QUATRIEME LECON
II est necessaire de consacrer ici quelques instants a 1'examen d'une difficulte critique qui s'est, depuis longtemps sans doute, imposee a vos reflexions, celle qu'on pourrait appeler la question des lieux communs et despasse-partout dans les recueils hagiographiques.
On ne peut guere parcourir quelques vies de saints, par exemple le fameux recueil de Jacques de Voragine fort connu sous le nom de Legende doree, sans etre frappe par les recits qui se repetent, sous une forme a peu pres identique, a quelques pages de distance. Prenons deux exemples elementaires : Fra Angelico, sur la predelle d'un de ses tableaux, a peint la vision dans laquelle le pape Innocent III contemple la basilique de Saint-Jean de Latran secouee par un tremblement de terre, tombant en ruine, soutenue par les efforts d'un petit homme dans lequel il reconnut le Poverello d'Assise. Et le meme artiste, sur la predelle d'un autre tableau, a represente la meme scene, avec la seule difference qu'a saint Francois il a substitue saint Dominique, le fondateur de 1'Ordre des Freres Precheurs. En cela il ne faisait qu' interpreter ce qu'il avait trouve dans la legende de 1'un et de 1' autre saint. Dans ce cas special, 1' explication de la repetition est des plus simples. Les Trois Compagnons
ont, en 1246, raconte la vision d' Innocent III concernant saint Frangois, et leur narration fut reprise par Thomas de Celano en 1247, dans sa seeonde legende.
Puis, quand frere Humbert de Romans fut appelea rediger la legende de saint Dominique, il trouva que cet episode ferait tres bien dans cette O3uvre et il 1'y intercala, en substituant le nom de Dominique a celui de Frangois. Des scrupules ne pouvaient guere lui venir a 1' esprit : la rivalite des deux Ordres, a cette epoque, etait tres vive. Humbert voulait la transformer, non sans raison, en amitie et en collaboration. Le meilleur moyen pour y parvenir n'etait-il pas de mettre les deux saints sur le meme plan, d'en faire deux freres jumeaux ayant entre eux une ressemblance frappante ? Leur mission dans 1'Eglise avait ete identique, done les prodiges accomplis par Dieu en leur faveur avaient du etre pareils. Par consequent, pour la vision que le pape avait eue sur saint Frangois, il avait du en avoir une pareille a propos de saint Dominique. Des raisonnements logiques de ce genre sont a la base de la dogmatique traditionnelle, ils ont tou jours tendu a penetrer aussi sur le terrain de I'histoire et a substituer des considerations accommodatrices, suivant 1' expression habituelle du jargon theologique, a 1' observation des faits et aux preoccupations historiques.
Un emprunt du meme genre a ete fait a la legende de saint Frangois par Fauteur des Actus sancti Francisci et sociorum efus, original latin du celebre livre des Fioretti. Une des pages les plus populaires de ce recueil est celle ou est raconte le sermon qu'il fit aux oiseaux sur le chemin de Bevagna.
L'auteur des Actus a utilise cet episode a la gloire de
COURS PROFESSE A L'uNIVERSITE DE STRASBOURG 129
saint Antoine de Padoue et pour rendre Fhistoire plus extraordinaire et miraculeuse, il a montre celui-ci prechant non pas a des oiseaux, mais a des poissons, ce qui est, evidemment, beaucoup plus merveilleux.
Les deux cas qui viennent d'etre indiques sont parmi les plus simples, il n'est besoin que d'un petit effort pour retrouver le modele original et conclure a 1' absence de toute verite historique dans la copie. Celle-ci n'a etc inspiree que par une preoccupation de piete mal entendue et plutot encore par des habitudes litteraires.
Mais il y a beaucoup d'exemples ou les repetitions, les imitations et les copies ne concernent pas seulement des episodes isoles, mais tout un ensemble, toute une vie.
Si, par exemple, on lit celle de saint Antoine abbe, par saint Athanase, et ensuite celles d'un grand nombre d'ermites du moyen age, on s'apergoit tres vite que le cadre de ces dernieres parait avoir ete emprunte a la vie du celebre anachorete de la Thebai'de.
Faut-il en conclure que ces vies ou legendes d'obscurs ermites locaux pour lesquels les biographies ne fournissent a peu pres aucun trait original et ne savent guere, en dehors du lieu ou se trouvent leurs reliques, attribuer a ces saints presque anonymes que des actes ou des paroles d'une fatigante banalite; faut-il en conclure que ces documents si denues d'originalite ne correspondent a aucune existence reelle, qu'ils ont ete fabriques par des malheureux qui savaient tenir une plume et n'avaientpas d'autre moyen de gagner leur miserable vie? Qu'il ait pu en etre ainsi quelquefois, cela n'est guere douteux; mais on se tromperait gravement, si on generalisait d'une facon trop native, et si on arrivait a poser comme
une sorte de regie que tout fait qui, dans une legende de saint, parait avoir une parente evidente avec un recit d'une legende anterieure, doit etre repute avoir ete copie par Fauteur de la legende et, par consequent, n' avoir aucune base historique.
La logique a entraine certains critiques a arriver a ces jugements extremes, mais la logique est en histoire une conseillere dangereuse. Les faits suivent rarement les voies que leur trace la logique en apparence la plus incontestable.
Devant des recits repetes en termes presque identiques dans des legendes diverses, le sens critique doit etre en eveil et entreprendre une enquete patiente pour determiner qui a copie. Est-ce bien le biographe? Si c'est lui, le fait qu'il raconte est sans valeur. Mais est-ce fatalement lui? Le saint dont il a ecrit l'histoire n'a-t-il pas pu luimeme copier? N'a-t-il pas pu reproduire dans sa vie un trait historique qui a eu sur lui une influence inspiratrice ? Les ermites de tous les siecles chretiens, par exemple, n'ont-ils pas lu et relu la vie d'Antoine du Desert dans le but de la vivre et de la recommencer? Rien n'est done plus naturel que de retrouver les pensees, les actes et les gestes du maitre de la vie religieuse repetes a travers les ages par ceux qui regardent comme leur devoir essentiel de les suivre et de les imiter.
Si Ton veut compreiidre la vie des representants du christianisme, il faut partir du fait qu'ils ont voulu avant tout etre des imitateurs du chef de 1'Eglise. Puis, comme la perfection de sa vie risque de decourager de pauvres humains, ils ont songe a porter les regards sur des personnalites plus voisines d'eux, sur ses disciples et sur les saints. Mais qu'il s'agisse du Christ ou des saints, on peut
dire que la vie ehretieime est essentiellement une imitation. Soyez mes imitateurs, comme je le suis aussi du Christ (1) , a dit saint Paul, et Pierre lui fait echo : L'appel qui vous a ete adresse consiste en ceci que le Christ a souffert pour vous, vous laissant un exemple aim que vous suiviez ses traces (2). Saint Augustin exprime la meme idee : Ne laissons pas echapper la promission par laquelle Dieu nous a choisis pour devenir conformes a l'image de son fils (3).
Enfin, la legende de sainte Paule, la dame romaine qui avait suivi saint Jerome en Palestine, aim de lire les livres saints sur les lieux memes ou s'etait deroulee la vie du Seigneur, nous la montre cherchant a trouver le Christ dans les divers saints qu'elle rencontrait ou dont elle lisait 1'histoire.
De la enfin les mots Imitator Christi Franciscus qui reviennent comme un leitmotiv dans toutes les pages des diverses legendes de saint Francois (4).
Faute d' avoir tenu compte de ce fait, des savants eminents sont tombes dans de tres regrettables erreurs qui ont enleve a des travaux, par ailleurs interessants et meritoires, 1'influence et 1'autorite qu'ils auraient pu avoir.
Je n'en citerai qu'un exemple, mais qui est bien caracteristique et suffit a montrer cornbien, en critique historique, il faut se garder de pousser trop loin des raisonne^ ments bases sur des principes bien etablis.
(1) I Cor., xi, 1.
(2) S. Pet., 2, 21.
(3) V. dossier Imitation X*.
(4) Spec. Peri. 73, 1 ; 1 Gel., 84, 1.
Sur 1'imitation des saints par Frangois, voir Spec. Perf. 20, 110; i Gel., 92, 7; 2 Gel., 2.
II y a une vingtaine d'annees, unprofesseur de 1'Universite de Padoue, aujourd'hui senateur, M. Nino Tamassia, publia un petit volume de critique franciscaiue qui eut tout de suite un grand retentissement.
Les eleves du Maitre envoy aient aux journaux des articles enthousiastes, tandis que d'autres amis annoncaient que ce travail allait consacrer une nouvelle methode critique. En realite, il etait de nature a eveiller la curiosite des Franciscanisants, mais ses conclusions raides, cassantes, exposees sur un ton de polemique einglante centre ceux qui 1'avaient precede dans la carriere, amenerent ceux qui auraient ete les plus qualifies pour mettre en relief la valeur scientifique de ce livre, a garder le silence ou a ne le mentionner qu'avec une extreme severite.
L' importance de cet essai git dans le fait que son auteur a ete tres frappe de nombreux recits de la premiere vie de saint Frangois par Thomas de Celano qui se trouvent dans des legendes anterieures. Puis il compara sommairement cette ceuvre de Thomas de Celano aux autres biographies que nous avons du Poverello, ne retint qu'elle, eliminant toutes les autres comme denuees de valeur historique.
Ainsi debarrasse des documents de 1'ecole de frere Leon, il institua un examen tres bien conduit et fait avec soin de 1'ceuvre de Celano. II n'eut aucune peine a montrer qu'une foule de pages de celle-ci ont de singulieres affinites avec les legendes anterieures. Malheureusement, 1'idee ne lui vint pas que saint Frangois lui-meme avait tres bien pu s'inspirer d'exemples anterieurs a lui et que si Celano a pu attribuer a son heros des actes glanes dans la vie de saints anterieurs, il n'en a pas ete toujours necessairement ainsi.
Dans la joie d' avoir trouve une methode nouvelle elle ne 1'etait pas autant qu'il le croyait ce savant 1'appliquait trop uniformement et il finissait par arriver a des consequences, logiques sans doute. mais dont 1'exageration aurait du lui sauter aux yeux. Si saint Francois n'a qu'un seul biographe, Thomas de Celano, et si cette biographie, quand on la critique avec uh soin minutieux, n'est plus composee que de recits etrangers a la vie du Poverello, c'est qu'elle est un document litteraire ne correspondant a rien de vrai dans 1' existence du saint, et on est bien force de conclure que celui-ci n'a guere existe. Et M. Tamassia laisse ses lecteurs devant un probleme dont il ne parait pas avoir apergu 1'amere ironie. Mais si saint Frangois n'a en somme jamais existe ou si ce qu'on croit savoir de sa vie n'est qu'une banale compilation sans contact avec la realite, comment expliquer la renovation religieuse dont il a ete le createur, qui s'est propagee d'Assise dans tousles pays de 1'Europe avec un enthousiasme qui n'a pas eu d' equivalent dans 1'histoire et sur lequel nous sommes renseignes par des temoins nombreux et dont tous les renseignements peuvent etre controles?
A cause de ces exagerations, ce livre a tout de suite dec.u les lecteurs qui auraient pu lui etre le plus sympathiques, et c'est grand dommage, car presente avec moins d'intransigeance, il aurait pu orienter certains chercheurs vers 1' etude comparative de certaines categories de legendes, etude qui aurait pu devenir feconde.
A voir le deplorable echec de cet effort critique, on pourrait etre tente de considerer les travaux hagiographiques comme un champ d' etudes a la fois vain et perfide, remue avec plus de zele que la plupart des autres
departements de 1'histoire depuis bien des siecles et sur lequel le progres serait d'une desesperante lenteur, si toutefois on pent pretendre qu'il y ait le rnoindre progres.
Cette vue decourageante est completement erroiiee. S'il est vrai que pendant fort longtemps la critique hagiographique est restee completement stationnaire, il faut constater que, depuis cinquante aiis, sous 1'impulsion de savants tels que Mgr Louis Duchesne, directeur de 1'Ecole franchise de Rome, le professeur Ernest Lucius de Strasbourg, mon inoubliable predecesseur dans cette chaire, et surtout, dans ces dernieres annees, sous celle du R. P. Hippolyte Delehaye, president de la Societe des Bollandistes, elle a rattrape le temps perdu et tend a devenir, si ce n'est deja fait, la partie de 1'histoire pour laquelle la critique a le mieux pris conscience tout a la fois de ses droits et de ses devoirs.
A ces progres, 1'histoire de saint Francois contribuera pour une large part, a cause de sa documentation excep tionnellement riche.
Peut-etre, sera-t-on tout d'abord amene a se demander s'il est possible de se faire une idee claire et objective de la notion qu'avaient les hagiographes de leur tache?
A cette question on peut repondre amrmativement. Le oui peut meme etre tout a fait categorique, si on a la precaution de restreindre la question a une periode qui ne soit pas trop longue. On est arrive a ce point qu'on peut en quelque sorte entrer dans la chambre ou ont travaille les auteurs des principales legendes, savoir les manuscrits qui etaient poses sur leur table ou eparpilles autour d'eux, on peut les surprendre en plein travail et se rendre compte des idees qui guidaient leur plume aussi
bien, si ce n'est mieux, que s'ils vivaient de notre temps.
Cela est vrai, par exemple, de la plus celebre des legendes de saint Francois, celle qui fut redigee entre 1260 et 1266, par frere Bonaventure de Bagnorea, a ce moment cinquieme successeur du fondateur de 1'Ordre des Freres Mineurs, futur cardinal, futur saint et docteur de 1'Eglise.
On raconte qu'un jour Thomas d'Aquin alia le voir. II le trouva si absorbe dans son travail de composition qu'il n'eiTteiidit pas la porte s'ouvrir. Thomas d'Aquin la referma tout doucement et, se retirant avec les Franciscains qui 1'avaient conduit jusqu'au general, il leur dit : Sinamus sanctum de sancto scribere. Laissons un saint continuer a ecrire 1'histoire d'un autre saint.
Quoi qu'il en soit de cet episode, saint Bonaventure a ete une des figures dominantes du milieu du xm e siecle. II est possible de scruter avec la plus gran.de rigueur son attitude comme hagiographe. Dans ce cas particulier, la documentation est telle que 1'examen prend 1' aspect d'une observation presentant une securite voisine de celle qu'on obtient dans les sciences experimentales. En se livrant a cette etude qui a ete faite en gros, mais non avec toute 1'ampleur necessaire, on arriverait a connaitre et a juger Fhagiographie de cette epoque dans son representant le plus eminent.
II y aurait la un splendide sujet de these de doctorat es lettres ou ce qu'il y a de f atalement un peu morne dans 1' erudition pure serait a chaque instant vivifie par des constatations de la psychologic et de la critique historique la plus delicate et la plus interessante.
Le texte de sa legende de saint Frangois a ete public avec un soin critique irreprochable par les Peres du College de Quaracchi et, d'autre part, le texte des docu-
136 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS D'ASSISE
ments qui lui ont servi de sources existe aussi dans des editions sinon parfaites, du moins tout a fait suffisantes au point de vue de 1'exactitude.
Pour penetrer Fame de Bonaventure pendant qu'il executait ce travail, il est done necessaire et suffisant de constater, page apres page, les remaniements qu'il fait subir aux recits qu'il insere dans sa legende. Les sources ecrites qu'il avait sous les yeux remplagaient pour lui la realite des faits qu'il n'avait pas connus, mais en constatant les remaniements qu'il inflige a sa documentation, on voit ceux qu'il aurait infliges aux faits s'il en avait ete le temoin direct.
Maintenant que nous avons indique quelques-uns des ecueils a eviter dans notre voyage, en particulier ceux que presentent les lieux communs hagiographiques, vous sentez, je 1'espere du moins, le terrain devenir plus solide sous nos pas, puisque vous distinguez la via media a suivre entre les deux extremes de la credulite sans bornes et d'un scepticisme qui ne resiste pas aux constatations de 1'elementaire bon sens.
Nous pourrons done reprendre le fil de 1'histoire de saint Frangois.
Les environs de sa vingtieme annee furent marques par un evenement qui lui fournit 1' occasion de montrer son courage civique et son devouement a la liberte de sa petite patrie. La cite de Perouse, dont la silhouette se profile encore aujourd'hui a I'horizon comme une superbe afErmation dominatrice, s'etait entendue avec quelques seigneurs du comte d'Assise pour soumettre 1'humble cite a son pouvoir.
Une pareille felonie excita 1'indignation du ,jeune marchand, qui se joignit a la troupe des defenseurs de la
petite commune. Us rencontrerent 1'ennemi a Ponte San Giovanni, au pied de la colline au sommet de laquelle se dresse Perouse. Ce fut la deroute. Le pauvre Frangois fut fait prisonnier. La captivite fut longue, elle dura toute une annee, mais comme il avait des allures de grand seigneur on le placa avec les prisonniers appartenant a la noblesse. Dans ce nouveau milieu, il fit la stupefaction de ses compagnons. Au lieu de se plaindre sans cesse, comme les autres, de son triste sort, il les encourageait, les egayait, se montrait courtois a 1'egard de tous, et quand on lui demandait la raison de son expansion et de sa gaiete, il repondait : Comment serais- je triste, puisque le jour viendra ou je serai adore par le monde entier? Parole qui nous a ete conservee dans toute sa simplicite par les Trois Compagnons (1), et que les legendes posterieures ont gatee, en voulant lui donner le sens d'une prophetic precise, comme si, a ce moment, Frangois avait annonce toute sa carriere de saintete et sa canonisation (2).
Le souvenir des Trois Compagnons est tout naturel dans la bouche d'un jeune homme qui, sans voir encore nettement ou il allait, s'etait deja promis a lui-meme de vouer sa vie a la cause qu'il trouverait la plus digne d'etre servie, et le temoin interieur auquel il avait fait cette promesse lui avait donne 1' assurance que cette immolation serait payee par 1'indicible reconnaissance de ceux pour lesquels il se sacrifierait.
Celano raconte que, revenu a Assise apres la paix,
(1) 3 Soc. 4, II, 4: Quid putatis de me? Adhuc adorabor per totum mundum.
(2) 2 Gel. 1: In quo exultare me credistis? Meditatio alia subest : Adhuc sanctus adorabor per sseculum totum.
138 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANgOIS D'ASSISE
il y fut gravement malade a la suite des exces auxquels il se serait de nouveau abandonne. Par centre, les Trois Compagnons ne disent rien de cette maladie, et sans doute ont-ils du avoir de bonnes raisons pour cela, puisqu'ils avaient le texte de Celano sous les yeux. Ce sont les preoccupations litteraires qui ont amene celui-ci a dramatiser ici encore la realite. Nous avons vu ce qu'il fallait en penser dans la precedente lec,on.
La captivite de Perouse avait evidemment muri Franc,ois, et lui avait permis de faire bien des experiences qui devaient ne pas etre sans profit. II sentait s'approcher le moment ou la compagnie de ses anciens amis ne lui suffirait plus. Mais cette fois, comme pendant tout le reste de sa vie, il ne cherche pas a brusquer la situation. II sent le besoin de reconnaitre bien longtemps d'avance les routes ou ils'engagera. Peut-etre est-ce un peula prudence qui lui dicte cette conduite? C'estsurtout 1'instinct du bon ouvrier desireux de faire une ceuvre parfaite. Le besoin de perfection le tourmenta depuis 1'enfance jusqu'a la fin et il inocula a une partie de ses disciples cette sainte et dangereuse maladie qui explique les crises par lesquelles a passe son Ordre a travers les ages.
Deux ou trois annees se passerent ainsi, lorsque tout a coup se repandit dans la petite cite la nouvelle qu'un seigneur du pays s'appretait a quitter la contree pour aller se mettre au service d'une des troupes qui guerroyaient dans les Pouilles. II recrutait done des aides pour se rendre avec eux dans le sud de la Peninsule et leur promettait monts et merveilles. II fit probablement miroiter aux yeux de Francois la possibilite de devenir tres rapidement chevalier et peut-etre aussi la gloire de servir une grande et noble cause.
Malheureusement, nous ne savons rien sur ce condottiere, si toutefois ce mot n'est pas trop solennel pour designer un baron ou un comte quelconque qui pouvait partir a la tete de quelque cinquantaine de fantassins et de la moitie moins de cavaliers. Ge qui est sur, c'est que Francois s'enthousiasma, se fit faire des costumes superbes, beaucoup plus beaux que ceux de son chef; mais une fois muni de ce bel equipage, il sentit 1'embarras que creait cette situation et fit cadeau de son beau costume a celui sous les ordres duquel il allait servir (1).
La nuit suivante, il fut recompense de sa bonne action par un songe qui exalta encore son imagination. Un inconnu lui apparut qui le conduisit a travers les salles d'un magnifique palais dont tous les murs etaient ornes d'armes de toutes sortes, commed ans les palais des plus fameux chevaliers. Puis, quand il demanda de qui etait ce palais et toutes ces splendeurs, il lui fut repondu : Tout cela est a toi et a tes chevaliers.
Le lendemain matin, il se leva tout joyeux, plus heureux que jamais de partir pour les Pouilles, et a tous ceux qui 1'abordaient et le felicitaient, il repondait, un peu comme a Perouse : Je sais que je deviendrai un grand prince.
Quelque temps apres, le cortege quittait Assise pour aller passer la nuit a Spolete. Par Spello, Foligno, Trevi, le Temple du Clitumne, il suivit la grande route des pelerinages. A Spolete, sur la fagade de la venerable eglise Saint-Pierre, Francois put contempler des bas-reliefs deja bien vieux alors, et qui existent encore dans toute leur simple et royale beaute. II y en a un entre autres,
(1) 3 Soc. 6 disent simplement : Omnia indumenta sua quse de novo sibi fecerat cuidam pauper militum donnaverat ilia die.
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qui represente la mort du juste et la mort du mechant, auquel il a peut-etre emprunte plus tard une des pages les plus saisissantes de ses Opuscules, celle ou dans la lettre a tous les chretiens, il depeint, avec un realisme qui n'a jamais ete depasse, la mort du pecheur.
Quoi qu'il en soit de cette supposition, cette journee finit bien autrenient qu'elle n'avait commence. Le soir, il se sentit mal a 1'aise, tout fievreux, il s'occupait encore de la suite de son voyage le lendemain. Mais a peine fut-il etendu sur son lit, qu'avant de s'endormir, il entendit une voix lui disant : Francois, ou vas-tu? II repondit aussitot a la mysterieuse question en exposant tout son projet. Alors la voix ajouta : Qui peut te faire le plus de bien, est-ce le Maitre ou est-ce le serviteur? II repondit : Le Maitre. Mais alors pourquoi laisser le Maitre pour le serviteur? Et alors Franc, ois? qui avait compris qui etait son interlocuteur, ajouta : Seigneur, que voulez-vous que je fasse? Retourne, lui dit-il, dans ton pays et tu apprendras ce que tu as a faire, car la vision que tu as eue hier, il faut que tu la comprennes autrement que tu ne croyais.
Alors il s'eveilla et se mit a renechir sur ce qui venait de se passer et ne put plus se rendormir de toute la nuit.
Le lendemain, a 1'aube, il reprenait le chemin d'Assise, bien decide a ne plus aller dans les Pouilles, mais a attendre que la volonte de Dieu se manifestat a lui de mieux en mieux.
Le recit de ces deux visions est chez les Trois Compagnons, dont vous venez d' entendre la traduction a peu pres litterale, d'une remarquable simplicite. Le travail de la legende s'y fait a peine sentir. Ce sont les experiences religieuses de Francois racontees par lui-meme
avec les habitudes de langage de cette epoque. La voix de sa conscience s' exteriorise un peu, mais on est la bien loin du merveilleux massif et quelque peu materialiste des legendes posterieures.
Des son retour a Assise, les compagnons habituels vinrent lui faire fete et se grouper de nouveau autour de lui. Quoique son coeur ne fut plus avec eux comme autrefois, un soir il se laissa encore elire par eux roi d'un festin qu'il leur offrit. Puis, comme de coutume, apres avoir mange, ils se repandirent dans les rues de la Cite, chantant et dansant.
Mais si le roi tenait encore son sceptre a la main, deja il n' etait plus a la tete de la bruyante colonne : ils s'apergurent qu'il etait reste bien en arriere, absorbe dans ses reflexions. II etait devenu comme etranger a tout ce qui se passait autour de lui, et plus tard, il raconta qu'a ce moment on aurait pu le couper en morceaux et qu'il ne se serait apergu de rien. II avait eu le clair sentiment de la presence divine qui 1'avait depouille de toute sensation physique et 1'avait inonde d'une douceur qu'il n' avait jamais connue auparavant, et qui etait indicible.
Cependant les compagnons Favaient rejoint et furent effrayes du changement qui venait de se faire dans tout son etre. Que pensais-tu done, lui demandaient-ils, pour etre ainsi reste en arriere? Aurais-tu songe a prendre femme? Vous avez dit vrai, repondit-il sur un ton qu'ils ne lui avaient jamais entendu : car j'ai pense a epouser une femme plus noble, plus riche et plus belle que toutes celles que vous avez jamais pu voir.
A ces paroles, ils eclaterent de rire. Mais frere Leon ajoute : II ne dit pas cela de lui-meme, mais inspire par
Dieu, car la femme qu'il epousa fut la vraie religion, il veut dire par la 1'ordre des Freres Mineurs^ plus noble plus riche et plus beau <jue tous les autres, par sa pauvrete (23 Janvier 1925).
CINQUIME LEgON
La scene qui montre Frangois arrete dans les rue& d'Assise au milieu de la nuit, devenu insensible a ce qui se passait autour de lui, absorbe par des reflexions aux~ quelles il ne pouvait pas s'arracher, est un exemple nouveau du phenomene bien connu dans la vie de tous les mystiques, celui de 1'extase ou du ravissement. II fait songer au ravissement de saint Paul qu'il a raconte luimeme dans sa seconde epitre aux Corinthiens (1) : Je connais un homme en Christ, qui, il y a quatorze ans, fut ravi jusqu'au troisieme ciel (si ce fut avec son corps ou sans son corps, je ne sais, Dieu le sait) et je sais que cet homme-la (si ce fut avec son corps ou sans son corps, je ne sais, Dieu le sait) fut enleve dans le paradis, et qu'il entendit des mysteres qu'il n'est pas possible a un homme de reveler.
Elle rappelle encore davantage le ravissement de sainte Monique et de son fils saint Augustin, longuement decrit par celui-ci (2) et popularise par le chef-d'oeuvre d'Ary Scheffer au musee du Louvre. C'etait a la fin de la vie de Monique. La mere et le fils s'etaient arretes a Ostie qui etait alors le port de Rome. Voici les principales lignes,
(1) 2 Cor., xu, 1, 4.
(2) Con/., lib. IX, cap. x.
144 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS D'ASSISE
du recit d'Augustin : Le jour s'approchait ou elle devait quitter cette vie; vous le saviez, Seigneur, mais nous 1'ignorions. Un jour, par un dessein secret de votre providence, du moins je le crois, nous etions tous deux, elle et moi, appuyes a une fenetre, d'ou Ton voyait le jardin de la maison que nous habitions, et de la les bouches du Tibre, ou bientot, loin de la foule, apres nous etre remis des fatigues d'un long voyage, nous comptions nous embarquer. Nous causions done ensemble seuls, avec une grande douceur, oubliant les choses passees, tout entiers a celles qui sont eternelles, et nous cherchions entre nous, en presence de votre verite, qui est vous-meme, quelle serait la vie eternelle de vos saints, cette vie que 1'oeil ne voit pas, que 1'oreille n'entend pas, et qui ne peut entrer dans le cceur de 1'homnie. Les bouches de nos cceurs s'ouvraient avec avidite pour recevoir d'en haut les eaux de votre fontaine celeste, de cette fontaine de vie qui est en vous, afin qu'inondes par les flots de cette source, nous pussions concevoir une aussi grande chose selon la nature de notre esprit... Tandis que nous parlions ainsi de cette vie eternelle et que nous y aspirions de toute notre ame, nous y touchames presque pendant un instant, par un elancement subit de nos coeurs : puis, soupirant, et renongant a ces premices de 1'esprit, nous dumes revenir au bruit de notre parole, a cette parole qui commence et qui finit. Et qu'y a-t-il de semblable entre une telle parole et votre Verbe notre Seigneur, qui demeure en lui-meme sans jamais vieillir et qui renouvelle toutes choses (1) ?...
Les trois exemples de ravissement qui viennent d'etre evoques sont en meme temps tres analogues et tres
(1) Trad. Paul Janet, p. 229 s.
COURS PROFESSE A L'uNIVERSITE DE STRASBOURG 145
differents. Les memes besoinset les memes efforts ereent dans chaque ame des emotions diverses profondement individualisees.
Chez saint Francois, cette nuit fut une date memorable et frere Leon montre qu'il aimait a y revenir quand il racontait ses premieres experiences; mais ce ne fut pourtant pas la date decisive : des le lendemain il se remet au travail, comme un bon apprenti, qui a besoin encore d'une longue periode d'exercice et d'humble effort.
Telle etait la situation regardee de son point de vue. Par centre, si on 1'observe du point de vue de ses concitoyens, les gens d'Assise, elle est passablement differente. Depuis bien desannees, il avait ete le jeunehomme sur lequel s'etaient portes les regards, plus que sur tout autre. L'assurance avec laquelle on 1'avait entendu souvent proclamer qu'un jour il serait adore du monde entier n' etait si imperturbable que parce que deja il sentait sur son passage bien des cceurs s'epanouir, et non seulement des cceurs de jeunes filles, mais aussi une foule de cceurs qui n'avaient aucune raison de 1' aimer, sinon le fait que la vie appelle la vie et que 1'etre humain est naturellement porte a saluer avec admiration une personnalite superieure en formation. Les compagnons de route qu'on rencontre au cours du pelerinage terrestre sont si souvent deplaisants ou meme dangereux, qu'on acclame avec ardeur celui qui est porteur de paix et de joie.
Au lendemain de la nuit racontee par frere Leon, Franc, ois attira done plus que jamais les regards de sa cite natale. C' etait un triomphe pour sa mere et ceux de ses amis qui n'avaient jamais doute de son avenir. C'etait
146 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS D'ASSISE
encore Men plus : Frangois, sans le vouloir et sans le savoir, devenait deja un convertisseur et un missionnaire. Plus tard, il deviendra tout cela, a la suite d'une precise vocation divine; il Test des aujourd'hui par le fait des circonstances. On 1' observe, on le suit du regard des yeux, plus encore de celui du cceur, et il est deja, par ses actes, le plus efficace des predicateurs. De la, quand il montera en chaire, 1'inoui succes de ses appels; de la, aussi, la magnetique attraction qu'il devait exercer sur 1' elite de sa cite. Cinq ans plus tard, 1'efficacite de sa parole se manifesta avec une soudainete qui parut miraculeuse aux historiens posterieurs. En realite, elle avait ete le fruit d'une longue et profonde preparation des coeurs qui avait dure plusieurs annees. Tel fut le cas pour Bernard de Quintavalle, un des hommes les plus consideres d'Assise, fort riche et deja age. Longtemps il avait observe la vie de Frangois pour devenir enfin son premier disciple. De meme, evidemment, pour plusieurs des bruyants compagnoiis du futur saint, remues par ce qui s'etait passe cette nuit-la.
Dans le recit fait par frere Leon de cette heure si emotionnante, il importe de distinguer ce qui se passa, du bref commentaire ajoute par le narrateur; commentaire parfaitement justifie d'ailleurs, mais qui a le tort pourtant d'introduire d'une fagon un peu prematuree un mot qui fut probablement dans la pensee de Frangois, mais qui ne fut pas sur ses levres. A ses compagnons, railleurs, qui le questionnaient : Penserais-tu done a prendre femme? , il repondit simplement, mais sur le ton de 1'homme qui ne veut pas etre questionne, et qui gardera jalousement pour lui le nom de sa fiancee, a la fois par une pudeur farouche et par prudence, de peur
qu'on ne cree des obstacles a ses pro jets : Vous avez dit vrai, ear j'ai pense a prendre une femme, plus noble, plus riche, plus belle que toutes celles que vous avez jamais pu voir.
Pourquoi ne designa-t-il pas clairement tout de suite la Pauyrete? C'est qu'il voulait la meriter, s'eprouver lui-meme, pour savoir s'il en etait digne. En bon et vrai chevalier, il ne voulait pas s'exposer a la -honte, a la vergogna (comme il disait, en un mot qui a joue un grand role dans son langage et plus encore dans sa conscience), d'aller chercher au desert la vierge mysterieuse a laquelle il voulait consacrer sa vie, pour se fiancer a elle devant 1'univers, au risque de s'apercevoir bientot qu'il n'etait pas capable de lui etre fidele.
Des lors, tout son programme de vie est oriente de ce cote; il sera 1'amant qui fait un stage de preparation, pour devenir digne de celle apres laquelle son co3ur soupire.
Tous les actes de Frangois continueront ainsi a avoir une coherence qui n'a guere ete apergue que par frere Leon, tandis que chez les autres biographes primitifs, les faits se succedent un peu au hasard, sans lien intime qui les relie entre eux.
A la fameuse nuit durant laquelle il laissa deviner partiellement ce qui se passait en lui, succede une periode de recueillement et de priere. Autant les instincts sociaux etaient developpes chez lui auparavant, autant le besoin de la solitude s'imposait a lui maintenant. On aurait dit que sa devise etait devenue celle des Peres du Desert : beata solitudo ! sola beatitudo ! Si on lui demandait pourquoi il se retirait pendant de longues heures dans des sites ecartes, il repondait evasivement ou dans un
langage symbolique, emprunte a I'fivangile, qui ne pouvait guere satisfaire ses interiocuteurs; il leur parlait, par exemple, de la perle de grand prix a la recherche de laquelle il s'etait mis, et pour 1'achat de laquelle il vendrait volontiers tout ce qu'il avait. Tout cela, au fond, n' etait guere que des fins de non recevoir destinees a ecarter les facheux, a ne pas perdre de temps avec eux a parler de soi, ou a recevoir des conseils toujours inutiles, parfois ineptes. La voix interieure par laquelle il savait que Dieu lui-meme lui parlait et repondait a ses questions lui paraissait un guide autrement sur, fidele et discret, que toutes les autres voix bien peu qualifiers pour lui prodiguer des directions. En cas d'embarras, il se rendait du reste aupres de 1'eveque pour lui demander son avis.
A mesure que les jours se passaient, le besoin de solitude grandissait encore en lui. Son besoin de solitude allait, dit frere Leon, a ce point (et on sent ici parler le citoyen d'Assise pour lequel les habitudes locales traditionnelles avaient une grande importance) qu'on le voyait parfois quitter la piazza pour s'en aller dans quelque endroit cache. II fait penser qu'a cette epoque, comme encore aujourd'hui, la piazza d'Assise avec son temple de Minerve et son vieux forum rornain, etait chaque jour, vers le coucher du soleil, le rendez-vous de toute la cite. Quitter la piazza, a cette heure-la, etait une sorte de discourtoisie a 1'egard de toute la ville. Jadis Frangois ne se serait pas permis un tel acte, et cela denotait clairement la transformation qui s'etait faite en lui.
Elle se manifestait aussi par d'autres indices. II avait toujours ete bon pour les pauvres, mais a cette epoque ses rapports avec eux devinrent tout autres. Peu a peu,
ils jouerent dans sa vie le role de premier plan qui y avait ete tenu auparavant par ses compagnons de danse et de chant ou d'autres divertissements elegants, a la mode de ce temps. II n'augmentait pas seulement ses aumones, il se rapprochait de tous les desherites, leur parlait, les ecoutait longuement; il ne reservait pas sa gaite pour les heureux de ce monde, mais la prodiguait a ceux que Ton voit d' ordinaire arriver sans plaisir, aux prieres desquels on tache de se derober. Lui les rechercJhait, les attirait, les frequentait. Ils s'etaient apergus bien vite qu'on ne 1'invoquait jamais en vain.
Un jour, Francois s'etait fait le raisonnement suivant :
Si quelqu'un venait me demander quelque chose de la part d'un baron ou d'un comte (et sans doute qu'en pensant cela il songeait aux divers hobereaux dont les tours se dressaient de tous cotes dans les environs de la cite),je me haterais d'etre courtois avec I'inconnu et de lui donner tout ce qu'il me demanderait. A plus forte raison, quand un pauvre vient a moi en me demandant quelque chose pour 1'amour de Dieu, dois-je lui donner , etre courtois et genereux avec lui. A partir de ce moment, il adopta comme une regie de conduite de ne jamais repousser un pauvre qui s'adressait a lui pour F amour de Dieu . Quand on lui demandait, il commengait toujours par se donner lui-meme, par consoler et reeonforter, le don materiel n'arrivak qu'ensuite. S'il n' avait pas d' argent, il donnait quelque chose de son vetement, son bonnet, sa ceinture, une courroie ou un morceau de drap. Quand il n' avait rien qui put etre enleve de son vetement exterieur, il allait se cacher derriere un buisson ou un bosquet, se deshabillait, laissait la quel-
que piece de son vetement de dessous et disait au pauvre d'aller ramasser cela.
Souvent Bernardone, son pere, s'absentait pour ses affaires commerciales et emmenait avec lui quelques-uns de ses aides pour le seconder et le servir. Cela faisait que la famille restee a la maison etait singulierement' reduite, puisqu'a cette epoque le terme de familia n'indiquait pas seulement ce que nous appelons aujourd'hui de ce nom, mais, en outre, 1' ensemble des serviteurs et des servantes, dont le nombre etait en general considerable. Malgre cela, Frangois faisait apporter sur la table autant de pains que si la famille cut ete au complet, et si sa mere s'etonnait, il repondait qu'il s'etait promis de ne jamais repousser un pauvre et qu'il voulait leur donner tous ces pains superflus. Pica se gardait bien de lui faire le moindre reproche et admirait de plus en plus ce fils qu'elle preferait a ses autres enfants.
Mais ces rapports de genereuse affection avec les pauvres ne suffisaient pas a son zele toujours plus grand. Tout cela c'etait la charite du passe.
L'epouse pour laquelle il se preparait lui demandait bien autre chose. L'epoux de la pauvrete devait etre pauvre, le plus pauvre de tous les pauvres. Et voila un nouvel effort, un nouveau dressage qui s'imposait a sa pensee, a sa volonte de realisation toujours plus parfaite de 1'ideal. Comment pourrait-il s'exercer a etre pauvre? A Assise, en restant dans sa' famille, ce n'etait guere possible. II ne pouvait pas songer, dans le milieu luxueux ou il vivait, a imposer a tous les siens un complet changement de vie. Peut-etre plus tard, quand il aurait fait toutes ses experiences, pourrait-il les gagner a ses idees. Pour le moment, il fallait suivre une voie beaucoup plus
longue. II sentait d'ailleurs que meme s'il avait pu, a Assise, vivre independamment de sa famille, il n'aurait pas la liberte necessaire pour eprouver sa vocation de pauvrete. Le projet qui peu a peu prenait forme dans son imagination avait besoin, pour se realiser et 1'amener a des resolutions solidement basees, d'etre tente en pleine liberte, dans un milieu ou il serait inconnu et ou il se trouverait seul avec Dieu pour 1'inspirer.
On etait au mois de juin, au moment ou les troupes de pelerins se rendant a Rome pour la fete des Saints Apotres Pierre et Paul se faisaient plus nombreuses que jamais. II annonga a ses parents 1'intention de faire ce pelerinage. Rien n' etait plus naturel. II partit evidemment avec un des groupes de pelerins riches, refit jusqu'a Spolete le chemin qu'il avait suivi quelques annees auparavant pour se rendre dans les Pouilles. Les pelerinages italiens, de nos jours, chantent a peu pres sans cesse. A cette epoque de 1'annee, ils cheminent surtout la nuit, et dans les villages qu'ils traversent, on est berce par leur chant qui ne s'arrete pour ainsi dire pas de toute la nuit. II ne devait pas en etre autrement au moyen age. On chantait surtout, dans les compagnies ou les pretres etaient nombreux, les psaumes des degres, ceux que chantaient les Israelites en se rendant a Jerusalem. Puis le matin on arrivait a la localite ou le pelerinage devait entendre la messe, c'etait la messe des saints Pierre et Paul qui etait eelebree pour se placer, des avant 1'arrivee dans la Ville Eternelle, sous leur protection speciale.
En arrivant a Rome, Frangois se rendit a la basilique Saint-Pierre, pour prier sur le tombeau du prince des Apotres et se debarrasser tout de suite de 1'importante aumone qu'il avait apportee. II se joignit aux pelerins
qui entouraient 1'autel de la confession, c'est-a-dire le lieu traditionnel oil saint Pierre avait ete mis a mort pour avoir confesse sa foi.
Une surprise et une desillusion 1'attendaient dans ee celebre sanetuaire. S'imaginant les autres d'apres luimeme, il s'etait figure que tous les pelerins apportaient au prince des Apotres des dons abondants, et voila qu'il en etait tout autrement. Dec,u et un peu indigne de ce qu'il estima, peut-etre a tort, un signe d'avarice, il voulut donner a tous ces gens qu'il ne connaissait pas 1'exemple de la generosite; tirant sa sacoche de pieces bien sonnantes, il la vida sur les dalles de la confession, ou elles firent grand bruit et eveillerent Fattention des assistants, stupefaits d'une si genereuse oblation.
Le pelerinage de la Saint-Pierre avait ete plutot un pretexte que la vraie raison de son voyage a Rome. Se rappelant ce qu'il avait vu a de precedents voyages, il savait qu'un des endroits du monde ou il y avait le plus de mendiants etait le parvis, ou, comme on disait alors, le paradis qui s'etendait devant la basilique du premier vicaire du Christ. Sur les gradins qu'il y avait la, deja a cette epoque, une innombrable cohue de mendiants passaient les journees et les nuits, car alors les portes des sept basiliques ne se fermaient ni le jour ni la nuit.
Son plan, longuement etudie et muri, etait done de venir se meler a tous ces malheureux pour les etudier, vivre de leur vie, s'eprouver lui-meme, pour savoir s'il lui serait possible, non seulement de se meler a eux, mais de mendier comme eux et de ne vivre pendant un certain temps que de ce qu'il devrait ainsi a la charite des passants.
Frere Leon raconte tout cela d'une facjon un peu seche
et etriquee, a la fac,on des vitraux de la meme epoque, ou un vague arceau represente une maison, quelquefois meme une ville, ou un baton sortant de terre en forme d'asperge represente une foret. Tout est ehez lui concentre, abrege. II ne dit que 1'essentiel et ne fournit guere que le squelette du recit, s'en remettant, pour combler les vides, a 1'imagination du lecteur.
Au premier abord on pourrait croire que ce qu'il dit du sejour de Frangois a Rome s'est passe en quelques heures. II ne donne aucune indication de temps, mais il est bien evident que la realisation du projet qu'on vient de voir a exige un sejour d'une certaine duree. La lenteur avec laquelle on 1'a vu agir auparavant en est un sur garant.
Aujourd'hui, les mendiants ont a peu pres disparu des abords de Saint-Pierre de Rome, mais les personnes curieuses d'observer quelque chose de tres analogue le trouveraient au celebre sanctuaire de 1'archange saint Michel au Monte Gargano, pres de Manfredonia, dans la province des Pouilles. La, les mendiants semblent etre, sinon les maitres du sanctuaire, du moins ceux de 1'escalier tres haut il a peut-etre une soixantaine de marches par lequel on y. descend. A chaque marche, il y en a deux, un a droite, Tautre a gauche, et les gens du pays qui se rendent en foule a Sant'Angelo, munis d'un solide sac rempli de monnaie, d' environ quarante centimetres de long, en tirent des pieces qu'ils remettent sans la moindre hesitation, coimne une sorte de tribut auquel on ne saurait se soustraire, a la double haie de mendiants qui parait plutot les percevoir que les recevoir. II serait done curieux de savoir quelle est F organisation actuelle des mendiants du mont Gargano et de chercher si, au
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xni e sieele, il n'en aurait pas existe une du meme genre entre les mendiants du parvis de la basilique Saint- Pierre.
Ce qui rend cette question interessante, c'est que Frangois s'approcha de 1'un d'eux et lui fit cette etrange proposition : Voudrais-tu, lui dit-il, me preter pour un certain temps les vetements que tu as, je te laisserai ceux que j'ai sur moi en gage et quand je te rendrai les tiens, tu me rendras les miens?)) Frere Leon dit seulement que le pacte fut accepte par le mendiant, sans rien ajouter. Une fois que Francois eut revetu les loques de son preteur, il se glissa parmi les autres mendiants, tendit la main comme eux, avec cette difference qu'il mendiait en frangais. Pourquoi en cette langue plutot que dans celle de son pays? Nous avons vu que le frangais etait sa langue de predilection dans les heures d' emotion et d'enthousiasme. Peut-etre aussi pensa-t-il en cette langue etrangere mieux emouvoir les pelerins franc, ais, et qu'il ferait profiter de 1'aubaine ses nouveaux amis. II n'est pas impossible qu'il ait voulu se livrer ainsi a quelque innocente plaisanterie et qu'apres avoir ete pendant longtemps le roi de la jeunesse doree d'Assise, il ait ambitionne d'une fagon autrement serieuse le titre de roi des mendiants de Rome. Quoi qu'il en soit, quand il estima que Fepreuve etait suffisante, il alia trouver son preteur, lui rendit son vetement, reprit le sien et repartit pour Assise.
Comme on le voit, il avait gradue ses epreuves, par prudence sans doute, et aussi par humilite. II lui en restait une, la plus difficile de toutes, celle par laquelle il arriverait a sa majorite spirituelle. Nous avons deja vu, en passant, que, dans son Testament, il a date le
commencement de sa conversion du jour ou il sut vaincre la terreur que lui inspiraient les lepreux. Elle etait chez lui un mouvement instinctif insurmontable. Quand, depuis la Cite, il apercevait a pres de trois kilometres de distance, dans la plaine, la maladrerie, c'est-a-dire 1'ensemble des maisons ou ils etaieiit confines, il se bouchait le nez avec horreur, comme pour echapper aux miasmes qui auraient pu monter jusqu'a lui de ce coin de terrain maudit. Get emplacement existe encore, il se trouve exact ement a 1'endroit ou la principale route d'Assise, sortant de la Porta Mojano, descendait en droite ligne, pour rejoindre la grande voie de Perouse a Rome. La chapelle Sainte-Marie-Madeleine, qui servait aux lepreuses, y existe encore, mais restauree; quant a celle de San Lazaro d'Arce, qui etait celle des lepreux, elle a disparu, a moins qu'il n'en subsiste quelques debris faisant partie d'un oratoire prive dedie a San Rufino d'Arce ou San Rufinello.
Frangois revenant a Assise n'avait pas, semble-t-il, fait de plan detaille pour fixer comment il pourrait se delivrer de sa honteuse couardise vis-a-vis des lepreux. II continuait a prier, a se recueillir, a lire les livres saints, et sans doute comptait sur la bonte du Christ beni pour mesurer les devoirs aux forces de celui qui doit les accomplir. Plus tard il avait 1' habitude de dire a ses disciples agenouilles qui lui demandaient sa benediction avant de partir en mission : Jacta cogitatum tuum in Domino et ipse te enutriet. Remets tes preoccupations sur le Seigneur et lui-meme te nourrira. II s' etait repete a lui-meme cette promesse divine depuis bien longtemps.
II se reprochait avec d'autant plus de rigueur sa
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lachete que de son temps toute 1'Eglise appliquait au Christ le verset d'Esale, mi, 3 :
II n'avait ni beaute, ni eclat pour attirer nos regards,
Et son aspect n'avait rien pour nous plaire.
Meprise et abandonne des hommes,
Homme de douleur et habitue a la souffrance,
Semblable a celui dont on detourne le visage.
Nous 1'avons dedaigne, nous n'avons fait de lui aucun cas,
Cependant il a porte nos souffrances.
II s'est charge de nos douleurs et nous 1'avons considere (1) comme
Frappe de Dieu et humilie. [un lepreux,
Dans beaucoup d'eglises du xm e siecle, on voit des lepreux couronnes d'un nimbe sur lequel se detache la croix, et designes ainsi comme le Christ en personne.
Enfin, dans un recit emprunte aux dialogues de saint Gregoire le Grand, tres populaires alors, on voyait un moine du nom de Martin, qui, croyant porter sur ses epaules un lepreux, s'etait tout a coup trouve decharge de son fardeau et n'avait pas meme pu le voir disparaitre. II avait porte le Christ sous 1'aspect d'un lepreux (2).
Un peu plus tard, nous verrons Francois lui-meme appeler les lepreux fratres christianos (3), les freres chretiens , pour bien marquer leur eminente dignite.
Depuis son retour a Assise, ses prieies etaient devenues plus ardentes que jamais, ainsi que son effort pour comprendre sans cesse mieux ce que le Seigneur attendait de lui. II avait deja fait 1' experience que les victoires qui avaient exige les plus grands sacrifices de sa part avaient ete suivies des plus precieuses benedictions (4).
(1) La traduction Segond a ici puni ; mais la Vnlgate : postaviminus ipsum quasi leprosum.
(2) Lemmens. Excerpte celanensia, p. 11-12.
(3) Spec., Perf., 58, 7.
(4) 3 Soc., 11.
C'est sur ces entrefaites que Pheure decisive arriva tout a fait a 1'improviste. Un jour qu'il se promenait a cheval dans les environs d'Assise, au detour d'un chemin il se trouva brusquement en face d'un lepreux. Son emoi fut grand, mais si le geste de fuite des anciens jours lui vint a 1' esprit, il sut cette fois le maitriser immediatement. Reprenant conscience de son devoir envers Dieu et envers la Dame de ses pensees, il se laissa glisser de cheval, prit la main du lepreux pour la baiser, comme il aurait fait a un pretre, lui remit une aumone et voulut avant de le quitter recevoir de lui le baiser de paix. Cela fait, il remonta a cheval et poursuivit son chemin. La secousse avait ete singulierement rude et il rentra chez lui plus mort que vif. Frere Leon dit qu'a partir de ce jour-la, il se mit a se mepriser encore plus que par le passe. Evidemment ce qui le troublait ainsi etait la crainte de lie pas avoir ete a la hauteur de ce que Dieu attendait de lui.
II se ressaisit done et resolut, en bon chevalier, d'aborder de front, cette fois, ces lepreux qui I'enrayaient si fort. Ce n'est pas a 1'egard d'un seul, rencontre par hasard, qu'il se montrerait courtois, mais a 1'egard de tous. II irait les trouver tous, chez eux, reunis solennellement, il leur baiserait la main et demanderait pardon a tous ensemble, et a chacun individuellement, de les avoir si longtemps meconnus et meprises et ne les quitterait qu'apres avoir obtenu leur pardon et leur benediction.
Peu de jours plus tard, il mettait son projet a execution. Muni d'une importante somme d'argent, il prenait le chemin dont il a ete question tout a 1'heure, qui descend tout droit d'Assise a Sainte-Marie-Madeleine.
Frere Leon semble indiquer que sa demarche eut une
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certaine solennite, qu'elle fut un acte public. L'idee a laquelle Francois obeissait en agissant ainsi est bien naturelle. Sa couardise avait ete publique, il fallait que la reparation le fut aussi. Et puis, il sentait que desormais il n'etait plus un individu pouvant agir a sa guise, mais qu'il commengait a porter des responsabilites qu'il sentait redoutables, meme si elles ne lui apparaissaient pas tout a fait clairement.
On peut s'imaginer la joie, 1' admiration, la reconnaissance de ces pauvres malheureux, mis hors la loi par leur aff reuse maladie, en voyant arriver le jeune homme dont ils avaient si souvent entendu parler. II depassa le pro jet qu'il avait fait, sa visite se prolongea : non seulement il prodigua sa sympathie et des secours a tous, leur baisa la main a tous, mais il prolongea sa visite et se mit a les servir, comme un bon serviteur sert son maitre, a la fois avec humilite et avec allegresse.
Quand il se retira, il put promettre a ses nouveaux amis que cette visite ne serait qu'un prelude, car nous le verrons bientot venir s'etablir tout a cote d'eux avec ses premiers disciples et faire de ce castrum dolorum omnium animae et corporis, de ce camp retranche de toutes les souffrances physiques et morales, pour employer une expression du xm e siecle (1), le centre de leur premiere activite.
Cette leproserie, qui avait ete naguere pour lui la cause de tant de tourments et de deroutes, allait devenir la source des joies les plus pures. Non seulement il avait illumine les demeures et les coeurs de ces malheureux des rayons d'un amour qu'ils n' avaient jamais connu, mais lui savait maintenant par experience comment le
(1) Jacques de Vitry (?).
Seigneur recompense ceux qui lui obeissent : Les paroles du Roi des siecles et du souverain Juge (1) chantaient en son cceur :
J'avais faim et vous m'avez donne a manger, j 'avals soif et vous m'avez donne a boire; j'etais etranger et vous m'avez recueilli; j'etais riu et vous m'avez vetu, j'etais malade et vous m'avez soigne; j'etais en prison et vous etes venu me voir; car toutes les fois que vous 1'avez fait a Tun de ces plus petits de mes freres, c'est a moi-meme que vous Favez fait.
Saint-Damien, la Portioncule, les Carceri, sont de nobles et emouvants sanctuaires. Leur importance et leur eclat ne deviendra que plus grand, si on n'oublie pas le chemin qui de la piazza d'Assise, par la Porta Mojano, descend a Sainte-Marie-Madeleine et a 1' emplacement de 1'ancienne leproserie (30 Janvier 1925).
(1) Matth., xxv.
SIXIEME LEgON La mission du reparateur des Eglises.
A la fin de la derniere legon, nous avons quitte Francois au moment ou il revenait de chez les lepreux, vainqueur enfin de 1'effroi maladif que ces malheureux lui avaient inspire jusqu'alors. Sa joie de cette delivrance etait si grande qu'elle debordait. Lui, si taciturne les jours precedents, aurait voulu aborder tout le monde, parler a tous de son bonheur. Quelques essais dans ce sens ne furent sans doute pas heureux, soit que ceux auxquels il s'adressa ne fussent pas en etat de comprendre cette exaltation inattendue, soit que lui, dans son exuberance, ne sut exprimer que bien imparfaitemeiit encore ce qui se passait en son ame.
II eut done recours a un compagnon qu'il avait beaucoup aime. II I'entrainait souvent au loin dans la campagne, tantot lui ouvrant tout son coeur, tantot se servant d'un langage symbolique pour tacher de lui expliquer sa joie et ses perplexites. II le conduisait parfois a une grotte des environs immediats de la cite, ou il avait trouve, disait-il, un grand tresor. II y entrait seul, et la, dans le secret, adressait au Pere celeste les plus ardentes prieres. II y souffrait de veritables luttes spirituelles. Sa volonte de servir Dieu etait ardente, mais ,s'il n'eprouvait aucune tentation de regarder en arriere
C'OUBS PRCFESSE A L'u'NiyERSITE BE STRASBOURG 161
et deretourner aux plaisirs d'autrefois, Use seatait envahi parfois de la terreur de ne pas avoir la force de tenir bon.
Aussi, quand il rejoignait son ami, apparaissait-il a celui-ci brise par la fatigue et bien different de ce qu'il etait en entrant.
Quel etait done cet ami qui eut le privilege d'etre son confident et son secours dans ces heures dim" dies?
Aucun des biographes primitifs ne I'indique et tous sont egalement reserves en ce qui concerne la grotte. Ce silence est a noter, car il est le signe manifeste de la purete des textes qui nous sont parvenus. S'ils avaient ete remanies comme tant d'autres documents hagiographiques, on trouverait ici le nom de quelqu'un appartenant a une famille d'Assise qu'on aurait voulu glorifier, et, pour la grotte, le nom d'un sanctuaire vers lequel on aurait cherche a diriger les pelerins.
II est fort possible que ces deux norns aient ete negliges ici, parce que les temoins de la vie de Frangois ayant ecrit sur le theatre meme des evenements ou tres pres de lui, a une epoque ou les habitants d'Assise se rappelaient tous les faits, avaient conipte que des souvenirs si bien fixes dans la memoire de toute une population ne pourraient jamais en sortir.
Cette erreur, ne la commettons-nous pas pour ainsi dire continuellement, malgre F experience souvent repetee de la fragilite de notre memoire. Nous nous figurons que certains faits historiques sont graves pour toujours dans notre souvenir avec tous les details, les precisions, les emotions qui les accompagnerent. Les annees passent et nous n'en retrouvons que des fragments eparpilles, incoherents. Les enseignements qui auraient du en decouler pour notre conduite, au lieu d'etre accfuis
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definitivement ne sont plus guere que des claries de feux follets entrevus dans un reve.
Le regrette historien d'Assise, Antonio Cristofani, a suggere que la grotte dont il est question ici ii'aurait pas ete autre chose que la crypte qui se trouve sous Santa Maria Maggiore, appelee aussi a Assise Chiesa del Vescovado (eglise de 1'Eveche). Cette identification se heurte au fait que cette eglise est au centre meme d'Assise et non pas pres de la ville ou dans un endroit ecarte, comme disent les premiers biographes (1).
On s'est demande a notre epoque si la crypte ou se cachait alors Frangois ne se trouverait pas du cote de la villa de Grotte, pittoresquement placee sur une eminence a une bonne demi-heure au nord de la cite, mais il semble bien que cette idee n'ait d' autre point d'appui que 1'affinite de signification des mots crypto, et grotte.
Si 1' emplacement de la grotte est, en somme, peu important, n'est-il pas etrange que les historiens contemporains n'aient pas desire savoir quel pouvait bien etre le compagnon qui, a cette epoque de la vie de Frangois, 1'accompagna avec une inlassable perseverance. Celano dit simplement (2) qu'il etait particulierement cher a Frangois et que 1'intimite qu'il y avait entre eux avait prepare la voie aux confidences. Frere Leon repete les memes choses dans les memes termes, mais ses lignes semblent preciser que 1'ami de la grotte aurait ete un des coxnpagnons les plus chers de Frangois durant la periode anterieure de sa vie (3).
(1) 1 Gel., 6 : [Franciscus] eum ad loco, remota et consiliis apta ssspius perducebat. Crypto, qusedam erat juxta civitatem. Cf. 3 Soc., 12.
(2) 1 Gel., 6.
(3) 3 Soc., 12.
On s'est deja demande si cet ami de la grotte n'aurait pas ete frere Elie. Cela aurait explique 1'ascendant difficile a comprendre que celui-ci devait exercer plus tard sur le fondateur de 1'Ordre. II faut ecarter cette hypothese. Si frere Elie avait, des avant la vocation definitive de Frangois, joue aupres de lui un role si important, Celano, dans la premiere legende ou il cherche sans cesse a mettre en avant frere Elie, a appuyer en particulier sur ses relations amicales avec le saint, Celano n'aurait pas manque de s'emparer d'un fait si favorable a des vues qui etaient ardemment les siennes au moment ou il ecrivait.
Ce qui est etonnant, c'est que personne, du moins que je sache, n'ait eu 1'idee de chercher si cet ami n'aurait pas ete frere Leon, celui qui devait devenir le compagnon de predilection et le secretaire de Frangois pendant les six dernieres annees de sa vie au moins.
Pourquoi Celano ne Faurait-il pas clairement designe par son iiom? Cela s' explique fort Lien. Celano ecrivant sa premiere legende etait fort bien renseigne sur les relations toutes particulieres de Frangois, dans les dernieres annees de sa vie, avec ceux qu'on appelait, peutetre avec un brin d'amertume dans certains milieux de 1'Ordre, les quatre Compagnons, Leon, Bernard, Ange et Rufin. Plus tard, quand Bernard fut mort, on dira les Trois Compagnons, et cette expression a ete consacree par la posterite, a cause de la legende ecrite par frere Leon en collaboration avec frere Ange et frere Rufin. Or, que voit-on se passer quand Celano raconte les dernieres annees de la vie de son maitre? II n'ignorait pas ce qu'avaient ete les quatre Compagnons pour lui, et, en particulier, frere Leon, et il leur prodigue les plus pom-
.ETUUES INEDI.TES sira .SAINT FRANCOIS D'ASSISE
peux eloges (1), mais il ajoute que, pour epargner leur modestie, il taira leurs noms. Quand on se reporte aux pages voisines, on est bien force de constater que 1'ecrivain s'est montre bien rarement aussi soucieux de nepas blesser la modestie de ceux dont il parlait. Si frere Leon, eomme on peut le supposer, a ete le compagnon, le confident, 1'ami intime de Francois des les premiers pas de celui-ci dans la voie nouvelle, Celano n'aurait fait qu'appliquer des le debut de son livre les precedes qui devaient lui servir aussi a la fin.
Cette hypothese n'est formulee ici que pour ce qu'elle est. Elle expliquerait bien des choses.
En lisant attentivement les pages ou frere Leon raconte ce qui s'est passe a cette epoque, on s'apergoit que, tout en reproduisant en general le recit de Celano, il y ajoute une foule de faits et de precisions. Or, ces additions, bien loin de ressembler a des deformations legendaires, soiit des passages ou la critique la plus severe ne revele rien de suspect.
Dans ces morceaux, il y en a un de particulierement curieux. Non seulement il n'a pas de parallele dans Celano, mais quand celui-ci remaniera, a son tour, 1'ceuvre de frere Leon, il se gardera bien de faire entrer ce trait dans sa nouvelle vie. Cela n'a rien de surprenant.
L'histoire de la JDOSSUC d'Assise, qui y est rappelee, n'est guere a 1'honneur de Francois. Cette silnouette difforme aurait depare le style solennel et volontiers un peu ampoule de Celano, tandis que pour frere Leon elle etait un souvenir de jeunesse. II aimait a 1'evoqiier,
(1) 1 Gel., 102.
comme il ressuscite tant d'autres details eoncernant les; pers f onnes et les choses d'Assise.
Un peu embarrasse pour faire comprendre a ses lecteurs le genre de combat livre par Franc, ois dans la grotte, il expose une des confidences qu'il avait rec/ues et montre? son heros tourmente par une superstition populaire, celle de la gettatum ou du mauvais ceil, qui a maintenant: a peu pres disparu en Ombrie, niais qui est encore profondement enracinee ailleurs. II y avait a Assise une bossue affreusement contrefaite qui faisait la terretur de toute la cite. On etait persuade qu'elle avait la gettatura les femmes, quand elle passait, se hataient de rappeler leurs enfants ou, tout au moins, de les derober ~aux yeux de la sorciere. Frangois lui-meme n'avait pas' echappe a la contagion. Dans la grotte ou il cherchait Dieu, il croyait parfois trouver, comme autrefois saint Antoine dans les cavernes de la Thebai'de, le demon qui venait le tenter. Celui-ci se glissait jusque dans sa pensee, faisait tant et si bien que 1'image de la sorciere: le haniait, sans qu'il put lui echapper, et, quand le Malin le voyait a bout de forces, il lui murimirait : Si tu continues a faire ainsi penitence je jetterai sur toi la bosse de cette femme. Frangois cependant sut resister a cette tentation comme aux autres, malgre 1'angoisse dont il etait etreint dans ces heures difQciles. Ellesi cesserent bientot completement. La voix interieure mi annonga qu'il ne tarderait pas a etre fixe sur la route qu'il avait a suivre.
Tranquillise par cette perspective, il revit un peu sesanciens compagnons. Mais si son corps etait avec eux, son. ame etait ailleurs; il le leur laissait sentir et s'ils cherchaient a le taquiner sur ses projets de mariage, il
leur renouvelait la reponse qu'il leur avait deja faite, quelques mois auparavant, en leur disant a quelle epouse il reservait son amour et sa foi.
Peu de temps apres, il se promenait aux abords du chemin qui d'Assise conduisait a Spello et Foligno. II etait tout pres de la petite eglise de Saint- Damien qui menagait ruine. II s'arreta sans doute un instant, debout sous les oliviers, qui, alors comme aujourd'hui, faisaient a rhumble sanctuaire un cadre de rare beaute et de recueillement.
Une inspiration lui montait au cceur : celle d'y entrer et d'y faire oraison.
Au moment ou nous sommes arrives, sa personnalite religieuse est deja fortement marquee. La plupart des saints avant lui, avaient cherche la verite intellectuelle. Comme beaucoup de Peres de 1'Eglise, ils avaient voulu creer des systemes de defense du dogme chretien. Plus tard, d'autres etaient venus qui avaient organise les resultats anterieurs pour ramener, convaincre ou confondre les heretiques. Francois, des ses premiers pas, avait considere comme acquis ces efforts anterieurs. Le dogme lui paraissait aussi clair et aussi indiscutable que le sont pour nous les regies de 1'arithmetique et de la geometric. Par contre, il y avait un aspect sous lequel il se sentait chretien bien faible, c' etait celui de la perfection pratique : Seigneur, que voulez-vous que j e f asse ? ou, quand il aura des disciples : Que voulez-vous que nous fassions?, telle sera la priere qui, jusqu'a la fin de sa vie, sera sans cesse sur ses levres et dans son cceur. Sa foi a etc essentiellement realisatrice.
C'est par la, sans doute, qu'il nous interesse si fort, que nous le sentons si pres de nous, si voisin de nos an-
goisses civiques et religieuses. II a trouve ce que nous cherchons, ou plutot ce que nous devrions chercher dans le meme esprit de foi, de vaillance et de sincerite que lui.
Dans les jours qui ont precede, on 1'a vu chercher son devoir en ce qui concerne les pauvres et les lepreux; mais, apres ces souffrances et ces detresses des hommes, il en decouvrait d'autres qui faisaient a son cceur et a son zele un appel non moins emouvant et non moins solennel, la detresse des eglises tombant en mine. II avait lu et relu les prouesses des chevaliers, s'exposant a tous les dangers pour aller delivrer le Saint-Sepulcre des mains des Infideles. Et voila que tout pres de lui, a quelques journees de marche du Siege du Vicaire du Christ, des eglises menagaient ruine. Et pourtant, chacun de ces sanctuaires, meme le plus humble, n'etait-il pas digne du devouement et des sacrifices de quiconque est chretien? La plus petite chapelle ou se celebre 1'Eucharistie n'est-elle pas aussi venerable que le Cenacle de Jerusalem ou, au soir du Jeudi saint, le Christ institua le sacrement de 1'Eucharistie? Saint-Damien etait done le palais du grand Roi, le trone de Dieu et de son Christ, et son etat lamentable constituait un amer reproche pour le chevalier loyal qu'il voulait etre.
II entra, et se mit a genoux devant 1'autel sur la table duquel etait place un Christ byzantin conserve aujourd'hui a la basilique Sainte-Claire, a Assise.
Dans cette peinture, le Christ est loin de ressembler au Christ douloureux que devaient representer les artistes du xin e siecle. Celui de Saint-Damien ne disait pas aux fideles : Voyez combien j'ai souffert pour
168 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANCOIS D'ASStSE,
vous. II leur disait : Voyez comhien je vous aime. C'etait un Christ de paix et de persuasion.
Uii manuscrit du xv e siecle, aujourd'hui dans la bibliotheque del'emment professeur A.-G. Little, president de la Soeiete britannique des etudes franciscaines, renferme un texte latin de la priere que Frangois aurait alors adressee au Christ. II est suivi d'une traduction en vieil italien, langue dans laquelle le saint la fit .
Altissimo glorioso Dio, illumina le tenebre de lo core mio, et da me fede diricta, speranza certa e earitade perfecta, senno et cognoscemento, Signore, che facet, lo tuo santo e verace co?nmandamento. Amen (1).
Le texte latin se trouve aussi dans le Ms 196 de Berlin du xiv e siecle. La traduction litterale en frangais serait :
Dieu grand et glorieux, reniplacez par votre luniiere les tenebres de mon coeur; donnez-moi un& foi droite, une esperance sure, la charite parfaite, Tintelligence et la comprehension, afin que je puisse realisec votre sainte et authentique volonte.
Quelle est la valeur de ce document? Question fort difficile a resoudre. Aucun des biographes de Francois au xin e siecle ne le mentionne, ce qui est un argument grave centre son authenticite. Par centre, il ne s'y trouve rien qui soit en contradiction avec les circonstances dans lesquelles se trouvait Franc, ois au moment de sa visite a Saint-Damien et le developpement de sa pensee alors, dans la mesure du moins ou on peut la connaitre. Enfin, les deux manuscrits dont il vient d'etre question contiennent, 1'un et 1'autre, une grande quantite de recits provenant de frere Leon. Le critique prudent ne peut done que suspendre son jugement, jusqu'a ce que de
(1) Opuscules de critique historique, fascicule XVIII, n 125, p. 60.
COUBS PROFESSE A L'tTKlVERSITE DEI STRASBOURG 169
nouvelles decouvertes aient fait plus de lumiere sur cette question.
En regardant le Christ, si plein de douceur, les sentiments que Francois eprouvait avant d'entrer dans le sanctuaire se faisaient plus emouvants et plus intenses encore. II lui sembla que la sainte victime s'adressait a lui personnellement, lui paiiait avec une infinie bonte et lui disait : Frangois, ne vois-tu pas que ma maison se detruit? Va done et repare-la-moi. Tout tremblant de surprise et d' amour, il repondit : Je le ferai volontiers, Seigneur.
Quand il fut revenu de son emotion, il se trouva inonde de joie et de lumiere et sentit que c'etait vraiment le Christ qui lui avait parle. En sortant de 1'eglise, Frangois trouva, assis pres de la porte, le pretre qui la desservait: et, tirant sa bourse, il lui remit une offrande, disant : Je vous prie, seigneur, veuillez acheter de Fhuile et faites continuellement bruler une lampe devant le Crucijfix, et quand cette somme sera depensee, je vous remettrai de nouveau ce qu'il faudra.
A partir de >cette heure-la, ajoute frere Leon, son cosur fut si profondement blesse et attendri au souvenir: de la passion du Seigneur, que pendant toute sa vie il y porta les stigmates du Seigneur Jesus ,. et il cite un certain iiombre de faits qui confirment son point de vue. Nous ne le suivrons pas dans remuneration de ces anecdotes interessantes, mais qui nous eloigneraient de la suite historique des evenements.
Apres avoir reflechi pendant un certain temps a ce qui s'etait passe a Saint-Damien, Francois, s'etant muni de draps de diverses conleurs, monta a cheval et se rendit a Foligno, importante cite ombrienne a quatre ou cinq
170 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS fi'ASSISE
lieues au sud d'Assise. II y vendit son cheval avec toutes les marchandises qu'il avait apportees et, sans s'arreter davantage, repartit aussitot, pour se rendre a Saint- Daniien. Lorsqu'il eut decouvert le pauvre pretre, il lui baisa les mains avec foi et devotion, lui offrit 1' argent de sa vente et lui raeonta les resolutions qu'il avait prises. Le pretre, stupefait d'un changement si extraordinaire et si rapide, ne pouvait croire que les projets exposes par le jeune homme fussent serieux : craignant d'etre victime de quelque plaisanterie, il refusa de prendre 1' argent offert. Frangois, peut-etre blesse dans son amourpropre en voyant que le pretre ne se laissait pas convaincre, s'efforgait de lui donner confiance. II aurait voulu rester a Saint-Damien. Le pretre finit par lui permettre de prolonger son , sejour, mais effraye par la possibilite d' avoir des difficultes avec Bernardone, il resta inflexible sur Far gent. Frangois, lasse de cette lutte inutile, prit ces pieces qu'il n'avait pas pu tout de suite consacrer a 1'ceuvre qu'il avait entreprise et les jeta sur le rebord d'une fenetre.
Nous arrivons maintenant a une serie d' episodes singulierement delicats et difficiles. C'est le moment ou la situation de Frangois va se preciser defimtivement. Pendant de longues annees il a cherche sa voie. Personnellement il s'est deja engage vis-a-vis de Dieu, mais il n'a pas rompu ouvertement avec le monde.
II aurait souhaite encore ne pas brusquer les evenements, s'imposer de nouvelles epreuves, et c'est pour cela qu'il avait songe a demeurer avec le pretre de Saint- Damien, mais la logique de la situation etait plus forte que ses desirs. Dans les annees precedentes, il est bien evident que ses combats n'avaient pas toujours etc
vagues et imprecis, comme on pourrait le croire a la lecture des biographes primitifs. Frangois voulait se vouer a Dieu; or, il vivait dans une contree ou, autour de lui, une foule de gens etaient en'tres dans les abbayes benedictines. Sous les murs memes de la Cite d'Assise, il voyait la gracieuse eglise Saint-Pierre dont 1' architecture simple et digne etait a elle seule, elle Test encore, une fete pour les cceurs et les yeux. Les moiiies qui y habitaient etaient dans la dependance de ceux de 1'abbaye San Benedetto au mont Subasio dont les vastes batiments n' existent plus qu'en partie. Us etaient alors caches par les bois touffus de la montagne, a deux heures de marche de la Cite;
De 1'autre cote du Subasio, dans la partie qui descend sur Spello, une autre abbaye, encore plus importante, celle de San Silvestro, avait ete pour le versant de Spello ce que San Benedetto avait ete pour le versant d'Assise, un centre d'influence intellectuelle et morale.
La vie du fils du riche mercator d'Assise, a la fois marchand de drap et banquier, etait naturellement bien connue dans ces abbayes. Si 1'etrangete de sa conduite faisait rire les moines, sa generosite les emerveillait; ils ne pouvaient pas ne pas se preoccuper d'attirer a eux un sujet aussi exceptionnel. Si done Franc, ois> deja decide a vivre pour Dieu et 1'ideal, n'alla pas frapper a la porte d'une de ces trois maisons, ce n'est pas faute de les avoir connues, ni d' avoir ete sollicite. Dans ses ecrits, on trouve souvent des ressouvenirs de la Regie benedictine, et le songe du palais aux armes etincelantes semble bien n' avoir ete que le resultat du travail de son imagination sur un passage de cette Regie; celui ou le superieur dit au postulant qu'il accueille dans 1'Ordre :
Domino Christo Regi militaturus obedientiae arma fortissimo, atque pmeclara summis (1).
Au moment ou tu t' engages dans la chevalerie du Seigneur Christ, notre roi, tu regois les armes les plus fortes et les plus etincelantes, celles de 1'obeissance.
Les perplexites dont il etait assailli dans la grotte n'etaient done pas une sorte d'incapacite a se decider, c'etait un effort pour faire de son sacrifice un holocauste pur, saint, sans tache et vraiment agreable a Dieu.
En refusant de preter 1'oreille aux appels qui lui venaient soit des Benedictins, soit des nombreuses reformes qui s'etaient greffees sur le tronc benedictin, il preparait, sans le savoir, les raisons pour lesquelles, plus tard,, il devait refuser de donner a son Ordre la Regie de saint Augusim, de saint Benoit ou de saint Bernard.
II n' etait pas facile a son pere de comprendre ce qui se passait. II aimait tendrement son fils, avait patiemment supporte ses depenses exagerees; mais comment aurait-il pu ne pas deplorer maintenant une conduite incoherente ou jamais on ne pouvait savoir la veille ce que Francois ferait le lendemain, ou, en quelques minutes, il renongait brusquement a des projets longtemps prepares, sans donner d'autres raisons que des reves ou .des visions?' Dec,u de tous ses espoirs, cruellement blesse dans son amour-propre, Bernardone ne souhaitait plus qu'une chose, un denouement qui fut definitif.
Un sentiment dumeme genre existait au&si, sans doute y chez son fils, avec la difference qu'il n'y avait en son cceur iii colere, ni armertume contre son pere et qu'il ne songeait qu'a une chose, obeir parfaitement a la voix interieure en laquelle il voyait la claire volonte de Dieu.
(1) Reg. beaed. ProL 2, 6 ss.
Un autre personnage, aussi important que les precedents, peut-etre, attendait, comme eux, le denouement, avec une egale impatience; c'etait le peupie d'Assise. II etait persuade que tout cela finirait par une entree en religion, que Bernardone en serait furieux, que Ton aurait une bonne occasion de rire de sa deconvenue et de voir comment il manifesterait sa colere. A cette epoque, en effet, les abbayes et les monasteres attiraient beaucoup, les unes 1' elite des jeunes gens, les autres 1'elite des jeunes filles. Cela j etait parfois la desolation dans les families qui s'efforgaient, mais en vain, d'empecher leurs enfants de s'y enfermer.
Peu a peu, 1' opposition des families centre leurs enfants qui entraient en religion etait devenue un rite, une ceremonie qu'il aurait etc de mauvais gout de supprimer. II en existe encore des traces, aujourd'hui, dans certains pays. Des le moyen age, on voyait des families qui s'etaient debarrassees de leur fille ou de leur fils en 1'envoyant dans un cloitre, se livrer a de tapageuses manifestations de colere ou de desespoir, comme si elles avaient voulu absolument les retenir. G'est que ces gestes peu sinceres etaient avantageux pour tout le monde : pour les parents, qui manif estaient ainsi leur amour, ou du moins en avaient 1'air, pour leurs enfants; pour les postulants, dont les violences avaient pour resultat de montrer I'lrresistible vocation, une vocation qui ne se lais'sait ebranler ni par les larmes de la mere, ni par la colere du pere qui allait parfois jusqu'a Finjure et a la malediction; eniin pour les religieux ou les religieuses qui, en exhortant les nouveaux venus a ne pas oublier leurs devoirs vis-a-vis des parents, prouvaient ainsi combien ils etaient respectueux jusqu'a la derniere minute dela liberte des voca-
tions. Tout cela explique pourquoi ce rite est devenu dans beaucoup de legendes un morceau de choix dans lequel les ecrivains ont montre beaucoup plus leur talent pour la composition litteraire que leur souci de realite historique. Thomas de Celano, qui a ecrit aussi la legende de sainte Claire, la montre se cramponnant aux nappes de 1'autel de 1'abbaye Saint-Paul (1) pour echapper aux persecutions de son pere, veiiu pour 1'enlever coute que coute.
Si Ton veut avoir une idee des narrations etranges que ees sortes de scenes pouvaient inspirer a ceux memes qui en avaient etc les heros, on peut lire dans la Chronique de fra Salimbene (2) les pages ou il raconte, avec une infatuation qui transpire dans chaque mot, son entree chez les Freres Mineurs de Fano en 1233. II depeint son pere furieux et enumere avec complaisance les paquets de passages bibliques qu'il pretend lui avoir adresses, non sans les entremeler d'injures efiroyables.
Telles sont les raisons pour lesquelles il ne faut aborder ce genre de recits qu'avec une prudence speciale. Pour se conformer aux habitudes, les biographes de Frangois risquent a cet egard, plus qu'a un autre, d' avoir lache un peu la bride a leur imagination.
Us racontent que Bernardone, apprenant ce qu'avait fait son fils et devinant qu'il etait desormais perdu pour lui, reunit en hate ses amis et ses voisins pour aller a la recherche du fugitif. II ne le trouva pas a Saint-D.amien. Francois, en entendant le bruit et voulant laisser passer la colere de son pere, s'etait refugie dans une cachette qu'il s'etait preparee a cet effet. II avait un confident
(1) Leg. Clar., 9.
(2) Mon. Germ. Hist. SS., t. XXXII, p. 39 ss.
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dans la xnaison paternelle qui etait au courant de tout et lui apportait la nourriture necessaire. Un mois se passa ainsi, au bout duquel il trouva qu'il etait assez, sur de lui-meme pour se presenter, resolu et meme joyeux, devant son pere.
Quand on le vit entrer dans la Cite, defigure par le souci, les veilles et les privations, on eut au premier abord de la peine a le reconnaitre, mais bientot la foule ameutee criait : II est fou, il est fou! Le tapage se transforma bien vite en folie furieuse; on le poussait,, on cherchait a le faire tomber, il etait devenu le jouet de tous; des instincts etranges etaient dechaines. Le cortege s'engouflrait dans les rues, precede d'un vacarme etourdissant. Tout a coup, Bernardone en pergoit les premieres rumeurs. En un clin d'reil, il devine ce qui se passe. Ce fils sur lequel il avait tant compte pour etre sa gloire n'etait plus seulement le tourment qui le rongeait nuit et jour, il devenait son desespoir, sa honte a tout jamais. Et, dans un acces de colere, il bondissait sur son enfant, I'empoignait et le j etait dans un reduit tenebreux.
Francois fut delivre par sa mere en 1' absence de son mari. Celui-ci, a son retour, demanda aux consuls de la Cite d'appeler son fils devant eux pour lui faire restituer ce qu'il avait emporte de la maison paternelle. II repondit que, s'etant mis au service de Dieu, -il ne relevait plus de la juridiction civile, mais de la juridiction ecclesiastique. Les consuls adresserent done son pere a 1'eveque qui 1'invita a comparaitre. Le tribunal n'etait autre chose que la place de 1'eveche. L'eveque s'asseyait a la porte de 1'eglise Santa Maria Maggiore, entre les deux lions qui y etaient le symbole de sa juridiction. II conseilla
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a Francois de rendre a son pere 1' argent qu'il avait rapporte de Foligno. Celui-ci, tout heureux des paroles qu'il venait d' entendre, declara : Non seulenieiit je lui rendrai avec joie cet argent qui lui appartient, mais aussi, mes vetements. II entra precipitamment dans les appartements de 1'eveche ouverts a cote de lui et en ressortit presque aussitot depouille de tout. II avait fait uii paquet de ses vetements et il avait place 1'argent dessus; il vint poser le tout devant 1'eveque. Puis, s'adressant aux speetateurs, il dit : Ecoutez tous et sachez-le bien : jusqu'ici j'ai appele Pierre Bernardoiie, mon pere, mais puisque je suis decide a servir Dieu, je lui rends cet argent, pour lequel il etait si trouble, avec tous les vetements que j'ai regus de lui, car desormais je veux dire : Notre Pere qui es aux cieux et non pas mon pere, Pierre Bernardone .,
II faisait tres froid. L'eveque, emu de ces paroles, s'approcha de lui et etendit sa chape pour 1'abriter au moins partiellement.
Pendant ce temps, Bernardone s'etait hate de ramasser 1'argent et les vetements, sans rien laisser a son fils, et de disparaitre, accompagne par 1'indignation de tous ceux qui avaient assiste a ce denouement qui etait plus encore le prologue, la premiere journee, de la vie nouvelle du futur saint (6ievrier 1925).