RÉCEPTION A L'ACADÉMIE FRANÇAISE
Il y a précisément vingt ans qu'avait lieu à l'Académie française la réception de M. Casimir Delavigne. C'était au lendemain de cette agréable comédie de l'École des Vieillards dont les soixante premières représentations avaient donné un chiffre de recettes supérieur à celui des recettes de Figaro. Le nom populaire du jeune écrivain brillait alors de son plus serein éclat; l'opinion émue puisait dans son émotion même un plus reconnaissant souvenir pour les patriotiques Messéniennes; les sourires excités par les spirituelles saillies des Comédiens étaient encore sur bien des lèvres, et tous les esprits dévots au culte de la poésie chaste admiraient les chœurs du Paria. Jusque-là, M. Delavigne n'avait pas quitté sa voie propre; fidèle à ses
(i) Voit' Revue des Deux Mondes, l^ mars 1845.
instincts, il ne s'était pas très-inquiété du besoin d'innovations littéraires qui commençait à se produire avec vivacité autour de lui. Et, en effet, comme poëte lyrique, on l'avait vu adopter une manière dès le lendemain de Waterloo, c'est-à-dire avant les Méditations de M. de Lamartine, avant les premières Odes de M. Victor Hugo; comme poëte dramatique, il avait tout de suite, dans la tragédie, essayé de continuer Andromaque par la pureté du style, Zaïre par le mouvement et l'intention philosophique; dans la comédie, il avait ressaisi et fondu avec esprit et grâce l'aimable genre de la Métromanie et du Méchant. En un mot, c'était de nature un classique ingénieux, élégant, distingué, d'une imagination facile, qui tour à tour savait attraper avec un égal bonheur l'éloquence harmonieuse à la suite de Racine, le facile enjouement à côté de Gresset. Il semble que son entrée à l'Académie française, dans l'asile même et comme dans la citadelle ( alors jugée imprenable ) des traditions, aurait dû affermir à sa place M. Delavigne et l'éloigner moins que jamais de la route sûre où jusque-là il avait marché au milieu des applaudissements. Ce fut l'opposé. D'autres eussent songé à dépouiller toute hérésie, même légère, sur le seuil orthodoxe de l'Institut : l'auteur des Vêpres siciliennes^ au contraire, prit possession du classique fauteuil enlevant, pour la première fois en pareil lieu, la bannière de l'innovation. A dire vrai, il s'agissait d'une innovation bien modeste : l'honnête écrivain voulait viser désormais à un rôle intermédiaire, au rôle de conquérant pacifique, et il laissait deviner ses projets :
Aimons les nouveautés en novateurs prudents.
Le Victor de ses Comédiens avait déjà trahi le faible du poète à flatter le goût public, son penchant prochain à l'imitation discrète, à une sorte d'approbation modérée des beautés hasardeuses qui allaient être risquées sur la scène. En 1825, c'est-àdire avant Cromwell et Henri III, au moment même où paraissait Clara Gazul, M. Delavigne déclarait timidement à ses nouveaux confrères de l'Académie qu'il y avait des poètes dé-
cidés à s'ouvrir de nouveaux chemins, et que, malgré ce génie des tempêtes qui garde les mers inconnues de la poésie, on devait tenir compte de ces dispositions et y obéir.... raisonnablement. Le rôle de Vespuce tentait M. Delavigneplus que celui de Colomb : aussi allait-il essayer Marino Faliero après lord Byron. Son discours de réception à l'Académie fut une sorte de programme de sa seconde manière; mais, comme le poète était encore indécis et flottant, sa prose terne, embarrassée, se ressentit des hésitations de la pensée; pour la première fois M. Delavigne eut peu de succès. C'était un signal de retraite, d'une retraite qui devait être aussi glorieuse.
Si on fût venu dire à quelque classique invétéré, comme il y en avait dans ce temps-là, comme il devait s'en trouver plus d'un sur les bancs mêmes de l'Académie, que le poëte des Vêpres siciliennes aurait un jour pour apologistes à l'Institut le critique contesté du Globe et l'auteur anathématisé de Han d'Islande, un sourire dédaigneux d'incrédulité eût certes accueilli l'assertion. C'est pourtant ce qui s'est réalisé naturellement et sans qu'aujourd'hui personne y trouve à redire. Les révolutions littéraires ont leurs péripéties comme les autres : plus d'un conventionnel et plus d'un émigré se trouvèrent voisins au sénat impérial; M. Victor Hugo siège le plus pacifiquement du monde à côté de M. Viennet. C'est le jeu de la vie. Le plus piquant est que, dans son excellent discours, M. Sainte-Beuve ait pu, et d'une façon légitime, faire à son prédécesseur un grief de ces concessions multipliées qui compromirent sinon sa popularité, au moins le caractère original de son talent. Il était trèsspirituel de la part d'un écrivain sorti d'une autre école, et qui lui-même maintenait son drapeau, de montrer avec bon goût et dans des termes parfaits qu'en quittant sa propre bannière pour se rapprocher de celle des vainqueurs, on pouvait éviter de mauvais jours, mais qu'on perdait par là les fruits d'une lutte glorieuse, d'une lutte qui à la fin aurait retrouvé ses heures de triomphe. Les vifs et unanimes applaudissements qui ont accueilli l'observation du pénétrant critique ont prouvé combien
était vraie aussi cette autre remarque qu'aujourd'hui le public subordonne en tout les questions de genre aux questions de talent : le récipiendaire a dû s'en apercevoir pour son propre compte au suffrage très-marqué qui, sur tous les bancs indistinctement, a accueilli sa fine appréciation de M. Casimir Delavigne. En 1827, parlant dans le Globe de l'auteur des Messcniennes, M. Sainte-Beuve écrivait : « Là où d'autres ne sont que de plats copistes, il saura être original, comme il l'a déjà été; peut-être même il le deviendrait difficilement dans un autre genre que celui-là. » M. Sainte-Beuve, pour être vrai, n'a eu qu'à reprendre son opinion d'il y a dix-huit ans, et à la développer avec la grâce exquise, avec la délicatesse qu'on lui connaît, et qui n'ont jamais eu plus de séduction qu'à la dernière séance académique. Cette séance, fort attendue, avait provoqué une curiosité toute particulière dans le brillant et aristocratique auditoire qui, bien avant l'heure fixée, encombrait la salle trop étroite de l'Institut. Un pareil empressement fait honneur au goût public et montre qu'à elles seules les lettres suffisent encore à intéresser. Cette fois, il n'y avait qu'elles en jeu, et tous ceux qui étaient là, on peut le dire, désiraient beaucoup plus quelque brillant tournoi littéraire qu'une passe d'armes politique. M. Victor Hugo a eu la bonne inspiration de ne se souvenir qu'à de rares intervalles de sa candidature à la pairie, et nous n'avons pas eu le renouvellement de cette singulière et brillante séance académique dans laquelle l'héritier glorieux de Lemercier rejeta son sujet sur le second plan, et, dérobant la politique à M. de Salvandy, qui le recevait, lui laissa la tâche piquante de parler de littérature. A la réception du successeur de M. Delavigne, il a été surtout question de M. Delavigne; il y avait des poètes pour orateurs, et il a été question de poésie : cela n'arrive pas toujours. Les auditeurs, avec nous, se sont félicités de l'exception.
L'entrée de M. Sainte-Beuve à l'Académie offrait cela de particulier à l'attention, que deux écrivains de l'école nouvelle se trouvaient pour la première fois en présence devant la célèbre
compagnie. A l'occasion de M. Saint-Marc Girardin, on avait pu se convaincre que l'illustre auteur de Notre-Dame de Paris ne se tirait pas avec une extrême souplesse de la délicate obligation d'introduire un contradicteur; on se demandait s'il serait plus heureux à l'égard d'un ancien soldat de son propre camp, devenu général avec les années et maintenant chef d'une armée à part. Lui répéterait-il, comme dans les Odes et Ballades :
Que ta haute pensée accomplisse sa loi. Viens, joins ta main de frère à ma main fraternelle. Poète, prends ta lyre; aigle, ouvre ta jeune aile; Étoile, étoile, lève-toi !
Lui dirait-il encore : « Mon poëte, » comme dans cette belle pièce des Feuilles d'automne, où il était parlé du
Doux luth de miel et d'ambroisie
de l'auteur des Consolations? Voilà ce que les curieux se demandaient, et nous étions du nombre descurfeux. L'embarras ne semblait pas moins grand, pour M. Victor Hugo, d'avoir à s'expliquer sur la portée littéraire de l'auteur de Louis XI, son compétiteur au théâtre. Quant au récipiendaire, on était moins inquiet de ce qu'il avait à dire sur M. Delavigne. Ce pouvoir en effet sympathique et rare de s'appliquer aux natures les plus diverses, de comprendre les genres et les écrivains les plus disparates, qui constitue l'art du critique, quelqu'un l'a-t-il jamais eu à un plus haut point et avec des nuances plus déliées que M. Sainte-Beuve? Chez lui, c'est un don véritable. M. Hugo transporte volontiers ses propres et fortes qualités à ce qu'il contemple; M. Sainte-Beuve, au contraire, ramène à lui et s'approprie les natures qu'il regarde. C'est ce qu'on peut appeler la faculté impersonnelle : dans l'ordre de l'observation, elle fait le critique; dans l'ordre de l'imagination, elle fait l'écrivain de théâtre : le premier attrape le portrait, le second crée des personnages. On était donc sûr que M. Sainte-Beuve rendrait pleine justice au poëte élégant et pur, à l'homme excellent dont il ve-
nait remplir le fauteuil. Mais quelle contenance, humble ou dé" cidée, prendrait-il vis-à-vis de l'Académie? L'ombre de Joseph Delorme se verrait-elle immolée au pied de la statue de Boileau, ou bien serait-elle évoquée de sa tombe? Les malins se le demandaient à côté de moi, et la curiosité semblait fort éveillée dans tout ce grave et aimable auditoire.
M. Sainte-Beuve a été digne de sa réputation et de lui-même; on n'a pas plus de grâce et d'esprit. Son discours, où les plus épineuses questions sont abordées avec une convenance, une légèreté de touche et un à-propos merveilleux, est sans contredit l'un des plus charmants qui aient été prononcés à l'Académie française. M. Sainte-Beuve avait à peine parlé quelques minutes, qu'il était maître de ceux qui l'écoutaient, les promenant du sourire à l'émotion. A bien des reprises, les murmures flatteurs, les bravos sincères, ont témoigné de l'assentiment unanime de la salle : le succès a été de si bon aîoi, que j'ai vu plus d'un immortel, naguère hostile à la candidature de M. Sainte-Beuve, donner le premier le signal des applaudissements.
Ce qui a plu surtout dans cet éloge senti de M. Casimir Delavigne, où ne s'est point glissé un seul de ces lieux communs que les meilleurs n'évitent pas toujours en pareille occasion, c'est la dignité littéraire, la dignité personnelle avec laquelle M. Sainte-Beuve a parlé de lui et de l'honorable mémoire qu'il avait à célébrer. En n'évitant aucune des questions qui se présentaient naturellement, il a eu l'occasion de maintenir, comme il le devait à lui-même, son drapeau; en ne courant pas de front sur les difficultés pour le plaisir de les braver, il n'a eu chance d'aigrir aucune opinion adverse; enfin, parlant de tout avec aménité, mesure et bon goût, il a séduit les plus rebelles.
Il y a longtemps qu'on l'a dit, les peuples les plus fortunés sont ceux qui ne laissent pas d'histoire. De même pour les hommes heureux : ils n'ont pas de biographie; M. Casimir Delavigne fut de ceux-là. Au monde il donnait ses œuvres, à la famille ses loisirs; on applaudissait à la pensée, on connaissait peu le penseur. Cette existence à demi voilée, ce goût de la re-
traite, cet assidu et calme labeur en vue du public, tout cela n'offrait pas sans doute un ensemble bien animé; mais M. Sainte- Beuve, et après lui M. Victor- Hugo, ont fait ressortir avec un charme infini tout ce qu'il y avait de dignité sereine et d'intime poésie dans ce recueillement habituel, dans cette pratique assidue. M. Delavigne méditait longuement chaque œuvre, et s'y appliquait sérieusement comme à un devoir qu'il aimait. « La famille comprenait tout cela, a dit M. Sainte-Beuve; on lui ménageait des loisirs; il pouvait être rêveur et distrait à ses moments. » M. Victor Hugo ne s'est pas exprimé avec moins de grâce : « Il avait ce goût charmant de l'obscurité, qui est la soif de ceux qui sont célèbres. Il composait dans la solitude ces poëmes qui plus tard remuaient la foule. » C'est, je crois, un mot de Mme de Staël, que la gloire est le deuil éclatant du bonheur. S'il est une gloire qui ne soit pas cela, et qui laisse vivre le bonheur à côté d'elle, c'est assurément celle que goûta M. Delavigne. Heureux ceux qui comme lui se mettent sous l'invocation de la divinité cachée, heureux ceux qui inscrivent pour devise à une vie illustre : Dits ignotis!
Si ces détails de biographie dont il sait tirer, comme critique et comme moraliste, de si ingénieuses lumières ont un peu fait défaut ici à M. Sainte-Beuve, le sagace appréciateur a trouvé sa revanche dans l'énumération analytique des œuvres de M. Casimir Delavigne. Il a l'air à dessein de s'effacer, de n'être qu'un rapporteur bienveillant et impartial; mais laissez-le faire, laissez-le s'envelopper de réserve : son opinion ne se fait que mieux sentir par les termes assortis dont il use. La pensée réelle se découvre sous la délicate ténuité de l'expression. L'essai de conciliation tenté dans certaines œuvres particulières à M. Delavigne, son rôle individuel assez glorieux, mais qui n'eut ni influence ni école, ce don singulier de se distribuer avec une facilité égale entre la comédie et la tragédie, tant de qualité , élégantes et mitigées, un penchant natif à perfectionner la poésie plutôt qu'à l'agrandir, une verve heureuse de détails et une bonne méthode d'ensemble, l'éminente faculté de saisir la foule
par des combinaisons dramatiques habilement proportionnées, cette muse circonspecte et industrieuse qui savait partager pourtant les passions du grand nombre, une tenue persistante dans le caractère et dans le talent, une sympathie douce inspirée par le poëte et qui ne se séparait pas de l'estime pour l'homme, un bon sens capable d'éloquence et une finesse d'esprit susceptible d'enthousiasme, en un mot tout cet idéal tempéré qui caracté " rise la carrière si tôt interrompue du poëte est marqué avec beaucoup d'art dans le spirituel discours de M. Sainte-Beuve. Certes, il y avait de la force dans cette réserve; la renommée populaire de M. Casimir Delavigne aura sa place dans l'histoire des lettres contemporaines. On rendra justice à cette qualité merveilleuse d'imitation qui lui permettait d'amener à son niveau les meilleurs dons des génies créateurs, de trouver dans la prose sémillante de Don Juan d'Autriche des tours de dialogue à la Beaumarchais, dans certains vers de la Fille du Cid des traits de vigueur cornéliens, dans Louis XI quelque chose des hardiesses de Goethe; mais, à vrai dire, si dignes de considération que soient ces divers ouvrages, l'originalité vraie de M. Delavigne n'est pas là : il y est quelquefois excellent, il n'y est pas précisément lui-même. J'aime mieux les Comédiens et V École des Vieillards, auxquels une versification exquise assure la durée dans le répertoire de Dufresny et de Gresset; j'aime mieux les douces langueurs de Néaia et les chœurs splendides de ses brahmes; j'aime mieux la mélancolie voluptueuse des petits morceaux imités du grec, et surtout ces ravissantes pièces, les Limbes, A mon Fils, l'Ame du Purgatoire, les Adieux à la Madelène, qui , par la perfection du rhy thme comme par la grâce des images, peuvent compter entre les plus jolis vers de notre langue. Quant aux Messéniennes, elles furent surtout une noble action; il fallait admirer cette lave, à présent refroidie, quand elle sillonnait les flancs du Vésuve.
Tout le monde a su gré à M. Sainte-Beuve d'honorer dignement le souvenir de son célèbre prédécesseur; tout le monde aussi, dans les deux camps (mais y a-t-il encore deux camps?),
lui a su gré de réserver en même temps, à travers l'urbanité et la politesse, ses doctrines personnelles, sa propre tradition littéraire. Il n'est nulle part honorable de mettre son drapeau dans sa poche. Quand M. Sainte-Beuve, dans un très-piquant paragraphe, fait un grief à M. Delavigne d'avoir transigé en littérature, et qu'il croit au succès franchement possible d'un poète classique qui, sans faiblir, eût maintenu sa ligne au théâtre, il n'abdique pas le moins du monde, il découvre seulement son opinion sur les infructueuses tentatives du drame moderne, et se donne spirituellement le plaisir de battre l'ancienne école avec des verges qui sont à elle. Quelques lignes après, M. Sainte-Beuve a d'ailleurs trouvé occasion de glisser sa théorie connue des deux styles, du style convenu et du style spontané, qui ressemble fort peu au procédé académique. L'auteur de Joseph Déforme n'a donc rien renié, comme le railleur feuilleton d'une amie de M. Victor Hugo nous le faisait craindre l'autre jour. Mme de Girardin oubliait qu'être appelé traître et félon par une femme (même quand elle tâche d'être si peu femme) est toujours très-flatteur pour un homme, et qu'il > avait là de quoi rendre fat plus d'un poète.
Certain vers des Consolations, dans un sonnet adressé à M. Victor Hugo, m'est revenu plus d'une fois au souvenir, quand l'illustre auteur des Feuilles d'Automne en est arrivé à l'appréciation des titres littéraires de M. Sainte-Beuve :
Votre souffle en passant pourrait nous renverser.
Mais le colosse, au contraire, s'est fait bénin; comme Hector, il a doucement bercé Astyanax dans son casque, quoiqu'Astyanax ne soit rien moins qu'un « jeune géant » dans les Odes et Ballades. M. Victor Hugo a loué en termes trop délicats les mérites de M. Sainte-Beuve pour que nous ne détachions pas ici cette page qui exprime à merveille nos propres opinions, et qui est une noble marque d'équité de la part du célèbre poète :
kik ÉTUDES LITTÉRAIRES.
« L'Académie peut le proclamer hautement, et je suis heureux de le dire en son nom, et le sentiment de tous sera ici pleinement d'accord avec elle, en vous appelant dans son sein, elle a fait un utile et excellent choix. Peu d'hommes ont donné plus de gages que vous aux lettres et aux graves labeurs de l'intelligence. Poète, dans ce siècle où la poésie est si haute, si puissante et si féconde, entre la messénienne épique et l'élégie lyrique, entre Casimir Delavigne qui est si noble et Lamartine qui est si grand, vous avez su dans le demi-jour découvrir un sentier qui est le vôtre et créer une élégie qui est vous-même. Vous avez donné à certains épanchements de l'âme un accent nouveau. Votre vers presque toujours douloureux, souvent profond, va chercher tous ceux qui souffrent, quels qu'ils soient, honorés ou déchus, bons ou méchants. Pour arriver jusqu'à eux, votre pensée se voile, car vous ne voulez pas troubler l'ombre où vous allez les trouver. Vous savez, vous poète, que ceux qui souffrent se retirent et se cachent avec je ne sais quel sentiment farouche et inquiet qu? est de la honte dans les âmes tombées et de la pudeur dans les âmes pures. Vous le savez, et, pour être un des leurs, vous vous enveloppez comme eux. De là une poésie pénétrante et timide à la fois, qui touche discrètement les fibres mystérieuses du cœur. Comme biographe, vous avez, dans vos Portraits, mêlé le charme à l'érudition, et laissé entrevoir un moraliste qui égale parfois la délicatesse de Vauvenargues et ne rappelle jamais la cruauté de La Rochefoucauld. Comme romancier, vous avez sondé des côtés inconnus de la vie possible, et, dans vos analyses patientes et neuves, on sent toujours cette force secrète qui se cache dans la grâce de votre talent. Comme philosophe, vous avez confronté tous les systèmes; comme critique, vous avez étudié toutes les littératures
« Par vos recherches sur la langue, par la souplesse et la variété de votre esprit, par la vivacité de vos idées toujours fines, souvent fécondes, par ce mélange d'érudition et d'imagination qui fait qu'en vous le poète ne disparaît jamais tout à fait sous le critique et le critique ne dépouille jamais entièrement le poète, vous rappelez à l'Académie un de ses membres les plus chers et les plus regrettés, ce bon et charmant Nodier, qui était si supérieur et si doux »
Voilà de nobles jugements exprimés dans un noble langage. En tout ceci, on le voit, l'attitude de l'éminent écrivain a été
digne; nous aimons à rendre ce témoignage public à ses sentiments.
La réponse que M. Victor Hugo a faite à M. Sainte-Beuve, et où il a parlé, en termes excellents, de l'auteur du Paria, a plus d'une fois produit l'émotion. M. Hugo a obtenu beaucoup plus de succès que dans son précédent et très-contesté discours sur M. Saint-Marc Girardin. Son morceau d'avant-hier a des portions touchées avec vigueur, des traits de charmante poésie. On a particulièrement remarqué une fraîche et délicieuse esquisse de la vie intérieure de M. Delavigne, et des pages fortement colorées sur Port-Royal, qui, malgré l'abus de la pompe, ont obtenu le rare et précieux suffrage de M. Royer- Collard. Si M. Sainte-Beuve affine trop sa pensée, M. Victor Hugo grossit trop la sienne. Chez lui, les riches métaphores abondent, redoublent, s'entre-croisent, et l'idée souvent est comme oppressée sous ces splendides draperies de synonymes : c'est toujours le même abus éblouissant, le même emploi savant de l'hyperbole et de l'antithèse. Mais des traits de vraie grandeur rachètent heureusement ce luxe exagéré de la forme, cette solennelle étiquette de la phrase; il n'y aurait souvent qu'à émonder le feuillage trop touffu pour que le tronc du chêne se montrât dans sa majesté. Certains détails médiocrement heureux eussent aussi pu disparaître : sans parler du ton de prédication qui me gâte un peu cette éloquence, je n'aime pas, par exemple, cette insistance traînante sur Waterloo dont Béranger a si bien dit :
Son nom jamais n'attristera mes vers.
11 y a des sujets sur lesquels il faut glisser; en voulant flatter le patriotisme, on le blesse. Quant à la nouvelle sortie que M. Victor Hugo fait contre la philosophie, nous ne pouvons y voir qu'un caprice peu digne de sa haute gravité; la philosophie et la poésie sont sœurs, l'une enseigne ce que l'autre chante. Est-ce une revanche que l'auteur des Orientales voudrait prendre sur l'auteur de la République? Platon au moins ne chassait que
les poètes, il absolvait la poésie; nous aimons à croire que M. Hugo fait tout le contraire, et qu'il tolère les philosophes tout en bannissant la philosophie; car comment imaginer qu'un si sérieux esprit en veuille aux choses à cause des hommes ?
En somme, la séance académique de jeudi est l'une des plus brillantes à laquelle nous ayons jamais assisté. Rien n'a manqué à l'éclat de cette fête vraiment littéraire, où M. Villemain N est venu reprendre ses fonctions de secrétaire perpétuel. Aux vifs et universels applaudissements qui l'ont accueilli dès son entrée, l'illustre écrivain a pu juger de ia joie sincère qu'on avait de le voir rendu aux lettres, comme déjà il l'était à l'amitié.
POETiE MINORES.'
La poésie tient évidemment la première place dans les manifestations diverses de la pensée : plus vraie en quelque sorte que l'histoire, car elle puise directement dans le cœur de l'homme les sentiments qu'elle exprime; plus haute encore que la philosophie, car elle rend claires par l'enthousiasme les difficiles déductions de la logique, car elle enferme dans le rhythme et revêt d'une forme à la fois populaire et sublime les vérités immortelles que la spéculation ne sait que démontrer, la poésie hérite de ce qu'il y a de meilleur dans ce que nous sentons, de ce qu'il y a de plus grand dans ce que nous pensons. Elle est comme un effort et un retour du rayon divin tombé en notre âme et qui tend à remonter d'où il est venu, c'est-à-dire à l'éternelle source de toute beauté. Les poètes véritables ne sau-
(1) Dans la bonne latinité, on prend minores sans trop de défaveur par opposition à majores; on peut le prendre aussi dans le sens de pejores . — Voir Revue des Deux Mondes, 1er juillet 1813.
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raient donc obtenir une trop large place dans l'histoire littéraire aussi bien que dans la critique. Il faut que les plus rebelles adversaires de la poésie en conviennent, c'est à l'amour pur, c'est au culte désintéressé des beaux vers que semblent se reconnaître tout d'abord les âmes bien nées. Quelle pente naturelle n'a pas aussitôt un cœur délicat pour ceux qui retrouvent leur langue dans cette langue préférée, pour ceux qui d'eux-mêmes se réfugient en ces sphères sereines , où s'avive le goût de ce qui est bien, de ce qui est vrai, et où se rencontre le charme qui ne se flétrit pas, cet œternum leporem dont parle Lucrèce, c'est" à-dire le don de l'inspiration soumis à la loi sainte du travail , l'essor de la pensée fixé à jamais sous les liens puissants du style?
C'est à l'active intervention de la poésie que notre période littéraire devra ses plus durables monuments, le plus vif éclat de sa gloire. Quelle que soit l'opinion, enthousiaste ou dégoûtée, que l'on professe sur l'ensemble du mouvement intellectuel qui s'est accompli en France depuis vingt-cinq ans; quelque jugement, sévère ou favorable, que doive prononcer définitivement l'avenir sur cette confusion étrange des nobles penchants et des pires instincts, sur ce mélange de promesses brillantes et de tristes avortements, il y a, selon nous, un accent contemporain que recueillera sans nul doute l'attention des siècles futurs; il est un legs saint qui est assuré de ne pas périr dans ce possible naufrage. Cette originale création de notre époque, et qui lui assurera dans l'histoire un caractère vraiment distinctif, c'est évidemment le lyrisme. Ailleurs tout, presque tout était trouvé; là tout était à faire. Qu'on y veuille songer, il n'y a eu, dans aucune littérature, de plus merveilleux prosateurs que les nôtres; il n'y a eu nulle part un plus grand théâtre que le théâtre français. Ce sont là assurément, pour un troisième âge littéraire, de dures conditions, des antécédents difficiles, et, en quelque sorte, un idéal désespérant.
En s'attaquant tout d'abord et sans crainte aux genres les plus divers, en se jetant à la fois dans les routes les plus oppo-
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sées, notre époque a montré de nobles ambitions qu'il faut se garder de méconnaître. Aussi, tout en protestant contre les exagérations vaniteuses et les folles tentatives, on ne saurait trop applaudir à ce que, dès le début, il y a eu de généreux dans ce désir de conquêtes intellectuelles, à ce qu'il y a eu d'excitateur dans cette impatience du nouveau et de l'inconnu. Voilà d'ordinaire comment se préparent les grandes choses. Malheureusement ces louables efforts ont dégénéré peu à peu. La mesure a bientôt disparu, et trop souvent les caprices individuels ont compromis, par une fatale obstination, l'originalité véritable; trop souvent aussi l'industrie s'est mise à la place de l'amour de l'art. Or, pour lutter avec avantage contre un passé si éclatant, ou plutôt pour continuer dignement une généalogie si glorieuse, la génération nouvelle n'aurait pas eu trop de la plénitude même de ses forces. Mais on sait comment elle les gaspiila, en s'abandonnant à tous les hasards des ambitions désordonnées et des fantaisies maladives. De là tant de résultats désastreux, tant de défaites imprévues. Cependant une belle part restera encore à notre époque, sur les points où les riva lités étaient moins redoutables, dans l'ordre où les comparaisons avec le passé n'offraient point le môme danger. Là, sur ce terrain plus vierge, dans ces champs jusqu'ici peu abordés, le succès ne nous paraît pas contestable. Si la lutte en effet se prolonge au théâtre sans qu'on en puisse prévoir l'issue; si , sur toute la ligne littéraire, le combat est au moins douteux partout où la défaite n'est pas consommée, il est évident en revanche que la victoire reste, que le triomphe nous est garanti dans des genres qui certainement ne sont pas secondaires.
Le lyrisme, l'histoire, la critique, voilà, jusqu'à ce jour au moins, les évidentes créations de notre ère littéraire, celles que, selon nous, on serait mal venu à repousser. Dans les sciences historiques, il y avait à faire mieux que les chroniqueurs n'avaient fait, autrement que n'avaient fait les maîtres les plus légitimement accrédités : l'impartialité pouvait se joindre à la profondeur, et l'exactitude pouvait ne pas interdire la clarté.
Après avoir parlé pendant des siècles au nom de je ne sais quelle rhétorique de convention, la critique française, à son tour, avait à se renouveler ou plutôt à se fonder : il lui restait à prendre l'initiative par les théories, à expliquer selon l'esthétique les lois éternelles de l'art, à tirer des déductions fécondes du rapprochement des littératures; il lui restait surtout à expliquer le présent par le passé, l'écrivain par l'homme, l'œuvre par le siècle, c'est-à-dire à joindre l'entreprise de l'historien et du moraliste à celle de Pérudit. Dans les régions incomparablement supérieures qu'elle habite, la poésie lyrique avait plus à faire encore. Nous étions surtout pauvres par le contraste des , richesses voisines. D'une part, le génie méridional étalait avec orgueil les joyaux populaires du Romancero, et on le voyait, ici s'agiter aux énergiques accents des canzones dantesques, là se bercer dans les divines langueurs de Pétrarque. D'un autre côté, la muse du nord venait à nous avec son concert d'hymnes inconnus : tantôt c'étaient les vagues soupirs de cette rêverie allemande qui se complaît à redire les plus fugitives aspirations, les plus secrètes défaillances de l'âme; tantôt c'était le rire amer de l'ironie mêlé à ce que l'enthousiasme a de plus sublime, en un mot ces cris soudains et profonds qui s'échappent des lèvres de Byron, quand, le visage sillonné d'éclairs, il semble sortir des abîmes de l'infini. A côté de trésors si éblouissants et si divers, le lyrisme français, vraiment déshérité, n'avait à produire d'autres témoignages que les strophes mythologiques de J.-B. Rousseau ou les tirades déclamatoires de Le Brun.
A ce triple appel des sciences historiques, de la critique et du lyrisme, il a été répondu comme il convenait au génie de la France. Plus d'un monument, que la gloire dès à présent consacre, est là qui atteste ces conquêtes nouvelles de notre siècle. Pour parler seulement de ce qui nous touche aujourd'hui, il est permis d'affirmer que la poésie aura une grande part, ia meilleure part peut-être, dans ces brillantes évolutions de l'intelligence ontemporaine. Le mouvement lyrique qui a commencé d'une façon si inattendue, dès les premières années de la Restauration >
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s'est continué depuis avec éclat; il a été varié et puissant. Rien n'a échappé à la lyre ni dans la profondeur de nos sentiments ni dans la diversité de nos passions : la lyre a été l'interprète fidèle et goûtée des émotions de la vie intime, comme des agitations de la vie sociale. Qu'il ait abandonné son âme à toute l'indépendance du doute, ou qu'il lui ait imposé la paix sous le joug de la foi; qu'il se soit oublié aux affections du foyer, ou que, descendant dans l'arène, il ait emprunté leurs entraînements aux partis; qu'enfin, devant ce merveilleux spectacle des créatures et des choses, il ait cherché les mystérieux rapports de la vie qui circule dans la nature et du besoin d'aimer qui respire dans l'homme, le poëte, en tout cela, n'a cessé d'être un peintre vrai. Et faisait-il en effet autre chose qu'exprimer, sous une forme meilleure, sous une forme choisie et définitive, ce qui était confus et caché au sein de tous, ce qui mourait sans écho au fond des cœurs? C'est là un beau triomphe pour le lyrisme de notre ère, un triomphe qui lui assure la durée.
En proclamant sa sympathie pour l'ensemble de cette rénovation poétique, pour tant d'oeuvres diversement originales, la critique est bien loin de remplir un devoir qui lui coûte; elle n'a au contraire qu'à rester fidèle à ses instincts. Toutefois cette adhésion, précisément parce qu'elle est sincère, impose une vigilance plus active et nécessite une intervention en quelque sorte continue. Il ne faut pas laisser compromettre la cause qu'on aime. Aussi, en abordant le détail, en s'approchant des talents et en considérant de près les directions qu'ils ont suivies, en voyant d'où plusieurs sont partis et où quelques-uns sont arrivés, il y aurait bien des restrictions à faire, bien des déviations à déplorer. De quels excès de goût, même le moins timoré, n'aurait-il point à se plaindre! Que de réserves ne faudrait-il pas établir, tantôt contre les aberrations de la pensée, tantôt contre le dévergondage de la forme, le plus souvent contre l'alliance presque nécessaire des idées mauvaises et du mauvais style! Mais, entre ces abus regrettables, il y en a un qui me frappe surtout, parce qu'il est devenu presque général, parce
qu'en se prolongeant il ne manquerait pas d'être pris pour un symptôme assuré de décadence. Ce défaut, dont bien peu se défient, c'est la diffusion. Plus que jamais la sobriété manque, cette sobriété savante qui affermit l'inspiration par la réflexion, et qui rend éternel l'élan du penseur par la patience de l'écrivain.
Quand on songe aux œuvres déjà si étendues de quelquesuns de nos poëtes les plus aimés, les plus célèbres, le doute arrive, quoi qu'on fasse, et on se demande si l'avenir, occupé de lui-même, ne sera pas tenté de laisser dans l'ombre, sans les distraire de leur volumineux entourage, tant de pages vraiment belles, vraiment dignes de vivre. Sans doute, aux yeux des contemporains, la valeur du poète n'est pas diminuée par ces jeux puissants d'une pensée qui s'épanouit en une profusion d'images, et qui se répète, comme un écho séduisant, en vingt métaphores successives : il y a même dans ce jet rapide, dans cette continuité brillante de la production, un charme particulier, quelque chose de l'irrésistible empire qu'exerce sur la foule une improvisation chaleureuse. Et cependant, n'est-ce pas beaucoup risquer, quand on est réellement poëte, que de se complaire à ces éclats, à ces triomphes d'un jour, et de transporter ainsi dans l'art les succès passagers de la tribune? La poésie certainement a le même fonds que l'éloquence; mais l'une s'adresse à ceux qui lisent, l'autre à ceux qui écoutent. Le poète remplace le débit par le rhythme, ce qui passe par ce qui dure : c'est, si l'on peut dire, l'éloquence saisie en sa vivacité, fixée dans son action, et rendue ainsi immortelle. Qu'on y prenne garde, la faculté poétique a besoin, avant tout, d'une forte discipline : or, ce qui fait défaut actuellement, ce n'est ni le talent ni même le génie; c'est bien plutôt le sens qui contient, la volonté qui dirige, le travail qui châtie, et, pour tout dire, la patience qui, sans se lasser, va de l'a peu près à la perfection.
S'il restait un doute sur l'opportunité de ces remarques, il n'y aurait, pour être convaincu, qu'à passer des créateurs aux imitateurs. C'est une loi inévitable de l'histoire de l'art, que les
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défauts des maîtres apparaissent avec toute leur saillie, et se révèlent, en s'exagérant, dans les compositions de leur école. Sans doute, à l'heure qu'il est, il n'y a pas, à proprement par- 1er, d'écoles poétiques : les centres qui avaient réussi à se constituer dans les dernières années de la Restauration se sont trouvés brusquement dissous par une révolution politique, et depuis on n'a eu aucune occasion décisive, on n'a fait aucun effort sérieux pour se rallier autour d'un principe commun, pour courir la même fortune sous le même drapeau. Qu'est-il trop souvent advenu, pour les maîtres eux-mêmes, de cet esprit d'isolement? Quelques-uns, atteints par le dégoût, se sont réfugiés dans le silence, ou n'ont plus demandé que rarement à la muse, à la seule muse, les inspirations qui hier leur venaient aussi d'un cercle ami et solidaire; d'autres, enfermés résolument en eux-mêmes, ont fini par professer le culte de leur propre pensée et par s'imaginer que le monde les suivait en ces dangereuses solitudes, où le fétichisme individuel n'est plus, à la longue, qu'une forme de l'impuissance. De là, plus d'un résultat fâcheux : ici, une forme tourmentée, le manque de souffle, l'épuisement, quelquefois même un silence prématuré; là, au contraire, une abondance malheureuse à qui tous les prétextes, toutes les occasions sont bonnes, et qui, satisfaite du bruit, prend la notoriété pour la gloire.
Dans les dernières années, cette complète dispersion des groupes poétiques, cette disposition du public à écouter chacun sans subir la tyrannie de personne, la liberté par conséquent laissée au premier venu de suivre ses propres instincts sans être aussitôt ramené aux cadres de convention par le despotisme d'une école exclusivement régnante, tout cela a fait illusion à bien des talents secondaires jusque-là plus modestes et aussi à presque tous les débutants. On en a vu plus d'un prendre naïvement ses plagiats pour des nouveautés. Les plus décidés ^affichent ces prétentions à l'esprit inventif dans leur préface; d'autres, plus humbles, les glissent seulement à la fin d'un sonnet sur l'art ou d'une ode sur la mission sacrée des poètes :
k%k ÉTUDES LITTÉRAIRES.
bref, on ies retrouve partout, Rien cependant n'est moins justifié que de pareilles ambitions; ce qui manque en effet à toutes les poésies nouvelles, c'est précisément, c'est surtout l'originalité. Non-seulement tous les nouveaux arrivants ont des airs de famille, mais le plus souvent c'est une assemblée de Sosies : il n'y a que l'habit qui diffère. Qu'on se plaigne, après cela, de l'indifférence du public; le public continuera à passer outre, par un sentiment dont il ne se rend point compte peut-être, mais qui est parfaitement fondé. Le premier droit en effet de ceux qui lisent, c'est de fuir l'ennui; leur premier soin, c'est d'éviter le double emploi : or, qui s'arrêterait à contempler ces innombrables copies, quand l'original est là qui en dispense? Beaucoup de talent peut être dépensé dans ces pastiches, dans cette reproduction quelquefois habile de l'œuvre ou du procédé des maîtres : c'est du talent perdu. Aujourd'hui quelque chose d'analogue à ce qui a lieu au dedans de chaque esprit d'élite semble aussi s'accomplir en dehors : cette diffusion, en effet, que nous notions tout à l'heure au sein des principaux génies contemporains, a en quelque sorte passé au sein de la foule. La faculté poétique, à mesure qu'elle se distendait dans les individus, s'est en même temps dispersée en un cercle plus nombreux. Peu à peu les mystères de l'initiation poétique sont devenus des lieux communs, et il y a maintenant pour les débuts en vers incomparablement plus d'auteurs que de lecteurs.
Assurément, dans les volumes de poésies qui depuis treize ans se succèdent sans qu'on le sache avec une si active régularité, il y a eu plus d'une fois, il y a encore çà et là telle page harmonieuse qu'on croirait arrachée aux Méditations, telle strophe éclatante qui serait digne des Orientales, telle rêverie charmante qui ne déparerait pas les Consolations; mais, dans les conditions actuelles, cela suffit- il? Une certaine mélodie de facture et de nombre, une certaine mise en œuvre du sentiment par l'image, sont dorénavant des qualités presque vulgaires. Encore une fois, la facilité de versification est devenue si commune, qu'elle n'est plus assez, à elle seule, pour consti-