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PENDANT LE MOYEN AGE ET LA RENAISSANCE

\ Les monuments de l'ancienne Rome ont vraiment

une histoire, aussi bien que le grand peuple qui les a construits. Ces édifices témoins de si nombreuses vicissitudes, ils ont attesté la force des antiques générations, ils ont abrité la faiblesse d*une Rome abâtardie, ils ont lutté contre le temps et contre les

^ barbares, contre les guerres civiles et contre Toubli; ceux d'entre eux qui ont pu résister à tant de causes de désastre ont enfin, dans les temps meilleurs, rencontré le respect. C'est cette histoire dont nous voudrions signaler les principaux traits. Nul ne marche impunément sous les palmiers, dit le proverbe oriental, et nul ne saurait non plus être spectateur indifférent des grandes ruines de Rome. Quand et comment se sont-elles accomplies? quel âge a été à ce sujet principalement coupable? quels pontifes ont essayé d'y porter remède? quelles restaurations ou quelles, constructions nouvelles, quel développement

nouveau des arts auxiliaires ont changé une fois encore la physionomie de la ville éternelle, avant que la renaissance du xvi* siècle vînt transformer entièrement Taspect de Rome par des destructions sacrilèges que n'ont pas fait oublier plusieurs triomphantes ^ subtitutions'?

1. Je me suis servi principalement dans cette étude des travaux (le M. de Rossi, Tiilustre archéologue romain, et de ceux de M. Eugène Muntz, ancien membre de notre École française de Rome, aujourd'hui bibliothécaire de notre École des Beaux- Arts. — M. J. B. de Rossi est connu de tous comme le fonda- à teur de la science de l'archéologie chrétienne. Sa Rome souterraine {Rama sotterranea), son Rulletin périodique, son Recueil d'inscriptions chrétiennes, son grand ouvrage sur les Mosaïques chrétiennes des églises de Rome avant le XV siècle forment une encyclopédie qui semble dépasser les forces d'un seul homme, et qui cependant ne doit pas faire oublier ses autres travaux : un grand nombre d'excellents mémoires sur l'archéologie classique; la grande part qu'il a prise à la publication française «« des œuvres de Borghesi, et au Corpus de Berlin. Et ce n'est pas seulement par ses écrits que M. de Rossi professe, c'est aussi par la parole, lorsque, aussi remarquable orateur qu'écrivain, devant un auditoire venu de partout, et sans cesse renouvelé, et aussi pour des élèves assidus, il multiplie ses visites et ses conférences dans les catacombes, dans les galeries du Vatican et du Latran. — Une dernière publication, un recueil des plans de Rome antérieurs au xvi* siècle avec un volume de texte in-4» interprétant les plans figurés offre des éléments inappréciables pour qui veut étudier l'histoire monumentale de Rome.

Sous ce titre : Histoire des arts à la cour des papes pendant le AT* et le XVl^ siècles, M. Eugène Muntz a entrepris une enquête érudite avec le secours des archives romaines, dont les dossiers manuscrits, si riches, et si peu connus parce qu'ils sont difficiles à explorer, lui ont offert d'admirables ressources. Les registres de comptes de la curie pontificale tenus avec une ponctuelle exactitude et un grand détail lui ont fourni d'innombrables renseignements; il n'a pas mis seulement à contribution les dépôts de Rome, mais aussi ceux de Florence, de Naples, de Paris, etc. *. L'un et l'autre ouvrage apportent de

l. Depuis qae ceci a été écrit, bien d'autres ouvrages du môme auteur sont venus s'ajouter à colui-ci : Les Précurseurs de la Renaissance —

Les grands monuments de l'ancienne Rome qui ont subsisté pendant le moyen âge dataient presque tous de l'empire, ayant été élevés ou complètement réparés alors. Il en est peu qu'il ait conservés à peu près intacts après les avoir hérités de la république, comme le Panthéon; il en est peu qu'il n'ait agrandis oii restitués plutôt que de les détruire, car les institutions romaines les protégeaient. Chez un peuple au génie à la fois religieux et pratique, qui savait donner au principe de la propriété des racines si profondes, les édifices même d'un caractère purement civil suivant nous avaient quelque chose de sacré, et une surveillance attentive devait prévenir des désordres qui auraient en même temps causé un dommage matériel et constitué une sorte d'injure à la religion. L'édile républicain en avait la charge, la procuration et une série de textes législatifs pendant toute la période de l'empire montrerait quelles précautions étaient prises pour que l'aspect de Rome né fût pas déformé par des ruines, ne urbs ruinis de formelur. On connaît le sénatus-consulte hosidien,

nouvelles et intéressantes lumières sur le sujet que nous voulons traiter.

Kaphaêlj sa vie et son csuvre — Histoire de la tapisserie — Les Arts à Avignon au X/V* siècle — Le Palais de Venise^ etc., etc. Les ouvrages de M. E. Muntz feront époque dans l'étude de Thistoiro de l'art ; rarement on a vu apporter à un aussi intéressant sujet, avec autant d'intelligence et de talent, une telle abondance des documents les plus variés, les plus précis , les plus authentiques. — Voir aussi dans le volume le Vatican^ etc., Didot, 1895, les chapitres Histoire de la papauté, par G. Goyau; les Papes et les Arts, par André Pératé; la Bibliothèque du Vatican, par Paul Fabre. (Note de l'éditeur.)

renouvelé depuis Claude par Yespasien et Alexandre Sévère. Lîbanius cite un inspecteur des bronzes publics, et la Nolllia dignitatum connaît un gardien des objets de prix, custos nitentium rerum. Cependant le grand nombre des dispositions législatives que nous a laissées à ce sujet la période impériale ferait soupçonner qu'il y avait sujet de craindre pour ces monuments, qu'il y fallait une tutelle et une sauvegarde. Et en effet Rome a subi de cruels moments de désordre et d'anarchie dès les premiers temps de Tempire; vers la fin, elle commençait d'être singulièrement abandonnée. Même quand elle était florissante, des bandes noires se livraient à de singulières spéculations, achetant les riches demeures pour les démolir, et vendant en détail les matériaux, les sculptures, les peintures et les marbres. Bientôt le luxe de Rome, devenu excessif, préparait le désastre et la ruine. Les jardins de Salluste couvraient une partie du Quirinal; Mécène convertissait en une villa somptueuse presque tout l'Esquilin; on multipliait et on étendait après eux ces grandes propriétés, brillantes et improductives, qui chassèrent la population, et commencèrent de créer le désert.

Si le séjour des empereurs devint, par l'extension du luxe, funeste à Rome, on peut penser que leur abandon de l'ancienne capitale, par des raisons con* traires, ne le fut pas moins. C'était bien une rivale que Constantin prétendait lui opposer. Il appela en Orient tout ce qui restait d'artistes ou d'ouvriers habiles. Il voulut que sa nouvelle ville possédât jusqu'aux objets sacrés, gages mystiques de grandeur, que les dieux avaient jadis accordés à la cité de Romulus. On croyait encore au vi® siècle qu'il

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avait enlevé le précieux Palladium romain, pour le cacher sous la colonne de porphyre que surmontait sa propre image dans son nouveau forum. Constantinople eut son Capitole, son milliaire doré, sa Fortune urbaine, ses jeux du cirque, avec des fêtes solennelles pour célébrer Tanniversaire de sa fondation, sa grande curie, ses thermes, ses basiliques, ses quatorze régions. Il y fallut Fincomparable parure des œuvres de l'art grec, qu'on enleva pour elle soit de Rome, soit des provinces orientales. Beaucoup do statues ornaient déjà l'ancienne Byzance, puisque Septime Sévère y avait institué tout un musée que le feu détruisit en. 532; mais Constantin en voulut bien davantage. Dans son seul hippodrome il en érigea soixante. Il pilla le hiéron des Muses à THélicon. Après lui, Théodose P*" fît apporter le Jupiter Olympien de Phidias; — une tradition fort peu authentique voudrait qu'on pût le retrouver aujourd'hui sous le sol de Gonstantinople; mais un incendie de l'année 475 paraît l'avoir détruit, avec bien d'autres chefs-d'œuvre, tels que la Vénus de Cnide de Praxitèle, la Junon de Samos attribuée à Bupalos, et l'Occasion de Lysippe. Rome avait dû contribuer pour une grande part à ces embellissements : elle rendit en cette occasion une partie des objets qu'elle avait jadis ravis à la Grèce. Encore au xiii® siècle on voyait à Gonstantinople l'Hercule colossal en airain de Lysippe, enlevé par Fabius Maximus en 209 aux Tarentins, et que Strabon admirait au Capitole. Les quatre célèbres chevaux de bronze doré conservés à Venise depuis la quatrième croisade, et qui datent peut-être du temps de Néron, ou bien qu'Auguste enleva d'Alexandrie après sa victoire sur Marc-Antoine,

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décoraient Thippodrome dès le iv« siècle, ainsi qu'une statue de la Fortune enlevée au Palatin.

Ainsi la fondation de Constantinople, en contribuant à dépouiller les édifices romains des chefsd'œuvre qui faisaient leur majesté et leur méritaient le respect, avait été pour eux comme un présage de ruine. Il semblait qu'elle leur eût annoncé la longue période d'abandon et de mépris qui les attendait.

La décadence inaugurée de la sorte se continua par les invasions. Tandis que la capitale orientale échappait aux dangers, par sa situation, par quelque adresse et quelque fermeté politique, par une moindre renommée, les chefs barbares, au contraire, entendaient des voix qui les poussaient contre Rome; leurs armées en réclamaient le pillage : c'était là l'antique ennemie, déjà presque abattue, la vraie proie qui promettait un inépuisable butin. — Nous savons qu'il faut se garder d'admettre à ce sujet certaines exagérations des historiens ultérieurs ou des pères de l'Église, qui ont fait loi pendant longtemps et donné naissance à des terreurs légendaires. Il est facile par exemple de juger, d'après le curieux journal de fouilles que nous a laissé Flaminio Vacca, en quelle superstitieuse horreur le xvi« siècle tenait à Rome le seul nom des Goths. Il n'était pas de crime dont on ne chargeât leur mémoire; eux seuls avaient commis tous les ravages à la suite desquels les antiques monuments semblaient devoir périr. C'étaient les traces de leurs lances qu'on voyait encore aux thermes de Garacalla, où l'on remarque en effet que les revêtements de marbre ont été enlevés, — par d'autres moins pressés et en d'autres temps, — à coups de marteaux pointus et acérés : ces farouches

cavaliers avaient voulu, disait-on, après avoir massacré les Romains, détruire leurs orgueilleux édifices. Flaminio Vacça raconte qu'il a vu trouver en terre des haches formant marteau d'un côté, et glaive de l'autre : c'étaient, à ne pas douter, les armes dont se servaient ces Goths, pour démolir après avoir tué. Les Goths n'avaient pas seulement une première fois pillé Rome, ils avaient en outre caché en divers endroits de la ville de riches trésors que leurs descendants reviendraient chercher, et notre chroniqueur raconte mainte histoire de perquisitions nocturnes, dans des lieux déserts, qu'on expliquait de la sorte. — Il est évident qu'au xvi* siècle le nom des Goths était, pour les Romains, synonyme de brigands et de pillards. Quelque chose de celte tradition se retrouve certainement dans l'inintelligente appellation par laquelle on désigna en Italie ou même en France l'art prétendu gothique.

Ce sont là des excès. On ne doit pas oublier qu'il y eut des différences entre ces barbares, et nous savons par les lettres de Cassiodore que Theodoric, roi des Goths, se fit le protecteur des monuments romains. Ce dernier souvenir ne saurait toutefois effacer celui des désastres que les incursions des peuples germaniques ont causés en Italie.

C'est une sorte de mode aujourd'hui de les dire inoffensives; mais la réalité historique proteste. Le pillage des troupes d'Alaric en 410 n'a duré que trois jours, il est vrai , et le chef visigoth , nous dit-on , avait recommandé à ses hommes de respecter les trésors de saint Pierre et de saint Paul. Ses soldats n'en ont pas moins mis le feu aux jardins de Salluste et saccagé la ville. Alaric lui-môme emporta —

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Proeope les a vus dans son camp devant Garcassonne — les vases sacrés de Salomon avec toute une partie des dépouilles romaines de Jérusalem. Les Vandales de Genséric, quarante-cinq ans plus tard, furent incontestablement beaucoup plus redoutables. Leur chef leur avait accordé un séjour dans Rome de quatorze jours; le pillage se fit méthodiquement, quartier par quartier; ils dépouillèrent d*abord le palais des Césars, sur le Palatin; puis le temple de Jupiter, sur le Capitole; ils en emportèrent les statues, que Genséric destinait à son palais d^Alrique; ils en ruinèrent la toiture pour en ravir les lames de plomb doré. — Le sac de Rome par Ricimer en 472, et un nouveau siège par les Goths de Viligès, ne furent pas moins désastreux. Yitigès, en coupant les quatorze aqueducs, œuvre magnifique de Tantiquité, ne privait pas seulement Rome de ces eaux salutaires qu'elle recevait depuis des siècles, il la menaçait encore de la famine, car les moulins à blé étaient situés sur la pente du Janicule, en face dix ponte Sisto actuel, là où cette même eau de Trajan, qui se précipite encore avec force en traversant la fontaine Pauline, continue de mettre en mouvement les roues de plusieurs industries. Bélisaire obvia au danger en faisant construire sur le fleuve, aux endroits les plus resserrés, ces moulins flottants que le courant seul fait tourner*; ils se multiplièrent à partir de cette époque jusqu'à notre temps, qui les a proscrits ave^ raison comme un obstacle contribuant au terrible

1. Ce sont les aquimoli du moyen âge. Voir à ce sujet le curieux travail de M. Gorvisieri sur les anciennes poternes du Tibre dans Rome, au tome premier du très intéressant recueil intitulé : Archivio délia società romana di storia palria^ 1878.

danger des inondations. Le pire résultat de la mesure prise par les Goths de Vitigès fut que les conduits, interrompus et désormais mal réparés, laissèrent échapper leurs eaux dans la campagne romaine, yprécipitèrent les ruines, et y formèrent ces marécages qui, négligés pendant les siècles, enfantèrent la corruption, le mauvais air, la solitude et la mort.

Les attaques de Vitigès contribuèrent d'une autre manière encore à dépouiller Rome. Menacés par les assiégeants barbares dans le tombeau d'Adrien, devenu depuis longtemps une forteresse, les soldats de Bélisaire, suivant le récit de Procope, brisèrent en morceaux, pour les précipiter sur Tennemi, les nombreuses statues qui ornaient Tantique mausolée. — Dans ses fossés se retrouvèrent en effet, aux temps d'Alexandre VI et d'Urbain VIII, le busle colossal d'Adrien et l'admirable Faune dormant de la glyptothèque de Munich. — Rome était bien dépouillée déjà quand elle fut de nouveau prise et saccagée par le Goth Totila, en 545. Les Lombards, avec Astolf, continuèrent pendant le vm© siècle à désoler ses environs. Les basiliques chrétiennes, construites sur les catacombes, avaient jusque-là retenu dans la campagne quelque population, tout, au moins de pieux visiteurs; mais les dévastations des Lombards achevèrent de déterminer les papes à reporter en ville les corps des martyrs. Une inscription de l'église de Sainte-Praxède, à Rome, témoigne que Léon III, en 817, transféra ainsi vingt-trois mille corps; les catacombes commencèrent d'être abandonnées, puis oubliées, jusqu'au temps de Bosio, jusqu'au père Marchi et à M. de Rossi; la nuit se fît toujours plus épaisse sur la campagne romaine, pri-

vant Rome elle-même toujours davantage d'approvisionnements, de sécurité, de communications.

La création d'une autre capitale en Orient avait élé, au point de vue de Thistoire monumentale de Rome, une première et sensible atteinte; les invasions barbares avaient entraîné des dévastations cruelles et de longs désordres; quelle influence le triomphe du christianisme et rétablissement de la papauté devaient-ils exercer dans Rome à cet égard?

Il ne se pouvait pas que le christianisme ne regardât tout d'abord avec quelque défiance les monuments de Rome païenne. Ces temples et ces statues représentaient pour lui un culte impie et hostile. Ces cirques et ces amphithéâtres, il les avait arrosés de son sang lors des persécutions; ces théâtres et ces jeux, il les maudissait comme immoraux et impies; ces riches tombeaux, soumis â des rites qui n'étaient pas les siens, il s'en détournait pour se réfugier dans ses catacombes. On doit remarquer toutefois que, dans l'histoire des mutuels rapports entre les deux sociétés païenne et chrétienne, avant et après la paix de l'Église, les rigueurs se produisirent en général par accès exceptionnels et peu durables. De même que, pendant très longtemps, l'indépendance civile des chrétiens, invoquant le droit commun, a été respectée, de même les empereurs, après avoir abjuré le paganisme, se sont abstenus, surtout dans Rome, de mesures violentes contre les monuments et les statues de l'antiquité. M. de Rossi a démontré cette thèse abondamment; il a fait voir que ceux des historiens modernes qui se sont crus autorisés à soutenir avec insistance, avec excès^ la

thèse contraire, ont été abusés en particulier par les fausses inscriptions ligoriennes.

Les principaux sanctuaires furent fermés, il est vrai, à partir des fils de Constantin et de Théodose; les sacrifices furent abolis; les terres qui appartenaient aux prêtres païens furent confisquées avec leurs revenus; mais les statues des divinités ou des héros, distribuées par les préfets de la ville dans les lieux publics, continuèrent, après avoir perdu le sens religieux que les anciennes croyances leur attribuaient, à servir d*admirable parure à cette Rome qui ne reniait pas son passé. C'est ce que démontrent aux V® et VI* siècles de nombreuses inscriptions : tel préfet a érigé dans le forum cette statue qu'il a tirée d'un temple « afin qu'elle servît d'ornement à la ville ». Tel édifice ayant été consacré au nouveau culte, « la lumière du salut a brillé là où régnaient les ténèbres », ou bien : « A l'assemblée des dénions a succédé la maison de Dieu ». Il y eut sans doute des violences exercées contre les monuments de l'ancien culte au nom du christianisme; mais ce fut en général hors de l'Italie, en Afrique, en Egypte, en Orient, ou bien dans la campagne, où la présence du sanctuaire ou de l'idole pouvait perpétuer la superstition. On vit, il est vrai, des moments de réaction, pendant lesquels les empereurs chrétiens prirent des mesures sévères, fermant la grotte de Mithra, au pied du Capitole, ou faisant brûler les livres sibyllins; mais le christianisme comprit très vite que les monuments de Rome païenne faisaient partie d'une gloire qu'il ne lui convenait pas de renier, puisqu'elle avait servi, selon les secrets desseins de la Providence, à grouper les nations et à les préparer pour

recevoir TÉvangile. C'eût été d'ailleurs une longue et pénible tâche, et bien vaine, que d'essayer d'anéantir tant d'énormes édifices; ne valait-il pas mieux les conserver en les appliquant au vrai culte? N'était-ce pas le moyen de triompher d'autant plus sûrement et de séduire les âmes? Le clergé se montrait habile dans les campagnes à substituer aux génies des arbres et des fontaines le culte des saints, dont les poétiques légendes efTaçaient les traditions antiques; il fallait ainsi, dans Rome, arborer les symboles chrétiens sur les anciens monuments et, sans interrompre les courants établis, transformer les sanctuaires pour transformer les cœurs. On vit de la sorte commencer une métamorphose bizarre dans laquelle le moyen âge chrétien faillit, il est vrai, étouffer quelques-uns des souvenirs persistants de l'antiquité païenne; tout compte fait, il en conserva, il en sauva beaucoup.

Un des plus singuliers exemples de cet accord subsistant à travers les siècles se voit à la cathédrale de Syracuse. Là s'élevait jadis un beau temple de Minerve, du haut duquel le bouclier resplendissant de la déesse servait de dernier phare aux navires s'éloignant du port. Dès que ce signe avait disparu de l'horizon, le pilote jetait à la mer la coupe de terre empruntée à l'autel de Héra, et les dieux devaient, pour ces rites accomplis, une navigation prospère. L'église chrétienne a succédé, construite sur les bases et dans l'enceinte même du temple. L'archaïsme dorique se reconnaît sur ces magnifiques colonnes au lourd chapiteau, aux cannelures profondes, au diamètre énorme, s'élargissant à la base. C'est pitié de les voir aujourd'hui couvertes de

rinconvenant badigeon, et encastrées dans la maçonnerie moderne; quelques-unes sont penchées, comme si elles allaient tomber, et Ton comprend vite qu'elles eussent été depuis longtemps à terre sans le ferme appui de la construction ultérieure, qu'elles ont rencontré. Le christianisme, comme fait le lierre dans les ruines, a soutenu au milieu même de leur chute ces vingt-deux grosses colonnes, et il les a conservées, ainsi que Tarchitrave et la frise antiques.

Rome est la scène la plus intéressante où Ton puisse suivre le mélange bizarre des deux civilisations et des deux génies. Là surtout le christianisme a préservé beaucoup de monuments et d'objets d'art que lui avait légués le paganisme, mais il les a marqués de son sceau. Ainsi seulement fut sauvée la célèbre statue équestre de Marc-Aurèle. Rien n'autorise à croire qu'elle ait été primitivement placée autre part qu'en face de la basilique de Saint-Jean de Latran. Peut-être ornait-elle la riche demeure de la gens Annia, où Marc-Aurèle naquit et fut élevé. Une seule chose est certaine, c'est que Paul III la fit transporter de ce lieu au Gapitole, le 23 mars 1538. Elle passait aux yeux du moyen âge pour représenter le grand empereur Constantin, un chrétien : cette erreur la fit respecter. — C'est probablement l'église des Saints-Cosme-et-Damien, située près du forum, qui a conservé ce temple de la Ville où se tenait autrefois l'archive préfectorale, et où était exposé l'original authentique du célèbre plan Capitolin. Le Panthéon, qui faisait partie primitivement des thermes d'Agrippa, fut donné par l'empereur Héraclius au pape et consacré à la Vierge en 608; les principales basiliques, les temples les plus célèbres de l'anti-^

qui té, furent transformés en églises, aux traditions complexes et souvent inintelligibles. Celles que les Mirabilia ont enregistrées ne reposent souvent que sur le fondement unique de la corruption des mots.

Outre la fondation de Constantinople, outre les invasions des barbares et le triomphe du christianisme, une quatrième cause d'entière transformation de Taspect monumental de Rome, et incontestablement la plus énergique, la plus dissolvante, la plus irrémédiable de toutes, a été la longue durée de l'anarchie féodale et des guerres civiles du moyen âge, pendant lesquelles Rome, souvent abandonnée par ses propres pontifes, réfugiés à Ravenne, exilés k Avignon, est devenue comme un champ clos où les partisans des papes et ceux des antipapes, les Guelfes et les Gibelins, se sont livré de perpétuels combats, qui ont interrompu toutes les traditions et multiplié les ruines.

Les derniers travaux de l'empire avaient été, au ;v* siècle, le cirque de Maxence, la basilique et l'arc de triomphe de Constantin. Encore ce dernier monument est-il composé de pierres sculptées ou taillées primitivement pour d'autres édifices; la célèbre inscription qu'il supporte, Instinctu divinitatis^ etc., est gravée sur des fragments de chapiteaux venus d'ailleurs; les bas-reliefs en sont empruntés à un arc de Trajan, qui était au forum. Constance II, par un effort remarquable à cette date, fait venir d'Egypte l'obélisque qui décore aujourd'hui la place de Saint- Jean de Latran. Honorius répare les murs d'Aurélien... Ce sont là les dernières preuves d'énergie que les Romains de l'empire savent donner. Au milieu du viio siècle, l'empereur grec Constant II voit encore

les chevaux dorés de Tare de triomphe qui ornait le grand cirque, ainsi que les tuiles dorées du Panthéon. Léon IV construit contre les Sarrasins les -vastes murs de la cité léonine vers Tannée 848; mais la décadence monumentale de Rome n'en est pas moins irrévocablement engagée. Non seulement on ne sait plus édifier, mais on ne sait plus relever ce qui s'est abattu ou ce qui penche vers la ruine. Une sorte de renaissance qui s'est montrée pendant la période carlovingienne n'a pas duré. Les industries ou les arts annexes à l'architecture se perdent et les traditions antiques s'oublient : il n'y a plus de traces de mosaïques exécutées dans Rome entre le ix' siècle et le commencement du xii*. On ne fabrique plus de grands ouvrages de bronze, et ce bel art, qui avait produit des merveilles dans l'antiquité la plus reculée, exilé à. Constantinople, n'en reviendra aussi qu'aux premières années du xii* siècle. La solitude s^étend comme une lèpre, le forum et le Palatin ne sont bientôt plus que des pâturages. L'inertie devient telle que sur les toits des maisons des misérables planchettes de bois, scandulœ^ dont Rome s'était contentée pendant les cinq premiers siècles, remplacent de nouveau les tuiles, cette fabrication si extraordinairement abondante pendant la grande époque classique.

Les monuments de l'antiquité sont exposés alors à un triple péril. Ils deviennent des forteresses, au risque de disparaître sous les aménagements les plus bizarres, ou de s'effondrer sous les coups des assaillants. Pendant les longs débats entre le sacerdoce et l'empire, entre les Guelfes et les Gibelins, la famille des Frangipani occupe l'arc de Constantin, celui de

Titus, le Septizonium construit par Septime Sévère sur la pente méridionale du Palatin, et le Golisée; les- Caëtani, cette puissante famille qui a donné quatre* papes, dont Boniface VIII, et qui a encore ses illustres représentants à Rome, s'emparent du tombeau' de Cecilia Metella sur la voie Appienne, et de l'île- Tibérine ainsi que la Torre délia Milizia en ville; les- Orsini détiennent le tombeau d'Adrien, le théâtre de Pompée, le mont Giordano et le campo del Fiore; les^ Colonna ont le mausolée d'Auguste et les thermes de Constantin au Quirinal; les Savelli prennent le théâtre de Marcellus et l'Aventin. Rome se hérisse de tours édifiées sur les monuments antiques. Encore au xviii** siècle on chercherait en vain sur l'intéressante gravure de Vasi, de 1763, Tare de Titus : il a disparu, sauf une partie de la façade inférieure, sous la maçonnerie dont on l'a revêtu pour le réunir en une seule fortification avec l'église de Sainte-Françoise- Romaine. Dans ces vastes monuments qu'elles se sont appropriés, les familles et leurs nombreux clients s'établissent, se fortifient, et n'ont pas de peine à se défendre; mais les attaques sont vigoureuses et fréquentes, et les assaillants, s'ils n'atteignent pas leur ennemi, se vengent sur l'édiQce. Quand Robert Guiscard prend et saccage la ville en 1084, c'est le signal de la ruine pour le Septizonium, que plus tard Sixte-Quint, par une autre sorte de profanation, achèvera de faire disparaître. Au même temps le Caeliu» et l'Aventin, pris d'assaut, deviennent les solitudes qu'on voit aujourd'hui; la population des collines, pourchassée, achève de se grouper dans l'ancien Champ de Mars, où se formera de la sorte la Rome moderne. Lorsqu'en 1253 le sénateur Bracaleone

détruira jusqu'à cent quarante des tours féodales, on pense bien qu'avec elles disparaîtront en mainte occasion tout au moins les parties supérieures des édifices qui leur servaient de base.

Le second danger auquel sont exposés les monuments romains pendant le moyen âge est d'être mutilés pour servir à de mauvaises constructions ou à des réparations impuissantes. On ne sait plus bâtir ♦qu'en se servant de débris ou de morceaux antiques. €'est ce qui fait que presque tout vieux mur, dans la Rome actuelle, recèle des fragments sculptés. On pourrait en citer de très nombreux exemples. — L'année dernière, en démolissant un des bastions •dont la Porta del popolo était flanquée, on a rencontré les restes d'un beau monument funéraire qui avait longtemps orné cette partie de la voie Flaminienne. Un de ces débris nous a fait connaître la curieuse inscription d'une jeune fille qui a été, dit son père, païenne entre les païens, mais entre les chrétiens chrétienne. — Dans le courant de 1871, en abattant les deux tours de l'ancienne porte Salaria, on mit à découvert l'intéressant tombeau de Quintus Sulpicius Maximus, ce jeune improvisateur grec dont Home, au temps de Domitien, fut charmée. — On avait ainsi retrouvé en 1838, encastré dans une tour attenante à l'ancienne porte Labicane, tout près de la porte Majeure actuelle, le tombeau bien connu de Marcus Vergilius Eurysacès, ce qu'on appelle vulgairement le Tombeau du boulanger. — Il y a quelques mois, un vieux mur qu'on détruisait sur l'Esquilin s'est trouvé contenir en nombreux fragments jusqu'à «ept statues, que sans nul doute on recomposera. — De trop bonne heure aussi et pendant trop longtemps,

le Colisée et le forum sont devenus de véritables carr rières, où Ton est venu de toutes parts chercher des colonnes et des pierres pour les employer ailleurs. Déjà en 1140, le célèbre abbé Suger, reconstruisant la basilique de Saint-Denys, songeait à faire enlever les magnifiques colonnes de granit des thermes de Dioclétien, tant la renommée de ce genre d'exploitation s'était vite répandue. En Italie même, la cathédrale de Pise, qui est du xp siècle, et celle de Lucques, consacrée par Alexandre II, ont été probablement édifiées avec des dépouilles romaines. Gela est sûr pour la célèbre basilique érigée par le moine Didier au Mont-Cassin. Les Romains n'étaient plus capables d'aller chercher à quelque distance la pierre ou la pouzzolane. Ils creusaient simplement là où leurs ancêtres avaient bâti; l'édifice antique, d'abord exploité sans trop de peine à la surface du sol, était ensuite dépouillé par-dessous. Les latomies qu'on a trouvées pendant ces derniers temps sous l'Esquilin, et qui ont obligé, pour les quartiers nouveaux, par exemple pour le ministère des finances, voisin de la gare, à des fondations considérables, sont en partie l'œuvre de ces générations ignorantes : on a constaté qu'elles traversent des substructions certainement antiques; il y en a parmi celles des thermes de Dioclétien.

Encore peut-on retrouver — nous en avons cité des exemples — quelques-uns des morceaux ainsi enveloppés ou déplacés. Mais le troisième danger^ celui auquel ont succombé pendant le moyen âge ua trop grand nombre de monuments antiques, a été la déplorable coutume, beaucoup trop longtemps pratiquée, de fabriquer des boulets et de la chaux

avec le marbre et la pierre anciennement mis en œuvre. Un grand édifice comme les thermes de Dioclétien ou le Colisée était concédé aux entrepreneurs qui en avaient fait la demande, et ils pouvaient en exploiter désormais tous les matériaux. La carrière ainsi livrée est désignée sur plusieurs anciennes cartes sous le nom de pelraia, ou bien on voit à côté Tindication d*un four à chaux, fornace. Des générations de marbriers paraissent avoir habité successivement sous la voûte principale de l'arc de Septime Sévère, alors que ce monument était enseveli à moitié : ils avaient un de ces fours si nombreux précisément au forum pendant le moyen âge; c'est ainsi sans doute qu'ontpéri peu à peu les débris du temple de la Concorde, situé tout auprès, et dont il ne reste plus aujourd'hui même une colonne. De si détestables pratiques dureront pendant le xvi** et même le xvii® siècle.

Ajoutons à ces nombreuses causes de ruine les fléaux naturels. Le tremblement de terre de 1348 fut terrible : la toiture, le campanile et une grande partie de Tatrium de la basilique du Latran s'écroulèrent. Une nouvelle secousse dans les premiers jours de septembre 1349 fît tomber une partie du Colisée, mutila la tour des Conti , et ébranla la basilique de Saint-Paul. — N'oublions pas les inondations duTibre, fléau redoutable qui occupe dans l'histoire de la ville de Rome une si large place. Tive-Live, Tacite et Pline le Jeune ont à ce sujet des récits lamentables. La crue de 792 arracha de ses gonds la porte flaminienne et l'entraîna jusqu'au pied de l'arc de Marc-Aurèle, près de San Lorenzo in Lucina^ dans le Corso actuel. Celle de 1230 s'éleva, est-il dit, jusqu'aux toits des

maisons, et renversa le pont palatin ou de Sainte- Marie. Le xv^ siècle connut huit au moins de ces crues meurtrières. — La chronique des incendies serait tout aussi désastreuse.

L'exhaussement continu du sol romain, grâce à Taccumulation successive des ruines , par-dessus lesquelles on a toujours continué de bâtir assez peu solidement, est un autre signe qui offre de singuliers contrastes et réserve à l'observateur des surprises extraordinaires. — Ce phénomène ne s'est pas produit seulement dans les vallées; on le retrouve aussi sur les hauteurs. Si d'une part le rocher tarpéien a perdu, dès l'antiquité, quelques parties de son sommet, si le Palatin n a plus la Velia ni le Germains, si une sorte d'aplanissement général a fait disparaître les inégalités supérieures de ces collines, par contre il n'est pas un voyageur qui n'ait remarqué sur le Palatin l'infériorité actuelle de niveau, soit de la maison de Livie, soit de ces chambres , construites , il est vrai , au temps de la république dans Vintermontium^ et où l'on descend du milieu du palais de Domitien. Sur TEsquilin , les thermes de Titus sont édifiés par-dessus la maison dorée de Néron. Sur le Quirinal , on retrouvait récemment les thermes de Constantin en creusant entre les jardins Rospigliosi et les jardins Colonna. Au Caelius, près de l'église des Sain ts-Jean-et- Paul, là où se trouvent des ruines considérables difficiles à identifier, les fouilles du temps de Piranesi ont démontré que l'exhaussement du sol avait été de 60 pieds romains. — A plus forte raison le niveau du sol a-t-il dû s'élever dans les vallées qui séparent les célèbres collines, les incendies, les tremblements de

terre , les inondations accumulant les débris , et chaque génération bâtissant par- dessus les ouvrages demi-écroulés des générations précédentes. C'est ainsi que, dans le Transtévère, il faut, pour visiter la station bien connue des Vigiles, descendre par un escalier qui a bien une trentaine de marches. Le Panthéon occupe le fond de la place où il est situé, et cette place s'élève tout autour par un sol évidemment factice. On sait que la basilique de Saint-Clément recouvre une plus ancienne basilique, laquelle est. au-dessus d'une maison des commencements du m* siècle, construite elle-même sur un très vaste édifice des temps républicains, tout à fait inconnu. Il en est de même aux thermes de Constantin, que les. fouilles pour l'ouverture de la rue Nationale ont mis. à jour. Ils recouvrent les restes de la maison des- Avidii Quieti et des Claudii Claudiani, laquelle est. édifiée sur quelques chambres datant des premiers. Antonins, et sur une plus ancienne construction en opéra quadrata,

La première pensée serait d'accuser encore de ces. désordres les longs siècles du moyen âge; il y a cependant des témoignages qui mettent en cause un autre temps. La porte Saint-Laurent, par exemple^ qui est de l'époque d'Honorius et de l'année 403, conserve à peu près son ancien niveau, tandis que l'arc monumental des eaux Marcia, Tepula et Julia,. construit par Auguste cinq ans avant l'ère chrétienne, et sur lequel Honorius appuya sa porte, se trouve de nos jours tellement enterré que les hautes voitures, chargées de foin ne peuvent le franchir; on a constaté de plus, en creusant à l'issue, que la voie publique avait été là rehaussée jusqu'à trois fois :

ci rinscription placée par Honorius témoigne qu'il a fallu, pour construire cette porte, opérer de grands déblais, egestis immensis ruderibus. On a quelque peine à comprendre comment une si grande modifi- <cation du sol a pu s'accomplir pendant la période impériale, quand Tadministration romaine était si Attentive, et quand les constructions devaient être si durables. — Si le phénomène a commencé, au moins •en quelques lieux, dès le début de Tempire, il a dure •d'autre part jusqu'au temps de la renaissance. A partir du xv« siècle, quand de tous côtés la ville nouvelle a grandi, on a constamment profité des parties abandonnées et désertes pour y faire porter les décombres tirés des lieux qu'on rebâtissait. Le forum, après avoir servi de carrière et de four à <îliaux pendant le moyen âge, a été dès le commencement du xvi^ siècle un vaste immondezzaio. Tout autour de la colonne de Phocas, on a trouvé, en déblayant la base, des débris accumulés depuis le XII® jusqu'au xviii® siècle. Ceux du siècle passé formaient une couche d'environ 17 pieds; l'antiquaire Nibby, qui mentionne ces détails en 1838, ajoute que le sol environnant se trouvait encore à 27 pieds au-dessus du niveau primitif. En résumé, on a calculé que Texhaussement du sol avait été de 24 pieds au forum de Nerva, de 10 au forum de Trajan, de 12 dans la vallée où est situé l'arc de Constantin, etc.

Quel âge a été le plus funeste pour les monuments de Rome? Il serait difficile de répondre précisément k cette question. Pendant plusieurs siècles sans histoire, alors qu'une chétive population cachait à l'abri de ses glorieux murs son inertie et sa misère, elle a

subi une lente décomposition qui a souillé et mutilé ses plus beaux édifices. Les périodes d'agitation et de guerre civile, qui n'ont pas été rares même pendant ces temps obscurs, ont dû lui être encore plus redoutables : la main de Thomme a certainement pesé sur elle plus que celle du temps. Elle a été singulièrement maltraitée au v» siècle, pendant les invasions barbares; au xi® siècle, parmi les guerres entre le sacerdoce et Tempire; au xiv° siècle, alors que les pontifes étaient exilés de leur capitale, et que les guerres civiles, les rivalités féodales, les mouvements démocratiques, la peste, les inondations, les tremblements de terre y multipliaient les malheurs et en bannissaient tout bon ordre. Même les erreurs des époques bien différentes qu'animait un esprit nouveau lui sont devenues fatales. Les papes du xv® siècle dépouillent et ruinent les monuments antiques pour construire leurs édifices; Nicolas V met la main sans scrupule sur Tancienne basilique de Saint-Pierre, sur le temple de Probus et bien d'autres monuments vénérables qui en dépendent. Le xvi® siècle effacera presque toutes les peintures de la première Renaissance, et non pas toujours pour y substituer, comme au Vatican, les œuvres d'un Raphaël. Michel-Ange, voulant donner à la statue de Marc-Aurèle une solide base, enlèvera sans hésiter un morceau de frise a l'architrave des thermes de Titus.

Cependant la décadence monumentale de Rome pendant le moyen âge n'avait pu s'accomplir qu'au

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mépris de quelques-unes des plus anciennes et des ,plus profondes traditions romaines. Nous avons dit •de quel respect religieux le droit italien primitif entourait la propriété publique ou privée, humaine ou divine. Dès Torigine, le mur et le fossé de la ville augurée^ le ferme entre deux champs, le pont si nécessaire en temps de paix et si dangereux en temps de guerre, le temple enfin, demeure des dieux, étaient presque également sacrés. C'est un penchant naturel aux hommes, c'est une pensée légitime si elle reste intelligente et élevée, de confondre avec leur foi religieuse la préoccupation de leurs plus graves intérêts; et dans les sociétés qu'ils forment, beaucoup de ces intérêts, matériels ou moraux, se rattachent aux édifices construits par leurs mains. Il n'en a pas été sous le christianisme autrement que dans l'antiquité, et le temple chrétien reçoit de la consécration du prêtre un divin caractère. A Rome, le gouvernement civil a continué, pour la protection des édifices publics, l'œuvre du droit religieux. Il serait facile de montrer, par une série de textes législatifs, que les empereurs ont apporté un grand zèle à la surveillance et à la conservation des monuments. Ces traditions ont pu s'affaiblir; mais le sentiment de l'antique majesté romaine, qui ne s'est jamais entièrement éteint, les a entretenues, et l'idée d'une Rome destinée à une gloire nouvelle les a ranimées. Le temps et le malheur même n'ont fait qu'affirmer toujours davantage celte puissance permanente et qui semblait indestructible. Les peuples barbares y rendaient hommage à leur manière, soit quand ils s'irritaient contre Rome et pensaient follement la détruire, soit lorsque, séduits eux-mêmes,

ils enviaient le mérite de s'associer à sa grandeur,, ou de la gouverner et de relever ses premièresi ruines.

Théodoric, roi des Goths, eut cette ambition. Les lettres de son ministre Gassiodore nous instruisent des soins intelligents qu'il prit et des sommes importantes qu'il destina pour l'entretien et la protection? des monuments de Rome. Un magistrat spécial^ comme jadis, fut chargé d'y veiller; l'architecte urbain dut exiger l'observation des règles technique» dans les constructions nouvelles ; on reprit la fabrication officielle des briques, si abondante sous l'empire, et il n'est pas rare de retrouver les mattoni de Théodoric portant cette inscription : Félix Roma. Gassiodore exprime, avec une emphase qui est deson temps, une ardeur très respectable et très sincère ; quand il rédige pour le préfet Symmaque- Tordre de quelques réparations au théâtre de Pom~ pée, au palais des Gésars, au cirque Maxime, au Golisée, il prend le langage de l'administrateur, maisaussi celui de l'archéologue et du moraliste. On dirait qu'il prend même celui du poète lorsque, dans son admiration peut-être superstitieuse et dans sa sollicitude pour les magnifiques statues de bronze, impuissant à les protéger comme il le voudrait, il exprimel'espoir que, si quelque téméraire y veut porteratteinte, elles retentiront sous les coups, et appelleront, d'elles-mêmes contre les profanateurs un rapide châtiment.

La période carlovingienne, en montrant la dignitéimpériale restaurée avec éclat par le souverain pontife, consacra la double majesté de Rome moderne; cette période compte pour beaucoup dans l'histoire^

monumentale, soit par les travaux du pape Adrien P", qui répara les murs et les aqueducs, soit par le premier exemple connu du plus intelligent hommage qu'on pût rendre aux monuments antiques : le manuscrit d'Einsiedeln, qui date d'alors, contient le plus ancien recueil d'inscriptions, joint à une description de la ville où se montre un explorateur instruit en môme temps qu'un pieux pèlerin.

Les rédacteurs des Mirabiiia n'ont certes pas su concilier aussi bien la dignité des souvenirs avec la manifestation de leur foi religieuse. Ce petit livre, guide populaire des pèlerins, et qui a été si répandu pendant quatre cents ans, offre la parfaite image de la confusion et de l'abaissement général. Les légendes chrétiennes y enveloppent tellement les réminiscences classiques, et sont elles-mêmes ensuite si entièrement défigurées par l'ignorance commune qu'on en est réduit, toute notion précise s'étant évanouie, à se diriger d'après les apparences extérieures et sur de simples consonances n'offrant aucun sens déterminé. Le tombeau de Cecilia Metella prend le nom de Capo di Bove à cause des buerânes sculptés à sa frise; les thermes de Caracalla, Terme Antoniniane^ deviennent le monument d'Antignano ; le cirque d'Alexandre Sévère, appelé, comme tous les cirques au moyen âge, agôn ou in agone^ c'est-à-dire lieu de combat, reçoit de là son nom actuel bien connu de place' Navone. La tour qui servait, au bord du Tibre, un peu en amont du château Saint-Ange, aux paiem^ts de Vannone^ devient Torrenona^ bien qu'il paraisse impossible de lui trouver dans quelque série que ce ^ soit une neuvième place, — ou bien Tor di Nona, dénomination corrompue qui n'offre plus aucun sens.

La roche Tarpéienne continue pendant un long temps à être le lieu des supplices : c'est là que le bourreau tranche les têtes; on y arrive par les scale délia gran giustizia; mais le souvenir d'un nom jadis si célèbre s'est effacé, et ce n'est plus pour le moyen âge que la montagne aux chèvres, monte caprino^ de même que l'ancien forum n'est plus que la place aux bœufs, campo vaccino. L'arc de Titus est devenu, à cause de ses bas-reliefs mutilés qui n'ont pas cessé d'arrêter les regards, Varco délie selle lucerne^ l'arc aux sept lampes. Si le nom du palais de l'antique famille des Laterani, converti en basilique, s'est perpétué, on l'interprète d'une manière qui convient à Tabandon de ce lieu, voisin de la campagne romaine : lalere et ranaf UArcus Nervae est devenu VArca di Noë, — On ne peut nier cependant qu'au fond de leurs légendes, même les plus absurdes, il n'y eût un vif sentiment d'admiration pour un glorieux passé, qu'il leur manquait seulement de mieux connaître et de mieux comprendre. Lorsqu'ils imaginaient que les diverses provinces auxquelles Rome commandait se trouvaient représentées au Capitole par autant de statues dont chacune, portant une clochette au cou, tournait la lêle si quelque révolte se produisait au loin, et avertissait du danger, il y avait dans cette conception, quelque puérile qu'elle puisse être, l'idée de l'ancienne domination s'étendant à beaucoup de peuples éloignés et divers. Quand ils essayaient de marquer dans quel temple avait eu lieu le meurtre de César, quand ils montraient Cybèle apparaissant à Agrippa pour lui ordonner de construire le Panthéon, quand ils refaisaient à leur manière l'histoire « d'Octavian empe-

ETUDES ITALIENNES. i 'J

reur, de si grande beaulté et prospérité, vivant en paix et justice, et que le monde entier vouloit adorer... », quand ils rapportaient enfin la célèbre scène de la clémence de Trajan, — bien qu'ils s'appliquassent toujours à mettre chacune de ces légendes païennes en relation forcée avec quelque légende chrétienne, ce n'en étaient pas moins autant d'hommages sincères envers l'antiquité classique.

Pour trouver les premières traces d'une renaissance romaine offrant quelque originalité réelle, ce n'est pas encore le xi® siècle qu'il faut interroger; en eflFet, lorsque le célèbre moine Didier, en 1066, fait construire l'église du Mont-Gassin, c'est à Gonstantinople qu'il demande des fondeurs en bronze, des mosaïstes, des orfèvres; il fait venir des artistes amalGtains, élèves des écoles byzantines, et des Lombards, habitués, comme le furent toujours ces Italiens du nord, à travailler la pierre. S'il vient à Rome, c'est seulement pour y faire acquisition de colonnes, de marbres sculptés, de chapiteaux, qu'il y rencontre tout faits et à bon compte, car toute la ville n'est qu'une vaste carrière où se débitent les débris des anciens monuments. 'Les Romains d'alors ne sont pas plus architectes que sculpteurs : ils habitent dans les ruines, qu'ils accommodent misérablement à leurs besoins.

Ge n'est qu'au début du xii" siècle qu'on voit poindre un mouvement nouveau, soit que les souvenirs de l'antiquité classique aient seulement sommeillé jusque-là, soit que Rome ait été ranimée par les influences qui s'exerçaient non loin d'elle, en Toscane ou bien dans le sud de l'Italie, d'où l'école du Mont-Gassin était restée en rapport avec l'empire

d'Orient et les rois de Sicile. Peut-être Tart de la mosaïque ne s'était-il jamais, dans Rome, tout k fait perdu : il reparaît vers 1130 à Sainte-Françoise- Romaine et à Sainte-Marie du Transtévère. C'est aussi l'époque, de 1110 à 1120, où l'art du bronze, après avoir émigré longtemps à Gonstantinople, semble être de retour. Alors même se montrent d'élégantes œuvres du style gothique, ces campaniles à cinq ou six étages de colonnettes et d'arceaux, ces cloîtres aux légères colonnes incrustées de marbre, et dont quelques-uns ont échappé heureusement aux destructions du xvi* siècle. Bien plus, toute une école d'artistes romains va inaugurer un art k peu près inconnu jusqu'alors et remplir de ses oeuvres le centre de l'Italie. Au milieu de cette immense abondance de marbres précieux, dont les fragments jonchaient la terre, des familles d'artisans, en possession peut-être de certains droits d'exploitation, s'étaient facilement exercées à la sculpture avec mosaïques. La famille des Cosmati s'est fait en ce genre une brillante réputation, qui a duré jusqu'au commencement du xiv« siècle. On peut établir leur généalogie authentique, grÀce aux signatures gravées sur leurs ouvrages à Subiaco, Anagni, Gività Castellana et Rome^ Dans Rome même, on doit à Laurent les deux ambons de l'église d'Ara Ca?/i, à Cosme le léger édifice de la chapelle Sancla Sanciof*um^ du xm° siècle, reste unique de l'ancien palais des papes à Saint-Jean de Latran; à Jean son fils, contemporain de Boniface VIII, le tombeau de Guillaume Durand, évêque de Mende, dans l'église de la

1. Jacobus Laurentii, Jacobus cum Cosma filio suo, Johannes filius Cosmati, etc.

Minerve, et peut-être le cloître de la basilique do Saint-Paul hors les Murs. Rome a conservé de ces intelligents artistes beaucoup d'autres œuvres encore : les belles sépultures des Savelli à VAra Cœli, Télégant ciborium de Sainte-Marie in Cosmedin, des pavages d'églises, des candélabres, des tabernacles. Tout visiteur se rappelle quel agréable contraste ces restes délicats de l'art du moyen âge présentent entre les majestueuses ruines antiques et les fastueux édifices de la seconde renaissance. Toutefois, à la vue de la prodigieuse quantité de fragments précieux employés pour ces différents ouvrages, on est obsédé de la pensée du pillage impitoyable el permanent qui s'est fait des édifices classiques : c'est en parcelles qu'ont été réduits les riches matériaux de l'ancienne Rome, quand on ne les a pas entièrement détruits dans les fours à chaux. Et ce moyen âge romain sera lui-même impitoyablement poursuivi et ravagé par les grands artistes du XVI® sièclç, puis par leurs fastueux disciples des époques suivantes.

Pendant que les Cosmati donnaient naissance à une première école moderne d'artistes romains, que devenait le soin des monuments antiques? On ne saurait méconnaître l'importance du décret émis par le sénat, le 27 mars 1162, en faveur de la conservation de la colonne Trajane. Il est vrai que, par ce même acte, on confirmait aux religieuses de Saint- Cyriaque la possession de cette colonne, et l'on peut bien croire que le Sénat avait pour principal but de sauvegarder une simple propriété de couvent. Cela n'empêche pas qu'il n'y eût dans le décret quelques expressions générales de respect : l'honneur de

Téglise et de tout le peuple romain était intéressé, disait-on, à ce que la colonne Trajane demeurât intacte jusqu'à la fin du monde : est ad honorem ipsius Ecclcsiœ et totius populi romani intégra et incorrupia permaneat dum mundus durât ; et Ton menaçait de la confiscation ou même du dernier supplice quiconque y porterait atteinte. La colonne de Marc-Aurèle était de même la propriété des religieux de San Silvestro in capite, et Ton menaçait aussi de Tanathème tout violateur de leur droit.

Encore à la fin du xiu9 siècle, Dante nous est témoin que les grands esprits eux-mêmes ne savaient ni comprendre ni remarquer les grands monuments de l'antiquité classique. Il en avait pourtant vu beaucoup dans ses voyages au delà des Alpes, et en particulier dans le midi de la France; à peine mentionnet-il les sépultures d'Arles et de Pola. Pas un mot sur le célèbre amphithéâtre de cette ville de Vérone où il avait vécu exilé. Pour ce qui est de Rome, il a bien décrit en quelques vers de quelle stupeur les Barbares, au premier aspect de sa grandeur imposante, avaient dû être saisis; mais c'est tout au plus si la vue de ses merveilles lui inspire une allusion à ce bas-relief auquel se rattache la célèbre légende de la clémence de Trajan. Il a fait quelques mentions de la pigna du Vatican, du pont* Saint-Pierre, du Monte Malo (aujourd'hui le Monte Mario), du Latran, du Vatican; mais comment comprendre que la majesté des grandes ruines ait été comme inaperçue pour lui? — Quant à Pétrarque, certes il a déployé un zèle méritoire à la recherche des manuscrits de l'antiquité, il a recueilli avec un soin très louable cette collection de médailles des empereurs qu'il offrit en

présent à Charles IV; il a écrit en ThonDeur de Rome et de ses souvenirs plusieurs de ses lettres, et notamment celle à Jean Colonna de San Yito, bien souvent citée. On peut dire cependant que sa science de rhistoire romaine est apprise, non sur les monuments, mais dans les livres, et que sa science archéologique et topographique est presque entièrement puisée dans les Mirabilia. C'est là que Dante a pris son souvenir de Trajan; c'est de là que Pétrarque emprunte des confusions et des erreurs traditionnelles peu dignes de lui. Il croit, avec le vulgaire, que la colonne dédiée à Trajan est le tombeau de cet empereur, et la pyramide de Cestius celui de Rémus, quand les inscriptions de l'un et Tautre monument l'auraient si facilement instruit. Il appelle les thermes de Caracalla Palatium Atitonini, le monument de l'eau Julia Cimbrum Marii; le Panthéon d' Agrippa temple de Cybèle : on reconnaît les désignations arbitraires que les Mirabilia ont mises en usage, et que banniront les premières lumières d'une critique nouvelle. Dante et surtout Pétrarque avaient aidé au progrès littéraire et critique, mais sans en recueillir pour eux-mêmes les premiers résultats *.

Ce fut un très célèbre contemporain et amî de Pétrarque, ce fut le tribun Rienzi, qui, exalté au souvenir de Tancienne république, et méditant dans son âme inquiète de la faire revivre, sut distinguer de quel secours les témoignages des monuments appuieraient ses évocations populaires. Sincèrement épris

1. Voir le tome premier (le seul qui ait para) de la Correspondance familière de Pétrarque, publié par J. Fracassetti en 1859, pages 301-316, et le Bulletin de l'Institut arehéologique de Rome, 1871, pages 1 et suivantes.

de cette étude pour elle-même, il s'appliquait tout le jour, dit son biographe, à interpréter le marbre et la pierre; il était seul, paraît-il, à savoir comprendre les inscriptions : non era altri che sapesse légère li aniichi pataffi. On sait quel usage il fit de sa science incomplète, et comment il se servit pour ses desseins d'une des plus célèbres inscriptions, la Loi royale» retrouvée par lui sur une plaque de bronze que Boniface VIII avait encastrée dans Tautel de Saint-Jean de Latran. M. de Rossi a démontré qu'il fut Fauteur de ce recueil épigraphique qu'on avait cru devoir attribuer à Nicolas Signorili, secrétaire du sénat de Rome au commencement du xv® siècle. Par un si intéressant travail, Rienzi s'est rendu maître d'une nomenclature toute nouvelle, bien plus authentique et plus voisine de la réalité que celle des MirahiUa\ il a enseigné à ses contemporains que les débris de l'antiquité parlaient d'eux-mêmes et qu'il fallait en étudier le langage; il s'est placé en un mot à la tête d'un mouvement de saine érudition qui allait occuper une grande place dans la rénovation intellectuelle, et transformer ou plutôt créer l'étude attentive et respectueuse des anciens monuments.

Le XIV® siècle a été dans le centre de l'Italie un temps de continuelle anarchie politique et civile. C'est pourtant dès le début de cette période que se montre dans Rome un sérieux progrès des arts, auxiliaires de l'architecture. Giotto y est venu de 1298 à 1300. Sa célèbre mosaïque de la Navicella, après avoir orné l'atrium de l'ancienne basilique de Saint-Pierre, est tellement transformée aujourd'hui par les restaurations successives qu'on n'y peut apprécier de l'artiste que le dessin général; mais oa

peut admirer dans Tarchive capitulaîre ses belles miDiatures du manuscrit de la Vie de saint Georges^ et dans la sacristie, k côté de quelques œuvres de Melozzo da Forli, sept fragments de peintures qu'il avait préparées pour le maître autel. Le même cardinal Jacopo Stefaneschi, vrai Mécène romain, qui lui avait commandé ces différents ouvrages, lui fit exécuter aussi, dans Téglise de Saint-Georges au Vé labre, des fresques qui ont entièrement péri. De celles qu'il exécuta à Saint-Jean de Latran, il ne reste dans cette basilique qu'un seul fragment sur un pilastre : le portrait du pape Boniface VIII *. Il n'en est pas moins évident que Giotto a beaucoup travaillé dans Rome et qu'il y a exercé une remarquable inûuence, attestée par toute une école. De cette école on retrouvait il y a quelques mois d'intéressantes peintures dans l'abside de Saint-Sixte le Vieux, sur la voie Appienne, et on en retrouvera d'autres encore à mesure qu'on fera disparaître çk et là le badigeon moderne. Jean, l'un des Gosmati, en fut membre; mais le plus célèbre disciple de Giotto à Rome fut Pietro Cavallini, le seul artiste que l'histoire de la peinture romaine puisse enregistrer pendant le XIV® siècle, alors que la gloire du maître florentin est continuée dans le reste de l'Italie par Taddeo Gaddi, Orcagna, Simon Memmi et tant d'autres. Vasari énumère beaucoup d'oeuvres de Cavallini, à Rome, à Assise, à Orvieto; il raconte qu'il avait conquis Tadmiraliop générale, que ses crucifix et ses vierges opéraient des miracles; malheureusement il ne cite

1. V. Mélanges d'archéologie et d'histoire de VÉcole de Rome, t. I, p. 111; Muntz, Étude sur Chistoire des arts à Rome au moyen âge; Boniface VIII et Giotto.

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à ce propos aucun témoignage authentique, et nous ne savons sûrement de Cavallini que deux choses : il travaillait à Naples en décembre d308, au service du roi Robert, et M. de Rossi a retrouvé son monogramme sur la mosaïque inférieure de Tabside de Sainte-Marie du Transtévère.

En vain le retour de Grégoire XI en 1377, grâce aux instances de Pétrarque, de Catherine de Sienne et de la population romaine, avait-il mis fin à la « captivité de Babylone » ; l'anarchie n'en continuait pas moins dans Rome et dans Téglise. Les prétentions armées des antipapes, les agitations populaires créées par les hérésies, les oppositions des conciles font encore des dernières années du xiv' et des premières du xv° siècle une période profondément troublée. La double énergie de la renaissance, qui ranima alors le respect de l'antiquité et en même temps excita un art vraiment moderne, n'en est que plus remarquable. — C'est du commencement du xv* siècle du pontificat de Martin V qu'il faut faire dater les plus grands efforts de la cour de Rome pour s'associer à ce mouvement.

Qu'à travers tant de vicissitudes il y ait eu cependant à Rome une féconde activité artistique au moyen âge, c'est ce qu'attestent tant de monuments intéressants et charmants échappés à une fureur de destruction dont il faut bien faire remonter le premier tort à la renaissance, bien que le xvii* et le xviii® siècle soient certainement les grands coupables. On recon-

naîtra sans doute de plus en plus dans cet art italien du moyen âge une inûuence d'au delà des Alpes. Si depuis le xiv^ siècle Rome attire ses artistes de rOmbrie, de la Toscane, de Naples, c'est pour les faire siens par sa puissante influence. Ils contemplent ses arcs de triomphe, ses colonnes, ses sarcophages; ils se trouvent par elle face à face avec Tantiquité, et sortent de ce commerce agrandis et transformés. Raphaël n'étudiera pas seulement les peintures des thermes de Titus; en mesurant une à une les principales ruines, il se pénétrera de l'incomparable grandeur de Rome, et il exécutera ces fresques souveraines du Vatican, où la force du génie esthétique égale la hauteur de la conception. Michel-Ange n'eût pas trouvé ailleurs l'inspiration du Hoïse, celle du plafond de la Sixtine et de la coupole de Saint-Pierre. De telles œuvres ont été l'expression la plus intense et la plus élevée du mouvement général de la renaissance italienne. Toute une école romaine venue à la suite sera marquée au sceau du grand goût, de l'ampleur et de la dignité.

Le pape Martin Y (1417-1431) était Romain et Coionna : double motif pour que, après les discordes à peine suspendues où sa famille et lui-même avaient été si cruellement mêlés, il résolût de ramener un peu d'ordre, quelque repos et quelque paisible activité dans Rome. Il rétablit tout d'abord, par une bulle restée célèbre, cette ancienne magistrature des magistri viarum^ ponliumy œdificiorum^ etc., dont il serait si intéressant de pouvoir reconstruire le passé. Il décrivait lui-même avec énergie, pour motiver ce rétablissement, l'abandon et l'anarchie de Rome : les statues brisées jonchaient la terre, destinées à faire

de la chaux, ou bien servant de bornes dans les rues et de marchepieds pour monter à cheval; les plus beaux des monuments antiques étaient envahis et dégradés par une populace qui y installait sans scrupule ses pauvres et sales demeures, ses boutiques, ses écuries, ses hangars, ses étables. Les grands n'étaient pas beaucoup plus retenus; ils y construisaient leurs magasins et leurs celliers en même temps que leurs forteresses. Cependant beaucoup d'édifices chrétiens dans Rome étaient déjà en possession d'une antiquité relative qui avait ses droits; le pape y ordonna des réparations de détail, et saisit l'occasion pour prodiguer de sérieux encouragements aux diverses branches des beaux-arts. Il aimait en particulier la basilique de Saint-Jean de Latran, où subsiste un pavage en mosaïque qui date de lui ; ce fut justice que dans cette même basilique fût placé son tombeau en bronze, œuvre de ce Simon désigné à tort par Vasari comme frère de Donatello. Il appela pour ces travaux, à défaut d'artistes romains, quelques-uns de ces habiles maîtres qui faisaient alors la gloire de Florence, de Sienne ou de l'Ombrie. Il employa ainsi Gentile da Fabriano et Vittore Pisanello ; il acheta de Rogier van der Weyden le célèbre petit tableau d'autel qui se trouve aujourd'hui au musée de Berlin. Masaccio trouva en lui un zélé bienfaiteur, mais seulement sans doute après être devenu déjà célèbre par ses peintures de la chapelle des Brancacci au Cannine de Florence. Les documents d'archives paraissent en effet démontrer que ce grand artiste, contrairement au témoignage de Vasari, n'a quitté Florence que dans ses dernières années, et qu'arrivé à Rome, il y est mort en 1428 ou au plus

lard en 1429. Aussi quelques-uns des meilleurs juges n'admettent-ils pas qu^il ait pu composer après de si belles œuvres les peintures de TégUse Saint-Clément à Rome, représentant des scènes de la vie de sainte Catherine, peintures intéressantes à coup sûr par leur cachet florentin, si aimable à rencontrer parmi les oeuvres romaines, mais inférieures, pense-ton, à ce que le maître devait donner alors, et pour lesquelles il semble d'ailleurs que le temps aurait dû lui manquer *.

C'est toujours un sujet d'admiration pour Thistorien de voir à la fin du moyen âge les arts et les lettres prospérer dans les divers états de l'Italie, alors même que ces étals se trouvaient en proie aux guerres civiles et étrangères, tant devenaient irrésistibles et féconds l'essor intellectuel, le sentiment esthétique, Tardeur de civilisation qui, sous l'empire d'un merveilleux concours d'influences lointaines et profondes, allaient animer cette contrée privilégiée. Il en fut ainsi pour Rome pendant le xv" siècle. Eugène IV, qui eut après Martin V un pontificat de seize années politiquement très agitées, de 1431 à 1447, était un homme d'esprit et de goût, qui entretenait de fréquents rapports avec les principaux humanistes, le Pogge, Léonard d'Arezzo, Aurispa, Flavio Biondo, George de Trébizonde, Cyriaque d'Ancône. A son instigation et par ses conseils, tout au moins avec ses encouragements et son approbation, plusieurs d'entre eux adoptèrent Rome elle-même, son passé, ses ruines, l'état présent de ses édifices,

1. Des œuvres et de la manière de MasacdOy par M. Henri Delaborde, brochure in-8% 1876.

pour sujets de leurs études spéciales. Il y avait du reste un mouvement déclaré en ce sens. Nous avons nommé Rienzi; peu d^années après.lui, en 1375, un médecin padouan, Giovanni Dondi, visitait Rome, et ses notes, qui subsistent dans un manuscrit de la bibliothèque de Saint-Marc, à Venise*, sont d'un voyageur intelligent et sérieux. Il n'est pas exempt des confusions et des erreurs familières à son époque; mais il réagit par un soin habituel d'exactitude et de critique* Quand il décrit un monument , il en donne les dimensions, il en compte les colonnes, il en copie de son mieux les inscriptions. En 1407, Brunellesco et Donatello prennent de môme les mesures des thermes, des cirques, des temples, des basiliques. Le Pogge, écrivain pontifical depuis 1402 , et qui le resta pendant huit pontificats, compose , lui aussi , sous Martin V, une précieuse description de Rome, — Eugène VI protégera de même Flavio Biondo, qu'on peut appeler Tun des créateurs de la science archéologique, car il s'appliqua Tun des premiers k la comparaison des monuments et des textes. Son livre, intitulé /{orna instaurata, qu'il dédia en 1447 au pontife , est d'un grand intérêt, parce qu'il ofire pour la première fois une étude topographique et un essai de restitution critique. A peine retrouve-t-on chez lui, à propos des sanctuaires chrétiens, quelques traits empruntés aux Alirabilia^ avec lesquels son ouvrage n'a d'ailleurs aucun rapport. Il devait publier quelques années plus tard une utile description de l'Italie, Italia \llu$trata^ d'après l'ancienne division

1. XIV, 223, et non 233, comme dit le Corpus de Berlin, t. VI.

lÉTUDES ITALIENNES. • 20

on régions, puis un dernier ouvrage, Roma trîumphnns^ où il esquissait avec une variété de connaissances remarquable pour son temps ce que nous appellerions aujourd'hui un traité d'antiquités romaines. — Cyriaque d'Ancône s'appliquait aussi au dessin scientifique des édifices de Rome. — Bernardo Ruccellai, l'illustre Florentin, beau-frère de Laurent de Médicis, donnait dans son principal ouvrage, De urhe Roma, l'exemple d'une critique et d'une précision élégante qui peuvent sembler aujourd'hui toutes modernes. — Pomponius Laetus enfin, épris de Rome et de ses antiquités, célébrait avec les savants membres de son académie, dans sa petite maison du Janicule, la fête des PaWia, jour anniversaire de la fondation de la ville éternelle. — Il était évident que Rome, voilée et méconnue pendant tant de siècles, retrouvait peu k peu un prestige accru et transformé, inspirant le respect par ses ruines, et, par sa parure chrétienne du moyen âge, exerçant un nouvel attrait. Le bruit se répandit un jour, pendant la seconde moitié de ce XV" siècle, qu'on avait retrouvé sur la voie Âppienne un sarcophage antique où était ensevelie Tullie, fille de Cicéron ; le corps , demeuré intact , répandait, assurait-on, une odeur embaumée, il brillait d'une douce lueur, il respirait en dépit du temps dans la mort — ou dans le sommeil — la fraîcheur de la jeunesse. La foule émerveillée se pressa vers ce spectacle, et l'esprit public ne manqua pas d'y voir un symbole de l'antiquité classique ou de Rome même, comme rafraîchie dans son apparent repos et annonçant son prochain réveil.

Eugène IV seconda ces tendances nouvelles : il encouragea les recherches des humanistes et des

antiquaires, et en même temps il appela autour de lui d'habiles artistes.

On doit à Eugène IV, pour ce qui concerne les monuments antiques, un double travail très méritoire. Ce fut en premier lieu une intelligente restauration du Panthéon. L'admirable coupole, ébranlée par les tremblements de terre, fut consolidée ; ses majestueuses colonnes furent délivrées des misérables habitations qui s'y appuyaient, et ses abords furent dégagés. On trouva dans le sol, à cette occasion, d'abord la grande urne de porphyre qui resta si longtemps en face de la principale entrée, et qui sert maintenant au tombeau de Clément XII à Saint- Jean de Latran, puis un des deux lions que Sixte- Quint fit placer à sa fontaine de VAcqua Felice, et enfin des débris en bronze, un morceau d'une tête d' Agrippa, une jambe de cheval et un fragment de roue, ce qui fit soupçonner, dit Flaminio Yacca dans ses intéressants souvenirs de fouilles, écrits à la fin du XVI* siècle, qu'au fronton de la Rotonda on voyait jadis Agrippa triomphant sur un char de bronze, avec des lions aux deux angles. — Eugène IV chercha en outre à soustraire le Cotisée aux injures de la multitude, en l'enfermant dans une même enceinte avec le couvent de Sainte-Françoise-Romaine ; mais après sa mort, les Romains jetèrent bas les murs, et le Cotisée redevint un lieu public exposé à toutes les profanations.

Il est d'ailleurs très vraisemblable que ce pape s'est occupé plus volontiers encore des églises et des basiliques que des monuments anciens. Son principal effort fut pour Saint-Pierre. Cette basilique vénérable entre toutes comptait déjà une réelle antiquité; elle

avait déjà son histoire, que Maffeo Yegio et plus tard 1 archiviste Grimaldi devaient écrire*. Fondée par Constantin sur l'un des côtés du cirque Néron, elle avait envahi peu à peu plusieurs sanctuaires voisins, et était devenue Tobjet des soins de plusieurs papes. La première renaissance, avec des artistes tels que Mino da Fiesole, allait y compter de belles œuvres. Une des plus intéressantes, sinon des plus remarquables au point vue de Fart, fut la porte de bronze par laquelle Eugène IV voulut remplacer Tancienne porte ornée d'argent que les anciens papes avaient consacrée, mais que le temps et les rapines avaient ruinée.

C'est après avoir vu la célèbre porte de Ghiberti à Florence que le pape commanda cet ouvrage à un autre artiste florentin, Antonio Filarete; mise en place le 26 juin 1445, elle forme encore aujourd'hui rentrée principale, au prix de quelques additions ordonnées par Paul V Borghèse en 1619 pour l'ajuster aux dimensions de l'église moderne. Yasari a beaucoup médit à ce sujet; mais s'il connaît l'auteur de la porte de bronze, pour avoir souvent consulté ou copié ses livres sur l'architecture, il connaît bien mal cette œuvre-ci, car il fait d'étranges erreurs en la décrivant; son nouvel éditeur, le savant M. Gaetano Milanesi, proteste avec raison contre son jugement tout au moins peu réfléchi. Comme œuvre d'art, la porte de bronze de Saint-Pierre reste assurément à une grande distance de son modèle, cela n'est pas douteux; mais elle n'en offre pas moins un sérieux

1. Nous renvoyons pour tout ceci aux trois volumes de M. E. Munlz, t. IV, IX et XXVIII de la bibliothèque des Écoles de Rome et d'Athènes, Les arts à la cour des Papes,

intérêt. D'abord elle témoigne d'une façon éclatante que les Italiens, après avoir perdu l'art du bronze, l'avaient entièrement retrouvé. L'antiquité leur avait laissé en ce genre de beaux modèles, tels que la majestueuse porte du Panthéon, avec ses deux grands pilastres et ses clous richement ornés, la porte de Téglise des Saints-Cosme-et-Damien, celle de Saint- Jean de Latran, jadis placée, dit-on, k Téglise de Saint-Adrien du forum , et que quelques-uns croient avoir appartenu k la basilique Émilienne. Pendant la seconde moitié du xi« siècle, les églises d'Amalfi, du Mont-Cassin, du mont Saint-Ange au Gargano, obtiennent de la libéralité d'une riche et pieuse famille amalfîtaine des portes de bronze, mais qui sont fabriquées à Constantinople. C'est de là aussi et de» mêmes donateurs qu'est venue, en 1070, celle de Saint-Paul hors les Murs, près de Rome, dont les. cadres gravés, munis primitivement d'argent et d'or, représentent les Apôtres, les Prophètes et la Vie du Christ. Atteinte par le célèbre incendie de 1823, elle est conservée aujourd'hui dans les magasins de la basilique. La porte de bronze de l'église de Salerne, de 1084, est encore de fabrication byzantine ; mais, dès le commencement du xii« siècle, à Canosa dans la terre deBari, à Saint-Marc de Venise, etpuisàTroia, à Trani, àRavello, à Monréal, à Bénévent, à Vérone *, de nouvelles portes de bronze sont dues à des artistes* italiens, Roger d'Amalfi, Oderisius de Bénévent, maître Barisanus de Trani. Parfois encore imitateurs.

1. On peut voir des reproductions figurées de la plupart de. ces œuvres d*art dans le savant ouvrage de Schultz, Denkmaclerder kunst des Mitlelalters in unler Italien, in-quarto et in-folio, 1860.

serviles et maladroits des artistes de Gonstantinople, ils redeviennent bientôt indépendants ou même originaux.

La porte de bronze de Saint-Pierre offre encore un autre intérêt par ses représentations savantes, où Ton reconnaît un siècle d'effort littéraire et d'érudition. Il y a là plusieurs énigmes dont la solution pourrait bien avoir une certaine importance au point de vue de Thistoire littéraire du xv*' siècle, mais qui resteront sans doute inexpliquées jusqu'à ce que les archives nous rendent quelque manuscrit de l'auteur traduisant ses propres vues. Pour tout dire, cet ouvrage du xv« siècle est fort peu connu, bien qu'il mérite de l'être. Qu'on nous permette d'y insister, ne serait-ce que pour montrer par un seul exemple combien de problèmes se présentent à chaque pas dans Rome pour l'observateur attentif, et particulièrement pour l'historien de la renaissance.

Il y a, sur la porte de bronze de Saint-Pierre, sans compter la riche bordure entourant chacun des deux vantaux, quatre grands cadres, deux petits, et quatre bandes dans les intervalles. En haut, le Sauveur d'un côté et la Vierge de l'autre, assis sur des trônes. Au-dessous, saint Paul tenant le glaive et ayant à ses pieds le vase mystique, le « vase d'élection », d'où sort la fleur où se pose la colombe; en regard, saint Pierre debout, qui remet les clefs au pape agenouillé. — Un premier trait peu remarqué, .et que Pistolesi par exemple, dans son grand ouvrage en huit volumes in-folio sur Saint-Pierre et le Vatican, passe entièrement sous silence, bien qu'il ait son intérêt spécial, c'est que chacun des deux derniers sujets est entouré en partie par une bande portant des

caractères orientaux. Il y en a de pareils aux nimbes des deux apôtres. Comment concevoir ici des inscriptions arabes, et comment faut-il les interpréter? — La réponse est facile : ces caractères n'offrent aucun sens par eux-mêmes ; on a simplement ici un exemple de ce motif de décoration que Tart de TOccident aimait alors à emprunter aux œuvres orientales ou siciliennes : on se rappelle, dans les peintures de la même époque, les vêtements de madone aux franges pareillement ornées de caractères arabes, sans nulle signification littérale.

La partie inférieure a d*abord deux grandes scènes avec beaucoup de personnages. D'un côté, le jugement de saint Paul, citoyen romain, son supplice en cette qualité par le glaive, et son apparition à Plautilla : il lui rend le voile que, suivant la légende, il a reçu d'elle pour se couvrir les yeux au dernier moment. Sur la lisière d'un bois, un lion dévore un chevreuil, symbole assez fréquent du martyre. En face du supplice de saint Paul l'artiste a placé le supplice de saint Pierre. Une troupe armée emmène l'apôtre, les mains liées, en présence de l'empereur, au bruit des trompettes, et on l'attache sur la croix, la tête en bas. Le plus intéressant ici est la manière dont l'auteur a voulu faire entendre quel fut le lieu de la scène. Il l'a désigné par plusieurs monuments. Le premier, à droite du spectateur, est une petite pyramide, très ornée, et qui porte encore des traces d'or et de pâtes de couleur. Un peu à gauche, on voit un grand arbre, puis un édifice circulaire sur une large base carrée, avec des colonnes et plusieurs étages; et enfin une pyramide plus haute que la première, et à laquelle est adossée une déesse de

Rome, tenant de la main gauche une statuette de Pallas. — Nous reconnaissons facilement que l'artiste a voulu représenter par Tédifice circulaire le château Saint-Ange, non pas tel qu'on le voyait en 1445, car il lui donne une forme très différente de celle que reproduisent d'autres œuvres contenoporaines : évidemment c'est l'ancien tombeau d'Adrien qu'il a entendu nous montrer, sans nul respect de la chronologie. L'arbre, c'est le célèbre térébinthe auprès duquel la tradition prétend que le supplice a eu lieu; les souvenirs effacés du moyen âge Toni quelquefois transformé en un monument ainsi désigné. Quant aux deux pyramides, l'artiste reproduit sans nul doute deux tombeaux anciens, qui subsistaient, quoique ruinés, de son temps. L'un nous est assez bien connu : c'est celui qu'on appela au moyen âge tantôt le tombeau de Scipion l'Africain, tantôt le tombeau ou bien la Meta de Romulus. Dès le VII" siècle, un pape l'avait dépouillé de ses marbres pour en orner le parvis de la basilique; Alexandre VI le fit à peu près entièrement disparaître. Nul doute que Filarete n'ait eu l'intention Âe représenter ainsi ce qu'il croyait correspondre aux deux metae du cirque de Néron, entre lesquelles la tradition plaçait l'épisode du martyre; le tébérinthe était de même imposé par la légende; quant au château Saint-Ange, il aura été ajouté comme étant l'édifice le plus connu pour désigner aux hommes du xv® siècle la partie de la ville où il fallait chercher le lieu de la scène. — C'est d'ailleurs un problème difficile que de savoir quel a été l'endroit du supplice de saint Pierre ; une des solutions les moins probables paraît être celle qui choisit le Janicule et particulièrement ce

lieu, voisin de Téglise Saint-Pierre in Montono^ où s'élève Télégant édicule de Bramante. Saint Pierre n'étant pas citoyen romain, ne devait pas être mis à mort dans Tenceinte de Rome; or le Janicule faisait depuis longtemps partie de la ville. Bien entendu, c'est cette solution invraisemblable qu'ont adoptée les guides à Rome; ils montrent le lieu précis où, suivant eux, la croix était fixée. — Ajoutons que la mauvaise interprétation des mots intcr duas metas devait être admise depuis longtemps, puisque, cent cinquante années avant Filarete, Giotto l'adoptait déjà : sur la peinture, provenant de la confession de l'ancienne basilique, que l'on peut voir dans la sacristie actuelle, il représente pour la même scène précisément les mêmes édifices.

Aux souvenirs des temps apostoliques succèdent, dans les quatre bandes entre les cadres inférieurs, des épisodes d'histoire contemporaine, ceux qui ont illustré le pontificat d'Eugène IV. L'empereur d'Orient, Jean Paléologue, arrive à Ferrare, où le concile de Bâle s'est transporté; l'union des deux églises est proclamée à Florence; l'empereur Sigismond est couronné à Rome des mains du pape; les Jacobites éthiopiens, par leurs ambassadeurs, viennent faire union avec l'Église romaine, etc. Nul doute qu'il ne puisse y avoir un grand profit pour l'antiquaire et l'historien à observer attentivement les attitudes et les costumes de tous ces divers personnages.

Ce n'est pas tout. Aux rinceaux élégants qui forment l'encadrement de toute l'œuvre sont mêlés de petits sujets qui témoignent de l'érudition toute classique de cette époque. La mythologie, les fables

d*Ésope, les Métamorphoses d'Ovide, Thistoire romaine, en sont les principales sources. Léda, Ganymède, lo, les travaux d*Hercule, Romulus et Rémus avec la louve, Tenlèvement des Sabines, Clélie, Adam et Eve, tout cela, figuré avec un talent très inférieur assurément à celui de Ghiberti, atteste du moins une grande abondance de souvenirs et une imagination facile. On a conjecturé que ces entourages, offrant des représentations païennes pour la plupart, devaient être quelque débris antique, réuni après coup à Tœuvre de Filarete. Rien de moins vraisemblable : Tunité du travail parait évidente. Bien plutôt retrouverait-on, si Ton savait expliquer toutes ces petites scènes, certaines curieuses influences de la littérature romanesque ou morale de ce moyen âge romain, que Ton commence seulement de nos jours à bien étudier.

Un dernier trait peu connu, tout spontané et naïf, fera pardonner à Tauteur de la porte de bronze son érudition un peu pédante. Entrez dans la basilique, et, par derrière la porte, au coin le plus obscur, tout en bas à droite, cherchez une petite bande de bronze avec un sujet en bas-relief, ce que Yasari appelle una slorietta di bronzo. C'est la signature de Tartiste. Deux personnages, aux deux extrémités de cette sorte de frise, sont montés Tun sur un cheval ou un mulet, Tautre sur un dromadaire*; rien n'indique sil faut y voir Antonio et son collaborateur Simon

1. Au-dessous de la première monture, il y a un mot mutilé que je ne puis lire : apo.,.ci ou capo...ci. Sous l'autre il y a le mot Dromendarius, Pourquoi l'inscrire ici? Cet animal était-il encore peu connu dans Rome, ou bien y a-t-il quelque allusion cachée?

Ghîni. Entre eux se placent, reliés par une danse joyeuse, et les mains dans les mains, sept vigoureux compagnons : Antonio paraît être celui qui mène le chœur : il tient un compas; on lit au-dessous de ce personnage cette inscription : Antonius et discipuli mei. Une devise latine domine toute la scène : Ceteris opère pretium fastus summusve mihi^ ce qui paraîtrait signifier : « L argent pour les autres, Thonneur pour moil » Si tel est le sens, voici comment nous interprétons la scène : content d'avoir terminé, Antonio chevauche et se promène avec les siens dans la campagne. Son langage est fier à Tégard des hommes, mais son humilité est profonde et sincère devant Dieu : il a pris pour lui la dernière place, à Tintérieur du temple, dans la poussière et dans Tombre, presque sous les pieds du premier venu^

Quels qu'aient été les mérites de Martin V et d'Eugène IV envers Rome monumentale, c'est assurément Nicolas V (1447-1455) qui a été, parmi les papes, le premier vrai représentant de la Renaissance, soit par la considérable série de ses entreprises, soit par la grandeur de ses conceptions et la

1. Pistolesi lit tout autrement Tinscription; il croit qu'il y a Ceteris opère pretium fastus fumusque mihi, et il voit dans ces paroles un témoignage du dépit de Tauteur, dont l'œuvre n'aurait pas réussi. Il y a à répondre d'abord que Tavant-dernier mot ce est très lisible, et que le mot précédent, effacé en partie, paraît bien avoir eu six lettres. De plus, cette interprétation ne cadre certainement pas avec ce qui est représenté : l'auteur et ses élèves sont en danse et en fête. Antonio est si peu mécontent de son travail qu'il a mis son portrait et par deux fois son nom sur la façade même, en pleine lumière. L'auteur de l'article Averulino, dans le Kûnstler-Lexicon de Meyer, lit : Ceteris opère pretium fastus fumusve^ mihi Hitaritas, Je n'ai pas vu trace de ce dernier mot.

hauteur de ses vues. M. Mtintz a dépeint en d'excellentes pages Tardeur incomparable de ce pontife. « On le voit occupé sans cesse, dit-il, à prodiguer ses faveurs à presque toutes les branches de Tart. En même temps que ses constructions s'élèvent avec une rapidité vertigineuse, il réunit et dresse une véritable armée de peintres, de verriers, de calligraphes, d'enlumineurs, d'orfèvres, de brodeurs. Il installe à Rome un atelier de tapisseries; il envoie dans les différentes parties de l'Europe des agents chargés de lui rapporter ce qu'ils trouveront de rare ou de précieux en tout genre... Un mélange de rares qualités fait de lui la personnification la plus complète de la Renaissance sur le trône pontifical. Son amour pour la littérature classique, les sacrifices immenses qu'il s'imposa pour créer au Vatican une bibliothèque sans rivale; dans un autre ordre d'idées, la reconstruction de la basilique de Saint-Pierre et du palais du Vatican, ses projets grandioses pour la transformation de la ville éternelle, de ses rues et de ses places, sont autant de titres qui lui assignent le premier rang parmi les protecteurs des arts et de l'humanisme. 11 a été donné à d'autres de laisser des traces plus durables de leur activité. Les monuments qui proclament la gloire de Jules II et de Léon X sont plus nombreux que ceux sur lesquels on lit le nom de Nicolas V; mais, outre que Jules II et Léon X n'ont fait que suivre la voie inaugurée par celui-ci, leur programme ne saurait se mesurer avec le sien; on n'y trouve pas au même degré la grandeur en quelque sorte épique de la conception, ni cette jeunesse, cette fraîcheur d'impression, cet enthousiasme naïf qui prêtent tant de charme à la période si jus-

tement appelée la première renaissance *. » Voilà qui est très juste et très bien dit : Nicolas Y était animé en effet du propre esprit de ce temps, qui invoquait Tair et la lumière; il voulait refondre, pour ainsi parler, la ville de Rome; il voulait en aligner et en élargir les rues, dégager les abords des places publiques, relier ces places entre elles au moyen de portiques sous lesquels on circulerait à Tabri du soleil et de la pluie, couvrir les ponts de galeries ouvertes, rebâtir les murs extérieurs, restaurer les quarante églises-stations, faire du Borgo, voisin de Saint- Pierre, une cité à part, reconstruire enfin le palais du Vatican et la basilique. La réédifîcation de la ville avait commencé aussitôt après le retour des papes; mais certains des quartiers nouveaux ne devaient prendre forme que sous Nicolas V. Par exemple le campo di Fiore^ ouvert près du palais Farnèse actuel sur les ruines du Théâtre de Marcellus, était encore, vers la fin de ce pontificat, un lieu abandonné au bétail, quand le cardinal Camerlingue, qui habitait tout auprès, k San-Lorenzo in Damaso (le palais de la Chancellerie), fit paver cette plage du Tibre. Les habitations s'y multiplièrent promptement; une des plus anciennes hôtelleries de Rome, VAlbergo del Sole^ où descendaient à la fin du xv<» siècle les plus nobles voyageurs, y subsiste encore de nos jours. De la même époque datent le palais Capranica, un des plus curieux spécimens de la fin de rarchitectore gothique à Rome, Téglise de Sant*Onofrio du Janrcale, sur Vautre rive du Tibre, et bien d'autres édifices. Il faut lire dans la Vie des deux Rossellini par

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