POET^E MINORES
tuer le talent. Évidemment il y a, à l'heure qu'il est, une certaine habileté mécanique et de métier qu'on a trouvé moyen d'introduire dans ce qu'il y a au monde de plus individuel, dans la rêverie. C'est ainsi que la verve bouffonne après Rabelais, l'humour après Sterne, la fantaisie après Hoffmann, devinrent aussi des banalités entre les mains des imitateurs. Au xvine siècle, tout bon écolier de rhétorique rimait sa tragédie dans le goût de la Sémiramis et du Manlius : aujourd'hui il n'est pas de lauréat de collège qui ne possède en portefeuille, entre un roman social et une épopée intime, des Brises du Soir ou des Échos du Cœur destinés à un plus grand succès que celui des Feuilles d'Automne; il n'est pas de bachelier d'hier qui, à la lueur du punch et dans la fumée des cigares, n'ait évoqué trois ou quatre héros fringants et fantasques, auprès desquels le Mardoche et le Paez d'Alfred de Musset semblent de vrais bourgeois. Pauvre imitation, et la pire de toutes, que celle qui copie la boutade et singe le caprice !
Mais au moins faudrait-il, avec ces sceptres d'emprunt, ne pas se donner des airs de conquérant, ne pas afficher à tout propos les façons royales. Dans les époques littéraires régulièrement constituées, tout a son ordre et sa mesure : les talents secondaires reconnaissent naturellement leur place. Aujourd'hui ce sentiment, qui fait chacun s'apprécier et se tenir à son rang véritable, devient à chaque instant plus rare. En poésie surtout, on dirait que le premier plan n'est plus réservé exclusivement aux gloires légitimes, aux vrais rois de la lyre : tout nouveau venu se croit le droit de s'y installer. Ces folles ambitions veulent être relevées, et à leur tour les poetœ minores doivent fournir une série d'études qui peut-être ne sera pas sans profit. Après tout, une pareille classification est un hommage indirect rendu aux maîtres, et c'est à leurs propres prétentions, qui seules en ont donné l'idée, que s'en devront prendre les mécontents. Et puis, que voulez-vous? De nos jours, la fortune n'est propice à aucune royauté, quoique les royautés abondent : c'est un malheur des temps, et il faut bien se résigner à ce que la
critique, après tant d'autres, se passe l'innocente fantaisie d'arracher quelques couronnes. Dans une époque d'ailleurs où le lyrisme compte de si éminents interprètes, le second rang ne devrait-il pas paraître désirable encore et satisfaire des vanités même susceptibles? Mais qu'est devenu l'esprit de discipline et qui reconnaît une hiérarchie? Devant tant d'exigences ambitieuses, maintenons ses privilèges au bon sens : majores audire, minori dicere, voilà un devoir et un droit qu'Horace, en un autre sens, proclamait il y a deux mille ans; nous voudrions remplir l'un et profiter de l'autre.
Aujourd'hui, il ne sera question que de vers, de vers tout récents. Et d'abord la première question, la question préalable qu'on a à s'adresser, c'est de savoir si ce mépris du public pour la poésie dont parlent bien haut les préfaces, si cette déchéance définitive de la muse dont il est question à chaque page des volumes nouveaux, sont des faits avérés et incontestables. Pour ma part, je pense précisément le contraire. Sans doute, de ce qu'on ne les remarque pas, bien des poëtes concluent aussitôt au dépérissement du goût poétique : induction forcée et qui trahit les blessures de l'amour-propre. Cette admiration des œuvres consacrées, en même temps que cette indifférence pour tant de nouveautés banales, montrent au contraire dans le public une sympathie persistante pour tout ce qui est invention, un dégoût de plus en plus marqué pour tout ce qui n'est qu'imitation. Des dispositions pareilles sont excellentes, et on ne saurait trop les encourager, car il y faut voir le gage d'un favorable accueil pour tout ce qui aura vraiment la jeunesse et la vie.
On a vu quelle était, suivant nous, la situation de l'esprit lyrique en France. Tandis que la plupart des talents acceptés se laissent envahir, les uns par le dédain, les autres par le découragement, aucun génie nouveau ne se révèle, aucune lyre n'attire l'oreille par des accents qui lui soient propres. Sur tous les points, c'est un concert si monotone, qu'aucune note ne demeure distincte dans le souvenir; sur tous les points aussi,