‹ Études littérairesChapitre 5 sur 19 · AU CITOYEN PREMIER CONSUL · texte numérisé non relu

AU CITOYEN PREMIER CONSUL

H floréal an xn.

« Bonaparte, car le nom que vous vous êtes fait est plus mémorable que les titres qu'on vous fait, vous m'avez permis d'approcher assez de votre personne pour qu'une sincère affection pour vous se mêlât souvent à mon admiration pour vos qualités; je suis donc profondément affligé de ce qu'ayant pu vous placer dans l'histoire au rang des fondateurs, vous préfériez être imitateur.

« Mes sentiments particuliers, plus que votre autorité, me font, à dater de ce jour, une obligation de me taire. Les vertus de la France parleront pour sa liberté de siècle en siècle.

« Je fais passer à M. de Lacépède mon brevet de la Légion-d'Honneur, ne pouvant m' engager par serment à rien de plus qu'à me soumettre aux lois, quelles qu'elles soient, qu'adoptera mon pays. Mon dévouement pour lui ne cessera qu'avec ma vie. v

Cette lettre ne causa sans doute au conquérant qu'un court instant d'impatience au milieu de ce premier enivrement de l'Empire, mais il en conserva toujours le souvenir amer, car il préférait l'obéissance à l'admiration.

La rupture décisive n'avait pas éclaté brusquement. Lemercier était fier à juste titre d'une si glorieuse amitié; mais, après avoir accepté la Révolution, il en voulait les conséquences. Les durs sacrifices subis, l'affreux holocauste de sang qui lui avait enlevé Mme de Lamballe, sa marraine, et Marie-Antoinette, sa première protectrice, tous ces souvenirs ne faisaient que l'attacher plus obstinément à la difficile et laborieuse conquête de la liberté. L'expérience du gouvernement, le contact des affaires, qui font souvent plier les plus austères esprits au joug des nécessités politiques, n'eurent jamais à assouplir cette nature tenace et imprévoyante de poëte. Aucune avance n'avait pu tenter Lemercier; au retour d'Egypte, quand il dédia au premier consul la poétique scène â'Agar, Bonaparte voulut en vain lui faire accepter 10,000 fr.; qui n'eût pas vu là un rôle de dupe dans les mœurs faciles du Directoire? Un jour, Mme Tallien lui dit même tout haut dans son salon : « Lemercier, vous vous ruinez follement pour la liberté. »

La Liberté, c'est ma coquine....

répondit-il malignement en un madrigal que je ne puis citer, et que Thermidorine (c'était le nom de Mme Tallien) avait trop d'esprit pour ne pas comprendre.

Ce que Lemercier, en vrai poëte, rêvait volontiers pour Bo-

naparte, c'était un rôle législatif, une mission de fondateur; mais, déjà défiant, il écrivait en 1803 :

Vous abaisserez vos épées Dans le sang ennemi trempées Devant la majesté des lois.

Il allait même jusqu'à la menace, et, bien avant le célèbre et retentissant article de Chateaubriand dans le Mercure, il se risquait à imprimer :

Tacite sous le joug du crime Aiguise déjà son burin.

Ainsi s'était préparée et accumulée à l'avance, à côté de l'admiration extrême pour la gloire du vainqueur de l'Italie, cette haine du despotisme qui éclata dans la lettre du 14 floréal.

L'opposition personnelle de Lemercier inquiétait fort peu Bonaparte, comme on peut croire, et ne lui était que d'un trèsmince obstacle; mais, par caprice d'amour-propre sans doute, il tenait à triompher de cet âpre et noble caractère, qui lui faisait peut-être craindre beaucoup de semblables résistances. En mai 1804, peu de temps avant l'inauguration impériale, il s'ouvrit même au poète de ses projets de royauté, et ne dédaigna pas, pendant plus de trois heures, de combattre par ses raisonnements les vives objections de Lemercier. Joséphine racontait plus tard que, parmi le petit nombre de paroles amères que lui avait values son ambition, l'Empereur avait été blessé profondément des mots de Lemercier à sa dernière visite. « Vous vous amusez à refaire le lit des Bourbons... Eh bien! je vous prédis que vous n'y coucherez pas dix ans. » On a remarqué qu'il n'y coucha, en effet, que neuf ans et neuf mois. Voilà presque le vates antique; par malheur, les bonnes prophéties ne sauvent pas les mauvais vers.

Arrivé à l'Empire, Napoléon se vengea dans l'occasion par des épigrammes, et n'appela plus Lemercier que le fanatique. Comme le conquérant, en ses courtes heures de loisir, voulait bien des-

cendre fréquemment à cette petite guerre de ruelle qui lui allait moins que l'autre, l'écrivain, piqué dans son orgueil, riposta par ce quatrain :

Un despote persan appelait fanatique

Un sage Athénien soumis au seul devoir :

« Qui de nous l'est le plus ? dit l'homme de l'Attique;

J'aime la liberté, comme toi le pouvoir. »

Et les plaisanteries amères continuèrent de part et d'autre. Les journaux alors étaient forcément silencieux, et ne fournissaient pas incessamment, comme aujourd'hui, une pâture à la polémique des conversations; ces pointes et ces petits événements d'intérieur ne faisaient scandale que dans les salons; on en aiguisait les causeries entre deux bulletins de victoire. La fantaisie admirative de Napoléon pour Ossian était une occasion de taquinerie littéraire qui amena plus d'un bon mot. Les nébuleux chants de Fingai ne devaient pas, du reste, séduire Lemercier, dont l'esprit, tout novateur qu'il fût, ne pouvait se détacher complètement des traditions du xvme siècle.

C'est là, en effet, ce qui caractérise surtout le rôle de l'auteur ÏÏAgamemnon. Bien qu'il se soit montré étranger et même hostile au grand mouvement littéraire qui date de Chateaubriand et de Mme de Staël, il n'est pas de l'école de l'Empire. Le génie nouveau et le génie de l'imitation classique se croisent, se mêlent, et, si je puis dire, s'enchevêtrent souvent en lui. Une bizarre insuffisance de goût, un singulier manque de discernement délicat dans le détail, font incessamment obstacle, et, par les inégalités, empêchent l'œuvre de se déployer à l'aise. Lui aussi, il a ce lutin familier dont Molière dotait Corneille, ce lutin de l'inspiration qui soufflait ses admirables vers au grand tragique, mais qui à certains moments l'abandonnait à sa fougue. Chez le moderne écrivain, le lutin malicieux est fort loin de prodiguer ses apparitions. Par bonheur, il fut assidu lors ÏÏAgamemnon et de Pinto, et, tout fugitif qu'il soit, nous le ressaisirons encore, surtout dans les tentatives audacieuses qui met-

tent à part Lemercier. Pourquoi, hélas ! le poëte perdait-il ses meilleurs soldats en éclaireurs hardis sans doute, mais toujours égarés par l'isolement? Pourquoi laissait-il le gros de ses troupes fourrager au hasard dans les champs rebattus de la littérature impériale ?

Toutefois l'antiquité n'était pas épuisée encore pour lui. Déjà Agamemnon et les Quatre Métamorphoses avaient révélé une connaissance des lettres grecques très-réelle ettrès-approfondie. Lemercier courait avec la même ardeur curieuse et le même instinct d'assimilation à quelque sublime beauté tragique ou à quelque libre épigramme de l'Anthologie. Rome aussi devait l'attirer à son tour, et bientôt, sans s'arrêter aux banalités du forum qu'il ne garda que pour sa pâle tragédie de Camille, il monta droit aux collines d'Ëvandre. L'admirable génie de Plaute, fort peu goûté sous l'Empire, le séduisit aussitôt; il s'éprit même si bien du poëte latin, qu'il en fit le héros d'une pièce à laquelle il faut sans doute un public tout à fait lettré, mais dont la lecture demeure pleine d'agrément.

La trame de ces trois actes est parfaitement antique. Un jeune Romain amoureux d'une esclave qu'jl a vue au port, une amante jalouse qui se substitue à cette rivale, un vieil oncle ladre qu'on dupe pour payer la rançon, un père diseur de préceptes moraux et qui fait une déclaration à la maîtresse de son fils, un esclave chargé de trouver de l'argent et dont l'esprit s'anime par la crainte du bâton; par-dessus tout cela, Plaute mêlé à l'intrigue, qui devient pour lui un sujet de comédie; au dénouement, l'avare puni, le libertinage du père confondu, le fils ramené à la fidélité amoureuse, le poëte enfin retrouvant ses manuscrits avec son or : c'est bien là en effet un tableau auquel eussent souri les contemporains de Névius. Sans doute, la crudité choquante des mœurs romaines a quelque peu disparu, et l'on pourrait objecter que la maîtresse de Leusippe est plutôt une veuve enjouée de la connaissance de Marivaux, qu'une de ces courtisanes effrontées de ia scène latine. Le père, à son tour, n'est pas aussi cynique que les pères de Plaute; il ne fiait

pas avec son fils cet ignoble marché de possession préalable qui révolte dans l'Asinaire. Mais à Dieu ne plaise que ce soit là un reproche !

La pièce, en son dialogue vif et étincelant d'esprit, était écrite dans le mètre difficile et libre de Y Amphitryon de Molière, que Voltaire lui-même n'a guère su manier au théâtre. Un prologue sémillant et ironique, à la manière des anciens, ouvrait la scène. Après quelque iutte, un succès franc l'emporta. A part toute intention latine, on peut remarquer que c'était déjà une ingénieuse conception que de représenter le poëte comique faisant agir des personnages réels et les peignant à mesure qu'ils agissent. Je me rappelle bien, il est vrai, une pièce de Boursault où Ésope fait des fables comme Plaute fait ici des scènes; je me rappelle encore le Térence de Goldoni, auquel Lemercier n'a rien emprunté d'ailleurs; mais là cette idée ingénieuse est à peine indiquée, et on n'en a tiré aucun profit.

Tant d'esprit ne trouva pas grâce devant l'humeur de Geoffroy, et il commençait son article par ces mots : « Quel poëte usant et jouissant de toutes ses facultés, etc.. » Cette colère factice déguisait mal la flatterie à Napoléon. La vraie critique, comme on pense, ne s'en tint pas à ces injures. Eo somme pourtant, les journaux de l'Empire, hostiles aux innovations, appuyaient peu le poëte. Arnault (singulier inventeur!) avait créé dans le Propagateur ce que nous nommons encore feuilletons : accroché des premiers, comme Montfaucon, à ses propres fourches patibulaires, il ne fut pas seul victime de l'invention. C'était aussi pour Lemercier, à chaque œuvre produite, à chaque effort, une ligne ennemie qu'il devait traverser seul, sans escorte. Ce génie entreprenant avait assez de ses propres liens dont il eût fallu le débarrasser en l'aidant; malheureusement on lui barra les chemins, et, ainsi arrêté à toutes les issues, il ne fut que plus faible à rompre les obstacles qui étaient en lui, dans sa nature même, et il s'y engagea de plus en plus.

Pour Plaute cependant, malgré quelques restrictions, l'appui d'un talent délicat et judicieux, celui de MUe de Meulan dans le

Publiciste, dut singulièrement le flatter. L'éloge était d'autant plus précieux, que cette plume distinguée se montrait d'ordinaire fort sobre de compliments. Le public était assez de l'avis de Mme Guizot, et, en ces heureux loisirs littéraires de l'Empire, on s'occupait beaucoup de Plauie. Déjà cette pièce avait été jouée six fois. D'après les conseils du peintre David, Napoléon, alors à Paris, vint, sans qu'on le sût d'avance, à la septième représentation. Lemercier était à un bal ce soir-là, et quelqu'un lui annonçant que l'empereur assistait à sa comédie : « Alors, répondit-il, c'est la dernière fois qu'on la joue. » Il avait bien deviné, car elle fut immédiatement suspendue.

Les applaudissements s'adressaient au tableau piquant d'un poëte volé : or, l'allusion sembla directe à l'oreille du maître. Lemercier était propriétaire, rue de Rivoli, d'un terrain considérable qui composait toute sa fortune. Dès la fin du Consulat, l'état prit possession de ces biens pour y percer la rue des Pyramides; la mauvaise humeur impériale fit si bien traîner les comptes (il s'agissait, je crois, de cinq cent mille francs), que Lemercier, malgré ses» réclamations, ne fut indemnisé qu'à la fin de 1813. On profita de l'absence de l'empereur pour obtenir du conseil d'état l'arrêté de restitution qui fut rendu à l'unanimité; à son retour de Moscou, Napoléon refusa de ratifier le décret préparé, et il fallut l'insistance réitérée de Daru pour l'obtenir.

Privé momentanément de sa fortune, le poëte, comme Plaute tournant sa meule, se consolait avec les lettres. Mais tous les théâtres lui étaient fermés, car les comités de lecture se montraient peu favorables à un écrivain si mal en cour, et dont la police arrêtait obstinément les ouvrages. Lemercier en prit son parti; réduit aux plus strictes ressources, au res angusla domiy il soutint hardiment le siège, et, ne se laissant pas prendre par la faim, il refusa de capituler. Les consolations ne manquaient pas d'ailleurs à ce ferme caractère; de généreux amis lui offraient de venir à son secours. Ainsi, avec une aimable discrétion, Mmc de Staël, durant une de ses courtes apparitions en France,

l'invitait sous un prétexte littéraire à passer plusieurs jours à Meulan, et là, abordant franchement la question : « Mon cher Plaute, vous êtes provisoirement ruiné; je vous ai trompé, il ne s'agit pas de lecture dans votre visite; je veux devenir votre banquier... Avez-vous besoin de vingt ou trente mille francs?... J'en ai fait autant en émigration pour Mathieu de Montmorency... » Touché de tant d'amitié prévenante, Lemercier refusait délicatement; mais, poussé avec insistance en ses derniers retranchements, il fut forcé de promettre à Corinne de ne point emprunter à d'autres.

Le malheur a ses jouissances en ce qu'il révèle les affections loyales et sincères : l'auteur d'Agamemnon dut le comprendre à plusieurs marques de touchant intérêt qui partaient du cœur. M. Thénard, par exemple, lui offrait la moitié de son traitement, sa seule richesse, et Dupuytren, dont les moments valaient tant d'or, lui donnait, pendant près de trois ans, et seulement pour le distraire, des leçons assidues d'anatomie. Ces amitiés de savants illustres inspirèrent de plus en plus à Lemercier une sympathie curieuse pour les sciences physiques, qui le poussa à la composition de Y Atlantiade , poème bizarre et longtemps rêvé que nous retrouverons tout à l'heure.

Après la suspension de sa pièce, Lemercier, toujours ardent, ne se tint pas pour battu. L'anûée suivante, en 1809, il risqua une dernière tentative : c'était une comédie, ou plutôt un drame tout à fait romantique, qui, sous Napoléon, indiquait autant de hardiesse au moins et d'originalité qu'on en a vu depuis dans Cromwell et dans Henri III, car le Germanicus d'Arnault est plus loin de Colomb que Colomb ne l'est d'Hernani.

Bien que je n'approuve guère ce mélange des genres, et que Colomb ne soit , à mon sens, que la tentative de Hénault avec les vers de plus, il me paraît impossible de nier la verve singulière qui éclate dans certaines scènes de cette œuvre, et je répète volontiers le mot de Mme Guizot à propos de Colomb : « Chaque succès de M. Lemercier est une conquête. » Seulement Mme Guizot assure qu'elle ne craint pas d'être indul- H. 14

gente, parce que les éloges ne sont pas ici dangereux pour l'exemple. Ceci sent trop sa date de 1809; depuis, Lemercier lui-même s'est vu de beaucoup dépasser; mais, comme tous ceux qui commencent les révolutions, il se hâta de faire retraite, et fut vite de la résistance ; par là il s'effaça et dut disparaître derrière le feu de la mêlée.

Le succès de la première représentaion de Colomb avait été un peu surpris à un public étonné. Le lendemain, la pièce fit scandale auprès des classiques ; on s'indigna de l'audace d'un écrivain qui osait mettre l'intérieur d'un vaisseau sur le théâtre (1). Et où étaient les unités ? L'action commençait en Espagne et se dénouait en Amérique. Certes, le péché était capital. Aussi Lemercier s'est-il cru obligé, hélas ! de faire depuis pénitence de fautes originales et heureuses. Dès lors même il se justifiait avec une maligne bonhomie : « L'unité de lieu y est pourtant, disait-il à Talma, car le monde entier n'est-il pas la demeure et le domaine de Colomb? » Mais le parterre de la seconde représentation fut peu sensible à de pareilles raisons. Il y eut un bruit affreux, et les acteurs ne purent réciter plus de vingt vers. Dès le premier jour, il est vrai , quelques expressions avaient failli soulever la salie. On était si loin encore des burlesques lazzi dont sont entremêlés nos drames d'aujourd'hui, que l'orage grondait déjà à ces vers :

Je réponds qu'une fois saisi par ces coquins, On t'enverra bientôt au pays des requins.

Au deuxième soir, il y eut une personne tuée et plusieurs spectateurs blessés. Sous Napoléon, force devait demeurer à l'ordre, et, chose bizarre, Lemercier, que d'ordinaire on entra-

(1) En 17G7, dans son Année littéraire, t. VII, p. 179, Fréron disait à propos du Guillaume Tell de Leniierre : « Les acteurs sont sur la pointe d'un rocher. Quoi risque y aurait-il à choisir pour le lieu de la scène un vaisseau de ligne? J'espère qu'on en viendra là quelque jour. Dieu sait quel tini amarre et quel succès, si on tire le canon... »

vait, se vit cette fois joué malgré lui. Colomb fut donné onze fois militairement et devant les baïonnettes. Comme le bruit vint à se répandre que l'auteur était d'accord avec la police, il en profita pour faire pièce au pouvoir, et se hâta d'écrire au Journal de Paris qu'il n'avait aucune part au succès bien involontaire de son œuvre.

Par un contraste piquant, représenté quand il ne le voulait pas, repoussé de la scène dès que le succès était conquis, Lemercier renonça à faire jouer ses pièces, et garda pour lui seul le fruit de ses inspirations. Tel fut le sort d'une composition très-distinguée, le Corrupteur, écrite en 1812, et dont l'idée première lui avait été donnée par le peintre David. Cette comédie eût certainement obtenu un long succès, si, quand elle fut donnée en 1823, des aa iSions qu'on tourna contre M. de Peyronnet n'avaient amené l'irruption bruyante d'une foule de gardes royaux, qui, par une manière de censure toute nouvelle, vinrent, en plein parterre, s'opposer aux représentations. Le Corrupteur est une haute comédie de caractère, dont la pensée est puissante, le développement habile, le dialogue légèrement touché , bien que certains mots bizarres ou vulgaires en rompent désagréablement la trame. Qu'a-t-il manqué à cette pièce pour réussir, pour durer? Ce qui manque aux vastes conspirations qu'un rien suffit à renverser. Ici l'échafaud ou le trône, là l'oubli ou la gloire durable : cela se touche. Mais ce qui a failli réussir, ce qui a eu de la grandeur ne mérite-t-il pas le souvenir de la critique comme de l'histoire? Fiesque périt dans les flots au moment de triompher; Retz n'en a pas moins tracé avec amour le portrait de ce héros vaincu. Ainsi en est-il des produits de l'art. Quelques traits inégalement appuyés, une fausse veine dans ce marbre, une paille dans ce diamant, et voilà le déchet-jeté sur toute une œuvre.

Lemercier était-il vraiment doué de l'inspiration comique? Certes, l'homme qui créait successivement P/n/o, Plaute et le Corrupteur, avait hérité d'un legs lointain de l'avare testament de Molière; il était bien le contemporain, l'ami, le successeur

de Beaumarchais; il était novateur au sein des banalités de l'Empire. Je mets à part les spirituelles scènes des Deux Gendres, qui sont une exception très-distinguée dans un genre médiocre; mais qu'est-ce en somme que la comédie d'alors? Comme tradition continue, on s'en tenait aux madrigaux et au fade persiflage de Dorât , à peine animés par de niaises intentions sentimentales. Comme nouveauté, on posait au milieu d'une anecdote très-commune, rimée en langue flasque et pâteuse, quelque dessin de caractère mal crayonné au pastel avec des tons faux et vite passés. Lemercier s'est aussi séparé des écrivains comiques de l'Empire, et c'est sa gloire. Pourtant il leur a donné quelques gages, mais seulement plus tard, dans jes premières années de la Restauration, et comme par un retour amical vers des adversaires tout à l'heure vaincus. Le Frère et la Sœur jumeaux , le faux Bonhomme, le Complot domestique (qui sait le nom aujourd'hui de tout cela?) se rapportent à la concession tardive que le mauvais goût de son temps arracha au poëte. A la fin de la première représentation du Complot domestique, au moment même où l'acteur entrait pour nommer l'auteur, une voix s'écria tout haut : « Que Lemercier fasse des pièces comme celle-là, et nous ne le sifflerons point. » Le spectateur avait raison, Lemercier n'était plus digne des sifflets; car il abdiquait, il subissait aux dépens de son originalité la pernicieuse influence de l'école de l'Empire. Combien était loin le temps des libres essais, ce temps où il allait jusqu'à dire : « On répète sans s'entendre que la langue est fixée, et, loin d'applaudir à cet axiome banal, j'affirmerais que non-seulement chaque bon écrivain se distinguera toujours par un style particulier, original , mais que chaque genre de sujet qu'il traite comporte le sien qui lui est propre uniquement, et dont le secret est la mobilité d'imagination et de sentiment. » A propos des styles appropriés à chaque genre, ne peut-on pas remarquer que Lemercier, au contraire, a couru si vite en tout sens, que, sans s'en douter, il gardait souvent pour l'œuvre nouvelle la manière propre à l'œuvre d'hier? Dans la plupart de

ses tragédies eu vers, par exemple, ne retrouve-t-on pas à chaque page l'écrivain en prose, l'auteur du Cours de Littérature ? Aux yeux du poëte , cette différence singulière entre ses propres œuvres n'existait pas assurément, et il confondait dans une même pensée Agamemnon et Clovis. Je l'ai même entendu (singulière illusion d'auteur!) préférer avec amertume Clovis à Agamemnon. De loin et même de près, pourtant, cela est distinct. Sans doute, Lemercier faisait des efforts pour demeurer indépendant; il reprenait l'œuvre manquée de De Belloy. Seulement le poëte n'avait pas le sentiment du moyen âge. Il comprenait bien moins dans l'art les mystiques élans de l'ascétisme que le chant du moineau de Lesbie ou les contours rêvés de la Vénus antique. La réaction produite par le Génie du Christianisme trouva Lemercier hostile (1), et il applaudit peu à cette éclatante réhabilitation d'un passé que la Révolution répudiait. Les tournois et les cours d'amour ne lui agréaient pas comme l'arène olympique avec ses lutteurs nus et son ceste.

Par là s'explique la teinte uniforme de ces tragédies, dont la scène est au moyen âge. Toutes les nuances s'y confondent volontiers aux yeux du poëte sous le nom commun de superstitions gothiques. On est là en plein xvme siècle, et, comme chez Joseph Chénier, on croirait que Louis XIV confine aux barbares. Il est vrai que Lemercier, dans son Cours de Littérature, a admirablement parlé de Pohjeucte; mais ici le génie du grand Corneille l'entraînait, et la beauté de l'art lui révélait la grandeur du martyre. Ce n'est que par une sublime hypocrisie, selon le mot de Joseph de Maistre, que Voltaire a pu trouver les pa-

(1) 11 fut plus tard de la commission chargée par l'Académie de l'examen de ce livre. Malgré le ton poli, l'amer et médiocre morceau de Lemercier révèle l'ami obstiné de J. Chénier et de Volney; mais, se rappelant peutêtre les Sentiments de l'Académie sur le Cid, l'auteur se plaint en homme d'esprit d'être obligé à juger, et la légère teinte de ridicule ne lui échappe pas.

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rôles inspirées de Lusignan. Lemercier était trop franc pour aussi bien réussir, etl'Athanasie de son Baudouin est bien moins une sœur de Cassandre, une prophétesse chrétienne, qu'une dévote fanatique du temps du diacre Paris. Je reconnais volontiers qu'après le désespérant modèle du Roi Lear, la folie est peinte avec énergie dans Charles Vf; je reconnais que les noirceurs théâtrales de Oébillon et ses raffinements de terreur sont dépassés dans Clovis; j'avouerai même que l'intrigue romanesque de Louis IX a dû plaire au temps où Michaud préludait à X Histoire des Croisades par une préface à la Mathilde de Mme Cottin; l'Arabe Octaïr est un digne pendant de Maleck-Adel, et parle déjà comme l'Yaqôub de M. Alexandre Dumas. Mais combien l'ombre aujourd'hui couvre cet entassement multiple de tragédies oubliées! Si nous n'étions pas au bout, la critique tournerait ici au catalogue, et deviendrait une énumération de défaites où se détacheraient très-peu de victoires.

A mesure qu'on avance dans l'étude du monument démesuré auquel Lemercier a voulu attacher son nom, on est saisi d'un regret qui revient toujours; je veux parler de cet idéal longtemps attendu avec assurance, entrevu quelquefois et dont on finit par perdre l'espoir. Les splendeurs de Rome apparaissent à l'horizon; on y touche presque; mais la nuit vient, et l'on s'égare sans fin dans les maremmes désolées. Pourquoi Lemercier en est-il si peu sorti? Pourquoi cet énergique talent a-t-ii dispersé toute sa puissance dans les landes les plus ingrates de l'art? Secrets impénétrables de notre nature ! Qui donc trace les limites mystérieuses dans lesquelles l'esprit de l'homme est refoulé malgré lui?

Comprimé de toute manière, rejeté en lui-même par l'influence de son temps, arrêté surtout par ses propres empêchements, ce talent novateur et incomplet perdit peu à peu son originalité, sa pétulance naturelle, et s'échappa par des voies vulgaires. On ne saurait dire trop de mal de la tragédie de l'Empire; mais il faut néanmoins rendre justice à tout ce que Lemercier y a dépensé de verve et de force, aux scènes re-

marquables dont il a semé ces concessions trop nombreuses. Que de beaux vers lèvent fièrement la tête au milieu de ce fatras de tirades philosophiques et déclamatoires! Ne nous acharnons pas d'ailleurs contre ce procédé dramatique. Lemercier eût pu nous répondre par le cinquième acte de Frédégonde, où nous retrouverons tout à l'heure quelques éclats de la beauté souveraine. C'est ainsi que le génie déconcerte la critique. Il n'y a d'autre loi absolue dans l'art que la beauté.

Cependant Lemercier était de plus en plus contraint dans l'atmosphère impériale, et les lettres suffisaient à peine à satisfaire cette ardente et ambitieuse activité qui se dévorait elle-même. La mauvaise humeur de Napoléon durait toujours, et, engagé dans l'opposition, le poëte se gardait de faire des avances. On raconte pourtant qu'un jour il fut en députation aux Tuileries avec un assez grand nombre de membres de l'Institut. L'Empereur, s'informant poliment des travaux de chacun, se trouva enfin près de l'auteur de Plante; d'un ton bref, et croyant l'embarrasser, il lui dit : «. Et vous, Lemercier, quand nous donnerez-vous quelque chose? — Sire, j'attends.» Réponse presque tragique (c'était en 1812); mot trop vrai, car le rôle littéraire de Lemercier, dès l'Empire, semble une longue attente, et, quand le moment vint, il était déjà bien tard. Piqué de la réponse, l'Empereur n'eut pas le bon esprit de se montrer généreux : il arrêta Camille et fit formellement défendre la reprise de Pinto.

Des amitiés précieuses consolaient Lemercier. Sans l'amourpropre qui s'en mêlait, on serait volontiers intervenu pour détourner la colère impériale. Cambacérès surtout se plaisait au rôle de conciliateur. Les amis nombreux que le poëte avait dans l'armée, Junot, Duroc, Marmont, Lannes, s'efforçaient aussi de calmer ces persistantes animosités que d'autres liaisons ne faisaient qu'aigrir. Talleyrand n'avait plus vu que de loin en loin Lemercier dans les premières années de l'Empire; lors de la guerre d'Espagne, s'étant à peu près séparé de Napoléon, il fit cause commune avec l'auteur de Pinto, et les épigrammes s'en-

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tre-croisèrent dans la conversation des deux amis. La fréquentation assidue de Ducis, fort en garde aussi contre les séductions du nouveau pouvoir, n'était pas de nature à apaiser cette haine croissante. Ils se voyaient très-souvent. Dès 1804, Ducis lui écrivait de Versailles : « Venez prendre votre cellule dans ma Thébaïde; vous n'y serez plus Lemercier, vous y serez frère Louis. » Là ils causaient de théâtre, de ces palmes qu'il leur fallait moins cueillir qu arracher; ils causaient de peinture avec Gérard, leur Corrége, comme ils l'appelaient. Ducis, dans une belle épître, engageait son ami à revenir souvent dans sa solitude :

Rien n'y trouble nos goûts, notre entretien des Muses; Du terrible et des riens comme moi tu t'amuses.

Dans le monde, ce caractère et aussi ce rôle de poëte persécuté redoublaient la curiosité et les prévenances autour de Lemercier. Les salons se le disputaient, et charmée de cette opposition, la belle princesse d'Olgorouky, ambassadrice de Russie, voulait l'emmener à Pétersbourg; mais c'eût été émigrer, il eût fallu quitter Paris, où de nouveaux liens l'attachaient. Lemercier ne tarda pas à trouver le bonheur dans le mariage, et une plus sûre affection le consola des mécomptes littéraires.

A part Homère, je n'ai encore rien dit des poèmes de l'auteur à'Agamemnon. C'est tout un monde, en effet, où l'on n'ose pas plus se risquer que dans ces immenses épopées de l'Inde, qui suffiraient à toute une existence d'érudit. Il ne faut aborder rien moins que la Bible et la nature, et, puisque la fable a aussi sa part, qu'Ariane nous prête son fil sauveur pour nous tirer vite de ce labyrinthe. Tout cela sans nul doute se distingue des tirades descriptives ou épiques d'Esménard et du bon Parseval; mais l'originalité ici ne sauve pas l'ennui, et l'ennui c'est le tombeau des poëmes.

Laissons d'abord de côté les Vers dorés de Py thagore, les Trois fanatiques et les Hérologues, courtes et insignifiantes bluettes que je ne rappelle que pour mémoire. Les Ages français méri-

tent plutôt ua souvenir, parce qu'un rapide sentiment lyrique y anime le tableau des grandes révolutions de notre histoire, et que l'auteur a tâché d'introduire dans le rhythme de nos poèmes ce mètre court et rapide dont l'Italie avait le secret, et que naguère nous ne réservions qu'à l'ode. Avec Lemercier, les transitions ne sont pas faciles : d'un dithyrambe on passe à une plaisanterie bouffonne. Il y a quelques stances spirituelles dans la Mérovéide; mais, au sortir des éblouissantes féeries de l'Arioste, on n'est pas tenté de lire, et on n'a pas lu ce long port-scriptum sur Attila.

La tragédie du Lévite tfÉphraïm avait donné occasion à Lemercier de goûter la poésie des livres saints. Cela n'était pas inconciliable avec les idées du xvme siècle. Roucher, en effet, traduisait les psaumes, Florian transportait dans son églogue de Ruth les minauderies des tableaux de Boucher, et André Chénier songeait à une petite épopée de Suzanne. Moïse fut donc pour l'auteur à'Agamemnon un de ses premiers sujets de poëme, comme il inspira à Chateaubriand son unique tragédie. La Terreur proscrivait toute maxime pieuse et morale : Lemercier n'osa publier son livre; l'époque du concordat ne lui parut guère plus favorable, par une raison tout opposée, et il ne donna Moïse que sous la Restauration, C'était se tromper de date, car, après le Génie du Christianisme et les poésies bibliques de Lamartine, cette médiocre inspiration religieuse, à laquelle avait pu applaudir Volney, était de beaucoup dépassée, et, sous le déguisement de l'art, on entrevoyait trop lephilosophe suranné qui trouvait là avant tout une veine de merveilleux féconde encore. Aussi, malgré des vers colorés et quelques pages vraiment belles, personne n'a souvenir de Moïse.

Un grand poème sur la nature fut le premier rêve de la jeunesse de Lemercier, et, comme le plan en avait été fait et refait, il devint sous l'Empire son travail de prédilection. L'amitié intime qui liait le poëte à plusieurs savants l'engagea de plus en plus dans cette voie, et, en son désir d'innovations à tout prix,

il voulut, après s'être assimilé leurs beautés de style, traduire le génie d'invention des poètes antiques, et se foire l'Hésiode du monde newtonien. On n'en est plus dans X Atlantiade aux mignardes galanteries des Mondes de Fontenelle. Le ciel, l'univers, voilà le théâtre de l'épopée, et les principes moteurs, les forces virtuelles, en sont les dieux animés, et forment une série d'allégories bizarres, de personnifications étranges. Empédocle dans son temps n'a rien fait auprès de cela. On se trouve tout d'abord dans cette île de l'Atlantide dont les anciens ont raconté l'imaginaire submersion. Les pôles se battent comme deux jumeaux à côté desquels Étéocle et Polynice ne sont que des enfants en colère; puis viennent les passions amoureuses et rivales des marées, qui ravissaient Bernardin de Sa;nt-Pierre. La lumière et le calorique, la gravitation, l'acoustiq'ie, les végétaux, les volcans, sont les fantastiques acteurs de ce drame sans nom; et, au milieu de cet entassement confus et gigantesque, des jets étincelants, de magnifiques images surgissent çà et là : la poésie déborde à flots, mais pour s'abîmer dans ce chaos extraordinaire, qui a quelquefois sa grandeur. Par malheur, nous ne sommes plus au temps d'Orphée, et Orphée ne vint pas. Je ne saurais m'étonner que cette œuvre barbare ait charmé Lapîace; elle doit être assez du goût du baron Thénard, qui y a coopéré par ses conseils; mais il faudrait trop souvent que les traités du savant chimiste servissent de commentaire au poëme. Ce défaut capital n'échappait pas à Dupuytren, qui devait naturellement être le critique littéraire de X Atlantiade. Il en rendit compte, en effet, dans le Moniteur (1) : « M. Lemercier doit tout créer, disait-il au milieu de beaucoup d'éloges, et il n'a pour soutenir sa création que l'intérêt qu'elle inspire par elle-même. » Hélas! la conclusion est facile à tirer. Mais à quoi bon se montrer sévère? Après tout, ce n'est là qu'un roman de physique où s'est perdu beaucoup de talent. Pourquoi seule-

(1) 15 et 19 avril 1808.

ment, objectait-on dès lors, s'être moqué du dieu d'Eudore et de Cymodocée afin de céder l'empire du monde à l'oxigène et au phosphore?

Ce n'était là que le prélude d'une œuvre plus puissante et plus étrange. La Panhijpocrisiade est une immense comédie diabolique qui se joue aux enfers : c'est un tableau heurté de toutes les splendeurs, de tous les crimes, de tout le mouvement désordonné du xvie siècle. Des personnifications multipliées jusqu'à l'ennui, des vers médiocres, des pages communes, s'y mêlent souvent à ce que la poésie fantastique a de plus éclatantes merveilles, à ce que l'inspiration a de plus élevé. Une haute et mordante raillerie, que ne rebute pas la crudité de l'expression, l'instinct profond de la foule, les tristes et grotesques réalités de notre être, les effroyables raffinements du vice, nos faiblesses défaillantes, les extases grandioses de la passion, la nature toujours féconde et nouvelle, la vie naissant éternellement de la mort, le fou rire de Panurge, ou la grossièreté bouffonne de Caliban, à côté de la pensée infinie, voilà ce rêve extraordinaire, cette œuvre à part dont l'action se meut au milieu de la Réforme et de la Renaissance. Là vous êtes dans les calmes régions de l'idéal, vous veillez aux rayons de cette lampe immortelle des sages qui éclaira Pythagore ; puis vous tombez à l'enivrement de la chair : Luther quitte sa Bible pour Bora; François Ier (et le lieu de la scène n'est même pas douteux, comme dans le Roi s'amuse) amène par ses amours peu platoniques un chœur éloquent de courtisanes.

Les abstractions et les créatures s'animent, et d'inconcevables dialogues s'établissent. Dans ce pêle-mêle où l'art n'apparaît que pour disparaître, on peut pressentir çà et là en beaux vers quelque chose de X Ahasvérus de M. Quinet et de ses entraînantes rêveries, quelque chose aussi de l'arrangement désordonné du drame de Cromwell. La Panhijpocrisiade est l'œuvre d'un génie fougueux , qui s'abandonne à tous les hasards, et qui quelquefois rentre dans les limites les plus étroites. On dirait Faust corrigé à certains endroits par quelque régent

de rhétorique demeuré fidèle à Le Batteux. De plus, et à part le détail et le style, il n'y a pas là l'unité admirable qui relie le poëme de Goethe. Marguerite manque, elle ne ramène pas à elle les rayons épars de la poésie. L'absence de concentration est choquante, car l'humanité hypocrite, menteuse, avec ses dévouements et ses hontes, avec sa grandeur et ses misères, est le seul héros, le héros mobile, transitoire, éternel, de cette fantasque conception. La curiosité pourra attirer quelques-uns à l'étude d'une pareille œuvre, mais elle n'est point de celles que l'art consacre.

Quand la Panhypocrisiade fut publiée en 1819, Charles Nodier l'examina dans les Débats (1) ; le malin critique s'était habitué au ton de Geoffroy, qu'il suppléa, sans qu'on s'en aperçût, pendant sa dernière maladie, et il ne fut jamais plus spirituel que contre Lemercier: « 11 y a dans cette œuvre, disait-il , tout ce qu'il fallait de ridicule pour gâter toutes les épopées de tous les siècles, et, à côté de cela, tout ce qu'il fallait d'inspiration pour fonder une grande réputation littéraire. Ce chaos monstrueux de vers étonnés de se rencontrer ensemble rappelle de temps en temps ce que le goût a de plus pur, ce que la verve a de plus vigoureux. Tel hémistiche, tel vers, telle période, ne seraient pas désavoués par les grands maîtres ; c'est quelquefois Rabelais, Aristophane, Lucien , Milton, disjecti membra poetœ, à travers le fatras d'un parodiste de Chapelain... Ouvrez le livre, vous avez retrouvé l'auteur d' Agamemnon , et l'on peut se contenter à moins ; une page de plus, et vous aurez beau le chercher, vous serez réduit à dire comme le bon abbé de Chaulieu :

C'est quelqu'un de l'Académie. »

Plus tard, cette verve caustique de jeunesse s'était changée chez Nodier en indulgente admiration; il était aussi de l'Aca-

(1) L'article de Nodier a été réimprimé dans ses Mélanges, 1820, in-8, t. II, p. 257 etsuiv.

demie. Lemercier n'en eût jamais été sans doute, malgré le dire du mordant critique, si la Panhypocrisiade avait été publiée sous l'Empire. Mais, écrite sous le Consulat, elle ne parut qu'en 1819; dans l'intervalle, le poëte eut le temps de se créer des titres moins hasardeux. Tant de drames, de comédies, de rêves épiques ou didactiques n'avaient pu sufflre à cette imagination inquiète, qui voulait s'essayer à tout. La théorie de l'art le tentait, et, ne sachant plus à quoi se prendre, il rêva la gloire de Longin; de là, un cours professé à l'Athénée avec un succès qui rappelait celui de La Harpe. Ces leçons ont été imprimées en grande partie, et, 'sous une forme souvent inculte, elles renferment beaucoup d'idées, beaucoup de rapprochements judicieux et de réelle érudition. Il serait très-facile de rire des vingt-quatre conditions épiques et des vingt-trois qualités comiques dont parle sérieusement Lemercier; mais, si ses classifications sont plus que puériles, si la plupart des limites qu'il pose sont étroites, le livre se sauve par des parties excellentes, par une admiration très-sentie des grandes beautés littéraires. Cet ouvrage, si indigeste qu'il soit, demeurera comme un intermédiaire intelligent entre le terre-à-terre de Marmontel et la transcendante esthétique de Schlegel, dont il amende les exagérations, et qui peut servir elle-même à en corriger les restrictions exclusives.

Lemercier avait une réputation bien établie de novateur téméraire; son Cours de littérature vint le réhabiliter à propos. Le critique Hoffman l'applaudit de sortir enfin des mélodrames, et le désigna ainsi au choix de l'Académie. La mort de Naigeon laissait une place vacante, et Chénier détermina facilement ses collègues à un choix dont l'auteur d'Agamemnon était digne à tous égards. On était en 1810, à la veille de l'arrivée de Marie- Louise, et l'Europe se reposait un instant pour recommencer la lutte. Cette nomination pouvait ne pas plaire à l'empereur; des amis s'interposèrent, et Fouché supplia Lemercier de faire au moins une concession de politesse. Le candidat académique écrivit sur Hercule etHébé un hymne mythologique fort vague

et assez peu louangeur. A l'impression officielle toute une strophe fut supprimée, qui se terminait par ces vers :

Dégoûtantes de sang, les ailes de la gloire Se fatiguent de leur essor.

Les malins auraient pu dire qu'en perdant ainsi l'aiguillon le poète mourrait comme l'abeille, et que son ère allait finir : Ave, Cœsar, ?norituri te salutant. On vit bientôt cependant que les vers de Lemercier n'avaient pas suffi à apaiser les ressentiments de Napoléon.

Malgré l'usage, le discours de réception ne contenait aucune flatterie directe à l'empereur, et s'en tenait à un éloge de Naigeon mêlé de justes insinuations contre le niais fétichisme de cet apôtre d'impiété. Le procureur impérial Merlin répondit avec un embarras croissant qui se trahissait à chaque parole. Après un nécessaire tribut de louanges payé à Agamemnon, il parla du bout des lèvres de Pinto et de Plante; puis, arrivant à Colomb, il blâma vivement l'auteur de s'être écarté des unités, et il ajouta : « Si vous n'aviez récemment, monsieur, professé dans vos leçons une doctrine réparatrice de l'exemple que vous avez donné, l'Académie n'aurait pu, malgré vos titres littéraires, vous admettre dans son sein. » La mercuriale était complète, et l'auteur, se trompant d'enceinte, était venu lire un réquisitoire. Merlin, toutefois, avait prévenu le récipiendaire de cette officielle réprimande, seul biais qu'il eût trouvé pour se tirer de son discours sans offenser l'empereur. Aussi Lemercier ne lui sut pas mauvais gré de la semonce; il reconduisit jusqu'à sa voiture le magistrat effaré, qui était haletant de cet effort, et qui lui serrait les mains de reconnaissance. Les critiques furent fort embarrassés le lendemain quand il fallut rendre compte de la séance, et M. de Féletz céda seulement, je suppose, aux nécessités de la presse impériale, en déclarant très-raisonnables les conclusions de Merlin.

La chute de Napoléon délivra l'auteur de Plante d'un despo-

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tisme militaire dont il s'exagérait quelque peu la violence. Le bruit s'étant répandu que l'empereur, à l'île d'Elbe, écrivait ses mémoires historiques, le poëteenpritle sujet d'une épître trèsamères qui fit éclat. Il rappelait au conquérant tombé les prédictions sinistres qu'il lui avait faites. Une colère toute personnelle apparaissait sous la barbarie de ces rimes vigoureuses, et la blessure saignante encore s'y montrait à nu. Cette haine avait entraîné Lemercier à des hardiesses de mauvais goût; Dussault s'en effraya, et appuyant sur la démence raisonnée, sur le scandale de ces innovations prolongées, il déclara Lemercier « un homme perdu pour les lettres. »

Lemercier a donc eu beau se récrier dans sa vieillesse; malgré les concessions à la poésie de l'Empire, il fut au théâtre le père de cette école moderne que l'imitation étrangère et tant d'autres influences ont modifiée depuis. Dans ses boutades classiques, Dussault devinait juste. C'est une généalogie qu'on a pu nier des deux côtés, mais qui est réelle. Seulement il est facile de deviner que l'auteur de Pinto ne regardait pas comme de se descendance Marie Tudor et la Tour de JSesle qu'il renvoyait volontiers au genre agrandi de Ducange et de Pixéricourt. Pour ma part, sans doute, je ne voudrais pas que Pinto fût regardé comme un terme suprême dans les hardiesses dramatiques. A Dieu ne plaise ! Les colonnes d'Hercule ne sont bonnes qu'en mythologie; mais, pour n'aimer pas les limites étroitement déterminées, est-ce à dire qu'il faille à la scène pousser la liberté au delà du sens commun? Remarquons-le en passant, pour se montrer juste à l'égard de la nouvelle école poétique, il importe de mettre le théâtre à part; et cela est facile à comprendre. Avec des aïeux tels que Corneille et Molière, tels que Racine, l'art ne semble pouvoir grandir que dans les sphères inconnues et par des œuvres profondément empreintes des originalités et des perfections d'un génie nouveau. La poésie pure, au contraire, n'étalait guère dans ses plus glorieux trophées que quelques rares stances de J.-R. Rousseau. De là peut-être les efforts impuissants et effrénés du drame contemporain; de là, le succès,

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au contraire, et la légitimité souvent du moderne mouvement lyrique.

Pendant les Cent-Jours, Napoléon s'informa de Lemercier; il se plaignait même à Benjamin Constant de ne point le voir dans un moment où chacun, devant la grandeur des circonstances, devait oublier ses haines. On lui objecta que l'auteur de XÊ pitre à Bonaparte ne pouvait convenablement se présenter aux Tuileries : « Qu'importe, répondit l'empereur, il n'a fait qu'écrire ce qu'il m'avait dit en face. » La défaite de Waterloo ne suffit point à ramener Lemercier, qui croyait voir partout des menaces de gouvernement prétorien : c'était une hallucination de poète (1); toutefois l'invasion le guérit bientôt, et sous l'aiguillon des événements il retrouva ses vieilles sympathies de 89. L'opposition le compta dès lors au premier rang; par habitude, d'ailleurs, il ne pouvait manquer de se croire toujours sous l'Empire.

Dans les premières années de la Restauration, Lemercier publia ses poëmes inédits ; il fit représenter, avec des chances diverses, les drames que la censure impériale avait arrêtés; il vida enfin ses portefeuilles encombrés. Mais déjà l'attention se tournait ailleurs , le centre littéraire se déplaçait , la vie n'était plus là. En 1821 pourtant, dans Frèdégonde , Lemercier retrouva çà et là, à travers les duretés prosaïques, des traits de vigueur, l'énergique inspiration , les terribles accents qui vont à l'âme. Un légitime succès couronna dignement cette longue et honorable carrière dramatique, et ajouta, à la suite d'Agamemnon, une œuvre dont les beautés fortes sauvent les âpretés de forme et de style. Frèdégonde se détache au milieu de ces nombreuses tragédies du moyen âge qui sont comme les temps barbares de Lemercier.

(1) Réflexions d'un Français sur une partie factieuse de V armée > 1815, in-8. Malgré la différence des points de vue, cette brochure ou plutôt cette diatribe haineuse rapprocha un instant Lemercier, beaucoup plus qu'il ne convenait, de Chateaubriand; mais l'alliance d'idées ne fut pas longue : voyez D'une Opinion de M. de Chateaubriand dans le Conservateur, 1818, m-%.

Bientôt Talma mourut; le poëte ne perdit pas seulement en lui un ami. Ce grand artiste avait, depuis le Lévite d'Ephraïm, donné un relief puissant au rôle de Tholus dans Ophis, à ceux d'Égisthe, de Pinto et de Plaute. En 1824, il triompha une dernière fois dans le Richard III que Lemercier imita de Shakespeare, et où il introduisit une figure originale de mendiant qui rappelle celui de V Antiquaire. La perte de Talma fut très-sensible au poëte, et aigrit encore son humeur croissante (1) contre la nouvelle école, dont il avait été le précurseur, mais dont l'essor tumultueux rendait le public de plus en plus inattentif à tout ce qui parlait au nom du passé.

Cette «prodigalité naturelle, qui était le fond même, la qualité distinctive et le vice aussi, le vice de plus en plus fatal, du talent de Lemercier, se prolongea, s'obstina en quelque sorte sous la Restauration. La révolution grecque devait exciter la verve d'une nature aussi ouverte, aussi facile aux patriotiques élans. Le poëte ne se contenta point d'imiter en vers les chants donnés par Fauriel, il écrivit une tragédie des Martyrs de Souli que la censure arrêta; depuis, ce besoin continuel d'écrire ne s'arrêta pas un moment; le mélodrame même et la parade burlesque, rien n'a effrayé l'auteur d' Agamemnon; le roman psychologique., comme on dit, le tenta également dans Alminti. Tout à l'heure je parlais des temps barbares de Lemercier; ici nous sommes dans son bas-empire. Le poëte se survivait à lui-même; il ne cessait de produire, mais depuis longtemps on avait cessé de l'écouter.

« Il y a des esprits, dit Fontenelle, qui donnent plus de prise que d'autres aux ravages du temps; ce sont ceux qui avaient de la noblesse, de la grandeur, une certaine fierté austère. » C'est ce qui est arrivé au grand Corneille; c'est par là aussi que je m'explique' le silence profond qui se fit peu à peu autour de Lemercier. D'ailleurs, l'auteur de Pinto n'avait jamais pu entrer

(1) Voir surtout un très-morose article de Lemercier sur les bonnes et les mauvaises innovations dramatiques, dans la Revue encyclopédique, seconde série, t. XXVI.

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