ADRESSE AUX BONS PATRIOTES
Français, le théâtre de la nation a été livré assez longtemps à des ouvrages infestés de fadeurs et de servitude. La burlesque autorité des ceDseurs avait abâtardi le génie des poètes dramatiques; vos pièces nationales surtout n'offrent que des modèles d'esclavage. Il existe une tragédie vraiment politique, vraiment patriotique; elle est reçue a la Comédie-Française, elle a pour titre Charles IX, on la Saint-Barthélémy. L'auteur est M. Chénier. Cet ouvrage inspire la haine du fanatisme, du despotisme, de l'aristocratie et des guerres civiles. Les ennemis de M. JNecker, ce grand ministre, ce sauveur de la France, craignent la ressemblance qu'on trouverait infailliblement entre lui et le chancelier de l'Hôpital, l'un des personnages de la pièce. Les comédiens n'osent la représenter en ce moment. Si vous croyez un tel
(1) On trouvera dans la Revue rétrospective (me série, t. III) une foule de pièces originales, relatives aux querelles de toute espèce que suscita Charles IX. Les archives de la Comédie-Française fournissent aussi quelques données nouvelles dont j'ai profité. Enfin il faut recourir, mais sans trop de confiance, à un livre de M. George Duval sur la Révolution : c'est la salle vue, sinon des loges, du moins du parterre {Souvenirs de la Terreur, 1841, in-8, t. I, p. 126 et suiv.)
sujet cligne de vous occuper au théâtre, dans les premiers jours de la liberté française, ce n'est plus aux gentilshommes de la chambre qu'il appartient de leur donner des ordres, c'est à vous.
Du Croisi.
On a le ton du temps , on reconnaît le style de Chénier. Ce Du Croisi, employé obscur d'un ministère, n'était ici qu'un prête-nom. La distribution d'adresses avait préparé la salle. Après la pièce de Fontanelle, le silence se fit comme par enchantement, et un anonyme, dit Grimm, se leva pour demander aux acteurs d'une voix de Stentor pourquoi ils ne jouaient pas Charles IX. Un long dialogue s'établit alors entre l'orateur et le comédien Fleury. Fleury déclara qu'on n'avait pas « la permission. » Aussitôt la salle, comme un seul homme, cria avec trépignement qu'il ne fallait plus de permission. La Comédie promit qu'elle prendrait les ordres de la municipalité dans les vingt-quatre heures, et la foule s'écoula bruyamment. Or, il faut savoir que X anonyme de Grimm, le héraut du parterre, c'était Danton ; il avait pour compagnons Fabre d'Églantine et Collot d'Herbois. Leur instinct poussait-il ces hommes à s'intéresser déjà aux tragédies ?
La municipalité fut consultée. Bailly hésita; on peut lire dans ses Mémoires (1) le l#ng récit de ses perplexités. S'il avait été le maître, la pièce aurait été défendue; mais le parterre renouvelait chaque soir la même scène, et Bailly finit par déférer la question à l'Assemblée nationale. Dans cet intervalle, les districts avertis intervinrent et se prononcèrent en divers sens : celui des Carmes déchaussés publia même un manifeste contre Chénier, auquel Chénier riposta par une adresse. Enfin, après bien des délais, après avoir maintes fois paru et disparu sur l'affiche, Charles IX fut donné le h novembre 1789.
On craignait du trouble : un orateur du parterre , avant le lever du rideau, prit la parole et demanda que tout perturbait) Édit. de Berville, t. II, p. 283 et suiv.
teur fût livré à la justice du peuple; Palissot se leva pour appuyer la motion , et Grimm raconte que le cri à la lanterne retentit dans quelques coins delà salle. Une fois la pièce commencée, il n'y eut que des applaudissements. Mirabeau, qui en donnait avec affectation le signal, fut, à chaque entr'acte, salué dans sa loge par des bravos enthousiastes et redoublés : ce jour-là, n'était-ce pas en effet la loge royale? La pièce fut accueillie avec transport. Quand arriva l'allusion à la Bastille :
Ces tombeaux des vivants, ces bastilles affreuses, S'écrouleront un jour sous des mains généreuses,
la salle se leva avec acclamation, et fit redire le passage, tout comme s'il s'était agi d'une ariette de la Comédie-Italienne. Talma, peu connu encore, et qui ne s'était chargé du principa rôle que sur le refus de Saint-Phal (1), son chef d'emploi, Talma montra tout à coup dans cette soirée que Lekain avait un héritier, un vainqueur. Sa figure, jeune et pâle, ressemblait à s'y méprendre aux portraits connus de Charles IX ; l'impression fut profonde et terrible. L'égarement du malheureux prince était traduit avec une sauvage éloquence et comme si c'eût été la folie du roi Lear. Je me hâte de le dire, d'ailleurs , c'était le meilleur endroit du drame de Chénier; là, comme dans la scène de la bénédiction des poignards par le cardinal, il y avait une certaine hardiesse, une nouveauté d'effet assez théâtrale, et à laquelle Mme de Staël a bien fait de rendre justice (2). Cette dernière situation frappa si vivement les spectateurs, que l'acte demeura interrompu pendant plusieurs minutes par des trépignements frénétiques. L'auteur, demandé à
(1) Saint-Phal choisit le rôle d'Henri de Bourbon (Henri IV). Dans ses dernières années, Talma racontait encore avec émotion à l'auteur de Marie Stuart, M. Pierre Lebrun, celte préférence inattendue de son chef d'emploi à laquelle il avait dû l'occasion de la gloire.
(2) De la Littérature, ch. v, note.
grands cris, fut amené à la rampe par Talma et reçut une véritable ovation. La foule le reconduisit en triomphe (1).
Chénier se trouvait ainsi récompensé, en un jour, de tous ses déboires passés : la Révolution venait de sacrer en lui son poète. Grimm assure que, dans sa nouveauté, Charles IX attira plus de monde (2) encore que Figaro. Je n'ai pas de peine à le croire; c'est la raillerie souvent qui prépare les révolutions , c'est la passion toujours qui les achève. Qu'importaient maintenant au poëte les taquineries des critiques? Si La Harpe, toujours maussade, voyait dans Charles IX a le comble de l'impuissance,» Chénier, par compensation, avait ses preneurs, ses séides, qui rendaient avec usure les invectives à La Harpe ; si l'abbé Aubert se permettait de trouver des longueurs (3) dans la pièce nouvelle, Palissot griffonnait vite une Critique de Charles IX et mettait notre abbé sur la scène sous le pseudonyme d'Hydr ophobe. A son tour, Marie-Joseph avait ses représailles.
Charles IX, comme il était naturel, souleva l'indignation des royalistes [h], il y eut contre la pièce un feu roulant d'épi-
(1) Chénier demeurait alors sur la place même du Théâtre, et ses fenêtres se trouvèrent illuminées au sortir de la représentation. M. George Duval croit que ces lampions subits étaient une préméditation d'amour-propre.
(2) Le premier jour, la recette fut de 5,018 livres; les trente-trois premières représentations produisirent 128,000 livres. (Archives de la Comédie- Française.)
(3; Petites Affiches, 5 novembre 1789.
(4) Mme de Genlis dit, dans ses très-suspects Mémoires : « Je fus fort curieuse de voir cette pièce. Je menai mes élèves à la première représentation. Comme ce n'était pas le jour de noire loge, j'en avais loué une qui était fort en vue. A la scène exécrable des serments, je me levai et j'emmenai mes élèves : on en parla beaucoup. Cela mit le comble à la haine envenimée que me portait M. Chénier. » Les élèves vivent encore, et nous croyons être en mesure d'aflirmer que c'est là une pure invention : Mme de Genlis fait de la pruderie politique très-rétrospective. Quelques lignes plus haut, elle raconlait une déclaration par trop pressante que lui aurait Lite Chénier : au ton piqué dont cela est dit, on sent que Mme de Genlis fait cette fois la renchérie et garde rancune d'autre chose. Mme Honesta, comme le
grammes dans tous les petits journaux que soudoyait la cour. « On ne m'ôtera pas de l'idée, écrivait un anonyme, que l'enfer s'est rendu chez M. de Chénier, que Pluton dictait, et qu'un diable tenait l'écritoire (1). » Les Actes des Apôtres (2), où pétillait à toutes les pages l'esprit de Rivarol, rangèrent aussi l'auteur parmi « les monstres qui perdaient le pays. » Chénier put se consoler avec la couronne civique que lui décernèrent les districts. Au surplus, son but était atteint : il agissait par la poésie sur les masses. Longtemps la foule vint demander l'émotion à ce drame où étaient peints un roi meurtrier et des prêtres sanguinaires : tous les contemporains le disent, l'exaltation produite par ce sombre spectacle et ces souvenirs terribles ne contribua pas peu à accélérer la crise politique. Ce n'était pas pour rien qu'au sortir de la première représentation, Danton s'était écrié : « Si Figaro a tué la noblesse, Chartes IX tuera la royauté. » On avait aussi entendu dire à Camille Desmoulins en plein parterre : ce Cette pièce-là avance plus nos affaires que les journées d'octobre. » Chacun devine le mépris que la cour dut afficher pour une pareille œuvre. Monsieur, frère du roi (depuis Louis XVIÏI), ne tarissait pas sur cette profanation ; il y revenait sans cesse avec dépit et mettait aussitôt les survenants sur le compte de Chénier. Ainsi un matin Rulhière arrive pour faire sa cour; Monsieur s'écrie tout à coup : «Je n'ai encore rencontré personne qui ait vu Charles /Zdeux fois! — Je ne l'ai vu qu'une, répliqua Rulhière en courtisan qui savait son monde. — Et moi, interrompit étourdiment Arnault, je l'ai vu deux. » Le futur auteur de Germanicus était alors secrétaire de Monsieur. Le prince fut très-blessé; mais le soir, Arnault
poète la nomme dans ses satires, en voulait surtout à Chénier de ce joli vers si connu :
C'est Philaminte encor, mais un peu janséniste.
(1) Remarques sur Charles IX en réponse à M. Palissot , in-8 de 3 pages.
répara sa balourdise en glissant sous les yeux de son maître de petits vers qui finissaient ainsi :
Cet excès de persévérance Pourrait-il m'être reproché?
Non ! l'on sait trop que ce péché Porte avec lui sa pénitence.
Monsieur fut enchanté : Tépigramme courut chez les familiers du château (1). Voilà comment se vengeait la cour, et le lendemain, dans un dithyrambe insolent, Chénier disait :
Vieux seigneurs, histrions, courtisanes et prêtres, Contre moi tout s'est déchaîné.
Ligue impuissante ! le poète avait le peuple pour lui, un peuple en révolution.
Par Charles IX, Marie-Joseph atteint d'un coup l'apogée de sa réputation. Juger Charles IX isolément et avec notre solennelle esthétique d'aujourd'hui serait injuste. Pour en parler avec équité, il faut bien s'aider un peu de l'imagination, il faut se figurer ce quêtait cette lave aujourd'hui refroidie quand elle sillonnait le volcan de ses feux. Si vous cherchez des dialogues, vous ne trouverez que des harangues : ce ne sont pas des caractères qui agissent, ce sont des opinions qui discourent. On ne saurait pourtant méconnaître qu'à travers la déclamation certaines touches vigoureuses se rencontrent. Le quatrième acte, avec son tocsin et sa lugubre bénédiction de poignards, laisse au moins aux sens une certaine impression de terreur. Mais ne poussons pas trop loin le désir de comprendre et d'expliquer le succès de Charles IX : c'est une pièce qui réussira toujours à la veille ou le lendemain des révolutions. Il y a des visages sinistres qu'on ne rencontre qu'aux jours d'émeute : il y a des sentiments qui ne naissent et qu'on ne retrouve que dans les instants de crise politique. De toute façon , Charles IX sera
(1) Arnaull, Souvenirs d'un sfl,.ragénairo, t. I, p. 107.
toujours lu avec curiosité, comme on lit une allocution du club des Jacobins, comme on lit un numéro du Moniteur de la Convention.
Chénier ne perdait pas de temps : Charles IX avait été donné en novembre; dès les premiers jours de janvier 1790, Henri Y III était en répétition. Mais une querelle, restée célèbre au théâtre, et dont il faut dire un mot, entrava la mise en scène. Chénier et Talma, qui était devenu son ami et son séide, s'étaient jetés ardemment dans les opinions les plus extrêmes de la Révolution. Les comédiens ordinaires du roi , fidèles à leur titre, étaient au contraire du parti modéré ; de là une certaine hostilité que la vanité farouche de Chénier et ses airs d'autorité ne tirent qu'envenimer davantage. La première occasion devait amener une rupture (1). Talma, comme dernier reçu des sociétaires, fut chargé de prononcer, selon la coutume, le discours de rentrée après les vacances de Pâques, Chénier rédigea pour son ami un morceau incendiaire où les habitudes de r esclavage étaient dénoncées. Le comité des acteurs en refusa unanimement la lecture, et le comédien Naudet fut chargé d'en faire un autre. Le jour venu, des affidés jetèrent à pleines mains dans la salle le discours préparé par Chénier, avec un avertissement odieux où il était dit : « Quelques personnes de la Comédie sont tourmentées de vapeurs aristocratiques ; mais aux grands maux les grands remèdes ! » Cette lâche provocation , ce style déjà digne de 93, brouillèrent la Comédie avec Chénier. Chénier, piqué et craignant que les chaleurs de l'été ne nuisissent au succès un peu décroissant de Charles IX, retira sa pièce. C'était un procédé peu délicat. Bientôt cependant les envoyés de la Fédération, étant venus à Paris, voulurent à toute force voir Charles IX. Les comédiens irrités refusèrent, c'était leur droit. Chénier intrigua et déclara fastueusement qu'il cédait ses droits d'auteur aux pauvres de sa section. Danton,
(1) Sur certaines particularités de l'affaire de Talma et de Chénier, voir Etienne et Martainville, Histoire du Théâtre-Français depuis la Révolution, 1802, in-12, t. I, p. 150-170.
comme président des Cordeliers, écrivit aussitôt aux acteurs une lettre qui se terminait par ces mots : « On se flatte que cette réclamation produira l'effet que tous les patriotes ont droit d'en attendre. » C'était une menace. Mirabeau tint à peu près le même langage : « J'ose conseiller à la Comédie de ne pas compromettre l'opinion qu'on a de son patriotisme. » C'était une injonction. Les comédiens ne cédèrent pas; il y eut une révolte au parterre préparée et exécutée par Chénier, Palissot, Legendre, Camille Desmoulins et leurs amis. Danton fut même arrêté et conduit à l'Hôtel-de- Ville. Deux jours après, on donnait Charles IX. Ce ne fut pas tout. Talma et Chénier ayant déclaré dans les journaux qu'ils ne sortaient plus qu'armés «contre les spadassins, contre les noirs de la Comédie-Française (1), » les sociétaires, justement blessés, refusèrent tous de
(1) Ces expressions étaient dirigées contre Naudet, le père du spirituel et savant traducteur de Plaute. Voici pourquoi : le jour où Naudet annonça au public, de la part de la Comédie, que la santé de Mme Vestris mettait obstacle à la reprise de Charles IX, Talma, qui était en scène avec lui, s'avança à la rampe et lui donna un démenti. Il y eut une explication violente dans les coulisses, et ce ne fut pas Naudet qui reçut une leçon sur la joue. Cependant le même soir, au foyer, Talma présenta Chénier au public et jura qu'il ne jouerait plus avant d'avoir rempli sa place dans Charles IX. Palissot, qui était présent, répondit tout haut qu'au besoin il se chargerait de lire le rôle en remplacement de l'acteur malade. Malgré l'effervescence de la foule qui entourait le héros de cette scène, Naudet osa se montrer au foyer, et sa contenance ferme imposa aux insulteurs. J'ai sous le yeux une brochure très-curieuse de lui sur cette étrange affaire, qui ne fait guère honneur à Chénier. On peut voir là l'histoire d'un duel ridicule dans lequel le poëte, provoqué par le comédien, à l'occasion d'une grimace méprisante, proposa très-sérieusement « d'attacher une ficelle à la délente de deux pistolets qui seraient placés sur le front de chacun des combattants, et d'aposter un témoin qui, tirant cette ficelle, ferait sauter la cerveille des deux adversaires » C'est à n'en pas croire ses yeux : évidemment le succès de Charles IX avait exalté la tête naturellement bouillante de Chénier. Heureusement il eut occasion de faire ses preuves, quelque temps après, dans une rencontre avec Laya, qui l'avait accusé de plagiat à propos de Calas. A un endroit de sa brochure, Naudet disait : « M. Chénier est le moteur de tout... Talma est le séide de M. Chénier; il serait paisible et nul s'il obéis-
jouer avec leur camarade. La Commune intervint, et enjoignit aux acteurs, par un décret qui fut placardé dans Paris, de recevoir au plus tôt Talma. Ils n'en firent rien ; il y eut des émeutes, des libelles sans nombre furent publiés; on ferma le théâtre. Enfin, prise par la famine, la Comédie céda : Charles IX et Talma reprirent le cours de leur triomphe.
Ces collisions eurent pour résultat final l'établissement du Théâtre de la Nation , que Chénier inaugura, le 27 avril 1791 , par son Henri VIII. Talma, Mme Vestris, Dugazon, les patriotes de la Comédie-Française, parurent pour la première fois, ce soir-là , sur la scène de la rue Richelieu. Il y eut cabale, maïs la pièce l'emporta. Le lendemain, Chénier, avec sa violence ordinaire, écrivait une lettre aux journaux, dans laquelle certains coups de sifflet désobligeants pour son amour-propre étaient exclusivement attribués « aux actrices du théâtre rival, aux laquais et aux amants, aux créanciers même de ces demoiselles (1). » Voilà bien le délire de la vanité. Palissot, qui croyait se rajeunir en se faisant l'acolyte de Chénier, se mit seul au diapason de cet orgueil effréné; il déclara, dans une lettre ridicule, que l'auteur d'Henri VI II était « la plus belle espérance de la nation. » Ce qui mortifiait surtout Marie- Joseph, c'est que quelques malins applaudissaient obstinément à cet hémistiche de l'héroïne :
Je ne reviendrai plus.
C'était un mauvais pronostic. La foule revint pourtant. Talma, qui, par cette seconde création, entrait dans la plénitude de son génie, eût suffi à l'y amener. Il y eut donc succès, mais un succès sans enthousiasme. On le comprend, les passions politiques n'étaient plus en jeu; l'intérêt, au contraire, reposait
sait à son caractère. » Il est triste d'avoir à enregistrer de pareils faits. (Voir Réponse de Naudet, comédien du roi, aux injures de différents journaux, 1790, in-8.)
(1) Voir Etienne et Martainville, lieu cité, t. II, p. 97.
3(5 ÉTUDES L1TTÉRAIHES.
sur une reine jeune et belle, et c'était une ressemblance avec Marie-Antoinette, que d'odieux pamphlets discréditaient chaque jour dans l'opinion. Henri VIII n'était pas sans valeur : c'est même une des œuvres les moins mauvaises de l'ancien théâtre de Chénier. Si une versification artificielle et prolixe en gâte souvent le style, il y a dans le rôle d'Anne de Boleyn des vers faciles, des passages touchants, quelques accents de sensibilité qui vont au cœur. Je ne ferai aucune difficulté de convenir, avec La Harpe, que le personnage d'Henri VIII est bêtement atroce, j'accorde même volontiers à Geoffroy (1) qu'il y a du tyran boutfon et du Barbe-Bleue dans ce prince qui gesticule pendant cinq actes pour prouver qu'il est ce qu'on ne saurait jamais être publiquement sans être ridicule ; mais deux ou trois scènes pourtant doivent être mises à part et laissent empreinte dans le souvenir. Ainsi l'entrevue du roi avec Anne ne manque pas d'émotion ; eà et là il y a des traits qui touchent à la grandeur. Henri VIII fut un épisode tout littéraire dans le théâtre tout politique de Chénier. C'est que la composition de cette pièce datait d'avant Charles IX, et que les circonstances seules en avaient retardé la représentation. Par Calas, le poëte revint à l'allusion contemporaine, à la prédication philosophique. Ce sujet de Calas semblait imposé par un codicille daté de Ferney aux héritiers poétiques de Voltaire : ii revenait de droit à Chénier; mais, pour son malheur, Chénier avait laissé transpirer ses projets. Quand il arriva, on lui avait dérobé son plan, on avait déjà donné ce titre à deux drames : saturé de ces redites, le public ne vint guère, et la pièce fut peu goûtée. Au surplus, ce n'était que justice, elle n'était pas bonne. Il n'y a assurément qu'un ami qui ait pu dire à propos de Calas: « Le talent de Chénier se développe comme son patriotisme. » Ce jour-là, Marie-Joseph, contre l'habitude, avait des intelligences au Mercure.
Dans Calas, Chénier a fait subir à sa poétique une bien dan-
1) Voir Cours de Littérature dramatique, t. TV, p. 113.
gereuse épreuve. En prenant en effet un sujet d'hier, en traduisant ainsi sur la scène des bourgeois, des hommes que plus d'un spectateur avait pu connaître, il tournait la lumière vers l'endroit faible, vers le vice radical de son système. Donner ainsi un objet voisin de comparaison , rendre possible un contrôle immédiat, c'était aller se heurter contre la réalité. Réalité, vérité, n'était-ce pas précisément ce qui manquait à toute cette école, à la tragédie qui s'était enfermée dans un langage de convention , au drame qui n'aimait pas à se risquer hors des limites connues de certains sentiments? Or, aller prendre tout à côté de soi des événements de la vie ordinaire, c'était jeter dans cette liqueur brillamment colorée la goutte d'acide qui décompose. Sans doute, il était bien naturel que le génie plébéien trouvât enfin sa place dans l'art d'un temps démocratique ; mais Chénier, qui méprisait tant l'étiquette de cour, n'osa pas violer la rigoureuse étiquette de la tragédie. Écoutez plutôt la servante de Calas. Elle aussi , elle parle cette langue apprêtée et abstraite, ce jargon solennel, cette vague métaphysique de périphrases qui s'adressent toujours à l'oreille et qui la fatiguent. De grands mots pour de petites choses, des antithèses enfantines, mille détours tantôt élégants, tantôt gênés, afin d'éviter la franchise du style, et , pour tout dire en un mot, le précieux de l'emphase, voilà le procédé habituel. Je veux croire que ce sont là des bourgeois, puisque vous l'assurez ; mais, de grâce, ôtez les noms propres, changez les costumes, transportez la scène à Rome et à Sparte, et veuillez me dire s'il y aura un mot à raturer dans toutes vos périodes. Qu'est-ce, je le demande, qu'une familiarité pompeuse, qu'est-ce qu'un homme du peuple arrondissant des phrases cadencées? Vraiment on avait réalisé dans la tragédie la chimère d'une langue universelle : tous les temps, tous les peuples, tous les hommes s'y exprimaient absolument d'une même manière. Ce qui a manqué à toute cette littérature, et en particulier à la littérature révolutionnaire, c'a été un écrivain qui traitât l'art comme Ro land traita la royauté. Le jour où quelqu'un put entrer aux Tuileries avec des souliers sans boucles, une révolution fut
consommée. C'est un conseil analogue qu'on est toujours tenté de donner à Chénier. Heureusement il a écrit Tibère.
Calas choque parce qu'on y voit la décoration de près ; avec Caïus Gracchus, au contraire, Marie-Joseph retrouva le lointain convenable, l'horizon romain, et par conséquent tous ses avantages. Cette pièce, donnée en février 92, eut un succès prodigieux; Monvel était superbe dans le rôle de Caïus. L'énergie sonore de ce drame sans action, cette Mère ostentation de patriotisme, cette fièvre d'héroïque liberté exprimée dans une poésie raide et sonore, ce délire enfin des grands sentiments, cette passion violente de l'égalité, remuaient profondément la foule. Il y a dans Gracchus une scène qui , quoique infectée de tout le pathos révolutionnaire, a conservé un caractère frappant; c'est celle des harangues à la tribune (1). On croirait assister à une séance de club entre Danton et Robespierre : il y a là comme un sauvage écho de la Montagne. Chénier, qui, à cette date, figurait au premier rang du parti des sans-culottes, s'était proposé dans Gracchus un but tout politique ; le poëte voulait frapper au cœur le modérantisme. Il n'y a pour sa part que trop réussi. Geoffroy s'en ressouvenait avec cruauté, lorsque, ayant à parler plus tard d'une reprise de cette tragédie, il rappelait avec une ironie amère qu'elle avait entraîné les décombres et aplani le terrain; mais Geoffroy, si bien renseigné, aurait dû, pour être équitable, ne pas taire sciemment que cette pièce, quelque dangereuses qu'en fussent au fond les doctrines, finit cependant par blesser les bourreaux d'alors. Un soir, pendant la terreur, on donnait Caïus Gracchus au Théâtre de la Nation; la foule était nombreuse, et le représentant Àlbitte avait pris place au balcon. C'était un médiocre avocat de Rouen, qui portait après lui la peur, même sur les bancs de la Convention. Quand au second acte vinrent ces deux vers :
Des lois, et non du sang ! ne souillez point vos mains; Romains, vous o^eriez égorger des Romains !
(I) Elle fit un effet inexprimable. (Fmmery, Mercure, 3 mars 1792, p. 30.)
il y eut un frémissement universel, et les bravos retentirent longtemps. Cette multitude timide, mais moins effrayée parce qu'elle était réunie, se vengeait ainsi des pourvoyeurs de l'échafaud (1). A ce spectacle, Albitte se leva furieux, et, montrant le poing au parterre : « Des lois et non du sang! s'écria-t-il, c'est le vers d'un ennemi de la liberté. A bas les maximes contre-révolutionnaires! Du sang et non des lois! » Des huées accueillirent l'interrupteur; on ne l'avait pas reconnu. Exaspéré, Albitte tire sa médaille de représentant, la jette sur la scène, et sort en proférant des menaces. Le nom du terrible proconsul courut aussitôt de bouche en bouche; la terreur devint générale, et en un instant la salle fut déserte. On n'acheva même pas la pièce. Quelques jours plus tard, Billaud-Varennes dénonçait Caïus Gracchus à la tribune comme « l'œuvre d'un mauvais citoyen. »
Voilà les scènes du temps : Chénier, malgré sa faiblesse et ses concessions, se trouvait sérieusement compromis pour avoir prononcé en passant ces mots d'humanité et de tolérance au nom desquels avait été entreprise la Révolution. Bientôt on désigna ouvertement le poète comme une sorte ^usurpateur lyrique du pouvoir. Un ancien régent, nommé Léger, qui s'était fait histrion, l'attaqua même sur la scène dans une parodie virulente, l'Auteur d'un moment (2). Léger s'efforçait de
Fustiger ce pédant qui pensait à la fois Éclairer l'univers et régenter les rois.
Les vers, on le voit, étaient détestables. La pièce pourtant eut assez d'importance pour amener au Vaudeville une sorte d'émeute où plusieurs pages de Louis XVI furent grièvement blessés : Chénier, en sa destinée orageuse, portait partout le trouble après lui.
(1) Voir le Lycée de La Harpe, an vu, in-8, chez Agasse, t. VIII, p. 35. — Ce passage a été supprimé dans les éditions suivantes.
(2) 1792, in-8 de 35 pages.
ÏO ÉTUDES LITTÉRA1KËS.
Dans les clubs, dans les journaux, à la Convention, les inimitiés s'envenimaient, elles devenaient à chaque instant plus nombreuses. Fénelon, donné peu de jours après la mort de Louis XVI, y mit le comble. Cette tragédie était un acte de courage qui reprenait dignement, dans un autre sens, la tâche hardie commencée quelques semaines auparavant par Lava, dans V Ami des Lois, Je sais bien que plus tard l'impitoyable Geoffroy (1), récriminant contre Chénier au nom de la réaction religieuse, a affirmé que dans cette pièce le poète avait eu la prétention de faire le code moral de 93, je sais encore que le haineux abbé s'est perfidement écrié à ce propos : « Quel père pour une telle fille! » mais, à vrai dire, ces embuscades tardives sont peu loyales; c'est comme le guet-apens d'une critique intéressée. Oui, devant ce tombeau de Louis XVI où s'étaient abîmées hier la royauté et la religion, devant l'athéisme d'Anacharsis Clootz, il y avait du danger à venir mettre la philanthropie dans la bouche d'un prêtre, d'un animal noir, comme disait à la tribune André Dumont; il y avait du danger à parler de la charité avec onction, à garder enfin le culte attendrissant de la pitié. Chénier lui-même osa ne pas déguiser son intention : « J'ai cru, écrivait-il, qu'en nos jours mêlés de sombres orages, lorsque les mauvais citoyens prêchent impunément le brigandage et l'assassinat, il était plus que temps de faire entendre cette voix de l'humanité. » Efforts perdus ! lutte inutile! Tant que le poète n'avait fait que pousser le char à l'abîme, on avait pu apprécier sa force, on avait pu reconnaître l'effet réel de ses efforts; mais, lorsqu'il voulut changer de rôle et se jeter comme un obstacle sur cette pente terrible, il était trop tard, l'élan ne pouvait plus être contenu. Un pas encore, un pas de plus, et le char l'écrasait sous sa roue. Fénelon n'exerça aucune influence; comme l'a très-bien dit M. Daunou, l'auteur avait aspiré à se rendre utile, il ne réussit qu'à devenir plus célèbre.
Le pathétique puéril et romanesque de Fénelon ne saurait
1) Voir Cours de Littérature dramatique, l. IV, p. 120.
nous intéresser aujourd'hui : l'histoire d'une jeune fille détenue pendant quinze ans dans les cachots d'un cloître, et délivrée enfin par un prélat patriote, amène forcément le sourire. Ce mélange bâtard du drame larmoyant de La Chaussée, de l'idylle béate de Gessner, et de la sentimentalité niaise de Numa Pompilius, fait un singulier effet à distance. Qui ira désormais chercher à travers ce fatras les quelques vers touchants et purs qui se détachent ça et là dans la facile prolixité de l'ensemble?
Depuis la Religieuse de Diderot, ce fut la mode de prendre des canevas de romans et de drames dans les mystères de la vie monastique; de très-bonne heure, La Harpe s'y était essayé dans Mèlanie. La Révolution redoubla ce goût : on eut tour à tour les Rigueurs du Cloître de Fiévée, le Fénelon de Chénier, les Victimes cloîtrées de l'acteur Monvel, et vingt autres essais oubliés. Ce même Monvel avait trouvé des inspirations magnifiques dans le rôle de Fénelon; mais on remarqua que quelques mois plus tard il joua avec le même succès, et en s'en glorifiant, le rôle de Marat. Fénelon et Marat! C'est la même année aussi que ces deux noms se rencontrent dans la biographie de Chénier. Tels sont les contrastes, les inconséquences de cette étrange époque. La vie de Chénier en est remplie. Courageux comme poëte, il ne le fut pas toujours comme citoyen; trop souvent on le vit servir par ses votes ces mêmes doctrines odieuses qu'il flétrissait au théâtre. Je m'explique ces contradictions. Quand Marie-Joseph tenait la plume, c'est son cœur qui l'emportait, et son cœur était bon; quand, au contraire, il était à la Convention ou dans les clubs, son esprit fougueux l'entraînait aux violences, ou bien il cédait à la contagion de la peur. On assure que plus d'une fois le regard sec et perçant de Robespierre arrêta sa main tremblante, sa main prête à jeter dans l'urne la boule vengeresse. Égaré par des convictions ardentes, par une passion susceptible et aveugle, Chénier ne sut pas toujours se garder, dans sa conduite politique, de la frénésie et de la faiblesse. Généreux, il
ne fit pas le mal directement; inconsistant et mobile, il le laissa faire autour de lui. Il eut de l'héroïsme par accès et de la pusillanimité par intervalles.
Les décemvirs trouvèrent que Fénelon « énervait l'énergie républicaine. » Les représentations en furent prohibées. Aussi est-ce la dernière tragédie que donna Chénier sous l'ombrageuse inquisition de la Montagne. Je me trompe, Marie-Joseph fit encore, pendant le régime de la Terreur, une suprême tentative. Cette tentative faillit le perdre. Dans les premiers mois de 1794, Timolêon était annoncé sur l'affiche du Théâtre de la République comme devant être joué très-prochainement; mais le bruit se répandit que l'usurpation de Timophane et sa mort (c'était le sujet de l'ouvrage) donneraient peut-être lieu à quelques allusions contre l'omnipotence de Robespierre. Robespierre dépêcha donc à la répétition générale un de ses affidés, le conventionnel Julien de Toulouse. A la peinture de la tyrannie
Usurpant sans pudeur le nom de liberté,
Julien commença à laisser entrevoir son mécontentement; quand vint cet autre vers :
Je ne vois plus en toi qu'un lâche ambitieux,
il ne put retenir sa colère. « Chénier, s'écria-t-il, ta pièce est un manifeste de révolte; tu n'as jamais été qu'un contre-révolutionnaire déguisé, » et il sortit. La répétition ne fut pas continuée. Un ordre du Comité de salut public défendit la pièce, et on en rechercha soigneusement tous les exemplaires pour les détruire. Chénier lui-même fut contraint de jeter au feu son propre manuscrit devant Barère. Il n'y eut que madame Vestris qui cacha son Tiwotéon, mais elle n'osa pas le dire à Chénier : aussi ce fut pour le poëte une joie d'enfant (n'est-ce pas dire une joie d'auteur?) quand sa tragédie, qu'il croyait détruite, lui fut rendue après le 9 thermidor. On verra plus tard par
quelles amertumes la destinée lui fit payer cette fatale prévoyance de l'actrice.
A un ami qui lui conseillait, pendant la Terreur, de chercher à se distraire du lugubre spectacle des échafauds par quelque composition dramatique, le bon Ducis répondait : « J'ai vu trop d'Atrées en sabots pour en mettre sur la scène. C'est un rude drame que celui où le peuple joue le tyran. Ce drame-là ne peut se dénouer qu'aux enfers. » Chénier, on s'en est aperçu, ne sentait pas ainsi, et chez lui le tempérament littéraire ne cesse pas un instant de l'emporter. Bien que la tragédie soit dans la rue, il en a toujours une en train pour le théâtre ; rien ne l'arrête, il est infatigable : Chattes IX vient le lendemain de la prise de la Bastille, Fénelon le lendemain de la mort de Louis XVI. L'Europe coalisée est aux frontières, Chénier aligne des rimes; la mort est en permanence dans les carrefours, Chénier agence des strophes. Qu'il se drape en politique, qu'il étale sa toge de législateur, au fond je suis toujours sûr de retrouver l'homme de lettres : rien que sa vanité, d'ailleurs, le trahirait. On l'eût atteinte au vif certainement en louant les discours du tribun aux dépens des vers du poète : c'était au rebours d'aujourd'hui. Au surplus, l'importance du rôle de Marie- Joseph pendant cette première période est surtout dans ses pièces de théâtre, dans l'union qu'il y eut entre les œuvres de l'écrivain et les œuvres de la Révolution. Chénier a droit à une place distincte dans i'histoire de ce grand bouleversement social : il témoigne de la présence continue des lettres, de l'aide utile qu'elles prêtèrent aux événements, delà résistance qu'elles voulurent quelquefois leur opposer. Fénelon avait pour but d'arrêter le déchaînement des passions, comme Charles IX avait eu pour résultat de les mettre en jeu. Seulement, après avoir réussi dans ses essais de propagande, Marie-Joseph échoua dans sa tentative de résistance. La poésie peut enflammer l'enthousiasme, elle ne corrige pas la frénésie. Il faut le dire à l'honneur de Chénier, dans l'entraînement des plus mauvais jours, jamais l'insulte aux victimes, jamais l'éloge des bourreaux ne se sont rencontrés
h-k ÉTUDES LITTÉRAIRES.
sous sa plume : on chercherait en vain dans ses œuvres quelqu'une de ces strophes honteuses qui furent une tache pour la vieillesse de Le Brun. C'est dans les hautes sphères qu'habite toujours sa muse. En touchant la terre, elle aurait craint de souiller le pan de sa tunique dans le sang.
Les hymnes que Chénier fit pour les fêtes de la Révolution, les chants patriotiques que la victoire lui inspirait, sont pleins de sentiments élevés et purs : on y retrouve les idées généreuses d'affranchissement auxquelles Condorcet mourant n'avait pas cessé de croire, cette passion sainte et martiale de la liberté que la vue de l'échafaud ne fit qu'aviver dans le cœur de madame Roland. Sans doute, la grande inspiration lyrique du temps n'est pas là ; elle est dans les choses mêmes. La poésie révolutionnaire fut une bacchante à qui la tribune servit de trépied : quel rhylhme eût retenti à l'égal des foudres oratoires de Mirabeau? quelles strophes n'eussent paru décolorées à côté de la géométrie enflammée de Saint-Just, à côté de ces formule^ draconiennes revêtues d'images bibliques? La pâle et languissante tradition de J.-B. Rousseau est trop souvent flagrante dans cette partie des œuvres de Chénier : il serait. cependant injuste de méconnaître ce qui s'y rencontre çà et là de vigoureux accents. Le canon et le cri des mourants accompagnaient bien, ce me semble, les soldats répétant sur le rhythme de Méhul :
La victoire en chantant nous ouvre la barrière, La liberté guide nos pas...
La liberté, en effet, s'était réfugiée au sein des camps, et elle gagnait des batailles en entonnant les vers de Chénier. Dans le bel Hymne à l'Être suprême, écrit au plus fort de la Terreur, alors qu'on osait à peine prononcer le nom de Dieu, Marie-Joseph a été vraiment inspiré :
Source de vérité qu'outrage l'imposture, De tout ce qui respire éternel protecteur,
Dieu de la liberté, père de la nature, Créateur et conservateur,
0 toi seul iucréé, seul grand, seul nécessaire, Auteur de la vertu, principe de la loi, Du pouvoir despotique immuable adversaire, La France est debout devant toi.
Un souffle puissant soutient jusqu'au bout Chénier à la hauteur de son sujet. Plus loin, dans le même hymne, des accents précurseurs retentissent , et un coin de ce ciel éthéré , où plana depuis Lamartine, se découvre tout à coup et étonne l'œil habitué à l'empyrée blafard de l'ode mythologique. A une certaine hauteur, les horizons se rejoignent.
L'œuvre du poète au sein de la Révolution est maintenant connue : il nous reste à dire un mot de l'œuvre du citoyen. La tâche sera moins longue ; un scrutin se dépêche plus vite qu'une tragédie, surtout en un temps où l'on vote sans phrases. Ce n'est pas que Marie-Joseph n'en ait fait bon nombre dans ses harangues : on peut même dire que le recueil des Discours politiques de Chénier ressemble trop souvent à un cahier de corrigés en style de Brutus rhétoricien.
Mais arrêtons-nous un moment : peut-être après avoir quitté le poëte, peut-être avant d'avoir affaire au conventionnel, voudra-t-on savoir au juste quel était l'homme. Déjà ses vers nous l'ont laissé entrevoir à moitié, et plus d'une échappée d'amourpropre l'a trahi ; l'instant toutefois est propice pour le saisir dans sa vive nuance d'alors. Plus tard, en effet, les rudes arêtes s'effaceront, et sous l'effort des années, au dur contact des événements, dans les longues amertumes du chagrin, ce caractère tranché perdra ses saillies. A l'heure où nous sommes, il suffit d'apercevoir Chénier pour le connaître : c'est une nature tout extérieure, mais qui voile cependant la générosité sous la brusquerie et le désintéressement sous la rudesse. Une humeur inquiète, une partialité fougueuse dont M. Daunou lui-même ne fait pas mystère, une conversation mordante et pleine de traits.
46 ÊTCDES LITTÉRAIRES.
le plus naïf étalage de vanité , un goût marqué de faste et de plaisir, l'impatience de la renommée, tous les préjugés du xvme siècle, tout l'enthousiasme de la génération de 89; avec cela une âme noble, mais accessible à la colère; un esprit généreux, mais ouvert aux préventions : voilà le Chénier du temps de Charles IX. Ce n'est pas tout à fait celui du temps de X Épître à Voltaire : la transformation sera sensible dans le caractère comme dans le talent.
Les femmes observent avec finesse, c'est le don de leur esprit : elles peignent d'un mot et attrapent la ressemblance, c'est le charme de leur conversation. Aussi ai-je souvent pensé qu'entendre madame Roland causant avec Brissot le lendemain de Fénelon, écouter au long madame de Staël le lendemain du Discours sur la Calomnie, c'eût été connaître Chénier mieux que par ses écrits. Mais que dites-vous de ce portrait?
« Chénier, dont je ne connaissais que des vers assez durs et sa triste pièce de Charles IX, faible par les caractères, qui pouvaient être si grands, mauvaise par le style, bonne par l'intention, Chénier fut appelé à la Convention II y a loin d'un poëte à un législateur... J'ai vu Chénier quelquefois ; je me souviens que Roland le charge a de dresser le projet d'une proclamation du Conseil dont il lui donn a l'idée. Chénier apporta et me lut ce projet : c'était une véritable am plilication de rhétorique déclamée avec l'affectation d'un écolier à voix de Stentor. Elle me donna sa mesure. On peut faire des vers et porter dans un autre genre de travail la justesse d'un bon esprit; mais Chénier voulait encore être poëte en écrivant de la prose et de la politique. Voilà, me dis-je, un homme mal placé et qui n'est bon dans la Convention qu'à donner quelques plans de fêtes nationales (1)... »
Au ton acrimonieux de madame Roland, on voit trop que Chénier n'est pas de la Gironde. C'est un portrait de profil, trèspeu flatté, un peu chargé même et touchant à la caricature : le type natif est saisi pourtant, et la physionomie se reconnaît. Le médaillon que voici est-il plus ressemblant?
(I) Mémoires de Mme Roland, édit. de Berville, t. II, p. 212.
« Chénier, malgré tout ce qu'on peut reprocher à sa vie, était susceptible d'être attendri, puisqu'il avait du talent, et du talent dramatique... C'était à la fois un homme violent et susceptible de frayeur; plein de préjugés, quoiqu'il fut enthousiaste de la philosophie; inabordable au raisonnement quand on voulait combattre ses passions, qu'il respectait comme ses dieux pénates. Il se promenait à grands pas dans la chambre, répondait sans avoir écouté, pâlissait, tremblait de colère lorsqu'un mot qui lui déplaisait frappait tout seul ses oreilles, faute d'avoir eu la patience d'entendre la fin de la phrase. C'était néanmoins un homme d'esprit et d'imagination, mais tellement dominé par son amour-propre, qu'il s'étonnait de lui-même, au lieu de travailler à se perfectionner (1). »
M. Daunou trouvait « peu d'équité » en ces lignes, que madame de Staël écrivait quelques années à peine après la mort de Chénier. A cette date, en effet, un pareil jugement, quoiqu'il fût un palliatif des duretés de madame Roland, n'était pas sans injustice. Le portrait tracé par madame de Staël est vrai, mais le jeune homme surtout a posé devant elle. Ici ce n'était pas une galanterie de rajeunir le modèle : la figure de Chénier fut de celles qui embellissent en vieillissant. En somme, on a eu dans madame Koland un juge de salon hostile et de parti opposé, dans madame de Staël une opinion d'amie sévère et sans complaisance. Il est bon, pour être au complet, d'avoir le mot d'un ennemi déclaré :
« Chénier était un poète très -prétentieux et très-irascible... Il était sombre, fier, atrabilaire, et railleur à la manière de Voltaire. Son caractère était emporté, exclusif, audacieux. Il ne se faisait pas généralement aimer, parce qu'il était trop facilement haineux et rancunier. Son caractère ardent le jetait dans les extrêmes ; il fut républicain au théâtre et réacteur à la Convention. Il redevint ami de la République lorsque Bonaparte établit la monarchie. Il eût été plus convenablement dans Rome que dans Paris (2). »
(1) Mme de Staël, Considér. sur la Révolut., part. III, cli. xxv.
(2) Mémoires de Barère, t. IV, p. 163, et t. II, p. 35.
hS ET t DES LITTÉRAIRES.
Voilà comment, avec des rancunes que la retraite et les années n'avaient pas éteintes, Barère s'exprime sur le compte de son collègue Chénier. Tous les avis sont bons à entendre, et il semble d'ailleurs que les témoignages favorables ne se discernent que mieux à travers les aigreurs d'un implacable adversaire; les moindres concessions y sont des hommages peu suspects. C'est ainsi qu'en donnant Chénier comme une espèce de Romain, Barère ne fait pas de lui un politique, mais en fait sans s'en douter une âme honnête et élevée. Assurément une pareille assertion est précieuse, et il semble opportun de la recueillir et de s'en prévaloir au moment où les deux frères vont être mêlés diversement aux contentions des partis, au moment où l'on va rencontrer Marie-Joseph sur les ^ancs de la Convention, André dans les cachots de Saint- Lazare.
C'est l'endroit sombre de la vie de Chénier. Depuis cinquante ans, la calomnie n'a pas encore épuisé son venin; depuis cinquante ans, la mémoire du poëte est balancée entre des apologies chaleureuses, mais trop peu explicites, et des accusations aussi vagues qu'acharnées. Quelque dégoût qu'inspire une pareille enquête, c'est presque un devoir de rechercher les causes et la valeur de ces récriminations sanglantes. Il y a eu des plaidoyers éloquents, personne n'a instruit le procès. Sans doute il est pénible de troubler ces cendres, d'évoquer ces mânes fraternels; mais il faut bien en Gnir et ôter son dernier prétexte à la haine. Je ne tairai rien d'ailleurs : il est urgent d'être net et d aller au fond des choses.
Et d'abord racontons les faits. M. Thiers a écrit à propos de Chénier dans Y Histoire de la Révolution (1) : « Il était franchement républicain. » Ce simple mot marque toute la différence du rôle politique d'André et du rôle politique de Marie-Joseph : André fut révolutionnaire avec la Constituante, mais resta dans les rangs des rnonurchiens; Marie-Joseph fut révolutionnaire encore avec la Convention et accepta la terrible logique des
(1) Édit de 1834, I, VU, p. 381.
événements. De très-bonne heure la double couronne de poète et de tribun avait tenté le plus jeune des deux frères ; avant Charles IX, dès les premiers mois de 88, Chénier, dans un dialogue satirique, le Ministre et l'Homme de lettres, laissait percer sa double prétention littéraire et politique :
Savez- vous qu'Addison
Fut, quoique bel esprit, un ministre assez bon ?
L'écrivain, on le devine, se fût prélassé volontiers dans un fauteuil d'homme d'état. André n'eut pas de si bonne heure ces ambitions turbulentes; jusqu'au dernier moment, jusqu'à ce que la Révolution éclate, c'est le poëte des plaisirs et de l'art pur, vivant dans cet atelier du fondeur qu'un de nos amis a décrit (1) avec une grâce si parfaite. Durant les années qui précédèrent immédiatement la révolution , André était à Londres; il envoyait des vers à Marie-Joseph qui, tout occupé de Charles IX, lui répondait en février 88 : « Un des grands plaisirs que je puisse avoir est de recevoir de ces beaux vers que vous savez faire. » Ces bonnes relations se continuèrent après le retour d'André à Paris, qui eut lieu dans les premiers mois de 90. On était au plus vif du combat : il s'agissait des destinées de la France. André se jeta généreusement et activement dans la lutte, n'hésitant pas à quitter les chères mollesses de sa poésie pour les colères de la polémique, tout comme Vergniaud laissait la nonchalante volupté du repos pour les agitations de la tribune. Son vigoureux manifeste, Y Avis aux Français, eut un retentissement immense qui ne suffit pas cependant à faire réussir sa candidature aux élections parisiennes de 91 pour l'Assemblée Constituante.
Les divisions ne viennent qu'après la victoire : au début de cette même année 91, les deux frères étaient encore animés par la communauté des vues politiques; on les trouve dans les
(1) Sainte-Beuve, Portraits littéraires, édit. in-18 de 1844, t. I, Documents inédits sur André Chénier, p. 161.
il. 4
mêmes rangs, dans les rangs de Malouet, de Mounier, de Condorcet. C'est alors que Marie-Joseph dédie à son aîné sa tragédie manuscrite de Brutus et Cassius, en lui rappelant « l'amitié qui les unit plus étroitement que les liens du sang, » et en lui parlant avec insistance de « son mérite, dont il reconnaît toute l'étendue. » Touché de ce beau présent, André répondait : « Imagine-toi, mon frère , que tu vois jouer ton ouvrage à Rome sur le théâtre de Pompée, et vois quels applaudissements! » Dans l'enivrement de Charles IX> cela dut flatter la vanité de Marie-Joseph; mais Marie-Joseph, entraîné par ce succès même, poussé par l'ardeur de sa foi politique, par le retentissement des bravos populaires, se trouva bientôt engagé dans le parti extrême de la révolution. Qu'on n'oublie pas qu'aux représentations de Charles /Zles applaudissements avaient été dirigés par Danton et par Camille Desmoulins. Chénier demeura fidèle à ses amis. Désormais les deux frères restaient d'accord sur le but, ils différaient sur les moyens à employer : on les vit, pour se servir d'un mot de Marie-Joseph :
Par un autre océan tendre au même rivage.
André avait accepté la révolution avec une joie sincère , à Londres, il la suivait de ses vœux; à Paris, il la servit de sa plume. Mais les excès et les violences l'effrayèrent vite : à la première souillure, il recula et fut de ceux qui crurent nécessaire de contenir le mouvement et de le diriger. La lutte était belle, quoique impossible peut-être : il la tenta résolument. On le sait, sa polémique en faveur du parti modéré fut vive, emportée, hardie, éloquemment violente. Le Journal de Paris lui servait tous les jours d'arène : tantôt un article virulent dénonçait « le plat et odieux pathos » de Brissot, tantôt des vers énergiques flétrissaient nommément Collot d'Herbois, Robespierre, ces héros futurs de la Terreur, qui déjà, selon le poète, puisaient leurs inspirations patriotiques dans
La vertu, la taverne et le secours des piques.
Comment s'étonner que deux ans plus tard les décemvirs se soient souvenus, et aient payé leur dette à André? En démasquant les projets factieux des clubs, en appelant la vindicte sur les sociétés populaires à la formation desquelles Marie- Joseph avait pris une part très-active, André se séparait ouvertement de son frère. Marie-Joseph, naturellement irascible et d'ailleurs mal entouré, mal conseillé, fit insérer dans le Journal de Paris une réclamation de quelques lignes destinée à établir qu'il n'avait point eu part à l'article contre les jacobins, et que son opinion était directement contraire. Cela se passait à la fin de février 1792. Telle est la première trace ostensible que je rencontre de la fâcheuse séparation des deux Chénier. Les rancunes et la jalousie étaient en éveil autour d'eux : elles ne manquèrent pas d'intervenir et de tout envenimer.
A cette époque, le Journal de Paris publiait en appendice, sous le titre de Cabinet de lecture, des miscellanées moins sérieux. C'est dans ce supplément qu'un ami politique d'André eut la funeste imprudence d'insérer quelques lignes ironiques à propos de la dénégation publiée par Marie-Joseph. « Quel rapport, disait perfidement le publiciste anonyme, y a-t-il entre l'éloquence nerveuse des Réflexions d'André et la triviale verbosité des préfaces de Joseph-Marie?... Pourquoi M. Joseph- Marie ne se fait-il pas honneur aussi d'être le frère de M. André de Chénier, dont le caractère, les principes et les talents ne peuvent qu'honorer ceux qui portent son nom?» C'était mettre l'amour-propre en jeu. Le lendemain, Marie-Joseph furieux répondait dans le Patriote français de Brissot : « Je vous remercie sincèrement de m'avoir épargné l'opprobre de votre estime, et je suis fâché qu'un homme de mérite comme mon frère soit insulté par vos éloges. » La vanité blessée commençait à se faire complice de l'hostilité politique. L'auteur de Charles IX, que son effervescence révolutionnaire et l'éclat subit de sa réputation au théâtre avaient fort accrédité, jouait un certain rôle dans cette société commençante des Jacobins où siégeaient alors Sieyès, Barnave, Condorcet, Vergniaud;
aussi n'eut-on pas grand'peine à lui faire croire que la défense officielle du club lui revenait de droit, et était pour lui un devoir. Une apologie des Jacobins parut donc au Moniteur, dans laquelle les attaques d'André étaient repoussées avec vivacité à la fois et avec convenance; ainsi les expressions de liens du sang et de l'amitié, de citoijen digne d'estime, revenaient souvent et sauvaient les apparences. Toutefois une phrase irritante s'était malheureusement glissée dans la lettre : on s'aperçut trop tard par la réplique d'André que le mot ft amplification de rhétorique l'avait froissé. Cette réplique pourtant était d'un langage digne et ferme; mais, aux dernières lignes, la colère longtemps contenue éclatait par ce sarcasme, par cette allusion transparente : « Certes, un parti bruyant qui dispose du crédit, de la faveur, de la réputation et même de cette partie des succès littéraires dont la nature est d'avoir besoin des applaudissements de la multitude, sera toujours beaucoup loué, même par plusieurs dont il ne sera jamais beaucoup aimé. » L'insinuation était cruelle : l'auteur de Charles IX fit aussi de vains efforts en sa riposte pour paraître calme, pour éviter à son tour le fiel; dans les dernières phrases, il n'y tint plus, et son humeur l'emporta : « Si j'avais, dit-il, perdu deux ou trois années à composer des tragédies impartiales ou insignifiantes ( André avait-il donc songé au théâtre?) et même deux ou trois matinées à écrire pour un journal quelques pamphlets modérés, j'aurais trouvé un grand nombre de preneurs puissants et actifs, et peut-être, en 93, ils m'auraient consolé de n'avoir pu, en 91, me glisser dans la foule des députés de Paris, et siéger à l'Assemblée nationale entre M. Robin Léonard et M. Thorillon. » Ces lignes, écrites dans les derniers jours de juin 1792 , rappelaient amèrement à André l'échec de sa candidature.
On le voit trop , l'acrimonie s'en mêlait. La dispute tournant de plus en plus aux personnalités, André et Marie- Joseph cessèrent de se voir. M. de Chénier le père, qui aima la révolution à son début, et qui fit même partie des premiers comités de surveillance, d'où son modérantisme finit par le faire exclure,
MARIE-JOSEPH DE CHÉMER. 5o
M. de Chénier conjura ses deux fils aînés, Constantin et Sauveur, d'apaiser à tout prix la querelle, et de mettre un terme à ce déplorable débat ; on obtint qu'André ne répondrait pas à son frère. Ce fut Brissot qui paya double : toute la colère du publiciste retomba sur lui. Au reste, les événements vinrent bientôt interrompre cette guerre de journaux, ces violentes rencontres dans le champ clos de la presse. Quelques jours encore, et la monarchie disparaissait au 10 août. Les bureaux du Journal de Paris furent envahis par l'émeute; la feuille cessa de paraître, et les rédacteurs se dispersèrent. Le pillage sanglant des Tuileries, et bientôt les massacres de septembre, mirent le comble à l'indignation d'André; c'est avec horreur qu'il assista aux fêtes théâtrales qui suivirent le renversement de la royauté; ces bacchanales populaires lui semblaient
Dignes de l'atroce démence Du stupide David, qu'autrefois j'ai chanté.
Ce n'était plus la calme idylle de Bion, ce n'était plus la molle élégie de Tibulle: ces haines vigoureuses, dont parle Molière, gonflaient la généreuse poitrine d'André. Archiloque avait son tour après Théocrite : le poëte des ïambes préludait à ses colères.
Le parti d'André était vaincu ; celui de Marie-Joseph triomphait. Charles IX avait donné à Chénier une immense popularité ; son nom alors était un drapeau. Aussi , dès que la nomination double de Barère, comme député à la Convention nationale, laissa aux électeurs de Versailles la liberté d'un nouveau choix, Marie-Joseph fut spontanément désigné par eux comme représentant du département de Seine-et-Oise. Pendant que son frère prenait ainsi placeparmi les juges de Louis XVI (1), André, plein de dédain pour tous ces grands patriotes, continua
(1) En votant pour la mort, Marie-Joseph Chénier ne déguisa pas son « extrême répugnance. » (Voyez le Moniteur du 20 janvier 1793, p. 102.)
sa tâche périlleuse. L'amour qu'il sentait dans son cœur pour la liberté était réfléchi, profond, mais il n'étouffait point les sentiments d'humanité et de droiture. Le dégoût du crime l'avait ébranlé, la compassion pour le malheur ne lui laissa plus d'hésitation : la cause du roi était perdue, il la soutint. On l'a dit, c'était se faire le transfuge du plus fort, c'était déserter vers le vaincu. Adresses, articles, placards, correspondance, démarches, rien ne fatigua son courage ; il offrit à Malesherbes de l'aider, et ce fut lui qui rédigea le manifeste touchant que signa Louis XVI, Y Appel au Peuple. C'est ainsi que l'indomptable écrivain qui avait osé demander naguère qu'on élevât « des autels à la peur » refusa de sacrifier aux pieds de la terrible idole. Il faut le dire haut, André, dans les derniers et orageux mois de 93, ne fut exclusivement protégé que par le nom et le crédit de son frère. Les dangers que son audacieuse opposition lui fit alors courir furent si réels, que le poëte Wieland, le sachant rangé parmi les suspects , écrivait d'Allemagne tout exprès pour savoir s il était encore en vie. Au milieu de tout cela, d'ailleurs, André n'avait pas l'ombre d'ambition personnelle. Les circonstances et ses impérieuses convictions l'avaient seules jeté dans la lutte. On le voit par des lettres récemment publiées, il n'aspirait , même alors , qu'à se mettre de nouveau à l'écart, qu'à retrouver dans la solitude la douce familiarité de la muse. Pendant qu'André, en prenant ainsi parti pour Louis XVI , donnait des gages aux dénonciateurs et des griefs à l'inflexibilité vindicative de la Montagne, Marie-Joseph , emporté par le torrent, n'essayait pas de résister. Il était dans la chaleur de l'âge et des passions ; aussi le trouve-t-on mêlé activement à toute la fermentation première, à tout le sombre enthousiasme de la terrible assemblée, et aussi à ses égarements. C'est ce rôle de législateur révolutionnaire qui, lors de la réaction thermidorienne, faisait dire à M. Michaud, dans une cruelle diatribe contre Chénier, que le peuple avait
Pleuré plus de ses lois que de ses tragédies.
Voilà les représailles des partis : on ne tardera pas à voir si l'auteur de Fénelon les méritait.
Sur l'insistance de ses amis, André consentit à quitter Paris, à chercher un lieu de sûreté. Marie-Joseph, on l'a vu, était député de Versailles; il y procura un asile à son frère. André demeura près d'un an caché dans cette retraite, où une grave et longue maladie le retint. On peut voir dans sa belle ode de Versailles quels sentiments l'animaient alors, comment les vertes allées où , en ses ennuis , il évoquait encore les chers fantômes de la poésie et de l'amour, s'enveloppaient souvent de deuil à ses regards, comment l'ombre livide des victimes venait peupler pour lui ces frais asiles et interrompre
Ce silence fertile en belles rêveries.
Si on n'était pas assuré des conséquences, peut-être vaudraitil mieux tirer un voile sur ces funèbres souvenirs et laisser dans le demi-jour du passé la collision politique des deux frères, et les ombrages, les aigreurs qui s'y mêlèrent ; mais j'ai à cœur d'être strictement vrai , de ne rien déguiser, de ne rien omettre, de ne laisser enfin à la malveillance ni un seul argument, ni une seule phrase, qu'elle puisse plus tard tirer de l'oubli. J'oserai même aller jusqu'au bout de cette tâche pénible, et ne pas taire une circonstance connue seulement de quelques-uns, mais qui, rendue publique dans l'avenir, pourrait servir de thème à des récriminations fâcheuses. Pour prouver que l'harmonie n'avait jamais été rompue entre les deux Chénier, on s'est plusieurs fois appuyé d'une ode d'André (1) qui commence ainsi :
Mon frère, que jamais la tristesse importune
Ne trouble tes prospérités !
Va remplir à la fois la scène et la tribune,
Que les grandeurs et la fortune Te comblent de leurs biens aux talents mérités !
(1) Voir les Poésies d'André Chénier, ode 1.
Dans les éditions, ia pièce n'a que deux strophes, et ces deux strophes sont louangeuses. Les vœux exprimés par André étaient sincères, je n'en doute pas ; cependant il faut bien dire que, dans le manuscrit, la fin de l'ode tournait à l'ironie, à une ironie plutôt mélancolique que blessante. Ces derniers vers ont été vus par plusieurs personnes de notre connaissance. Du reste, on conçoit l'omission , on s'explique les scrupules honorables des premiers éditeurs ; mais aujourd'hui qu'on a retrouvé dans les journaux du temps les phrases citées tout à l'heure, aujourd'hui que les témoignages imprimés de ces dissentiments ont été produits, une pareille révélation peut être faite sans inconvénient. On ne doit pas dissimuler non plus ce que le caractère d'André avait d'impérieux et d'un peu hautain. Dès longtemps André était l'oracle de sa famille, et Marie-Joseph avait été élevé à son égard darîs des habitudes presque respectueuses ; mais, lorsque la célébrité lui vint avec les ovations populaires, le plus jeune ne garda plus vis-à-vis de son aîné cette attitude inférieure, et s'émancipa. Une question d'amour-propre les avait aigris, une question de parti les sépara ; maintenant le danger va les réunir. Les affections saintes renaissent et s'avivent en face des grands périls.
Lorsqu'André, convalescent encore, revint à Paris, sur la fin de 93, il était réconcilié avec son frère. A cette date, Marie- Joseph, déjà compromis, passait pour un modère dangereux. Désigné à plusieurs reprises par la Convention pour remplir dans les provinces, par exemple à Toulouse, ces missions sanglantes que se disputaient les Lebon et les Carrier, il avait eu le courage de repousser toute participation directe à l'œuvre de la Terreur. Ces refus réitérés le firent exclure du comité d'instruction publique, c'était un avertissement terrible; mais ce qui acheva de discréditer Chénier dans l'opinion des séides de Robespierre, ce fut un acte qui cependant lui a été reproché depuis comme un crime, ce fut sa conduite après la mort de Marat. Le club des Cordeliers venait d'élever un autel au cœur de cette ignoble idole, la Convention eut la faiblesse de s'asso-
cier unanimement à cet acte de délire. Une loi spéciale fut en effet proposée pour la panthéonisation de Marat et la dépanthéonisation de Mirabeau. La Montagne voulut mettre Chénier à l'épreuve, et le nomma rapporteur (1). Chénier, que ses dernières tragédies avaient rendu très-suspect aux décemvirs, était sous le coup d'une imminente proscription; récuser Y honneur qu'on lui accordait, c'était offrir sa tête en holocauste. Le poëte n'eut pas ce courage, il céda à l'affreuse nécessité ; mais, une fois à la tribune , la hardiesse lui revint , il parla de devoir pénible, il rendit hommage au génie de Mirabeau, et osa ne pas dire un seul mot de celui qu'avait frappé Charlotte Corday ; le nom de Marat n'était prononcé que dans le projet de décret. Il y avait au moins là, on l'avouera, une audace relative, ce qu'on a très-bien appelé le courage de la réticence. « Un pareil silence, a dit M. Daunou, au moment même d'une telle apothéose, en était le désaveu le plus solennel, l'improbation la plus outrageante. » Il ne fallait pas être bien fin pour apercevoir derrière ce mutisme intentionnel la vraie pensée de Marie-Joseph, pour deviner qu'au fond du cœur il disait avec André :
Un scélérat de moins rampe dans cette fange.
On s'imagine facilement l'exaspération que cet acte dut soulever chez les amis de Robespierre* Ceci se passait dans les dernières semaines de 93 : l'éclat que fit presque aussitôt la suspension de Timoléon acheva de rendre Chénier suspect. Son rôle de poëte officiel de la République ne lui fut même pas laissé, et dès lors un veto absolu lui interdit le théâtre. On prohiba Charles IX comme royaliste, Gracchus comme aristocrate, Fénelon comme favorisant le fanatisme. C'est en ces conjonctures qu'André fut arrêté à Passy, dans une maison tiercé où il voulut , avec son emportement habituel , s'opposer à une arresta-
(1) Marat détestait Chénier; il l'appelait « un suppôt de la république fédérative, etc. » (Voyez VAmi du Peuple, 17 octobre 92.)
don ordonnée par le comité de surveillance. En réalité, il semblait n'y avoir là qu'une mesure arbitraire , qu'une simple vexation de police; mais, pour obtenir la mise en liberté, un ordre spécial du tribunal révolutionnaire devait être réclamé. Le demander ouvertement, c'était désigner André à la hache, c'était le tuer. D'ailleurs, un autre frère de Marie-Joseph, Sauveur Chénier, ancien adjudant-général et chef de brigade sous Custine, venait précisément d'être incarcéré à Beauvais, et, d'un autre côté, M. de Chénier le père, malgré ses soixantedouze ans, se voyait dénoncé et sérieusement inquiété. On comprend les inquiétudes de Marie-Joseph : il sentit « qu'en frappant sa famille on arrivait à lui. » Sa tendresse naturelle ne lui eût pas dit de chercher à sauver les siens, que son seul intérêt le lui aurait impérieusement prescrit; mais, dans les démarches actives qu'il ne cessa de poursuivre durant ces six mois d'angoisses, Marie-Joseph ne fit que rester fidèle, on le devine, à l'instinct de son cœur.
M. de Chénier ne comprit pas que demander hautement la délivrance de son fils, c'était évoquer les souvenirs, la colère d'hommes qui ne pardonnaient pas. Le malheureux père, mû par une impatience qu'on s'explique (1), poussait sans cesse Marie-Joseph à intervenir ouvertement, tout haut, en faveur de son frère ; il ne se contentait pas de la triste réponse qui lui était toujours faite, de cette réponse trop vraie : « Faites plutôt qu'on l'oublie! » André aussi, dans sa prison, disait : « Accoutumons-nous à l'oubli! » L'oubli, c'était la vie alors. Mais com~
(1) Le rôle honorable et imprudent du père d'André, si fatalement égaré par sa tendresse, fut bien celui que lui a prêté M. Alfred de Vigny dans les pages les plus touchantes de son Stello. On a pu, en effet, retrouver récemment et publier la réclamation écrite que M. de Chénier adressa, en faveur de sou fils, au comité de sûreté générale. (Voir OEuvres en prose d'André Chénier, 1840, in-18, p. xxxvm.) En somme, il se trouve qu'en cette émouvante histoire de la mort d'André et des anxiétés de Marie- Joseph, M. de Vigny avait à peu près deviné la vérité historique ; c'était un instinct de poète.
ment faire admettre cela à un père, à une victime? Et cependant la funèbre expérience de chaque jour ajoutait chaque jour à la conviction de Marie-Joseph. Marie-Joseph, de son côté, ne sut point se résigner à ce dévouement du silence, à cet intérêt négatif : quoiqu'il fût lui-même (je me sers des propres mots de M. Daunou) cité, dénoncé, recherché, quoiqu'il fût inscrit à son rang sur une des listes de proscription, il ne cessa pas un seul instant de faire en secret les démarches les plus persévérantes. C'était son unique pensée. S'il n'osait pas aller lui-même à Saint-Lazare consoler André, lui faire tenir ce mot à travers les barreaux qu'attendait le pauvre captif, c'était pour ne pas éveiller l'attention : le silence était la première condition du salut. Chériier, au reste, n'était pas sans quelque lueur d'espérance. Il venait d'écrire le Chant du Départ dans l'unique but de reconquérir un peu de crédit et de popularité, dans l'espoir de désarmer le comité de salut public, et (illusion de poëte! ) il s'imaginait que l'hymne avec lequel on gagnait des victoires aux frontières lui ferait obtenir à Paris la vie d'un seul homme, la vie d'un frère !
Ce n'était pas tout : Marie-Joseph avait fait longtemps partie de ces dîners secrets de Passy, de ces fêtes délicates et raffinées par lesquelles l'ancien fermier général Dupin s'était attiré une certaine influence sur quelques bancs de la Convention. Les membres du comité de sûreté générale, de qui dépendait précisément le sort d'André, se réunissaient là presque tous les soirs, et se distrayaient du sang par les voluptés : c'étaient Vouland, Amar, le vieux Vadier, Jagot, Louis du Bas-Rhin, tous agents obscurs, mais actifs, de la Terreur, qui venaient dans ces orgies rire, avec des filles et des actrices, de leurs guillotinades du matin. Marie-Joseph en fit solliciter, en sollicita plusieurs : tous furent inflexibles. En ces mœurs à la fois corrompues et farouches, la complicité du plaisir n'était pas un titre à la bienveillance. Ce fut chez un de ces membres du comité de sûreté générale (je n'ai pu savoir lequel) que M. de Chénier,
enfin lassé d'une si longue attente, eut la fatale hardiesse d'aller requérir, comme un acte de justice, la délivrance et par conséquent le jugement préalable d'André, en se réclamant des services rendus à la Convention par son autre fils. « Une exception pour le frère d'un conventionnel, répondit le tribun ; une exception ! le détenu sortira dans trois jours. » Il sortit en effet, mais pour aller de Saint-Lazare à la Conciergerie, de la Conciergerie à l'échafaud. Peut-être, dans ces sollicitations réitérées et imprudentes, le nom d'André fut-il prononcé devant Collot d'Herbois. Collot d'Herbois avait une dette à payer à André : il n'en fallait pas tant pour mourir.
Tout récemment encore , on a osé écrire que jusqu'à la fin Chénier avait été d'accord avec les partisans acharnés de Robespierre, qu'on l'avait vu montrant aux tricoteuses le signal convenu, le morceau de drap rouge, et préserver ainsi son ami le député Devérité , alors que la Convention était traquée par les canonniers d'Henriot : c'est une fable calomnieuse. Depuis l'abominable loi du 22 prairial, qui redoubla la terreur en ôtant même le droit de défense aux accusés, Chénier pouvait passer pour proscrit. La mort était suspendue sur sa tête; il s'attendait tous les jours à être arrêté. Aussi, durant ces dix dernières semaines, ne le vit-on guère à la Convention; s'il s'y glissait un instant, c'était pour faire acte de présence, c'était pour disparaître aussitôt. Les lâchetés de ce temps de peur sont connues : dans les rues, on évitait Chénier, on ne lui serrait la main qu'à la dérobée. C'est que Robespierre l'avait désigné à la tribune par une allusion qui valait un arrêt. Un homme d'esprit de l'époque disait que la vie alors était devenue un art (1). Chénier en était là : bientôt réduit aux expédients, il dut quitter sa demeure et se dérober aux espions. C'est dans cet abandon désolé, c'est dans cette triste solitude que, pensant sans
(1) Voyez les rares et curieux Essais de Mémoires de Mme Suard sur son mari, 1820, in-12, p. 69.
doute à son frère, il écrivait cette ode énergique, où sont flétris les terroristes :
Du nom de liberté le meurtre est revêtu, Et l'audace de la vertu Se tait devant celle du crime.
J'aime à me figurer qu'à la même heure peut-être André stigmatisait les bourreaux barbouilleurs de lois en un de ses sublimes iambes (1).
C'est ainsi que ces deux nobles cœurs, trop longtemps séparés par les discussions de partis, se réunissaient à la fin dans une même pensée, dans une commune indignation contre le crime. Caché et délaissé, Marie-Joseph apprit en même temps, par les journaux, la mise en jugement et la mort de son frère. Il n'y avait eu que quelques heures d'intervalle entre l'arrêt et l'exécution.
Dans l'attente du coup fatal, André écrivait :
Toi, Vertu, pleure si je meurs !
N'eût-il pas eu le droit d'en dire autant à la vieille poésie d'alors, à cette poésie redevenue jeune avec lui, et qu'il avait abreuvée à des sources plus fraîches, à des courants inconnus? Mais il semblait que ce lévite prédestiné dût emporter dans le pan de sa robe le grain de pur encens qu'il avait dérobé sur l'autel, car évidemment la rénovation poétique ne pouvait pas dater de là ; évidemment la gloire d'André et son influence devaient être tardives. Les hasards intelligents de l'histoire littéraire en firent
(1) A quelques vers de la première édition du Discours sur la Calomnie (1795), qui ont disparu dans les versions suivantes, ou dirait que Marie- Joseph avait un instant conçu le projet de publier lui-même les ïambes d'André :
Contre mes ennemis soulevant la nature, Unissant à ma voix les accents fraternels, J'attacherai l'opprobre à des fronts criminels.
une sorte de contemporain posthume de Lamartine et de Victor Hugo. Pour accomplir, en effet, un grand changement dans les lettres, une forme nouvelle et originale ne suffit pas ; il faut encore des idées, sinon des sentiments nouveaux. Or, André Chénier appartenait profondément au xvme siècle , il en avait tous les penchants, toutes les opinions ; seulement, par un don particulier, par un privilège unique, il lui fut permis de dépasser le style et la forme de son temps. Isolé aux limites de l'ère précédente et de l'ère actuelle, il a conquis une place à part, il donne à la fois la main à l'avenir et au passé. Son œuvre doit demeurer comme un calme monument élevé au culte de l'art pur, en dehors des contentions d'école, en dehors de cette grande lutte des deux poésies , la poésie de l'innovation et la poésie de la tradition, qui était à la veille de s'ouvrir avec le siècle et de se personnifier dans deux écrivains d'inégal génie et d'inégale renommée. Le premier, jeune et inconnu, était allé demander aux paysages du Nouveau -Monde les riches couleurs dont son imagination splendide vint bientôt éblouir la France au lendemain de l'anarchie ; le second sortait de la tourmente révolutionnaire avec une réputation déjà faite, avec un talent incomplet, mais que le malheur allait fortifier et mûrir : on a nommé Chateaubriand et Marie -Joseph Chénier. Singulière inconséquence , qui est celle du temps même ! de ces deux hommes, l'un représenta à la fois l'esprit d'affranchissement dans les institutions politiques et de conservation scrupuleuse dans le goût littéraire ; l'autre déploya simultanément la bannière de la révolution en littérature et des restaurations en politique. Voilà comment l'esprit de l'homme semble souvent, à travers l'histoire, se donner des démentis à lui-même ; mais , au fond, c'est toujours lui qui profite. Ainsi, sans s'embarrasser des contradictions, il a accepté la liberté en politique avec Chénier, la liberté en poésie avec Chateaubriand. Dans son admirable égoïsme, la civilisation reçoit de toutes mains ; il lui suffit de grossir son patrimoine, elle s'enquiert peu des origines. André avait péri le 7 thermidor. Si la Terreur eût duré deux
jours de moins, il était sauvé; si elle eût duré quelques jours encore, son frère était perdu. Robespierre tombait à peine, que Marie-Joseph publiait un hymne vengeur où, s'adressant au soleil avec un accent inspiré , il disait :
Ne crains plus d'éclairer le triomphe des crimes, Tu peux remonter dans les cieux !
C'était un cri éloquent, un cri de joie et de délivrance; le deuil toutefois s'y mêlait, et la douleur fraternelle ne pouvait retenir son sanglot au souvenir des victimes frappées :
Du moins sur vos tombeaux la plaintive patrie A nos pleurs mêlera ses pleurs.
Les larmes de Chénier furent sincères. Cependant c'eût été pour lui un devoir de les déguiser, de chercher à consoler celle dont André, à la veille de mourir, avait dit :
La mère désolée, elle a perdu son fils !
Mais il faut du temps pour donner à un cœur maternel l'habitude et la familiarité du regret. Ce temps , la calomnie ne le laissa pas à Marie-Joseph, et ce fut sa mère elle-même qui bientôt eut à lui prodiguer des consolations. On fit un crime à Chénier de son malheur. Nous touchons à ces épreuves cruelles où l'homme eut tant à souffrir, où le poëte trouva son talent.
Depuis le 9 thermidor jusque vers le milieu du Consulat, c'est-à-dire de 1794 à 1802, Chénier prit une part active à la politique et joua un rôle assez important dans les assemblées. Certes, les pamphlétaires du temps exagèrent beaucoup quand ils disent de lui :
Un tel fat est de notre sort Le régulateur et le maître (1).
(1) Armand Charlemagne, le Monde incroyable, 1797, in-8 de 8 pages.
6i ÉTUDES LITTÉRAIRES.
Toutefois ce ton montre que Chénier avait du crédit et de l'autorité. On le trouve en effet mêlé de près et avec décision à tous les événements d'alors, à la constitution de l'an m comme au coup d'état du 18 fructidor; c'est lui qui, le 13 vendémiaire, brava l'émeute à la tribune, et s'écria : « Il n'y a point de transaction; il n'y a pour la Convention nationale que la victoire ou la mort. » Plus tard, Marie- Joseph ne fut pas étranger au 18 brumaire. Après avoir appuyé avec chaleur le pusillanime gouvernement du Directoire, il avait fini, comme tout le monde, par le mépriser; mais, dans ses illusions de patriote, il croyait que cet appel à la force servirait en définitive les institutions républicaines, au lieu d'amener une dictature militaire. Le ïribunat lui paraissait une garantie suffisante : Chénier avait une nature imprévoyante et enthousiaste.
Quand le joug de la Terreur eut cessé de peser sur la France, on sentit le besoin d'un gouvernement ferme qui eût la force de se défendre contre les tentatives des anarchistes et contre les résistances des fauteurs du royalisme. Chénier fut de ceux qui voulurent à tout prix donner quelque unité au pouvoir; il y aida même par des duretés de parole ou par des rigueurs de vote que contredisaient ses doctrines libérales, sa foi loyalement républicaine. Il est difficile de résister aux entraînements des réactions ! Avec sa fougue naturelle et sa susceptibilité de poète , Chénier céda quelquefois, il en faut convenir, à ces suggestions de l'humeur; ainsi, après l'insurrection du 1er prairial, il fut sans pitié pour ses collègues compromis. L'humanité pourtant était au fond du cœur de Marie-Joseph, et son nom, après le 9 thermidor, se rattache à plus d'un généreux souvenir. On aime à rappeler que ce fut lui qui prononça, pour le rappel des conventionnels proscrits, ces belles paroles (1) :
« Us ont fui, dit-on, ils se sont cachés. Voilà donc leur crime! et plût aux destinées de la République que ce crime eût été celui de tous!
(1) Voir Mignel , Histoire de la Bévolution, ch. x.
Pourquoi ne s'est-il pas trouvé des cavernes assez profondes pour conserver à la patrie les méditations de Condorcet et l'éloquence de Vergniaud?.... Mais on craint des projets de vengeance de la part de ces hommes aigris. Instruits à l'école du malheur, ils ont appris à gémir sur les erreurs humaines. Non, non! Condorcet, Vergniaud, Camille Desmoulins, ne veulent pas d'holocaustes de sang, et ce n'est pointpar des hécatombes qu'on apaisera leurs mânes. »
Une pareille motion était digne d'un poëte, et si madame Roland eût pu entendre ce discours, si Lanjuinais, La Réveillère, Louvet, lsnard, tous les restes proscrits de la brillante Gironde, eussent pu lui dire à qui ils devaient leur réintégration, peut-être eût-elle jugé Chénier avec plus d'indulgence. Ces actes désintéressés, ces nobles manifestations, plaisaient à Chénier : ainsi, malgré l'hostilité politique, il faisait placer Fontanes sur les listes de l'Institut où il avait naturellement été appelé lui-même dès la fondation. Au reste, on pourrait, précisément dans cette période où la calomnie le poursuivit sans relâche, on pourrait citer de lui plus d'un trait de sensibilité vraie. C'est Marie-Joseph, par exemple, qui prononça le discours auquel M. de Talleyrand dut son rappel :
Il était malheureux, je devins son ami.
Plus tard M. de Talleyrand l'oublia , et Chénier, dont le cœur pardonnait plutôt que la plume, se vengea fort innocemment par cette jolie épigramme, qu'il tint secrète :
Roquette dans son temps, Périgord dans le nôtre, Furent tous deux prélats d'Autun; Tartufe est le portrait de l'un; Ah ! si Molière eût connu l'autre (1) !
(1) Chénier a été plus dur dans V Essai sur la Satire (1802), qui ne parut qu'après sa mort : il y peint Talleyrand comme un homme qui
De tout parti vainqueur mercenaire apostat, Peut vendre ses amis comme il vendit l'état. II. 5
Marie-Joseph n'a jamais tiré grand profit de la reconnaissance : Regnauld de Saint-Jean-d'Angély fut à peu près le seul qui, par sa bienveillance marquée, lui montra qu'il savait se souvenir. L'importance extrême que Regnauld prit tout à coup après le 9 thermidor avait effrayé certains membres de la Convention : on résolut de le mettre en arrestation. Chénier le savait et n'en dit rien ; mais le soir, à l'Opéra, voyant la belle madame Regnauld avec son mari, en loge découverte, il fut touché et ne put se défendre de les faire avertir par Arnault. Tous deux s'enfuirent au plus vite et n'eurent que le temps d'échapper à la proscription. L'émotion était vive et spontanée chez Marie- Joseph : il n'y savait pas résister. Madame de Staël, qui connaissait ce faible, en profitait pour ses amis. C'était elle qui avait mis en tête à Chénier le rappel de Talleyrand : après le 18 fructidor, elle courut un jour chez son ami et lui fit venir les larmes aux yeux en retraçant la situation du malheureux Dupont de Nemours et la détresse de toute cette famille. Chénier monta sur l'heure à la tribune, et, dit madame de Staël, il parvint à le sauver (1), en le faisant passer pour un homme de quatrevingts ans, quoique le personnage en eût à peine soixante. Dupont, qui avait des prétentions à la jeunesse, fut très-mécontent. C'est ainsi encore qu'ayant sauvé d'Avrigny, en s'appuyant sur son peu d'importance, le poëte s'en fit un ennemi mortel. Chénier trouvait moyen de dispenser ses obligés de la gratitude. Décidément je ne m'étonne pas qu'il ait demandé à la Convention un secours pour la veuve de Goldoni : il y avait en lui du bourru bienfaisant.
(1) Ce que Mme de Staël ne dit pas et ce qu'il est bon de constater, c'est qu'en sauvant Dupont de Nemours, Chénier mit en oubli de bien légitimes griefs. En rendant compte, en effet, dans une gazette du temps, d'un sanglant libelle d'André Dumont, et. en comblant ce tribun d'éloges, Dupont de Nemours avait traité Sauveur Chénier, le frère de Marie-Joseph, de « buveur de sang, » et fait entendre, par une odieuse insinuation, que celui qui avait écrit Timoléon ne pouvait pas être un frère tendre. (Voyez le journal Y Historien, n° W9, 12 février 1797.)
C'est, ce nous semble, un devoir d'enregistrer ces faits honorables. Par là, on connaît mieux Marie-Joseph, on s'accoutume à ses boutades, on sourit de sa vanité, on aime sa droiture et son bon cœur. Dès que l'homme généreux et dévoué s'est décidément révélé à moi, je suis déjà plus tranquille, et ces vagues imputations qui naguère m'inspiraient de la tristesse ne me donnent plus que de l'indignation ; j'oublie le mot d'André dans les ïambes ; « Tout est précipice. » Et comment Chénier n'auraitil pas fait pour un frère, pour un ami d'enfance, ce qu'il faisait pour des adversaires, ce qu'il fit pour un ennemi irréconciliable et déclaré? On a vu avec quel inépuisable fiel le magistral La Harpe,
Ce grand Perrin-Dandin de la littérature,
(ainsi que le poëte l'a plaisamment nommé) avait toujours traité Marie-Joseph. Durant l'été de 95, le philosophique auteur de Mèlanie, qui venait de se jeter subitement dans les intrigues royalistes et dans la propagande religieuse, avait transformé sa chaire du Lycée en une vraie chaire de paroisse, j'entends de paroisse du temps de la Ligue : c'est alors que survint le 13 vendémiaire. Les hommes de la Révolution reprirent le pouvoir, et Chénier se trouva être très-influent et l'un des chefs du parti vainqueur. On songea à faire des exemples, à effrayer les factions extrêmes par quelques proscriptions notables : le bruit qu'avait fait La Harpe semblait le désigner plus que personne aux coups du nouveau pouvoir. En effet, le général Bonaparte prit la parole dans le comité, et demanda avec instance l'arrestation de La Harpe. Chénier répondit très-vivement, et eut même la hardiesse de déchirer le mandat d'amener qui était tout rédigé. Cela était d'autant plus méritoire, que quelques mois auparavant La Harpe avait publié contre celui qui le sauvait une brochure très- virulente (1) où tout était de ce style : « 0 la grande tête de législateur!... C'est le langage emphati-
(1) Voir la Liberté de la Presse défendue par La Harpe contre Chénier, Paris, an m, in-8 de 22 pages. Ce pamphlet a été reproduit dans les OEuvres de La Harpe, édit. de Saint-Surin, t. V, p. 343.
que et niais d'un présomptueux écolier. » L'homme sut ne pas se souvenir des blessures faites à l'auteur.
Pour soutenir la Convention chancelante, Chénier avait consenti à se faire le rapporteur de la loi d'exception qui décrétait l'exil contre quiconque provoquerait X avilissement des représentants de la nation. C'est toujours une politique mauvaise que celle qui croit les circonstances plus impérieuses que les principes. Que faisait ici Chénier, sinon de ramasser les débris de l'idole qu'il avait renversée naguère, afin de pouvoir lui dicter à son tour des oracles? Plus d'un rappela amèrement au poète ses Inquisiteurs de la pensée (1). Ce n'est que justice. On sait quelles étaient les allures violentes de la presse d'alors : il y avait des journaux de toutes couleurs ; chaque passion, chaque intérêt , chaque haine avait le sien. Menacés dans leur existence, ces journaux firent chorus pour attaquer Chénier, qui dès lors leur servit de point de mire. Ce fut une guerre sanglante, acharnée, sans trêve, une guerre qui dura trois ans. Louvet eut beau défendre avec vivacité son ami Chénier dans la Sentinelle, l'essaim bourdonnant enveloppa la victime et ne la quitta plus : nous allons voir quelles cruelles piqûres il lui fit, quels aiguillons restèrent dans la plaie.
Chénier était très en vue : il avait beaucoup d'ennemis. Les inconnus lui en voulaient de son renom, les ingrats des services rendus, les envieux de ses succès : sa morgue, ses dédains, ses sarcasmes imprudents, le faste de sa vie, avaient aussi éveillé un grand nombre de susceptibilités, sans compter les implacables rancunes que les partis réactionnaires nourrissaient contre l'ancien montagnard. Il fut immolé avec une animosité, une fureur persistante dont il n'y a peut-être pas eu d'autre exemple. La brochure de La Harpe avait donné le signal : aussitôt le vieux Morellet répondit à l'appel, et 1'
Enfant de soixante ans qui promet quelque chose
(1) Cette discussion se reproduisit avec aigreur aux Cinq-Cents. Voir le discours de Noailles contre Chénier dans le Moniteur du 5 décembre 1796 p. 299.
publia ses Pensées libres sur la presse (1). La Harpe avait usé de l'emphase; Morellet mit en jeu sa raillerie pincée, son amertume fine et sèche ; il accusa Chénier de vouloir « diriger le théâtre selon les vues du gouvernement. » C'était une allusion à la récente mise en scène de Timoléon, de cette fatale tragédie que Robespierre avait brûlée, et que Chénier venait de faire jouer. Les plus indulgents prétendirent que tel était pour Marie-Joseph le résultat le plus cher du 9 thermidor. Un malin assura même avoir entendu tenir le dialogue suivant, dans les couloirs de la Convention , le jour où avait été renversé le régime de la Terreur :
L'heure de la justice est enfin arrivée, Robespierre n'est plus et la France est sauvée. — Que dites- vous? — J'ai vu périr le monstre. — Bon, L'on jouera mon Timoléon ,(2) !
Ce quatrain fit rire tout Paris et tua la pièce. La coïncidence de cette demi-chute avec les discours de Chénier contre la presse ne manqua pas d'être exploitée. On rima des monologues où Marie-Joseph disait :
Qui médit de mes vers trahit la république;
et la Quotidienne se mit à développer chaque matin cette thèse plaisante, à savoir qu'une conspiration existait afin de rendre le théâtre désert les jours où l'on jouait les pièces de Chénier. « Le poëte ferait bien, ajoutait-on, de traduire le public devant une commission militaire. » C'était le prélude de la guerre sans merci que M. Michaud allait bientôt déclarer à Marie-Joseph.
Ce feu roulant de plaisanteries n'était effectivement qu'une fusillade d'avant-garde. Timoléon, on le sait, offrait le tableau d'un frère sacrifiant son frère à la liberté : or, les partis qui,
(1) Elles ont été reproduites à la tin du tome II de ses Mémoires.
(2) Villiers, Rapsodies du jour, 1795.
ne se font scrupule de rien, avaient déjà semé à tout hasard, sur la mort d'André , quelques sourdes insinuations. Timoléon parut. Fallait-il y voir une justification , une apologie? Chénier avait-il voulu donner cette tragédie comme un symbole ? étaitce son propre stoïcisme qu'il avait prétendu peindre dans cet impitoyable Timoléon, qui, s'enveloppant de son manteau, laissait partir son frère pour le supplice , avec ces mots : « Ton heure sonne ! adieu?... » L'hypothèse parut suffisante aux factions pour jeter hautement dans l'arène l'incrimination abominable qui devait causer de si profonds chagrins à Marie-Joseph. On se garda, bien entendu, de dire que la pièce avait été écrite avant l'arrestation d'André; on se garda de remarquer qu'en fait elle prouvait le contraire de ce qu'on voulait y voir, puisque le personnage vraiment intéressant n'était pas le bourreau Timoléon, mais la victime ïimophane. La presse de l'époque thermidorienne avait encore toute l'impudeur barbare de l'Ami des lois et du Père Duchesne: seulement, après le despotisme de quelques-uns, c'était l'absolutisme de tous; après le lâche silence de la peur, les bravades d'une insolence sans frein; après le règne de la terreur, celui de l'anarchie.
L'abbé Morellet, je suis fâché de le dire, couvrit le premier de l'autorité de son nom cette lâche invention, qui n'avait encore circulé que dans quelques feuilles obscures, et qui, au milieu même des colères contemporaines, n'a jamais été appuyée une seule fois sur un fait, sur une preuve quelconque. Tout en avouant qu'il n'avait aucune raison de croire, Morellet eut l'indignité d'écrire cette phrase : « Sultan Chénier, auriez-vous rapporté de Constantinople les mœurs des Ottomans, qui croient ne pouvoir régner qu'en étranglant leurs frères? » Voilà, dès le début, le ton vraiment féroce de cette polémique. Aussitôt les folliculaires à gages, toute la cohue des journaux , répétèrent à l'envi le gratuit et infâme mensonge , comme s'il était avéré et patent. On l'imprima en prose, on le redit en vers, on le rima sur tous les modes. Tantôt c'était un soliloque de Chénier :
Je le jure à tes pieds par ce bras sanguinaire Fumant encore et teint du meurtre de mon frère (1);
tantôt c'était une allocution ironique :
On t'a vu partager son supplice
Plutôt que de descendre à cette lâcheté
De baiser des bourreaux le bras ensanglanté (2);
ou une affirmation brutale :
Les fureurs de Caïn convenaient à sa muse.... C'est un tigre, la bouche encor pleine de sang (3);
ou enfin quelque apostrophe terrible mise dans la bouche même d'André :
Vivant il fallait me défendre, Non me pleurer après ma mort (4).
On aurait hâte de mettre un terme à ces citations affligeantes. Quel besoin, en effet, d'aller recueillir dans les journaux du temps des annonces perfides comme celle-ci : « Le citoyen Chénier refait, dit-on, la Mort d'Abel, de Gessner? » Ces sottises atroces sont dignes de l'oubli, et on doit les y laisser : à la longue, l'indignation fait place au dégoût. Cependant il faut bien aller jusqu'à la fin, car par malheur le nom de l'abbé Morellet n'est pas le seul nom connu que je rencontre dans toute cette fange mêlée de sang. Un homme très-spirituel et très-aimable, que nous avons tous connu et goûté, doit, hélas! avoir sa part de cette tache odieuse. M. Michaud, qui
(1) Ch. Mullot, Ai-je tort ou ai-je raison? ou La Harpe et Chénier, an v, in-8, p. 26.
(2) Le Chevalier de Fontenelle à Joseph Chénier, 1796, in-12 de 16 pages.
(3) Sewrin, Épitre à Chénier sur l'Orgueil, an v, in-8 de 16 page§.
(4) Léger, Petite Réponse à la Grande Epitre sur la Calomnie, 1797, in-12, p. 6.
avait fait aussi des vers républicains, était alors mêlé aux intrigues, aux factieuses menées du royalisme, à toutes les brutales violences de la presse directoriale. Un des premiers, il avait attaqué la vie politique de Chénier dans la Quotidienne; Chénier riposta par quelques vers mordants, et rangea le journaliste dans la « populace des sots. » A son tour, M. Michaud se vengea , mais , il faut le dire , avec rage , avec une étrange cruauté. Pendant une année tout entière, son journal, sa Nonne sanglante, comme on le surnommait, contint presque tous les jours quelque diatribe nouvelle avec cette phrase permanente : « Caïn, qu'as-tu fait de ton frère? » Ce ne fut pas tout : sous le titre de Petite Dispute entre deux grands hommes (1), le futur chantre du Printemps d'un Proscrit publia une satire, une Muette, assez lestement tournée du reste, où on lisait des vers comme ceux-ci :
Le grand Timoléon vient apprendre aux Français
Que la fraternité n'était qu'une chimère
Et qu'on pouvait sans crime assassiner son frère;
et à propos des autres tragédies de l'auteur de Fénelon :
Ses drames sont divins, et le parterre avide Peut toujours y trouver au moins un fratricide;
(1) An v, in-18 de 22 pages. — Après le Directoire, la calomnie n'osa plus procéder contre Chénier que par voie d'insinuation. La dernière accusation directe que je rencontre est dans une pitoyable brochure publiée en 1802, et où on lit ce vers odieux :
Caïn, nouveau Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?
et en note : « C'est un cri universel qui poursuit M. Chénier. Ces paroles sont dans la bouche de tout le monde. Heureux si ma voix est plus forte que celle des autres! » (Voir Èpîtres en vers, par A. F. Mauduit, suivies de quelques observations relatives au soi-disant abbé Mauduit, Paris, an xi, in-8 de 31 pages.) Chénier avait publié quelques opuscules satiriques sous ce pseudonyme de Mauduit, comme avait l'ait Voltaire sous celui de Guillaume Vadé : là-dessus un vrai Mauduit survint, qui, furieux de voir son nom ridiculisé, entre en rage contre Chénier : de là toutes ces invectives.
et en (in :
Je sais bien que Chénier, fidèle à Melpomène, Peut tuer ses héros ailleurs que sur la scène.
Faisons justice en osant citer. Voilà donc à quelles extrémités l'habitude perfide de la contradiction quotidienne a pu conduire une nature bienveillante et douce! On va si loin malgré soi dans cette guerre avancée de la presse ! On est si facilement entraîné au delà des bornes dans cette lutte de tous les jours, où l'horizon est voilé par la fumée du combat ! C'est un des graves dangers de ce métier de journaliste de laisser ainsi s'énerver, s'émousser en soi le strict sentiment du vrai et du bien, et, sous l'aiguillon, de se porter en revanche aux excès amers des représailles, aux injustices violentes des partis. Mais, se l'imaginerait-on? le rédacteur de la Quotidienne ne croyait pas le premier mot de l'imputation horrible qu'il contribua autant que personne à propager. Un jour que Ginguené causait avec lui de Chénier, il convint que tout cela n'avait été qu'une stratégie de presse ; puis il ajouta crûment : « 11 fallait bien le démonétiser; après tout, c'est un fameux chat que nous lui avons jeté dans les jambes. » J'ai entendu M. Michaud, dans ses dernières années, se féliciter de n'avoir pas une rancune, se flatter de n'avoir pas un ennemi, et c'était vrai. La malice de sa causerie, l'enjouement moqueur de sa conversation, ne blessaient pas : c'était l'aménité même, et on l'aimait. Il est triste de penser jusqu'où l'avaient fait dévier l'esprit de secte et l'excitation de la polémique. C'est un déplorable exemple.
On l'a vu, aucune preuve n'était produite (1), aucun témoi-
(1) Il n'y en a pas davantage dans le gros volume que le conventionnel André Dumont publia à cette époque sous le titre de Compte Rendu, pour répondre aux vers de Chénier, qui l'avait appelé « l'ogre Dumont, etc. » C'est un plaidoyer diffus et grossier. Marie-Joseph y est qualifié « de premier poète anthropophage de la République; » Yombre sanglante d'André, la voix du tombeau, etc., reviennent à chaque instant. Sauveur de Chénier, que Dumont avait reçu ordre de faire arrêter à Beauvais pendant la Ter-
gnage n'était invoqué pour établir ces allégations flétrissantes. Les partis sont sans pitié : ils poursuivaient Marie-Joseph de ce cri réprobateur qui ne troublait pas sa conscience, mais qui lui déchirait l'âme. Bientôt les vengeances secrètes s'inspirèrent de ces vengeances publiques. Tous les jours Chénier reçut, sous les formes les plus variées, une lettre anonyme qui reproduisait la phrase des articles de M. Michaud : « Caïn, qu'as-tu fait de ton frère? » Pendant une année tout entière, le mystérieux billet arriva au poëte avec une régularité que la haine la plus cruelle avait pu seule combiner : il le trouvait sous sa porte, dans sa correspondance, sur le tabouret de sa loge, et une fois même sous son chevet. On ne sut jamais l'auteur de cette misérable persécution , digne des supplices de Dante. Le mépris d'abord l'emporta dans le cœur ulcéré de Marie-Joseph; mais à la fin l'indignation eut le dessus : c'est alors que parut le Discours sur la Calomnie. Ce jour-là, Chénier fut un vrai poëte.
Je ne ferai pas, au honteux mensonge que nous avons vu se reproduire avec un si inexplicable acharnement, l'honneur d'une réfutation logique : cette réfutation est dans le cœur des gens honnêtes, et, d'ailleurs, plusieurs contemporains de Chénier se sont expliqués ïà-dessus de façon à imposer silence à toutes les haines. M. Daunou, qui voyait tous les jours son collègue Chénier à la Convention et dans l'intimité, M. Daunou s'est plus d'une fois exprimé, comme il convenait à son intègre amitié, sur cette calomnie aussi absurde qu'horrible. Lemercier l'a fié—
reur, répondit à ces attaques par une brochure plus violente encore, et dans laquelle Duraont est représenté « les yeux rougis de sang humain, » et comme « un brigand pétri de sang et de boue. » C'est le style du temps. Ces outrages et ces accusations réciproques étaient également dénués de vérité. Dumont, dans ses missions, avait assurément fait beaucoup de proclamations incendiaires, mais peu de mauvaises actions. « Ils me demandaient du sang, disait-il plus tard, je leur envoyais de l'encre. » Les Chénier furent aussi injustes pour Dumont que Dumont le fut pour eux. Aucune preuve sérieuse n'est alléguée d'un côté ni de l'autre : ce sont des injures et de la colère.
trie avec tout le dédain d'une âme loyale (1). Arnault, de son côté, n'a manqué aucune occasion de venger son collègue, et il y a mis toute l'insistance, toute la chaleur d'une conviction profonde (2) : c'est que cette conviction reposait sur des faits. Arnault avait, pendant la Terreur, assisté, chez le compositeur Méhul, aux anxiétés de Marie- Joseph ; il avait su directement les démarches faites parChénier au péril de sa vie, il avait connu ses espérances, ses craintes, son trouble (3). On a droit d'objecter, je le sais, que Daunou, que Lemercier, qu' Arnault, étaient tous trois en bons termes avec Chénier, et que leurs assertions peuvent paraître empreintes d'une affectueuse partialité. Eh bien! je suis assez heureux pour avoir à produire deux témoignages qui n'ont jamais été invoqués et qui sont tout à fait sans réplique. Ce n'est pas à des partisans du poëte, c'est à deux de ses ennemis les plus déclarés que je demanderai mes preuves. Devant le premier texte, les préventions les plus opiniâtres devront être ébranlées; devant le second, il ne sera plus permis à un homme loyal de garder l'ombre d'un doute.
Un publiciste bien spirituel, M. Rœderer, prenait sous le Directoire, avec son ami Lezay-Marnezia , une part très- active à la rédaction du nouveau Journal de Paris, feuille alors impor-
(1) Voyez ia Revue Encyclopédique, 1819, t. IV, p. 81.
(2) Voir la Notice d'Arnault en tête du Ier volume des OEuvres Anciennes de Chénier, 1824, in-8.
(3) Mme de Genlis est toujours là quand il y a quelque perfidie à glisser contre Marie- Joseph. Elle a raconté, dans ses Mémoires, que Chénier, ayant désiré entendre M1Ie Dumesnil , alors âgée et malade, réciter au moins un vers de l'un de ses rôles, la célèbre actrice l'avait accueilli, avec intention, par ce mot de Britannicus :
Approchez-vous, Néron, et prenez votre place.
C'est encore un mensonge : Arnault eut connaissance des faits par l'acteur Dugazon, qui avait introduit Chénier chez sa vieille camarade. Le poët était, au contraire, en très-bons rapports avec Mlle Dumesnil, à qui il fit accorder un secours par la Convention. (Voir Arnault, Souvenirs d'un Sexagénaire, t. II , p. 178.)
tante et répandue. Chénier y était souvent piqué : il reconnut la plume, et, avec cette impatience violente que rien ne maîtrisait, il décocha en passant, dans sa Calomnie, un trait contre Rœderer
Qui, de la renommée épris à son insu, Régentait l'univers sans en être aperçu.
Rœderer prit sa revanche, comme on la prenait dans ce tempslà; il injuria chaque matin Chénier dans le Journal de Paris. Chénier, qui cette fois avait maille à partir avec un adversaire connu et influent, n'y tint pas. Le Docteur Pancrace parut. C'était une satire, c'était le début du poëte dans un genre où il allait tout à l'heure exceller. Tout Paris s'arracha ce plaisant dialogue où la malice pétillait à chaque vers, et où l'ironie était encore aiguisée par un style net et de bonne venue. Le public poussa un fou rire aux dépens de Gille et de Pierrot, aux dépens de Rœderer et de Lezay.
L'impudent et lâche Rœderer, comme disait poliment Chénier, se sentit atteint; il eut hâte de se venger. Mais le courroux calcule mal, et l'homme d'esprit ne se retrouve guère dans la diatribe effrénée par laquelle il riposta (1). Toutes les armes sont bonnes à Rœderer : il ne se refuse aucun outrage, aucun genre d'accusation ; il fait de Chénier un misérable, le dernier des hommes. Eh bien! au milieu de ces pages qui respirent l'exaspération et où sont entassés les reproches les plus sanglants, se trouve ce passage précieux :
« Je tiens pour injuste l'opinion qui place Chénier entre les premiers ministres de la Terreur, entre les prédicateurs de la spoliation, de l'assassinat, et l'accuse de fratricide; mais qui pourrait trouver Chénier irréprochable ? Personne, et je veux lui accorder cet éloge dédire que sa conscience n'est pas assez corrompue pour le juger tel. Il n'a été ni ambitieux ni cupide, mais il a été d'une vanité sans mesure; il n'a point été vénal ni rampant, mais faible et pusillanime; point
(1) Voyez le Journal d Économie publique, 1797, n° xm.
absurde, mais ignorant; point méchant, mais vindicatif; point féroce, mais fanatique. Il n'a point commis de crimes, mais il a professé tous les mauvais principes qui les font commettre; il n'a point été l'assassin de son frère, etc. »
Je reconnais îe langage d'un écrivain de la réaction contre un écrivain de la révolution, d'un homme de 97 contre un homme de 92; je reconnais le ton d'un pamphlétaire irascible contre un satirique sans pitié. Toutefois cette arme terrible que Rœderer avait sous la main, il ne s'en sert pas, il ne veut pas en frapper Chénier; sa conviction l'emporte sur sa colère. Depuis, dans l'apaisement de ses dernières années, M. Rœderer aimait à laver la mémoire de Marie-Joseph de tout reproche ignominieux. On l'a entendu souvent s'exprimer là-dessus en termes nets et décidés : « Chénier, répétait-il, a eu le sort de Macbeth, il a pu dire : Ce sang ne s'effacera pas; mais c'est la plus grande injustice de l'histoire de la Révolution. »
Ce sang s'effacera. Voici en effet un témoin oculaire qui va s'exprimer catégoriquement. Je lis dans un volume des Mémoires de Barère (1) publié tout récemment :
« Après avoir été très-lié avec moi jusqu'à la fin de 1794, Chénier se tourna contre moi, quand je ne fus que malheureux et accusé; il se plaça même au premier rang de mes accusateurs et de ceux qui, le 12 germinal, au milieu d'une émeute, demandaient ma mort. Cependant, comme j'aime par-dessus tout à rendre justice même à mes plus cruels ennemis, je dois cet hommage à la vérité et au cœur de Chénier, de dire qu'il pleura amèrement la mort de son frère (je l'ai vu); loin, comme on l'a dit méchamment dans les salons de Paris, d'avoir contribué à la mort de son frère, qui n'était pas de ia même opinion que lui, il a au contraire fait des démarches personnelles pour le dérober au supplice. Devant moi, il a imploré l'intérêt actif et vrai que notre collègue Dupin mettait à ces sortes d'affaires malheureuses, pour aller au comité de sûreté générale et tâcher de sauver son frère.
(1) T. Il, p. 203.
Les hommes se doivent la vérité, et je la dis en faveur de mon plus cruel ennemi. »
Voilà comment s'exprime un membre du comité de salut public, celui devant qui Chénier avait été contraint de brûler son Timoléon, celui qui l'accuse d'avoir été violemment partial, d'avoir demandé sa mort avec une éloquence tragique : c'est un ennemi à qui le cri de la vérité échappe .
N'est-ce pas de Voltaire et de Rousseau que Marie-Joseph a dit:
Un moment divisés par l'humaine faiblesse, Vous recevez tous deux Fencens qui vous est dû; Réunis désormais, vous avez entendu Sur les rives (lu fleuve où la haine s'oublie La voix du genre humain qui vous réconcilie.
Qui oserait tenter désormais de séparer cette gloire jumelle des deux Chénier? Le jeune et cher laurier d'André, que son frère voulait faire grandir sous ses pleurs, enlacera désormais ses rameaux au laurier un instant solitaire de Marie-Joseph.
En pariant du chantre de la Jeune Captive, l'auteur du Discours sur la Calomnie avait rencontré cette mâle éloquence, ces tours vigoureux , ces touches sobres qu'on admira plus tard en certains endroits de Tibère. On sait ces vers cent fois cités et qu'il faut citer encore pour confondre les haineux mensonges :
Hélas! pour arracher la victime aux supplices, De mes pleurs chaque jour fatiguant vos complices, J'ai courbé devant eux mon front humilié : 'Mais ils vous ressemblaient, ils étaient sans pitié.
Auprès d'André Chénier avant que de descendre, J'élèverai la tombe où manquera sa cendre, Mais où vivront du moins et son doux souvenir Et sa gloire et ses vers dictés pour l'avenir. Là, quand de thermidor la septième journée Sous les feux du Lion ramènera l'année,
O mon frère ! je veux, relisant tes écrits, Chanter l'hymne funèbre à tes mânes proscrits.
Chénier venait de trouver sa veine. On assure que les courtisans d'Alexandre, pour flatter une infirmité du conquérant, tenaient la tête penchée sur l'épaule: jusque-là Marie- Joseph, dans son culte pour Voltaire, avait fait ainsi sans s'en douter ; il ne prenait guère aux tragédies de son maître que le clinquant et la fausse solennité. Aujourd'hui il levait la tête, et, devenant à son tour chef d'emploi , comme on dit au théâtre, il cessait de jouer les doublures :
Les nombreux ennemis contre moi conjurés Affermissent mes pas déjà plus assurés.
Chénier disait vrai : ses ennemis venaient de lui couper les lisières.
La leçon du malheur fut profitable au poëte ; elle trempa son talent peu solide, de même que la maladie bientôt assouplira son caractère rétif et sauvage. Pour n'être plus aussi agitée que naguère, pour être mêlée de moins près aux orages des révolutions, la biographie de Chénier, dorénavant, n'en sera que plus digne d'intérêt peut-être aux yeux de l'histoire littéraire. Ce torrent débordé de tout à l'heure, qui répandait ses eaux troubles à travers la plaine , et dont il fallait chercher au loin les courants épars, ce torrent rentre dans son lit : désormais on n'aura plus besoin de se détourner pour en suivre le cours. Ce qui soutient, ce qui encourage, je l'ai déjà dit, dans le tableau de cette vie pleine de traverses et de sanglants conflits, c'est l'espérance : en ce ciel sombre, en ces limbes obscurs, l'étoile qui consolait Dante ne cesse pas de luire à l'horizon. Une fois engagé dans la bonne voie, Chénier marchera toujours, et ne s'arrêtera que devant la mort. Aussi pouvons-nous répéter au poëte le vers de Pokjeucte :
Encore un peu plus outre, et ton heure est venue.
J'ai hâte d'aborder les régions plus sereines que j'entrevois. Il y a assez longtemps que cette muse de carrefour, enveloppée des oripeaux révolutionnaires, erre des champs de Fleurus, où elle entonne l'hymne guerrier, au Théâtre de la République , où les Jacobins l'applaudissent et la huent tour à tour. Ne lui faudrait-il pas plutôt les loisirs de la solitude? En parlant de Chénier, Ducis écrivait alors : « Il lui manque les forêts qui sont à ma portée, des prairies, des ruisseaux. Je les ai épousés, je leur ai jeté mon anneau en disant : Flumina amem sylvasque. » Hélas ! cette douce alliance avec la nature, ce calme hymen avec les choses, cette vie abritée de la retraite, n'étaient pas dans la destinée de Chénier : peut-être fut-ce un bien. L'aiguillon lui était nécessaire ; c'est la résistance qui a mis en jeu et aiguisé sa verve de poëte satirique ; ce sont les froissements et les chagrins qui ont fini par donner à son talent le maintien austère, l'air sombre, l'espèce de stoïcisme poétique, qui frappent dans la Promenade et dans Tibère. A mesure que les leurres politiques l'aigrissent, à mesure que les désenchantements de la vie publique s'accumulent , Marie-Joseph se réfugie avec plus de passion au sein des lettres. Tenacem proposai: dans l'art, c'est encore la meilleure devise.
Je distingue, après la Révolution, deux phases évidentes dans la vie de Chénier : l'époque d'abord où le poëte a foi encore à l'avenir des libres institutions qu'il avait aidé à conquérir, puis celle où le citoyen, sous le joug de la servitude militaire, n'a plus d'autre consolation que la poésie. Un petit nombre d'événements se rencontrent dans la première comme dans la seconde. On se l'explique : le Directoire après la Révolution, c'était la petite pièce après le grand drame; quant à l'Empire, les individualités, comme on dit aujourd'hui, ne devaient pas y trouver place; un homme alors absorbait à lui seul la vie publique. Il n'était plus permis de rêver le rôle de Lycurgue ou celui de ïyrtée.
En dehors même des convictions politiques, la part active que Chénier prit à la réaction thermidorienne se comprendrait :
une victime chère avait été frappée à ses côtés, lui-même n'avait échappé que par miracle. On lui doit pourtant cette justice de dire qu'il s'arrêta dès qu'il crut l'œuvre de 89 compromise. L'amour ardent de la révolution était en son cœur : il y était si profond, si aveugle même, que le caractère de plus en plus guerrier qu'elle affectait ne l'inquiétait pas. Dans son enthousiasme de poëte, Chénier applaudissait sans crainte à ces hymens dangereux et sans cesse renouvelés de la victoire et de la liberté. Il ne voyait pas que l'esprit militaire mène à l'esprit de conquête, et l'esprit de conquête au despotisme de l'épée. Aussi fut-ce de bon cœur qu'il contribua au 18 brumaire : ses illusions lui restèrent jusqu'au dernier moment. Bonaparte, qui, comme les vrais politiques, ne croyait pas qu'il y ait de petits moyens, Bonaparte caressait volontiers l'auteur du Chant du Départ. Un mot de compliment à la rencontre y suffisait, et Chénier payait le général en vers apologétiques, qui d'ailleurs étaient sincères. Le jour où le consul vint pour la première fois occuper son fauteuil à l'Institut, en séance publique, Chénier lut une élégie sur la mort de Hoche, qui se terminait par une objurgation menaçante contre l'Angleterre, à qui il montrait s'avançant déjà vers elle
La grande nation à vaincre accoutumée,
Et le grand général guidant la grande armée.
Il y eut à ces mots des acclamations telles qu'une larme s'échappa furtivement des yeux du héros, qui serra avec émotion les mains du poëte. Les relations de l'auteur avec le consul s'établissaient, on le voit, sur un très-bon pied. L'année suivante, Palissot, le vieux complaisant de Chénier, se présentait à l'Institut. Bonaparte prit la peine de venir voter pour le protégé de Marie- Joseph; mais un abbé Leblanc, obscur traducteur de Lucrèce, se trouva réunir plus de suffrages : « Général, dit Chénier en sortant, il vous fallait venir ici pour être battu. » On n'en était encore qu'aux aménités. Cela ne dura pas, Chénier était du nombre des idéologues : II. 6
il faisait partie avec Lan jui nais, Garât, Tracy, Andrieux, de ce groupe indépendant qui se réunissait, chaque décade, dans des dîners restés célèbres. Dès que les projets de dictature de la part du consul devinrent manifestes aux plus aveugles, Marie- Joseph rentra ouvertement au sein de l'opposition. Bientôt même sa déGance, son humeur, éclatèrent tout haut : dans les discussions du Tribunat, il ne manqua aucune occasion de se prononcer vivement contre toutes les mesures arbitraires, et de soutenir avec persistance les derniers vestiges du système représentatif. Aussi eut-il l'honneur d'être le premier inscrit, avec Daunou et Benjamin Constant, sur la liste des vingt membres éliminés en 1802. Bonaparte était plus exaspéré contre Chénier que contre aucun autre, à cause des aigreurs qui s'étaient mêlées à leurs discussions et du ton de menace qu'avait osé prendre l'ancien conventionnel; on craignit même un moment qu'il ne se laissât emporter à quelque mesure spéciale. Madame de Staël, qui avait du goût pour le poëte, en était toute bouleversée : « Je suis venue ce matin, écrivait-elle à un ami commun, pour vous demander si vous ne saviez rien de Chénier, dont je suis fort inquiète, et pour causer avec vous sur les services qu'on peut lui rendre; je voulais lui offrir de l'argent, un asile et un passe-port (1).... » On n'eut pas besoin d'en venir là : c'est ainsi qu'après dix années de législature, Marie-Joseph se vit brutalement exclu de la vie politique : il n'avait que trente-sept ans.
Chénier était sorti pauvre de la Révolution. Ce fier tribun, cet ami de l'égalité, avait dans ses affaires l'incurie d'un poëte, dans sa vie les goûts dispendieux d'un grand seigneur. Le faste et les libéralités lui plaisaient, le luxe lui était un penchant inné; il n'eût pas dormi à l'aise dans un appartement sans dorures. Les folles dissipations du Directoire achevèrent de mettre le désordre dans sa fortune : elles commencèrent à
(1) Taillandier, Documents biographiques sur Daunou, 1841, in-8, p. 125.
troubler sa santé. Avec les agréments de sa taille et de sa figure, avec le tour brillant de son esprit, Chénier était trèsgoûté, très-recherché dans le monde dissolu d'alors : quand un salon lui était ouvert, le boudoir lui était rarement fermé. Aussi les échecs de ce genre étonnaient-ils sa vanité. É conduit un jour par une des déesses peu rebelles du salon de madame Tallien, qui pour l'heure était folle d'un général, il laissait éclater naïvement sa surprise : « Est-il possible, disait-il devant la glace, qu'on prenne un héros de caserne, quand on a chez soi l'auteur de Timoléonf» C'est d'ailleurs dans ce tourbillon de plaisirs, au sein même de ces mœurs épicuriennes, que Marie-Joseph rencontra l'écueil de sa vie domestique. Une liaison contractée alors, et que les convenances n'obligent plus à taire maintenant (1), lui fit regretter plus d'une fois ce bonheur simple que donne la famille et qui est le seul vrai. J'ai parlé de famille; Chénier demeura toujours fidèle à ses devoirs de fils. Ainsi, depuis la mort de son père, il ne voulut jamais que sa mère le quittât. Madame de Chénier survécut quatorze ans à André, et, ainsi que l'a dit M. Daunou, Marie- Joseph ne cessa pas de la consoler, si le charme de la douleur partagée peut s'appeler consolation.
Pendant la période révolutionnaire, Chénier avait entassé œuvre sur œuvre. Les théâtres ne jouaient que ses tragédies, les journaux ne retentissaient que de ses hymnes patriotiques.
(1) Le premier éditeur d'André Chénier, M. Henri de Latouche, a inséré dans sa Vallée aux Loups, sous le titre de : Vn Cœur de Poëte, une nouvelle intéressante où cette histoire de l'intérieur de Marie- Joseph est racontée au long. Les noms propres ne sont même pas déguisés. C'est à l'héroïne de ce conte, trop souvent, hélas! emprunté à la réalité, que le poëte lui-même, dans son Épître à Eugénie, donnait pour exemple cette Ninon qui
En amour connaissait l'ivresse,
Mais très-peu la fidélité.
La théorie venait à propos pour justifier la pratique. Quelques-unes des premières élégies du chantre de la Chute des Feuilles allaient, m'assure-t-on, à la même adresse que VÉpitre à Eugénie.
A ces tentatives tumultueuses, à cette poursuite inquiète et presque maladive de la gloire, succédèrent tout à coup la réserve, la sobriété. Sur de lui-même, ce talent ne chercha plus à s'étourdir par le bruit. Depuis Timoléon, qui avait été composé vers la fin de 1794, jusqu'à Cyrus, qui fut écrit en 1804, Marie-Joseph ne donna aucune pièce à la scène, et dans ce long intervalle il ne composa que trois ou quatre satires assez courtes, mais qui sont des œuvres excellentes.
Ces satires assignent à Chénier une double place sur le seuil du nouveau siècle. Littérairement, elles le rangent parmi les maîtres ; historiquement, elles lui donnent, dans le retour monarchique et chrétien d'alors, un rôle de contradicteur important. Quand on compare ces vers si vifs et si courants (1) à la poésie guindée et factice de tout à l'heure, on reconnaît une manière nouvelle , on voit que la plume n'est devenue si sûre dans les mains de l'écrivain que parce qu'il la tient autrement. L'affection vigilante , les avis désormais assidus et de plus en plus écoutés de M. Daunou , avaient commencé à guérir Chénier de l'enflure : ce tact consommé, cette mesure parfaite en toute chose , ce dédain natif pour toute turbulence de style , pour tout manque de naturel , lui furent d'un très-grand profit. Une atmosphère si saine le sauva , et puis les épreuves du malheur achevèrent bientôt ce que les conseils de l'amitié avaient commencé. L'homme se dépouilla du rhéteur. Cette guerre même, ces perpétuelles attaques dont il était assailli le firent se raidir, et il s'y fortifia. Lui-même, aux moments de bonne humeur, convenait que la contradiction n'était pas sans profits, et qu'il y avait toujours quelque parti à tirer des avis adverses, s'agît-il même de la diatribe d'un sot : Certain troupeau d'oisons sauva le Capitole.
(1) Le travail pourtant, cette lenteur de l'huile, dont parle Molière, s'y trahissent souvent. Chénier faisait difficilement les bons vers: on lui vit commencer jusqu'à neuf fois la première page de YÈpître à Voltaire. Avec une méthode si laborieuse, il reste forcément quelque chose de pénible, même dans les œuvres les plus achevées.
Rien ne ressemble moins au médiocre style des tragédies que le style ferme et décidé des satires. L'empreinte est marquée et nette : ce n'est plus la monnaie courante et effacée d'hier. La plaisanterie se montre là franche, dégagée, de bon aloi ; le poëte ne pointillé pas sur l'idée comme Rivarol , il n'enjolive pas de petites ironies comme Gresset; c'est la raison droite de Boileau , c'est l'impitoyable bon sens de Voltaire. Le trait s'échappe du style comme d'un ressort, et touche aussitôt le but. A vrai dire, ce n'est point la couleur qui abonde dans Chénier : son image est courte et avare ; sa métaphore trop souvent semble commune ou manque d'abondance. Comme le sens, en revanche, se trouve solidement enchâssé dans le rhythme î quelle façon agréable et claire de dire les choses ! Ce qu'il y a même d'un peu sec dans ce procédé au burin n'est pas sans charmes. Je conviens volontiers que le champ de cette poésie est étroit, très-étroit, si l'on veut; mais avec quelle facile agilité le cavalier accomplit ses évolutions dans ce cirque borné ! comme sa lance se joue avec grâce avant de frapper, et comme d'un coup de bride il sait rattraper ceux qui fuient ses coups ! Certes, la place de Chénier est marquée au-dessus de Gilbert , à côté de l'auteur du Pauvre Diable.
La satire d'André, c'est l'iambe vengeur, c'est le cri involontaire de l'indignation, c'est le besoin de vider son carquois avant de mourir. Dans ces ïambes sauvages ne cherchez point l'auteur, l'homme seul parle. André, il faut bien en convenir, n'estimait guère l'art des médisances élégantes et des poétiques diatribes. N'est-ce pas lui qui dit dans une épître :
Moi, j'ai fui la satire à leurs regards si chère;
n'est-ce pas lui qui toujours évite qu'un nom propre Égaie au bout du vers une rime perfide ?
Marie-Joseph n'a pas tous ces scrupules. Cependant il n'imite point Le Brun; ce n'est point par passe-temps et comme distraction de ses loisirs qu'il enchâsse de bonnes épigrammes dans
de bons vers. Poursuivi, traqué en tous sens, Chénier finit par se faire de la poésie une sorte de garde prétorienne, une escorte qui se contente d'abord de la légitime défense, mais qui, piquée d'émulation, animée par la lutte, passe bientôt à l'offensive. Après tout, les guerres d'invasion valent mieux que les guerres de territoire. Déjà le premier essai satirique de Chénier, la Calomnie, avait stigmatisé, par des vers devenus depuis autant de proverbes, ces libellistes de bas étage
Qui dînent du mensonge et soupent du scandale;
il avait trahi le secret de ce misérable métier de folliculaire, en disant :
Nul n'a besoin d'honneur, tous ont besoin d'argent.
Frapper ainsi , en mettant les noms propres, sur la presse dévergondée du Directoire, c'était courir gros risque, c'était toucher du pied une fourmilière : Chénier, gardant bonne contenance sous l'escarmouche, ne perdit pas courage, et continua à faire feu de son côté. Les coups étaient bien ajustés ; ils allaient au but. Le public riait, il se mettait du côté de Chénier. Peu à peu ce jeu du tir excita le poëte ; il y prit plaisir, et on le vit même, dans ses allures batailleuses, se saisir du tromblon évasé au lieu de la simple carabine. De droite et de gauche, plus d'un innocent fut ainsi atteint. Le succès des brochures de Chénier réveilla le goût des vers et mit les satires à la mode ; on en eut de toutes les sortes : les débutants mêmes s'y essayèrent; c'était le genre régnant. M. Lormian, tout frais émoulu de sa province, se hâta de lancer son Premier mot (1), et le Gascon Joseph Despaze arriva tout exprès à Paris pour faire justice des sots. Tous deux s'escrimaient étourdiment contre Chénier :
(1) On y lisait entre autres choses :
Le noir corbeau croasse auprès du rossignol, Et Chénier de Gilbert veut imiter le vol.
Chénier les fustigea tous deux d'importance ; il n'aimait pas à garder sa rancune. On le voit, ici encore il s'agissait d'une guerre civile dans une république ; mais , cette fois , la chose était moins sérieuse : ce n'était que la république des lettres.
Chénier, classique et philosophe, ne manqua pas d'user de la satire pour satisfaire ses antipathies. La Conférence de Pie VI et de Louis XV 111 parut en 98. C'est, il faut le dire tout de suite, un morceau digne de la littérature du Directoire, un médaillon propre à figurer entre ce poëme de Parny qu'on ne nomme pas et ces Quatre Métamorphoses de Lemercier, dont le vieux Beaumarchais se faisait l'éditeur « pour rendre un dernier service à la morale. » On n'a pas osé insérer la virulente satire de Chénier dans la grande édition de ses Œuvres complètes (1). C'est assez dire quel en est le ton. Pie VI est en train de causer avec le comte de Provence; bientôt la conversation l'anime, et, dans le laisser aller des confidences, le pontife avoue qu'il est jacobin, le prince déclare qu'il est impie : voilà le thème du dialogue. On s'imagine l'effet que doit produire un pape parlant comme les sans-culottes, l'effet que doit produire un prétendant à la royauté s'exprimant sur le christianisme dans se style de Sylvain Maréchal ou de Lalande. Encore une fois, c'est là de tout point une œuvre digne du Directoire, et qu'il y faut laisser. Jamais, du reste, Chénier n'avait eu une verve plus incisive, un tour de style plus arrêté que dans ce manifeste amer contre les premiers symptômes de réaction chrétienne. Quatremère, Camille Jordan, tous ceux qui favorisaient ce retour, attrapaient en passant quelques bons coups d'étrivières ; mais les meilleurs revenaient de droit à saint La Harpe :
Autrefois possédé du démon dramatique, Le nouveau converti, du diable abandonné, Expiait le plaisir qu'il n'avait pas donné.
Ce n'est pas au reste que Chénier fût un fanatique d'impiété; il
(1) 1824, 8 vol. in-8. Il est vrai qu'elle parut sous la restauration. Depuis, M. Ravenel a donné une réimpression de Pie VI et Louis XVIII, Paris, 830, in-32.
professait ouvertement le déisme de Rousseau. On a de lui de spirituelles stances qui finissent par ces deux vers :
La Harpe fait les athées, Et Naigeon fait les dévots.
Marie-Joseph n'était ni l'un ni l'autre.
La Conjérence de Pie VI avait été assez peu remarquée : on n'était pas encore très-préoccupé de la renaissance du catholicisme. Il n'en fut pas ainsi des Nouveaux Saints qui parurent au plus fort de la mêlée religieuse, en même temps que le Génie du Christianisme, la veille presque du Concordat. Cette fois Chénier a quitté sa massue de tout à l'heure ; il descend dans la lice avec des armes courtoises : plus de gros mots, plus de blasphèmes, mais seulement une succession de malices pétillantes. La satire des Nouveaux Saints eut cinq éditions en quelques semaines : tout le monde la lut, les partisans eux-mêmes de la réaction en rirent, j'entends les partisans spirituels. Il y eut, d'ailleurs, une averse de réfutations et de brochures. L'un, au nom de madame de Genlis et de La Harpe, fit de Chénier un misérable :
Le voit-on dans ses vers démasquer le fripon, Le brigand destructeur, le fratricide? non (1).
L'autre le dénonça comme un athée infâme :
Avec Sylvain adore la matière, Relis Parny, de Sades, et jouis (2).
Sur quoi un apologiste répondit :
Ainsi les nouveaux saints, indignés contre toi , T'accusent de n'avoir ni dieu, ni foi, ni loi (3).
Il y eut une polémique en règle.
(1) Les Nouveaux Athées, par René Perrin et Bizet; Paris, an ix, in-12 de 12 pages.
(2) Les Nouveaux Philosophes, Paris, au ix, in-12 de 24 pages.
(3) Les Petits Saints ou Èpître à Chénier, par une petite société littéraire; Paris, 1800, in-8 de 27 pages.
Le succès des Nouveaux Saints était de bon aloi : qui n'eût pas ri en voyant madame de Genlis, avec ses airs de componction dévote, débiter un sermon où se trouvait ce vers :
Vous n'avez pas encor de mères de l'église !
La Harpe aussi était bien drôle quand, en critique qui se prélasse, il parlait de son départ prochain pour le paradis :
J'emporterai de plus ma férule, et pour causes; Je prétends avec Dieu causer de bien des choses.
Il y avait du montant et de la verve en ces pages légères ; il y avait mille qualités ingénieuses que le temps n'a pas altérées et qui gagnent même à se produire maintenant dans des conditions purement littéraires. Personne aujourd'hui ne saurait approuver l'esprit arriéré et antireligieux qui a inspiré les Nouveaux Saints; mais on sera unanime à y reconnaître l'une des plus piquantes et des plus agréables satires de la langue française.
Quand je fais ainsi sa part à Chénier, il n'entre aucunement dans ma pensée de prendre parti pour cette poésie taquine et sans grandeur, pour cette résistance impuissante au besoin impérieux qu'avait la société de retrouver ses croyances , de s'agenouiller devant son Dieu. Après le vide profond que de pareils ébranlements avaient laissé dans les avmes, on comprend que le Génie du Christianisme ait été accueilli avec enthousiasme, et qu'on n'ait pas seulement salué chez Chateaubriand un écrivain de génie, mais un restaurateur de la pensée religieuse. Ce qu'il est bon seulement de rappeler, c'est qu'au sortir d'une révolution qui avait fermé les églises, au sortir d'une philosophie qui en avait voulu chasser Dieu, il était inévitable que ces tentatives rencontrassent de la part de beaucoup d'esprits, même honnêtes et bien faits, l'hostilité ou au moins la défiance. Chénier avait vu dans la Révolution française ce qu'on yavait vu de son temps, c'est-à-dire le triomphe du peuple sur la monarchie et sur le clergé. Quand la monarchie reparut accompagnée du clergé, il
crut retrouver la situation de 89. De là son rôle agressif et ses boutades satiriques.
Marie-Joseph ne se serait pas rangé de lui-même entre les adversaires déclarés de la restauration catholique et monarchique, que les partisans mêmes de cette restauration, par l'âcreté de leurs attaques, l'auraient vite poussé à ce rôle. On sait avec quelle amertume la philosophie du xvine siècle et ses adeptes étaient alors poursuivis dans les livres, dans les journaux, dans les salons. Entre les poètes, Ducis, Arnault, Lemercier, Andrieux, Collin d'Harleville, n'étaient pas ménagés ; mais de tous Chénier fut peut-être celui envers qui on se dispensa le plus facilement de toute espèce d'égards. Pour en juger, il suffit de demander à Geoffroy en quels termes il a coutume de s'exprimer, quand on remet par hasard à la scène l'une des pièces de Marie-Joseph. Ce n'est jamais l'écrivain seul, c'est l'homme encore qui est brutalement vilipendé. Ainsi à propos d'une reprise de Henri VIII : « Gomment les honnêtes gens peuvent-ils voir cette mascarade sans alarmes?... Cette muse agiote les succès... Il y a des brouillons et des factieux qui sont citoyens à peu près comme ils sont poètes. » On devine que ces lignes furent écrites au moment où Bonaparte chassa l'auteur de Henri VIII du Tribunat : la bassesse ici s'ajoute à l'ignominie. Un trait piquant fera juger de la disposition des journaux d'alors pour Chénier. En 1803, à une séance publique de l'Institut, Fontanes (je ne sais comment) lut une ode patriotique où perçaient quelques sentiments républicains. Les amis de Fontanes, qui écrivaient aux Débats, jugèrent qu'il était prudent de ne pas laisser la responsabilité de ces vers à l'auteur véritable, ou bien peut-être pensèrent-ils que ce serait un bon tour d'en faire peser le poids sur un homme habitué aux méfaits, sur Marie-Joseph. Un article aigre-doux parut en effet le lendemain, dans lequel la pièce était donnée comme de Chénier. Cette perfide manœuvre n'échappa pas à Rœderer, qui, malgré ses ressentiments contre Chénier, dénonça le fait dans le Journal de Paris (1), en ajou-
(1) Voir les rares OpuscuUs de Rœderer, in-8, t. III, 2<* partie, p. 13.
tant : « L'auteur de Charles IX est celui de nos poëtes sur qui le système des injures s'est le plus exercé. » Peut-être Rœderer se souvenait-il de sa brochure.
La vanité des auteurs a des susceptibilités particulières, des endroits qu'on ne devine pas et qui sont au vif. Chénier avait tout supporté de ses détracteurs, sauf à leur rendre la pareille; mais une chose le blessa plus que le reste, et entra plus avant dans son orgueil froissé. Ce fut le parallèle systématique qu'on établissait toujours à son détriment entre lui et Delille : ces éternels éloges donnés à l'abbé royaliste à ses dépens, ces éternelles injures reçues par lui au profit du poète religieux qui avait chanté la Piétié, tout cela le mit hors de lui-même, et il laissa échapper ces vers charmants, trop charmants :
Marchand de vers, jadis poëte, Abbé valet, vieille coquette, Vous arrivez, Paris accourt.
Eh ! vite une triple toilette : Il faut unir à la cornette La livrée et le manteau court.
Vous mîtes du rouge à Virgile, Mettez des mouches à Mil ton; Vantez-nous bien du même style Et les émigrés et Caton; Surpassez les nouveaux apôtres En théologales vertus, Bravez les tyrans abattus Et soyez aux gages des autres, etc.
Et ainsi pendant cinquante vers, avec la même malice gracieuse, avec le même enjouement cruel. Une autre fois, la colère l'emportait encore, et, dans son poëme posthume et trop peu connu sur les Principes des Arts ( que Boileau souvent n'eût pas désavoué), il s'attaquait, sans ménagement comme sans justice, « au Scudery moderne, » et dénonçant
De ses vers descriptifs la pituite incurable,
il disait :
Un âne sous les yeux de ce rimeur proscrit .
Ne peut passer tranquille et sans être décrit;
Un coche est embourbé : notre homme est là tout proche
Et, pour décrire un peu, s'embourbe avec le coche.
Il y avait là plus que de la passion littéraire. Ce n'était point que Chénier, du reste, ne sût pas goûter le talent de Delille : il appréciait ce coquet pinceau, cette gentille palette. Dans son amère satire contre les Poèmes descriptifs (1), Delille n'était égratigné qu'en passant :
Jaillissant quelquefois après mainte bluette, Un beau trait nous enflamme et révèle un poète.
N'est-ce pas Marie-Joseph, d'ailleurs, qui avait dit dans la Calomnie :
Delille nous rendant le cygne aimé des dieux.....?
A l'égard de l'auteur des Jardins, sa nature ombrageuse et partiale, on le voit, égara Chénier; il blessait injustement un écrivain spirituel, un homme bienveillant, duquel il n'avait jamais eu qu'à se louer. Le poète de X Imagination lui garda
(1) Cette vive et spirituelle sortie contre le genre dont Delille était alors le maître et Esménard l'écolier, rattache Marie- Joseph plutôt à la première manière de la poésie du xvme siècle qu'à la seconde, plutôt à l'école active de Voltaire qu'à l'école didactique de Saint-Lambert. Chénier restait ainsi lidèle au rôle que nous lui avons vu prendre dès l'abord. L'excellent discours contre les Poëmes descriptifs, qui venait contredire si vertement le goût à la mode, fit grand bruit, comme on se l'imagine : Geoffroy lui-même, en un article envenimé, était forcé de dire : « Il y a dans cette satire des vers heureux et bien tournés, des vers où l'on aperçoit plus de talent que dans les hémistiches tragiques de M. Chénier, lesquels n'offrent qu'une facilité verbeuse et lâche. » {Cours de Littérature dramatique, t. VI, p. 321. ) Geoffroy, ici, avait autant raison dans sa concession élogieuse que dans sa restriction critique.
longtemps rancune, mais M. ïissot finit pourtant par les rapprocher. Plus tard, dans le Tableau de la Littérature , Marie- Joseph répara noblement sa mauvaise action, sans faire oublier ses jolis vers.
UÉpître à Delille était une faiblesse d'amour-propre, Cyrus fut une faiblesse d'ambition (1). Chénier, à qui une place était devenue nécessaire, avait été nommé inspecteur des Écoles centrales : en 1803, il fit dans l'Ouest en cette qualité une longue tournée qui acheva de ruiner sa santé déjà compromise. Il revint à Paris découragé et triste : une maladie chaque jour plus grave, une fortune ruinée qui lui laissait entrevoir les privations, une carrière politique perdue, un intérieur maussade et traversé, telle était sa situation. Plus d'une année se passa dans ces tristes préoccupations. Le poète cherchait à se distraire en corrigeant son Œdipe , qu'il aurait voulu voir jouer au Théâtre-Français avec les chœurs de l'Opéra. Fouché, à qui il exprimait un jour ce vœu , lui dit que rien ne serait plus facile, qu'il fallait seulement un peu de complaisance. Là dessus la conversation s'engagea, et Fouché, que Chénier connaissait de longue date, en vint à relever son courage, à aviver son ambition. Le brevet de sénateur et la fortune étaient à la disposition du conventionnel ; il s'agissait de faire une pièce qui se terminât par un couronnement. C'était un caprice de l'empereur qui voulait voir comment le parterre goûterait l'allusion. Chénier se laissa tenter et oublia que, deux ans plus
(l) Un contemporain, qui avait vu Marie- Joseph de près, a bien expliqué cette nature pleine de contradictions : « A l'époque où je l'ai connu, Tinjustice du gouvernement et les calomnies de ses ennemis avaient aigri cette âme fière et généreuse. Il aimait la liberté avec passion, il s'en était montré l'apôtre le plus zélé, et il portait dans la société du penchant au despotisme; il défendait l'égalité, et il avait je ne sais quoi de dur et de hautain pour tous les hommes qu'il croyait ses inférieurs; il était l'ennemi juré de ces marques distinctives que l'on doit à la faveur d'un prince, et il eût été
désespéré de ne pas voir à sa boutonnière un bout de ruban (OEuvres
d'Alexandre Du val, 1822, in-8, t. V, p. 27 et, suiv.)
tôt , après l'affaire du Tribunat, il avait dit dans un bel Essai sur la Satire, qui n'était lui-même qu'une satire :
De scandaleuses voix que hait la liberté Aux jeux républicains chantent la royauté.
C'est précisément ce qu'il allait faire. Six semaines après, Cyrus put être remis aux comédiens. Mais Chénier était, en ces matières de cour, un apprenti assez gauche. Fouché l'avait consolé en lui parlant de son indépendance, du rôle libre qu'il pourrait jouer dans une assemblée publique , d'un talent qui était une dette envers l'état. Cette fois Marie-Joseph avait eu beau vouloir chasser le naturel, le naturel était revenu, j'entends l'amour de la liberté. Le courtisan avait gardé aux pieds les sabots du tribun qu'on entendait traîner ça et là dans les tirades de sa pièce. Ainsi certains avertissements allaient directement à l'adresse du prince :
Sans craindre les combats qu'il chérisse la paix.... Qu'il aime le mérite et permette la gloire....
En homme naïf, le conventionnel s'imaginait que, parce qu'il faisait une concession, on lui reconnaîtrait le droit de dire son avis et de donner quelques conseils. Napoléon trouva la prétention exorbitante : les maximes libérales lui parurent de trop ; aussi donna-t-il en secret l'ordre de siffler Cyrus. D'un autre côté, le projet d'apothéose impériale célébrée par un républicain avait excité le mécontentement et amené dans la salle toute une jeunesse hostile et prête à châtier cette apostasie de la muse. C'est ainsi que la pièce tomba sous les murmures de deux partis qui ne s'étaient pas concertés : elle ne fut jouée qu'une fois. Quand l'empereur sut qu'on n'avait bien accueilli que les apostrophes à la liberté et les menaces faites aux rois liberticides (1), il se tint pour offensé, dit M. Daunou. C'est ainsi
(1) Le lendemain de la représentation de Cyrus, M. Gh. de Laeretelle osait constater ce fait dans le feuilleton du Publiciste : « M. Chénier parle
que Chénier finit au théâtre de la môme manière qu'il avait débuté, par une chute. Le brevet de sénateur, bien entendu, resta dans la poche de Fouché.
Cyrus est dans la vie de Chénier une tache que je regrette ; comme il le disait lui-même, le reste de sa vie en fut l'expiation. On devine le profond dépit, l'amer ressentiment que conçut le poëte : il était à la fois dupe et ridicule. Mécontent de lui-même , il voulut racheter ce moment de faiblesse par une retraite digne, par un suprême effort de son talent. Désormais, pendant le peu de temps qu'il lui sera donné de vivre encore , nous le trouverons dans cette solitude laborieuse où trois hôtes assidus visiteront son chevet, la poésie, la maladie, le chagrin. Il y a là quelque chose de morne et de triste qui attire le regard.
Assurément il n'eût fallu à Chénier que de la souplesse pour arriver aux faveurs :
Comme eux à des bienfaits il aurait pu prétendre, S'il eût voulu comme eux faire un dieu d'Alexandre.
Le poëte aima mieux la pauvreté et l'indépendance. D'austères et mâles études remplirent pour Chénier ces premières années de l'Empire ; dédaignant la futile manie du genre descriptif , il fit comme Alfieri, il aborda, dans les textes, les simples et fortes beautés du théâtre grec. Le joug sévère de cette discipline, en s'appesantissant sur le talent de Marie-Joseph, ne fit que le concentrer et l'affermir; mais c'est la lecture approfondie de Tacite qui laissa surtout une vive empreinte sur l'esprit du poète. A cette date, Chénier, déjà atteint d'un mal incurable , décrivait lui-même sa situation en termes touchants :
des devoirs des rois en associant toujours les idées d'autorité et de liberté; ces vers ont été applaudis avec transport. » En parlant de Cyrus avec une modération bienveillante, M. de Lacretelle put ne pas satisfaire la vanité exigeante de Chénier, mais il donna un noble exemple de générosité, après les traits amers que le poëte lui avait lancés dans ses satires.
Les chagrins, les travaux, ont doublé mes années; Ma vie est sans couleur, et mes pâles journées M'offrent de longs ennuis l'enchaînement certain, Lugubres comme un soir qui n'eut pas de matin.
C'est au milieu de ces souffrances que fut écrit Tibère. Cette impassibilité, ce culte persistant et exalté de l'art au sein d'une maladie qui s'aggrave tous les jours, certes il y a là de quoi commander la sympathie et le respect.
Quand on apprit que Chénier faisait une tragédie de Tibère, l'opinion s'en préoccupa beaucoup. On sait combien les moindres bruits littéraires tenaient de place dans ces loisirs de l'Empire, où une victoire ne faisait pas autant de bruit qu'un poëme. La pièce une fois achevée, Napoléon se la fit lire à Saint-Cloud par Talma : durant les trois premiers actes, l'empereur, s'agitant dans son fauteuil, disait souvent : « C'est beau, c'est trèsbeau ! » Mais à la scène du quatrième acte, entre Tibère et Cnéius, il n'y put tenir, et, se levant, il ne cessa plus de marcher à grands pas. A ces deux vers :
Mais tout prince absolu, s'il ne veut s'affaiblir, Doit punir les talents qu'il ne peut avilir....
un mouvement de colère lui était échappé. Quand la tragédie fut lue , Napoléon , prenant brusquement le bras de l'acteur : « Chénier est fou, dit-il avec fermeté, cette pièce ne saurait être jouée, dites-lui bien cela. » Talma se chargea de la commission : ce n'était plus le Talma de Charles IX, c'était le favori de l'empereur. Est-ce qu'il faudrait voir quelque allusion dans le vers de Marie-Joseph :
Et l'oppresseur d'Ovide a protégé Bathylle ?
Le théâtre, qui avait fait la gloire de sa jeunesse, et où il n'avait reparu que pour recevoir une dure leçon, le théâtre était fermé à Chénier. Tibère ne pouvait le venger de Cyrus; Chénier pourtant avait besoin de se réhabiliter dans l'estime publique.
L'Êpître à Voltaire suffit à cette tâche. Il est en effet peu d'ouvrages en vers, depuis le commencement de ce siècle, qui aient obtenu un succès aussi marqué, aussi persistant. C'est assurément là le chef-d'œuvre de Marie-Joseph, un vrai chefd'œuvre dans ce genre aimable des petits poèmes didactiques et philosophiques. En traçant avec enthousiasme ce tableau brillant, cette rapide esquisse des gloires littéraires de la France aux deux derniers siècles, Ghénier a plus que jamais trouvé la verve correcte, la vigueur châtiée, la précision élégante du langage, toutes ces qualités enfin sérieuses, sensées, spirituelles, que nous avons déjà rencontrées çà et là chez lui. Seulement ici la maturité du talent se révèle, et le faisceau est encore plus fortement serré par une main ferme.
Une haine du pouvoir absolu, intérieure, concentrée, ramassée, comme dirait Bossuet, marquait toutes les pages de cet opuscule. Ces hommages à la liberté, ces emportements contre tout despotisme, mille intentions contenues, mais frémissantes sofîs le style, l'exemple de la pensée plus forte que tous les tyrans et que rien ne saurait anéantir, tout cela choqua beaucoup Napoléon. Le titre même du poème, où l'auteur, reprenant avec affectation la particule nobiliaire, avait signé contre son habitude « M. de Chénier, » sembla à l'empereur un sarcasme contre les gentilhommeries qu'il cherchait à rétablir. Deux passages encore l'indignaient : le premier, où il était question du grand Frédéric ménageant son armée; le second, où éclatait une protestation amère contre les entraves apportées à la publicité :
Nous conservons le droit de penser en secret.
Ce qui fit surtout bondir Napoléon, ce furent ces vers :
Tacite en traits de flamme accuse nos Séjans, Et son nom prononcé fait pâlir les tyrans.
Or, l'antipathie que Bonaparte affichait contre Tacite était trèsii 7
connue ; son pressant dialogue sur ce sujet avec Suard (1) avait fait grand bruit, et on se rappelait d'ailleurs que, Dureau de Lamalle lui ayant dit qu'il traduisait Tacite, Napoléon avait répondu : « Tant pis ! » Tacite avait du malheur; c'est lui qu'on poursuivait dans le Tibère de Chénier; c'est lui encore qui, l'année suivante, allait faire supprimer violemment le Mercure, à cause du célèbre article de M. de Chateaubriand : « Tacite est déjà né dans l'Empire, etc. » Les amis de Marie-Joseph surent que Napoléon allait le frapper; M. Daunou intervint et écrivit au ministre de l'intérieur, M. de Champagny, que, dans l'état de fortune où était Chénier, une destitution équivaudrait à un arrêt de mort. On passa outre. Sur un rapport de Fouché, Marie-Joseph fut révoqué de ses fonctions d'inspecteur des études, « dans l'intérêt de la morale. » La morale de Fouché ! L'Épîtreà Voltaire avait réhabilité Chénier dans l'opinion, et beaucoup augmenté l'estime générale pour son talent. Ses ennemis les plus obstinés, Suard lui-même, trouvaient un progrès étonnant dans sa manière. Ce n'était plus le même écrivain. « Depuis lors, dit Garât, son nom entrait et primait le plus souvent dans tous les lieux où l'on parlait du talent et de la gloire littéraires. » Chénier, en effet, avait l'un et se rendait digne de l'autre. Je n'ai pas besoin de dire que pendant un mois les journaux du gouvernement traînèrent dans la boue « le Don Quichotte de la philosophie moderne, » comme l'appelait le Mercure. Tous les libellistes gagés, tous les pamphlétaires à la suite, firent chacun leur brochure, où l'ombre de Voltaire était platement évoquée et poursuivait de sarcasmes son correspondant (2). Le fait est qu'il n'eût pas reconnu son
(1) Garât, Mémoires sur Suard, 1821, in-8, t. Il, p. 423.
(2) Les allusions calomnieuses faisaient presque exclusivement les frais de ces diatribes. Ici, en s'adressant à Voltaire, dans une Nouvelle Épître, un anonyme disait :
On t'offre des honneurs décernés à Marat ;
là, dans une Réponse à CMnier au nom de Voltaire, je ne sais quel Tou-
langage dans toutes les sottises stipendiées qu'on lui prêtait; mais, en revanche, il eût pu répéter ce que la Décade osa dire, à savoir, qu'il avait été chanté « en vers dignes de lui. » •
Chénier se trouva du coup réduit à la misère, au point d'être obligé de vendre peu à peu les plus beaux livres de cette fastueuse bibliothèque, de cette collection d'Aides, d'Elzevirs et de Baskervilles qu'il avait amassée à grands frais. Cependant une grande et splendide édition de YÉpître à Voltaire parut bientôt, avec le profit de laquelle Marie-Joseph espérait satisfaire du moins aux premiers besoins de cette détresse inopinée. M. de ïalleyrand, qui était alors ministre, le sut. Touché du malheur de celui qui l'avait fait rappeler d'exil, il trouva moyen de mettre sa sensibilité de galant homme d'accord avec ses habitudes de courtisan. C'était de la diplomatie. M. deTaleyrand fit prendre à son compte toute cette magnifique édition, en sorte qu'il n'en fut plus question, et qu'en même temps Chénier eut les profits de cette espèce de censure gêné reuse, de cette espèce de saisie bienfaisante. Dans ces épreuves, Chénier sut braver les privations; il conserva toute sa fierté. M. Alexandre Duval a raconté que, sachant les besoins pressants du poëte, il s'était cotisé avec Michot, l'ancien sociétaire de la Comédie-Française, pour lui offrir un prêt de mille francs; mais les visiteurs trouvèrent la contenance de Chénier
lousain, nommé Auguste Aldeguier, ne craignait pas de revenir sur le sanglant souvenir d'André :
Quelque auteur indiscret, ennemi du mystère, T'aurait-il rappelé la mort d'un tendre frère ?
D'autres réfutations s'en tenaient aux griefs littéraires : ainsi l'Ombre de Voltaire à Chénier disait :
Que si tes lourds efforts
Amusent les vivants, ils font bâiller les morts.
La prose eut même son tour après les vers : une Lettre de F. Voltaire à J. de Chénier parut où « la folle effervescence républicaine » et « la vanité boursouflée » du poëte étaient dénoncées avec colère.
si digne, si imposante, qu'ils n'osèrent pas se déclarer, et partirent comme ils étaient venus. Peu à peu la gêne de Chénier devenait de la misère : ce fut un grand bonheur à M. Daunou de pouvoir personnellement alléger les rigueurs de la destinée contre celui qu'il regardait comme le plus généreux des hommes, comme le meilleur des amis. Une place fort humble devint en effet vacante aux Archives du royaume : en sa qualité de garde général de cet établissement, M. Daunou avait ici le droit de désignation. Seulement la nomination, une fois faite, devait passer sous les yeux de l'empereur. L'ami de Chénier ne craignit pas de mécontenter le maître et signa. Quand l'arrêté passa sous ses yeux, Napoléon dit seulement d'un ton qui n'était qu'à demi fâché : « Bon ! voilà un tour que me joue Daunou. » Chénier voulut que le premier argent qu'il toucherait de ce nouvel emploi fût consacré à un modeste dîner où l'on boirait à la santé de sa majesté l'empereur et roi. On devine quel toast durent porter ces tribuns, dont la rancune contre le despote était d'autant plus profonde, qu'ils étaient contraints de la cacher sous le respect (1).
Cependant, avec ses habitudes d'aisance, avec les engagements qu'il était forcé de tenir, une si mince ressource ne suffit pas à Chénier : bientôt sa mère fut dans le besoin. Tous scrupules alors s'éteignirent à ses yeux, et, comme il ne s'agissait plus de lui seul, il fit mettre sous les yeux de Bonaparte une lettre où on lisait :
« Malgré de vaines offres de service, personne, j'en suis sûr, n'ose
(1) Ainsi, dans la première rédaction de sa Notice sur Chénier, publiée dès 1811, l'austère Daunou n'osait louer Marie- Joseph qu'en glissant une petite phrase de flagornerie à l'empereur : « Jamais le talent de M. Chénier ne s'élevait à un plus haut degré de force et de noblesse que lorsqu'il s'agissait d'exprimer la reconnaissance et l'admiration due aux vastes bienfaits du plus auguste des souverains. » On se doute bien que, dans les éditions postérieures à l'Empire, ces aménités sont remplacées par quelques traits amers contre le tyran.
parler eu ma faveur à votre majesté. II faut bien que j'ose lui écrire.... Vous m'avez destitué, Sire.... Il eût été tout aussi facile et plus généreux au ministre de la police d'empêcher l'ouvrage de paraître que d'en faire décrier personnellement l'auteur par de violents articles et des libelles diffamatoires qui ne diffament que leurs auteurs.... Mes ennemis sont moins sûrs que moi de la médiocrité de mes ouvrages. Huit ans de solitude m'ont laissé le loisir d'étudier à fond le très-petit nombre d'excellentes productions qui honorent les diverses littératures, et tout au plus l'époque arrive-t-elle où j'aurais pu développer quelque vrai talent, si l'on ne m'avait pas entièrement découragé. Mais en me résignant, Sire, à un silence absolu, je vous prie instamment de vouloir bien considérer ma situation. Une santé depuis longtemps altérée et que tant de chagrins ne contribuent pas à rétablir; des travaux infructueux, un courage inutile, aucune ressource pour l'avenir, aucune pour le présent même, voilà où l'on m'a réduit.... Sire, que je puisse faire honneur à mes affaires et soutenir dans sa vieillesse une mère tendre et respectable, seule consolation de mon adversité, qu'elle sait partager avec le courage de la vertu ! Fussiez-vous irrité contre moi, j'oserais rappeler à votre majesté vingt ans de travaux littéraires et politiques, vingt ans écoulés à faire ce que j'ai cru mon devoir. L'existence ne sera jamais pour moi douce et brillante; mais, Sire, vous ne me la rendrez pas impossible, et, si les grands talents seuls ont droit à votre faveur, tous les Français ont droit à votre justice. »
Bourrienne a dit : « L'empereur détestait Chénier; » après avoir lu cette lettre, si Napoléon put garder sa haine au poëte, il dut lui rendre quelque estime. Ses chambellans ne l'accoutumaient pas à un tel style; mais Bonaparte avait les hauts instincts, et il apprécia ce qu'il y avait d'élevé dans ces sentiments. Une pension annuelle de huit mille francs fut accordée à l'auteur de YÉpître à Voltaire. Quelque temps après, Chénier se vit en outre chargé, avec une indemnité régulière, de continuer X Histoire de France de Millot. Plus tard enfin, quand Napoléon apprit que Marie-Joseph mourant manquait de certains soins, il lui envoya six mille francs sur sa cas-
sette (1). Ce jour-là, Bonaparte se montra vraiment roi, et on n'est plus tenté de dire avec Chénier :
Un Corse a des Français dévoré l'héritage.
Ce qu'il avait promis à l'empereur, Marie-Joseph le tint : il garda le silence et travailla dans l'ombre. C'est à peine s'il prit le temps d'achever à l'Athénée le cours de littérature que la nécessité l'avait forcé d'y entreprendre, et qui lui valut d'être traité par Dussault de Sophocle de 93 et d'érudit de contrebande (2). Mais la polémique n'atteignait plus Chénier : fuyant les prôneurs comme les ennemis, il voulut achever dans la retraite cette carrière agitée, cette vie de tribune et de coulisses où il avait consumé sa jeunesse et ses forces. Le dépérissement chaque jour plus visible de sa santé, l'affaiblissement en lui de tous les principes vitaux, n'ébranlèrent pas son courage : Palissot qui n'appréciait que les succès bruyants et l'escompte populaire de la gloire, Palissot voyant Chénier se taire, le trouvait découragé (3); mais, en réalité, Marie-Joseph, impassible au milieu des souffrances les plus vives, s'obstinait dans le travail pour obtenir de la Poésie quelques-unes de ces confidences chères qui assurent la gloire. La Poésie se laissa
(1) M. Méneval, qui se chargea de remettre la lettre de Marie-Joseph à l'empereur, raconte, dans d'agréables et judicieux Souvenirs, publiés récemment, que Chénier fut alors nommé inspecteur des études. M. Meneval se trompe : c'est en 1803 que Chénier avait été appelé à ces fonctions, et ce fut en 1806 qu'il les quitta. (Voir Napoléon et Marie-Louise, par le même Méneval, 1842, in-8, 1. 1, p. 286.)
(2) Le bibliographe de la Révolution, M. Deschiens, vengea Chénier de son critique par une brochure curieuse où étaient donnés certains extraits des écrits démagogiques de Dussault. Dussault, qui s'était vanté d'être « le disciple chéri de son éternel modèle Marat, » osait dire que l'œuvre de Chénier était la montagne en travail. — Luce de Lancival, au quatrième chant de son prétendu poëme de Folliculus, a supposé, à ce propos, toute une histoire plus ou moins plaisante de duel entre Chénier et Dussault.
(3) Voir OEuvres de Palissot, 1809, in-8, t. IV, p. 155.
toucher par cet homme qui, un pied dans la tombe, se défiait d'un passé applaudi et n'avait confiance que dans l'avenir bien court, que dans les quelques heures qui lui restaient. Chénier dès lors n'a plus en vue ses contemporains :
Les yeux sur l'avenir, j'écrivais devant lui.
Dans ces dernières années, si bien remplies par la lutte touchante du génie se débattant contre la douleur (1), Chénier vécut tout à fait dans la retraite : il comptait avec la mort et ne voulait pas perdre un instant du répit qu'elle lui accordait. Redoutant la pitié, il avait pris le goût de la solitude. De là venait cette misanthropie qui, sur la fin, lui faisait éviter le monde et même les simples rencontres. Toute amertume d'ailleurs s'était retirée de ses relations. On le trouva plein désormais de bienveillance et d'aménité. C'est ainsi que son caractère même, comme son talent, avait beaucoup changé avec l'âge, avec l'expérience de la vie.
Pour se rendre à ce degré maître de lui-même, pour dompter son esprit hargneux et bouillant , il dut falloir à Chénier beaucoup de résolution et de résistance. Sa brusquerie, en effet, allait quelquefois jusqu'à l'impolitesse, sa susceptibilité souvent l'emportait au delà des bornes. C'est ainsi qu'il était dans le monde et avec ses confrères de l'Institut : un sarcasme lui eût été impossible à contenir, un accès colère à déguiser ; son humeur toujours était maîtresse, on en jugera par un trait. Un jour, dans le salon de Mme de Staël, il était question du théâtre allemand, fort inconnu alors en France: M. Guillaume de Schlegel se mit à en parler avec passion, et, pour justifier son enthousiasme, il saisit un volume de Goethe sur la cheminée et traduisit à livre ouvert quelques fragments du Comte d'Egmont. Mme de Staël, qui était dans le premier feu de son admi-
(1) M. Jay, qui voyait alors Chénier familièrement, a dit : « Nulle crainte de la mort, nulle douleur, n'altéraient cette âme inébranlable. » (V. OEuvres littéraires de M. Jay, 1831, in-8, t. III, p. 413.)
ration pour l'Allemagne, ne cessa d'interrompre M. de Schlegel par ses marques d'approbation. Enfin vint dans le monologue du duc d'Albe (1) ce fameux passage: «Egmont, ton cheval t'emporte dans ma cour bien rapidement ! il ne craint donc pas l'odeur du sang? il n'a donc pas vu sur le seuil le spectre qui l'a reçu, l'épée à la main? descends... Bon, un pied dans la fosse ! deux !... etc. » A chacun des derniers mots, Mme de Staël, entraînée par son émotion , s'était écriée , avec un crescendo admiratif: «Que c'est beau! mon Dieu, que c'est beau! » Mais, pendant toute cette lecture, Chénier qui, entré tardivement, se tenait debout près de la porte, n'avait cessé de hausser les épaules et de lever les yeux au ciel , en signe de pitié; à la dernière exclamation de Mme de Staël, il n'y tint plus, et, saisissant le bras de M. Fauriel, qui était près de lui, il lui dit à demi-voix et avec la plus grande agitation : « Décidément, je crois que la bonne femme devient folle ; sortons... » et il quitta brusquement le salon. Mme de Staël, malgré son penchant pour Marie-Joseph , s'est un peu souvenue de ces boutades dans le portrait tracé par elle.
Ses préjugés étroits et obstinés d'écrivain classique n'étaient pas le seul point sur lequel Chénier fût intraitable : il avait la même fougue, la même vivacité en politique. Bon et facile dans l'intimité, Marie-Joseph était, il faut bien dire le mot, difficile à vivre dans les relations du monde. A l'Académie, son ton rogue et son opiniâtreté amenaient souvent des disputes : sans cesse il s'échappait en aigres personnalités contre le vieux Morellet , ou il échangeait avec Suard ce feu roulant de mots et d'épigrammes acérées qui n'avaient pas eu de trêve depuis la censure de Charles IX. Un rien , dans ces réunions de l'Institut, le mettait hors de lui. Ainsi, à propos du mot apothéose, sur lequel on discutait pour le Dictionnaire, Fontanes s'avisa un jour de citer le nom de Marat; aussitôt Marie-Joseph voit là une
(1) Voyez au tome II, page 127, de la collection des Théâtres étrangers, cette scène d'Egmont, traduite par M. Charles de Rémusat.
allusion et prend feu : il s'approche de Fontanes et se met à lui parler bas avec violence, tout comme dans le Cid Rodrigue au comte de Gormas. A la séance suivante, Fontanes dut déclarer qu'il n'avait pas voulu désigner Marie-Joseph. On s'imagine combien les scènes devaient être plus animées encore quand l'acrimonie de Chénier s'attaquait à quelque nature rétive et brusque, comme celle de l'auteur des Templiers. Dans l'impatience que lui causait cet esprit de domination, M. Raynouard avait écrit une comédie mordante, le Tyran littéraire, dont Chénier était le héros. On en dut rire de bon cœur dans le salon de M. Suard.
Je l'ai dit, Marie-Joseph parvint pourtant à se maîtriser, et certes la tâche était méritoire. Dans les dernières années, on le vit regretter toutes ses collisions d'autrefois , s'appliquer à réparer ses torts, et aller au devant des réconciliations. Aux séances mêmes de l'Académie, il finit par apporter des formes douces et prévenantes. Obligeant, généreux, au point d'oublier lui-même qu'il était pauvre (1), il n'avait plus la même irritabilité farouche. C'est ainsi que, M. Charles Nodier ayant écrit une satire où Marie-Joseph était attaqué, Marie-Joseph la lut , la trouva bonne, se laissa présenter le jeune homme par un tiers, et remplaça lui-même, dans le morceau, plusieurs vers par des vers meilleurs. Nous sommes loin de l'âpreté et des emportements du début. Chénier, au goût d'Arnault, commençait à donner dans l'excès contraire.
C'est ce retour vers les sereines régions de l'indulgence, c'est cette modération finale qui firent désigner Chénier, à
(1) Ainsi Barère, dans ses Mémoires, dit que Chénier céda à vil prix son magnifique exemplaire du Voltaire de Kehl pour soulager sur l'heure un écrivain malheureux. Charles Nodier nous racontait avoir vu Marie-Joseph, au moment où la nécessité le forçait à vendre ses propres livres, emprunter 1,800 francs pour acheter la bibliothèque de Laujon, lequel était dans le besoin et s'était adressé à lui.
l'exclusion du secrétaire perpétuel Suard (1), comme rédacteur du Tableau de la Littérature française depuis 1789. Napoléon avait demandé à l'Institut un vaste rapport sur le progrès des sciences et des lettres depuis la Révolution , et ce morceau devait en faire partie. Apprécier des écrivains vivants est toujours une tâche délicate. En désignant pour la remplir un poète connu par des satires , un homme dont la vie elle-même avait toujours eu un caractère polémique, l'Académie rendait un hommage marqué et direct à l'heureuse transformation de l'humeur de Chénier. Chénier y fut sensible, et ce témoignage de confiante estime le soulagea dans les angoisses de ses derniers jours. C'est la plume d'un mourant qui a tracé le Tableau : cette plume pourtant ne tremble point, elle n'est, devant la mort, que plus ferme et plus sûre d'elle-même. Jusque-là, en effet, Marie-Joseph n'avait été qu'un prosateur extrêmement médiocre : l'emphase gâtait ses discours de tribune, la colère même ne donnait qu'une vie factice aux déclamations de ses pamphlets. Ici, au contraire, Chénier atteint du premier coup dans la prose ces mêmes qualités élégantes et fermes qu'il avait laborieusement conquises dans ses vers; c'est l'élève, c'est l'émule de M. Daunou qui parle. A la correcte circonspection du langage et des jugements, à l'atticisme ingénieux de la diction , à une certaine grâce sobre, on croirait lire l'auteur du Discours sur Boileau. De la part d'un écrivain mêlé aux plus ardentes contentions des partis, et qui avait transporté dans les querelles littéraires les violences des guerres civiles, cet effort d'impartialité n'est que plus frappant. Aucun dénigrement systématique, rarement de l'aigreur; l'admiration, la tempérance dans la critique ne coûtent pas à l'habituel faiseur d'épigrammes , au censeur sardonique et dédaigneux d'autrefois. Les éloges en général sont distribués sans parcimonie, avec bonne grâce.
(1) Voyez une lettre de Morellet du 20 janvier 1808, à la suite de ses Mémoires, t. II, p. 1 10.
Excepté deux ou trois endroits où sa prévention est si forte , que, n'espérant pas la contenir, il l'abandonne à elle-même, Chénier fait preuve de détachement et de mesure. Chez un autre, ce ne serait qu'une qualité; chez lui, c'est une vertu.
Quand certains noms se présentent, on voit que le critique se défend des préventions du poëte, et qu'il appréhende d'être involontairement partial : dès lors il redouble d'égards, et, dans son scrupule , il est attentif à discerner les moindres qualités. Ainsi fait-il pour l'auteur des Jardins. Ce n'est point assez ; Chénier ne veut pas que la rancune trouble sa vue. Il pèse religieusement les titres de ses adversaires déclarés : la « finesse polie » de Suard (1), les écrits « pleins de mérite » de Morellet sont mis en bon rang, et il n'est pas jusqu'à M. Michaud dont le talent ne soit à son tour reconnu. On le voit, c'est une longue guerre qui finit par une paix générale. La vérité ne lui coûtait pas à dire , même à propos de Mlle de Clermont : « On croirait lire, écrit-il, un ouvrage posthume de Mme de La Fayette. » Voilà une phrase que Mme de Genlis aurait dû se rappeler dans ses Mémoires; mais la vanité littéraire est ainsi faite, que, trouvant les éloges naturels, elle les omet, et que, les contradictions lui semblant injustes, elle leur garde immanquablement quelque coin secret du souvenir. En même temps qu'il osait louer avec force Mme de Staël proscrite , Chénier s'honorait encore en mettant à sa vraie place le livre de son plus implacable détracteur, ce Lycée de La Harpe , pour lequel, à la même époque, il demandait le prix décennal par un rapport élevé et judicieux que l'Académie adoptait sans xj rien changer.
Ce qui manque au Tableau, je n'ai pas besoin de le dire, c'est l'étendue, c'est (je ne voudrais pas employer les grands mots) une esthétique ouverte et compréhensive : le défaut est plus
(1) Cette équité finale de Chénier à l'égard du spirituel secrétaire de l'Académie avait été déjà justement notée par M. Alex. Dufaï dans sa notice sur Suard (Revue de Paris, 31 octobre 1841).
sensible encore dans un pareil relevé des œuvres intellectuelles, dans cette sorte de cadastre de la littérature. Au surplus la poétique de Marie-Joseph répond, comme il est naturel, à sa poésie : c'est l'esprit du siècle précédent qui vient un instant s'asseoir au seuil du siècle nouveau , et qui juge le présent au nom du passé. On se défie volontiers d'un héritier présomptif, on ne saurait avoir de tendresse pour un successeur. Quand il laisse échapper ce mot : « Les talents qui nous restent , » Chénier montre qu'il n'est plus de son temps; l'idéal pour lui est en arrière. Aussi ne voit-il dans la rénovation littéraire qui éclate autour de lui rien autre chose qu'une émeute intempestive contre le goût. La cour aussi n'avait regardé d'abord Mirabeau et ses amis que comme un ramas de factieux sans portée ; pour un homme habitué aux révolutions, Chénier imitait un peu trop la cour.
C'est cet esprit déclaré de résistance et de conservation poétique, comme on dirait aujourd'hui, qui a surtout contribué à amoindrir depuis trente ans la réputation de Marie-Joseph de Chénier. On lui a appliqué la loi du talion. La publication de ses œuvres posthumes, qui, à une autre époque, aurait beaucoup ajouté à sa gloire, se trouva avoir lieu presque en même temps que celle des vers de son frère André et des Méditations de Lamartine. L'accueil qu'on fit à ces noms nouveaux ne servit pas Marie-Joseph. La poésie, qui est voyageuse, courait visiter d'autres sommets, et l'attention se détournait ailleurs. Peu à peu les jeunes générations s'habituèrent à redire, à aimer le nom de Chénier ; mais ces hommages étaient adressés à un autre autel. Les souveraines douceurs de la lyre qui avait célébré Néère et le Jeune malade firent oublier le talent ferme et sain qui a empreint sa marque dans la Promenade et dans VÉpître à Voltaire. On alla môme, s'il m'en souvient, jusqu'à rappeler que Thomas Corneille non plus n'était pas l'aîné. Aujourd'hui c'est le moment des amnisties littéraires, il faut mettre à profit les temps de paix. Les deux ombres que la calomnie a voulu séparer peuvent maintenant se donner la
main : pourquoi aussi ces deux muses , portant au front le même bandeau, ne recevraient -elles pas un égal accueil? Les gloires se servent au lieu de se nuire : la lumière ne jette pas l'ombre après elle.
Je l'ai dit : c'est dans ses satires , dans ses discours en vers , dans ses spirituelles épigrammes, qu'il faut surtout chercher Marie-Joseph. Là, il est plus qu'un reproducteur élégant de Voltaire; il a un talent à lui, un talent ferme, ingénieux. Ne lui demandez pas la rêverie , l'accent des grandes passions ou des amours éperdus ; c'est à peine si un éclair de sensibilité à demi voluptueuse se glisse ça et là dans ses vers, comme quand il parle
Des refus caressants dont l'attrait est vainqueur, Et des doux entretiens qui sont maîtres du cœur.
Non, cette poésie touchante de l'âme, cette poésie riche et; colorée de l'imagination, Marie-Joseph ne l'a pas ; mais d'autres dons lui appartiennent qu'il faut reconnaître, qu'il faut admirer. Un mot de lui suffit à le peindre :
Il pare la raison du charme des beaux vers.
Ce style d'un tissu serré et industrieux, ces vers nets, clairs, faciles à retenir, et où la précision s'unit si bien à la justesse ; cette poésie , qui n'a ni les entraînements du rhythme ni les enchantements de la mélopée, mais qui enferme et presse le sens sous une mesure forte , sous un mode élégant : tout cela commande l'estime, appelle la sympathie. Marie- Joseph, dans sa charmante pièce de la liaison, dit :
Le goût n'est rien qu'un bon sens délicat, Et le génie est la raison sublime;
il donne là le secret de son talent : Chénier est le poëte du bon sens. Les cœurs maladifs, à qui il ne faut que des sentiments raffinés, ceux sur qui la fée jalouse de la fantaisie a jeté un charme, les imaginations rétives à qui la discipline du goût;
semble intolérable, même chez les autres, pourront nier la légitimité d'un pareil genre. Heureusement il est des esprits cultivés et justes auprès desquels cette muse de la raison , cette muse de Boileau, de Voltaire et de Chénier, est à jamais sûre de trouver bon accueil. Les poésies posthumes de Marie Joseph suturaient à assurer sa gloire. L'éloquente élégie de la Promenade; ces beaux discours sur V Erreur et V Intérêt personnel , dont on peut ne pas aimer le philosophisme étroit et maussade, mais dont il serait injuste de méconnaître le tour spirituel, le style ingénieux et solide; un poëme inachevé sur les Principes des Arts , dont les fragments sont tout à fait dignes de prendre place à côté ou plutôt vis-à-vïs de X Invention d'André; toutes ces pages enfin dérobées au chagrin et arrachées à la maladie sont faites pour défier le temps. Avec YÉpître à Voltaire, avec la Calomnie, avec ses spirituelles satires dont le sel n'a pas trop vieilli , elles donnent à Chénier une belle place entre nos poètes de l'ancienne école. On peut former de ses vers un recueil court, mais excellent.
Les poésies de Marie-Joseph auront la destinée qu'a eue Tibère : elles ne perdront rien à attendre. C'est trente-trois ans seulement après la mort de Chénier que cette tragédie, où le poëte résuma sa force en un suprême effort , a pu paraître à la scène (1) : les applaudissements sérieux qui ont accueilli ce noble essai étaient légitimes, car la représentation a mis l'œuvre dans sa lumière. Tibère est une tragédie à la manière d'Alfieri, et souvent digne du génie rigide et nu qui a écrit YAgamennone, M. Villemain, en une des leçons les plus éloquentes de son cours (2), a le premier classé Tibère à sa vraie place parmi les pièces qui , au-dessous de celles des maîtres, sont faites encore pour honorer la scène française. Toutefois ce qu'il y a d'étroitement régulier dans Tibère n'échappe pas à l'habile critique,
(1) Tibère a été représenté pour la première fois sur le Théâtre-Français le 16 décembre 1843.
(2) Tableau du dix-huitième siècle, 1840, in-8, t. IV, p. 348 et suiv.
et nous aimons à mettre nos restrictions sous le couvert de son autorité : « L'étiquette rigoureuse, dit-il, qui, sous l'ancienne monarchie, avait dominé le théâtre français, s'y conserve avec plus de scrupule que ne l'aurait voulu la vérité. L'imitation de Tacite y paraît éloquente, mais elle n'est pas complète encore. La pièce de Ghénier est composée avec une discrétion sévère, une retenue poétique qui n'atteint pas à la perfection de Racine et ne sait pas y substituer des beautés hasardeuses et nouvelles. » C'est ainsi que pour Tibère il faut mêler la réserve à l'admiration : aucune des qualités fortes, aucun des nombreux défauts de l'œuvre de Marie-Joseph, n'ont été oubliés dans cette délicate appréciation, et on doit renvoyer aux pages vraiment senties où sont signalés et appréciés avec détail les heureux emprunts que le poëte a faits à Tacite, les altérations moins heureuses par lesquelles bien souvent il a transformé le récit de l'historien.
On lira Tibère : la farouche mélancolie que la servitude donne aux âmes indépendantes y est empreinte, et on retrouve là quelquefois ce que le poëte lui-même demandait ailleurs :
Ces tons maîtres de l'âme et ces mots pénétrants Qui jusque sous le dais font pâlir les tyrans.
Néanmoins une œuvre où l'invention fait à ce degré défaut n'est pas de nature à charmer longtemps la foule, car la foule aime l'émotion, et il faut répéter le mot de Talma sur Tibère : « C'est beau, mais c'est froid. » Heureusement il est des sentiers plus solitaires, des sommets moins fréquentés, que visitent quelquefois les adeptes de l'art; ceux-là seront fidèles à Tibère. Si le style de cette tragédie conserve encore la trace très-fréquente de la mauvaise tradition du xvme siècle (1), si la périphrase ba-
(1) J'entends surtout par là cette façon abstraite de dire qui se contente de l'expression vague et qui croit racheter, par une certaine noblesse de convention , l'impropriété des termes. 11 est inutile d'entrer dans le détail : un exemple entre mille suffira. Quand Cnéius, dans Tibère, veut exprimer
nale y remplace beaucoup trop souvent l'expression franche, en revanche que de vers sombres se dressent çà et là comme des ombres vengeresses, que d'hémistiches altiers et cornéliens se détachent et demeurent dans le souvenir ! Combien cette vigueur paraît native, quoiqu'on la sache savante et industrieuse ! Tibère est une belle étude; ce n'est pas une belle pièce.
Chénier avait débuté par Charles IX, il finissait par Tibère; la distance qui sépare les deux œuvres, le poëte l'avait franchie par la volonté, par l'effort, et, si l'on peut dire, avec l'aide de la souffrance, avec l'appui du malheur. C'était bien le moins que cette muse rebelle et fière du drame, après avoir débuté avec lui par le dédain, après l'avoir leurré de faveurs douteuses dont il avait à la fin reconnu la vanité, finît par incliner son front vers lui et par se laisser dérober un de ces chastes baisers qui donnent la gloire.
Marie-Joseph était mort le 10 janvier 1811, à quarante-six ans, comme si ce nom de Chénier devait toujours porter après lui le souvenir d'un talent brisé avant l'âge. Saint- Just a dit qu'il n'y avait de repos pour un révolutionnaire que dans le cercueil. Le mot ne fut même pas vrai pour l'auteur de Charles IX, et le tumulte qui avait agité sa vie recommença sur sa tombe.
La mort de Chénier laissait une place vacante à l'Académie française. L'empereur, qui n'aimait pas M. de Chateaubriand, mais qui avait pour lui ces velléités, ces brusques retours de bienveillance que le plus grand homme du siècle devait naturellement retrouver çà et là pour le premier écrivain de son temps, Napoléon désira que le fauteuil de l'auteur des Nouveaux Saints passât à l'auteur du Génie du Christianisme ; le
cette pensée qu'il n'a jamais parlé en public, il dit : La tribune ignore ma jeunesse. Eh bien! c'est là du jargon tout pur. Le xvme siècle croyail imiter ainsi l'exquise élégance de Racine; mais Racine, au contraire, avait la netteté qui, selon Vauvenargues, est le vernis des maîtres. On me pardonnera d'avoir relevé dans Chénier un trait de cette mauvaise métaphysique du langage qui lui était trop familière : c'est assez pour ceux qui veu lent comprendre.
contraste peut-être lui plaisait. Le duc de Rovigo fut chargé de la négociation. M. de Chateaubriand se fit un peu prier : le parti du xvnr siècle était en majorité à l'Académie, et cette tanière de philosophes l'effrayait. A la fin pourtant il se décida, et envoya des cartes sans faire de visites. L'élection eut lieu, et M. de Chateaubriand fut nommé. Restait le discours de réception, dans lequel il fallait parler de Chénier. Or, Chénier n'avait jamais manqué l'occasion d'attaquer avec une blessante aigreur le poëte des Martyrs; son Tableau de la Littérature, qui n'était pas imprimé alors, mais qui avait été lu aux séances de l'Institut, ne contenait, au milieu d'appréciations toutes tempérées et bienveillantes, qu'un seul jugement acrimonieux, et ce jugement, ou plutôt cette diatribe violente (1) concernait Atala. Une pareille raison assurément n'eût pas arrêté l'éloge sur les lèvres de M. de Chateaubriand; car ce n'est point aux causes généreuses que le célèbre écrivain a jamais fait défaut; cependant il ne faut pas oublier que Chénier avait été le dernier représentant de l'école voltairienne dans sa plus vive amertume, tandis que M. de Chateaubriand était l'auteur du Génie du Christianisme, le chef et en grande partie la cause de la rénovation religieuse; il ne faut pas oublier que Chénier avait pris part au vote du 19 janvier 1793, tandis que M. de Chateaubriand était alors en France le représentant déclaré et influent des idées monarchiques. Bientôt ce fut le sujet de toutes les conversations ; « on cherchait, dit Bourrienne, à deviner comment le fidèle défenseur des Bourbons pourrait plier son éloquence jusqu'à prononcer l'éloge d'un régicide. » La tâche semblait d'autant plus délicate que Cambacérès occupait la seconde place de l'Empire, et que
(1) M. Charles Nodier, dans un aigre et malin article des Débats, montra très-bien que, comme écrivain critique, Chénier n'était spirituel que quand il était vrai : ainsi, en parlant d' Atala, la correction habituelle de Marie- Joseph lui fait défaut, et il laisse échapper plusieurs fautes de langue tout à fait choquantes. (Voir Nodier, Mémoires, 1820, in-8, t. II, p. 302.) H. 8
\\k ÉTUDES LITTÉRAIRES.
Merlin était membre de l'Académie. Tout cela est raconté dans les Mémoires inédits de M. de Chateaubriand, et, puisqu'une illustre bienveillance nous a laissé dérober ces pages, nous prendrons sur nous de les citer. Comment avoir le courage de poursuivre quand on peut laisser parler l'auteur de René ? Notre indiscrétion trouvera son excuse dans notre insuffisance :
« Mon discours étant prêt, je fus appelé à le lire devant une commission nommée pour l'entendre : il fut repoussé. A l'exception de deux ou trois membres (1), il fallait voir la terreur des fiers républicains qui m'écoutaient et que l'indépendance de mes opinions épouvantait; ils frémissaient d'indignation et de frayeur au seul mot de liberté. M. Daru porta à Saint-Cloud le discours. Bonaparte déclara que, s'il eût été prononcé, il aurait fait fermer les portes de l'Institut, et m'aurait jeté dans un cul de basse-fosse pour le reste de ma vie (2).
« Je reçus ce billet de M. Daru :
Saint-Cloud, 28 avril 1811.
« J'ai l'honneur de prévenir M. de Chateaubriand que, lorsqu'il « aura le temps ou l'occasion de venir à Saint-Cloud, je pourrai lui « rendre le discours qu'il a bien voulu me confier. Je saisis cette « occasion pour lui renouveler l'assurance de la haute considération « avec laquelle j'ai l'honneur de le saluer.
« Daru. »
« J'allai à Saint-Cloud : M. Daru me rendit le manuscrit çà et là déchiré, marqué ab irato de parenthèses et de traces au crayon par Bonaparte; l'ongle du lion était enfoncé partout, et j'avais une espèce de plaisir d'irritation à croire le sentir dans mon flanc. M. Daru ne
(1) M. de Chateaubriand ne dit pas le nom de ces membres; mais je trouve dans Bourrienne que ceux qui se prononcèrent pour le Discours furent Suard , Ségur et Fontanes.
(2) Bourrienne confirme le mot de Napoléon que M. de Chateaubriand rapporte. Ce mot fut dit devant Duroc. {Mémoires de Bourrienne, 1829 , in-8, t. V, p. 246.)
me cacha point la colère de Napoléon (1), mais il me dit qu'en conservant la péroraison, sauf une douzaine de mots, et en changeant presque tout le reste, je serais reçu avec de grands applaudissements. On avait copié le discours au château en en supprimant quelques phrases et en en interpolant quelques autres. Peu de temps après, il parut dans les provinces imprimé de la sorte.
« Ce discours est un des meilleurs titres de l'indépendance de mes opinions et de la constance de mes principes. M. Suard, libre et ferme, disait que ce discours, lu en pleine Académie, aurait fait crouler les voûtes de la salle sous un tonnerre d'applaudissements. Se figure-ton, en effet, le chaleureux éloge de la liberté prononcé au milieu de la servilité de l'Empire?
« J'avais conservé ce discours avec un soin religieux; le malheur a voulu que tout dernièrement, en quittant l'infirmerie de Marie-Thérèse, on a brûlé une foule de papiers parmi lesquels le discours a péri. Je le regrette, non pour ce que peut valoir un discours académique, mais pour la singularité du monument. J'y avais placé le nom de mes confrères dont les ouvrages m'avaient fourni le prétexte de manifester des sentiments honorables.
« Dans le manuscrit qui me fut rendu, le commencement du discours qui a rapport aux opinions de Milton était barré d'un bout à l'autre de la main de Bonaparte. Une partie de ma réclamation contre l'isolement des affaires, dans lequel on voudrait tenir la littérature, était également stigmatisée au crayon. L'éloge de l'abbé Delille, qui rappelait l'émigration, la fidélité du poète aux malheurs de la famille
(1) M. Fiévée entre dans plus de détails que M. de Chateaubriand sur la colère de Napoléon : « Les cris de la faction philosophique sur les consé-" quences que pourrait avoir ce discours ont été si violents, que l'empereur en a été étourdi. » M. Fiévée, plus loin, donne ainsi son opinion personnelle à l'empereur : « M. de Chateaubriand s'est fort bien conduit. Puisqu'il ne pouvait éviter de prononcer l'éloge de M. de Chénier, que voulait-on qu'il fît? Sans y être contraint, si l'orateur avait gardé le silence sur le procès de Louis XVI, c'est dans le discours de M. de Chateaubriand ce que le public aurait spécialement remarqué; le crime n'en aurait été pas moins flétri, et M. de Chateaubriand perdait beaucoup de la considération qu'il s'était acquise. » (Fiévée, Correspondance avec Bonaparte 7 note 78, t. III, p. 122 et suiv.)
royale et aux souffrances de ses compagnons d'exil, était mis entre parenthèse; l'éloge de M. de Fontanes avait une croix. Presque tout ce que je disais sur M. de Chénier, sur son frère, sur le mien, sur les autels expiatoires que l'on préparait à Saint-Denis, était haché de traits. Le paragraphe commençant par ces mots : » M. de Chénier adora la « liberté, etc., » avait une double rature longitudinale. Je suis encore à comprendre comment le texte de ce discours corrompu, publié par les agents de l'Empire, a conservé assez correctement ce paragraphe : « M. de Chénier adora la liberté : pourrait-on lui en faire un crime? « Les chevaliers mêmes, s'ils sortaient aujourd'hui de leurs tombeaux, « suivraient les lumières de notre siècle. On verrait se former une « illustre alliance entre l'honneur et la liberté, comme sous le règne « de Valois les créneaux gothiques couronnaient avec une grâce infinie, « dans nos monuments, les ordres empruntés de la Grèce.
« La liberté n'est-elle pas le plus grand des biens et le premier des « besoins de l'homme? Elle enflamme le génie, elle élève le cœur, elle « est nécessaire à l'ami des muses autant que l'air qu'il respire. Les « arts peuvent, jusqu'à un certain point, vivre dans la dépendance, « parce qu'ils se servent d'une langue à part qui n'est pas entendue de « la foule; mais les lettres, qui parlent une langue universelle, lan- « guissent dans les fers. Comment tracerait-on des pages dignes de « l'avenir, s'il faut s'interdire, en écrivant, tout sentiment magnanime, « toute pensée forte et grande ? La liberté est si naturellement l'amie « des sciences et des lettres, qu'elle se réfugie auprès d'elles, lors- « qu'elle est bannie du milieu des peuples. C'est vous, messieurs, « qu'elle charge d'écrire ses annales, de la venger de ses ennemis, de « transmettre son nom et son culte à la dernière postérité. »
« Je n'invente, je ne change rien; on peut lire le passage imprimé dans l'édition furtive. L'objurgation contre la tyrannie qui suivait ce morceau sur la liberté, et qui en faisait le pendant, est supprimée en entier dans cette édition de police. La péroraison est conservée; seulement l'éloge de nos triomphes, dont je faisais honneur à la France est tourné tout entier au profit de Napoléon.
« Tout ne fut pas fini, quand on eut déclaré que je ne serais pas reçu à l'Académie, et qu'on m'eut rendu mon discours. On voulait me contraindre à en écrire un second; je déclarai que je m'en tenais au premier, et que je n'en ferais pas d'autre. Des personnes pleines de
MARIE-JOSEPH DE CHENlER. 117
grâce, de générosité et de courage, que je ne connaissais pas, s'intéressèrent à moi. Mrae Lindsey, qui m'avait ramené de Calais, parla à Mme Gay, laquelle s'adressa à Mme Regnauld de Saint- Jean-d'Angely (1) : elles parvinrent à remonter jusqu'au duc de Rovigo et l'invitèrent à me laisser à l'écart. Les femmes de ce temps-là interposaient leur beauté entre la puissance et l'infortune.
« Tout ce bruit se prolongea par les prix décennaux jusque dans l'année 1812. Bonaparte, qui me persécutait, fit pourtant demander à l'Académie, à propos de ces prix, pourquoi elle n'avait point mis sur les rangs le Génie du Christianisme (2) ? L'Académie s'expliqua; plusieurs de mes confrères écrivirent leur jugement peu favorable à mon ouvrage. J'aurais pu leur dire ce qu'un poète grec dit à un oiseau : « Fille de l'Attique, nourrie de miel, toi qui chantes si bien, tu enlèves « une cigale, bonne chanteuse comme toi, et tu la portes pour nourri- « ture à tes petits. Toutes deux ailées, toutes deux habitant ces lieux, « toutes deux célébrant la naissance du printemps, ne lui rendras-tu « pas la liberté ? Il n'est pas juste qu'une chanteuse périsse du bec « d'une de ses semblables. »
L'édition furtivedu Discours dont parle M. de Chateaubriand a presque entièrement disparu. On serait pourtant curieux de savoir comment l'auteur des Martyrs parlait de l'auteur de Ti-
(1) M. Fiévée assure que M. de Chateaubriand avait été précisément dénoncé à l'empereur par Regnauld de Saint- Jean-d'Angely.
(2) Cette pensée de voir un prix décennal donné au Génie du Christianisme remontait à quelques années déjà dans l'esprit de l'empereur : Fontanes, en une pièce adressée à M. de Chateaubriand et qu'il avait, après bien des hésitations, permis de publier, Fontanes disait :
Ta gloire est sûre, il faut l'attendre; Ce n'est point un présage vain.
Chérile n'osera prétendre Au prix qu'un nouvel Alexandre Promet à l'illustre écrivain.
Cette strophe et la suivante ont été omises dans la récente édition des OEuvres de Fontanes (voyez t. I, p. 92); on les trouvera à la page t8 du Nouvel Almanach des Muses, donné en 1811 par M. Beuchot.
bère, comment il jugeait « un ennemi. » Un exemplaire retrouvé par hasard me permet de détacher ce passage :
« Je ne troublerai point la mémoire d'un écrivain qui fut votre collègue et qui compte encore parmi vous des admirateurs et des amis : il devra à cette religion, qui lui parut si méprisable dans les écrits de ceux qui la défendent, la paix que je souhaite à sa tombe. Mais ici même, messieurs, ne serais-je pas assez malheureux pour trouver un écueil? car, en portant aux cendres de M. de Chénier le tribut du respect que tous les morts réclament, je crains de rencontrer sous mes pas des cendres bien autrement illustres. Si des interprétations peu généreuses voulaient me faire un crime de cette émotion involontaire, je me réfugierais au pied de ces autels expiatoires qu'un puissant monarque élève aux mânes de nos rois et de leurs dynasties outragées.
« Ah! qu'il eût été plus heureux pour M. de Chénier de n'avoir point participé à ces calamités publiques qui retombent enfin sur sa tête ! 11 a su, comme moi, ce que c'est que de perdre, dans les orages populaires, un frère tendrement aimé! Qu'auraient dit nos malheureux frères, si Dieu les eût appelés dans le même jour à son tribunal ? S'ils s'étaient rencontrés au moment suprême, avant de confondre leur sang, ils nous auraient crié sans doute : « Cessez vos guerres intes- « tines, revenez à des sentiments d'amour et de paix. La mort frappe « également tous les partis, et vos cruelles divisions nous coûtent la « jeunesse et la vie. » Tels auraient été leurs cris fraternels.
« Si mon prédécesseur pouvait entendre ces paroles, qui ne consolent plus que son ombre, il serait sensible à l'hommage que je rends à son frère, car il était naturellement généreux. Ce fut même cette générosité de caractère qui l'entraîna vers des nouveautés bien séduisantes sans doute, puisqu'elles promettaient de nous rendre les vertus de Fabricius; mais, bientôt trompé dans ses espérances, son humeur s'aigrit, son talent se dénature. Transporté de la solitude du poète au milieu des factions, comment aurait -il pu se livrer à ces sentiments affectueux qui font le charme de la vie ? Heureux s'il n'eût vu d'autre ciel que le ciel de la Grèce, sous lequel il était né ! s'il n'eût contemplé d'autres ruines que celles de Sparte et d'Athènes ! Je l'aurais peutêtre rencontré dans la belle patrie de sa mère, et nous nous serions
juré amitié sur les bords du Permesse; ou bien, puisqu'il devait revenir aux champs paternels, que ne me suivit-il dans les déserts où je fus porté par nos tempêtes? Le silence des forêts aurait calmé cette âme troublée, et les cabanes des sauvages l'eussent peut-être réconcilié avec les palais des rois. Vains souhaits! M. de Chénier resta sur le théâtre de nos agitations et de nos douleurs. Atteint, jeune encore, d'une maladie mortelle, vous le vîtes s'incliner lentement sur la tombe.... »
J'ai laissé volontiers la parole à M. de Chateaubriand, mais je n'oserais la reprendre après lui.
De 1800 à 1805 il n'y eut pas un seul grand succès dramatique au Théâtre-Français; le public pourtant n'avait jamais été plus assidu aux représentations, plus épris du brillant ensemble qu'offrait alors cette scène si complète en acteurs, si riche de tout l'ancien répertoire, retrouvé avec bonheur après l'invasion révolutionnaire. Les tragédies de Marie-Joseph de Chénier se rattachaient trop à cette époque orageuse, pour ne pas être un peu rejetées en arrière, sans parler même des défenses plus positives que leur opposait un gouvernement ombrageux. Pour trouver un grand triomphe à la scène, un triomphe dû tout entier aux émotions dramatiques, sans préoccupation d'intérêt et de passions étrangères, il fallait remonter à YAgamemnon de Lemercier, à ce drame ressaisi encore une fois d'Eschyle et d'Homère. Mais, le 14 mai 1805, devant ces spectateurs si difficiles et si bien rétablis dans les habitudes classiques, se représenta et retentit avec des bravos inconnus depuis Voltaire la dernière vraie tragédie cornélienne, une tragédie nationale par le sujet, continuant avec sévérité cette inspiration moderne de Tancrède,
(1) Voir Revue des Deux Mondes, 1er février 1837.
KAYNOUARD. 121
d'Adélaïde Duguesclin, queDuBelloy avait autrefois usurpée, et dont l'auteur nouveau semblait hériter légitimement. Elle avait de plus le mérite de reposer non sur un fait admiré de tous, mais sur une réhabilitation historique, qui n'était pas néanmoins sans exciter quelque intérêt de retour au sortir d'une révolution qui avait aboli et dépouillé les ordres religieux. Cette tragédie, c'était les Templiers.
L'auteur des Templiers, François-Just-Marie Raynouard, naquit à Brignolles le 8 septembre 1761. Après avoir fait ses humanités au petit séminaire d'Aix avec grand succès, il prit ses grades à l'école de droit de cette ville. Sans doute il revenait souvent à cette époque au sein de sa famille, qu'il aima toujours d'une affection austère et profonde; nous savons que la veille de sa thèse il était à Brignolles, et que, parti le matin à pied, selon une habitude toujours conservée, il arriva à temps pour soutenir d'une manière brillante cet acte public. Ceci se passait en 1784, et ce fut aussi à cette époque que Raynouard vint à Paris avec des projets littéraires arrêtés, et (ce qui valait beaucoup mieux, non pour sa fortune peut-être, mais pour sa conscience) avec une grande obstination à la probité et une horreur pour l'injustice, qu'avait soulevée et comme mise au vif en lui une mesure arbitraire dont il avait été victime au collège. Au moment où Raynouard arriva à Paris, les idées politiques commençaient déjà à fermenter. La littérature pourtant et la philosophie recouvraient toute la surface de leur vernis le plus brillant; les grands hommes du xvme siècle avaient disparu ou achevaient de mourir; mais une génération nombreuse et vive ne laissait pas voir les pertes. L'auteur des Études de la Nature était près de succéder à Rousseau, et l'auteur de Figaro s'emparait bruyamment de la moquerie puissante de Voltaire. La poésie, qu'ornait et qu'enjolivait l'abbé Delille, offrait, comme accompagnement d'un style plus sévère, les belles odes de Le Brun, et aussi les premières élégies de Parny. Raynouard ne paraît pas avoir eu accès dans cette société et cette littérature si agréables et si raffinées. L'insinuation qu'il aurait fallu
pour réussir, la grâce flatteuse qui aurait pu gagner la faveur d'un patron puissant ou d'une grande dame à la mode, l'obséquiosité même auprès d'un homme de lettres en crédit, c'étaient des rôles qui ne convenaient guère au caractère ferme, abrupt, un peu sauvage en ses abords, loyal et noblement fier, qui dominait chez Raynouard. Il demeura cependant à Paris pour perfectionner ses études. C'est sans doute à cette époque qu'il suivit exactement, au Collège de France, un cours de littérature grecque dont il fut longtemps l'unique auditeur.
Nous ne sommes pas éloigné de croire que Raynouard fit alors quelques tentatives littéraires dont les difficultés le rebutèrent momentanément, et que, peu facile aux dégoûts des commencements et aux obstacles sourds et obscurs des débuts, il prit la résolution de se créer avant tout l'indépendance de fortune, pour ne devoir plus qu'à lui-même ses succès, et pour écrire, Jamâ non famé, comme disait le président de Thou. Il nou semble qu'on trouverait peu d'exemples d'une pareille résolution dans la vie des écrivains et des artistes, pour qui, en définitive, la science et l'art sont plutôt un moyen qu'une fin arrêtée et prévue. Raynouard, l'aîné d'une famille où les mœurs patriarcales s'étaient conservées comme par tradition des premiers temps, et à laquelle il voulait laisser son honorable aisance, alla se fixer au barreau de Draguignan. Sa science profonde du droit et la lucidité d'un jugement toujours sain ne tardèrent pas à lui attirer une clientelle si nombreuse, qu'il donnait ses consultations même au bain. Comment l'écrivain ne disparut-il pas sous la robe du légiste, au milieu des clients et des dossiers? Comment l'idée fixe et secrète d'une carrière littéraire, ainsi reculée dans l'avenir, ne s'effaça-t-elle pas peu à peu sous les intérêts réels de chaque instant, sous les préoccupations positives et sans cesse renaissantes d'une vie d'avocat en province? Les projets les plus sincères de l'homme, ses désirs les plus ardents, s'usent et disparaissent si vite au milieu d'une existence entièrement vouée à un seul but, qu'on ne peut expliquer cette persévérance constante, cette volonté toujours de-
bout au milieu des influences contraires de la vie de chaque jour, que par la rare fermeté qui caractérisait Raynouard. On conçoit très-bien que le malheur soit un aiguillon de plus pour le poëte décidé à attendre sa fin; mais qu'on prélève quinze ans d'existence laborieuse et positive au commencement de la vie d'un écrivain, et que, ces années révolues, on le voie abandonner sa position sociale et recommencer, avec une nouvelle vigueur et sans fatigue, une carrière où les plus enthousiastes et les plus ardents se lassent, c'est chose au moins peu ordinaire, et qui indique une vocation, sinon immédiate et d'élan, au moins réfléchie intérieurement et dès longtemps décidée.
En 1791, l'occasion s'offrit pour Raynouard, avocat au parlement d'Aix, de se produire et d'être utile à son pays; il l'accepta volontiers, et fut nommé suppléant à l'assemblée législative. Mais la révolution marchait vite, et, après les événements du 31 mai 1793, Raynouard, qui s'était retiré en Provence, fut arrêté par le parti de la Montagne, et amené à Paris en charrette, puis jeté dans les prisons de l'Abbaye, où on l'oublia heureusement, pour l'en tirer au 9 thermidor. C'est au sortir des cachots de la Terreur, dans un petit logementjde la rue Pavée- Saint-André-des-Arts, n° là, et peut-être, comme nous inclinerions assez à le croire, sous les verrous même de l'Abbaye, que l'auteur des Templiers écrivit à trente ans sa première tragédie, Caton d'Utique, imprimée bientôt à quarante exemplaires, détruits en partie plus tard. Bien peu des amis de Raynouard connaissent cette œuvre, et ceux-là seuls qui l'entouraient de plus près, et qui avaient une plus large part à ses confidences littéraires si réservées au dehors, ont lu ce premier essai, où sa muse, inexpérimentée encore, bien que tardive, célébrait avec un noble et sobre enthousiasme la liberté, au nom de laquelle on venait de le jeter dans les charniers révolutionnaires. Caton d'il tique, qui peut servir de prologue à la Mort de César de Voltaire, manque absolument d'action, et il n'y a pas lieu, malgré une ou deux belles situations, à un développement tragique. Il nous semble d'ailleurs, malgré l'œuvre d'Addison, que le caractère de Caton ne peut être développé sur la
scène. Avec qui mettre en rapport un pareil personnage, à moins de tomber dans la prédication politique ou dans des déclamations sentimentales? Rien en lui n'est assez humain pour prêter à une combinaison dramatique, et nous ne le concevons que dans une grande et unique scène isolée, comme celle de Pygmalion, ou comme YAgar et Ismaël, de Lemercier. Quoi qu'il en soit de la possibilité de dramatiser le sujet de Caton, l'œuvre de Raynouard, remarquable par une tendance prononcée à tout tourner à la maxime, est surtout curieuse par la hardiesse du poëte qui, pendant la Terreur, ose dire du peuple :
Ah ! qu'il soit de César la proie et la conquête; Un peuple qui se vend mérite qu'on l'achète.
Une victoire passe, et la liberté reste.
Raynouard, quand la révolution se fut calmée et qu'il eut acquis une honorable indépendance, vint se fixer définitivement à Paris, bien décidé à ne s'adonner désormais qu'à ses penchants littéraires. Son premier succès fut un succès académique. Le 6 nivôse an xn, l'Institut couronna le poème de Socrate au temple cl Aglaure , que Raynouard avait envoyé au concours avec une autre pièce parvenue trop tard et restée inédite. Tout le monde sait qu'à Athènes les jeunes gens se faisaient, à vingt ans, inscrire au rang des citoyens, et prêtaient, dans le temple d' Aglaure, un serment dont la formule a été conservée par Stobée et Pollux. Le serment de Socrate est le sujet du poëme de Raynouard, où l'on rencontre déjà quelques-uns de ces accents mâles et austères, qui retentirent plus tard avec éclat dans les Templiers. Si Bernardin de Saint-Pierre trouvait ce tableau « ordonné comme ceux du Poussin , » Bonaparte ne devait pas être du même avis, et on conçoit qu'il n'ait guère aimé l'homme qui, en 1803, faisait dire à Socrate :
Forts contre l'injustice, ardents à la punir,
Vous frappez les tyrans, mais sans le devenir, etc.
Ce triomphe académique ouvrit à Raynouard le Théâtre- Français. 11 y fit bientôt recevoir Éléonore de Bavière (restée inédite) et les Templiers. L'idée de donner à la France ce que Madrid et l'Allemagne possédaient depuis longtemps, ce qui avait retenti de longue date sur la scène de Covent-Garden et de Drury-Lane, la tragédie nationale, préoccupait surtout Raynouard. Cependant la police ombrageuse du consulat, qui allait devenir la police plus ombrageuse encore de l'empire, apporta tant d'entraves à la mise en scène des Templiers, qu'ils ne furent joués qu'en 1805. Le succès passa toutes les espérances , et la pièce eut trente-cinq représentations continues, ce qui était quelque chose à une époque où les théâtres ne subventionnaient pas encore une armée de claqueurs. Le feuilleton du Publicisie, rédigé alors avec tant de supériorité par Mlle de Meulan, commençait le lendemain par ce cri de noble joie : « Enfin le charme est rompu ! Après six ans de revers multipliés, la muse tragique vient de remporter un grand et beau triomphe. » Des éloges et des critiques de toute sorte furent prodigués à l'auteur. Geoffroy écrivit successivement trois feuilletons qui sont trop curieux en histoire littéraire, et qui firent trop de bruit à l'époque de leur publication , pour qu'il n'en soit pas question dans cet essai sur Raynouard. On y lit entre autres choses :
« Les premiers actes des Templiers ne se soutiennent que par des sentences communes pour le fond, martelées pour la forme, par des vers à prétention, dont la facture est d'une mauvaise école... L'héroïsme monacal de Marigny est forcé et romanesque; le personnage, d'ailleurs, est absolument inutile et extravagant... La reine n'est qu'un remplissage; Molay, un héros factice et boursouflé, arrogant et sec ; le chancelier, froid et plat... La manière de l'auteur est pénible, tendue... Cet ouvrage tant applaudi, tant prôné au théâtre, n'est, à la lecture, quoi qu'en dise le libraire, qui en a vendu six mille exemplaires, qu'une tragédie fort médiocre avec quelques belles scènes, quelques tirades , mais dans son ensemble inférieure à la plu-
part des productions de Du Belloy et autres poëtes, qui ne sont que du troisième ou quatrième ordre (1). »
Faut-il conclure de ce jugement aigre et morose, où tous les coups sont lancés avec tant d'amertume , mais aussi avec tant d'adresse, et quelquefois (il faut l'avouer) au défaut même de l'armure, faut-il en conclure, comme on le fait trop souvent de notre temps, que c'est l'éternelle tactique de la critique contre le génie, et que l'habitude de juger et de contredire finit par vicier le sens admiratif , le tact littéraire chez l'écrivain qui se consacre à ces sortes d'examens? Nullement. La critique, on peut le dire, a aussi son inspiration, et elle fait même plus que la psychologie ne fait en philosophie ; elle ne se contente pas d'observer, de décrire ; son rôle n'est pas seulement d'un cicérone banal, bien qu'on en dise, car la critique doit, avant tout, sentir et comprendre, et l'intelligence, poussée à ce point , est presque de l'inspiration. Que la critique se fourvoie souvent, nous ne le nions pas, quoique cela lui arrive moins fréquemment qu'à l'inspiration proprement dite ; mais la critique n'implique nullement la sécheresse chez l'écrivain et l'inutilité pour l'art. Malgré les diatribes de Geoffroy, Raynouard en sentait la nécessité mieux que personne ; et, après un des plus éclatants succès qu'il y ait jamais eu au théâtre, il n'hésita pas à refondre entièrement les Templiers, qui furent applaudis, sous cette nouvelle forme, en 1819 et en 1823. Il semble pourtant qu'une œuvre dramatique doive naître avec toutes ses combinaisons et toutes ses formes, dans une primitive et indestructible unité; modiûer l'action, toucher à ce merveilleux édifice qui ne paraît vivre que par l'ensemble, n'est-ce pas risquer de l'ébranler jusqu'en ses bases? Nous l'eussions cru, si Raynouard n'eût refait entièrement et avec bonheur sa tragédie, et ne lui eût donné plus d'énergie encore par cette dernière forme, à laquelle il est convenable de se tenir. Nous insistons
(1) Cours de Littérature dramatique, deuxième édition, t. IV, p. 333 et suiv.
d'autant plus volontiers sur ce point, que tant de condescendance pour la critique , tant de défiance envers l'approbation générale, et un retour si inquiet et si laborieux après le succès, doivent paraître plus étranges à une époque où l'on a l'habitude de se contenter de sa propre admiration , pour se dispenser de retoucher à l'œuvre faite.
L'appui de la critique judicieuse et éclairée ne manqua point non plus à Raynouard pour l'encourager dans sa conscience de poëte. Le Publiciste, contradicteur habituel de Geoffroy, soutint et discuta longuement la pièce. De nombreux articles, dans lesquels intervinrent des initiales diverses, comme il était possible en ces temps d'heureux loisirs littéraires, témoignent assez de l'importance extrême qu'on attachait à l'œuvre; ce fut tout un tournoi où les chevaliers du poëte triomphèrent.
Joseph Chénier avoue que c'était une heureuse idée que celle de Marigny, de ce jeune homme ardent, associé secrètement aux templiers, dont son père a juré la ruine, osant prendre leur défense au fort du péril , révélant son secret quand il ne peut plus que partager leur infortune, se dévouant pour eux , mourant avec eux , et commençant , par cet héroïque sacrifice, le châtiment de son père coupable. Mais ce que nous admirons le plus, pour notre part , dans les Templiers, ce n'est pas cette vigueur de style inconnue depuis Corneille, cette fermeté sans raideur, cette énergique simplicité d'action , qui ont attiré les applaudissements ; c'est plutôt encore la magnanimité sublime, le caractère grandiose et résigné du grand-maître. Geoffroy dit que c'est un homme pétri d'héroïsme depuis les pieds jusqu'à la tête, et qu'il fatigue l'admiration. On n'avait pas besoin de Geoffroy pour connaître ce lieu-commun de toutes les rhétoriques de collège, à savoir qu'un héros parfait ne peut intéresser. Mais c'est là justement ce qui rend admirable l'œuvre de Raynouard; c'est cette émotion, inconnue et nouvelle au théâtre, pour le sublime martyr, qui ne faiblit pas un instant . Comme le dit encore Joseph Chénier (et on verra que ce jugement n'est pas sans quelque prix dans sa bouche), il n'y a point,
en cette tragédie , de confidents , d'usurpateurs, de tyrans, de conjurations, de rivalité d'ambition, pas plus les malheurs de l'amour que les fureurs de la jalousie. Cependant on a beaucoup reproché à Kaynouard d'avoir donné au grand-maître des proportions plus qu'humaines. Il était sur un théâtre sévère et classique ; pourquoi n'aurait-il pas mis de cothurnes à son héros?
M. de Féletz l'a dit avec raison, la tragédie des Templiers s'est embellie en vieillissant. En effet, la suppression du rôle de Guillaume de Nogaret, le caractère plus ferme de Laigneville, la prolongation de l'attente du sort des victimes au cinquième acte, et surtout le changement du rôle de Marigny, prouvent que l'inspiration sévère, réfléchie, non subite et d'un seul jet, peut, avec fruit, revenir sur elle-même. La scène entre Jeanne de Navarre et Marigny, le troisième acte tout entier avec sa grandeur solennelle et son noble développement tragique , l'entrevue de Jacques Molay et de Philippe-le-Bel, où le fils d'Enguerrand avoue qu'il est templier, et où le grand-maître répond ce: Je le savais! tant de fois applaudi, sont presque irréprochables ; il faut en dire autant du récit qui termine la pièce par ces vers si connus :
On ne les voyait plus; mais leurs voix héroïques Chantaient de l'Éternel les sublimes cantiques; Plus la flamme montait, plus ce concert pieux S'élevait avec elle et montait vers les cieux. Votre envoyé paraît, s'écrie... Un peuple immense, Proclamant avec lui votre auguste clémence, Au pied de l'échafaud soudain s'est élancé... Mais il n'était plus temps... les chants avaient cessé !
Raynouard a été souvent accusé d'avoir donné à Philippele-Bel un rôle indigne de son caractère historique. Nous ferions volontiers le contraire, et nous eussions mieux aimé le roi de France de 1307 moins arrêté et plus franchement cruel. Quels scrupules ont pu retenir Raynouard? Si d'égoïsme étroit et
la perversité despotique ont jamais monté sur le trône, n'est-ce pas dans la personne de Philippe-le-Bel , qui a fait succéder le despotisme royal au despotisme féodal, qui a donné tant de développement aux impôts arbitraires, à la falsification des monnaies, aux tribunaux exceptionnels? Le reproche qu'on a fait à l'auteur des Templiers, d'avoir visé trop souvent au trait, nous paraît plus raisonnable, bien que ce fût chez Raynouard un système réfléchi et arrêté (1). Cependant il a été si souvent heureux, qu'il y aurait de la mauvaise volonté à regarder comme une faute ce qui lui a attiré le plus d'applaudissements. Ce vers :
On les égorgea tous; Sire, ils étaient trois mille...
qui produit tant d'effet au théâtre, bien que Geoffroy ait dit : « C'est plutôt une épigramme sur les trois mille qui se rendirent que sur les ennemis qui les égorgèrent ; » le motivant avec eux de Marigny, le je le savais du grand-maître , les chants avaient cessé du connétable , peuvent être rapprochés du qu'il mourût du vieil Horace et du moi de Médée. Ce qu'il y a d'assez singulier, c'est que le vers :
La torture interroge, et la douleur répond ,
dont on se moqua beaucoup autrefois, comme d'un dialogue ridicule entre madame la torture et madame la douleur, c'est que ce vers si connu a été ajouté pour la représentation en remplacement d'un vers supprimé par la censure. Cela est fort heureux pour la censure, car elle aura, au moins une fois, été utile au poëte et à l'art.
Si l'intérêt faiblit quelquefois dans les Templiers, et s'il paraît peu probable qu'un pareil procès soit instruit, achevé et exécuté en vingt-quatre heures , bien que les jugements du tribunal révolutionnaire offrissent alors de récents exemples, il
(t) Voir le Journal des Savants, juin 1822, p. 312 et suiv.
il, 9
ne faut pas pour cela donner à la pièce le titre de Procès impromptu, comme le fait Geoffroy; le fond une fois accepté, Raynouard, en homme d'esprit et de tact, en a tiré tout le parti possible.
Un critique, dans les Archives littéraires de 1805, a parfaitement résumé, en l'exagérant peut-être, la conclusion finale à laquelle nous voulons venir sur les Templiers : « Cette tragédie est une et la même pendant les cinq actes, et elle ne fatigue pas. C'est, si l'on peut s'exprimer ainsi, une admiration pure et entière pour la vertu, une joie généreuse et attendrissante de la voir triompher par sa seule force des tortures et de la mort , sentiment que rien ne trouble et ne contrarie. Voilà ce qui donne à l'ouvrage de Raynouard un caractère nouveau et qui lui est propre. » Les Templiers honorent donc l'art de l'Empire à l'égal d'un tableau de Gérard , et ils méritaient en effet de se détacher dans cette année d'Austerlitz. Si on peut, à notre point de vue littéraire , contester raisonnablement la valeur absolue de cette œuvre , il est au moins impossible de nier sa supériorité relative, au milieu de cette poésie faible , décolorée et sans souffle, qui dépérissait à l'ombre des glorieux trophées de Napoléon.
Le succès de la tragédie fut si grand, que deux ans après, en 1807, les portes de l'Académie française s'ouvrirent devant Raynouard. Les candidats de nos jours, si empressés aux visites, ignorent peut-être que Raynouard ne céda pas à cette règle d'étiquette , et que son frère s'acquitta pour lui de cette formalité d'usage, qui occasionna des méprises assez singulières chez Legouvé et chez Suard. Le lendemain de son élection, Raynouard, qui succédait à Le Rrun, fit, pour la première fois de sa vie peut-être, des visites de remerciement aux membres de l'Académie, et il songea aussitôt à écrire son discours de réception ; car c'était un des côtés caractéristiques de son esprit de ne jamais remettre au jour d'après ce qu'il pouvait exécuter immédiatement. Il n'était donc point de ceux dont Leibnitz disait : « La temporisation est un des sept péchés
capitaux des savants hommes. » Dans le courant de sa longue et laborieuse carrière, il n'a jamais manqué une fois à cette exactitude ponctuelle, à cet accomplissement instantané du devoir. — Joseph Chénier craignait que Raynouard ne maltraitât Le Brun, avec lequel il avait été longtemps lié.
— Eh bien ! où en est votre discours? lui demanda-t-il en le rencontrant très-peu de jours après l'élection.
— Il est terminé, répondit Raynouard. A ce mot, Joseph Chénier ne put s'empêcher de dire : — Mais vous l'aviez donc fait d'avance ?
On a trop exagéré en général la froideur des rapports entre l'auteur des Templiers et l'auteur de Tibère. Chénier, que le premier et patriotique élan de Caton d'Utique avait séduit, se montra favorable à l'entrée de Raynouard à l'Académie française. Il est vrai que plus tard , tout en le traitant avec la justice convenable dans le Tableau de la littérature, il fut, dit-on, un peu hostile aux Templiers pour le prix décennal. Cependant Chénier, malgré son caractère ombrageux, avait une idée trop haute de son talent pour craindre qu'on l'éclipsât ; il n'eût peut-être pas aimé un rival tragique, capable de trop d'essor, mais il ne regardait pas Raynouard comme suffisamment dangereux.
L'auteur des Templiers fut reçu à l'Académie le 24 novembre 1807, le même jour que Picard et Laujon. Il traita dans son discours de la tragédie et de son influence sur l'esprit national. Une vive admiration pour Corneille, un éloge modéré de Le Brun , et un ardent désir de voir la scène emprunter enfin des sujets aux annales de la France , firent applaudir le mor ceau. Bernardin de Saint-Pierre répondit, et loua Raynouard de n'avoir jamais été sensible aux épigrammes et aux satires. Il faut lui en savoir d'autant plus de gré qu'il eût été fort apte à ce genre de poésie mordante et incisive, et qu'il eût répondu à Geoffroy, par exemple, avec autant d'esprit au moins que Luce de Lancival. On sait aussi qu'il excellait dans la repartie piquante et subite, et nous tenons de bonne source qu'il s'est plus
132 ÉTCDES LITTÉRAIRES.
d'une fois exercé dans la poésie de trait dégagé et même leste. C'est là une de ces échappées, un de ces replis de caractère, qu'on n'eût guère devinés chez Raynouard, mais qu'il semblait tenir des vieux temps.
Il y a quelques lignes que nous eussions mieux aimé ne pas voir dans son discours de réception. Ce sont, à vrai dire, des éloges de convenance ; mais la conduite ferme qu'il montra plus tard dans la route politique , vint démentir ces vaines formules de politesse louangeuse. On assure pourtant que l'empereur fut sourdement blessé de cette phrase : « Dans les temps qui suivirent le règne d'Auguste, les poètes n'avaient plus eu la liberté de traiter des sujets nationaux. Émilius Scaurus, dans la tragédie à'Atrée, avait imité quelques vers d'Euripide, qui fournirent le prétexte d'une dénonciation. Scaurus reçut l'ordre de mourir, et s'y soumit avec courage. Tibère régnait. » — C'était l'année même, je crois, du fameux article du Mercure où M. de Chateaubriand disait : «.... Tacite est déjà né dans l'empire ! »
Cependant, sur la présentation du département du Var, Raynouard avait été nommé par le sénat membre du corps législatif. Quand il eut été élu l'un des cinq candidats pour la présidence, Napoléon se le fit présenter par un de ses ministres, sous prétexte, dit M. Roger, de lui parler de son théâtre, mais dans l'unique but de le toiser et de s'assurer s'il convenait à ses vues. La conversation roula d'abord sur les Templiers y qui avaient été représentés un certain nombre de fois, soit à Saint-Cloud, soit aux Tuileries. On blâma surtout Raynouard d'avoir voulu intéresser à une corporation trop célèbre par ses richesses et son luxe. « Vos templiers, lui dit le prince, cela mangeait le diable , au lieu que moi , empereur, qu'est-ce que je coûte au peuple? qu'est-ce qu'il me faut par jour? un verre d'eau et de sucre. » On trouve dans un article de Raynouard, au Journal des Savants (1), le fragment sui-
(1) Mars 1834, p. 132.
vant qui semble contenir la suite de cette conversation avec Bonaparte : « Cet homme qui, voyant si haut et si loin , voulait tout ramener à lui-même, l'empereur Napoléon me disait: « Dans votre tragédie des Templiers, vous auriez dû représenter ces oligarques menaçant le trône et l'État , et Philippe-le- Bel arrêtant leurs complots et sauvant le royaume. — Sire, répondis-je, je n'aurais pas eu pour moi la vérité historique. » Un mouvement de tête , un geste d'impatience me révélant sa pensée, j'ajoutai : — « D'ailleurs il m'aurait fallu un parterre de rois. » — Il lui échappa un demi-sourire. On parla ensuite des États de Mois, tragédie composée en avril et mai 1804 , et retardée jusque-là par la censure et la police. Bonaparte s'en fît lire quelques scènes. On assure que, parmi beaucoup de conseils donnés par l'Empereur au poète, il s'en est trouvé d'assez bons pour être adoptés librement par celui-ci. De ce nombre est la suppression du personnage de Henri III. Il fut aussi question d'échafaud, et l'Empereur dit à cette occasion : « Les rois se servent de la chose; le mot, ils ne le prononcent jamais. »
Nous supposons qu'après cette entrevue Napoléon ne fut pas tenté de donner la présidence du Corps Législatif à Raynouard. Déjà, avant cette visite, comme il demandait à Fontanes ce qu'était l'auteur des Templiers, le grand-maître de l'Université répondit : « C'est un Provençal original et surtout indépendant. » Sur quoi l'empereur reprit : « Tant pis, je n'aime pas les gens à qui on ne peut rien donner. » Malgré toi t ceci, les États de Blois furent joués pour la première fois à Saint-Cloud, le 22 juin 1810, lors du mariage de Marie-Louise.
Cette pièce que Raynouard fit précéder, en la publiant en 181V, d'une dissertation consciencieuse et savante sur le duc de Guise (comme il avait fait pour les Templiers); cette pièce, dans la pensée de l'auteur, était destinée à être la réalisation poétique de ce que le président Hénault avait tenté en prose dans son drame de François IL Si l'auteur s'en est tenu à la sévère austérité de l'histoire, c'est qu'il l'a bien voulu, et il ne
faut en accuser ni son imagination, ni son esprit. Il lui eût été facile , à coup sûr, de mêler à son plan une intrigue d'amour, et la maîtresse du duc de Guise, la duchesse de Noirmoutiers, était là un sujet tout naturel de combinaison dramatique. Mais le poëte voulait se tenir dans les limites de la vérité historique, et il s'y est enfermé, au risque d'éloigner l'émotion et le drame. Les caractères de Bussy et de Mayenne sont mis en relief avec vigueur; mais il nous semble que l'intérêt a quelque peine à se reporter sur Henri IV, type d'héroïsme et de perfection. Bien qu'on voie sur la tête du jeune prince le panache qui triomphera à Ivry, il semble sur la scène un peu trop privé de cette bouillante ardeur qui aurait dû le caractériser. Plus Guise est hardi et entraînant, plus Henri IV aurait besoin de montrer moins de sentiments résignés et pacifiques. Il n'y a que le théâtre où la paix soit chose fatigante et sans gloire. Cependant, malgré le manque presque absolu d'action, la scène du troisième acte, où Henri provoque le duc de Guise, était dramatique et neuve au théâtre. On en a beaucoup abusé depuis, sans dire où on l'avait copiée.
La pièce fut donc jouée à Saint-Cloud devant Napoléon , et les murmures flatteurs qu'excitèrent les paroles de Henri IV lui semblèrent autant d'épigrammes contre sa passion pour les conquêtes. Il dut être blessé de vers comme ceux-ci :
Souvent, par un rapide et terrible retour, Le héros de la veille est le tyran du jour.
Qui parle est factieux et qui se tait conspire.
L'empereur, dit quelqu'un présent à la représentation, parut, malgré l'immobilité apparente qu'il conserva longtemps, avoir peine à se contenir pendant la scène où le brave Grillon refuse d'assassiner Guise. Selon son usage, dans ses mouvements de colère concentrée, il prit du tabac huit ou dix fois avec une espèce de contraction nerveuse, et depuis ce moment il ne parut plus écouter la pièce. — L'auteur avait assisté à la représenta-
tion, confondu dans cette foule où plusieurs personnes connaissaient déjà la tragédie par des lectures particulières.
L'empereur fut si mécontent, qu'en sortant il fit défendre à ses comédiens de jouer la pièce à Paris. Cette mauvaise humeur contre les États de Blois ne le quitta jamais, même à Sainte-Hélène, où il disait avec esprit : « Raynouard a fait de Henri IV un vrai Philinte, et du duc de Guise un Figaro. » On dit aussi que la rancune de Napoléon contre l'auteur des Templiers a été un des motifs secrets qui l'ont empêché de payer les prix décennaux. La seconde nomination de Raynouard au Corps Législatif, en 181 1, ne tarda pas à lui fournir l'occasion, non plus d'exciter l'humeur de Bonaparte, mais de soulever toute sa colère. Choisi, le premier, à la fin de 1813, pour faire partie de la commission de l'adresse, Raynouard fut chargé de la rédaction par ses collègues, Gallois, Laine, Maine de Biran et Flaugergues. Un mal de gorge assez violent, qui n'était pourtant pas analogue à celui de Démosthènes, l'empêcha de prononcer le discours, et il se remit de ce soin à Laine, qui s'en acquitta avec fermeté. L'adresse, pleine d'une vigueur inconnue sous l'empire, demandait hardiment la paix et « l'exécution pleine et entière des lois qui assurent la liberté de la presse et la liberté individuelle. » C'en était trop pour l'ombrageux conquérant. Toute sa fureur éclata, et il fit insérer le lendemain au Moniteur un décret qui ajournait indéfiniment le Corps Législatif. La conduite de la commission de l'adresse a été jugée bien diversement par les différents partis. On a dit que ce n'était pas le lieu de demander la paix et la liberté presque sous les baïonnettes étrangères, et que ce qui eût été deux ans auparavant une marque de grand courage, n'était plus là que de l'outrecuidance déplacée, que de la politique rancunière et mesquine. On conviendra cependant que la commission était assez française pour ne pas vouloir pousser, par une parole hostile, au fatal revirement des destinées du pays. Elle se trompait sans doute; mais ce qu'elle crut salutaire, elle l'osa dire. Laine, Gallois, Maine de Biran le grand métaphysicien, ont tous dis-
paru de la scène du monde; Flaugergues et Kaynouard viennent de mourir, et tous avaient survécu au grand homme, dont la puissante colère s'était soulevée à leurs paroles. ïl ne reste donc plus d'eux qu'un souvenir, et, à côté de ces cendres déjà refroidies, l'histoire peut dire que, si les nobles membres du Corps Législatif se sont trompés, ils l'ont fait au moins avec une profonde conviction.
Quoi qu'il en soit, les Mémoires que laisse Raynouard sont destinés à mettre tout à fait en lumière la conduite, jusqu'ici mal appréciée, du Corps Législatif de 1813. Mais, pour ne parler que de ce qui est purement personnel à Raynouard, il paraît juste de remarquer que ce qu'il avait demandé à l'Empire près de mourir, il vint le réclamer hardiment auprès de la restauration naissante. Nommé, en 1814, rapporteur de la commission sur le projetde loi relatif à la liberté de la presse, Raynouard, qui avait été choisi comme député par les électeurs du Var, fit entendre à la tribune des paroles pleines de force, de modération et de logique (1). Après s'être élevé centre la censure, il montra comment la loi qui prévient ne réprime pas, n'ayant rien à punir, puisqu'elle empêche le délit de naître. Une adroite apostrophe à Malesherbes, et beaucoup de sagesse sans déclamation, firent remarquer ce rapport, auquel M. de Montesquiou essaya de répondre à la tribune, en disant qu'il ne fallait pas s'intéresser à la seule nation des auteurs et aux vaines abstractions des philosophes. Deux autres discours, l'un sur les droits réunis, l'autre sur l'extension à donner à la naturalisation, placèrent Raynouard au rang des légistes distingués de la chambre. Les Cent-Jours arrivèrent, et le collège électoral de Draguignan se hâta de conserver son député à la nouvelle chambre des représentants. Alors eût pu se vérifier pour l'auteur des Templiers cette parole d'un de ses spirituels successeurs au secrétariat de l'Académie française : « La littérature mène à tout, à condition de la quitter. » Mais Raynouard allait faire le contraire, et laisser à
(1) Moniteur des 3 et 12 juillet 1814.
jamais la politique pour les travaux littéraires. Carnot, ministre de l'intérieur, lui offrit en vain de devenir son collègue à la justice; Raynouard ne voulut rien accepter, sauf un siège au conseil de l'instruction publique. Il prit cette place parce qu'elle convenait à ses goûts et qu'il se croyait avec raison capable de la bien remplir. A la seconde Restauration, Louis XVIII, par une mesure qui étonne de sa part, lui enleva ces fonctions qui plaisaient à son caractère. Raynouard vit cette destitution avec un sentiment pénible. La place, au fond, lui importait peu; mais, blessé de cette injuste mesure, il résolut d'abandonner à jamais la carrière politique, pour consacrer aux lettres ce qui lui restait de jours. Une députation venue de Provence à Paris, exprès pour lui faire accepter le vote des électeurs du Var, ne put l'ébranler dans cette résolution. Raynouard, dorénavant, appartenait exclusivement à la science.
Cependant les Étais de Blois avaient été joués au Théâtre- Français en 18H, après une heureuse reprise des Templiers. Accueillis assez froidement d'abord, ils obtinrent plus de succès les jours suivants; mais la mort de MUe Raucourt vint, à la huitième fois, interrompre les représentations. On avait surtout applaudi le dénouement brusque où Russy s'écrie : Guise est roi! et où la reine entre en disant : Guise est mort! L'austérité de cette éloquence politique, le style vif et coupé, mais plein de sens et nourri de choses, avaient fini par amener à bien le public, dès l'abord peu entraîné et assez indifférent. Charles Nodier, rendant compte de la pièce nouvelle au Journal des Débats, conclut que cette tragédie est un ouvrage d'un grand mérite, mais qu'elle n'est pas un bon ouvrage. Il ajoute même, avec cette malicieuse bonhomie qu'on lui connaît, que l'auteur serait bon historien, car il n'y a pas tant d'inconvénient à rappeler Corneille dans une histoire qu'à rappeler Mézeray dans une tragédie. La lecture du livre fit modifier à l'ingénieux critique ce premier jugement de feuilleton, et, revenant sur luimême avec trop d'indulgence peut-être, il regarda, quelques
années plus tard (1), comme une remarquable tragédie de caractère, l'œuvre de Raynouard, dont le sujet a fourni plus récemment le thème de scènes d'un tout autre genre à M, Vitet. Raynouard disait dans la préface des États de Blois : « Ce n'est pas d'après nos règles de goût et de convention que nous pouvons juger les tragiques étrangers; s'ils produisent sur les spectateurs l'effet moral, qui doit être le principal objet de leurs compositions, si ces spectateurs y retrouvent les jouissances, les sentiments et les leçons qu'ils sont accoutumés d'y chercher, est-ce à nous de nous montrer plus sévères?» Cette phrase indiquait dès 1814 la nécessité, devinée par Raynouard, de changer enfin la vieille Melpomène tragique. 11 écrivait même bien plus récemment ces lignes remarquables de sa part : « Les personnes qui condamnent trop sévèrement les innovations qui de nos jours caractérisent les efforts des auteurs dramatiques, n'ont peut-être pas considéré la nature du genre théâtral; on doit avouer qu'il est soumis à des révolutions lentes, mais inévitables, qu'opèrent les changements, soit des sentiments religieux ou des institutions politiques et civiles, soit des mœurs publiques et privées, et, plus que toutes ces causes encore , la nécessité indispensable de réveiller le goût émoussé des spectateurs, en offrant à leur esprit des combinaisons nouvelles, et à leur cœur de nouvelles émotions. Mais il n'en faut pas moins respecter une règle fondamentale, sacrée, invariable et applicable à tous les temps et à tous les lieux, celle de la moralité de l'ouvrage (2). » On voit par ce fragment quelle était au fond l'opinion de Raynouard sur les tentatives dramatiques plus récentes. A en juger même par son admiration vive pour André Chénier (3), et par ces beautés entièrement distinctes de la littérature classique proprement dite, qu'il reconnaissait chez les
(1) Bibliothèque dramatique, in-4, 4e livraison, préface.
(2) Journal des Savants, mars 1834, p. 130.
(3) Ibid., octobre 1819. — Cet article est piquant par sa date. Nous y renvoyons.
troubadours, et qui étaient, de la part de son savant collègue, Daunou, le sujet d'une de ces contradictions polies et attiques qui le caractérisent (1), on pourrait croire dès l'abord que l'auteur des Templiers tendait à excuser les essais de l'école moderne. Ce que nous voulons seulement constater, c'est que Raynouard, tout en se tenant hors de ce mouvement, et en déplorant les exagérations scéniques de tant de jeunes talents, savait apprécier les justes et notables efforts. Voici d'ailleurs ce qu'il écrivait, il y a deux ans, sur l'état du théâtre. On verra, par ce passage, l'idée sévère qu'il se formait de l'art dramatique : «J'aurais insisté bien davantage, dit-il après quelques développements, si j'avais cru que des exemples et des raisonnements fussent capables de détourner d'une voie fausse, et je dirai funeste, les auteurs dramatiques qui, doués d'un esprit digne de devenir utile à la société, n'ont pas dans le cœur la conscience de leur devoir, le sentiment de leur noble mission, en un mot, l'ambition de la vraie gloire. J'aime à penser que, n'ayant pas assez considéré les obligations de l'art auquel ils sont appelés, ils imaginent qu'il suffit à leur renommée de recueillir quelques applaudissements bruyants et passagers, obtenus souvent aux dépens de la décence et des mœurs, sans s'inquiéter des suites de l'inconvenance d'un succès condamnable : c'est au temps, c'est au goût des spectateurs à faire justice de cette erreur grave, que la plupart d'entre eux se reprocheront un jour; et si jamais ces dramatistes effrénés, ces révolutionnaires de théâtre, désenchantés eux-mêmes de leurs scandaleuses productions, impriment enfin à leur talent une direction vraie et généreuse, ils sentiront alors, par l'approbation des gens de bien, par l'estime des bons citoyens, par celle de leur propre cœur, qu'on peut acquérir sur la scène une récompense plus douce, plus honorable que celle qu'ils espèrent usurper aujourd'hui (2). »
(1) Journal des Savants, article sur les troubadours. Même date.
(2) Ibid., mars 1834. — Voici une phrase que certaines personnes seront peut-être bien aises de retrouver ici : « Il n'appartient pas à tous les au-
Nous doutons qu'on admire beaucoup l'idée simple et grandiose que Raynouard avait du génie dramatique; mais si l'art, par les dispositions nouvelles, a gagné quelque chose en mouvement et en variété ( et nous ne voulons nullement agiter ici cette question), on avouera au moins que le cœur du poëte a dû y perdre en élévation et surtout en noble réserve. Peut-être serait-ce ici le lieu, avant d'entrer dans la carrière scientifique de Raynouard, d'en venir à une conclusion critique sur la valeur littéraire de son théâtre. En laissant dans l'ombre cette tragédie des États de Blois, contre laquelle Napoléon avait au moins autant de mauvaise humeur littéraire que de rancune politique, et en nous en tenant à ce succès éclatant et déjà éloigné des Templiers, nous sommes forcé de dire, malgré notre vive sympathie, que l'appareil oratoire de cette politique générale et abstraite, le style quelquefois heurté par une langue rebelle à l'harmonie, ces maximes sonores et fréquentes qui semblent des échos grondants de Lucain et de Stace, et surtout la nature sacrifiée à l'idole stoïque et immuable du devoir, ne nous ont point échappé. Nous savons aussi bien que personne que le succès de Raynouard date de 1805 et que l'éclat de ses travaux sérieux a un peu rejeté en arrière, aux yeux de la génération actuelle, sa gloire poétique et théâtrale; mais, même en usant ici de la sévérité que la critique contemporaine montre envers le passé et aussi envers le présent, il serait injuste de ne point reconnaître que Raynouard, par le choix d'un sujet national et par l'énergie de l'action et du style, s'est entièrement séparé, ainsi que Lemercier, de l'école littéraire de l'Empire. On nous permettra de ne pas insister sur ce point. Le ton général de cette étude montre assez notre intention, et il nous a semblé qu'en nous effaçant cette fois derrière le récit et en nous abstenant, à notre détriment sans doute, d'une ma-
teurs de donner le signal des guerres civiles littéraires. Quel qu'en soit le résultat, il est rare qu'elles aient lieu à l'occasion d'ouvrages qui n'ont pas un mérite réel. » {Journal des Savants, juillet 1817, p. 432.)
nière plus dégagée et d'un procédé plus moderne, notre admi ration et aussi notre affection seraient mieux à l'abri, et ne contrasteraient pas ainsi avec l'allure nécessairement moins indulgente de la critique.
Le dégoût que lui inspirèrent naturellement les combinaisons effrénées de la scène, éloignèrent Raynouard du théâtre. Les Templiers devaient être la dernière tragédie classique vraiment populaire. L'auteur eût pu cependant tenter de nouveaux succès, car tous ceux qui ont été admis à lire ses pièces inédites s'accordent à dire qu'elles brillent par des beautés d'un ordre élevé. Scipion, Éléonore de Bavière, ses premiers essais; Don Carlos, dont on loue l'action pathétique et le style nerveux; Charles Ier, dont la représentation fut arrêtée par la police de l'Empire, et que de Talleyrand , diton, voulait faire jouer à la Restauration; Débora, qui fut écrite sous le canon de l'invasion ; Jeanne d'Arc à Orléans, précédée d'un prologue entre Voltaire et Shakespeare, et qui n'a pas été jouée faute d'actrice ; telles sont les tragédies que laisse Raynouard ; il laisse aussi des recherches sur les Champs de Mai, et un poème qui a pour titre : Fénelon et le duc de Bourgogne. On sait, parles fragments lus à l'Institut, que ce dernier opuscule a pour sujet une visite aux Invalides, pendant laquelle l'archevêque de Cambrai donne à son élève une leçon d'histoire d'après les tableaux qu'ils rencontrent. Une épopée intitulée Judas Machabée, qui rappelle, dit-on, la grandeur solennelle de la Bible, a aussi préoccupé longtemps Raynouard. Ce fut son œuvre privilégiée, et aussi sa dernière tentative poétique, bien que des idées d'achèvement et de corrections l'aient çà et là préoccupé jusqu'à la mort. Nous ne parlons donc que pour mémoire de deux odes qu'il composa encore, son talent nous paraissant plutôt tragique que lyrique : Y Ode à Camoëns (1819), qui fut traduite en portugais par le vieux et célèbre poëte exilé Francisco Manoël, que connaissait Raynouard, et Y Ode sur Malesherbes, où l'on trouvait ces vers, à propos de Louis XVI :
Et quel roi fut absous quand on l'osa juger?
A l'instant où leurs voix ont répondu : Coupable ! Leurs remords disaient : Innocent !
Nous voici arrivé à l'époque scientifique de la vie de Raynouard; mais pourquoi en 1827 donna-t-il sa démission de la place de secrétaire perpétuel , que, lors de la mort de Suard (1817), il avait désirée et acceptée avec empressement? Cette résolution est restée un problème pour tout le monde. Quelques personnes assurent que la part prise par Raynouard, au sein de l'Académie, à l'adresse sur la liberté de la presse, vers 1826, avait mis quelque acrimonie dans ses rapports avec le pouvoir. Ce dégoût malgré une position indépendante, joint aux menées politiques pour les candidatures, lui fit-il prendre ce dernier et inébranlable parti? Il nous semble que son caractère libre, son humeur un peu sauvage et âpre au dehors, bien que fort abordable au fond , le mettaient à part de toutes les coteries d'élection, de toutes les intrigues de scrutin.
A partir des premières années de la Restauration, Raynouard se voua donc presque exclusivement à l'érudition littéraire. Un premier projet d'histoire de la littérature des peuples d'Amérique , des recherches sur les templiers qui l'amenaient déjà aux Archives du royaume, dès 1807, et des travaux historiques sur les états de Rlois et les champs-de-mai, le mirent sur la voie de ces études, qu'on croit si arides, mais qui , par l'habitude et l'attrait relatif, détournent l'esprit de pensées plus tristes et ont aussi leur prix et leurs jouissances. Dès lors Raynouard vit moins le monde encore qu'il n'avait fait jusque-là. Après le premier et ardent mouvement patriotique de Caton, n'ayant conservé de ce naturel entraînement qu'un noble et persévérant amour pour la liberté, avec des retours plus vifs, mais sans suite rigoureuse, il avait, dans les commencements de sa réputation , fréquenté assez assiduement et familièrement la maison de Cambacérès. Demeurant plus tard
à Passy, où la famille Delessert l'entoura, jusqu'à la mort, de tant de soins prévenants, de tant de sincère amitié, il ne revenait guère à Paris que pour les séances de l'Institut , ou pour d'autres soins littéraires. Ses lectures successives sur la langue romane le firent nommer en 1816 membre de l'Académie des Inscriptions. C'est à partir de cette même année jusqu'à 1821 , qu'il publia les six volumes de Poésies originales des troubadours, tirés à mille exemplaires, devenus très-rares aujourd'hui. L'excellente Grammaire romane avant 1100 avait, nous le croyons, précédé : aux essais informes et si peu intelligents de Raimond Vidal et du Donatus Provincia/is, Raynouard faisait succéder une clarté parfaite, une exactitude sévère, une précision rigoureuse. Ce qu'il y a dans ce travail, comme dans les suivants, de philologie ingénieuse, de sagacité grammaticale, d'intelligence heureuse, nous ne pouvons que l'indiquer ici. C'est là une espèce de génie particulier (nous employons à dessein ce mot génie qui ne nous paraît pas déplacé), et Raynouard le possédait à un degré éminent. Il a porté la lumière là où il n'y avait que le chaos ; il a donné une importance réelle et devenue nécessaire et appréciable à ce dont on parlait depuis des siècles, sans en avoir même la première notion. L'ardeur avec laquelle on s'occupe aujourd'hui de l'ancienne langue et des vieilles poésies de la France est due et remonte à Raynouard. Le premier élan vient de lui, et l'Europe lui a dès longtemps accordé cette gloire.
Mais, à part les savantes recherches que personne ne s'est avisé de lui contester, à part le résultat général et important de ses travaux philologiques qui n'est nullement attaquable, le système que Raynouard a appliqué à son œuvre a été l'objet de contradictions trop importantes dans la science, pour que nous ne les indiquions pas ici, tout en répétant encore que ses longs et patients efforts n'en sont nullement atténués. Ce qu'on a nié , ce n'est d'aucune façon l'idiome , que sa science et son courage ont retrouvé ; c'est seulement la généralité primitive qu'il attribue à la romane rustique. Le président Claude Fau-
chet dans son livre sur L'Origine de la langue et poésie francoise (1. I, ch. m), à propos du serment des fils de Louis-le- Débonnaire, en trouve la langue plutôt pareille à celle dont usent à présent les Provençaux , Catalans ou ceux du Languedoc qu'à aucune autre. Il en conclut que cette langue était la rustique romane d'alors, en laquelle Karle-le-Grand avait voulu que les homélies prêchées aux églises fussent translatées. Il cherche ensuite à montrer comment cette langue romane a été plus tard chassée outre Loire , delà le Rhône et la Garonne; il l'explique par le partage des enfants de Louis-le-Débonnaire qui rompit la correspondance d'un bout du pays à l'autre. La séparation de Capet qui suivit apporta un plus grand changement encore, voire doubla la langue romande. A un autre endroit il montre cette première langue romande du serment de 842, séparée en trois langues qui vont se différenciant avec le temps, langue thioise-wallone en Flandre, langue française et langue provençale. Cette opinion ici à l'état d'aperçu naturel, comme elle l'est aussi dans Cazeneuve, Huet, Lebeuf, X Histoire du Languedoc , et les bénédictins de X Histoire littéraire, est celle que Raynouard formula plus tard , en l'étendant et la modifiant pour l'élever en système. Ainsi, selon le savant philologue, après la conquête romaine l'Italie, la France, l'Espagne, parlent un latin uniforme. Mais de la corruption de cette langue en naît une autre, où, sur dix mots, huit viennent du latin et deux ont une origine celtique ou germanique; cette langue, née des dissonnances nouvelles, des abréviations et des augmentations successives qu'amenèrent les rapports nouveaux des peuples, apparaissait à peine au vie siècle, mais était, au commencement du ixe, déjà très-avancée dans les serments de Louis-le-Germanique et des sujets de Charlesle-Chauve. Que cette langue romane (qui doit tant à Raynouard) ait été une langue perfectionnée, formée, fixée, et qui a accompli ses phases, c'est là une précieuse découverte du savant illustre dont nous déplorons la perte. Mais la romane rustique fut-elle parlée dans tout le nord de l'Italie, dans une
grande partie de l'Espagne, en France et jusqu'aux bords du Rhin ? a-t-elle donné naissance immédiate au catalan , à l'espagnol, au portugais, à l'italien , au français ? C'est ce qu'ont nié des hommes trop célèbres dans le monde savant , pour que nous n'en fassions pas au moins mention. On a demandé pourquoi cet intermédiaire dans la formation des langues néo-latines? On a dit que tant d'uniformité dans la barbarie supposerait une méthode dont l'absence était indiquée par la corruption de l'ancienne langue. Le peu de place que Raynouard a accordée à l'influence germanique et celtique dans la formation de la romane rustique a été aussi l'objet de plusieurs critiques, et l'on a objecté que la plupart des rapprochements, des analogies, des affinités qu'il trouvait entre les mots de la littérature provençale et ceux des langues de l'Europe latine, pouvaient très-bien se rapporter à une langue une et intermédiaire, mais à la source commune, le latin. Enfin (et cette objection ne nous semble pas la plus facile à réfuter ) on a observé qu'il était difficile de concevoir une langue qui, seulement parlée et laissant au latin sa vieille prédominance littéraire, s'étendît presque à tout l'empire de Charlemagne, et cela au milieu d'une société non constituée encore et en proie aux invasions. Quoi qu'il en soit, nous renvoyons, pour ces objections, au livre publié récemment en Angleterre par M. Liwis, et mieux encore aux leçons de M. Villemain sur la littérature du moyen âge, où elles sont exposées avec tout le tact et la lucidité désirables. M. Fauriel, si compétent en pareille matière, a aussi consacré plusieurs séances de son cours de la Faculté des Lettres à examiner le système de Raynouard. Nous regrettons que d'autres travaux l'aient empêché de publier le résultat de ses savantes recherches sur ce point.
Ces contradictions, sur lesquelles il nous paraît convenable de ne pas insister dans une étude écrite surtout professions pie. tatis, notent d'ailleurs nullement leur prix aux grands travaux de Raynouard, qui, après avoir essayé de montrer l'universalité collective de la langue romane rustique sur tous les points il. 40
de l'Europe latine, la considère en particulier dans la littérature du midi, chez les troubadours. Abandonnant ainsi l'idiome plus rude et un peu postérieur des trouvères à son savant, mais moins perspicace collègue l'abbé De Larue, il étudia le génie lyrique provençal dans ses différents modes de manifestation, < hanson, son, planh, tenson, sirvente, pastorelle, épître, novelle et roman, dans les cours d'amour, comme chez les Vaudois, au xie et au xir siècle. Si Raynouard a montré trop de discrétion, trop de réserve peut-être pour les mots non compris, comme pour les passages inexpliqués encore, tout le monde reconnaîtra, avec nous, que la laborieuse patience et le génie philologique qu'il a déployés dans toute la dernière partie de sa consciencieuse carrière ont laissé de grands et durables monuments. Que de rectitude dans les classifications ! que de rapprochements ingénieux! quelle unique et prodigieuse sagacité!
Quant à la découverte grammaticale importante sur la règle de l'S (1), découverte qui régularise la langue romane, les bénédictins l'avaient seulement indiquée dans quelque note, mais sans en rien tirer. Duclos, en un mémoire d'ailleurs assez léger, lu à l'Académie des Inscriptions (2), avait dit en propres termes : « On peut faire une remarque sur nos anciens écrivains, soit en vers, soit en prose, c'est qu'ils écrivent presque toujours les pluriels sans S, et qu'ils en mettent au singulier. » Marot, dans son édition de Villon, avait en note remarqué, à un endroit, que cet auteur mettait l'S au singulier, selon Vasage des vieux. Mais la raison philologique n'a été aperçue que par Raynouard, ce qui constitue la vraie découverte. Ses travaux sur la langue romane continuent donc dignement et avec éclat les travaux obscurs de Sainte-Palaye. Avec les écrits de Sismondi sur les littératures du midi, avec le glossaire de Roquefort, et les études de Wilhelm Schlegel ( qui entretenait de nobles rapports scien-
(1) Usitée au singulier dans les cas directs, supprimée dans les cas obliques; usitée au pluriel dans les cas obliques, supprimée dans les cas directs.
(2) Sur l'origine et les révolutions de la langue française, janvier 1741.
tifiques avec Raynouard), ils ont contribué à appeler enfin l'attention sur une littérature méconnue et à rendre une valeur réelle à la langue de nos pères. On peut avancer, sans qu'il y ait matière à contradiction, que Raynouard, le premier et le plus ingénieux de ceux qui se sont occupés de ces travaux, laisse à la science un nom qui ne périra pas. Ce que Cuvier fit pour les fossiles, l'auteur de la Grammaire romane l'exécuta pour la littérature provençale.
Ces nobleset sévères recherches, ainsi que les soins du secrétariat de l'Académie française, occupèrent Raynouard pendant toute la première portion de la Restauration. Cependant le droit municipal et le grand mouvement communal du xne siècle, sur lequel les savants travaux de M. Augustin Thierry avaient attiré l'attention, le préoccupaient dès longtemps, et il avait amassé sur ce point une foule de textes et de documents. Les projets de réforme municipale, sous le ministère Martignac, furent une occasion politique pour Raynouard de publier le résultat de ses travaux (1). On ne peut méconnaître que, venant après MM. Parent-Réal jet Dufey, et surtout après le remarquable livre de M. Leber, il n'ait mieux établi que ses prédécesseurs la perpétuité du régime municipal romain dans les villes du sud, et même à Reims et à Paris. Mais il est impossible, ce nous semble, de suivre plus loin Raynouard, et les conséquences systématiques auxquelles il arrive nous paraissent beaucoup trop exclusives et absolues. Les travaux d'Hulmann et de Mlle de Lézardière. avaient déjà mis en lumière la conservation incontestable d'une partie des institutions romaines dans le midi; mais ce qu'il y a de vrai et de rigoureusement admissible en ce sens se trouve dans les savantes recherches de Savigny. Raynouard, dans son livre aussi plein, aussi riche que possible, de textes et de citations, a donc exagéré la perpétuité des
(1) Histoire du droit municipal en France sous les trois dynasties, 1829, 2 vol. in-8.
municipes romains et détruit à tort le grand mouvement social du xiie siècle. « Le droit municipal, dit-il, ne pouvait se passer de privilèges conférés par les chartes des communes; mais cellesci supposaient ordinairement l'existence préalable du droit municipal. » Cela peut être vrai jusqu'à un certain point, et nous ne le contesterons pas; mais on ne peut nier que le mouvement communal nouveau n'ait été presque entièrement méconnu par Raynouard. De même que les confirmations royales avaient un autre but que l'appât du gain, les chartes d'affranchissement tiraient leur origine non-seulement des traditions romaines, mais d'un besoin populaire, mais de la nécessité historique de l'introduction du tiers-état dans le développement national. Le but politique de Raynouard l'a conduit dans une fausse voie. En voulant donner au droit municipal la légitimité du temps, il a négligé des données qui avaient une valeur historique incontestable. Certes, il y avait loin de la municipalité romaine, où les curiales étaient, pour ainsi dire, liés aux magistratures comme à une autre glèbe, et où on arrachait les prêtres aux autels pour les rendre à la curie (1); il y avait loin de là, disons-nous, aux jurats, aux mayeurs et aux échevins du xne siècle ! Et maintenant faut-il attribuer l'origine du mouvement communal à l'alliance des familles romaines et de la race germanique contre le régime féodal, ainsi que le veut M. d'Eckstein? Faut-il en croire le système de Raynouard, ou bien adopter exclusivement les vues des Lettres sur V Histoire de France, sans croire que M. Augustin Thierry ait quelquefois affirmé avecl'entraînementun peu absolu d'un noble martyr de la science? Si on voulait arriver au vrai, autant du moins que cela est donné à l'homme, Userait, ce semble, nécessaire d'adopter à la fois ces éléments divers, qui ont tous, non simultanément sans doute, mais successivement et pour leur part, contribué à l'établissement des institutions municipales. On peut encore reprocher à Raynouard d'avoir exagéré le
(1) S. Ambr., epist. 40, ad. Théod.
mauvais côté de la lèpre féodale, suivant une expression qu'il dit n'être pas une hyperbole déclamatoire. « On s'efforça, avance-t-il , de forger et de river les chaînes qui retenaient le peuple des campagnes attaché au pilori seigneurial.... Un des plus grands reproches, ajoute-t-il encore, que la féodalité me paraisse mériter, c'est d'avoir fait oublier aux Français , en les avilissant et les dégradant , qu'ils étaient les sujets d'un roi et les enfants d'un Dieu ; elle les déshéritait ainsi du présent et de l'avenir. » On sent que les vieilles et émouvantes sympathies du temps de Caton d'Utique reparaissent là, malgré la sévérité de l'historien impartial. Ce n'est pas ( à Dieu ne plaise ! ) que nous voulions nous constituer le défenseur du régime féodal , et insérer comme nôtres quelques-unes des pages de M. de Boulainvilliers. Seulement tous ceux qui ont lu les leçons consacrées à l'examen du système féodal, dans X Histoire de la Civilisation en France, comprendront le côté, sinon louable, au moins fort pardonnable , négligé par Raynouard dans son appréciation. Les reproches qu'il fait à la chevalerie, bien qu'outrés, nous paraissent plus justes et mieux fondés; car cette époque a fourni la singulière et inexplicable coexistence de la barbarie dans les actions et de la pureté dans les idées. Il faut cependant qu'il y ait eu au fond un peu de cette noble bravoure, de ce dévouement poétique ridiculisé depuis avec tant de génie par Cervantes; et ce n'est pas à tort que les romans de chevalerie ont pu célébrer d'autres héros que Gui Truxel, Thomas de Marie et Hugues du Puiset. Raynouard, qui avait été si indulgent aux templiers, et qui, par la nature de son esprit franc et droit, était assez porté aux réhabilitations historiques, eût pu traiter avec un peu plus de bienveillance ces héros détrousseurs , ces brigands titrés , comme il les appelle. Daunou (1) a aussi reproché à Raynouard d'avoir trop insisté sur les élections religieuses, qui, à notre sens, provenaient
(1) Journal des Savants, juin 1829.
autant de l'esprit primitif du christianisme lui-même que de l'influence des municipes romains.
Sauf quelques pages éloquentes à propos de l'établissement du christianisme dans les Gaules, sauf le dernier chapitre, écrit avec une certaine énergie et beaucoup de vivacité et de mouvement, le style, d'ailleurs pur et parfaitement clair, de Y Histoire du droit municipal est à tout moment coupé par des alinéa dont l'isolement et la brièveté mettent un certain arrêt dans la pensée, qui nuit à l'enchaînement des idées et force le lecteur à des efforts fatigants et à chaque instant renouvelés. On dirait un chemin rompu sans cesse, à angle droit, et qui perdrait par là ses marges doucement sinueuses et arrondies. Nous concevons facilement ce défaut chez Raynouard, dont l'organisme vif et bouillant ne le laissa jamais cinq minutes assis, et lui conserva jusqu'à la fin cette ardeur, que n'avaient pu éteindre un travail assidu et une nature concentrée et noblement voilée en ses profondes sensations.
Le but politique de Raynouard dans V Histoire du droit municipal était le rétablissement des privilèges communaux détruits par Louis XIV. L'indépendance de l'administration locale et le choix libre des magistrats destinés à surveiller les intérêts particuliers lui semblaient une des régénérations les plus importantes de l'ordre politique. Nous ne chercherons pas à atténuer cette noble conviction. Peut-être serait-il bon cependant de conseiller à ceux qui partagent cette généreuse illusion la comparaison de l'état actuel des villes en France, par rapport au pouvoir central, avec l'état des cités du moyen âge envers la féodalité et la royauté. Cela fait, et l'analogie cherchée sans qu'on ait pu la trouver, il faudrait persuader au législateur, s'il avait du temps à perdre, d'assister aux délibérations d'un conseil municipal de province et d'étudier quelque temps le caractère général du maire et des adjoints, qui ont remplacé les jurats dans l'antique échevinage. Nous doutons qu'après avoir vu ce qu'il y a d'étroit et d'arriéré dans les ad-
ministrations locales, on en vienne à désirer le rétablissement de la commune du xne siècle ou de la curie romaine. La France n'est plus dans les mêmes conditions, et, si quelques-uns des anciens privilèges municipaux peuvent encore être utiles, la plupart, selon nous, appartiennent à une société qui a fait son temps. — Raynouard s'occupait, dans ces dernières années, d'un nouveau travail sur les troubadours, qui devait avoir six volumes, comme le premier. L'auteur, ayant d'abord comparé les formes grammaticales, voulait faire la môme chose pour les lexiques. Le gouvernement avait souscrit pour deux cent cinquante exemplaires à la première collection par l'entremise de M. de Blacas. Cette fois, Raynouard est mort avec la crainte que son beau monument ne reste inachevé. Cette pensée amère lui fut d'autant plus présente à sa dernière heure, que la fortune honorable due à ses infatigables travaux avait été absorbée presque en entier dans ces dernières années. On l'a dit sur sa tombe, le temps est venu de soulever le voile d'une générosité aussi modeste que rare. Quand il eut appris les pertes considérables de sa famille, Raynouard se regarda comme solidaire d'engagemens qui n'étaient pas les siens. Lui qui montrait tant d'économie dans la vie de tous les jours, il n'hésita pas un instant, et ce sacrifice ne parut point lui coûter. C'est ainsi que, plus jeune, avocat encore, il s'était chargé d'un procès à propos dune prise maritime. Personne n'avait voulu défendre cette cause sans espérance, qui paraissait pourtant juste à Raynouard, auquel on avait offert une forte part dans le gain. Le procès réussit, et il s'agissait de 300,000 francs pour l'avocat, mais il ne voulut rien accepter, et il réclama seulement 60 francs de frais d'avances. Si Fournel vivait encore,ail eût pu recueillir ce trait, qui eût peut-être été le seul du même genre dans son Histoire des avocats.
Dès la reprise du Journal des Savants, en 1816, Raynouard en fut l'un des rédacteurs les plus assidus; il y publia, en vintg ans, cent quatre-vingt-douze articles, depuis le compte rendu du Roman de la Rose, édité par Méon, jusqu'à l'examen des
récents volumes de Y Histoire littéraire, qui a paru après sa mort. — A propos de Y Histoire de Pie Vil, de son collègue M. Artaud, il écrivait au Journal des Savants, il y a quelques mois, ce parallèle entre l'empereur et le pontife; la haine du vieux citoyen dévoué à la liberté, et peut-être aussi un peu d'amour-propre de poëte blessé et mal guéri, y apparaissent, malgré la sévère austérité du savant :
« Napoléon s'éleva lui-même au rang suprême avec une hardiesse préméditée; il n'attendit pas que la fortune vînt à lui, il la brusqua avec succès, et, renversant tour à tour les barrières qui le séparaient du pouvoir, il se fit premier consul, il se fit empereur. Chiaramonte, modeste dans ses vœux, heureux de son obscurité, fut appelé successivement, et presque malgré lui, à des dignités ecclésiastiques; et, quand tous les suffrages se réunissaient pour lui offrir la tiare pontificale, il se refusait encore le sien... L'un, fils de la liberté, parvenu en se déclarant son défenseur, l'a étouffée dès qu'il a pu le faire avec impunité; l'autre, fils de la religion, n'a cessé de lui consacrer tous ses instants, tous ses vœux, et, acceptant pour elle les chagrins, l'exil, la prison, lui est demeuré fidèle jusqu'au dernier soupir. »
Puis à la mort résignée de Pie VII, jouissant du sentiment de sa vertu et de cette espérance qui n'abandonne jamais l'opprimé, Raynouard oppose la fin inquiète de Napoléon dans l'exil. Après avoir montré le captif de Sainte-Hélène, par un de ces retours de fortune qui sont la leçon de l'histoire, envoyant demander un confesseur à ce même pontife auquel ses agents avaient refusé l'accomplissement de cette consolation religieuse, il finit par conclure, comme cela n'est pas étonnant de sa part, que Bonaparte a su subjuguer l'admiration, mais qu'il ne mérite pas la reconnaissance. — Il ne faut pas croire que tous les articles de Raynouard, au Journal des Savants, soient écrits du même style que le fragment qui précède. Mêlé sans cesse de citations, et loin d'être plein et nourri comme ici, il tourne souvent à la concision. On eût même dit, dans les derniers temps surtout, qu'à force de parler des vieux poètes, il leur emprun-
tait quelques-unes de ces vieilles formes elliptiques, où le verbe fait presque défaut.
Raynouard, affligé et triste des places vides que la mort laissait chaque jour à côté de lui, et sentant sa santé s'altérer de plus en plus, mourut à Passy le 27 octobre 1836. Son convoi nous a laissé une impression triste. L'auteur des Templiers était, depuis trente ans, membre de l'Académie, dont il pouvait passer, ainsi qu'on l'a fort bien dit, pour la loi vivante. Toujours associé à ses travaux, il avait formé pour elle la collection complète des œuvres des académiciens depuis la fondation. Eh bien î nous le disons à regret, quatre membres seulement assistèrent à cette cérémonie dernière. Encore M. de Pongerville, directeur, et M. Villemain, secrétaire perpétuel, y étaient-ils désignés par leur charge. On assure qu'un des deux autres membres, habitant Passy (Michaud), et qui sait aiguiser tout l'esprit mordant du xvnr siècle sous le couvert des convictions politiques d'une autre époque, ne put s'empêcher de dire en voyant ce nombre de quatre : « Il ne nous manque qu'un zéro pour être au complet. » Le premier corps littéraire d'Europe avait-il oublié son ancien secrétaire perpétuel au milieu des travaux d'érudition qui ont occupé exclusivement toute la dernière partie de sa vie, et voulut-il le punir sur sa tombe de cette prédilection pour l'Académie des Inscriptions, dont les membres ont assisté en grand nombre aux obsèques de leur confrère assidu? Nous ne savons. Mais quand Raynouard, il y a quelques mois, devinant sa fin prochaine, insista pour faire accepter à son ami, M. de Pongerville, la présidence de l'Académie française, ne pressentait-il pas cette triste indifférence? ne voulait-il pas au moins qu'une voix aimée retentît sur sa tombe ? Nous serions presque tenté de le croire.
Jusqu'ici et à dessein, nous n'avons guère été que simple narrateur. Nous convient-il en effet, à nous qui n'avons connu Raynouard que dans les derniers temps, de tracer le portrait de cette nature rude au dehors, peu faite au monde, un peu rugueuse en ses contours, mais bonne et facile sous l'écorce, et
cachant aux secrets replis une sensibilité d'autant plus vive, qu'elle était conservée et refoulée à l'intérieur, sans jamais percer ce qu'il y avait de sauvage et d'inculte dans l'enveloppe?
Comme homme privé, il possédait ce dévouement inviolable en amitié, cette sincérité d'enfant, cette religion du devoir, ce langage mâle et bref, ces reparties tranchées, ce caractère tout en dehors, qu'un grand critique note chez Corneille. Vif et sans hésitation dans ses mouvements comme dans ses actions, là il rompt subitement un mariage noué, à cause d'une crème demandée d'un ton de colère; ici, avec une aussi prompte et aussi irrévocable résolution, il donne, sans cause apparente, sa démission de secrétaire perpétuel. Jamais il ne regretta ces dernières fonctions, et récemment encore, a dit une voix éloquente sur sa tombe, il se félicitait que son brillant héritage fût passé entre des mains faites pour en augmenter l'éclat. Philosophe pratique, rempli de franchise et de simplicité dans ses conseils littéraires, facile aux jeunes gens, et plein d'obligeance, sans démonstration vaine, Raynouard vivait depuis longtemps loin du monde, adonné aux travaux d'érudition, auxquels il se mettait avant le jour, ce qui le renvoyait au sommeil à l'heure où nos soirées commencent. On ne l'y rencontrait jamais. C'est à peine si dans les premiers temps il avait fréquenté les dîners de Cambacérès, qu'il connaissait d'autrefois. Il vit cependant, vers 1815, Mme de Staël, et ses Mémoires contiennent le récit fort curieux de cette entrevue piquante avec l'auteur de Corinne. M. Guérard lui a aussi entendu raconter avec infiniment d'esprit un voyage d'agrément (l'unique sans doute de sa vie) où les couplets, l'impétueuse gaieté et la boutade provençale si incisive ne firent point défaut.
Érudit, Raynouard mit toujours autant de franchise dans ses systèmes que de persévérance dans ses travaux. Les contradictions ne le fâchaient pas, et en fait de discussions scientifiques il disait : « Tirez des étincelles des cailloux, tant que vous voudrez, mais ne vous les jetez pas à la tête. » Poëte, il avait cette manière forte et simple, solennelle et sobrement arrêtée, qui
le séparait de l'école descriptive de l'Empire. Sa poésie, pourtant, était de celles qui se lient en quelque sorte à un certain mouvement du sang, à la chaleur et au nerf de la jeunesse. Plus tard il se retira absolument vers l'érudition et les travaux sévères. Après avoir, à son beau moment, éclaté avec l'accent sonore de l'hémistiche cornélien, après avoir déployé la vigueur serrée, le coup dé fouet, comme il disait avec son accent provençal fortement prononcé, son talent se sépara du public par une austère réserve, par une noble susceptibilité; il se mit sous la remise, ainsi qu'il disait encore, pour ne plus s'adresser à la foule, mais aux hommes rares et sérieux que préoccupe l'histoire du passé. — A propos d'accent provençal, Daunou disait que Raynouard en avait l'esprit rude, de même que Sieyès, dans son parler agréable, en avait l'esprit doux.
En mourant, Raynouard laisse presque la dernière place vide parmi ces écrivains laborieux et infatigables comme dom Rouquet, Ducange, Godefroy, et dont Daunou, peut-être, fut le dernier et vénérable représentant. Pour le travail, en ajoutant la sagacité, c'était le Daru de la science littéraire. Avec la vie brisée, répandue et sans suite, comme elle le devient de plus en plus en ce siècle, les grands monuments paraissent presque impossibles à édifier. Y a-t-il beaucoup d'écrivains de notre époque dont on pourrait dire à la fois comme de Raynouard : Il a reconstruit une langue, il a produit la dernière tragédie française, et, avec un caractère désintéressé et intègre, il a défendu la liberté?