‹ Études italiennesChapitre 38 sur 41 · Le.f arts à la cour des Papes, t. I, p · texte numérisé non relu

Le.f arts à la cour des Papes, t. I, p

Vasari quel était Timmense projet de Nicolas V sur le Borgo. Pour éviter les invasions et les surprises qui avaient continué de frapper ses prédécesseurs immédiats, profitant d'ailleurs de Tétat d'abandon et de ruine où les désordres civils avaient mis cette partie de la cité, il avait résolu de construire entre le pont Saint-Ange et la limite extrême du Vatican une résidence fortifiée où le pape habiterait avec toute sa cour et une population d'artisans, d'employés, de scribes, de moines, de prêtres, qui devrait se suffire à elle-même. Il y aurait eu de vastes cours, des jardins, des portiques, des fontaines, des bibliothèques et même un théâtre, tout l'appareil nécessaire pour faire bonne figure, bien recevoir les ambassadeurs étrangers, et couronner dignement chez soi les empereurs d'Allemagne; c'eût été une sorte de paradis à la manière des pays orientaux, et dans lequel, sans redouter le contre-coup des discordes extérieures, le pontife aurait donné au monde l'exemple d'une vie sainte et pure, d'une puissance majestueuse et respectée. — Ne reconnaît-on pas à de telles conceptions l'ardeur intempérante du xv® siècle? C'est de tels plans imaginaires que sont remplis certains livres de ce temps, comme le Songe de Poliphile^ le Traité de V Architecture d'Antonio Filarete, encore inédit, etc. Cette efifervescence des esprits, leur impatience et leur enivrement se montraient dans le domaine des lettres comme dans celui des arts; c'étaient les signes précurseurs de la seconde renaissance.

Nicolas V eût fait des merveilles s'il faut en juger par ce qui nous reste de ses travaux au Vatican. Non seulement ce pape, ancien bibliothécaire des Médicis,

a réellement fondé l'incomparable bibliothèque Vaticane; mais c'est lui encore qui a fait décorer, par un artiste tel qu'Angelico da Fiesole, son oratoire privé ou son cabinet d'étude, son studio. Tout le monde a admiré cette chapelle de Nicolas F, comme on l'appelle aujourd'hui, où le maître, aidé de son élève Benozzo Gozzoli, a représenté la vie de saint Etienne et celle de saint Laurent, précieux débris heureusement échappés aux destructions de la seconde renaissance. Nicolas V avait encore fait venir Piero délia Francesca, dont les fresques ont dû disparaître pour faire place aux œuvres de Raphaël, qui cependant les admirait, Benedetto Buonfiglio, un des plus importants prédécesseurs du Pérugin, l'habile Andréa del Castagno, Bartolomeo di Tomaso, un des chefs de l'école ombrienne, et une foule d'autres artistes distingués, dont les travaux devaient orner surtout le Vatican et Saint-Pierre, mais aussi Sainte-Marie- Majeure et le Latran. Il employa l'illustre Léon- Baptiste Alberti à réparer l'aqueduc de VAcqua Vergine. Bernardo Rossellino, Aristote de Fioravante, de Bologne, cet habile architecte si fort admiré pour avoir su transporter une tour sans l'abattre, devinrent ses clients recherchés et firent grand honneur à son pontificat.

L'ardeur de construction se montre si dominante alors qu'on pense immédiatement aux dommages qui en pouvaient résulter pour les monuments antiques et pour les œuvres délicates du moyen âge. On a blâmé le pape Pie II d'avoir voulu bâtir de préférence à Gorsigano, sa patrie, la même ville qui de lui s'est appelée Pienza, et dans Sienne, berceau de sa famille, Rome étant à ses yeux comme un asile

des monuments antiques, qu'il fallait seulement respecter et conserver. — Cette vue pouvait se soutenir cependant; si elle avait été longtemps suivie, nous aurions sauvé du naufrage beaucoup de précieux morceaux de Tarchitecture et de la sculpture antiques. La bulle du 28 avril 1462, par laquelle il recommandait en lettré, en humaniste, la bonne conservation et le respect des anciens édifices, méritait d'être mieux comprise et mieux obéie qu'elle ne devait Tétre sous les grands papes ses successeurs.

Pie II n'édifia guère dans Rome que des ouvrages destinés à disparaître sous les coups de la seconde renaissance, mais qui se rapportaient tous k d'intéressants souvenirs, dont la trace n'est pas entièrement perdue de nos jours. C'est lui, par exemple, qui construisit dans l'ancienne basilique de Saint-Pierre cette chapelle dédiée à saint André que les papes suivants devaient détruire, mais dont il reste quelques fragments de sculptures relégués dans les cryptes vaticanes. Cette fondation rappelait un épisode qui n'avait pas dû sortir si tôt des mémoires. Dans la journée du 11 avril 1462, le dimanche des Rameaux, Rome tout entière avait accompagné le pape allant en grande pompe recevoir près du Ponte Molle une précieuse relique apportée de Patras par le despote de Morée, parent du dernier empereur' Paléologue. La tête de saint André, frère de saint Pierre, compagnon du Christ, apôtre de l'Orient, était pour le pontife comme un symbole aidant à cette prédication de la croisade qui le préoccupait sans cesse. Des mains du cardinal Bessarion elle passa dans celles de Pie II, et fut déposée dans la confession de

Saint-Pierre au milieu des chants de tout un peuple en fête *.

Pie II avait aussi réparé et embelli Téglise de Sainte- Pétronille, voisine de Tancienne basilique Vaticane, et à laquelle se rattachaient de curieux souvenirs, particulièrement intéressants pour la France. Le sépulcre de la sainte des temps apostoliques, révérée sous le titre de fille spirituelle de saint Pierre, reposait dans la catacombe de Sainte-Domitille, où dormaient également les saints Nérée et Achillée, et le culte de la sainte se trouvait être en grand honneur dans Rome quand les rapports des papes avec les rois cariovingiens devinrent très actifs. Le pape Etienne II, s'étant rendu en France pour réclamer de Pépin le Bref une protection contre les Lombards, promit en échange de transporter le sépulcre de la sainte plus près du tombeau de saint Pierre. Pétronille devint dès lors auxiliatrice des princes cariovingiens ; la nouvelle église qui la reçut fut désignée comme un monument éternel de la gloire et du nom de Pépin, comme la chapelle des rois de France, qui portèrent le titre de très chrétiens, et déjà peut-être de fils aînés de TÉglise. Quand les différents sanctuaires furent absorbés par la basilique reconstruite, on y réserva une chapelle, dédiée à sainte Pétronille, dont

1. La précieuse tête, enfermée dans un riche reliquaire, œuvre florentine, échappa comme par miracle au fameux siège de Rome de 1527, mais non pas aux désordres de 1848. Un voleur, après l'avoir dérobée et avoir vendu le reliquaire, ensevelit le cr&ne, qui l'embarrassait, au pied d'un des murs de fortification de la ville ; mais, poursuivi par ses remords, il alla confesser son crime, et la relique fut rétablie dans le trésor de Saint-Pierre, comme le rapporte une inscription qu'on peut lire sur cette partie des murs, vers le Vatican.

les souverains de la France furent déclarés protecteurs, où Louis XI fit faire encore d*importants tra* vaux, et sur laquelle notre droit reconnu de patronage n'a point cessé. Quand Tambassadeur de France à Rome près le saint-siège fait sa première entrée dans la basilique, après avoir révéré le prince des apôtres, il va s'agenouiller dans la chapelle de Sainte- Pé trouille.

Rien ne subsiste probablement de la tour que ce même pape avait construite auprès de la porte d'entrée du palais du Vatican. Est-ce sur le mur de cette tour que plus tard Raphaël du^t peindre une fresque bien singulière, de nature à ne rien ajouter à sa renommée? Un jeune éléphant, nommé Hannon, et qui avait été donné à LéonX par le roi de Portugal faisait les délices de la cour pontificale et du peuple romain. Un mauvais poète, nommé Baraballo da Gaëta, voulut aller réciter ses vers au Gapitole afin de mériter, lui aussi, le laurier qu'avait eu autrefois Pétrarque. On le fît monter sur le dos d'Hannon, dans la cour du Vatican, le pape et les cardinaux assistant des fenêtres à son départ et lui souhaitant bon succès; mais, arrivé au pont Saint-Ange, Hannon, qui n'aimait pas les vaniteux, jeta le mauvais poète à terre. Le pauvre Hannon, estimé de tous, mourut d'une angine le 8 juin 1512, et Léon X voulut, dit une inscription latine attribuée à Bembo, que Raphaël d'Urbain le reproduisit de grandeur naturelle sur la tour voisine de l'entrée du palais, ad twrem prope portam palaiii. On peut voir sur la porte travaillée en tarsia de l'une des chambres de Raphaël au Vatican une représentation de Baraballo monté sur Hannon.

Paul II (cardinal Barbo) n'eut pas, comme Pie II, les humanistes pour lui; cela seul, en le privant de certains éloges retentissants, lui valut en outre quelques médisances. Peu s'en faut qu'on ne Tait voulu faire passer pour un ennemi de la renaissance italienne, reproche bien injuste et bien faux« Il es( vrai qu'il a permis d'enlever, pour les faire servir à ses propres monuments, les travertins et les marbres du Colisée; mais ses prédécesseurs n'avaient-ils pas fait de même à Porto, à Ostie, à Tivoli, et aussi à Rome, dans plusieurs quartiers couverts de ruines, que tout le xv" siècle exploita en guise de carrières? Paul II, il est vrai, chassa de son entourage beaucoup de petits poètes; il fut beaucoup trop rigoureux contre cette académie de Pomponius Lsetus qui se réunissait quelquefois aux catacombes et y inscrivait, par un jeu d'esprit voisin du scandale, le nom de son président ou pontifex maximus. A ce peu de griefs qu'on fait valoir contre lui répondent suffisamment sa hauteur d'esprit et son incontestable libéralité. Il avait le grand goût vénitien; c'était un vrai pape de la renaissance, qui joignait au désir d'un luxe majestueux un réel respect des belles choses. Il y comprenait les monuments de l'art antique et des édifices ruinés de l'ancienne Rome. Avec plus de sollicitude encore que Pie II son prédécesseur, il fit restaurer l'arc de Titus, celui de Septime Sévère, les colosses de Monte Gavalio, la statue équestre de Marc Aurèle. Il était si peu l'ennemi des souvenirs de l'antiquité classique qu'il fit célébrer avec grande pompe un Triomphe d'Auguste. On y voyait s'avancer des géants, l'Amour, Diane et les Nymphes, et puis les rois et les chefs vaincus, au milieu d'eux Cléopâtre; après cela

Mars, les Faunes, Bacchus. Et les chœurs chantaient les louanges du saint pontife, qu'ils appelaient père de la patrie, protecteur de la paix, auteur de la prospérité publique. — Ce doivent être là des circonstances atténuantes auprès des partisans de Thumanisme.

Au reste, une des grandes œuvres architecturales du XV» siècle, et qui fait toujours grande flgure dans Rome, conserve le souvenir de Paul II et assure à ce pontife, malgré tout, une belle place dans l'histoire monumentale du xv" siècle : c'est le palais de Saint- Marc adjoint à la basilique du même nom. L'immense édifice que, plus tard. Pie IV donnera à la république de Venise, et qui deviendra ainsi jusqu'à nos jours une propriété autrichienne, rappelle par ses formes massives et sa physionomie sévère, par ses créneaux, sa tour et son peu d'ouvertures, les châteaux fortifiés du moyen âge, mais en même temps, par ses belles proportions, par l'élégance de ses fenêtres et de ses arcades intérieures, l'art émancipé de la première renaissance. C'est là que Paul II avait accumulé les trésors incomparables d'une collection qui réunissait aux tapisseries, aux broderies, aux riches étoffes, aux bijoux, — perles, camées, intailles, anneaux et bagues, — les sculptures antiques, les bronzes, les peintures byzantines, les monnaies et médailles, les mosaïques, les émaux, les ivoires, les vitraux peiuts, les manuscrits ornés de miniatures, tout ce qu'avaient pu lui obtenir à grands frais les voyageurs les plus intrépides et les plus habiles en Occident et en Orient. La passion de Paul II, — c'en était une véritable, poussée à ses dernières limites, — rencontrait pour se satisfaire, et aussi pour devenir profitable à la

science, le temps et les circonstances les plus propices. Les invasions des Turcs et la prise de Constantinople dispersaient par tout TOccident les manuscrits et les objets d'art antiques ou du moyen âge que les églises et les monastères avaient longtemps conservés, et, d'autre part, si le goût commençait à s'éveiller et la curiosité à s'instruire, peu de collectionneurs avaient encore essayé d'accaparer tant de riches dépouilles. Paul II ne manqua pas d'engager à ce sujet une lutle acharnée contre les Médicis; il ne prévoyait pas qu'après lui la plus grande partie de ses trésors passerait paisiblement entre les mains de Laurent le Magnifique. Sans ces amateurs du xv" siècle combien de morceaux antiques auraient définitivement péri, combien dont les traces se seraient perdues.

Nous arrêterons ici, à la fin de la première renaissance, à l'aurore de ce xvi^ siècle qui vit le plein épanouissement et la décadence de ce grand mouvement, cette rapide élude forcément incomplète. Presque toutes les ruines de l'antique Rome qui subsistaient alors existent encore aujourd'hui. C'est surtout le moyen âge qui dans les trois siècles suivants eut à souflrir des démolitions et plus encore des transformations de ses monuments. Alors disparurent et la primitive basilique de Saint-Pierre avec ses nombreux appendices dont les derniers se voyaient encore au xviii® siècle ; et St-Jean de Latran, la basilique constantinienne — dont les dernières parties ont été démolies de notre temps pour un déplorable agrandissement du chœur; — avec le palais des papes dont il ne reste à peu près rien, c'était un ensemble d'édifices témoins des plus grandes scènes

de rhistoîre de TËglise. Le cloître, seul conservé dans son élégance suprême, peut faire mesurer retendue de la perte, dont la basilique actuelle n'est point une consolation. Alors eut lieu la transformation de tant d'autres sanctuaires dont les noms seuls rappellent maintenant les lointaines origines et qui modernisés, selon Texpression consacrée, n'oflfrent plus qu'un luxe banal sous lequel on a peine à retrouver les vestiges d'un passé plein dMntérôt.

Notre siècle épris de critique historique a renouvelé par Tarchéologie et Tépigraphie Tétude du passé; des fouilles intelligentes ont fait surgir ou ont complété beaucoup de monuments antiques. La dernière transformation de Rome, quoique n'étant pas la moins regrettable, a mis en lumière une quantité de vestiges de haute importance que la science conservera; personne n'ignore tout ce que fait notre temps pour l'histoire de l'art si longtemps négligée. On fouille les archives, on compare les témoignages, on reconnaît les vraies provenances, on identifie les époques, les artistes. Les musées cessent enfin d'être des ramassis incohérents arbitraires et confus. Plus que tout autre lieu Rome mérite tant de soins; l'archéologie y a des droits et des devoirs plus grands qu'ailleurs, et une dignité particulière. Les moindres détails, qui n'auraient autre part qu'une valeur locale, prennent ici une importance historique, car il n'y a pas de ville au monde qui ait eu un plus haut caractère et une personnalité plus vivante. Ses monuments ont eu vraiment leur part dans ses destinées, qui ne l'intéressaient pas seule : ils ont transmis le souvenir de sa gloire, dont ils étaient de perpétuels témoignages; ils ont souffert au moyen

âge en même temps qu'elle; il semble qu'ils aient partagé non seulement ses vicissitudes, mais ses passions. Ils ont été guelfes ou gibelins; ils ont lutté pour le sacerdoce ou pour Tempire. Symboles de grandeur et de majesté, ils ont participé eux-mêmes de ces caractères, grâce auxquels on peut dire qu'ils ont exercé une durable influence à travers les âges. Le seul aspect des antiques ruines de Rome, réveillant les souvenirs, invitant au respect, provoquant la recherche érudite, a été pour une part dans le mouvement intellectuel et moral dont se sont inspirés les temps modernes; il a ému d'admiration un Raphaël, un Michel-Ange et contribué au court mais splendide essor de la seconde renaissance à Rome.

Rome, 1880.

On connaît Thorrible légende qui s'attache au souvenir de Béatrix Genci, morte sur l'échafaud k Rome, le 11 septembre 1599. Jeune, belle, pieuse, miracle de vertu, nous dit-on, elle a commis, il est vrai, le crime de parricide, mais par une défense héroïque de son propre honneur, et pour repousser ou venger Tinceste, Sa jeunesse et sa beauté sont attestées par le célèbre portrait de la galerie Barbe-? rini : Guido Reni, touché de pitié et d'amour, a pénétré dans la prison, la veille du supplice, et a retracé comme ils lui étaient apparus ce regard pur, cette physionomie innocente et douce. A côté de cette toile, on vous montre le portrait de Lucrezia Petroni, belle-mère de Béatrix, sa complice, ou bien plutôt son témoin. Le récit des faits, vous Tavez en une foule de petits écrits devenus populaires, dont vous pouvez juger par celui d'entre eux qu'a traduit ot publié Stendhal dans ses Chroniques italiennes. C'est ce même récit qui a défrayé si souvent le Miéàtre, le roman, la peinture d'histoire. Le xvi® siècle

italien a montré Tange du parricide, comme la Révolution française devait révéler Tange de Tassassinat politique. — Tel est le gros de la légende.

Voici cependant qu'un petit livre de M. Bertolotti, écrit avec le secours des archives romaines, et récemment publié sous ce titre : Francesco Cenci e la sua famiglia^ Firenze, 1879, va détruire encore une des idoles de l'imagination légendaire. Il n'y aura pas lieu de s'en plaindre. La morale ne gagne rien à ces mensonges inconscients du sentiment populaire, qui déplacent les responsabilités, brouillent la vue du bien et du mal, et peuvent devenir des suggestions dangereuses. La vérité historique et la vérité morale, dont la critique revendique les droits, reconnaissent bien peu de ces cas extraordinaires où rhéroïque vertu côtoie d'assez près le crime pour l'envelopper dans son éclat,'le transformer et l'annuler. Charlotte Gorday était du moins animée par la pensée de prêter le secours de son bras à la justice, puisque la justice paraissait n'avoir plus d'autre organe ; elle voulait sauver des victimes et s'offrait à leur place, en prenant sur elle de commettre le crime dont elle acceptait d'avance le châtiment, tandis que la Cenci, dans l'hypothèse même de la légende, rejetait la suprême ressource du suicide, qui l'eût mieux protégée ou vengée.

M. Bertolotti n'a pas eu plus que ses devanciers l'original du procès; on avait cru longtemps que ces dossiers étaient conservés à l'archive vaticane; mais on se croit assuré maintenant qu'ils ont fait partie dé l'archive criminelle de la confrérie de Saint-Jérôme de là Ciiavité^ où ils ne se sont pas retrouvés. Il en a eu du moins une analyse, £aite

pour les avocats, pour Farinacci, le célèbre juriste, et pour Incoronati. Il y a joint les documents incontestables que conservent. encore les notaires romains, et les pièces de diverses archives. Giâce à de consr ciencieuses recherches, d*une remarquable impartialité, son petit livre, en même temps qu'il est une rectification constante de la réalité historique, offre une très curieuse peinture des mœurs romaines à la fin du xvi^ siècle.

La famille des Genci n'appartient pas à la grande aristocratie de Rome; elle est d'une seconde noblesse, en possession d'une certaine fortune, mais à qui manquent le raffinement et la brillante culture intellectuelle. La naissance de Francesco est le fruit d'un adultère; les richesses qu'il tient de son père, trésorier du pape, ont été mal acquises; il n'en est que plus avare et ne vit que pour les augmenter. Elles lui servent à satisfaire de viles passions. Sa vie est ténébreuse et lâche, soit dans son palais de Rome, qu'il transforme en un lieu mal famé, soit dans sa solitude de Rocca di Petrella, sorte de château fort en plein désert des Abruzzes, bâti sur le roc et entouré d'abîmes. C'est là qu'il est réduit à vivre, quand les procès et les amendes que ses mœurs scandaleuses lui ont attirés commencent d'entamer sérieusement sa fortune. Marié deux fois, et à quatorze ans d'abord, il a de sa première femme douze enfants; Béatrix est la dernière. Sa seconde femme, Lucrezia Petroni, d'humeur pacifique, sera une de ses victimes avant de se joindre à ses bourreaux. — Ses fils sont des misérables; deux se font tuer pendant leurs brigandages; les autres échappent à leur père et ne vivent pas mieux que lui. Béatrix est

enfermée elle-même à Petrella; elle y est mallraitée et battue; mais elle le mérite par sa vie mauvaise : Francesco, sévère et brutal, veut la punir de son inconduite. On voit par son testament qu'elle laisse un fils, dont la naissance doit être attribuée à Tintendant Olympio. C'est elle qui, pour se délivrer et se venger, conçoit le projet de tuer son père et attire dans le complot, quatre ou cinq mois à Tavance, ses frères et sa belle-mère : c'est elle qui arme Olympio et embauche les assassins, elle qui offre de sa main au vieillard, la veille du meurtre, le narcotique destiné à le livrer sans défense; elle qui, au point du jour, conduit et assiste les meurtriers; elle qui traîne ensuite le cadavre et aide à le jeter dans un précipice; elle enfin qui, un des assassins ayant disparu^ le fait poursuivre et tuer, afin de prévenir ses aveux. Cependant, une délation anonyme faite au comte d'Olivarès, vice-roi de Naples, ayant donné Téveil, on emprisonne les Cenci, et leur procès commence : il se déroula à Rome. M. Bertolotti a publié une partie des interrogatoires. Béatrix niait résolument tout d'abord, tout en chargeant ses complices, à commencer par sa belle-mère. La torture et l'accumulation des preuves lui arrachèrent bientôt de complets aveux. Clément YIII inclinait pourtant k l'indulgence, quand plusieurs crimes sauvages vinrent effrayer sa conscience de prêtre et de vieillard; un Massimo, déjà pardonné après avoir assassiné sa belle-mère, venait d'empoisonner son frère; un Santa Croce, proche parent des Cenci, tuait de sa main sa propre mère, dans son lit. Le pontife crut qu'il fallait un exemple, et il signa la condamnation à mort. — Un tel procès ne méritait, ce semble,

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aucune sympathie : Béalrix, bien que c'eût été là pour elle un moyen de salut, n'avait pas même fait une allusion au crime qu'on attribua plus tard à son père; ses frères gardèrent à ce sujet le même silence; seuls les avocats, à bout de ressources et vers la fin du procès, parlèrent de ces violences supposées, n'apportant à Tappui aucun témoignage.

Comment s'est donc faite la légende? — A vrai dire, il n'est pas difficile de le comprendre si l'on se transporte au milieu de ce temps.

D'abord il s'agissait d'un grand crime, d'un parricide, dans une famille fort en vue, première condition pour que toutes les imaginations fussent atten* tives et prêtes à s'émouvoir. De plus, Béatrix était jeune et belle, nous le savons par les dépositions de quelques témoins, mais non par aucun portrait. Guido Reni n'est venu à Rome pour la première fois que sous Paul Y, probablement en 1608, tandis que la mort de Béatrix date de neuf ans plus tôt. Il n'y a aucun motif de croire que l'artiste se soit particulièrement intéressé à cet épisode, ni qu'il ait recueilli quelque image d'après laquelle il aurait pu travailler. Qui aurait pris soin de faire faire à l'avance ce portrait de jeune fille? Ce n'était guère dans les mœurs du temps, ni, ce me semble, dans celles d'une telle famille : comment s'expliquerait ce singulier costume, ce turban dont elle est coiffée? L'attribution du prétendu portrait ne semble apparaître qu'à partir du commencement du xix® siècle. Celui de Lucrezia Petroni n'a rien non plus d'authentique; il parait être une œuvre d'André del Sarte et représenter une de ses parentes. Quant aux âges, le récit prétendu contemporain que Stendhal a traduit, en

l'altérant comme il n'est pas permis de faire pour an document qu'on donne comme historique, est postérieur de près d'un siècle; il prête à Béatrix seize ans, tandis qu'elle en avait vingt-deux; en même temps il ôte vingt années au père, dans une intention trop facile à comprendre. La beauté et la jeunesse, encore réelles, de Béatrix, n'en sont pas moins attestées; elles allaient devenir célèbres parmi le peuple romain et former un nouveau contraste avec le crime commis et la peine infligée. — Le procès dura toute une année, pendant laquelle, au milieu des démarches tentées par les parents des accusés, les vicissitudes de l'instruction, qui transpiraient, laissaient tantôt croire à la condamnation, tantôt compter sur l'acquittement. Ce qui circulait de rumeurs de toute sorte pendant les derniers mois ne contribua pas peu à augmenter l'émotion populaire. On disait que la Cenci montrait dans sa prison un repentir et une piété admirables. On racontait ses jeûnes et ses macérations. Par son testament, elle donnait à de nombreuses églises, k des confréries, à des couvents, des sommes destinées soit aux messes pour son àme, soit aux nombreux mariages de pauvres orphelines qu'elle dotait. Elle se recommandait en même temps « à la Vierge, à Dieu, au père séraphique saint François, à toute la cour céleste » ; son corps devait être enseveli dans l'église Saint-Pierre in Montorio, à laquelle particulièrement elle léguait des sommes importantes. La nouvelle du prochain supplice produisit donc dans toute Rome une impression soudaine et profonde, qui devait arriver à son paroxysme pendant la dernière journée.

Il faut, si l'on veut suivre ici l'ardente fermentation

de rimagînation populaire, tenir compte de deux éléments : Textréme sensibilité de la population romaine, particulièrement quand il s'agit d'impressions religieuses, et la nature complexe du gouvernement pontifical, d*où naissaient en de telles circonstances des contrastes de nature à étonner dans tous les temps Tesprit public. En voulant exercer bonne et sévère justice, avec les mêmes cruels moyens que pratiquait chaque époque, ce gouvernement se préoccupait beaucoup de Tâme du coupable ; d'accord avec les mœurs, il autorisait autour du criminel un grand développement de démonstrations extérieures, de processions, de prières et d'actes religieux. H obtenait aisément des marques abondantes de repentir, qui contribuaient à surexciter la pitié de tout un peuple. Le glas funèbre retentissait toute la nuit dans la ville; des affiches, partout exposées, invitaient à la prière; des quêtes se faisaient publiquement pour subvenir à des aumônes spéciales; les membres des diverses confréries, vêtus de la cagoule et torches en main, parcouraient les rues, précédés du crucifix couvert d'un crêpe, pour se rendre dans leurs oratoires ou vers le lieu du supplice; les condamnés traversaient à pied la foule au milieu du bruit confus des psalmodies... Comment l'esprit populaire n'aurait-il pas éprouvé un certain embarras à distinguer le bien du mal? D'un côté des supplices horribles, dont on ne cachait rien, par une intention de moralité, mais qui, bien supportés, soulevaient, malgré la dureté des mœurs, la commisération pour les victimes; d'autre part tout un déploiement solennel de charité autour des condamnés pour obtenir le rachat de l'âme sans renoncer

à livrer le corps; avec cela une procédure secrète» c'est-à-dire la place laissée au soupçon, à Texagération, à la calomnie; ajoutez Tesprit d'opposition contre les papes;... comment, en plus d'un cas, l'opinion de la foule ne se serait-elle pas égarée? comment n'aurait-elle pas accueilli avec un empressement crédule les excuses même les moins fondées pour des crimes qu'un éclatant repentir pouvait, au point de vue chrétien, avoir rachetés I Quand le prêtre pouvait dire : « Elle est morte comme une sainte », quand il proclamait le pardon de Dieu même, comment l'esprit public ne serait-il pas entré en défiance contre la justice humaine et les droits terribles qu'elle revendiquait?

Il en fut de la sorte pour la Genci. Une multitude innombrable, de toutes les classes de la société romaine, remplissait le 11 septembre au matin les rues et les places. La foule était si pressée et la chaleur si forte qu'il y eut, dit-on, des centaines de blessés ou de morts. Une grande quantité de confréries, toutes celles en faveur desquelles Béatrix avait fait quelque legs pieux, voulurent l'assister publiquement à son dernier jour. Après l'exécution, pendant laquelle la jeune fille se comporta courageusement aux yeux de tous, le corps fut exposé, entouré de flambeaux; une immense procession l'accompagna jusqu'à l'église Saint-Pierre in Montorio, lieu de la sépulture. Peu s'en fallut que la foule ne lui attribuât des miracles. On comprend bien qu'avec le temps, le sens de la réalité, déjà très obscur, s'aflFaiblissant encore, mais le souvenir ému subsistant, une explication extraordinaire comme celle dont s'est faite la légende a été de plus en plus accueillie.

Au nombre des erreurs infinies qui se sont accumulées autour de ce trop célèbre épisode, il y a cette fausse accusation que les papes avaient eu pour but, en prononçant la sentence, de confisquer les biens. Ce qui est vrai, c'est que la confiscation, suivant le droit d'alors, devait suivre d'elle-même; mais Clément VIII laissa s'exécuter les dernières volontés et les différents legs de Béatrix; la veuve de Giacomo, son frère mis à mort avec elle, obtint que sa fortune et celle de ses six enfants fussent restituées. Cette fortune des Cenci était dès longtemps compromise; comme les créanciers pressaient, les héritiers demandèrent avec instance et obtinrent, malgré la condition des biens qui leur restaient, et dont plusieurs étaient des fidéicommis, la permission de les aliéner et de les vendre. On a dit que les Borghèse, neveux de Paul V, les avaient spoliés; mais c'est le contraire, car les Cenci, soit les héritiers directs, soit des collatéraux, en continuels procès avec leurs parents, furent très heureux de vendre à cette grande famille, devenue riche et puissante, des propriétés dont M. Bertolotti, d'après les actes notariés, nous donne exactement la liste, avec les sommes d'achat. On y remarque deux domaines situés dans le Trastévère, et un certain Casale di Testa di lepre^ acheté vers 1618 par Scipion Borghèse; celui-ci, ajoutant cette terre à ses autres possessions au delà de la porte del PopolOy en forma la célèbre villa qui porte encore aujourd'hui son nom. Les Cenci avaient préparé d'eux-mêmes leur propre ruine, qui eût été encore bien plus rapide, si les papes ne les eussent assistés en plusieurs occasions par des mesures indulgentes. De plus, les Aldobrandini, les Barberini,

les Borghesi, les Peretti, les CafTàrelli, pendant la période de leur prospérité, leur avaient été d'un secours presque inespéré par leurs achats à beaux deniers comptants. Cette fortune des Cenci a dû être, ce semble, de courte durée. Les dénominations des propriétés par eux vendues au commencement du xvii« siècle, celle même de leur palais, qui subsiste encore aujourd'hui dans Rome, tout près du Ghetto, ne se trouvent pas sur le plan de la ville dressé au commencement du xvi® siècle par Bufalini; n'en doit-on pas conclure que le père de Francesco, c'està-dire le grand-père de Béatrix, trésorier du pape, fut par ses dilapidations le véritable auteur de leur richesse mal acquise? On ne découvre sur le plan de Bufalini qu'une Vinea Rochi Cencii) un Cenci portant ce prénom de Roch était en effet oncle du père de Francesco, dans la première moitié du xvi® siècle.

Celui qui a imaginé le premier de reconnaître l'image de la Cenci dans le tableau de là galerie Barberini, peut être faussement attribué à Guido Reni et qui n'est probablement qu'une tête d'étude, celui-là a certainement renouvelé pour un long temps la légende née d'un moment d'émotion. C'est un nouvel exemple de la puissance créatrice des arts et de la poésie. La Cenci serait certainement oubliée, en dépit des crimes extraordinaires qu'à divers titres son nom rappelle, si la vitalité d'une œuvre d'art intéressante par ellemême et qui a emprunté de là un nouveau renom, n'avait été greffée sur une première tradition, dont nous avons dit l'imparfait mélange. Le drame grossier et brutal du repaire des Abruzzes s'est idéalisé, et le talent d'un artiste moderne, complice inconscient d'inventions involontaires, a enrichi d'une nouvelle

figure la série des célèbres victimes de ce qu'on appelle les amours fatales '.

Que les littérateurs se soient emparés d'un tel sujet sans beaucoup rechercher s'ils faisaient violence à l'histoire, que Shelley en ait composé une tragédie romantique, et M. Guerrazzi un roman à sensation, c'était leur droit; nul n'y contredirait s'ils en avaient pris occasion de quelque chef-d'œuvre; mais Byron n'avait pas tort quand, après avoir lu Shelley, il était d'avis que ce sujet-là était essentiellement non dramatique. En effet, devant une telle légende, transportée dans le domaine littéraire, l'horreur et la répugnance morale étouffent bientôt la pitié. La donnée ne serait pas moins stérile pour un roman réaliste, comme le comprendraient certains esprits de notre temps. Il n'y a rien k faire d'un tel épisode, sinon de le ramener à ses justes proportions, par respect de la vérité historique, et d'observer à cette occasion de quelle rudesse étaient empreintes les mœurs que le moyen âge avait léguées à la Rome du XVI® siècle.

1. On se rappelle la série de peintures antiques réunies sous ce titre dans une des salles du Vatican.

13 avril 1880.

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