II
qu'à faire de la Corinne de Théophile une sœur d'Elvire. Si c'est un compliment adressé à M. de Lamartine, je doute qu'il charme l'illustre poète.
Au fond, et malgré ses étalages d'assurance, M. Gautier n'a qu'une foi très-factice dans l'école excentrique à laquelle il semble avoir voué jusqu'ici un esprit et un talent faits pour de meilleures causes. À un endroit môme, il lui échappe de dire : « Hélas 1 quel est celui de nous qui peut se flatter qu'une bouche prononce son nom dans cent ans d'ici, ne fût-ce que pour s'en moquer? Les plus grands génies de maintenant n'oseraient l'espérer. » Un pareil aveu trahit le découragement. Est-ce que Boileau, par hasard, aurait raison contre Théophile? Mais je n'hésite pas à dire que M. Gautier calomnie beaucoup la littérature contemporaine et se calomnie peut-être un peu luimême en désespérant à ce degré de l'avenir. Vous plaignez le sort des écrivains de Louis XIII, vous regrettez la venue d'un régulateur aussi sévère que Despréaux; pourquoi alors faire comme ces vaincus et les reproduire? Des moyens semblables amènent en général une fin pareille. C'est la loi de l'histoire.
Soyez sûr qu'on goûte votre talent, qu'on apprécie votre plume effilée et savante. Vous êtes même aimé de plusieurs... comme l'enfant prodigue; mais pourquoi ne pas croire à vousmême et ne pas vous prendre au sérieux? Pourquoi vous complaire toujours à des pochades, quand vous pourriez faire des tableaux? Jusqu'à présent, l'imagination a tenu chez vous le dé en souveraine, et a fait de la raison son esclave. Tout votre secret, ou plutôt toute votre erreur, c'est de faire passer toujours le mot qui peint avant le mot qui fait sentir. Est-ce là, je le demande, le procédé des grands écrivains? La forme ne peut pas être indépendante du sentiment; le sentiment, au contraire, dès qu'il est grand, emporte avec lui son expression, et est, pour ainsi parler, sa forme à lui-même. Tel humble mot du cœur, telle situation simple et immortelle, Werther contemplant Charlotte, Virginie serrant la main de Paul, valent mieux, selon nous, que tout le glossaire métaphorique de l'école pit-
toresque. Qu'on y songe, ni l'inspiration ni le style n'ont manqué à notre temps; ce qui a fait défaut, c'est tout simplement le bon sens et le naturel, lesquels ne font pas les grandes littératures, mais seuls peuvent les consacrer. M. Gautier est jeune; peut-être est-il encore temps pour lui de se soustraire aux enchantements de la sirène. Son talent original et plein de sève se régénérerait par des doctrines plus saines, par une pratique assidue et sérieuse. Dès lors, nous le croyons, une place brillante lui serait réservée dans la littérature d'aujourd'hui. Nous espérons que M. Gautier verra là de notre part un vœu plutôt encore qu'un conseil; il nous répugnerait trop de penser que dans cette histoire rétrospective des grotesques oubliés le fantasque écrivain n'aurait réussi qu'à être un prophète.