‹ Études littérairesChapitre 15 sur 19 · P0ET7E MINORES · texte numérisé non relu

P0ET7E MINORES

par une contradiction étrange, ce sont des aspirations incroyables à l'originalité et à la puissance inventive. En somme l'acharnement verbeux des imitateurs est aussi infécond que le silence prolongé des maîtres. Si l'on veut s'enquérir avec quelque certitude de la vérité de ces assertions, il n'y a qu'à aborder le détail, il n'y a qu'à jeter un rapide regard sur les recueils poétiques qui ont paru dans ces derniers mois.

(Ici le critique appuyait ses considérations de bon nombre d'exemples, et il procédait à une anatomie très-vive des productions récentes de plusieurs poètes vivants. Nous supprimons cette partie justificative qui a perdu de son intérêt pour le public et qui garderait trop de piquant pour les intéressés.)

Si je ne m'abuse, les pages qu'on vient de lire ont rendu évidente, par les faits, la conclusion anticipée que nous énoncions dès l'abord. Il y a plus de dix ans déjà que ce mouvement poétique, mal connu des intéressés eux-mêmes qui s'ignorent les uns les autres, se reproduit avec une infatigable et monotone régularité : rien cependant ne décourage les poètes, et leur obstination n'a d'égal que l'indifférence de la foule. Si, en face d'un pareil spectacle, la critique a toujours les mêmes déductions à tirer, les mêmes conseils à émettre, a-t-on le droit de s'en prendre à elle? Ce n'est point elle, c'est l'art qui est tenu à la variété. Devant les mobiles fantaisies de l'imagination, devant les créations du sentiment, la critique représente un élément fixe, immobile; elle applique toujours de la même manière des lois qui toujours sont les mêmes ; en un mot, elle parle au nom du bon sens. Je sais bien qu'à en juger par les œuvres de beaucoup de poètes, le bon sens est chose variable et accessible aux transformations; mais le monde n'est pas tout à fait de cette opinion.

Nous n'hésitons pas à le répéter, le fatal esprit de vertige qui a frappé plusieurs chefs est descendu en même temps jusque dans les régions inférieures de la poésie. Partout aux sages lenteurs d'un travail sobre s'est substituée la stérile abondance d'une improvisation hâtive. En s'habituant à donner la poésie

comme une révélation d'en haut, on s'est répété que les révélations étaient spontanées, subites, et chacun sait si la remarque a été mise à profit. Dieu pourtant ne s'est reposé que le septième jour : dans leurs assimilations ambitieuses, les poètes s'en devraient souvenir. Aujourd'hui, la dissolution absolue des groupes littéraires isole chacun dans son talent ou dans son orgueil : nulle part on n'est maintenu ou corrigé par les avertissements d'alentour. De là ces étranges éruptions de vanités solitaires, de là cette persistante accumulation d'œuvres où l'absence d'originalité ne se trahit que mieux par la prétention. Ce n'est pas que nous voulions faire de l'art une aristocratie exclusive et réserver ses faveurs à quelques privilégiés ; il faudrait être bien ignorant ou bien aveugle pour ne pas reconnaître, au contraire, qu'il y a quelque chose de contagieux dans le génie, qu'on est nombreux dans les grandes époques, et que les talents enfin, au lieu de se faire ombrage, s'illuminent les uns les autres. Or, s'il est incontestable, comme il nous paraît, que le lyrisme de notre âge tiendra une place notable dans l'histoire littéraire, il semblerait qu'à côté de ses représentants les plus glorieux, la poésie contemporaine devrait pouvoir compter aussi bien des adeptes moins illustres, bien des disciples fervents et heureux. Pour cela, il eût fallu chez ceux qui ne marchaient pas les premiers une certaine discipline, un certain sentiment des forces qui leur étaient départies; il eût fallu, de la part des jeunes générations appelées à continuer ce mouvement, une intervention propre, un peu d'inspiration nouvelle. Malheureusement aucune de ces espérances ne s'est jusqu'ici réalisée. Tandis que les maîtres s'égaraient trop souvent dans des voies fâcheuses, les natures secondaires, abandonnées à elles-mêmes, se firent illusion sur leur rôle, et, prétendant à l'esprit inventif, n'arrivèrent qu'à défigurer leurs plagiats en les exagérant; d'un autre côté, Jes écrivains qui offraient à la poésie le tribut de la jeunesse, se voyant saufs, dès le début, de toute solidarité littéraire, s'imaginèrent bientôt apporter des créations quand ils ne donnaient que des copies. Chez ceux qui n'avaient pas le sceptre

Page 1