‹ Études littérairesChapitre 11 sur 19 · MADAME D'ARNIM · texte numérisé non relu

MADAME D'ARNIM

Aux grandes époques littéraires, on se contente de traduire dans l'art les sentiments naturels du cœur, les épreuves ordinaires de la vie. Toute œuvre d'imagination est simplement un tableau, où chacun retrouve des airs de famille, un miroir dans lequel le premier venu reconnaît ses propres traits ou les traits de soi) voisin. Plus tard il n'en est pas ainsi : on arrive au raffinement, on croit n'avoir point assez des vulgaires émotions di cœur. Viennent alors les combinaisons étranges, les situations singulières : et ne faut-il pas, en effet, quelque chose de mieux, quelque chose de plus rare que ces communes affections de mère, d'amante et de fille? On fait donc appel aux ressources des civilisations avancées, on crée des sentiments. Telle est

(1) Voir Revue des Deux Mondes, 1er novembre 1843.

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trop souvent la poésie des seconds âges littéraires, tranchons le mot, la poésie des décadences. Pourquoi cependant ne pas oser le dire? il n'y a de vrai que les lieux communs, parce que le fonds des passions humaines est éternellement le même. Que vous rajeunissiez tout cela par l'expression et les nuances, que vous jetiez à pleines mains sur cette matière première les fleurs toujours nouvelles, les richesses à jamais inépuisables de l'imagination inventive, rien de mieux. Libre à* vous de changer, dans des combinaisons sans fin, les nombres de la poésie; mais est-il besoin, est-il permis d'inventer de nouveaux chiffres?

Sans doute, de tous les sentiments humains, l'amour est, à beaucoup près, celui qui admet les plus bizarres faiblesses. Et cependant, je le demande, quand Werther sent frissonner dans sa main la main de Charlotte, quand M. de Nemours recueille l'aveu tremblant de madame de Clèves, quand Rousseau demande aux allées de La Chevrette l'empreinte des pas de madame d'Houdetot, quand le premier rayon du matin ne luit pas encore sur les fronts enlacés de Roméo et de Juliette, croyez -vous que le sentiment qui agite ces cœurs divers soit tout-à-fait différent, croyez-vous que leur passion soit moins grande parce qu'elle se rencontre dans une émotion à peu près pareille? Pour ma part, je n'hésiterais pas à le nier. Toute esthétique est mauvaise qui prend l'extraordinaire pour le sublime. L'idée de beau, au contraire, implique celle de degré, d'hiérarchie : or, le commun est tout-à-fait sur la même ligne que l'idéal; seulement des degrés infinis les séparent, qu'il appartient à la beauté de gravir en se transfigurant, en devenant plus resplendissante à mesure qu'elle s'élève davantage. Aussi, peindre des sentiments naturels, vulgaires si l'on veut, c'est s'adresser à tout le monde ; peindre des sentiments exceptionnels, c'est ne s'adresser qu'à quelques-uns, qu'à certains cœurs égarés, curieux, maladifs. Ce dernier but n'est pas, ne peut pas être celui de l'art véritable. Par là, en effet, dans l'ordre des idées, on arrive forcément au factice, à la convention; dans l'ordre du style , on est induit au caprice , à la manière.

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Ce que je dis là me semble élémentaire. Encore une fois, j'accorderai que, plus que toute autre passion, l'amour a ses inconséquences, ses mystères : certes, ce n'est pas moi qui lui retirerai le classique bandeau. Tout ce que je veux maintenir, c'est que là même l'exception demeure et doit demeurer une exception. Si Mlle de Lespinasse n'en mourait pas de douleur, pourrions-nous comprendre sa double, sa brûlante, sa fatale attache pour deux amants à la fois? Si ce n'était pas l'indiscrétion d'un étranger qui eût trahi ce mystère , qui eût livré à la publicité cette secrète correspondance, ces- cris solitaires d'une âme blessée, pardonnerions-nous à ce grand cœur son égarement, une passion à ce degré insolite, à ce degré invraisemblable, quoique pourtant elle soit vraie? Mlle de Lespinasse publiant elle-même sa correspondance amoureuse avec M. de Guibert eût paru à la fois odieuse et ridicule. D'où vient, au contraire, que Mme d'Arnim faisant, de sa propre inspiration, imprimer ses lettres à Goethe, c'est-à-tlire les témoignages d'une liaison également exceptionnelle et bizarre , excite la curiosité au lieu d'inspirer le dégoût? C'est que, chez Mlle de Lespinasse, la passion était dans le cœur, et devait, par cela même, y rester enfouie, tandis qu'à Mmc d'Arnim il était plutôt permis d'afficher sans scrupule une passion de l'esprit, si extraordinaire qu'elle fût.

En France, assurément, une fille de seize ans écrivant la première des lettres d'amour à un homme de soixante, et se reprenant, vingt années après, pour ce même vieillard quadragénaire, d'une affection tout aussi exaitée, tout aussi fébrile que le premier jour, nous trouverait incrédules, nous paraîtrait un phénomène monstrueux. Avec le tour rêveur et presque mystique de l'imagination allemande, cela se comprend mieux, surtout si on pense que le héros de ce drame purement platonique et sentimental est, au-delà du Rhin, le roi de toute poésie : c'est nommer Goethe. Rien assurément ne serait moins piquant qu'une pareille correspondance, si elle n'avait pas été réellement écrite, si elle n'était qu'une fantaisie de l'imagina-

tion, enfantée après coup dans des vues de vanité littéraire. La réelle existence de ces singulières relations, la sincérité de cet entraînement extatique, l'homme avec ses infirmités disparaissant sous le poëte et se transfigurant dans la gloire, aux yeux d'une enfant qui en fait son bien-aimé, son idéal, son dieu, il y a dans tout cela, au contraire, un attrait particulier pour le lecteur curieux d'étudier le cœur humain dans ses attachements les plus incompréhensibles ou (pourquoi ne pas dire le mot?) dans ses maladies les plus étranges. Y aurait-il, par hasard, une intention caustique dans le double sens que notre langue donne au mot affection, et la médecine ici aurait-elle voulu faire une épigramme contre la morale?

Ce n'est pas la première fois, au surplus, que le public est initié aux étonnantes amours de Goethe. Que Frédérique meure de chagrin, c'est là un dénouement qui me touche, parce qu'il n'est pas commun ; que Lili se console ailleurs, c'est là une fin si ordinaire, qu'elle ne provoque même pas le sourire ; de pareils épisodes n'ont point droit de surprendre dans la biographie de celui qui fut à la fois (cela ne s'exclut pas) le plus grand poëte et le plus parfait égoïste de son siècle. Mais il est deux femmes qui ont joué, dans la vie de Goethe, un rôle sinon aussi intime, au moins plus frappant. On se rappelle la liaison subite, profonde , illuminée par tous les éclairs de la passion , qui s'établit entre le jeune Wolfgang et Mme de Stolberg, qu'il n'avait jamais vue, qu'il ne vit jamais, et à qui il envoyait pourtant le journal assidu de sa vie, le secret de ses plus mystérieuses émotions; on se rappelle le silence de quarante années qui suivit ces premiers rapports, et la lettre éloquente que la comtesse adressa à Goethe comme un avertissement suprême, comme le dernier gage d'une affection que l'âge avait interrompue sans l'éteindre. Cette situation de cœur rappelle quelque peu celle de Mine d'Arnim. Seulement, avec Mmtde Stolberg, c'est Goethe jeune, prodiguant au dehors sa poésie, enflammé, ivre d'amour, et répandant devant l'autel d'une divinité inconnue cet encens dont la fumée déborde en lui et cherche une issue; avec Bet-

tina, au contraire, c'est Goethe vieilli, glorieux, personnel, immobile, drapé, économe de poésie, s'assimilant comme un trésor celle qui s'échappe du cœur de cette jeune fille; en un mot, c'est le dieu sur son piédestal, le dieu impassible, vénérant sa propre majesté et acceptant l'adoration d'autrui, le culte d'une autre ame comme le plus naturel holocauste.

Le recueil des lettres de Bettina et des réponses de Goethe fut publié par Mme d'Arnim elle-même, deux ans après la mort du grand poëte, en 1835. Ce livre, qui s'appelait modestement Correspondance de Goethe avec une enfant, fit en Allemagne une sensation profonde, et obtint un succès que les années n'ont pas diminué. Qui s'en étonnerait? L'ouvrage de Mtne d'Arnim rappelait une époque si glorieuse pour la littérature de son pays, il louchait à une mémoire si chère et si illustre, il correspondait si bien aussi à cette poésie rêveuse, à ce naturalisme exalté, à ce goût des pensées errantes et des vagues harmonies dans lesquelles se berce volontiers l'imagination germanique! L'expérience a prouvé que quelque chose manque à toute œuvre d'art qui, après avoir conquis la gloire à l'étranger, n'a pas été accueillie à la fin et consacrée par le public français. C'est là le dernier baptême, le sceau définitif. L'épreuve sera-t-elle favorable à Bettina? Il serait difficile de répondre, ou plutôt on peut répondre à la fois oui et non. Oui, si l'on s'attache à ce qu'il y a dans ces pages désordonnées de souffle puissant, de poésie féconde, d'aspirations et d'élans passionnés, de couleur, d'inépuisables images; non, si l'on considère ce chaos d'amplifications sans suite, ce jargon d'une métaphysique creuse, cette puérile exagération des facultés lyriques, cette fièvre chaude de la pensée et de la phrase, cette poésie surtout, confuse, noyée, indéfinie, et qui semble une mer sans rivage où les flots se lèvent, retombent, disparaissent à travers une brume éternelle. Mais voyons le livre même.

Mme d'Arnim est, à l'heure qu'il est, une des femmes les plus distinguées de la société de Berlin, et, comme toute personne célèbre, elle a eu des biographes. Aussi ne serons-nous pas in-

discret en disant que Bettina naquit en 1788, à Francfort, d'un banquier italien nommé Brentano. Orpheline dès l'enfance, elle fut élevée dans un couvent catholique. C'est là que commença à se développer, à éclater, ce riche tempérament, plein à la fois d'ardeur et de rêverie, et où la pétulance du sang italien se mêlait à toutes les molles langueurs des complexions allemandes. Un immense et vague besoin d'aimer et de répandre le trop plein de son âme, une sorte de sève exubérante de l'être, une fermentation intérieure d'idées, de sentiments, de désirs, à laquelle une fin était nécessaire, voilà dans quelles conditions se montre d'abord à nous l'âme de Bettina. Les expressions manquent pour expliquer des natures ainsi douées virtuellement, ainsi surchargées d'un enthousiasme sans détermination, d'une poésie sans but, d'un amour sans objet. Bettina a les extases, les défaillances, les soulèvements des mystiques : c'est le cœur brûlant de sainte Thérèse et de la Sophie de Mirabeau, mais d'une sainte Thérèse sans crucifix, d'une Sophie dépouillée de ses sens; et, comme ses transports n'ont à s'assouvir ni dans les chastes embrassements de l'amour céleste, ni dans les baisers de la créature, ce cœur embrasé se rejette sur tout ce qui l'entoure, sur tout ce qui respire, et, séduit par le sphinx du monde vivant, se donne à ce fantôme imaginaire, à ce génie inconnu de la nature dont Spinoza et Jacobi crurent entendre de loin l'éternel monologue.

C'est au couvent que Mlle de Brentano connut la chanoinesse Caroline de Gunderode, dont on a , sous le nom de Tian, un délicieux volume de poésies allemandes. Caroline était la digne compagne de Bettina. Ces pensionnaires -là dépaysent un peu, quand on songe aux nonnes sucrées de Vert-Vert. Ici, chez ces deux enfants (chose étrange!), c'est tout spontanément un mélange de l'illuminisme mystique du moyen âge et des plus extrêmes hardiesses de la moderne poésie. Dans l'intervalle de leurs études, ces petites filles évitaient avec soin de parler des événements de la vie réelle; elles écrivaient des voyages d'imagination, elles lisaient Werther, elles dissertaient sur le suicide,

et Caroline répétait sans cesse : « Beaucoup comprendre et mourir jeune! » Elle tint parole : éprise du célèbre philologue Kreutzer, l'auteur de la Symbolique des Anciens , elle se tua. Souvent Caroline avait parlé à Bettina de ce projet; elle lui montrait sur son sein l'endroit où elle devait se frapper, et Bettina, qui jusque-là n'avait jamais embrassé son amie, couvrait, en pleurant, de baisers cette place chère, où la blessure en effet fut trouvée. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que la nature de Caroline était calme, reposée, patiente, toute contraire aux turbulences de Bettina : c'est que, comme l'explique M"16 d'Arnim, la jeune chanoinesse barricadait sa timide nature derrière des idées fanfaronnes. J'ajouterai que Tune aima sans doute réellement, avec le désespoir d'une passion trompée, tandis que l'autre, personnifiant plus tard dans Goethe l'idéal qu'elle s'était fait à elle-même, n'adora qu'une idole imaginaire. L'amour de Bettina, c'est celui de Pygmaiion pour sa statue, c'est la passion transformée par l'art.

La chanoinesse Gunderode a sa place marquée dans l'histoire de la poésie allemande; elle tient une grande place aussi dans la première biographie de Mme d'Arnim, et le caractère même de la correspondance de Goethe s'en trouve en bien des points éclairé. J'ai insisté sur cette liaison entre les deux jeunes filles, parce que toute la suite de la vie de Bettina se trouve, à mon sens, expliquée par ïètrangeté de ces débuts.

Caroline perdue, il fallait une amie à Mlle de Brentano. Passant un jour vis-à-vis la maison de la mère de Goethe qu'elle connaissait peu, et chez qui elle n'était jamais venue, l'idée lui vint de franchir le seuil : « Madame la conseillère, dit-elle en entrant, je veux faire votre connaissance; j'ai perdu mon amie la chanoinesse Gunderode, il faut que vous la remplaciez. » — « Essayons, » répondit Mme de Goethe. Je n'invente pas. La conseillère avait soixante-dix-sept ans, Bettina en avait dixhuit. Une intimité si profonde s'établit bientôt entre ces deux femmes, que ce fut un objet d'étonnement pour tout le monde. Bettina avait tout d'abord trouvé le secret du cœur de M,ne de

Goethe ; elle ne cessait de lui parler de son fils. Depuis deux . ans que Wilhelm Meister lui était tombé entre les mains, elle refusait chaque soir d'aller dans le monde avec ses sœurs, elle se couchait au plus vite, et ses nuits se passaient à dévorer, à relire cent fois les œuvres du poète. Ce fut bientôt un culte exclusif. Le génie de la nature, qui avait troublé sa jeune âme, et que les livres de Goethe lui expliquaient avec le charme souverain des beaux vers, Goethe en devint pour Bettina le symbole vivant et idéal. Sans avoir jamais vu l'auteur de Werther, elle en fit son héros, l'ami de son cœur, l'éternel objet de ses vœux, sa divinité véritable. Goethe avait soixante ans. La conseillère fut tout d'abord confidente de cette passion despotique, effrénée, improbable, et cependant vraie, qui devint peu à peu l'unique occupation, la vie même de Mlle de Brentano. Voilà donc cette enfant qui, chaque jour, imprègne son âme de tous les parfums de la poésie, pour la rendre plus digne de cet amant inconnu, de ce roi, selon elle, de tout art et de toute poésie. Mme de Goethe, en femme d'esprit à la fois et en mère fanatique, comprend tour à tour cette passion ou en sourit. 11 y a des lettres d'elle tout-à-fait charmantes, et où une pointe d'esprit fin et observateur se glisse heureusement sous la bonhomie de l'âge, sous je ne sais quel tour de rêverie et de sentimentalité tout allemandes. « Ne sois pas si folle avec mon fils, dit-elle à Mlle de Brentano, il faut que tout reste dans l'ordre. » Et ailleurs : « Écris des lettres raisonnables î Quelle idée ! envoyer des bêtises à Weimar î » Mais ce ton, cet air d'ironie, ne percent que quand Bettina se laisse par trop emporter à ses courants les plus impétueux. D'ordinaire, Mme de Goethe prend très au sérieux cet attachement de M1,e de Brentano pour son fils, avec qui Bettina était bientôt entrée en correspondance suivie; elle semble même envier son bonheur, et elle lui dit avec conviction : « Entre des milliers d'êtres, personne ne comprendra quel lot de félicité t'est échu en partage ! » La fraîcheur d'imagination, on le voit, est durable en Allemagne : voilà comment Mme de Goethe parlait à quatre-vingts ans. L'or-

gueil conservait à la mère vieille les mêmes illusions qu'entretenait chez la jeune fille la fougue d'un esprit entraîné vers le surhumain et le merveilleux.

La conseillère voulait que Bettina écrivît souvent et longuement à Goethe : c'était le vrai moyen, selon elle, de donner de l'air à son imagination. Maintenant qu'on commence à connaître Mlle de Brentano, on se doute bien qu'elle profita amplement de la permission. Pendant huit années, l'auteur de Werther reçut assidûment les dithyrambes éloquents et passionnés de Bettina ; il y répondait quelques mots de temps en temps. C'est à ce commerce épistolaire commencé en 1807 et interrompu en 1811, quand MUe de Brentano devint Mnie d'Arnim, que la publicité a été donnée, il y a quelques années, par Bettina elle-même.

Ce qui frappe surtout dans cette correspondance, l'impression générale qui en demeure, c'est la vive sympathie de M1,e de Brentano pour le monde extérieur, c'est l'enivrement où la jette le spectacle du milieu où s'agite l'humanité. Il y a un endroit curieux où son secret lui échappe, où ce matérialisme sentimental se déclare sans aucun scrupule : « J'envoie au diable, s'écrie-t-elle, les tendances hypocrites et morales, avec toutes leurs friperies mensongères ; les sens seuls savent créer dans l'art comme dans la nature. » Curieuse, penchée avec volupté, Éettina se laisse attirer sur le sein de la mère commune (aima mater), elle écoute, elle entend l'être sourdre dans ses flancs féconds. Cette harmonie, ce concert de la vie universelle, la séduisent, l'absorbent; elle cherche à s'identifier avec le monde, elle se perd dans la contemplation de ce qui l'environne. Alors des délices inconnues l'inondent, et elle n'entend plus que l'hymne confus chanté dans les espaces par tout ce qui respire, par tout ce qui est animé : selon elle, un hanneton, en effleurant dans son vol le nez d'un philosophe, suffit à culbuter tout un système. Le clapotement de l'eau qui court entre les cailloux de la plaine, la brise qui agite les brins d'herbe, un insecte bruissant au fond de la mousse, une branche tremblante

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dans la feuillée sous les pas d'un oiseau jaseur, une lueur errante, un nuage doré qu'emporte le vent, la goutte de rosée où se reflète le soleil, le disque de la lune qui glisse sur la brume du soir, toutes ces choses pour elle sont autant de notes de la symphonie amoureuse qui monte de la terre vers le ciel. Bettina a tour à tour, pour la nature, l'amour sombre de Lucrèce, le culte enthousiaste de Diderot, la tendre sympathie de Bernardin de Saint-Pierre, l'admiration sereine de Buffon, et tout cela mêlé à ce que la poésie la plus foncièrement germanique a de vagues et de mystérieux épanchements. Ses plus grandes joies , comme ses plus vives amertumes , viennent de ce commerce animé avec l'ensemble du monde physique. Souvent il lui semble que, dans les choses d'alentour, du sein de ces forces vitales, un esprit plaintif demande sans cesse sa délivrance. Les fleurs elles-mêmes paraissent alors la regarder, et , dans ces regards, il y a une question. Mais comment y répondre autrement que par des pleurs? C'est pour cela que, quand elle est assise sous la tonnelle de chèvrefeuille, elle mêle ses larmes au miel des corolles ; c'est à cause de cette sympathique tristesse des êtres en présence les uns des autres, qu'elle s'écrie : « Nous nous connaissons, le chèvrefeuille et moi. » — Il serait facile assurément de tourner en ridicule toute cette poésie sauvage, inconnue, aussi peu croyable qu'elle est sincère : ne vaut-il pas mieux reconnaître, au contraire, ce qu'il y a là de puissance véritable et d'originalité? Les objections n'échapperont à personne, elles viennent d'elles-mêmes, et autant vaut les omettre. C'est ainsi que Mlle de Brentano professait dans son cœur le culte de la nature; Goethe, pour elle, en devint peu à peu le grand prêtre, le représentant bien-aimé, ou, comme on eût dit au moyen-âge, le microcosme. Il fallait en effet, pour leurrer son imagination ardente, qu'elle concentrât dans une image réelle, qu'elle incarnât en un seul être cet amour errant et indistinct. Par l'admiration extraordinaire que lui inspiraient les écrits de Goethe, par sa manière analogue de comprendre et d'expliquer l'être, Bettina se trouva amenée bientôt à s'age-

nouiiler devant le poëte, à en faire le maître suprême de son cœur. « Je croyais fermement, lui écrit-elle, que tes caresses à la nature, ta félicité de posséder sa beauté, ses langueurs, son abandon dans tes bras, agitaient les branches des arbres, en détachaient les fleurs, et les faisaient ainsi tomber doucement sur moi. » Voilà comment Bettina perd la conscience de ce monde, comment elle transporte tout en Goethe. Il y a des moments, toutefois, où elle se rend compte de cette sujétion en quelque sorte religieuse et où elle l'explique : « Quand je suis, dit-elle, au milieu de la nature, dont votre esprit m'a fait comprendre la vie intime, souvent je confonds et votre esprit et cette vie. » L'orgueil de Goethe s'explique : être aimé ainsi, c'est poser en dieu. Jamais peut-être aucune âme n'a abdiqué à ce degré au profit d'une autre âme. De toute façon, c'est là un fait curieux dans l'histoire de la poésie.

On devine ce que contiennent les lettres de Mlle de Brentano à l'auteur de Werther : Bettina ne résiste jamais au courant de l'inspiration, et à tout hasard elle écrit au poëte ce qui lui passe par l'esprit. Tantôt c'est la révolte des Tyroliens qui l'enflamme et qui amène sous sa plume toutes sortes de tirades guerrières; tantôt c'est un paysage qu'elle peint, un voyage qu'elle raconte, quelque œuvre merveilleuse de sculpture dont elle invente la riche description. Ici vous rencontrerez un dithyrambe nébuleux sur la musique, là une boutade enjouée où quelque ridicule est saisi d'un air espiègle. Si emportée en effet que soit cette chèvre sauvage dans son essor vers les inaccessibles sommets, elle ne s'en arrête pas moins avec grâce pour donner malicieusement, à droite et à gauche, de charmants petits coups de tête : lasçiva capella. Jacobi, Mme de Staël, Goethe lui-même aux moments de bonne humeur, en reçoivent plus d'un en passant.

Pendant les huit années que dura cette liaison, Mlle de Brentano alla plusieurs fois à Weirnar visiter son dieu, qui la traitait avec bienveillance, comme on traite une enfant. La première fois qu'elle le vit (on sait qu'elle avait dix- huit ans), elle s'endormit

sur son cœur, et cela lui causa tant de joie, qu'elle en écrivit en toute hâte à la mère de son cher Wôlfgang. Quand elle reposait ainsi sur le sein de son vieil ami, la main distraite de Goethe jouait avec ses serpents noirs, comme il disait, avec les tresses brunes de ses longs cheveux. Quelquefois le poëte y mettait de la coquetterie. Ainsi, à une soirée chez Wieland, il lui jeta un bouquet de violettes enfermé dans une bourse. Bettina, folie de ce gage d'affection, le laissa quelque temps après tomber dans une rivière et fit une demi-lieue à la nage pour le rattraper. Tout cela, d'ailleurs, se passait avec la plus grande innocence du monde, au su de tout Weimar et de l'assentiment de la femme de Goethe, à qui Mllede Brentano, dans ses lettres, fait souvent ses compliments, et de qui elle écrit : « Personne ne l'aime plus que moi. » Si Bettina tutoie Wôlfgang, c'est par privilège d'écrivain et d'artiste, c'est pour le rhythme. Au surplus, on ne saurait se figurer, sans avoir lu cette correspondance, de quels termes brûlants use M1,e de Brentano, et comment elle se laisse incessamment emporter par l'orage de son cœur. Le danger même de cette situation paraît l'exciter et l'enivrer. Parlant de la cathédrale de Cologne, dont elle venait de visiter les tours, Bettina raconte que deux fois le vertige avait voulu s'emparer d'elle, et que, deux fois l'idée lui étant venue qu'elle pourrait y succomber, elle s'aventura tout exprès, elle s'avança davantage pour braver la peur : il semble vraiment qu'elle traite son attachement pour Goethe précisément de la même façon; chaque jour elle s'y jette plus avant, comme pour s'étourdir. C'est ellemême, ailleurs, qui compare son amour à un roc escarpé où elle s'est risquée, au péril de sa vie, et d'où elle ne peut plus redescendre. Le plaisir de désaltérer son âme à l'âme d'un autre, voilà surtout ce qui la soutient et t'exalte. Quelquefois sa passion est si fantasque, quelle va jusqu'à être jalouse des héroïnes littéraires du poëte, jusqu'à porter envie au rayon de soleil qui glisse à travers le store de sa fenêtre, et même à l'honnête jardinier qui plante sous sa direction des couches d'asperges, On en conviendra, ceci est de la naïveté allemande.

Ce n'est pas la vanité littéraire, comme on pourrait le soupçonner, qui encourageait Bettina dans la perpétuelle offrande de son cœur. Si Goethe, en effet, la chante dans ses vers, elle en est toute confuse. « J'aime mieux soupirer, écrit-elle, que de me voir, honteuse et couronnée, amenée par ta muse à la lumière du jour : cela me fend le cœur. Oh ! je t'en prie, ne me regarde pas si longtemps, ôte-moi la couronne! » Voilà certes, de la part d'un esprit aussi aventureux, aussi peu inquiet, des modesties féminines, voilà des sentiments honnêtes, réservés, qui plaisent et qui rendent indulgent. Tout ce que désire Bettina, en épanchant ainsi son âme aux pieds du poëte, c'est qu'on honore un jour sa fidélité. « Jamais, dit-elle quelque part, on ne connaîtra de moi que cet amour, et je crois que c'est suffisant pour pouvoir léguer ma vie aux muses comme un document important. » Vanité bien humble que celle-là! désir bien excusable, que de vouloir qu'on la voie s'enfuir derrière cette haie de l'oubli... Cupit ante videri.

Telle est Bettina. Sa manière de vivre, durant ces années de la jeunesse, fut aussi bizarre que l'est son livre lui-même. A n'en juger que par ses propres récits, les caprices les plus inattendus, les entreprises les plus hardies, ne lui coûtaient pas. Y a-t-il des armées qui encombrent les routes, la voilà aussitôt qui traverse les champs en habits d'homme; la voiture s'égare-t-elle en voyage, elle grimpe résolument sur un sapin pour découvrir la route, elle dételle les chevaux, elle prend place sur le siège; ses rêves l' empêchent-ils la nuit de dormir, elle revêt son peignoir, court dans la campagne, monte toute seule au Rochusberg, ou va au sommet d'une tour se coucher sur un vieux mur que de jour elle n'eût pas osé gravir. Par malheur, un peu de tout cela, un peu de ce désordre se retrouve dans le style du livre. 11 servirait peu d'être sévère. Mme d'Arnim s'exécute de bonne foi quand elle parle sans façon de son peu de bon sens; à un autre endroit, elle dit même tout naïvement : « Je passe pour être fort peu sensée. » Nous doutons que le recueil des lettres de Goethe améliore sa réputation sur ce point : en

revanche, ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle trouvera non pas seulement de l'indulgence, mais souvent de l'admiration, chez tous ceux qui ont encore quelque penchant pour la grande poésie, pour les accents de la beauté idéale. Seulement on est trop fréquemment tenté de redire à Mmc d'Arnim le joli mot que lui glissait Goethe : « Tiens-toi bien au balancier, et ne t' élève pas trop dans le bleu. » Le balancier, en effet, échappe un peu trop souvent aux mains de Bettina, qui trop souvent aussi s'élance, par-delà le bleu du ciel, jusqu'au plus profond des nuées. Vis-à-vis de M1Ie de Brentano, Goethe, on s'en doute bien, reste fidèle à ses habitudes et n'abandonne pas un instant son rôle de dieu : depuis le premier jour jusqu'au dernier, il se laisse adorer avec un calme parfait, avec une sérénité profonde. C'est, je crois, cet égoïste La Rochefoucauld qui a dit : « On est plus heureux parla passion qu'on a que par celle qu'on inspire. » Le cœur, ici, a parlé malgré l'auteur des Maximes. Aussi Goethe rafûne-t-il sur La Rochefoucauld : il demeure impassible, et ce lui est seulement une agréable distraction de contempler, comme un spectacle, la marche du sentiment dont il est l'objet. Le tronc le plus noueux reverdit à se sentir de la sorte enlacé de jeunes rameaux qui dissimulent l'injure des ans : Montaigne disait que l'amour est bon à dilayer des prinses de la vieillesse. Le poëte, cependant, ne se met pas en grands frais pour répondre aux prévenances de Mlle de Brentano; mais celle-ci est si riche, qu'elle ne compte pas, et que, sans y regarder, elle prodigue les couleurs brillantes de sa palette où bien souvent Goethe n'a pas dédaigné de tremper son pinceau. Le moindre mot, quelques lignes d'amitié et d'encouragement, suffisent à entretenir chez Bettina le feu sacré. Quelquefois pourtant Wolfgang est si indolent, si dédaigneux, qu'il dicte à peine un court billet à son secrétaire. Alors la belle se fâche tout de bon, et déclare qu'elle ne veut plus entendre parler de ce style de perruquier, de ces vieilles ritournelles, de ces roueries de moine. Dans son humeur, les plus grosses vérités lui échappent, et elle dit à son ami : q Tu es un homme dur. » Aussitôt une caresse ". 23

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vient qui l'apaise, et Goethe, de cette façon, continue à pouvoir rafraîchir ses lèvres à cette source de jeune et fraîche poésie qu'il trouvait fort à son gré, et où it puisait sans cesse des sonnets, des élégies, mille idées gracieuses, mille images charmantes toutes prêtes à s'enchâsser dans ses livres. Bien des pages du poète du Divan ne sont que des pages de Bettina ainsi arrangées, rimées, ajustées. « Ecris-moi bientôt, lui répète-t-ii sans cesse, afin que j'aie bientôt de la copie à traduire. » Goethe ici se trahit; on cherche l'homme, on se heurte à l'écrivain. Comment, en effet, se dissimuler que ce qui excite surtout sa curiosité, à l'endroit des lettres de Mlle de Brentano, c'est l'espoir d'utiliser certains passages. Le poëte, au reste, ne s'en cache guère. « Quoique je ne croie point, écrit-il à Bettina, que tout ce qui est en toi à l'état d'énigme et d'incompris parvienne jamais à s'éclaircir entièrement, nous pourrons toujours en obtenir quelques résultats très-réjouissants. » J'en suis fâché pour le sublime artiste, mais c'est là du Bentham tout pur.

Heureusement la renommée de Goethe est si grande, que tout ce qui le touche est désormais consacré. La correspondance de Mme d'Arnim n'aurait pas une valeur propre, qu'elle serait encore le commentaire obligé des rimes les plus touchantes du poëte, car les lettres de Bettina se trouvent être précisément ce qu'est la prose dans la Vita TSuova de Dante, c'est-à-dire un développement, une glose interprétative des vers. Ce serait déjà quelque chose. Toutefois cette correspondance a par elle-même un intérêt qu'il serait injuste de méconnaître. Quant aux défauts très-apparents et très-nombreux qui la déparent, ils n'échappaient point à Goethe lui-même; ce n'est pas pour rien que le maître reprochait à sa poétique élève d'enfiler ses pensées dans un fil lâche; ce n'est pas pour rien que, touchant quelque chose de son style exagéré, il lui parlait de ces torches, de ces pots de feu, de ces lueurs subites qui l'aveuglaient, mais dont il espérait cependant un grand effet comme illumination d'ensemble. A chaque instant, on est tenté de répéter à Mme d'Arnim ce que M. Tissot disait un jour à Débite

après la lecture de je ne sais quel morceau brillante : « Si vous voulez que j'y voie, il faut éteindre quelques lumières. » Oui, Mme la conseillère devinait juste quand elle écrivait à Bettina : « Mon enfant, tu as une imagination de fusée. » On sort ébloui de ce mirage poétique comme d'une sorte de brouillard lumineux où le regard se perd dans le vague. Il y a là aussi quelque chose de ces rêves maladifs que donne l'opium, et trop souvent les idées vacillantes se dérobent à qui tente de les cueillir. Je n'oublie pas que la fée de la jeunesse conduisait MUe de Brentano dans les sentiers de la poésie, et que personne peut-être n'a retracé mieux qu'elle, dans un plus éclatant langage, et la vie splendide du cœur, et les harmoniques agitations de la nature. Sa muse, tenant à la main une tresse aux mille couleurs, traverse au hasard les plaines, gravit sans fatigue les collines pour poursuivre les libellules aux yeux de cristal, les insectes à l'écaillé dorée; mais, comme à la suite de l'oiseau bleu des Mille et Une Nuits, on se fatigue à l'accompagner dans ces courses interminables, sans jamais arriver, sans pouvoir jamais rien atteindre.

Bettina disait un jour à Goethe dans une lettre : « La nuit, j'ai peur. Je pense quelquefois à me marier, afin d'avoir quelqu'un qui me protège contre le monde désordonné de revenants qui m'apparaît. Wolfgang, ne va pas te fâcher de cela ! » Fut-ce à la suite d'un rêve de revenants? je ne sais; en 1811, M1'0 de Brentano épousa un écrivain célèbre de l'Allemagne, et devint ]VJme d'Arnim. Les jeunes époux allèrent voir le vieux Goethe bientôt après; mais, à la suite d'on ne sait quel dissentiment d'opinion, un refroidissement eut lieu. A ce propos, Goethe, avec sa sécheresse ordinaire, dit seulement dans ses Mémoires : « Nous nous quittâmes avec l'espoir de nous revoir bientôt et sous de plus heureux auspices. » L'habituelle correspondance de Bettina fut donc interrompue. Six ans après, eu 1817, gardant toujours au cœur ses poétiques penchants, elle risqua une première lettre bien tendre, bien affectueuse, où elle s'accusait, ou elle disait : « Qu'il y a peu de bon en moi! »

Goethe ne répondit pas. En- 1821, après ce qu'elle appelait dix ans de solitude, Mme d'Arnim essaya de nouveau, avec tout l'élan de la passion, de renouer cette liaison rompue : « OEil de mon âme, écrivait-elle au poëte, on a voilé mon cœur, on a enseveli mes sens. La digue que l'habitude avait bâtie est emportée... » Rien ne toucha l'inflexible divinité, qui s'obstina dans le silence. C'est alors sans doute que, pour se consoler, Bettina composa, sous le titre de Livre d'Amour, une sorte de poëme en prose, qui offre le résumé de ses lettres, et où son talent se manifeste dans tout son éclat et avec une forme moins diffuse. La nature vraie de l'affection de Mme d'Arnim pour Goethe s'y révèle par ce seul mot : « Te comprendre, c'est te posséder. » L'amour chez Bettina n'a été, en effet, que l'exaltation du culte de l'intelligence. En 183*2, Achille d'Arnim mourut; mais, à cette date, Goethe lui-même touchait à la tombe. Par une coïncidence saisissante, la dernière visite qu'il reçut fut celle du fils de Bettina, et c'est sur l'album de cet enfant que sont écrits les derniers vers qu'ait tracés la main du grand homme. Quand Dieu eut rappelé Goethe à lui, on restitua à Mme d'Arnim la volumineuse correspondance de Mlle de Brentano. Ce sont ces pages, dans leur désordre, dans leur franchise exaltée et sauvage, que Bettina a cru devoir publier ellemême intégralement, comme un dernier hommage à une mémoire chère; elle a voulu que d'autres, avec elle, après elle, pussent cueillir sur cette tombe la fleur sacrée du souvenir. Aujourd'hui ,encore, après des années, quand le vieillard qu'elle a si étrangement poursuivi de son amour enthousiaste ne vit plus que dans la mémoire des hommes, Mme d'Arnim demeure fidèle à la religion de son cœur et conserve cette même admiration soumise, absolue, dévouée; toujours agenouillée devant l'idole, elle dit encore à son Wolfgang : « Laisse-moi à tes pieds, tout-puissant, prince, poëte. » Dante n'allait pas si loin pour

Virgile :

Tu duca, tu signore e tu maestro.

Chez Bettina, si ce n'est pas du parti pris (et j'en doute,, car elle semble sincère), c'est au moins du fétichisme-

Quoi qu'on pense en définitive de cette poésie du vertige, quelque impression dernière que laissent une passion si peu naturelle, un mélange si singulier de l'enthousiasme littéraire et de l'exaltation amoureuse, le nom de cette muse fantasque restera comme un phénomène, et ne sera jamais séparé de celui de Goethe. Assurément ce n'est pas une femme ordinaire que celle qui fut l'amie de Herder et de Jacobi, que celle à qui le chantre de Faust a si souvent dérobé ses inspirations. Beethoven enviait cette destinée de Goethe: « Si comme lui, écrivait-il à Mme d'Arnim, j'avais pu vivre avec vous ces beaux jours, j'aurais produit de bien plus grandes choses. » îl n'y a pas de plus bel éloge. Certesî ce n'est point dans le groupe glorieux de Cinthie, de Béatrice, de Laure ou d'Elvire que Bettina sera rangée : elle a été de celles qui aiment plutôt qu'on ne les aime, de celles qui trouvent elles-mêmes les accents de leur passion; mais elle aura son rôie à part, et ne la voyez-vous pas déjà qui erre solitaire, les cheveux épars, agitant dune main fébrile le thyrse poétique, comme une ménade de l'esprit, comme la Sapho de l'intelligence?

En quittant cette littérature si vague et si enivrante, on a besoin de se reposer l'esprit par quelque étude plus calme. Ce sont les Busses, je crois, qui, au sortir des chaleurs du bal, vont se plonger dans des bains de neige. Pour ma part, je suis heureux de faire ainsi. Après les éblouissements de la poésie germanique, l'ombre modeste de l'érudition paraît plus douce.

LA

« L'éloquence continue ennuie. » — C'est une phrase piquante de Pascal qui se trouve être à elle seule toute la rhétorique de ceux qui font profession de n'en pas avoir. Je m'imagine que l'auteur des Pensées aura jeté un jour ce mot entre ses notes, au sortir de quelque lecture de Balzac. Pénétré de Montaigne, admirateur de la langue des Essais, si pleine de saveurs exquises, et qu'il venait, avec sa propre et incomparable plume, de porter à la perfection, Pascal devait tenir peu de compte de tous ces beaux arrangeurs de mots, de ces artisans harmonieux de la période qui, en disciplinant la langue, lui avaient cependant préparé les voies. Le Fléchier que nous connaissons tous, le faiseur àe pièces d'éloquence officiellement admirées, ce Fléchier-là, quoique plus aimable dans sa diction

\\) Voir Revue des Deux Mondes, 15 mars 1845.

fleurie que le rhétoricien Balzac, eût bien pu inspirer aussi le trait malin de Pascal. Malheureusement il y avait dix ans que le sublime janséniste n'était plus quand le futur évêque de Nîmes prononça sa première oraison funèbre. Mais qu'importe la chronologie? Pour être anticipée, l'épigramme n'en a pas moins sa juste application.

Ce n'est pas que je veuille le moins du monde me faire le détracteur de cette belle ordonnance, de cette noblesse lumineuse, de cette élégante symétrie de langage qu'on rencontre chez Fléchier; Fléchier a droit, dans l'histoire de la prose française, à une place honorable : un rôle distinct, une part d'originalité, lui reviennent. Il ne fait pas comme Boileau, il ne rompt pas en visière avec la tradition immédiate, avec l'école de Louis XIII ; c'est cette école au contraire qu'il continue, mais en polissant le langage, en évitant l'enflure, en faisant un art du choix des termes et des constructions, en recherchant le nombre, la correction, la scrupuleuse justesse des termes, en un mot les secrets du style et les manèges de l'écrivain. Sorti de l'hôtel Rambouillet, il en a gardé les délicatesses en les épurant; successeur direct des Balzac et des Godeau, il a suivi leurs exemples d'éloquence, mais en dégageant ce genre de l'emphase. C'est pour cela que d'Olivet disait : « il nous a appris les grâces de la diction. » Qui nierait d'ailleurs que, malgré les antithèses du bel esprit et les tours communs de l'arrangeur de syllabes, Fléchier, dans ses oraisons funèbres de Turenne et de Montausier, n'ait attrapé certaines teintes d'éloquence sombre et de douceur pathétique? On comprend que, quand l'orateur, avec son action triste et sa voix traînante, récitait ces pages du haut de ia chaire, la lenteur même du style devait avoir quelque chose d'imposant et qui répondait à la solennité du sujet. Et puis il y avait l'illusion des contemporains : à chaque opuscule de Fléchier, Mme de Sévigné séduite se récrie que c'est une pièce achevée, et elle ne tarit pas sur ce siyle parjait et également beau partout. L'aimable écrivain ne se doutait point, d'Àlembert le remarque, que, parlant de Turenne dans une simple lettre, elle avait rencontré

des traits d'un sublime bien autrement touchant que celui du prédicateur.

Encore une fois, je ne voudrais pas déprécier la gloire du panégyriste de Turenne; mais comment accorder à Voltaire que, même dans cette oraison célèbre, Fléchier ait égalé Bossuet? Comment accorder à La Harpe que ce soit là un grand coup de Part? A quoi bon méconnaître les rangs? La place est encore belle au-dessous de l'historien des Variations, D'Alembert, en parlant & alignement et de compas, Thomas (le reproche lui allait bien!), en parlant de mécanisme, ont tous deux marqué d'un mot l'immense espace qui sépare Fléchier de Bossuet. Ce-, pendant la réputation de Fléchier a quelque chose de légitime; s'il n'a pas été l'un des prosateurs vraiment souverains de sa grande époque, une gloire honorable lui revient du moins, celle d'avoir épuré la diction et comme clarifié le style. C'a été, qu'on me passe le mot, un précepteur excellent de la langue. Balzac n'avait fait qu'ébaucher le genre que Fléchier a rendu parfait : or, la perfection, clans un genre, c'est la durée. Voilà pourquoi Dussault a pu dire avec justesse que les oraisons de Fléchier « ont fixé chez nous un des types originaux du style. » Certes, de pareilles et si sérieuses qualités sont faites pour défier la mauvaise volonté des critiques; mais toujours est-il qu'on peut tourner le trait de Pascal contre Fléchier : « L'éloquence continue ennuie. » Osons être net : malgré tant de mérites dignes d'être sentis, il y a du rhéteur, beaucoup du rhéteur dans Fléchier. Jolies périodes emmiellées, comme dit Pétrone, mellitos verborum globulos; le malheur est qu'elles soient saupoudrées de pavot, papavere sparsos, De là vient qu'on estime Fléchier et qu'on le lit peu : c'est tout ce que je voulais dire.

M. Villemain (1) a quelque part écrit que Fléchier n'était « pas assez goûté de nos jours. » Serions-nous donc injustes envers celui qui, selon la remarque de l'illustre écrivain, a l'un des premiers rencontré les véritables formes de la langue fran-

'1) Essai sur l'Oraison funèbre.

çaise, qui sont la grâce et la dignité? Dire pourtant que les Oraisons de Fléchier tiennent, dans notre littérature, la même place à peu près que le Panégyrique de Trajan chez les Latins, n'est-ce pas assez? n'est-ce pas donner l'estime réelle qu'elles méritent à ces pièces, comme le dit l'auteur lui-même, « travaillées dans les cabinets (1)? » Seulement il est permis, ce me semble, de mettre les Lettres de Pline bien au-dessus de son Panégyrique. Voilà précisément ce qui m'arrive pour Fléchier. On peut risquer d'être un moment sévère ou même dur, quand on se sent, pour l'instant d'après, de vives inclinations à l'indulgence. Peut-être aussi, avec ses agréments ingénus, sa douceur badine et sa fleur d'enjouement tempérée de mélancolie, le Fléchier inattendu que nous allons rencontrer nous donnet-il un peu de prévention contre les syllabes cadencées et les tours arrondis de ce que j'appellerai le Fléchier officiel et légal; telle est ia perfidie des contrastes. Ce spirituel prosateur, aussi naturel qu'expressif, et dont les allures naïves comme les négligences sont à propos relevées par l'air de qualité tout particulier à ce temps-là, cet écrivain, si différent de l'orateur composé et pompeux que nous connaissons, vient d'être révélé aux lecteurs par les Mémoires sur les Grands-Jours tenus à Clermont, retrouvés et publiés en Auvergne par M. Gonod. C'est avec ce nouvel et tout gracieux auteur que nous voudrions faire, en passant, connaissance.

Rien qu'à parcourir, il est vrai, dans leurs parties moins fréquentées, les dix gros tomes des œuvres de Fléchier, rien qu'à lire ces lettres, ces poésies, ces opuscules oubliés, on devinait le bel esprit sous le rhéteur, on voyait quelque pointe aimable percer à travers la solennité voulue du discours; mais qui lit à présent les vers latins, qui lit les missives complimenteuses de Fléchier? D'un autre côté, les curieux, quelques fureteurs comme nous, innocemment passionnés pour les moindres débris du grand siècle, gardaient le souvenir de certains billets de Flé-

(1) Voyez le premier des Discours académiques de Fléchier.

chier omis dans les éditions et tout empreints du parfum le plus galant de l'hôtel Rambouillet. C'était au mieux. Cependant le public proprement dit, laissant aux raffinés en histoire littéraire ces agréables indiscrétions des collecteurs d'autographes, demeurait complètement étranger à tout cela et continuait à ne considérer X éloquent prélat que comme l'auteur consacré de X Oraison funèbre de Turenne. C'est ainsi que le lecteur gardait tranquillement à Fléchier son admiration un peu somnolente; c'est ainsi qu'on admettait les titres de l'orateur à la gloire, sans trop s'aviser de les vérifier. L'aimable volume publié par M. Gonod changera forcément cette situation, parce qu'il ne peut manquer d'être lu, beaucoup lu,.... première différence avec les Oraisons. — Suivons un instant la trace que j'indiquais tout à l'heure; notons ces signes, en quelque sorte précurseurs, qui pouvaient faire soupçonner d'avance ce que confirme positivement la publication actuelle, et révéler à la dérobée certains traits de cette nouvelle et avenante physionomie du bon évêque. Il y a un petit ouvrage de lui, trouvé dans ses papiers posthumes, tardivement publié à la fin du dernier siècle et aujourd'hui enfoui dans ce pompeux catafalque qu'on appelle des œuvres complètes. Personne que je sache ne s'avise d'aller chercher là ces pages reposées et délicates, écrites par Fléchier au déclin de la vie, dans sa lointaine retraite de Nîmes, et où certains souvenirs enjoués du monde s'entremêlent avec cette mélancolie souriante que laisse à ceux qui vieillissent l'expérience prolongée des choses. Ce livre des Réflexions sur les Caractères des hommes, écrit par un contemporain de La Bruyère, et dont certains passages semblent annoncer la manière tempérée et fine de Vauvenargues (1), mériterait d'être

(1) Vauvenargues a été bien dur pour Fléchier; mais j'aime à rappeler son jugement pour mettre un peu à couvert mes sévérités de tout à l'heure : « C'est un rhéteur qui écrivait avec quelque élégance, qui a semé quelques fleurs dans ses écrits, et qui n'avait point de génie; mais les hommes médiocres aiment leurs semblables, et les rhéteurs le soutiennent encore dans le déclin de sa réputation. » Certes, le mélancolique moraliste se serait beau-

cité beaucoup plus qu'il ne l'est. Pour les lecteurs des nouveaux Mémoires, le contrôle est piquant et sert à montrer ce qui s'était conservé de l'abbé dans l'évêque, du beau diseur des ruelles dans le harangueur sacré. Quelquefois c'est un souvenir amer de la vie mondaine, de cette vie pourtant que Fléchier regarde encore comme une école nécessaire : « Il faut savoir le monde pour y vivre et pour n'y vivre pas; mais bienheureux ceux qui prennent le dernier parti ! » Ce trait de la fin est la flèche dont le monde, comme le Parthe, l'avait frappé en fuyant. D'ailleurs, aucun enseignement morose, aucune sévérité affectée, ne gâtent ces indulgentes sentences mêlées d'insinuantes observations. Son goût de bel esprit pour la compagnie des femmes est resté le même qu'il était dans sa jeunesse; seulement le moraliste conseille d'éviter la société de celles qui ne sont pas revenues de la bagatelle. Ici, on le devine, c'est l'évêque, ce n'est plus l'abbé qui parle. Le goût de l'urbanité, le sentiment de la politesse, lui dictent surtout ses préceptes : « On va souvent voir une dame parce qu'il y a toujours compagnie chez elle; que c'est un réduit de gens d'esprit et de qualité; qu'on y parle toujours de bonnes choses ou au moins indifférentes; que l'on ce fait connaître, et que l'on se met sur un pied à se pouvoir passer de jeu et de comédie. » Voilà de grands avantages; mais sommes-nous assez loin des rigides maximes de M. de Saint-Gyran, et Port- Royal tout entier n'eût-il pas frémi de ces relâchements? Heureusement Fléchier ne publiait pas plus ses Réflexions de prélat qu'il n'imprimait ses Mémoires de jeune homme : réserve habile, car la pruderie de Mme de Maintenon eût vite mis en disgrâce

coup adouci , s'il avait pu lire les Réflexions sur les Caractères des hommes et surtout les Mémoires sur les Grands-Jours, qui viennent seulement de paraître. Un penseur de la famille de Vauvenargues, M. Joubert, a, au contraire, jugé Fléchier avec une grande indulgence; il vante « cette élégance où le sublime s'est caché, cetie beauté qui s'est voilée, celte hauteur qui se réduit au niveau commun des hommes. » Pour ma part, je passerais volontiers entre ces deux jugements, dont l'opposition caractéristique est digne de remarque.

l'évêque aimé de la cour. Il est vrai que Fléchier disait à un endroit : « Il y a aujourd'hui tant de dames distinguées par leur vie exemplaire, qu'un peu de conversation avec elles fait plus d'effet qu'un sermon d'une heure. » Peut-être Mme de Maintenon se fût-elle adoucie à cette phrase qu'elle n'eût pas manqué de prendre pour elle et qui la mettait du coup au-dessus de Bossuet. L'esprit d'édification est vain quelquefois, et l'orgueil de l'humilité est le plus implacable de tous.

Mais, à vrai dire, pour surprendre Fléchier jeune, le Fléchier des Mémoires, nous pouvons encore nous mieux adresser qu'à un livre de son âge mûr. Sans doute on trouve, dans les Réflexions, comme un lointain écho des galantes causeries de l'hôtel Rambouillet et des libres dîners de ce maître des requêtes chez lequel le spirituel abbé était précepteur : malgré cela, c'est au saint évêque qu'on a affaire. Richelieu disait qu'il n'avait, pour garantir ses entreprises, qu'à jeter sa robe rouge par-dessus : ici aussi, la mitre de Fléchier recouvre le tout, mais pas si bien pourtant qu'elle ne laisse entrevoir l'élégante et mondaine soutane de l'ami de M,le de Lavigne. Cette Mlle Anne de Lavigne serait-elle par hasard une actrice, comme on l'a affirmé à la légère en publiant quelques-uns des billets (1) qui lui furent adressés par l'abbé Fléchier? Voyez donc la belle avance d'être femme, d'écrire des vers, et de faire du bruit en ce monde î Bientôt quelque bélître d'éditeur, qui n'aura pas lu son Goujet (l'honnête nécrologe des poètes), poussera brutalement votre ombre sur les planches de l'Hôtel de Bourgogne, quand vivante vous ne jouiez de rôle que sur le Parnasse. Et c'est ainsi qu'au lieu de passer à la postérité pour une précieuse du salon bleu, on vous rangera sans façon dans les coulisses , parmi les suivantes de la Béjart ! Voilà un argument de plus

(1) Trois de ces lettres, qui provenaient des cartons du président Hénault, furent publiées par Sérieys {Lettres inédites de Henri IV et de plusieurs personnages célèbres, 1802, in-8, p. 151-162). Les autres, également adressées à Mlle de Lavigne, ont été insérées dans la première série de la Revue rétrospective (t. I, p. 244 et suiv.)

pour la prochaine pétition aux chambres sur l'émancipation de la plus aimable moitié du genre humain. Mais rien, hélas! n'est nouveau sous le soleil : en plein xvue siècle, une belle dame d'Auvergne avait le pressentiment de la femme libre et disait à Fléchier : « Il y a de l'injustice d'avoir tenu nos esprits captifs depuis tant de siècles; » à quoi le malin abbé répliquait : « Vous triomphez assez de nous, sans nous vaincre encore en science. » C'est précisément la réponse que nous ferions volontiers à tous les bas-bleus... si tous les bas-bleus étaient jolis. Pour sa part, MUe de Lavigne jouissait de cet exceptionnel privilège; du moins la nièce de Descartes, dans les vers qu'elle lui adressait sous le nom de son illustre oncle, parle-t-elle de sa beauté divine, et, on le sait, les femmes ne se font guère qu'à bon escient de ces compliments-là. Mlle Anne de Lavigne était tout bonnement une jeune personne qui, se piquant de poésie et de cartésianisme, était venue de Vernon à Paris, tout exprès pour trouver des rimes et pour pratiquer les beaux-esprits de l'époque : le recueil de Vers choisis du père Bouhours contient plusieurs pièces d'elle dans le goût des madrigaux quintessenciés de Mlle de Scudery et des langoureuses fadeurs de Mme de La Suze. Goujet nous apprend qu'elle mourut encore jeune, en 1684, un an avant la promotion de Fléchier à l'épiscopat : c'est à une date fort antérieure que je rapporte la liaison du futur évêque avec la belle muse normande. On voit par les lettres mêmes dont il est question que la plupart furent écrites quand Bossuet occupait le siège de Condom, par conséquent après 1669. Fléchier alors était déjà sorti de la jeunesse, il avait plus de trentecinq ans, il était à la veille de prononcer sa première oraison funèbre, celle de la duchesse de Montausier, qui est du 2 janvier 1672. Puisque ces obscurs et curieux commencements n'ont été mis en lumière par aucun biographe, on me permettra d'en dire un mot. La correspondance avec Mlle de Lavigne est la dernière, la plus tardive trace des mondaines influences que les mœurs de l'hôtel Rambouillet exercèrent sur le talent de Fléchier. Dans la phase première et inconnue de sa vie dé-

crivâin, c'était un héritier perfectionné des coquetteries de Voiture, un précurseur des grâces de M1,e de Launay; demain ce ne sera plus que le successeur solennel, le vainqueur, si Ton veut, du pompeux Balzac. Plus d'un lecteur peut-être aura désormais l'impertinence de préférer les Mémoires sur les Grands- Jours à X Oraison funèbre de Turenne; c'est à désespérer tous les honnêtes esprits qui croient à la rhétorique.

Les lettres de Fléchier à Mlle de Lavigne sont écrites sur ce ton de galanterie exagérée et assez innocente au fond que les salons avaient mis en honneur, et dont Eoileau chassa la mode en se moquant sans pitié des poètes

Qui, toujours mangeant bien, meurent par métaphore.

Aussi ne faut-il pas voir dans ces singuliers billets, entremêlés de prose et de vers, plus qu'il n'y a réellement. Quelquefois ce sont de simples lieux communs de ruelle et comme des développements de politesse amoureuse, de passion de société, relevés par l'effort du tour élégant, par la recherche de l'exprèssion précieuse. S'agit-il, par exemple, des merveilles de l'âge d'or et de ces grâces qu'on dit que la nature avait quand elle était jeune, quelque Tircis ne manque pas d'être mis en jeu et de vanter les faciles plaisirs de ce temps-là :

La pudeur n'était pas une vertu coûiiue;

Nul remords ne troublait leurs désirs amoureux (!);

Ils étaient innocents lorsqu'ils étaient heureux.

Ces regrets amènent naturellement l'aimable abbé à se plaindre des coquettes, car il n'aime pas qu'on reconduise :

Au seul nom de l'amour elles sont alarmées, Feignant de n'aimer plus dès qu'elles sont aimées,

(1) Il est piquant de comparer les vers tout à fait analogues à eeux-U qu'Hercule Strozzi dédie à Lucrèce Borgia. (Coupé, Soirées littéraires, XII, 192.)

Persécutent un cœur qu'elles ont attristé,

Et font une vertu de cette cruauté.

Je sais bien qu'au moment qu'elles font les cruelles

Elles souffrent souvent ce qu'on souffre pour elles,

Et qu'alors que leur sort nous paraît le plus doux,

Elles sont quelquefois plus à plaindre que nous...

Certes, voilà d'assez jolies rimes, et qui le paraissent surtout quand on se rappelle les lourds, les plats Dialogues sur le Quiétisme versifiés par l'évêque de Nîmes : son héroïne ici l'inspirait. Tous ces vers en somme sentent assez leur Guirlande de Julie, quelque chose de ces charmantes langueurs, de ces molles aspirations que Racine plus tard reprit en les épurant, et qu'il rendit divines dans Bérénice,

Fléchier, d'ailleurs, ne s'en tenait pas à ces généralités banales, et ses phrases à madrigal avaient le plus souvent une adresse. Quelquefois même ce n'était plus un simple compliment sur des yeux malades :

Quoiqu'ils souffrent beaucoup de mal, Ils en font encor davantage;

il arrivait à la galanterie déclarée. Un jour, M1,e de Lavigne voulant s'amuser à jouer un personnage tendre de quelque pièce de théâtre, Fléchier se chargea de lui choisir un rôle, curieu\ de savoir si une si cruelle personne pourrait s'acquitter d'une tâche à ce point contraire à sa nature :

Est-ce à la beauté trop sévère Que vous voulez vous en tenir?

Et pourquoi faut-il contrefaire Ce que vous pouvez devenir?

Parlez d'amour en vers, en prose, Faites-en toute la façon; Croyez-moi, c'est tout autre chose Quand on en parle tout de bon.

Mais peut-être ici Fléchier jouait- il à son tour l'expérience. La

belle accepta le rôle de Judith (1) : ce fut pour son correspondant un nouveau thème de badinage amoureux, et cette fois l'ironie s'en mêla. Le malin abbé, sans autre précaution oratoire, déclara qu'il était plus inquiet pour le cœur de Judith que pour la tête d'Holopherne. « Peut-être ne perdrait-il pas la vie, et vous pourriez perdre quelque autre chose que les demoiselles sages comme vous estiment autant. » Et plus loin il insistait encore :

Je crois que vous irez comme elle, Climène, mais apparemment Vous en reviendrez autrement.

Le propos était un peu vif de la part d'un abbé, et Fléchier dépassait du coup son maître l'évoque de Vence, le prélat chéri des précieuses. Godeau du moins avait publié ses tendres Lettres à Bellinde plusieurs années avant de songer à la prêtrise, et, comme il l'a dit lui-même,

Alors qu'un jeune sang, bouillonnant dans ses veines, Rendait son cœur sensible aux amoureuses peines.

On le voit, Fléchier, en rimeur relaps de frivolités amoureuses, était très-capable d'envoyer à Mlle de Lavigne cette lyre émaillée qui lui parvint mystérieusement dans une petite boîte de coco. Goujet n'en dit rien ; mais une prévenance si raffinée me semble tout à fait digne de cette imaginative fleurie. Je soupçonne du reste, comme on n'était plus dans l'âge d'or, que tout cela se passait le plus innocemment du monde. Personne n'en était scandalisé, et un jour, à Saint-Germain, que M. l'évêque de Condom avait à diner M. de Cordemoy, M. l'abbé Fléchier et M. Regnier-Desmarais, on lut des vers de Mlle de Lavigne qui parurent charmants, mais qu'on trouva trop froids. Nous aurions mauvaise grâce à nous faire plus prude que Bossuet.

(1) La Judith de Boyer étant de 1695, c'était peut-être celle d'un poète de Langres, Gérard Bouvot, 164.9.

Cette belle inclination se passa-t-elle uniquement dans la région idéale des désespoirs convenus et des senti ments arrangés? Ne fut-ce qu'une contenance obligée de soupirant de ruelle? C'est un point qu'auront à débattre les biographes. Je sais bien que, dans l'aimable portrait qu'il fait de lui-même, Fiéchier dit : « Il n'y a guère d'homme plus sensible. » De plus, le portrait se trouve adressé, c'était de rigueur, à une belle dame anonyme : « Il est juste que vous sachiez comment est fait et comment se gouverne un cœur que je suis persuadé que veus possédez. » Sagit-t-il ici de Mlle de Lavigne? On serait presque tenté de le croire ; mais cela ne prouverait rien encore. Fiéchier, continuant de se peindre, ne dit-il pas à un endroit : « La cour a loué sa politesse, et les dames les plus spirituelles ont trouvé ses lettres in génieuses et délicates? » Voilà bien le secret de cet étalage d'airs galants et d'aspirations passionnées : évidemment le gracieux abbé visait à passer dans les réduits à la mode pour la fleur des beaux esprits. Déjà les airs fins et spirituels de son visage, son éloquence d'orateur, son naturel doucement paresseux , les tours élégants de son style , l'abandon enjoué de ses causeries dans les petits cercles, toutes ces qualités lui avaient, dès son début, conquis bien des suffrages; mais ce n'était pas assez. Quoiqu'il fût arrivé à Paris seulement en 1659, c'est-àdire l'année même où Molière bafouait les Précieuses à la scène, il voulut aussi être un homme des salons, et c'est ainsi qu'il subit l'autorité encore persistante des belles compagnies du temps de Louis XIII. Du reste, cela se comprend, car la première personne chez qui le produisit son protecteur Conrart se trouva être précisément M. de Montausier (1). C'est dans ce monde subsistant de l'hôtel Rambouillet que Fiéchier connut

(1) D'Alembert lui-même, dans sou très-bon Éloge, n'a pas assez tiré profit, d'une biographie fort mal digérée sans doute, mais pleine de détails curieux, qu'on trouve en tète du lome Ier (le seul publié) d'une édition in-4 de Fiéchier entreprise, en 1773, par le président Ménard. C'est ww. source peu connue et très-précieuse. Quant au texte des œuvres, il faut avoir recours à celui qu'a donné à Nîmes l'abbé Du creux , en 1782.

Bossuet et qu'il devint l'ami iïllueUjucundissimus amicus (1). C'est ià qu'il se lia avec celle qui fut d'abord la plus adorable des précieuses, M™ de Sévigné. Ce commerce de conversations polies et de lettres complimenteuses, ces entretiens subtils sur des questions de cœur, cette vie enfin de société mondaine et raffinée, plaisaient beaucoup au jeune abbé : son talent en reçut une empreinte qui ne s'effaça jamais, mais qu'il couvrit plus tard de pompe oratoire. Faisant, en 1(572, l'oraison funèbre de la duchesse de Montausier, il ne put s'empêcher, au milieu de ces solennités de la mort, de rendre hommage à des souvenirs qui lui étaient chers, et de parler de « ces cabinets, que l'on regarde encore, disait-il, avec tant de vénération, où l'esprit se purifiait, où la vertu était révérée sous le nom de l'incomparable Arténice, et où se rendaient tant de personnes de qualité et de mérite qui composaient une cour choisie, nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie sans affectation. » Prononcés dans une chaire chrétienne, ces mots montrent quelle marque vive avait laissée l'hôtel de Rambouillet sur l'esprit de Fléchier. Décidément les fadeurs que le futur évoque écrivait a Mlle de Lavigne ne doivent pas trop nous effaroucher; ce n'est que le vocabulaire de ce pays de lendre dont Mlle de Scudery lui avait prêté la carte.

Je l'ai dit, les lettres écrites à M»e de Lavigne paraissent de plusieurs années postérieures à ces i!to//om?s récemment retrouvés, où la plume de Fléchier rencontre tant de grâces affables et comme un mélange d'art coquet et de négligence naïve qu'elle n'a jamais retrouvé depuis. Dans ce progrès si prompt de la langue, dans ce rapide développement du style qui caractérisent l'ère glorieuse de Louis XIV, toute date a son importance significative. Chose curieuse! les Mémoires sur les Grands- Jours de Clermonl sont de 1665 {% de l'année même où parurent les

(î) Huet, Commentai-, de Iiebi:s ad éum (sic) pertinentibus, 1718,

in-12,p. 233.

(2) Du moins la meilleure partie. Fléchier a depuis relouché et intercale

Maximes. Combien le relief, combien l'effigie nette des petites médailles frappées par La Rochefoucauld, ne se détachent-ils pas à côté de ce gracieux pastel tracé par Fléchier d'un crayon si frais et si expressif! L'art, sur les points les plus divers, touchait déjà à la perfection, mais sans lavoir encore atteinte que dans le Cid et dans les Provinciales; Molière préludait au Misanthrope; Racine n'avait point encore donné Andromaque, on ne connaissait pas La Fontaine par ses Fables, et Despréaux ne s'était fait de renom que par les premières de ses Satires. Quant à Bossuet, il ne devait prononcer l'oraison funèbre de Henriette de France qu'en 1669, et Fléchier lui-même, je l'ai dit, celle de la duchesse de Montausier qu'en 1672. En un mot, on touchait à tous les chefs-d'œuvre, sans en presque posséder encore; ce moment décisif fut comme la veille des armes du grand siècle. Jusque-là, le livre de Fléchier était possible : le lendemain, il n'eût plus été au pouvoir de personne, et surtout de Fléchier, de l'écrire. Ce livre marque donc à merveille le court intervalle où la prose française, déjà perfectionnée et éciaircie, retenait encore quelque chose et comme le parfum le plus exquis des fleurs bigarrées de François de Sales et des grâces mignardes de Voiture. Il y a là des souvenirs heureux de cette phrase relevée et de condition, de ces airs libres qui furent propres à certains prosateurs de la période de Louis XIII; il y a ià aussi je ne sais quel pressentiment du beau naturel qui caractérise les écrivains de Louis XIV. Si le style quelquefois est négligé, si la pensée souvent est un peu gâtée par des atteintes de bel esprit, la langue en revanche est charmante. Qu'était donc Fléchier, lorsque, suivant les jolies inclinations de sa plume, il se donna ainsi l'agrément de jeter, en courant, sur le papier la

divers passages, sans se soucier des contrastes de son langage, qui est tour à tour i u passé et au présent. Ainsi , à un endroit, il dit d'un procès : Nous attendons l'issue (p;.ge 161), et ailleurs (page 201) il parle d'une chose qui ne peui avoir eu lieu que deux ans plus laid. On pourrait noter un grand nombre de ces contradictions chronologiques que l'éditeur n'a pas pris le soin de relever.

chronique des Grands-Jours? C'est lui qui a dit quelque part : « On croit que je compose avec peine et avec contention; il n'en est rien. J'écris, au contraire, avec une extrême facilité. » Le père La Rue, qui était des amis de Fléchier, l'a jugé bien différemment : « Il ne sortait rien de sa plume, de sa bouche, môme en conversation, qui ne fût travaillé; ses lettres et ses moindres billets avaient du nombre et de l'art. » Auquel se fier de ces témoignages contradictoires ? Pour mon compte, je les accepte tous deux et je les concilie : Fiéchier pensait aux Mémoires, le père La Rue pensait aux Oraisons funèbres, et chacun sans doute avait raison. Il y a si loin, en effet, de cette éloquence compassée et patiente à cette grâce vive et enjouée! Durant les sept années d'intervalle qui tout au plus les séparent, l'orateur perdit toute ressemblance avec l'abbé; il avait changé de manière, il ne tenait plus la plume de la même main.

Fléchier partit en 1665 pour Clermont, où Louis XIV avait convoqué ce tribunal exceptionnel, cette espèce de cour prevotaie qu'on appelait les Grands-Jours. Il y avait sept ans déjà qu'il habitait Paris. Mais comment était-il venu, lui simple prêtre, chercher fortune si loin de sa Provence? 11 y était venu par hasard. Le hasard est le grand dispensateur des carrières. D'Alembert lui-même, dans son Éloge, n'a pas touché assez nettement ces détails sur lesquels tous les moutons de Panurge qu'on appelle des biographes n'ont pas manqué de le copier. Né en 1632 dans le comtat d'Avignon, où son père, issu pourtant de nobles ancêtres, exerçait la simple profession de fabricant de chandelles, Esprit Fléchier fut confié très-jeune à un avocat de Tarascon, qui lui fit suivre les cours du collège tenu dans cette ville par les prêtres de la Doctrine. Un oncle de Fléchier était supérieur de cette congrégation; dès l'âge de quinze ans, le neveu y entra. Bientôt on lui fit professer les humanités, et il finit par être envoyé comme régent de rhétorique à Narbonne; c'est là que ses prédications commencèrent d'être remarquées et que se déclara sa vocation pour la chaire, dont il devait un jour devenir l'un des maîtres. Il y avait douze an-

nées que Fléchier avait l'habit quand son oncle mourut : ce protecteur venant à lui manquer, le jeune régent eut à subir quelques désagréments dans sa compagnie; il la quitta. Une affaire relative à cette mort lui fit entreprendre le voyage de Paris; Paris lui plut, il y resta. Ceci se passait vers la fin de 1659; Fléchier alors avait vingt-huit ans; il était sans fortune. En attendant qu'il pût s'insinuer et parvenir, il accepta le modeste office de professer le catéchisme aux enfants dans une paroisse.

Son talent pour les vers latins le fit vite distinguer. J'ai dit que Conrart l'avait produit à l'hôtel Rambouillet, et que Fléchier y avait fait la connaissance d'Huet. Huet était naturellement le patron des beaux esprits qui se piquaient de latinité; dès 1661, le jeune abbé lui écrivait en lui envoyant des vers : « J'ai toujours vécu sans ambition, et je n'ai été jusqu'ici homme de lettres que pour moi. Je suis dans le dessein de persévérer dans cette vie cachée et de ne rendre jamais mes défauts publics. En me réduisant à cette juste retenue, je me réserve quelques confidences particulières (1). » Serment de vestale qui sera dès demain infidèle. Il est quelqu'un à qui un auteur n'a presque jamais la force de cacher ses secrets, et ce quelqu'un, c'est le public. Fléchier, qui cherchait à se produire, à se faire des protecteurs, ne manqua pas une occasion de mettre publiquement en relief l'art qu'il avait acquis d'aligner de jolis hexamètres; il en adressait au Mazarin sur la paix avec l'Espagne, au comte de Brienne sur ses voyages, au Dauphin sur son avenir; mais ce fut surtout à propos du brillant carrousel donné par le jeune Louis XIV que la muse érudite de Fléchier triompha. Son poëme latin sur ce sujet charma tous les beaux esprits; on fut galamment surpris de l'art merveilleux avec lequel étaient choisies et enchâssées les épithètes descriptives; on admira avec quel bonheur étaient rendus les plus difficiles détails de ces courses brillantes, où tant d'exercices et de jeux divers, où tant

(1) OEuvres de Fléchier, édit. de Nîmes, t. X, p. 20.

de quadriges chamarrés se mêlaient aux bannières de toutes couleurs.

Sic gerere imperium discant, sic ludere reges;

le jeune roi fut enchanté de voir ainsi louer ses fêtes, et l'Imprimerie royale reproduisit avec magnificence les vers de Fléchier. Les affaires du jeune abbé étaient en bonne voie. Chapelain, l'arbitre des grâces d'alors, arbiter elegantiarum, déclara qu'il reconnaissait en lui « un très-bon poëte latin (1). » Dans ce temps-là, c'était la fortune.

Il y a une piquante anecdote de la vie de Fiéchier, que je place à peu près à la date où nous sommes et que j'emprunte à l'abbé d'Artigny (2), chez lequel les biographes se sont d'autant plus gardés de l'aller prendre, qu'elle fait toucher au doigt le faible du célèbre prédicateur pour le lieu commun, son penchant déclaré vers la rhétorique. Tout s'explique pour qui a recours aux origines.

Quand Fiéchier vint à Paris, il y rencontra une espèce de charlatan oratoire, un distillateur de galimatias, comme on l'appelait, qui avait nom Rïchesource. Ce bizarre personnage donnait, dans sa chambre de la place Dauphine, des cours garantis; il s'agissait sous lui de devenir éloquent. Pour cela, on prenait chaque semaine, durant trois mois, trois leçons de deux heures; dès lors, le tour était fait. Qu'importait qu'on eût dépensé trois louis d'or? on était initié, par compensation, aux plus mystérieuses recettes de l'éloquence. Fiéchier donc paya ses trois louis et devint le favori de Richesource. En tête de Vidée de la Rhétorique, publiée en 1662 par le maître, on lit de méchants vers de l'élève, où sont vantés outre mesure les talents de ce grotesque pédagogue, qui, selon lui,

Donne aux prédicateurs un secret sans pareil De gagner tes cœurs par l'oreille.

(1) Liste de quelques gens de lettres vivants (dans Dgsmolets, suite des Mém. de Littérature de Sallengre, t. II, p. 32).

(2) Nouveaux Mémoires de Littérature, t. V, p. 253 et suiv.

Mais ce n'était pas assez. Bientôt Richesource fît imprimer le Masque des Orateurs, « à la prière, dit-il, d'un des plus honnêtes jeunes hommes et des plus obligeants que j'aie jamais connus et servis dans ma profession. » On devine qu'il s'agit de Fléchier. Or, quelle est la méthode prônée dans ce livre? Celle que l'auteur lui-même appelle impudemment le plagianisme. C'est une manière commode : vous faites une liste des divers lieux communs à traiter dans votre discours; puis, pour chacun d'eux, vous prenez quelque passage d'un auteur connu que vous copiez en changeant seulement les expressions et que vous amplifiez en ajoutant des mots, en rendant l'original méconnaissable. Richesource enseigne et applique, dans les détails, avec le calme le plus sérieux du monde, l'art de cacher son jeu, de substituer des locutions à d'autres, de s'approprier le fond en modifiant quelque peu la forme. D'Artigny l'appelle avec indignation le Cartouche du Parnasse; c'était plutôt un Mandrin dogmatique, professant surtout la théorie. Tel fut le précepteur de Fléchier. Les plis de la jeunesse ne s'effacent jamais entièrement : plus tard Fléchier aura beau faire, quelque chose de ce procédé lui restera sans qu'il s'en doute; quand il ne développera plus le texte des autres, c'est le sien propre qu'il développera; en un mot, il assortira des phrases disertes et solennelles sur quelque idée commune, il choisira de beaux mots, il sera un artisan de diction harmonieuse. El pourtant il y avait à coup sûr autre chose dans le Fléchier des Mémoires; il y avait un écrivain original et charmant, d'un abandon embelli par l'art, d'un tour gracieux d'imagination, d'une gentillesse douce et naturelle. Mais l'ingénieux abbé, visant plus haut, se mit au régime prescrit par les prosodies et les rhétoriques : il rima des vers français « comme on prend des leçons de danse pour acquérir une démarche noble, » et, avec les conseils de Richesource, i! lit faire toute sorte de belles révérences à sa prose. Voltaire n'avait-il pas raison de dire qu'il n'y a rien de pis pour le style que les maîtres de menuet? Je renvoie aux Oraisons funèbres. Au milieu de tout cela, Fléchier commençait à se mettre en

réputation; il hantait les meilleurs cercles, on le comptait parmi les plus beaux esprits. C'était déjà, dans les ruelles littéraires, une manière de personnage assez accrédité. La bienveillance de M. de Montausier avança surtout ses affaires : dès l'abord, les flatteries insinuantes du jeune auteur avaient déplu à ce caractère d'Alceste, ami de l'indépendance réciproque. Fiéchier, averti à temps, ne s'épargna pas désormais à le contredire et regagna si bien ses bonnes grâces, que bientôt il se vit autorisé par lui (quoique Mascaron ou Bossuet semblassent ici désignés) à faire son début dans l'oraison funèbre par l'éloge de cette femme vraiment adorée de son mari et de son siècle, M",e la duchesse de Montausier. En montant dans la chaire pour prononcer ce discours, Fiéchier n'avait qu'une renommée de salon; en la quittant, il était entré dans la gloire. Ce n'est pas l'heure de le suivre à travers la brillante arène des succès oratoires, où ses triomphes parurent si légitimes, que Fénelon, le sachant mort, s'écriait : « Nous avons perdu notre maître. » Je ne voulais mettre en saillie que cette première période oubliée, sur laquelle la publication récente des Mémoires semble éveiller de préférence l'attention.

Il n'y avait pas deux ans encore que Fiéchier habitait Paris, quand un de ses anciens confrères de la Doctrine chrétienne l'introduisit chez M. Lefèvre de Caumartin, conseiller du roi, maître des requêtes, qui ne tarda pas à le choisir comme précepteur de son fils. C'est en cette qualité que Fiéchier (il avait alors trente-trois ans) accompagna la famille de son élève en Auvergne, quand M. de Caumartin fut chargé des sceaux près la cour des Grands-Jours, convoquée extraordinairement à Clermont en 1665. Durant ce séjour de quelques mois en province, Fiéchier rédigea les Mémoires qui viennent d'être publiés (1), et qui sont tout simplement une sorte de mémorial

(1) Jusqu'ici on n'avait qu'un très-court et insignifiant extrait de ces Mémoires, inséré en 1782, par l'abbé Ducreux, dans le Xe volume de son édition de Fiéchier; encore Ducreux avait-il cru faire par là une concession

de ce qui se passait chaque joui" à ces terribles assises criminelles, et de ce qui se disait chaque soir dans les ruelles des belles conseillères venues de Paris. Pourquoi le spirituel précepteur laissa-t-il échapper de sa main désœuvrée ces pages faciles et d'un coloris si frais? Évidemment ce fut pur jeu de lettré, distraction des matinées longues et difficiles, et, comme dit Mme de Sévigné, le plaisir de laisser trotter son esprit sur le champ vierge du papier. Dans notre langage d'aujourd'hui, nous appellerions cela du dilettantisme de plume. Aussi, écrivant surtout pour son amusement propre, ne songeant guère aux applaudissements, Fléchier rencontra-t-il l'exquis du naturel, je ne sais quel air de jeunesse, je ne sais quel mélange délicat de rêverie et de badinage, qui font de son livre d'insouciant une sorte de petit chef-d'œuvre. Les Mémoires sur les Grands-Jours sont le vrai pendant littéraire des Mémoires de Gramont, avec cette différence que là où Hamilton n'a que de l'esprit, Fléchier a encore de la sensibilité. On se demande sans doute à qui, dans la pensée secrète du rédacteur, étaient destinés les Grands-Jours. Certes, il ne s'est jamais rencontré d'auteur qui n'ait écrit que pour lui seul : dans la littérature comme au théâtre, le monologue est de pure convention; en réalité, on parle au public sans en avoir l'air. J'admettrai volontiers qu'en jetant ainsi sur des feuilles ses souvenirs de chaque journée, Fléchier n'avait pas le projet arrêté et immédiat d'une publication; autrement il n'eût pas osé se permettre ce déshabillé piquant de style, cet abandon et cette aisance de coin du feu. Mais pour mon compte, j'ai assez de propension

à ceux qui, avec grande raison, regardaient cet ouvrage manuscrit « comme une espèce de chef-d'umvre. » Pour lui, il le trouvait d'un genre singulier, et n'estimait guère ce style extrêmement négligé. Les critiques différèrent beaucoup d'avis sur le prix de ces quelques fragments mutilés : Suard, moins sag;ict' que de coutume, les trouvait indignes d'être rappelés, tandis queVictoi'iu Fabrë, plus avisé cette fois qu'on ne l'eût cru, pressenttit la valeur de ce charmant livre. Le banal adage retrouve ici son application : Habent sua fata libelli.

à supposer qu'il destinait ce récit frivole à quelque cercle favori. Évidemment ce n'est pas le suffrage des damés de Clermont qu'il briguait, puisqu'on lit expressément dans son livre que « les femmes y sont laides. » On imaginerait plutôt que certaines après-midi en furent secrètement égayées chez Mme de La Fayette, qu'on le lut mystérieusement et avec délices à l'hôtel d'Albert, que Mme Cornùel en sourit à la dérobée dans ses soirées du Marais, ou qu'enfin le vieux Rètz en sollicita quelque furtive copie de Mme de Sévigné pour distraire les intervalles de sa goutte. Telle est l'approbation qu'obtint peut-être dans son temps ce séduisant ouvrage qui ne devait être rendu public que près de deux siècles plus tard.

Fléchier n'a eu aucune prétention en racontant, comme elles lui venaient, ces anecdotes entremêlées de souvenirs personnels, de descriptions ravissantes, et d'une certaine pointe de malice qui n'exclut pas la mélancolie. Les choses sérieuses ont là leur place à côté des fleurettes les plus gaies, les agréables dissipations à côté des solides aperçus. Pas de plan d'ailleurs, pas de compartiments factices. L'ouvrage n'est nullement composé; tout s'y succède dans un gracieux désordre; ce sont les hasards charmants d'une promenade sans but, les avenantes surprises de la flânerie. Chez les habiles, le caprice est quelquefois un excellent maître des cérémonies : on s'oublie à errer sur les pas d'un cicérone si doucement dupeur. En réalité, Fléchier n'a pas d'autre projet que de raconter la Gazette des Tribunaux de Clermont; mais c'est, contre l'habitude, une gazette très-bien faite, où tout se succède avec d'heureux contrastes, et où les grâces de la diction, le don de conter, l'enjouement de plume, donnent du prix aux moindres détails. Incessamment on passe de quelque épouvantable récit d'assassinat, de quelque horrible drame judiciaire, à un procès bien plaisant ou bien scandaleux : ainsi, après l'histoire d'un gentilhomme féroce qui se vengeait de ses justiciables en les laissant moisir durant plusieurs mois dans une armoire humide, on a l'anecdote égrillarde d'un chanoine aux genoux de sa chambrière; ainsi, après

ces scènes terribles de gentilshommes auvergnats qui avaient des duels par troupes armées et qui traitaient à la façon d'Abélard les pages dont ils étaient jaloux, arrive une plaidoirie grivoise sur quelque mari libertin ou un réquisitoire amusant contre des goguettes monacales.

L'audience d'ailleurs ne dure pas toujours, et l'intervalle des séances permet des excursions : c'est tour à tour un patient qu'on exécute ou une belle galante à qui il advient aventure; c'est une troupe de comédiens qui arrive et qu'on va voir, ou bien un beau sermon qu'on prêche devant messieurs de la cour. Ne redoutez pas l'uniformité. M. le président marie sa fille, et nous allons à la noce; la compagnie va se promener, et, en l'accompagnant, nous rencontrerons des paysages auprès desquels pâlissent les plus suaves descriptions de ï Astrèe. Comment s'ennuyer, quand on entend de languissantes histoires de bergeries amoureuses succéder à des bavardages méditants sur la femme du voisin? Vous êtes au courant de toutes choses : voici des sonnets de province qui prêtent à rire, voilà la fleur des nouveautés poétiques que le dernier ordinaire a apportées de Paris. Court-il des couplets, même messéants, par la ville, on vous en garde la primeur. Y a-t-il un bal, vous aurez une place de réserve. Y a-t-ii une dévotion, votre stalle sera gardée dans le chœur. Pas une figure plaisante ne passe d'ailleurs sans qu'on ne vous en offre une jolie silhouette : l'avocat dameret qui se faisait suivre de deux grands laquais à galons verts, le prédicateur pédantesque qui montrait les rapports des Grands- Jours avec le jugement universel, la caillette de province avec séà bras baissés comme une poupée, rien n'échappe à la malice déliée de l'observateur. Caquetages de boudoirs, chronique de la salie des pas-perdus, rivalités médisantes, bruits envieux des cellules, traits échappés à ia verve des causeries, tout s'enchaîne, îout se succède avec un merveilleux agrément et un air de négligence indifférente qui ne messied pas. On s'intéresse à ces commérages de la petite ville qui font revivre toute une époque, à ces anecdotes bizarres qui sont autant de peintures de mœurs.

Sous cet air de futilité se cachent de sérieux enseignements pour l'historien. Un jeu de rayon montre des milliers d'atomes à l'œil qui ne les soupçonnait pas : tout un petit monde inconnu reparaît ainsi et s'agite dans ces pages d'apparence frivole.

L'un des plus grands charmes des nouveaux Mémoires de Fléchier, c'est l'art achevé du narrateur. Si réels que soient ses récits, on voit tout de suite qu'il a de la propension à les arranger avec grâce, et qu'il ne lui coûterait guère d'inventer aussi de tendres aventures. Y a-t-il, en effet, une situation un peu touchante, aussitôt il la caresse, il s'y applique, il entre dans les raisons des acteurs, il prête aux personnages leur langage probable, il insère des conversations arrangées comme les historiens de l'antiquité prêtaient des harangues à leurs héros; en un mot, il fait du roman historique en matière de sentiment. Il excelle à décrire une inclination naissante dans une jeune âme, à marquer les fines nuances de la passion, à tracer ces subtiles analyses de cœur auxquelles Mn,e de La Fayette, quelques années plus tard, se complaira dans la Princesse de Clèves. Quelques histoires de ce genre sont parfaitement narrées: ainsi celle de cette adorable trompeuse qui, neuf ans fidèle à une liaison contrariée, finissait, la veille du mariage, par abandonner son amant, et par courir aux bras du premier arrivant qui se voulait pourvoir d'une galanterie; ainsi celle de ce berger et de cette bergère qui se donnaient l'un à l'autre à boire dans le creux de la main et sur lesquels on avait jeté un charme, auquel Fléchier croyait de la meilleure foi du monde. On le voit, le correspondant musqué de Mlle de Lavigne tournait tout aussi galamment l'anecdote amoureuse que le billet mondain. Les difficiles matières du sentiment sont abordées par lui avec un laisser-aller, avec un air d'entente qui surprendraient quelque peu de la part d'un futur évêque, si l'on n'était d'ailleurs rassuré par de graves témoignages sur la sévérité de ses mœurs que d'Alembert, dans son temps, a enregistrés. « Il ne me faut que de l'amitié, » dit Fléchier lui-même à un endroit. Certes,

je veux croire que le séduisant abbé n'eut jamais de plus grands engagements; mais on conviendra qu'il savait deviner à merveille ces délicatesses du cœur. Écoutez-le plutôt parler du plaisir qu'il y a de « n'avoir plus à recommencer une chose si difficile qu'une déclaration; » écoutez-le dire « qu'une fois la déclaration passée heureusement, on va bien vite après cela; » écoutez-le encore s'écrier : « Que l'amour est puissant, et qu'il regagne facilement un cœur qu'il a soumis autrefois! Il se sert de l'absence même qui détruit la tendresse pour la renouveler, et retrace si bien dans l'esprit les objets que le hasard éloigne des yeux, qu'on aime bien souvent davantage ce qu'on n'a pas l'avantage de voir quand on veut. » Assurément, il y a là un instinct qui simule à s'y méprendre l'expérience. Ninon disait que les prudes étaient les jansénistes de l'amour: Fléchier ne fut d'aucune façon janséniste. Il était en tout trop aimable pour être en rien rigoureux.

Sa parfaite indépendance en matière de discipline religieuse me paraît un autre point digne de remarque; elle lui assigne une place à part dans le clergé du grand siècle. Les Mémoires sur les Grands-Jours contiennent une foule de témoignages fort curieux de cet esprit tolérant , dont l'exemple semble se présenter assez à propos. Une douce ironie, comme il convient à cette indulgente nature, sert le plus souvent de couvert à Fléchier pour glisser ses plus vifs griefs; mais bien de scandaleux abus ne s'en trouvent pas moins dénoncés de la sorte au bon sens du lecteur. Fléchier est partisan d'une réformation des mœurs ecclésiastiques, qu'à cette date de Louis XIV on n'aurait certes pas crue si urgente. C'est dans les termes les plus exprès qu'il constate le libertinage des couvents déréglés , le scandale des religieuses de campagne : je m'explique à présent l'austère réaction tentée par Port-Royal. Peu d'années avant les Grands- Jours de Clermont, les prêtres sortaient encore couverts de rubans et « couraient aux comédies (1) avec les darnes. » Certes,

(1) L'avis que l'abbé Fléchier, dans ses Mémoires, exprime sur le théâtre

on ne se douterait guère qu'on est en plein xvne siècle. Il ne paraît point au reste que la vie cloîtrée plût beaucoup à Fléchier : « Ces beautés voilées, dit-il des nonnes, ont je ne sais quoi de triste et de contraire à mon inclination. » Aussi ses piaintes sont vives sur ce qu'on force les vocations, sur ce qu'on ote aux enfants par des menaces la liberté de refuser. « Sans les fuies, écrit-il à un endroit, qu'on sacrifie tous les jours, les couvents seraient moins peuplés. » Voilà une grave accusation dans la bouche d'un prêtre, d'un futur évèque, qui bientôt allait devenir l'une des gloires de l'église de France! Cette libre hardiesse de jugement ne fait pas un instant défaut à l'auteur des Mémoires sur les Grands- Jours : rencontre-t-il, par exemple, des religieuses venues aux eaux sous prétexte de santé, il ne manque pas d'insinuer que la vraie cause de leur voyage est « la liberté de se voir à toute heure; » lui parie-t-on d'une bulle pour exemption de juridiction, il se récrie crûment sur V effronterie de la cour de Rome. Les bons jésuites aussi attrapent quelques petites égratignures en passant, et Fléchier ne les ménage guère sur les voies dont ils se servent; on trouve même à propos d'eux cette phrase dont je ne change pas un seul mot : « Us chassèrent

est bon à enregistrer : « Je ne suis pas de ceux qui sont ennemis jurés de la comédie, et qui s'emportent cou ire un divertissement qui peui être indifférent lorsqu'il est dans la bienséance; je n'ai pas la même ardeur que les Pères de l'Église ont témoignée contre les comédies anciennes... » Plus tard, devenu evèque, Fléchier Change quelque peu d'opinion, comme on le devine; je lis dans un mandement contre les spectacles, adressé par lui, en 1708, aux lidèles de Nîmes : « Nous crûmes/la première fois, que ce n'était qu'une curiosité passagère d'un divertissement inconnu dont vous vouliez vous désabuser, et nous eûmes quelque légère condescendance; mais, puisque c'est une habitude de plaisir qui se renouvelle tous les ans, nous connaissons que ce n'est plus le temps de se taire et qu'un plus long silence pourrait vous donner lieu de penser que nous tolérons ce que l'Église condamne. » Il est piquant, de comparer l'opinion que Fléchier avait à trente-trois ans, quand il était déjà prêtre, avec celle qu'il avait à soixante-seize ans, fort peu de temps avant sa mort. Quoiqu'il fulmine une condamnation, la bonté et l'indulgence percent encore dans l'écrit du vieillard.

avec violence ceux qui avaient le soin de l'instruction de notre jeunesse, et voulurent instruire nos enfants malgré nous. » C'est une devise toute trouvée, c'est une épigraphe parfaiie que je prends la liberté de recommander aux successeurs de Fié— chier dans l'épiscopat.

On serait mal venu à s'imaginer que ce libre esprit de contrôle nuisît jamais en rien à la foi du futur évoque de Nîmes. Élevé par une mère croyante, dont la vie n'avait été qu'une longue préparation à bien mourir (1), entretenant sans cesse ces traditions chrétiennes par une édifiante correspondance avec sa sœur qui était religieuse à Béziers, Fléchier ne cessa de professer toute sa vie les sentiments les pius catholiques. Dans ses Mémoires même, on en a la preuve : il y rapporte naïvement ses dévotions et ses sermons, il raconte sans étalage comment il disait ses prières, comment il consacrait toute la matinée du jour des Morts à penser pieusement aux amis qu'il avait perdus. De son temps, personne ne s'avisa d'élever le moindre doute sur son absolue sincérité religieuse, et Saint- Simon, ce juge sévère, a pu dire de lui dans une phrase qui veut être citée, parce qu'elle est un honneur : « Il mourut célèbre par son savoir, par ses ouvrages, par ses mœurs, par une vie très-épiscopaie. Quoique très-vieux, il fut fort regretté et pleuré de tout le Languedoc. » Oui, Fléchier croyait, mais il sut montrer que la tolérance et la raison chez un prêtre ne sont pas incompatibles avec la foi. Devenu évèque, il osa taire une guerre acharnée à toutes les pratiques superstitieuses; c'est lui qui traitait de pieuse mascarade ei de nouvelle espèce de folie une confrérie de pénitents blancs qu'on voulait établir clans son diocèse; c'est lui qui, à propos d'une croix miraculeuse, protestait, dans une lettre pastorale, contre « ceux qui mettent leur confiance en du bois et en des prodiges menteurs. » Le bon sens, à ce qu'il paraît, n'exclut pas la charité autant qu'on le pourrait croire : c'est bien à ce tendre prélat qu'il apparte-

(1) OEuvres de Fléchier, t. X, p. 17.

38i ÉTUDES LITTÉRAIRES.

nait de mourir endetté au profit des hôpitaux; c'est bien à lui que revenait, dans les dragonnades religieuses du midi, ce rôle de doux conciliateur auquel il ne fit pas un instant défaut. Il y a dans ses lettres (1) une phrase qui me frappe et qui fut comme le programme de toute sa vie épiscopale : « La violence et l'oppression ne sont pas les voies que l'Évangile nous a marquées.» Pour l'aimable douceur, l'excellent Fléehier a sa place désignée à côté et peut-être même au-dessus de Fénelon.

Nous n'avions à chercher dans les Mémoires sur les Grands- Jours que la peinture même de l'homme; les historiens, je le répète, y trouveront des faits du plus haut intérêt qui constatent l'effroyable désordre dans lequel était encore l'administration de la justice en certaines provinces, et qui montrent combien l'œuvre de l'unité monarchique était encore loin de sa fin. Dans les pages les plus sanglantes de l'histoire de Corse, il n'y a rien de comparable aux féroces vengeances, aux odieuses exactions de ces gentilshommes indomptés de l'Auvergne, sur lesquels la justice exceptionnelle des Grands -Jours tomba comme la foudre. La noblesse, dans ce coin du royaume, était, pour parler avec Fléehier, un simple titre d'impunité pour les criminels; ces cruels suzerains des montagnes étaient les véritables sangsues du peuple. Pour eux, il n'y avait ni gouvernement, ni lois, ni juridiction; on tuait ouvertement les gens de la force armée et on se faisait sans danger justice soi-même. Les procès sans nombre qui furent évoqués aux Grands-Jours imprimèrent une terreur salutaire à toute cette gentiihommerie barbare, et ne contribuèrent pas peu à rattacher l'Auvergne à la royauté par des liens désormais pius étroits. Il y a dans le sombre et étrange tableau retracé par l'habile plume de Fléehier une page caractéristique et désormais nécessaire à l'histoire de France sous Louis XIV.

C'est là le côté sérieux des Mémoires : les annales des mœurs proprement dites s'y trouvent aussi éclairées par bien des dé-

(i) Lettre à M. Viguier, du 14 décembre 16^2.

tails neufs et pittoresques. La physionomie des provinces d'alors est là tout entière, esquissée par ses côtés les plus plaisants : le Voyage de Chapelle et Bachaumont, si précieux à ce point de vue, n'est rien pourtant en comparaison du livre de Fléchier. On a successivement sous les yeux, et peintes de main de maître, toutes les Madelon, toutes les Cathos, toutes les comtesses d'Escarbagnas du pays. C'est une troupe des plus amusantes : l'une danse la bourrée avec fureur, comme l'autre hiver on dansait ici la polka; l'autre se querelle et se bat à coups de manchon; une troisième, précieuse languissante, se jette à la tête de Fléchier, sous prétexte qu'il arrive de Paris, le lieu où s'écrivent et où se passent sans doute les romans. Peu séduit par les avances de ce dernier bas-bleu qui se plaignait amèrement de rencontrer « si peu de gens polis et bien tournés dans ce pays barbare, » Fléchier se contenta de lui prêter une traduction de l'Art d'aimer d'Ovide, ajoutant, à part lui, que ce n'était pas la même chose que l'art de plaire. Qu'on en soit sûr, ces badinages servent à mieux faire comprendre l'état de cette société mal revenue encore des voluptueuses turbulences de la Fronde. Je le répète, on apprend beaucoup dans le frivole volume de Fléchier; on y apprend même que les grisettes étaient « de jeunes bourgeoises de la ville qui avaient une galanterie un peu hardie, et qui se piquaient de beaucoup de liberté. » Voilà une étymologie auvergnate à laquelle on ne s'attendait pas.

Un dernier genre d'intérêt que les Mémoires sur les Grands- Jours offrent à la curiosité des lettrés, c'est que quelques noms célèbres du xvne siècle s'y rencontrent çà et là sous la plume du spirituel écrivain. Ainsi on voit positivement, dans le livre de Fléchier, que Pascal (écrivit-il avec ce souvenir le Discours sur les Passions de V amour?) avait été fort épris d'une belle savante de Clermont, qu'il ne quittait pas d'un instant; on y voit aussi que sa sœur, Mme Gilberte Périer, était très-considérable dans la ville. A d'autres endroits, il s'agit de Mme Talon, la mère de l'avocat général, qui avait accompagné son fils en Auvergne pour l'aider dans la réforme des établissements religieux : cette H, 25

originale figure, si vivement dessinée par Fléchier, eût été digne, avec son humeur de législateur, avec sa façon de donner des ordres souverainement, de figurer à Port-Royal, entre M. de Saint-Cyran tout au moins et M. Singlin. Ailleurs encore, c'est de Chapelain qu'il s'agit : « M. Chapelain, dit notre abbé, dont la vertu, la prudence et l'érudition sont connues partout où il y a des gens de bien. » Les comédiens venus à Clermont s'étaient avisés de jouer la petite parodie de quelques scènes du Cid, connue sous le nom de Chapelain décoiffé, et qui était alors dans sa primeur. Une pareille audace contre l'illustre auteur de là Pucelle indigna MM. des Grands-Jours, et l'ordre fut solennellement donné aux gens de la troupe de s'abstenir désormais de cette méchante pièce, composée, dit Fléchier, par quelques envieux. Or, il faut se rappeler que Boileau avait vraisemblablement trempé dans la facétie de Chapelain décoiffé; cela marque nettement la position de Fléchier dans la littérature de son temps. Sorti de l'hôtel Rambouillet et de la suprême génération de l'école de Louis XIII , il en dut garder certaines opinions et certaines rancunes : pour lui évidemment, comme pour Huet, l'idéal était un peu en arrière, et Boileau, qui avait malmené beaucoup de leurs anciens amis, leur demeura suspect (1). En plein Louis XIV, je l'ai dit déjà, Fléchier fut le continuateur amélioré, mais direct, de la tradition des Du Vair et des Balzac, des Godeau et des Patru. Il représente dans sa perfection ce genre d'éloquence ornée et harmonieuse.

La publication des Mémoires ne met que mieux dans son jour cette situation particulière à Fléchier dans le développement de

(1) Au vme chapitre des Réflexions sur les Caractères des hommes, quelque trace de cette prévention s'est glissée. Fléchier avoue bien que Despréaux a poussé le genre satirique au plus haut point qu'il pouvait aller; mais il se haie d'ajouter : « Pour moi, j'aimerai toujours mieux nos Virgiles et nos Horaces français que nos Juvénals et nos Perses; le génie libre et élevé me plaira toujours plus que celui des autres, quoiqu'ils soient pleins de feu, d'agrément et de force. » La tendresse d'âme de Fléchier se trouvait ici d'accord avec ses sympathies de lellré.

la prose française au xvne siècle; elle le rattache même plus directement à cette période finissante de la manière Louis XIII, à laquelle appartiennent les plus jolis vers de Segrais, les premières lettres de Mme de Sévigné et la Princesse de Montpensier de Mme de La Fayette. Le livre de Fléchier en marque la plus coquette nuance et le plus heureux moment. On est au seuil d'une époque de génie et de goût; le style va se transformer, et, comme dans toute transformation, quelques qualités vont disparaître que personne ne retrouvera, et Fléchier moins que personne. Eh bien! c'est ce je ne sais quoi qui avait sa senteur la veille et qui devait être évaporé le lendemain, c'est ce léger parfum que l'auteur des Grands-Jours a su fixer sous sa plume. Ce fruit de sauvageon, bien venu et mûri jusqu'à la saveur par un soleil propice, Fléchier eut en quelque sorte le hasard de le cueillir. Sans doute il tire encore trop de petites étincelles du choc des antithèses, sans doute il a des tours un peu languissants et il se perd quelquefois dans les circonlocutions précieuses; mais, en revanche, les beaux tours de langage que la régularité va bannir, les agréables façons de dire que la pruderie classique fera disparaître ! Ces grâces un peu traînantes n'en ont peut-être que plus de charme quand on songe à la majesté alignée des prochaines Oraisons funèbres, ïl se rencontre là des touches de style, une gaieté à fleur d'ironie, une douceur au goût qui ravissent. Cela charme et repose. Fléchier lui-même, dans ses Réflexions sur les Caractères des hommes, a excellemment dit : « Il est des beautés régulières qui n'agréent pas tant que de jolies personnes; il en est de même des écrits. Ce qui est, en effet, le plus beau et le meilleur ne plaît quelquefois pas tant qu'une certaine manière d'écrire galante et agréable. » Le galant et agréable auteur expliquait ainsi luimême, sans le soupçonner, sa destinée à venir. Il y a deux Fléchier très-distincts à l'heure qu'il est.

On ne voulait parler ici que du premier, et l'heure précisément est venue où le simple bel-esprit des ruelles va devenir un prédicateur célèbre. Que d'autres le suivent dans ces éclats de

la gloire : nous nous arrêtons au seuil de la terre promise. Désormais aucun succès ne va manquer à l'orateur. sacré : l'Académie à l'unanimité l'appellera dans son sein, et, le jour de sa réception, son triomphe sera si grand, que Racine, admis en même temps, n'osera faire imprimer son discours. Chaque jour sa fortune se fera plus brillante : le voilà en effet qui prêche à la cour et qui devient en peu de temps aumônier de la Dauphine, puis évêque de Lavaur; enfin on le contraindra, pour dernière faveur, d'accepter sa promotion au siège de Nîmes. Alors il écrira à Louis XIV : « C'est une grande preuve de votre bonté que vous me réduisiez à ne vous demander que la diminution de vos bienfaits. » Fléchier n'était pas ambitieux; il se trouvait comblé. Retiré en son diocèse, l'excellent prélat se fît un devoir d'y résider jusqu'à sa mort, qui n'eut lieu qu'en 1710. Son double caractère d'ancien habitué de l'hôtel Rambouillet et d'homme de cœur ne se démentit pas un instant dans cette retraite : on en peut trouver des preuves aussi diverses que significatives dans un remerciement à M1!e de Scudery, qui lui avait envoyé ses Conversations, et dans le noble mandement par lequel il condamna les Maximes des Saints de Fénelon. On lit au milieu du premier cet étrange passage : « Il me prend quelquefois envie, mademoiselle, de distribuer votre livre dans mon diocèse pour édifier les gens de bien et pour donner un bon modèle de morale à ceux qui la prêchent; » on lit dans le second cette belle parole : « M. de Cambrai n'a manqué que par un trop grand désir de perfection. » Fléchier est tout entier dans ces deux phrases; jusqu'au bout, il y eut en lui du bel-esprit et de la tendresse. Là est le secret de son talent et de son cœur.

L'auteur des Oraisons funèbres 'gardera la renommée paisible dont il est en possession depuis plus d'un siècle et demi : c'est un nom désormais consacré, et qui, bien au-dessous de Bossuet et de Bourdaloue, a sa place désignée près de Mascaron. Mais une gloire inattendue et plus douce s'attache désormais au souvenir rajeuni de Fléchier : celui qui a écrit les

Mémoires sur les Grands-Jours demeurera certainement comme un modèle d'aménité et de grâce, entre Voiture, qu'il rappelle en le corrigeant, et Hamilton, qu'il annonce en l'égalant. Certes, s'il pouvait nous lire, Fléchier serait, au premier abord, surpris et même piqué du ton de ces éloges : il s'était arrangé une si belle place entre les modèles de l'art oratoire, et voilà que, sans égards, on le classe parmi les maîtres du badinage ! Notre sympathie pourtant est si vive, notre assentiment si sincère, que, vaincu par ces instances, le bon évêque peut-être finirait par échanger contre cette simple tresse de bluets ses palmes de vainqueur, la couronne d'ache et de nénuphar qu'on a dès longtemps déposée sur son front au nom de la rhétorique et de l'éloquence. Au besoin, nous lui citerions ce joli mot d'un de ses Discours académiques : « Les louanges sont les doux supplices de la vertu. »

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