voir lentement et pieusement, ils jouiraient d'une vue sur la vieille Cite, a la fois elegante et songeuse, qui est comme une perpetuelle symphonic et explique a elle seuie 1'exaltation d'amour civique qu'elle eveille dans le creur de tous ses enfants. Toutes les maisons se pressent autour et au pied de la cathedrale Saint-Rufin, un peu comme on voit, dans certains tableaux, tous les habitants d'une ville se refugier sous le manteau de leur saint protecteur. Saint Rufin est, en effet, le protecteur d'Assise, et quoique sa gloire soit bien loin d'egaler celle de Franc, ois, il a garde la-haut vers la cime de la Cite son trone inconteste.

Les voyageurs qui feront ainsi la route qui separe la Cite de la station et qui, se rappelant un autre conseil emprunte par Francois a 1'Evangile, salueront tous ceux

qu'ils rencontreront par le chemin, en seront grandement recompenses par la vive reponse qu'on fera a leur politesse : San Francesco la benedica qui commencera deja a leur reveler qu'ils sont arrives sur une terre d'election, qui est en somme un grand sanctuaire, et pour laquelle ils se sentiront deja pris de sympathie.

Au moment ou la pente devient un peu plus raide. et ou Ton embrasse la ville d'un seul coup d'ceil, ils s'arreteront devant une grande maison ou une plaque de bronze rappelle que c'est la le point ou saint Frangois malade, transporte par ses disciples a la petite eglise de la Portioncule, ou il voulait mourir, demanda qu'on s'arretat un instant. Et alors, tourne vers cette ville qu'il avait tant aimee, il la regarda, quoique ses yeux fussent devenus incapables de la voir, et il la benit, disant :

Cette Cite, Seigneur, fut dans 1'antiquite, je crois, la place forte et la demeure d'hommes iniques ; mais dans votre abondante misericorde, au moment qu'il vous a plu de fixer, vous avez manifesto dans son sein la multitude de vos compassions d'une fagon unique, et par un pur effet de votre bonte, vous vous 1'etes choisie, pour qu'elle devint la place forte et la demeure de ceux qui vous connaitront en verite, donneront gloire a votre saint nom et repandront le parfum de leur bonne renommee, de leur sainte vie, de leur enseignement tres pur et de la perfection evangelique chez tous les peuples chretiens.

Je vous en prie done. Seigneur Jesus, vous qui etes le Christ, le pere des misericordes, ne considerez pas notre ingratitude, mais rappelez-vous sans cesse 1'inepuisable compassion que vous avez manifestee a son

egard, afin qu'elle soit la place forte et la demeure de ceux qui vous confessent et glorifient votre nom beni et glorieux aux siecles des siecles. Amen.

Apres cette lecture, pour peu qu'on soit porte a la meditation ou a la simple reflexion, il est bien difficile de ne pas se demander si I'originalite spirituelle qui earacterise les Assisiates leur vient de saint Frangois, ou si, selon les vues en vogue il y a une quarantaine d'annees, Francois aurait ete le fruit tout naturel de son temps et de sa petite patrie.

Nous ne nous aveiiturerons pas dans la discussion de ces questions qui, en general, sont resolues, non pas pour des raisons historiques, mais en vertu de systemes preconcus.

D'ailleurs, ces deux points de vue, surtout quand il s'agit de saint Francois, sont bien loin de s'exclure, et ils peuvent se combiner. II a, comme d'autres de ses contemporains et de ses concitoyens, reuni les dons spirituels les plus eleves et les plus rares de son temps et de son milieu, si bien que toute sa generation a reconnu en lui son ideal et a fait de lui son chef et son inspirateur.

Ge fait essentiel a ete completement neglige par la plupart de ses biographes. Ceux qui, au xin e siecle, ecrivirent les legendes officielles, suivirent tout naturellement les habitudes deja prises dans ces sortes de travaux. Ils isolerent le saint, croyant ainsi 1'honorer, comme on isole un pape ou un potentat dans un cortege. Ceux qui sont venus ensuite n'ont pas apergu cette grave erreur historique et 1'ont perpetuee. Ils n'ont ni vu, ni montre que le succes prodigieux de saint Francois s'explique fort bien, puisqu'il trouva presque immediate-

ment dans Assise meme, et on pourrait dire dans son entourage, ses collaborateurs les plus devoues et les plus fideles, ceux sans lesquels il n'aurait jamais pu realises sa mission. On fausse la realite, quand on oublie de faire figurer, a cote de lui, le groupe de jeunes gens d' elite venus des rangs les plus eleves de la societe qui, eomme lui, avaient reve de pauvrete, de simplicite, de clevouement, de sacrifice, et qui ouvrirent leurs rangs, avec des sentiments bien rares alors, a uii simple paysan etranger a leur caste, frere Egide d' Assise, qui devait devenir bientot une des plus radieuses figures de la renovation religieuse du xm e siecle. Ce n'est done pas Franc, ois seul qui a ete 1'instigateur du mouvement religieux parti d' Assise et qui, en dix ans, devait clianger de fond en comble la situation religieuse de 1' Europe. C'est, comme nous le verrons par la suite, la conspiration generale des coeurs et des consciences.

II naquit probablement en 1182, dans le centre de la ville,-tout a cote de la Piazza, dans une maison sur 1' emplacement de laquelle a ete edifice beaucoup plus tard la Chiesa Nuova, FEglise Neuve.

Son pere s'appelait Pierre Bernardone, Pierre fils de Bernardone. II etait mercator, marehand d'etoffes. II appartenait done a la oategorie la plus elevee des commergants. Les mercaiores de 1' Italic Centrale etaient de gros personnages. Us avaient entre les mains Yarte della lana, c'est-a-dire toute 1'industrie de la draperie. Peu a peu, par leurs voyages a 1'etranger qui les conduisaient frequemment au dela des Alpes, a toutes les grandes foires des pays du Nord, ils etaient devenus les intermediaires indispensables pour les echanges d' argent : ils

94 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS

constituaient des le xin e siecle la haute banque europeenne. Ces voyages les mettaient en contact, parfois direct, avec les papes, les empereurs, les rois ou tout au moins avec leur entourage et leurs fondes de pouvoir. Les boutiques des mercatores etaient ainsi devenues comme des sortes de poste d'ecoute ou venaient converger toutes les nouvelles financieres, politiques, comme aussi religieuses, si etrange que cela puisse paraitre.

Tel est le milieu dans lequel vint au monde Frangoie. Deux tableaux ont ete traces de sa jeunesse, fort differents 1'un de 1'autre, pour ne pas dire diametralement opposes.

Dans Tun d'eux, frere Thomas de Celano, qui, sur 1'ordre du pape Gregoire IX, ecrivit la premiere legende oflicielle, fait une description effrayante de 1' education qui aurait ete donnee au futur saint.

Voici son texte :

II y eut un homme de la Cite d'Assise, qui se trouve dans la vallee de Spolete, appele Frangois, qui des sa plus tendre enfance fut eleve par ses parents selon la vanite du siecle, dans un faste insolent. Apres avoir imite longtemps leur triste conduite, il finit par devenir plus vain et plus fastueux encore qu'eux.

En effet, chez des gens qui sont reputes Chretiens s'est repandue une abominable habitude qui s'enseigne partout comme une loi bien confirmee et obligatoire, celle qu'il faut elever les enfants des le berceau en leur permettant tout.

Avant que ces petits etres sachent parler, quand ils commencent a balbutier, on leur enseigne par des gestes et des paroles de fort vilaines choses, et quand le moment

de les sevrer arrive, on les force non seulement a dire, mais a faire des choses pleines de luxure et de lascivete. Aucun d'eux la faiblesse les en empeche n'ose se conduire honnetement dans la crainte d'etre expose a de sever es chatiments.

Puis a niesure qu'ils se developpent avec 1'age, ils glissent vers des actes de plus en plus mauvais. D'une racine viciee 1'arbre qui pousse est vicie et ce qui a ete une fois deprave ne peut qu'a grand'peine revenir a la voie droite. Quand ils ont franchi les portes de 1'adoleseence, que pensez-vous qu'ils puissent devenir? Alors surement, se laissant aller a tous les genres de dissolution, puisqu'on leur permet de faire tout ce qu'ils veulent, ils finissent par s'adonner aux vices. Deveiius les serfs volontaires du peche, ils font de leurs membres des armes de peche. Le temps vient ou on a'apergoit plus dans leur vie et leur conduite la moindre trace de religion chretienne : il n'y a plus pour les proteger que leur nom de bapteme. Et bien souvent ces malheureux S3 vantent d' avoir fait des choses criminelles qu'ils n'ont point faites de peur d'etre d'autant plus meprises qu'ils sont plus innocents.

Tels sont les tristes enseignements selon lesquels cet homme que nous venerons aujourd'hui comme un saint, parce qu'il est vraiment un saint, fut eleve des son enf ance ; presque jusqu'a sa vingt-cinquieme annee il perdit miserablement son temps et s'epuisa.

Plus que tous ses camarades il faisait des progres dans la vanite et devenait le boute-en-train de sottises et de mechancetes. II stupefiait tout le monde, quand on le voyait marcher en tete du cortege des autres, fier et glorieux. II etait aussi le premier pour les jeux de mots.

96 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANgOIS

les nouvelles,les etranges reeits, pour le chant et la beaute de ses costumes. II etait, en effet, a la fois tres riche et prodigue, etranger a toute avarice et a toute economic. Habile marchand, il depensait sa fortune sans compter.

Avec tout cela il etait poli ? se laissait voloiitiers approcher, et parlait a tout le monde, mais ces qualites ne servaient qu'a le rendre plus fou puisque ceux qui venaient a lui etaient surtout des fauteurs de vices et de mechantes choses. On le voyait ainsi passer, suivi de groupes de mauvais sujets, la tete haute et avec des attitudes de grand seigneur, se promenant sur les places de Babylone. Cela dura jusqu'au jour ou Dieu regarda du ciel et pour la gloire de son nom eloigna de lui sa colere, pour mettre sa louange comme un frein sur sa bouche et ne pas permettre qu'il se perdit eompletement.

Les Trois Compagnons, c'est-a-dire frere Leon, frere Ange et frere Rufm, qui furent longtemps ses compagnons intimes, ont laisse une tout autre description de la jeunesse du saint : Frangois, ne dans la cite d'Assise qui se trouve dans la vallee de Spolete, fut d'abord appele Jean par sa mere, et, quelque temps apres, Francois par son pere, qui revenait de France et en 1'absence duquel il etait ne. Lorsqu'il eut grandi et montre sa subtilite d' esprit, il exerga le metier de son pere et s'occupa des affaires, mais d'une fagon bien differente, Bien plus gai et plus liberal que le pere, il aimait par-dessus tout chanter et plaisanter et, de nuit comme de jour, il allait a travers la Cite suivi de compagnons qui lui ressemblaient, et il faisait de telles largesses que tout Fargent qu'il pouvait avoir ou gagner il le depensait en festins et autres choses, Aussi ses parents lui faisaient-ils souvent des reproches,

lui disant qu'a le voir tant depenser, soit pour lui, soit pour les autres, on ne pouvait guere le prendre pour leur fils, mais qu'il paraissait celui de quelque grand prince. Cependant, comme ils etaient riches et qu'ils 1'aimaient tendrement, ils le laissaient faire a cet egard et ne voulaient pas lui faire de peine ou le mettre en colere pour de pareils motifs. Quand des voisins parlaient a sa mere de ses prodigalites, elle repondait :

Que pensez-vous done de lui? Le jour viendra ou il sera un enfant de Dieu. Mais lui ne se contentait pas de faire les largesses et les prodigalites dont il vient d'etre parle, mais il se inontrait excentrique dans ses vetements et s'en faisait de plus chers que ceux convenant a son rang. II etait si vaniteux et si recherche que parfois il faisait coudre un drap de grand prix a cote d'un drap tout ordinaire.

Cependant, par une sorte de don naturel, il etait courtois dans ses manieres et ses paroles, et selon une resolution qu'il avait prise, il ne disait a personne de paroles injurieuses ou vilaines. II se promit meme, bien qu'il fut jeune, enclin a la plaisanterie et tres etourdi, de ne pas repondre a ceux qui lui diraient de vilaines choses.

A partir de cette epoque sa reputation se repandit si bien dans le pays que beaueoup de gens qui le connaissaient disaient qu'il deviendrait quelque chose de grand. Par les vertus qui lui etaient naturelles, il arriva ainsi graduellement a la grace de faire un retour sur lui-meme et de se dire : Puisque tu es si genereux et courtois pour des homines qui en retour ne te donnent rien d'autre qu'une faveur transitoire et vaine, il est juste qu'en 1'honneur de Dieu qui est infiniment genereux dans

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ses retributions, tu sois courtois, et genereux pour les pauvres.

Lequel de ces deux tableaux faut-il choisir pour en faire le point de depart de la vie du saint? Le premier, celui de Thomas de Celano, donne de 1' education qui lui fut infligee par ses parents une idee vraiment epouvantable. Involontairement on se raidit et on se revolte centre cette page. Puis on se dit que Thomas de Celano n'etant devenu disciple de Francois que vers 1213 ou 1215, il ne le vit que lorsque celui-ci avait depasse la trentaine. De plus, il appartenait a une contree bien eloignee d'Assise, a la petite ville de Celano, dans une region isolee de 1'Ombrie par les plus hautes montagnes d' Italic, et qui n'a pas cesse au moyen age d' avoir sa vie propre sous le nom de Royaume de Naples. Frere Thomas n' avait done, sans doute, aucun renseignement de quelque valeur sur la jeunesse de Franc, ois. De plus, le style oratoire et grandiloquent de ce chapitre fait songer aux exagerations des predicateurs qui, pour emouvoir a salut leurs auditeurs, depeignent le diable plus efirayant qu'ils ne 1'ont jamais vu.

Thomas aurait-il place en tete de son livre un fragment a effet d'un sermon de jeunesse?

Puis, quand on songe que, dans le Regno, comme on dit encore en Italic, pour parler de 1'ancien royaume de Naples, le niveau moral etait bien inferieur a celui du centre de la Peninsule, surtout dans les milieux de la noblesse locale ou les seigneurs avaient souvent des habitudes de brigands, on est tente de se demander si 1'aff reuse vision de frere Thomas ne serait pas le souvenir d'une experience personnelle.

Au point de vue de la critique, des reflexions de ce genre ne sont pas denuees de toute valeur, mais elles n'ont pas une valeur demonstrative. II faut trouver des raisons objectives pour etablir F importance relative de ces deux recits.

C'est done le cas d'appliquer le criterium etabli dans la precedente legon. La legende dite des Trois Compagnons et celle de Thomas de Celano, quand on les rapproche des ecrits de Frangois concordent-elles avec eux? II y a evidemment une certaine correspondance, mais elle est beaucoup plus forte pour la Legende des Trois Compagnons. Les idees cheres au patriarche de la pauvrete 1'inspirent sans cesse. De plus, on s'apergoit bien vite que cslui des trois qui a tenu la plume, frere Leon, etait d'Assise, que son culte pour saint Frangois est aussi un peu de la piete pour la cite natale. La vie mystique de son maitre etait devenue la sienne, mais il en admirait aussi tous les gestes et tous les actes.

Pour Thomas de Celano, regnicole, I'histoire des rapports de Frangois avec Perouse n'avait aucun interet, peut-etre meme jugeait-il que ce saint aurait mieux fait d'etre un saint tout pur et de ne pas s'occuper de politique. Frere Leon n'est pas du tout de cet avis. Frangois, au sortir de 1'adolescence, apris les armesavec ses concitoyens pour se defendre contre les gens de Rerouse conduits par quelques transfuges, et on sent 1'allegresse qu'eprouve frere Leon a raconter la preface militaire de la vie de son heros.

Mais, reconnaissons-le tout de suite : si les ecrits de Frangois permettent d'etablir que la Legende des Trois Compagnons est, en general, d'une fidelite historique bien plus grande que celle de Thomas de Celano, ils ne

permettent guere de determiner la valeur comparative de deux recits concernant une epoque ou le futur saint n'avait pas encore choisi sa voie ni pris conscience de sa mission.

Malgre cela, on n'en est pas reduit a renoncer a trouver une solution repondant, du point de vue strictement critique, a la question posee.

Thomas de Celano a ecrit sa legende entre le 16 juillet 1228, jour de la canonisation de Frangois, et le 25 fevrier 1229, date a laquelle le pape Gregoire IX declara que desormais cette legende ferait autorite. La Legende des Trois Compagnons, ou plutot de frere Leon, est datee du 11 avril 1246, soit une vingtaine d'annees plus tard. Elle copie frequemment, comme e'etait admis alors, 1'oeuvre de Celano, mais tres souvent aussi elle la corrige. C'est particulierement sensible dans la page qui concerne la jeunesse de Franc, ois. Les outrances de Gelano disparaissent. Au lieu d'un adolescent qui se jette eperdument a la poursuite des jouissances les plus ignobles et que ses parents avaient des sa plus tendre enfance forme a ces tristes aberrations, on trouve un jeune homme auquel ses parents n'ont qu'un reproche a adresser, celui de faire des depenses tres exagerees, mais ces depenses ne sont pas motivees par d'inavouables penchants, elles viennent d'un besoin instinctif chez Frangois de se faire des amis, d'etre admire, d'attirer les regards, de faire plaisir, d'etre chef, et, si ses parents sont parfois attristes, sa mere ne perd jamais confiance en lui et en son avenir.

Tout cela etait si bien une correction que Thomas de Celano comprit la le$on et en profita immediatement. II se mit au travail et fit, sur 1'ordre du ministre general,

une nouvelle legende de saint Francois en 1247. Non seulement, dans cette ceuvre, il admet le point de vue et les recits de frere Leon, mais il va beaucoup plus loin et compare, par exemple,la mere de Franc, ois qu'il qualifie de mulier totius honestatis arnica, femme qui eut toutes les vertus en amitie, a sainte Elisabeth, a laquelle elle ressemble, non seulement parce qu'elle avait appele son fils Jean, mais aussi parce qu'elle eut comme Elisabeth 1' esprit de prophetie. Quand ses voisines s'extasiaient sur la noblesse des sentiments de Frangois et la beaute de sa conduite, comme si elle eut etc inspiree par la parole divine, elle repondait: Que pensez-vous que deviendra cet enfant? Sachez bien que par la grace de Dieu il sera un jour le pere de beaucoup de fils.

Si un historien de nos jours faisait quelque chose d'analogue et, a une vingtaine d'annees de distance, changeait Forientation d'un recit au point de dire le contraire de ce qu'il avait dit d'abord, on dirait sans doute qu'il s'est retracte. Je crains fort qu'il n'en ait pas ete ainsi pour Thomas de Celano. II fut avant tout un auteur de legendes officielles. Dictator de grand renom, c'est-a-dire connaissant a fond 1'art d'ecrire en prose cadencee, selon les regies du temps, les lettres, les discours, les biographies et meme les actes de chancellerie, il avait ete designe pour ecrire la legende de Francois surtout a cause de son beau style. Comme 1'a fort bien mis en lumiere le R. P. Delehaye, de la Compagnie de Jesus et Bollandiste, les legendes hagiographiques etaient alors un genre litteraire.

On appreciait ces sortes de travaux non pas d'apres leur valeur historique, mais d'apres leur charme litteraire. L'eloge qui vient toujours sur les levres des admirateurs

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ses retributions, tu sois courtois, et genereux pour leg pauvres.

Lequel de ces deux tableaux faut-il choisir pour en faire le point de depart de la vie du saint? Le premier, celui de Thomas de Celano, donne de 1'education qui lui fut infligee par ses parents une idee vraiment epouvantable. Involontairement on se raidit et on se re volte contre cette page. Puis on se dit que Thomas de Celano n'etant devenu disciple de FranQois que vers 1213 ou 1215, il ne le vit que lorsque celui-ci avait depasse la trentaine. De plus, il appartenait a une contree bien eloignee d'Assise, a la petite ville de Celano, dans une region isolee de 1'Ombrie par les plus hautes montagnes d' Italic, et qui n'a pas cesse au moyen age d' avoir sa vie propre sous le nom de Royaume de Naples. Frere Thomas n'avait done, sans doute, aucun renseignement de quelque valeur sur la jeunesse de Francois. De plus, le style oratoire et grandiloquent de ce chapitre fait songer aux exagerations des predicateurs qui, pour emouvoir a salut leurs auditeurs, depeignent le diable plus enrayant qu'ils ne Font jamais vu.

Thomas aurait-il place en tete de son livre un fragment a effet d'un sermon de jeunesse?

Puis, quand on songe que, dans le Regno, comme on dit encore en Italic, pour parler de 1'ancien royaume de Naples, le niveau moral etait bien inferieur a celui du centre de la Peninsule, surtout dans les milieux de la noblesse locale ou les seigneurs avaient souvent des habitudes de brigands, on est tente de se demander si 1'aff reuse vision de frere Thomas ne serait pas le souvenir d'une experience personnelle.

Au point de vue de la critique, des reflexions de ce genre ne sont pas denuees de toute valeur, mais elles n'ont pas une valeur demonstrative. II faut trouver des raisons objectives pour etablir 1'importance relative de ces deux reeits.

C'est done le cas d'appliquer le criterium etabli dans la precedente legon. La legende dite des Trois Compagnons et celle de Thomas de Celano, quand on les rapproche des ecrits de Francois concordent- elles avec eux? II y a evidemment une certaine correspondance, mais elle est beaucoup plus forte pour la Legende des Trois Compagnons. Les idees cheres au patriarche de la pauvrete Tinspirent sans cesse. De plus, on s'apergoit bien viteque celui des trois qui a tenu la plume, frere Leon, etait d'Assise, que son culte pour saint Franc, ois est aussi un peu de la piete pour la cite natale. La vie mystique de son maitre etait devenue la sienne, mais il en admirait aussi tous les gestes et tous les actes.

Pour Thomas de Celano, regnicole, 1'histoire des rapports de Franc, ois avec Perouse n'avait aucun interet, peut-etre meme jugeait-il que ce saint aurait mi eux fait d'etre un saint tout pur et de ne pas s'occuper de politique. Frere Leon n'est pas du tout de cet avis. Francois, au sortir de 1'adolescence, a pris les armes avec ses concitoyens pour se defendre contre les gens de Rerouse conduits par quelques transfuges, et on sent 1'allegresse qu'eprouve frere Leon a raconter la preface militaire de la vie de son heros.

Mais, reconnaissons-le tout de suite : si les ecrits de Frangois permettent d'etablir que la Legende des Trois Compagnons est, en general, d'une fidelite historique bien plus grande que celle de Thomas de Celano, ils ne

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permettent guere de determiner la valeur comparative de deux recits concernant une epoque ou le futur saint n'avait pas encore choisi sa voie ni pris conscience de sa mission.

Malgre cela, on n'en est pas reduit a renoncer a trouver une solution repondant, du point de vue strictement critique, a la question posee.

Thomas de Celano a eerit sa legende entre le 16 juillet 1228, jour de la canonisation de Francois, et le 25 fevrier 1229, date a laquelle le pape Gregoire IX declara que desormais cette legende ferait autorite. La Legende des Trois Compagnons, ou plutot de frere Leon, est datee du 11 avril 1246, soit une vingtaine d'annees plus tard. Elle copie frequemment, comme c'etait admis alors, I'o3uvre de Celano, mais tres souvent aussi elle la corrige. C'est particulierement sensible dans la page qui concerne la jeunesse de Frangois. Les outrances de Celano disparaissent. Au lieu d'un adolescent qui se jette eperdument a la poursuite des jouissances les plus ignobles et que ses parents avaient des sa plus tendre enfance forme a ces tristes aberrations, on trouve un jeune homme auquel ses parents n'ont qu'un reproche a adresser, celui de faire des depenses tres exagerees, mais ces depenses ne sont pas motivees par d'inavouables penchants, elles viennent d'un besoin instinctif chez Francois de se faire des amis, d'etre admire, d'attirer les regards, de faire plaisir, d'etre chef, et, si ses parents sont parfois attristes, sa mere ne perd jarnais confiance en lui et en son avenir.

Tout cela etait si bien une correction que Thomas de Celano comprit la lec,on et en pronta immediatement. II se mit au travail et fit, sur Fordre du ministre general,

une nouvelle legende de saint Frangois en 1247. Non seulement, dans cette oeuvre, il admet le point de vue et les recits de frere Leon, mais il va beaucoup plus loin et compare, par exemple,la mere de Francois qu'il qualifie de mulier totius honestatis arnica, f emme qui eut toutes les vertus en amitie, a sainte Elisabeth, a laquelle elle ressemble, non seulement parce qu'elle avait appele son fils Jean, mais aussi parce qu'elle eut comme Elisabeth 1'esprit de prophetic. Quand ses voisines s'extasiaient sur la noblesse des sentiments de Francois et la beaute de sa conduite, comme si elle eut ete inspiree par la parole divine, elle repondait: Que pensez-vous que deviendra cet enfant? Saehez bien que par la grace de Dieu il sera un jour le pere de beaucoup de fils.

Si un historien de nos jours faisait quelque chose d' analogue et, a une vingtaine d'annees de distance, changeait 1'orientation d'un recit au point de dire le contraire de ce qu'il avait dit d'abord, on dirait sans doute qu'il s'est retracte. Je crains fort qu'il n'en ait pas ete ainsi pour Thomas de Celano. Il-fut avant tout un auteur de legendes officielles. Dictator de grand renom, c'est-a-dire connaissant a fond Fart d'ecrire en prose cadencee, selon les regies du temps, les lettres, les discours, les biographies et meme les actes de chancellerie, il avait ete designe pour ecrire la legende de Frangois surtout a cause de son beau style. Comme 1'a fort bien mis en lumiere le R. P. Delehaye, de la Compagnie de Jesus et Bollandiste, les legendes hagiographiques etaient alors un genre litteraire.

On appreciait ces sortes de travaux non pas d'apres leur valeur historique, mais d'apres leur charme litteraire. L'eloge qui vient toujours sur les levres des admirateurs

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de la legende de Francois ecrite par saint Bonaventure, c'est qu'elle est ecrite miro stylo, en un style ravissant. Ges sortes de louanges. ne pesent pas beaucoup dans les balances de la critique historique.

II serait de mauvais gout d'entrer ici dans de longs details techniques pour montrer 1' exactitude de ce point de vue. On les trouvera dans le livre du P. Delehaye qui ouvre une ere nouvelle pour 1' etude scientifique des vies de saints

II suffira de preciser en quelques mots ce qui se passait, lorsque 1'autorite ecclesiastique confiait a un dictator la charge, singulierement honorable, de rediger une legende.

En meme temps qu'elle le chargeait de cette besogne, elle le documentait, en general, en lui remettant les actes du proces de canonisation. Des lors, le role de Tauten! etait de prendre ces materiaux un peu informes et de leur donner la vie, d'en faire des recits agreables a lire, edifiants pour les fideles et parfaitement conformes aux regies du cursus ou style rythme, tres en vogue au xm e siecle, et dont la curie romaine se servait pour tous les documents importants.

Une habitude constante chez ces auteurs de legeiides est de placer au debut de leur travail une preface ou ils protestent solennellement de leur scrupuleux respect pour la verite. Cela ne veut pas dire qu'ils aient fait une enquete personnelle pour verifier la valeur des documents qu'on leur a fournis, mais qu'ils ont suivi tres exactement les indications de ces documents.

Ce souci de reproduction scrupuleuse etait loin d'etre absolu. Le dictator devait donner forme aux elements fournis par ses sources; tres souvent il n'hesitait pas a lacher la bride a son imagination et a transformer le fond.

Pour la premiere legende de saint Francois qu'ecrivit Thomas de Celano nous n'avons pas la documentation qui lui fut fournie. C'etait vraisemblablement le proces de canonisation. II a disparu.

Pour sa seconde legende, au contraire, nous possedons, sinon la totalite, tout au moins une grande partie des documents qu'il devait utiliser, au premier rang desquels se trouvait 1'oeuvre des Trois Compagnons ou de frere Leon.

En voyant la fagon dont frere Thomas a traite les materiaux qu'il mettait en ceuvre, il est aise de constater ses methodes de travail et le genre de confiance qu'il merit e. Les paroles de la mere de saint Frangois, citees tout a 1'heure : Quid de filio meo putatis ? Adhuc erit filius Dei per gratiam, paroles toutes naturelles sur les levres d'une mere defendant son fils coiitre les insinuations des voisines jalouses, deviennent dans Celano une prophetie inspiree a Pica par une revelation divine : Quis putatis iste filius erit ? Multorum, gratia Dei, ftliorum patrem ipsum noveritis affuturum. Elle annonce qu'il sera un jour le pere d'un grand nombre de fils, elle predit la fondation de 1'Ordre des Freres Mineurs. On voit ainsi la liberte avec laquelle, tout en suivant pas a pas ses sources, il les interpretait et les transformait.

Tout cela a ete fait d'une fagon en quelque sorte irreflechie. On se trouve devant un ecrivain decorateur, qui fait la toilette de materiaux inf ormes, ou qui du moins lui paraissaient tels, parce qu'ils n'avaient pas regu 1'eclat emprunte dont les artistes litteraires savent peindre et orner les f aits qu'on les prie de raconter.

Attribuer a un auteur de ce genre des preoccupations liistoriques, c'est se meprendre gravement sur ce qu'il

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entend fournir, c'est demander a un ecrivain du moyen age des idees et des manieres de voir, de sentir et de juger, qui sont en somme tres recentes. Celano eut ete stupefait si on lui avait fait remarquer les contradictions qu'il y a entre les deux portraits qu'il a fournis de saint Francois. Dans les deux circonstances il avait fait son metier de maitre du style.

Vous voudrez bien excuser, j'espere, Mesdames et Messieurs, ces rudiments de critique historique un peu severes, indispensables, m'a-t-il semble, pour caracteriser nettement le genre de verite qu'on peut attendre des legendes hagiographiques. Nous n'aurons, heureusement, pas a y revenir dans les prochaines legons. Qu'il me soit permis, en terminant, de faire remarquer la necessite de definir le terme de legende. Dans notre langage moderne, une legende est un recit qui peut avoir pour point de depart un fait historique, mais qui, ayant fortement frappe 1'imagination des foules, s'est transforme, s'est surcharge de merveilleux, est devenu souvent meconnaissable et n'a plus avec 1'histoire que des points de contact pour ainsi dire imperceptibles.

Au moyen age, ce mot avait un sens tres different.

La legende, c'etait, comme 1' etymologic 1'indique, ce quil faut lire : c'etait le recit de la vie d'un saint qui devait etre lu a son office solennel, c'etait son portrait officiel, peint sous les yeux et la surveillance de 1'autorite ecclesiastique. De la le soin que cette autorite prenait de confier la mission de rediger ces travaux a des professionnels spcciaux. Mais le fait que toute legende etait un document canonique a entraine pour ces documents, d'une part, une exceptionnelle autorite, si Ton se met au point de vue ecclesiastique, d'autre part, certains de-

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fauts importants, si Ton se place au point de vue de la critique historique. La legende de saint Francois par Thomas de Celano est un exemple typique de ce genre d'oeuvres.

Par contre, I'osuvre de frere Leon connue sous le nom de Legende traditionnelle des Trois Compagnons ne devrait pas du tout etre qualifiee de legende, puisqu'elle n'est pas une legende dans le sens actuel de ce mot, et qu'elle ne Test pas non plus dans le sens medieval de legende officielle. Frere Leon, dans sa preface, prit soin de bien marquer ce fait : Per modum legendae non scribimus. Ce n'est pas une legende que nous ecrivons, dit-il. L'humble compagnon et secretaire du saint savait bien qu'il n'avait pas de titres litteraires comparables a ceux de Thomas de Celano. II avait d'autres qualites qui ont fait de lui, pendant sa longue vie, le temoin par excellence de la pensee de son maitre et, devant la critique historique du xx e siecle, 1'incomparable biographe du patriarche de la pauvrete (Decembre 1924) (1).

(1) P. S. avait d'abord adopte la version de Gel., 1, sur les exces juv6uiles de saint Franois. Reprenant, plus tard, 1'etude des textes, il etait reste indecis, tout en inclinant a croire que Thomas de Celano s'etait trop abandonne, a ce propos, a son penchant a la rhetorique oratoire. On voit ici que le grand historien en etait venu, finalement, a recuser tout a fait le temoignage du Celanese sur ce point delicat. (Note de I'editew.)

TROISIEME LEQON

Nous avons vu dans la precedents legon que le recit de frere Thomas de Celano sur la jeunesse de saint Franc,ois ne pent etre accepte qu'avec une prudente reserve. Par eontre, les freres Leon, Ange et Rufin, qui furent pendant longtemps les temoins de sa vie et ses eompagnons de predilection, puis ses heritiers spirituels, et, apres sa mort, les realisateurs de son ideal, nous ont laisse un tableau de cette periode qui s'impose a 1'historien.

Avant de 1'exposer dans toute sa simplicite, une question prealable surgit a laquelle il faut repondre.

Comment s'expliquer 1'acte de Celano, qui a depeint les debuts de la vie de son heros sous des couleurs si defavorables, a fait de lui un debauche, si ces ecarts n'ont rien de reel? De nos jours, une si grande transformation des faits serait impossible. Les temoins protesteraient centre de pareilles entorses a la verite. Au xiu e siecle il en etait un peu autrement. Ce qu'on exigeait d'une legende officielle, ce n' etait pas une exactitude en quelque sorte exterieure et materielle, c' etait, nous 1'avons vu, une perfection de style qui rendit 1'oeuvre digne d'etre offerte en hommage sur 1'autel du nouveau saint, puis d'etre lue et relue, voire meme apprise par coeur d'un bout a 1'autre, copieusement citee par les panegyristes,

digne enfin de devenir la charte de noblesse de 1'innombrable famille religieuse qui avait, a Assise, la garde de la prestigieuse basilique qui se construisait en son honneur, et d'ou partaient inlassablement ses disciples, pour aller propager son esprit jusqu'aux extremites du monde.

II fallait, de plus, que la legende fut edifiante, qu'elle excitat ses lecteurs ou les auditeurs auxquels on la lisait, a se rendre chez le saint, ad limina sancti, suivant 1' expression consaeree, pour solliciter son intercession et venerer ses reliques.

Ces considerations fournissent la reponse a la question posee.

Thomas de Celano, place en face du travail eminemment honorifique dont 1' avait charge Gregoire IX, voulut consacrer a son pere spirituel une ceuvre ecrite de sa meilleure plume. Tout naturellement il songea a ce que nous appellerions aiijourd'hui la litterature de ce genre de sujets, je veux dire aux legendes les plus reputees des saints anterieurs, pour les utiliser.

II connaissait les ecrits de saint Augustin ; il admirait son style, sa maniere, les conseils litteraires dont le celebre eveque les a parsemes. II s'en inspirerait. Ce Pere de 1'Eglise a proclame (1) qu'une des plus brillantes parures du discours est I'antithese, et si ce mot, ajoute-t-il, n'est pas encore passe dans la langue latine, la figure elle-meme, je veux dire 1'opposition on le contraste, n'en fait pas moins l'ornement de cette langue ou plutot de toutes les langues du monde .

Personne n'etait mieux prepare que Thomas de Celano a preter Foreille a un tel enseignement. La contree dont il etait originaire est, en Italic, une des plus tourmentees,

(1) Cit6 de Dieu, livre IX, chap, xvm (Guyau, p. 298, v. 1).

108 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS o'ASSISE

une de celles ou les contrastes sont les plus frappants dans la nature avec ses cimes aux neiges presque eternelles, tandis que les vallees et les cotes etalent <ja et la une vegetation quasi africaine, et ils ne le sont pas moins dans le caractere des habitants, puisque les sentiments les plus violents et les plus contradictoires se succedent chez eux avec une rapidite deconcertante.

Est-ce 1'exemple de saint Augustin qui a conduit Thomas de Celano a ne pas seulement rechercher les antitheses de style, mais a opposer la premiere partie de la vie de saint Frangois a la seconde ? On a le droit de le supposer, non celui de raffirmer. Ce qui est sur, c'est qu'il a decrit la jeunesse de 1'Assisiate un peu comme saint Augustin dans ses Confessions a depeint la sienne, et qu'un certain nombre de ressouvenirs augustiniens y sont evident s.

En procedant ainsi il ne croyait pas seulement faire uii, livre plus interessant et plus beau : il etait persuade qu'il le faisait beaucoup plus edifiant. Sans doute il n'avait pas tort, car l'homme, en general, aime a voir les defauts de ceux qu'on lui presente comme des modeles de saintete, parce qu'il se reconnait dans ces defauts et que leur presence, chez celui qui a atteint les sommets de la saintete, 1'encourage, lui montre qu'il peut esperer, lui aussi, se debarrasser des chaines du peche.

Ce point de vue explique la popularite de Marie-Madeleine et du brigand converti, qui inspira d'ailleurs une des plus belles strophes du Dies irae : Qui Mariam absolvisti et latronem exaudisti.

Des considerations de ce genre ont presque toujours influe sur les hagiographes, de fagon a alterer, a des degres tres divers, la valeur historique de leurs ecrits.

COURS PROFESSE A L'uNIVERSITE DE STRASBOURG 109

En constatant les deformations qui ont pu en resulter, il est necessaire de tenir compte des habitudes litteraires et religieuses de chaque epoque, de toutes les causes qui ont agi sur eux. Leurs apologistes n'ont certes pas raison, lorsqu'ils pretendent en faire des historiens non seulenient fideles en gros, mais precis et exacts meme dans les details; mais leurs detracteurs ont tort s'ils refusent de tenir compte des circonstances attenuantes qui expliquent des tendances facheuses pour la stricte exactitude historique.

II faudrait etre bien nai'f de nos jours pour se fier absolument aux eloges politiques ou academiques. Ceux qui les prononcent sont cependant, en general, de tres honnetes gens qui ont de bonnes raisons pour ne pas dire toujours toute la verite. La valeur historique des legendes officielles est d'un genre analogue.

Dans la question speciale qui nous occupe aujourd'hui, une circonstance attenuante en faveur de Thomas de Celano, c'est que saint Frangois, humble comme sont tous les saints 1'humilite est, sinon la source, tout au moms la compagne de toutes les autres vertus deplora tres vite le temps qu'il avait miserabtement perdu dans sa jeunesse. Quel est 1'homme raisonnable qui n'en fait pas autant, et qui n'experimente pas douloureusement la verite du dicton : Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait?

Dans la vivacite de ses regrets, dans 1' exasperation de ses remords de n' avoir pas travaille plus tot uniquement pour la gloire de Dieu et de 1'Eglise, il trouva des accents si emouvants pour parler de ses peches, que Thomas de Celano, homme au sang chaud, a 1'imaginatioa enfievree il ne faut pas oublier qu'il est tres probablement 1'auteur de la celebre prose des morts : Dies

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irae, dies ilia... ce Meridional pour lequel le mot de peccatum ne pouvait guere signifier que les passions charnelles, s'il assista a quelqu'une de ces conversations intimes ou le Poverello s'efforait de former ses disciples a la contemplation de 1'ideal de pauvrete, a la consecration parfaite a Dieu, a son Christ, a I'Eglise, et ou dans ce but il cherchait a les faire profiter de ses experiences, Thomas de Celano a pu etre amene a ne concevoir d'autre explication a des remords si douloureux qu'un passe plein des pires exces.

Or, il n'en etait rien. La conversion de saint Francois ne doit pas etre rapprochee de celle de saint Augustin. Sa vie a etc d'un seul tenant, si Ton peut dire, elle a etc une marche a 1'etoile, une ascension ininterrompue ou il est monte de clarte en clarte. Des son enfance, on le voit passionnement desireux de devenir quelque chose de grand; mais deja la il s'apergoit tres vite qu'il y a des ordres tres differents de grandeur, et il cherche, avec une . perseverance qui ne se dementira jamais, parmi tous les reves tres divers qui se presentent a lui, quel est celui qui est le plus digne d'etre realise.

Les temoignages de 1'epoque le montrent luttant, mais ce n'est pas contre les basses tentations qu'il lutte; 1'effort qu'il fait est d'un caractere infiniment eleve, il cherche a comprendre les inspirations qui se presentent a lui et a distinguer entre toutes ces voix quelle est surement celle de Dieu. II n'hesitait pas, il savait deja qu'il avait trouve la perle de grand prix, et le disait, mais avec un tact religieux assez rare, meme chez les saints, il sentait 1'absolue necessite d'un immense labeur intime avant de commencer a realiser les idees dont il etait cependant decide a faire desormais 1'ame de sa vie.

N'est-il pas vrai que le jeune homme qui en est a ce point, qui, par dela 1'ideal qu'i! vient d'entrevoir, en. cherche sans cesse un autre, plus eleve, dans la realisation duquel son ame trouvera a la fois la paix et 1'activite parfaites, n'est-il pas vrai que ce jeune homme est deja converti, meme s'il a la modestie de ne pas le savoir ? En tout cas, il est en route et il lui suffit de perseverer dans la meme direction.

Cela veut-il dire que le processus de la conversion de saint Frangois soit superieur a celui de la conversion de saint Augustin et qu'on puisse les opposer 1'un a 1'autre ? Nullement, ce sont deux grands saints et Fra Angelico a eu grandement raison de les placer cote a cote dans ses tableaux du Couronnement de la Vierge. Mais ce qui est permis a un artiste de genie, si on ne peut guere s'empecher de le regretter dans Thomas de Celano, on ne saurait le tolerer chez un critique. II faut qu'il s'efforce de voir 1'originalite concrete de chacun des heros de Fhistoire.

II n'y a done pas eu chez Frangois de crise decisive qui ait coupe sa vie en deux parties, 1'une en pleines tenebres, 1'autre en pleine lumiere. Cela est si vrai, que les historiens n'ont pas encore pu tomber d'accord, je ne dis pas sur la date precise de cet evenement, mais sur le fait qui aurait amene ce changement si important.

On n ? a pas assez songe a aller lui demander a lui-meme la reponse a cette question.

Son Testament est un document fort connu, d'une authenticite indubitable, ou il a donne sur sa vie quelques indications, tres breves il est vrai, mais suffisantes,. semble-t-il, pour se faire une opinion a cet egard.

Cette piece est si venerable, si belle dans sa simplicite

que, si vous le permettez, je vous en lirai les cinq ou six premieres lignes, dans 1'original latin, avant d'aj outer la traduction frangaise.

Dominus ita dedit mihi fratri Francisco incipere facere psenitentiam : quia cum essem in peccatis, nimis mihi videbatur amarum videre leprosos sed ipse Dominus conduxit me inter illos, et fed misericordiam cum illis. Et recedente me ab ipsis, id quod videbatur mihi amarum, conversum fuit mihi in dulcedinem animae et corporis et postea parum steti et exivi de sseculo.

Voici la traduction litterale :

Le Seigneur m'a donne a moi, frere Frangois, de commencer a faire penitence de la fagon suivante : quand j'etais dans les peches, il m'etait tres amer de voir les lepreux. Or, le Seigneur lui-meme me conduisit au milieu d'eux et je leur fis misericorde. Et quand je les quittai, ce qui me paraissait amer devint pour moi plein de douceur spirituelle et physique. Apres cela, j'attendis peu de temps et je quittai le monde,

Tous les mots de ce passage (1) doivent etre scrutes.

(1) Chose etrange, Celano cite tout ee passage et ie fait suivre d'un souvenir de tres bon aloi. II raconte que quand Francois regardait depuis la Cite la plaine d'Ombrie qui s'etendait a ses pieds, si ses yeux rencontraient la leproserie, qui se trouvait la ou est aujourd'hui la ehapelle Sainte-Marie-Madeleme, a 3 kilometres de distance, en droite ligne? il se bouchait les narines avec degout.

Peut-etre le jour viendra-t-il ou, dans I'osuvre de Celano, la critique cherchera a fixer la provenance des diverges couches superposees dans la premiere legende qu'il ecrivit du Patriarche de la Pauvrete.

II suffit d'un coup d'osil sur la seconde pour s'apercevoir qu'elle est formee par la copie souvent presque textuefle de trois documents priacipaux.

La documentation qui lui avait etc fournie pour la l re Vie avait et6 beaucoup plus variee et heterogene; il ne serait peut-etre pas impossible

Franc, ois y resume sa vie, a partir du jour ou il a fait le premier pas sur le chemin de la penitence jusqu'a celui ou il a quitte le monde, c'est-a-dire, ou il est virtuellement entre en religion, en renoncant aux biens paternels. Dans ce style tout simple et qui rappelle un peu celui des enfants, rien n'est dramatise.

C'est a Dieu, duquel precede toute grace excellente et tout don parfait, qu'il rapporte 1'inspiration qui 1'a conduit dans cette voie nouvelle ; mais bien loin de depeindre cette inspiration divine comme une sorte de chemin de Damas, comme une irruption brusque qui

de rechereher d'ores et deja quelques-uns des elements dont elle precede. Le proces de canonisation a ete surement 1'un des documents essentiels, puis les indications donnees de vive voix(?) oupareerit (?) par frere Elie et par Gregoire IX. On peut considerer comme certain que des que Celano eut ete charge de la biographie omcielle, il eut des rapports avec frere Leon, soit que lui-meme les ait entames, soit que frere Leon en ait pris 1'initiative. Celui-ci, quand la verite sur la memoire de son maitre lui paraissait en peril, pouvait tres bien etre indiscret, voirememese laisser entrainer par un zele passionne. Ce qui est sur, c'est que dans 1 Celano on trouve ?a etla des chapitres ou se montrent tout a coup des lignes, des expressions caracteristiques du style de frere Leon.

II suffit ici d'indiquer la question, sans essayer de la traiter. II en est une autre toute voisine et qui s'enchevetre dans celle-ci.

La voici en quelques mots.

La disparition du proces de canonisation de saint Frangois est une perte particulierement deplorable. Elle est d'autant plus etrange que les enquetes avaient ete organisees avec une solennite tout a fait extraordinaire. Ce qui complique beaucoup les efforts que Ton pourrait tenter pour le retrouver, c'est le fait que la disparitionparait remonter f ort loin. Pour expliquer cette disparition, on ne peut pas songer a parler des pillages et des invasions qui ont si souvent, parait-il, ravage les archives et la bibliotheque du Sacro Convento d'Assise. On y trouve encore, Dieu merci, une magnifique collection de documents dont un certain nombre remontent precisement a 1'epoque de la canonisation, titres de propriete, instruments de vente ou d'achat, testaments et pieces de ce genre.

Frere Leon ayant ete necessairement le principal temoin du proces, on est en droit de se demander s'il n'y aurait pas eu tout simplement suppression de ce document pour des raisons auxquelles I'animosite contre frere Leon et son temoignage n'aurait pas ete etrangere.

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aurait bouleverse sa personne et sa vie, ses expressions indiquent au contraire un travail lent, intime, progressif : il rappelle qu'il y eut une periode de sa carriere ou il vecut dans les peches, et il precise, avec un profond sentiment de culpabilite, le vice qui le tenait loin de Dieu et de Faction bonne. Ce vice n'avait aucun rapport avec les passions charnelles, ni avec les sept peches capitaux : c'est un defaut, une grave faiblesse, plutot qu'un vice; pour appeler les choses par leur nom, c'etait une lachete. Comme on le sait, les preux chevaliers regardaient la moindre trace de couardise comme un supreme opprobre. Or Frangois, aspirant chevalier, ne pouvait pas voir les lepreux sans etre saisi d'une indicible terreur.

Tel est 1' obstacle insurmontable qui se dressait entre la chevalerie et lui, comme aussi entre Dieu et lui. La victoire qu'il remporta sur lui a cet egard, ne lui permettait pas seulement d'aspirer a devenir chevalier, elle le jetait dans les bras de Dieu et ouvrait devant son ame, devenue enfin maitresse d'elle-meme, 1'idee d'une chevalerie toute nouvelle, toute spirituelle, tendant a la perfection.

Cette victoire sera suivie de beaucoup d'autres, mais on voit combien ce point de depart est different de celui de saint Augustiii.

Maintenant que le chemin est debarrasse de la discussion des sources, on peut essayer de se faire une idee nette de ce que fut la formation intellectuelle, morale et religieuse du futur saint. La premiere indication offerte a ce sujet par les Trois Compagnons, c'est, nous 1'avons vu, que le fils de Pierre Bernardone, venu au monde en 1' absence de son pere, recut de sa mere, a sa naissance, le nom de Jean. Le pere, a son retour de France, 1'appela

Francois. II y a evidemment, dans cet acte, une idee y une volonte.

E cartons d'abord une toute petite et inoffensive erreur qui se retrouve sous la plume d'une foule d'ecrivains recents. Us ont declare que c'est la premiere fois que ce nom fut employe en Italic, et ils ont parfois tire de ce fait qu'ils declarent surprenant, quand ils ne vont pas jusqu'a y voir une sorte de miracle une foule de considerations, bien peu interessantes au point de vue litteraire et en tout cas denuees de base historique. On trouve, en effet, le nom de Franciscus, des le xn e siecle, en usage dans les diverses provinces d' Italic.

D'autres auteurs ont pense que Pierre Bernardone, en appelant son fils Francois, voulut honorer sa femme qui aurait ete d'origine franchise. C'est une assertion qui se repete encore tous les jours, quoique 1'origine franchise de Pica c'est ainsi que s'appelait la mere de Francois ne se trouve appuyee, jusqu'ici du moins, par aucun commencement de preuve.

D'ailleurs il ne faut pas oublier qu'a Assise meme, a cette epoque, les mots de franciscus ou francescus etaient tres usites comme adjectifs; c'est ainsi que le chemin appele aujourd'hui via Francesco,, qui longe le bas de la colline sur laquelle s'etage la cite, n'a pas rec.u ce nom posterieurement au saint et en son honneur; il s'appelait ainsi, un siecle avant sa naissance, comme le prouvent de vieux parchemins remontant a cette epoque et dernierement retrouves. Le nom de ce chemin vient simplement de ce que la petite cite ombrienne etait situee tout a cote de la grande voie suivie par les pelerins qui, chaque aniiee, au mois de juin, se rendaient en foule de France a Rome, pour gagner les indulgences attachees

a la visite du tombeau des Saints Apotres. C'est pour la meme raison qu'au nord d'Assise, le vieux pont par lequel on traversait le torrent du Tescio s'appelait, et s'appelle encore, ponte del Galli, pont des Gaulois. Tout a cote sont les ruines assez bien conservees de Fhotellerie Santa Croce, ou pouvaient dormir les pelerins trop fatigues pour continuer leur chemin.

Ceux qui ont dit que Pierre Bernardone, par le nom dont il appelait son fils, voulut marquer son desir de 1'elever a la franc, aise, se placent, sans avoir de preuves decisives a foiirnir, sur le terrain de la vraisemblance. On sait, en effet, de la fagon la plus sure, que Frangois parlait tres volontiers la langue franchise, surtout dans les heures les plus lumineuses de sa vie; nos romans de chevalerie furent la nourriture d'une partie de sa jeunesse, enfin il eut a plusieurs reprises 1' occasion de manifester sa predilection pour notre pays. Le centre de sa piete devint bientot le Saint Sacrement ou sacrement de 1'Eucharistie. Et lorsque, en 1216, il se mit a la tete de ses freres pour aller evangeliser les principaux pays de 1'Europe, c ? est la France qu'il choisit pour lui, parce que, dit-il, c'est un pays catholique, et ou le culte de 1'Eucharistie est plus en honneur que dans les autres pays de la chretiente . Francois enfin s'est toujours montre imbu des idees franchises de son temps par le role eminent qu'il a donne a la courtoisie, dans sa vie comme dans son enseignement.

C'est probablement Pierre Bernardone, qui, en parlant a son fils de la generosite des chevaliers, enflamma son imagination et lui montra, dans les largesses et la prodigalite, le signe caracteristique des belles manieres et de la noblesse.

Pour ce qui concerne son instruction, les divers biographes primitifs s'accordent a dire qu'il fut illiteratus ou sine litteris. On se tromperait en traduisant ces expressions par le mot franc, ais illettre : il veut dire simplement que le jeuneFrangois n'alla pas etudier au Studium generale, c'est-a-dire a I'Universite de Bologne, par exemple, ville deja celebre par son ecole de droit, et ou se rendirent deux autres Assisiates, ses futurs disciples, qui jouerent dans la vie de son institut un role preponderant : frere Pierre de Catane et frere Elie. Cette absence d'etudes superieures n'empecha pas Francois d' avoir une culture tout a fait solide et suffisante. Tout petit infantulus, disent les documents (1), il apprit a lire a 1'eglise Saint- Georges, sa paroisse, eglise qui subsiste encore (2).

Aurait-il passe de la sous la direction du futur frere Elie ? Rien ne nous permet de 1'affirmer ou de le nier. Ce qui est bien etabli, c'est, d'une part, qu'a une certaine epoque, celui qui devait devenir plus tard son successeur comme general de 1'Ordre, enseigna aux enfants d'Assise a lire le psautier, et surtout, sans doute, a le chanter, et que, d'autre part, le psautier joua dans la vie du saint un role primordial.

Cette premiere education orienta la pensee de 1' enfant sans cesse vers la piete et la religion. Celle-ci etait alors la grande, et il faut aj outer merveilleuse, inspiratrice. L'immense panorama ombrien qui, pendant la plus grande partie de son existence, fut le cadre de sa pensee et de son activite, etait alors bien plus qu'aujourd'hui essentiellement mystique. De nombreux monu-

(1) Cel. 23.

(2) Encastr6e dans les batiments de la'basilique et du monastere de Sainte-Claire.

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merits romains rappelaient de tous cotes les faux dieux, les persecutions imperiales dont le souvenir etait encore tres vivant a cette epoque, les glorieux martyrs qui avaient assure le triomphe de la foi chretienne. Grace aux jongleurs qui allaient, de cite en cite, chanter les heroi'ques prouesses des saints protecteurs de chacune d'elles, 1' atmosphere etait impregnee de sentiments nobles et heroi'ques; dans toutes les directions les meres faisaient voir, de leurs terrasses d'Assise, a leurs enfants, des ermitages qui avaient ete habites a travers les siecles par d'humbles personnages, morts en odeur de saintete. La venerable tradition, qui subsist e encore pour les vrais Assisiates, de gravir chaque annee le mont Subasio, et de passer la-haut, sur le sommet, toute la|journee de la fete de 1' Ascension, existait deja. Et peut-etre avait-elle son origine perdue dans les tenebres des siecles pai'ens.

Mais le tact intelligent du peuple ombrien avait su lui donner une signification nouvelle et singulierement bienfaisante, pour Tame et pour le corps, pourrait-on dire, en employant une expression frequente sur les levres de Frangois.

Tout le rythme de la vie etait non seulement base sur le calendrier chretien, mais inspire par lui.

Chateaubriand, dans son Genie du Christianisme, a utilise cette idee, mais il est bien loin d'en avoir saisi toute la verit6; il Fa exploitee litterairement, il n'a pas su en voir, ni surtout en eprouver, la puissance et 1'efficacite religieuses sur Fame populaire.

Avec son temperament poetique d'une exquise sensibilite, Frangois fut tres vite saisi et entraine par les divers cycles de fetes qui venaient, saison apres saison, exalter ses sentiments les plus profonds; mais fils de banquier,

tres desireux de gagner de F argent, pour jouer de mieux en mieux son role de futur chevalier, il sentait le besoin de ne pas etre dupe d'idees vagues sans consequence pratique ou de projets qui I'enthousiasmaient, mais restaient sans lendemain.

II lui parut qu'il etait la victime d'une sorte de mirage, que ses elans vers 1'ideal etaient sans consistance, qu'il ne savait pas les incarner dans des actes et les realiser.

En reflechissant aux largesses qu'il faisait a tort et a travers, en en considerant les resultats, il s'apergut que ces resultats etaient tres mediocres, qu'en voulant faire plaisir a des amis, il leur rendait parf ois de tres mauvais services, et qu'en raisant un heureux momentane, il faisait encore plus surement un grand nombre de jaloux immediats. L'argent, qu'il avait regarde d'abord comme un moyen de se faire des amis, perdait lentement cette vertu a ses yeux.

Bien loin de se laisser aller au decouragement, il continua a regarder en lui et autour de lui, a reflechir sur la vanite de s.es largesses. Leur sterilite leur venait-elle de ce qui etait donne ou de celui qui donnait? Et, ainsi, il arriva a comprendre que le seul don efficace, qu'il s'agisse de Dieu ou des hommes, c'est le don de soi-meme, et que sans celui-la, tous les autres sont vains.

Un des facteurs essentiels de son developpement intellectuel et moral fut evidemment ce qu'il entendait raconter a son pere. Celui-ci, oblige souvent, pour ses affaires, d'entreprendre de longs voyages, rapportait de chacune de ces absences des provisions de nouvelles. Les routes qu'il suivait etaient celles des pelerinages et, par consequent, des nouvelles religieuses et aussi antireligieuses.

Les mercatores, a la fois marchands et banquiers d'alors, maitres du commerce de la laine et de Findustrie des draps, furent, pendant plusieurs siecles, les veritables colporteurs de 1'heresie. Le fils de Pierre Bernardone eut ainsi connaissance de tous les mouvements qui pendant sa jeunesse troublerent la Lombardie et surtout Milan, sa metropole, tout le Languedoc et meme diverses villes du nord de la France. II semble que la plupart des historiens actuels n'aient pas assez tenu compte de 1'importance que ces renseignements ont eue pour lui. Peutetre trouvera-t-on un jour des documents prouvant que le futur reformateur a fort bien connu tous les dangers qui menac,aient de son temps 1'orthodoxie catholique. II semble tout a fait impossible que, dans la situation ou il etait, il ait pu ignorer ce qui se passait. Si done 1'heresie a passe pres de lui, sans le troubler le moins du monde, on est amene a penser que son pere et sa mere n'avaient pas ete entames davantage, et que leur fils, tres vite, s'etait rendu compte du danger terrible que constituaient ces mouvements, non seulement pour 1'Eglise, mais aussi pour la morale et la civilisation.

II n'est pas possible ici d'entrer dans une etude meticuleuse de 1'influence qu'ont pu avoir les Humilies de Milan sur la pensee de Francois quand il etait jeune, et un peu plus tard, sur la fagon dont il organisa les trois Ordres qu'il avait crees. Qu'il suffise de dire, pour le moment, que les Humilies etaient une puissante association a la fois religieuse, commerciale et industrielle, fondee versla fin du xn e siecle, composee de trois branches: d'un cote, celle des freres ouvriers qui travaillaient la laine et fabriquaient des draps; de 1'autre, des sceurs ouvrieres qui parachevaient laines et draps, et au-dessus

d'eux et d'elles, un groupe de religieux pretres charges de la direction generale des maisons.

Pierre Bernardone etait naturellement tres au courant de tout ce qui se passait dans ce milieu a Milan, et on comprend tres bien que Franc, ois ait profite a diverses reprises des experiences faites par la puissante association milanaise. On peut se demander si son pere, frappe par la forte organisation des Humilies, qui tres vite avaient implant e leurs ateliers dans les principales cites lombardes, ne les aurait pas proposes a son fils comme des modeles a imiter.

Mais si Franc, ois etait un tres bon commergant, il etait, des lors, bien plus chevalier encore. II restait pres de ses parents, les aidait de son mieux, mais son cceur n' etait decidement plus aux preoccupations materielles. C'est vers cette epoque, sa vingtieme annee, que ses ambitions prirent une autre allure. Auparavant il parlait volontiers a tout venant. Tout a coup il devint reserve, embarrasse; il n'avait pas a rougir de ce qui se passait en lui, mais il ne trouvait pas les mots pour 1'exprimer. II se sentait arrete par une sorte de pudeur instinctive. Si lui-meme ne comprenait pas son etat d'ame, comment d'autres auraient-ils pu le comprendre ?

C' etait un tourment d'amour, il le savait bien, qui, tout a la fois, le torturait et le ravissait. Puis, quand il se refugiait dans le silence et la solitude pour tacher d'y trouver un peu de detente et de force, il s'etonnait que son emotion put etre si forte, alors qu'il ne distinguait pas clairement encore 1'objet de son amour, ni le but inconnu vers lequel son etre tout entier se hatait d'un elan si doux et si mysterieux. En realite, son ame avait

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ete conquise, peu a peu, et sans qu'il s'en doutat, par la foi la plus elevee.

Ici, il faut ouvrir une parenthese : on parle beaucoup de nos jours, du drame liturgique au moyen age. On a raison; mais on en parle surtout au point de vue litteraire, artistique ou philologique ; on ne pense pas a 1'etudier au point de vue religieux et a constater la distance bien grande qu'il revele entre la piete de ces temps-la et la notre. La difference n'est malheureusement pas en notre faveur. Nous protestants, en particulier, nous croyons facilement aux tenebres du moyen age, et nous nous persuadons volontiers, qu'a cette epoque, la vie religieuse n'etait guere nourrie que par des rites, des formes et des observances. Du fait que la Bible n'etait pas alors entre toutes les mains, nous concluons qu'elle n'avait aucun role dans la vie des fideles. C'est une grande erreur. Une etude serieuse de cette question aboutirait, je pense, a la conclusion que nos ancetres du xm e siecle, a Strasbourg, Reims, Amiens, Paris, Chartres et dans des centaines de cites grandes ou petites ou s'elevaient des cathedrales ou des abbayes, avaient une connaissance de la Bible plus complete, plus vivante, plus efficace que les lai'ques protestants d'aujourd'hui dans les memes pays.

Comment cela? C'est que si le petit peuple ne voyait pas souvent la Bible comme livre, il pouvait sans cesse contempler les personnages de la Bible, distribues en corteges sur toutes les parties de sa cathedrale. Parmi eux il lie connaissait pas seulement les principaux, les seigneurs du logis, qu'on allait saluer les premiers, lorsqu'on venait aux offices, et qu'on ne quittait pas, en sortant, sans leur avoir donne un regard de remer-

clement et de respect, en retour de la benediction regue, il connaissait aussi ies autres, meme ceux des groupes des voussures que 1'ceil distinguait difficilement; il savait 1'histoire de tous, la raison pour laquelle ils se trouvaient a telle ou telle place et non ailleurs, le role qu'ils avaient dans cette grande symphonie mystique, ou plutot, pour employer F expression italienne, dans cette divine comedie que constituaient alors Ies cathedrales.

Mais la cathedrale n' etait pas seulement une Bible vivante, elle etait aussi une histoire de 1'Eglise avec ses theories de saints et de saintes, dont la legende etait dans toutes Ies memoires; elle etait meme une sorte de faculte de theologie, en tout cas une encyclopedic religieuse, sculptee sur Ies murailles de Fedifice, ses tourelles, ses contreforts, voire meme sur ses gargouilles. Tout Fenseignement de 1'Eglise etait la, dans ce qu'il a de plus emouvant pour le coeur et de plus reconfortant pour la conscience. La morale et la philosophic y etaient aussi avec Ies vices et Ies vertus, Ies chceurs des anges, Ies betes mysterieuses.

De beaucoup de ces statues et de ces bas-reliefs, le sens n'est plus connu que d'un petit nombre de specialistes et d'archeologues. Au moyen age c'etait une Bible parlante et populaire. Tout le monde en savait si bien le sens qu'on ne pouvait pas s'imaginer que ce sens ne restat pas dans la memoir e des peuples. Or, voici que certaines des allegories mystiques de nos cathedrales sont devenues des hieroglyphes moins deehiffrables que celles de 1'Egypte.

L'Eglise est-il besoin de le rappeler? ne s' etait pas bornee a faire connaitre la Bible par ses statues, ses

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fresques et ses vitraux, a la messe paroissiale de chaque dimanche et de chaque fete, elle faisait lire solennellement par le pretre deux fragments dits 1'epitre et 1'evangile, qui donnaient a chacun de ces offices son caractere personnel et original. Ainsi etait realisee la variete dans I'harmonie, mais la vie y etait aussi, car les jours des fetes principales, a la simple lecture ou au chant des textes on ajoutait une veritable representation, ou les scenes bibliques etaient litteralement jouees, non seulement pour la plus grande joie des assistants, mais pour leur edification.

Tout cela, vous le saviez, mais il etait bon de le rap- ; peler parce que c'est ainsi que Franc, ois a d'abord aborde la Bible et 1'Evangile. Get enseignement etait si bien fait pour repondre a sa poursuite opiniatre du mieux, qu'il embrassa cette vie de 1'Eglise avec une joie et une passion profondes. C'etait ce qu'il cherchait, c'etait ce qu'il lui fallait. La liturgie journaliere de 1'Eglise ne fut plus pour lui desormais quelque chose se passant en dehors de lui, c'etait I'enseignement de la mere eternelle du genre humain, venant non seulement faire appel a toutes ses energies intellectuelles, pour qu'il s'efforgat de comprendre ses instructions, mais aussi a ses energies morales et meme physiques pour que de simple spectateur il devint acteur, pour qu'il se fit son collaborateur enthousiaste et devoue jusqu'a 1'immolation.

Tout cela s'etait passe lentement, sans bruit, sans secousse. Frangois se croyait encore le meme et pourtant il etait profondement change.

Aux qualites de gaiete, de courage, de fougue, de franchise qui lui etaient naturelles, il en ajoutait maintenant une autre, qui devait donner plus tard a son genre de

saint ete un caractere tout a fait original et lui permettre de rendre a 1'Eglise des services qu'aucun autre saint ne lui a rendus : je veux parler du loyalisme.

C'etait une vertu bien coniiue des chevaliers et c'est d'eux que Francois 1'avait apprise, mais chez eux elle s'adressait surtout a la Dame, au Suzerain ou au Roi. Franc, ois trouva que cela ne suffisait pas, et son loyalisme voulut englober tout le domaine de 1'ideal, et qu'avant d'aller a des creatures, il montat d'abord vers le Createur pour en redescendre purifie, fortifie, a la fois invulnerable et tout-puissant.

Par ce progres a peine sensible, mais qui le mettait a la tete des aspirations les plus elevees de*son temps, Frangois a trouve les accents mysterieux qui ont fait tressaillir de joie les veilleurs d'alors qui sondaient 1' horizon.

C'est le loyalisme de Francois, associe a une incomparable simplicite de pensee et de parole, qui revela au pape Innocent III ce qu'etait 1'homme sans apparence, vilis et despectus, debout devant lui ; c'est aussi le meme loyalisme qui fit bondir le cceur des elites et des peuples de 1'Europe a 1'oui'e de la predication de 1'Assisiate.

En resume, la personnalite de Frangois avait ete surexcitee par les legitimes ambitions de ses parents, decides a ne rien menager pour qu'il leur fit honneur. Arrive au seuil de 1'adolescence, il pensa d'abord que 1'essentiel pour devenir chevalier etait d'avoir les allures elegantes de cette aristocratic, mais tres vite il epura cette notion enfantine et s'efforQa de penser en chevalier; un nouveau pas Famena a vouloir surtout agir en chevalier. A partir de ce moment il a conquis son caractere propre, celui qui lui confere une physionomie

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unique, non seulement parmi les autres saints, mais aussi dans 1'histoire. II sera desormais chevalier par la courtoisie et par une notion de 1'honneur de Dieu et du loyalisme envers 1'Eglise qui ont ete les ferments de la reforme religieuse du xni e siecle.

Maintenant que les grandes lignes de son developpement ont ete fixees, il sera possible d'aborder de plus pres les episodes les plus marquants de sa jeunesse (9 Janvier 1925).

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