‹ Études littérairesChapitre 2 sur 19 · II · texte numérisé non relu

II

quasi cursores vitaïlampadatradunt . Une génération commence, une autre génération achève: le temps est nécessaire aux grandes tâches.

Il fallait bien pourtant que le drame sentencieux et la poésie philosophique de l'école voltairienne eussent leur témoin, leur délégué, dans cette révolution dont ils avaient hâté la venue; seulement, au lieu de Voltaire, ce sera Chénier, le disciple à la place du maître. Cela se comprend. Qu'avait été, en effet, l'histoire politique pendant tout le xvme siècle, sinon de l'histoire littéraire? Les vrais champs de bataille, c'étaient les livres, et il faudrait être aveugle pour tenir moins de compte de Y Encyclopédie que de Fontenoy. Mais plus tard, au dénouement, lorsque le branle donné par les lettres a mis la société en marche, quand les idées deviennent des faits, l'action, la politique reprennent naturellement leur place, le premier plan. C'est ainsi que, selon le besoin des temps, le génie a ses métempsycoses; les grands hommes alors, ce ne sont plus les poètes : il fallait des orateurs et des soldats.

En ces âges de rénovation, le talent lui-même semble avoir les instincts du génie, s'il n'en a pas la puissance. Pour être le vrai continuateur de Voltaire après 89, on devait l'être ailleurs encore qu'à la scène; aussi ne faut-il pas s'étonner de trouver à la fois Chénier au Théâtre de la République et à la tribune des Jacobins. Marie-Joseph fut, avant tout, l'homme de son temps; il en eut les goûts, il en accepta les entraînements, l'enthousiasme, les colères. Poëte, vous le voyez aspirer aussitôt à la gloire retentissante de la tragédie politique et philosophique; citoyen, vous le voyez frapper sans pitié par ses votes ces mêmes rois qu'il avait frappés sans pitié dans ses vers. Sans doute les discours de Chénier sont peu de chose, si on pense à Mirabeau, à Vergniaud, à Danton; toutefois il semble que le poëte de la Révolution dut aussi en être un peu l'orateur et l'acteur. Durant tout le xvnr siècle, le théâtre n'avait- il pas été une tribune? la poésie n'avait-elle pas eu un caractère oratoire? n'avait-elle pas visé surtout à l'éloquence active et influente ?

Venu tard, venu le dernier, Marie-Joseph, ainsi qu'il était naturel, se trouva réunir effectivement en lui ces deux rôles de poëte et d'orateur, et il parla dans les assemblées le langage que ses héros parlaient à la scène. Cependant, on le devine, c'est surtout, c'est seulement comme le poëte, en quelque sorte, officiel et déclaré de la République française, qu'il apparaît tout d'abord aux yeux de l'histoire littéraire. Rouget ne laissa échapper que par hasard le cri de la Marseillaise, et Y Ode au Vengeur de Le Brun ne fut qu'un énergique accent de sa v ieillesse. Chénier, au contraire, est jeune quand la Révolution s'ouvre; sa renommée commence, grandit, s'achève (bien injustement) avec elle. La Révolution! n'est-ce pas lui qui l'inaugure au théâtre par Charles IX? n'est-ce pas lui qui l'accompagne aux frontières avec le Chant du Départ ? n'est-ce pas lui enfin qui demain, lorsqu'elle sera vaincue au dedans, lorsqu'elle devra courber son front sous le joug d'un soldat, n'est-ce pas lui qui rendra encore à la liberté le plus grand hommage qu'elle puisse recevoir, la flétrissure de la tyrannie? Tibère, la Promenade, X Épître à Voltaire, sont la protestation suprême des tribuns de la Convention contre l'Empire, des restes de l'esprit inquiet du xviue siècle contre le retour des idées religieuses et contre la réaction monarchique. Encore une fois, Chénier apparaît au seuil de l'ère nouvelle comme le dernier représentant de la poésie du passé, comme l'écrivain le plus en vue de la période républicaine.

Telle est sa place avouée. Déjà dans ce rôle, qu'on est unanime à reconnaître, il y aurait, ce me semble, une page d'histoire et de critique véritablement digne du regard. Si on se demande en effet quelle fut la destinée, quel fut le rôle des lettres dans une révolution amenée surtout par les lettres, le problème ne semblera pas dépourvu de tout intérêt. Eh bien ! on peut dire qu'à elle seule la biographie de Chénier répond à cette question par un exemple notable et presque suffisant. Toutefois je ne dissimulerai pas qu'un autre but, un but auquel j'attache plus de prix, m'a amené avant tout à cette étude d'une

vie mai connue et d'ouvrages qui n'ont pas, dans l'estime de la foule, la place à laquelle ils auraient droit, la place que l'avenir certainement leur accordera. J'ai hâte pourtant de le dire, il ne s'agit pas ici d'une de ces réhabilitations dont le goût a presque toujours à se méfier, quand le bon sens lui-même ne s'y trouve point compromis; le public, averti par l'expérience, ne se laisse plus guère duper à ces jeux du paradoxe. On aura beau faire, sauf quelques rares exemples, c'est de la mort en poésie qu'il reste surtout vrai de dire qu'elle est inflexible et sourde, qu'elle garde éternellement sa proie. Après tout, la nécromancie n'est pas l'affaire des critiques, et chacun maintenant sait à quoi s'en tenir sur les évocations littéraires. Avec tous ces efforts, on n'aboutit guère qu'à des prosopopées; il vaut mieux laisser cela aux discours de rhétorique. Heureusement Chénier n'est pas encore si loin de nous, qu'on puisse le regarder comme définitivement classé et jugé. Son nom, au commencement du siècle, a été mêlé de près à la grande lutte littéraire qui s'engageait alors, et qui depuis a été solennellement débattue. Longtemps cachée par la fumée du combat, la statue de l'auteur de Tibère reparaît, grâce à l'apaisement, grâce à la calme indifférence d'aujourd'hui. C'est ou jamais l'occasion d'en approcher, de la reconnaître, de lui assigner enfin son rang, sans faveur comme sans prévention.

Entre les causes fort diverses qui depuis trente ans ont contribué à rejeter dans l'ombre le nom de Marie-Joseph Chénier, tandis que celui de son frère André était mieux accueilli chaque jour, il faut assurément compter l'éclat même de sa première gloire, tout ce vain bruit qui s'était fait autour des périphrases gonflées, autour des rimes sonores et vides du conventionnel. Ce que je voudrais établir ici, ce qu'en général on s'accorde à méconnaître, c'est qu'il y a eu tour à tour deux hommes dans Chénier, un médiocre versificateur et un bon poëte, celui-là célèbre et beaucoup trop applaudi de son temps, celui-ci infiniment moins connu et fort mal apprécié de nos jours. La renommée très-surfaite du premier a nui à la réputation étouffée et

injustement amoindrie du second. Il est vrai de dire que !e talent ferme, sensé, mordant, sobre de Chénier n'éclata que trèstard, après les plus dures épreuves, dans le malheur, dans la maladie, dans la mort. Pour ma part, je fais bon marché de Charles IX, de cette première manière fausse, ampoulée, factice; j'abandonne sans peine l'écolier qui ne sait prendre à la tragédie de Voltaire que la déclamation, à l'ode de Le Brun que la boursouflure; mais je voudrais mettre à part, à une bonne place, le dernier et digne héritier de cette poésie contenue, nette, raisonnable, quelquefois forte, très-souvent spirituelle, presque toujours charmante, la poésie de Boileau dans ses épîtres, de Voltaire dans ses discours en vers et ses satires. Qu'on ne s'y méprenne point, il y a là un genre très-légitime, un genre excellent* auquel il importe de maintenir son rang. Cette veine vraiment française est, il est bon de s'en souvenir, une des gloires de notre ancienne littérature; de toute façon, elle a droit à nos sympathies. Sans nier le moins du monde ce qu'il y a de bien autrement grandiose dans la poésie qui nous est venue de Chateaubriand, de Goethe et de Byron, tout en contemplant avec plus de respect et d'admiration ces sphères de l'infini où l'aigle depuis a pris son essor, il serait injuste, il serait étroit de repousser cette inspiration prudente ( la prudence a ses avantages) qui ne se risque pas hors des routes sûres, qui côtoie volontairement le bon sens, qui s'astreint à la régularité et à l'exactitude, à qui sans doute les grands horizons sont fermés, mais à qui pourtant ne manquent ni le tour, ni la verve, ni les élégances de la grâce, ni le brillant de l'esprit, ni l'éloquence sévère, ni même la flamme et l'éclat.

Ces qualités, Chénier les conquit une à une; il finit par les avoir toutes aux derniers moments de cette existence troublée et malheureuse que lui firent les événements et ses passions. Mais la chronologie lui fut fatale : poëte de la liberté, il n'eut tout son talent que sous le despotisme; poëte de la tradition classique, il n'entra précisément en possession de sa force que quand les novateurs allaient devenir les maîtres. Tout fut contre

lui : en politique, le républicain se heurta contre Napoléon; en littérature, l'écrivain classique eut à subir la royauté de l'auteur des Martyre. C'est ainsi qu'il mourut, dépouillé de cette gîoire douteuse de ses débuts à laquelle il ne croyait plus lui-même, et impuissant à obtenir cette gloire meilleure, dont son talent transformé était digne, et qu'il est juste maintenant de revendiquer pour lui. Cet esprit plus fort que la souffrance et qui dispute le terrain pied à pied à la maladie, cette intelligence qui se raidit contre la destinée et qui sait grandir sans être alimentée et excitée par le succès, cet effort suprême en vue de l'avenir et sans le souci du présent, ce poëte républicain qui peut désespérer de la liberté, mais qui ne désespère pas de la poésie; assurément, tout cela n'est point sans noblesse. Le gladiateur atteint ne laisse pas échapper son glaive; il frappe et trouve la victoire dans la mort. Shakespeare a mis pour titre à l'une de ses pièces : « Tout est bien qui finit bien; » l'auteur de Tibère tirerait bon profit du proverbe.

Un peu avant le milieu du xviif siècle, un orphelin, vif, instruit, intelligent, qui sortait des études et qui avait le goût des entreprises, quittait les environs de Toulouse, où il était né d'une famille honorable et ancienne, pour courir le monde, pour chercher fortune. Laissant généreusement son patrimoine à sa sœur, il prit juste de quoi faire le voyage de Turquie, et arriva presque sans ressources à Constantinople. Ce jeune Français, que n'effrayait pas l'exil, s'appelait Louis de Chénier. Dieu et son zèle aidant, il se trouva bientôt à la tête d'une maison de commerce assez importante. Le comte Desalleurs était alors ministre de France près la Porte : il connut Louis de Chénier, et l'attacha à l'ambassade. Surpris par la mort loin de son pays, M. Desalleurs délégua à son protégé les fonctions de consul général, qui lui furent bientôt confirmées par la cour de France. On était en 1753 : c'est à peu près vers cette époque que Louis de Chénier se maria avec une Grecque très-séduisante, trèsspirituelle, et dont la beauté fut longtemps célèbre. Devenue M,ne de Chénier, Mlle Santi-L'homaka (c'était la propre sœur de

la grand'mère de M. Thiers) eut en peu de temps une fille et trois fils, dont le plus jeune se nomma André. André n'avait pas deux ans quand, le 11 février 1764, survint un dernier enfant qui reçut le nom de Joseph-Marie Biaise : c'était le nôtre. La naissance de Marie-Joseph coïncida à peu près avec la nomination du comte de Vergennes à l'ambassade de Turquie; l'ambassadeur rendait le consul inutile : toute la famille de Chénier dut quitter Constantinople et revenir en France.

Là, trois années se passèrent dans les douceurs d'une vie commune; mais, en 1767, Louis de Chénier fut adjoint à la mission du comte de Brugnon en Afrique, et peu de temps après on l'envoya avec le titre de chargé d'affaires auprès de l'empereur de Maroc. Marie-Joseph, qui n'avait pas encore quatre ans, fut conduit en Languedoc chez une tante du côté paternel. C'est là qu'il passa, avec son frère André, ces longs jours de bonheur dont la jeunesse a le secret, jours charmants qu'on ne retrouve guère, qu'il ne retrouva point, mais qui plus tard, dans les dures agitations de la vie, lui demeurèrent comme un souvenir de l'Éden. J'aime à me figurer qu'André pensait un peu à ces jeux fraternels, à cette douce intimité des années perdues, quand il célébrait avec tant d'âme

Les vieilles amitiés de l'enfance première.

Enlevé trop tôt à ces loisirs, à cette éducation des champs, Marie-Joseph n'avait pas dix ans quand il fut mis, encore avec André, au collège de Navarre, où étaient déjà ses deux frères aînés. Il y fit des études rapides, médiocres et très-incomplètes (1). Le goût du travail, l'opiniâtre passion des lettres cul-

(1) Un pédant bien spirituel, mais à qui tous les arguments étaient bons (et à plus torte raison les arguments de collège), Geoffroy, n'a pas manqué de rappeler plus lard à Marie-Joseph ce qu'il y avait eu de tronqué dans ses premières éludes : « Pour avoir dédaigné, » écrivait-il en 1805, « d'être « écolier au collège, M. Chénier est resté écolier dans le monde et n'y sera «jamais qu'un écolier. C'est son étoile... » {Cours de littérature dramatique, 1825, in-8, t.. VI, p. 323.)

tivées pour elles-mêmes, ne lui devaient venir que plus tard, et sa première fougue une fois éteinte. Il est vrai qu'au lieu d'être assidu à ses thèmes, Marie-Joseph s'essayait déjà à entrelacer des rimes. Plusieurs fois ses régents le surprirent et le châtièrent. Ils trouvaient ses vers détestables, et ils avaient la cruauté de le lui dire : au lieu de céder, l'amour-propre de l'écolier s'irrita. Ramenée sans doute par le désir de surveiller l'éducation de ses quatre fils, Mme de Chénier s'était fixée à Paris vers 1773; son mari, qu'elle avait laissé en Afrique, faisait ça et là quelques apparitions en France près de sa famille. Ces absences et ces retours se continuèrent ainsi jusqu'en 1784, époque où M. de Chénier, par une intrigue de bureaux, fut mis prématurément à la retraite. La société brillante, les nombreux artistes, les écrivains célèbres que Marie-Joseph rencontrait dans le salon de sa mère, ce contact continuel d'une jeune et ardente ambition avecla renommée, achevèrent de lui donner le goût des vers. M. Villemain l'a dit spirituellement, la tragédie n'était alors qu'une continuation de la rhétorique. Chénier, dans sa hâte, n'eut même pas la patience d'attendre : c'est au théâtre qu'il fit sa rhétorique.

Dès le début, les goûts opposés, les caractères tranchés des deux frères se marquent ainsi par le contraste. André, à seize ans, sait le grec : il traduit Sapho, il recueille sur les lèvres de sa mère ce doux parler qui lui explique mieux encore les enchantements de la poésie d'Homère et de Moschus. C'est une abeille de l'Hybla; il amasse patiemment son butin pour l'avenir. L'ombre lui convient (1), et il n'aspire point tout d'abord au tumulte de l'arène, il n'a pas le goût du cirque; une commotion sociale sera nécessaire pour qu'il se hasarde à la publicité.

(1) On voit, dans une lettre récemment publiée, quel était le rêve, quel était l'idéal d'André : « Vivre toujours loin de toute affaire avec mes amis,

« dans la retraite et dans la plus entière liberté » C'est bien l'irritable

paresse, la nonchalance farouche du vrai poëte.

Ne connaissant personne, inconnu, seul, tranquille, Ma voix humble à l'écart essayait des concerts.

Le contraire arrive chez Marie-Joseph : ces retours laborieux à l'antiquité, ces tentatives mystérieuses, ces essais lents et avares ne vont pas à sa nature empressée; toute son érudition, c'est Voltaire et un peu Racine. La scène le tente tout de suite : on y escompte la gloire en une soirée. Voilà avec quelles dispositions d'esprit et de cœur les deux frères quittèrent presque en même temps le collège pour entrer dans le monde; l'un mélancolique, réfléchi, passionné, ami des solitudes et du travail, ne vivant que pour deux choses, l'art et l'amour, c'était André; l'autre, plus bruyant, plus extérieur, à la fois vaniteux et généreux, irascible et obligeant, désireux de retentissement et de succès, c'était Marie- Joseph. Mais pourquoi les séparer déjà, pourquoi prêter d'avance une arme à l'implacable calomnie? Je voudrais plutôt les laisser longtemps auprès de cette mère pleine de tendresse et de grâce, qui aimait les lettres et à qui les lettres devaient être plus chères encore, puisqu'elle en espérait la gloire de ses fils. C'est Marie-Joseph qui a dit dans une épître à son père :

De ma mère et de toi nous aurons en partage Un souvenir sans tache et des trésors d'honneur ; Nous aurons les vertus, ces richesses du cœur.

Je ne sais, mais au début de cette biographie, qui doit avoir ses heures sombres, la pensée s'arrête toujours et revient avec complaisance sur Mme de Chénier. Quoi de plus naturel? Ne sait-on pas ce que son cœur aura un jour à souffrir? Ne voiton pas d'avance dans cette mère pleurant pendant quatorze ans avec celui de ses fils qui aura le malheur de survivre, ne voit-on pas une vivante réfutation de tant d'odieux mensonges, une protestation dont l'éloquence suffirait seule à convaincre? Cette belle Grecque, on aime à l'apprendre, cette mère aimable de deux poètes aimés, écrivait notre langue, cette langue qui m est

étrangère, comme elle dit, avec une grâce expressive et nonchalante qu'elle avait gardée de sa patrie, et quelle sembla léguer à André. On a d'elle, perdues dans un recueil trop oublié, deux lettres charmantes, deux dissertations délicates et fines (1) où l'érudition se déguise sous l'élégance. Dans l'une, Mme de Chénier expose les poétiques symboles que les mœurs grecques mêlent aux pompes funéraires; dans l'autre, elle parle avec amour des danses de son pays, et revendique contre la pruderie française les charmes d'un art que l'antiquité aimait comme elle. Qu'on me permette de détacher de ces lettres quelques lignes qui en feront juger le tour heureux et facile :

«A Paris, on ne danse plus à trente ans. S'il est un âge pour renoncer aux agréments de la société, je voudrais savoir qui a eu le droit d'en fixer le terme; car enfin les grâces, la santé, une constitution heureuse, sont des dons de la nature contre lesquels personne, ce me semble, n'a le droit de réclamer. Est-ce une convention? Qui l'a établie? Serait-ce la jeunesse? elle y perd assurément la première, puisque chaque instant la rapproche du terme si court qu'elle avait mis à ses amusements; car on a peu de temps à être jeune et longtemps à ne l'être pas. Sont-ce les personnes de l'âge mûr qui ont établi cette convention? elles y perdent encore davantage. S'il y en a dans le nombre qui n'aient aucun goût pour la danse, ne craignentelles pas qu'on leur fasse l'application du renard de La Fontaine qui propose à ses confrères de se couper la queue, parce que lui-même n'en avait pas ? Au reste, je ne prétends point, à beaucoup près, que tout le monde doive danser; mais je voudrais que chacun fut libre de danser sans être obligé de produire son extrait baptistaire (2). »

(1) Voyez au premier volume de l'agréable Voyage littéraire de la Grèce, par Guys, les lettres xm et xvm.

[1) C'est précisément Marie-Joseph qui a dit quelque part :

Jusque dans les ballets il faut de la raison.

André n'aurait pas écrit ce vers-là, et je doute que, de son côté, Mme de Cliénier l'eût goûté. Les moindres traits marquent la différence native du talent des deux l'rères.

On devine, rien qu'à ce court passage, en quelle atmosphère de grâce et de politesse furent élevés les deux Chénier. La danse, dans ce climat favorisé d'Athènes, avait toujours été la compagne de la poésie. Aussi, quand Mme de Chénier peint, avec son pittoresque langage, tantôt la mollesse des danses voluptueuses, tantôt l'énergique et sauvage caractère des danses patriotiques, je me figure volontiers que ces rondes enlacent devant moi leurs anneaux, et que des chants connus s'y mêlent et s'y répondent. Ici, c'est un soldat qui lève fièrement la tête et entonne avec force quelque hymne républicain de Marie-Joseph; là, c'est une fille de l'Attique, penchée amoureusement, qui murmure une idylle d'André. Oui, un rayon du ciel de la Grèce devait tomber sur le front de ces frères privilégiés. A celui-ci l'héritage de Théocrite, son art consommé, la douceur savante de son style; à celui-là un écho de Tyrtée, quelques vigoureux accents du scolie vengeur d'Harmodius.

Mais c'est André surtout qui devait être un fils de la Grèce; sa mère, sans doute, lui en parlait souvent comme d'une patrie, et peut-être les pages qu'elle avait écrites éveillèrent-elles dans la vive imagination de l'enfant ce culte des lettres athéniennes auxquelles ses vers furent un perpétuel hommage. Il voua son intelligence à la Grèce; il garda son cœur à la France. Marie- Joseph ne ressentit pas au même degré l'influence de ces mœurs élégantes, de cet intérieur orné et un peu oriental, qui semblent avoir agi si vivement sur son frère. L'aîné élevait dans son âme un autel à l'art, le plus jeune relevait à la gloire : heureusement Marie-Joseph, après l'épreuve, finira par où André avait commencé. Cependant il fallait prendre un état, se décider pour une carrière : les deux frères choisirent celle qui laissait ie plus de loisir, et qui, dans cette seconde moitié du xvme siècle, semblait le plus compatible avec les lettres. Tandis qu'André rejoignait son régiment d'infanterie à Strasbourg, Marie-Joseph allait habiter Niort comme cadet-gentilhomme dans les dragons de Montmorency. La vie de caserne ne devait guère enchanter un Parisien de dix-sept ans, passionné pour la poésie, et qui,

au lieu des amis célèbres de sa mère, au lieu de ses protecteurs familiers, les David, les Le Brun, les Lavoisier, ne rencontrait plus que des beaux esprits de province et des désœuvrés de garnison. Il se résigna pourtant et chercha une distraction dans le travail. Ses études avaient été mauvaises; il les refit tant bien que mal par des lectures. On voit comment ce caractère emporté était rebelle à la discipline : il étudiait parce qu'il n'avait plus de maîtres. Mais, au bout de deux ans, sa patience fut à bout : il quitta le service et revint près de sa mère avec plusieurs canevas de pièces et quelques tragédies ébauchées. Son plus ardent désir était de débuter sur la scène.

Marie-Joseph retrouva André à Paris : André n'avait pu subir son exil de régiment pendant plus de six mois; dès-lors les deux frères, chacun dans sa voie, reprirent leur vie littéraire. Ils s'encourageaient l'un l'autre; ils se confiaient leurs plans, leurs vœux, leurs essais. Quelques amis communs, les de Pange, le marquis de Brazais, les deux Trudaine surtout, étaient initiés à ces mutuelles confidences. André, moins expansif, ne communiquait qu'avec réserve les vers non sans peine obtenus de sa voix; en revanche, il applaudissait à ceux des autres, il aimait voir venir à lui

Et mon frère et Le Brun, les Muses elles-mêmes.

D'ailleurs, son goût de la campagne et des voyages, sa fureur d'errer, sa santé mauvaise, plus tard ses fonctions à l'ambassade de Londres, l'éloignaient souvent de Paris; il y revenait pourtant par intervalles, menant cette vie nonchalante et facile des Élégies, allant de Fanny à Glycère, mais corrigeant quelquefois le plaisir par la passion. Il était sincère quand il disait :

Moi j'ai besoin d'aimer, qu'ai-je besoin de gloire?

Plus d'une élégie, à cette date, n'est qu'un cri de son âme. Sa muse d'alors (il l'aima éperdumentj était une éclatante et spirituelle personne dont la fille, également belle, épousa depuis

Regnauîd deSaint-Jean-d'Angely.MmedeBonneuilest la poésie riante des heures dissipées et du loisir, comme MUe de Coigny sera la poésie mélancolique des heures suprêmes : c'est la différence de Camille à la Jeune Captive. Marie-Joseph ne se laissait pas ainsi prendre aux énervantes tendresses de l'amour : il parlait du sentiment sur le ton d'un patriote dénonçant les suppôts du despotisme :

L'amour est un tyran; j'ai dû briser ses chaînes.

Enclin au plaisir, Chénier ne sentait même pas le besoin de le chanter; on ne retrouve dans ses vers ni l'Éléonore de Parny ni même les Églés de Le Brun. La passion patriotique se déclare tout de suite en lui et se confond avec la passion littéraire. Aujourd'hui il veut le théâtre parce que c'est une tribune; demain il voudra la tribune parce que ce sera un théâtre. Mais, s'il a le goût du faste et du bruit, il a aussi celui du bien et du beau; si le souvenir du couronnement d'Irène l'exalte et lui fait croire qu'il peut aspirer à la succession de Voltaire, son cœur n'en est pas moins ouvert à toutes les généreuses passions de ja Constituante. Aussi 89 le trouva-t-il armé pour la lutte et animé de tous les nobles enthousiasmes d'alors.

Le versatile Palissot, qui à cette époque s'était rattaché, au moins par les personnes, au parti philosophique, fut le premier prôneuret le patron de Marie-Joseph. Le vieux Le Brun, l'ami de Mme de Chénier et d'André, se trouva aussi, tout naturellement, être un de ses protecteurs; il aurait été bien ingrat, au reste, de ne pas produire dans les lettres un jeune poète qui s'écriait en une épître louangeuse :

A peine mes regards mesurent ta hauteur (i).

(1) Marie-Joseph disait également à Palissot :

Toi que pour successeur Molière eût avoué. Cette flagornerie tourna la tête du vaniteux auteur de la comédie des Philosophes; dès lors Palissot joua auprès de Chénier un vrai rôle de comparse et de compère.

Ghénier, à l'aide de ces liaisons, s'insinua bientôt auprès de l'acteur Vanhove, et fit lire par lui, à la Comédie-Française, deux petits actes en vers appelés Edgard ou le Page supposé, qui furent reçus unanimement pour être joués a la cour. Cela se passait dans l'été de 1783. Les acteurs sans doute avaient fait acte de complaisance : aussi la pièce dormit-elle dans les cartons. Chénier était aussi actif qu'impatient : il fit des visites, il réclama, il écrivit. Voici un échantillon inédit et assez piquant de cette correspondance de solliciteur : c'est un billet adressé aux comédiens (1) :

24 janvier 1785.

« Il y a dix-huit mois environ qu'on a eu la bonté, messieurs, de vous lire pour moiuue petite comédie qui a été, je crois, reçue unanimement. Depuis ce temps, je vous ai lu moi-même deux tragédies que vous avez bien voulu recevoir. Trois pièces du même auteur, quand il n'a que vingt ans, ne prouvent-elles pas sinon un grand talent, du moins une ardeur dont il n'y a pas encore d'exemple dans les fastes d'aucune littérature? Si cette considération, messieurs, vous semble mériter quelques égards, j'oserai, pour la seconde fois, vous rappeler mon pauvre P<ige, placé depuis deux ans de suite sur le répertoire de la cour. Mes rôles sont distribués depuis longtemps. Le secrétaire de la Comédie doit avoir une copie approuvée du censeur et de la police. La pièce enfin n'a que quatre rôlôs, destinés à quatre acteurs chéris du public, et qui n'auraient pas à s'en occuper longtemps pour la mettre au théâtre. Je les supplie donc de vouloir bien songer un peu à moi et à cette bagatelle, qui doit m'être chère, puisque c'est mon premier pas dans la carrière et mon premier hommage au Théâtre- Français.

« J'ai l'honneur, etc.

« Le chevalier de Chénier. »

Voilà une vanité tout au moins naïve. L'auteur n'a que vingt ans, il n'a pas besoin de le dire, on le voit de reste : un orgueil expérimenté eût caché son jeu. Les acteurs, toutefois, ne se

(1) Archives delà Comédie-Française.

rendirent pas à ces belles raisons, ils temporisèrent encore; mais Chénier tourmenta si bien ceux qui se plaisaient ainsi à exercer la patience des auteurs, qu'on finit par céder à ses instances et par ne pas même attendre que la cour retournât à Fontainebleau, où la pièce devait être jouée. On la donna donc à Paris le 14 novembre 1785 : elle fut sifflée dès la première scène el tomba au milieu des murmures et des éclats de rire. M1,e Contât elle-même, avec ses grâces, ne put garantir de l'impitoyable hilarité du public cette maussade anecdote où il s'agissait d'un roi anglais du xe siècle, déguisé en page, et qui devenait amoureux de la fille d'un gentilhomme. Les Fourches Caudines du feuilleton hebdomadaire n'étaient pas encore inventées : la critique pourtant avait son tour. L'abbé Aubert, l'aristarque des Petites Affiches, jugea l'œuvre « faible et singulière. » Quant à Grimm, il n'y met pas tant de façon : c'est le gros mot qu'il lâche, et il parle tout crûment de niaiseries; par contre, Palissot s'était écrié en plein foyer qu'on venait de « briser un petit diamant. » Ce suffrage consola sans doute le poëte, dont l'amour-propre au reste était assez robuste pour se consoler tout seul. Il faut bien le dire en effet, son ton tranchant, ses étalages, ses airs hautains, avaient, dès ces premiers débuts, donnée Chénier une réputation très-notoire d'arrogance et de morgue que Mme de Genlis n'est point, par malheur, la seule à constater (1). A cette date même, j'en trouve plusieurs témoignages curieux. Ainsi, le lendemain du Page supposé, La Harpe, avec son ton dépité et rogue, écrit au grand-duc de Russie : « C'est l'ouvrage d'un jeune homme nommé Chénier, qui fait profession d'un grand mépris pour Racine, et qui a bien ses raisons pour cela. » Le Mercure dit la même chose; seulement il met plus d'aménité dans son conseil et engage doucement l'auteur à «maîtriser son penchant vers la satire. » C'était au moins une insinuation polie; le continuateur des Mémoires de Bachaumont ne se crut pas obligé à ces ménagements, à ces précautions oratoires :

(1) Voir Mémoires, 1825, in-8, t. III, p. 308 et suiv.

« Ce qui fait désespérer du débutant, écrit-il assez brutalement, c'est qu'il est très-présomptueux et parle avec dédain non-seuement des contemporains, mais même des meilleurs auteurs classiques. » Voilà une unanimité^désespérante. Évidemment le caractère de Chénier ressemblait alors à son style; il était gonflé. Cette première piqûre ne lui fit pas de mal, mais elle ne suffit pas à le corriger.

Le bruit des sifflets tintait encore aux oreilles de Marie-Joseph que déjà il pensait à reparaître au théâtre. Son portefeuille était garni; il en pouvait tirer au besoin une tragédie d'OEdipe mourant, une tragédie de Brutus, une tragédie dy Azémire. Azémire l'emporta dans son cœur; on a toujours un faible pour les derniers nés. C'était l'histoire d'une reine musulmane et d'un croisé, son prisonnier, qui devenaient amoureux l'un de l'autre; mais l'honneur au dénouement l'emportait sur la passion dans le cœur du chrétien : il partait, et sa royale maîtresse finissait par se tuer. Chénier avait fait ici comme tous les enfants qui écrivent : il avait pris sa mémoire pour son imagination. En réalité, Azémire n'était qu'une copie affaiblie de Médée, d'Ariane, d'Armide, de toutes les amantes délaissées, et, comme l'a remarqué depuis M. de Féletz (1), la seule scène un.peu pathétique quisyrencontrâtn'étaitqu'unecopieimpudentede/î/^Vo^', transportée dans un méchant roman dérobé à Métastase. Le poète désirait faire jouer cette pitoyable tragédie à Fontainebleau . Mme de Genlis, qui a ses raisons pour se vanter d'avoir servi Chénier, prétend que ce fut elle qui recommanda la pièce au duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre, lequel trouva l'ouvrage très-médiocre, mais finit cependant par céder à ses sollicitations réitérées. Quoi qu'il en soit, nous savons par Grimai que le poëte avait réussi à intéresser directement la duchesse d Orléans à son œuvre. Sur l'insistance de cette princesse, Azémire fut donnée devant la cour le 4 novembre 1786. ce Comme il faut encourager les jeunes gens, dit l'auteur lui-même dans

(!) Mélanges, 1828, in-8, t. II, p. 123.

sa préface, la pièce fut sifflée d'un bout à l'autre. » Jamais pareille aventure n'était arrivée à Fontainebleau: ordinairement, devant le roi, le silence, et tout au plus quelques rires étaient les seuls signes d'improbation. Cette fois la cour, par une sorte d'instinct, dérogea jusqu'à emprunter les mœurs des parterres républicains pour humilier celui qui bientôt devait être le poëte de la république. Marie-Joseph, profondément ulcéré, en garda rancune à la cour. On verra comment, quatre ans plus tard, il prit durement sa revanche par Charles IX. A partir de cette date, je ne trouve plus dans ses signatures le titre de « chevalier, » et tout signe nobiliaire, le chêne et la tour surmontée d'une étoile qui précédemment figuraient dans ses armes, disparaissent du cachet de ses lettres (1). Chénier, désormais, ne cherchera plus à se faire applaudir par les grands seigneurs : il mettra une cocarde à sa Melpomène, et dès lors c'est aux dépens des grands seigneurs qu'on l'applaudira.

La pièce était mauvaise; toutefois Grimm lui -môme avoue que la cour avait montré un dédain trop décourageant. Piqué au jeu, Chénier usa de ruse et eut le crédit d'obtenir que, pour écarter toute cabale, les comédiens emploieraient le même subterfuge dont Voltaire s'était servi pour la première représentation de l'Enfant Prodigue. On mit donc Zaïre sur l'affiche, et le public vint ; mais , au moment où la toile allait se lever, le semainier annonça que l'indisposition subite d'un acteur arrêtait le spectacle, et que, si le parterre s'y prêtait, on donnerait une pièce nouvelle. Cela se passait le surlendemain de l'aventure de Fontainebleau , qui n'avait pas eu encore le temps de transpirer. La proposition fut reçue avec transport, et on joua aussitôt Azémire. Malheureusement la bienveillance du public

(1) Dans un pamphlet du temps du Directoire, il est dit que Chénier « a fait graver sur son caenet son buste parfaitement ressemblant et un aigle qui l'enlève en l'air. » (Sewrin, Épître sur l'Orgueil.) Le poëte reparaissait sous le tribun comme autrefois l'aristocrate : il y a des vanités qui se ressemblent.

il 2

se trouva vite paralysée par l'ennui, et les amis de l'auteur, qui occupaient le parquet, se virent impuissants à soutenir la pièce. La chute fut aussi complète et plus humiliante qu'à Fontainebleau : aussi les malins ne manquèrent-ils pas de remarquer que le poëte s'était même ôté la ressource de s'en prendre à l'intrigue. Le lendemain, les juges littéraires se montrèrent cruels. La Harpe, fidèle à son rôle de grand prévôt littéraire, parla de sottise (1), et Sautreau (X absurdité. Chénier, il est vrai, obtint un suffrage inattendu qui le rendit fier et qu'il ne manqua pas d'enregistrer dans sa préface. Geoffroy, qui venait d'hériter de la férule de Fréron, et qui inaugurait alors à X Année littéraire ce règne du bon plaisir dans la critique qu'il devait continuer plus tard aux Débats, Geoffroy déclara que la pièce « étincelait de beautés tragiques (2) ; » en réalité, elle était détestable. Notons pourtant, notons bien le mot de Geoffroy. Quand le talent tardif de Chénier éclatera enfin dans sa mâle vigueur, il ne rencontrera chez cet homme que l'injure et le sarcasme ; alors nous nous souviendrons du contraste. Certains rapprochements valent mieux que des réfutations.

On a vu quelle dure leçon avait été donnée, à deux reprises, à l'ambition précoce de Chénier. Plus tard, quand la gloire lui fut venue, le poëte parlait quelquefois d' Azèmire avec cette gaieté satirique qui lui devint habituelle dans ses dernières années; mais il se taisait sans doute sur le Page supposé, car le scrupuleux Daunou (3) lui-même n'a pas consigné ce premier et malheureux essai de son ami. A la longue, les échecs font aussi une réputation; Marie-Joseph jugea donc prudent de se réfugier momentanément dans l'étude, dans le silence. Ce n'est

(1) Correspondance littéraire, lettres 259 et 262.

(2) Année littéraire, 1789, t. VIII, p. 45. — La Harpe, que tout éloge donné par un autre contrariait, dit, à propos du#iot aimable de Geoffroy sur Chénier : « ... Mais c'est un nouveau signe de réprobation de n'être loué que dans un pareil journal. »

(3) Noiice sur Chénier en léle du premier vol. des OEuvres posthumes, 1824, in-8.

que trois ans plus tard qu'on retrouve son nom au théâtre. Son père, d'ailleurs, homme sage et avisé, dont on a quelques livres estimables (1), réussit à modérer, par ses conseils, cette ardeur anticipée et impatiente : Ne quid cilo. Toutefois Marie- Joseph ne renonça pas aux palmes que lui montrait l'avenir; de loin, malgré ses chutes récentes , il entrevoyait la célébrité, il disait à son père lui-même :

Ton nom chez les Français ne sera pas sans gloire ; Leur estime t'est due, et tes fils à leur tour Sauront, n'en doute pas, la conquérir un jour.

Cette confiance était légitime, et la prophétie s'est réalisée.

Marie-Joseph aimait passionnément les arts; un tableau de son cher David, une symphonie de son ami Le Sueur, l'animaient au travail, lui inspiraient une généreuse rivalité. Pendant les trois années de retraite qu'il passa dans l'intimité de ces artistes, il s'occupa plus que jamais de littérature et devint attentif à la grande lutte politique qui s'annonçait, mais il ne chercha plus la publicité. 11 vivait alors à Passy ; il y était heu-

(1) A l'époque précisément où nous sommes arrivés, c'est-à-dire en 1787, M. de Chénièr publiait en trois tomes des Recherches historiques sur les Maures. « Ce n'est point, dit-il, pour aspirer au nom d'auteur... Occupé depuis que je me connais d'affaires étrangères aux belles-lettres, je n'ai point couru cette carrière. » M. de Chénier fait évidemment le modeste : son ouvrage est d'un style ferme et simple, qui trahit l'habitude d'écrire. On y trouve d'ailleurs beaucoup de remarques curieuses, puisées dans une observation intelligente des lieux mêmes et des choses que l'auteur avait vues. Le volume qu'il donna deux ans plus tard, sous le litre de Révolutions de l'Empire Ottoman, se recommande par les mêmes qualités d'exactitude et de sens. Quand il dit de la Turquie : « Semblable à un lion fatigué par le combat, c'est presque dans le >ommeil qu'on lui voit acquérir de nouvelles forces, » il me semble entendre un écho de la poésie de ses fils. Il y a des familles privilégiées M. de Chénier, qui était né à Monifort (département de l'Aude) en 1722, mourut à Paris en 1795. Le poëte Vigée prononça son éloge funèbre, et put, avec justice, parler de sa vertu sans faste et de sa raison sans austérité. (Voir le Procès-verbal des honneurs rendus à Louis de Chénier, Paris, an m, in-8 de 16 pages.)

reux, et c'est de ces années de retraite qui! a pu dire plus tard dans la belle élégie de la Promenade :

Jours heureux, temps lointain, mais jamais oublié, Où tout ce dont le charme intéresse à la vie Égayait mes destins ignorés de l'envie.

C'est à peine si, durant cet intervalle de bonheur, on voit Marie-Joseph publier, fort obscurément, un petit poëme sur l'Assemblée des notables, que La Harpe, avec raison, jugea notablement mauvais (1). La colère toutefois le fit sortir un instant du silence qu'il s'était imposé : on sait si Chénier avait l'épi— derme sensible. En 1788, Rivarol et Champcenetz donnèrent leur Petit Almanach de nos grands hommes : c'était une corbeille de boules fulminantes jetées dans la rue pour taquiner les passants. Celle sur laquelle marcha Chénier ne dut pas faire grand bruit, et c'est à peine si un pied plus habitué aux hasards de la route s'en serait aperçu. On le rangeait avec deux ou trois rimeurs inconnus dans la bande des fugitifs; on le donnait comme l'éditeur des Étrennes à Polymnie (2). La plaisanterie était innocente; mais Chénier, qui ne quittait pas le cothurne, se fâcha tout de bon. Un poëte tragique classé parmi les fugitifs! l'auteur d'Azémire se crut atteint dans sa dignité. André était alors à Londres ; Marie-Joseph lui écrivit à ce sujet : « Il est bon de se venger; » la menace était solennelle. Le Journal de Paris reçut aussi les confidences de Chénier en cette occasion : « Quand on n'est pas très-patient, écrit-il, il faut au moins se montrer reconnaissant et rendre ce qu'on a reçu au plus vite, et, s'il est possible, avec usure. » Marie-Joseph tint parole : le coup d'épingle rendu valut l'égratignure donnée. Rien de plus insignifiant que le Public et V Anonyme , pâle imitation du Pauvre Diable de Voltaire, dont le rhythme même n'était pas original. Rivarol, qui, au dire de Chénier, Sans s'appauvrir donnait des ridicules,

(1) Correspondance littéraire, lettre 245.

[ï Voir OEuvres de Rivarol, 1808, in-8, I. V, p. 55.

ne daigna même pas répondre : Chénier alors ne comptait que par ses prétentions. Après la publication du Public et l'Anonyme, La Harpe eut le droit de dire : « Il ne fait pas mieux une satire qu'une tragédie (1). » Ce n'était que la vérité.

Voilà comment débutait dans la poésie satirique celui qui devait écrire la belle Épître à Voltaire, voilà comment débutait au théâtre celui qui devait, avant de mourir, dérober quelques traits au sombre pinceau de Tacite. Ces commencements obscurs m'ont semblé dignes d'être particulièrement éclaircis. Si en toute chose l'étude des origines est bonne, ici elle a l'avantage de mettre exactement dans son jour, d'expliquer au vrai la valeur native et le développement d'un talent presque nul d'abord, très-longtemps médiocre, mais que les souffrances à la fin dégagèrent, que les malheurs affermirent, que la persévérance mûrit. Pour mon compte, j'aime ces esprits qui grandissent par l'effort, qui s'améliorent dans la lutte : devenir ainsi meilleur, c'est donner un noble spectacle, un spectacle qui ne peut manquer d'honorer l'homme, puisqu'il est à l'honneur de sa volonté. Même dans une biographie de poëte, l'espérance est un meilleur guide que le désenchantement. Par malheur, la vie de beaucoup d'écrivains modernes ressemble plutôt à l'histoire du Paradis perdu qu'à celle de la Terre promise.

Marie-Joseph devait être le poëte de la période républicaine; ce que la prise de la Bastille avait été dans l'ordre politique, la représentation de Charles IX le fut dans l'ordre littéraire. La veille, Chénier était inconnu; le lendemain, son nom était sur toutes les lèvres. Cette tragédie fut un véritable événement, et le critique voyait juste qui, dans le feu même du succès de la pièce, écrivait (2) : « Quoi que fasse M. de Chénier, on dira toujours de lui : C'est l'auteur de Charles IX. » Ginguené, en ceci, était prophète. Ce triomphe subit, ces acclamations populaires, cette famosité inouïe dont la plus grande part devait se

(1) Correspondance littéraire, lettre 266.

(2) Moniteur du 21 avril 1790.

rapporter aux événements, eurent en effet leur expiation : bientôt, avec un talent plus franc, plus tard, avec des éclats de génie, Marie- Joseph trouvera l'attention plus rebelle, et après lui le silence peu à peu se fera autour de son nom. On ne saurait se le dissimuler, aux yeux du plus grand nombre, Chénier est resté l'auteur de Charles IX. En se retirant des bords qu'elle avait battus avec fracas, la vague a emporté après elle plus d'un monument fait pour orner ces rives aujourd'hui délaissées. Ayons confiance pourtant, le flot ne peut manquer de reprendre à l'abîme ce qu'il lui avait donné et de le restituer à la plage. La justice ne fait jamais défaut au temps.

Charles /Xmarque une date : c'est le dernier mot de l'école voltairienne au théâtre. Je m'explique. La littérature, pendant tout le xvme siècle, avait été un combat, une sorte de mêlée intellectuelle et politique, dans lesquels chacun s'était servi des armes les plus actives. Comme on n'avait pas la libre tribune des gouvernements à constitution, on s'avisa de la remplacer par ce qui émeut et séduit le plus la foule, c'est-à-dire par l'éloquence et par l'esprit. La première fut réservée pour le théâtre, on garda le second pour les pamphlets. Avec son facile génie, Voltaire se saisit à la fois de ces deux sceptres. On sait la prose vive, claire, assurée, merveilleuse de ses pamphlets. Au théâtre (je mets à part quelques chefs-d'œuvre), ce n'est plus le même homme : il est brillant, il n'est plus simple; quelquefois même sa haine de prosateur contre l'emphase tourne à l'indulgence, et le voilà qui chausse le cothurne, qui déclame, qui se laisse aller à la pompe artificielle de la versification sentencieuse. On le sent, c'est l'éloquence qui le tente : souvent il l'attrape ; mais on s'aperçoit trop vite que c'est une éloquence de tribune, propre surtout à charmer les contemporains. Quand ce grand homme mourut, sa double dictature de pamphlétaire spirituel et de poëte philosophe ne pouvait passer à un seul homme : une môme main n'eût plus suffi à porter ce rude fardeau. L'empire d'Alexandre se partagea : Beaumarchais, qui.se glorifiait d'être le typographe de Voltaire, et Chénier, dont le chef-d'œuvre de-

vait être aussi une Epître à Voltaire, se divisèrent l'héritage. L'un eut l'esprit qu'il porta bruyamment à la scène, l'autre prit ^'éloquence théâtrale, à laquelle il ajouta sa propre bouffissure; le premier écrivit Figaro, le second fit Charles IX. A vrai dire, c'est Beaumarchais qui eut le bon lot (1), car l'esprit est de tous les temps, et Mirabeau, d'ailleurs, était un rival terrible pour Chénier.

La tragédie avait tenu une si grande place dans le rapide mouvement des lettres au xvme siècle, elle était si bien passée dans les mœurs que, sur les dernières années, le moindre débutant s'y sentait attiré. L'ascendant de Voltaire, l'éclat de cette grande gloire dramatique, l'habitude de l'imitation, tournaient toutes les jeunes têtes. Dès sa première jeunesse, Chénier vit dans la tragédie sa véritable vocation ; chez lui, c'était à la fois un penchant irrésistible et un choix médité. Du reste, il abordait cet art avec tous les préjugés de l'école, sans aucune vue originale, n'ayant pas même cette demi-indépendance dont Diderot avait donné l'exemple en certaines préfaces de ses drames. Pour lui, Shakespeare est un ignorant, un barbare, et il écrit à son frère, qui était alors à Londres : « Vous me paraissez indulgent pour ce Shakespeare; vous trouvez qu'il a des scènes admirables (2). » André avait ses raisons. Voilà où en est Marie-Joseph, même après Ducis et Letourneur! La fantaisie, l'imagination , sont lettres closes pour cet esprit emprisonné dans la tradition. Aussi accepte-t-il le vieux moule du

(1) Des héritiers sont rarement d'accord; l'année même de Figaro, Chénier, qui n'avait que vingt ans, écrivait, à propos de Beaumarchais, ces deux vers ridicules :

Parmi les Tabarins assis au rang suprême, Doué de tout l'esprit que peut avoir un sot.

(2) Dans son poëme sur les Principes des Arts, Chénier a porté un jugement un peu moins absurde sur Shakespeare qui, selon lui,

Sublime par élans, fut bouffon par accès.

drame classique et le croit-il indispensable. La tragédie nationale de De Belloy transformée avec les idées historiques de Mably et de Thouret, la tragédie romaine de Voltaire refaite avec les fureurs collégiales de Lebeau, en un mot le Siège de Calais et la Mort de César arrangés pour les héros du Jeu de Paume et pour les conquérants de la Bastille, telle est la poétique de Chénier. On peut cependant revendiquer pour lui une certaine intervention propre, un rôle particulier, dans cette histoire de la tragédie. Comme les richesses de l'invention lui manquaient, il n'ajouta rien, bien entendu; mais, comme il avait le bon sens, il retrancha. Ainsi, avec lui, plus de confidents, plus de mythologie; l'amour, cette grande passion du théâtre, est même rejeté sur le second plan, sous prétexte qu'il énerve l'action. Chénier écrit pour une génération de Spartiates. Des œuvres fortes et nues, un grand but politique et une action simple étaient l'idéal de Chénier; il a fini par l'atteindre dans Tibère. On conçoit ce goût des canevas austères à la veille d'une révolution. C'était, au reste, une mode, je dirais presque une nécessité du temps. Au delà des Alpes, elle avait amené la mâle sécheresse d'Alfieri (i), et coïncidé avec la réaction d'archaïsme contre la mollesse du Métastase. En France, elle fit succéder à la grâce minaudière des tableaux de Boucher l'imposante raideur de David, à la fadeur de Bernis et de Dorât la poésie forte et tendue de Le Brun et de Chénier. Chénier, avec sa forme froide, dure, ampoulée, mais ferme et quelquefois éclatante, était l'interprète vrai de son temps. Cela correspondait merveilleusement à l'imitation des mœurs latines, à tous ces souvenirs du forum qu'affectaient les tribuns drapés en Brutus. Dès lors , le drame ne chercha plus à peindre la vérité historique; il voulut seulement mettre des opinions en présence. Dans le théâtre de Chénier, l'homme du moyen âge est

(1) Chénier avait eu occasion de connaître AUieri pendant le séjour du poëte italien à Paris, de 87 à 91; peut-être cette liaison ne fut-elle pas sans influence sur les théories dramatiques de Marie-Joseph .

naturellement un aristocrate, le Romain est naturellement un patriote.

La tragédie, entre les mains de Voltaire, avait été une arme tantôt contre la religion , tantôt contre le despotisme. En mettant la Saint-Barthélémy à la scène, en faisant audacieusement de Charles IX un prince qui tirait sur ses sujets au nom même du fanatisme, Marie-Joseph se trouva concentrer en une seule œuvre, résumer d'un coup toutes les haines, toutes les espérances que les poètes avaient laissé éclater au théâtre depuis cinquante ans. Non-seulement Chénier était par là fidèle à l'opinion, mais on peut dire qu'ici il la devançait avec hardiesse. Chartes IX, en effet, avait été commencé dans la première fermentation politique, pendant la lutte de Brienne et du parlement; dès l'été de 88, c'est-à-dire avant le second ministère de Necker, Chénier lisait sa pièce aux comédiens. Le poëte, depuis, a revendiqué avec jalousie cette précocité d'audace : « J'ai conçu, dit-il, j'ai exécuté avant la Révolution une pièce que la Révolution seule pouvait faire représenter. » Une cour avilie avait bien pu, en effet, s'intéresser et applaudir à une comédie comme Figaro, où elle était bafouée : on s'étourdit en riant; mais il fallait que la monarchie même fût atteinte pour qu'on tolérât Charles IX à la scène. Cela n'était vraiment possible qu'après la prise de la Bastille.

On devine la guerre d'avant-garde qui dut précéder cette grande bataille littéraire. Après avoir lutté pendant un an contre la censure , contre les gentilshommes de la chambre , contre le lieutenant de police, contre les ajournements timorés des comédiens, Chénier finit par éclater. Les retards apportés aussi à son Henri VIII , que Suarcf refusait obstinément de viser comme censeur, avaient mis sa patience à bout. Fatigué de ces sourdes résistances, il fit appel aux journaux, il publia des brochures, il chercha à soulever les faciles susceptibilités de l'opinion : l'opinion fut bientôt pour lui. En juin 1789 parut un premier écrit sur la Liberté des Théâtres , où les censeurs étaient traités « d'agents subalternes et sans talents ,

d'eunuques dont le seul plaisir est d'en faire d'autres. » Cela allait droit à Suard. Un mois après vint la Dénonciation des Inquisiteurs de la Pensée. Suard cette fois était désigné nommément; on lui disait que son lit de Procuste ne convenait qu'aux nains, que les aigles se lassaient d'être gouvernés par les dindons, et qu'il faisait un métier indigne d'un homme délicat. Le censeur royal n'y tint plus; mais, fort peureux pour son titre officiel et plus peureux encore pour sa vanité, il n'osa lancer sa réponse, dans le Journal de Paris (1), que sous le couvert de l'anonyme. L'auteur de Charles IX était déchiré ou plutôt égratigné avec détour et non sans malice. L'hypothèse d'un poëte « qui aurait eu des prétentions fortes avec des moyens faibles, » l'insinuation contre les gens médiocres qui voulaient exterminer l'aristocratie de l'esprit, le mot surtout sur les auteurs à qui ne répugnaient pas les applaudissements de la Grève, mirent au vif l'amour-propre de Chénier. Chénier bondit et risposta à ces petits coups de griffe déguisés et perfides par une plaisanterie cruelle : une lettre, une parodie, parut sous le nom même de Suard (2), où Suard était vilipendé avec une verve amère, avec une ironie acre et pénétrante. Marie- Joseph faisait dire parle censeur royal à l'anonyme du Journal de Paris (qui n'était autre que Suard lui-même): « Si vous pouviez aussi bien cacher vos oreilles, vous seriez sûr d'être parfaitement inconnu. » Suard se le tint pour dit et se tut. Bientôt la marche des choses donna gain de cause à Chénier. Cette escrime d'auteurs, cette guerre de plume, cessèrent bientôt; des journaux l'affaire passait aux clubs et à la rue. Dans l'universel enthousiasme d'alors, dans cet enivrement de liberté qui enflammait les esprits, la moindre résistance du pou-

(1) Elle est réimprimée dans ses Mélanges, t. IV, p. 309.

(2) Elle a pour titre : A messieurs les Parisiens sur la tragédie de Charles IX, par M. Suard, de l'Académie française. On ne l'a reproduite dans aucune des éditions de Chénier. M. Ravenel, à qui toutes ces curiosités bibliographiques sont familières, et qui sait ne pas être avare de son ingénieuse érudition, a donné une réimpression de celte pièce.

voir faisait ombrage. Bientôt la destinée de Charles IX se trouva liée à la destinée de la Révolution, et la question que soulevait cette pièce fut regardée comme une affaire d'intérêt général. Charles IX eut son prologue; mais ce fut le parterre qui le joua.

La première manifestation de la foule en faveur de la pièce retardée eut lieu au Théâtre-Français le 19 août 1789. On jouait ce soir-là pour la première fois une méchante tragédie de Fontanelle, la Vestale, qui ne fut pas sifflée, parce que, l'auteur ayant mis des religieuses sur la scène , la police en avait longtemps interdit la représentation. Dans les entr'actes, il tomba de quelques loges une pluie de billets et de placards imprimés (1). Il y en avait de plusieurs sortes. En voici un qui par hasard a échappé à la destruction. Je le transcris sur l'original même.

Page 1