RÉCEPTION DE M. FLOURENS A L' ACADÉMIE FRANÇAISE
M. Michaud était un des plus malicieux causeurs de notre temps, et, s'il avait jamais pu deviner que M. Flourens lui succéderait à l'Académie française, nous aurions quelques mots piquants de plus. Ce n'est pas que M. Michaud eût le droit d'exiger qu'on fût excellent orateur. Il racontait lui-même, avec cette fine bonhomie qui donnait tant de charmes aimables à son commerce, que, nommé, en 1815, à la chambre des députés par le département de l'Ain, il avait voulu monter à la tribune, et était resté court. L'échec était déconcertant, et M. Michaud se crut perdu. Mais, en avouant sa déconvenue, il ajoutait : « J'avais tort... Bon, s'écrièrent les autres, celui-là ne parlera pas, et c'est de ce jour que data mon crédit. »
(1) Voir Revue de Paris, 5 décembre 1840.
M. Flourens à l'Académie ne courait pas le danger de M. Michaud à la chambre; on n'improvise pas à l'Institut, et l'on a tout le loisir d'assurer son éloquence. Mais la parole préparée de M. Flourens lui sera-t-elle aussi proûtable que fut à M. Michaud ce silence forcé et involontaire? Son crédit s'en augmentera-t-il? Je le désirais sincèrement avant la séance, et à l'heure qu'il est je n'ose tout à fait l'espérer. M. Flourens est un homme de mérite, un écrivain sage, lucide, estimable, que la presse a traité dans ces derniers temps avec une violence de mauvais goût, avec une souveraine injustice. Il y a dans le plus célèbre livre de l'homme de génie dont M. Flourens s'est fait imprudemment le concurrent, il y a dans Notre-Dame de Paris un fort remarquable chapitre qui est intitulé : Un Maladroit Ami. Les jeunes et farouches Sicambres littéraires qui forment la suite indisciplinée et rebelle, j'aime à le croire, de M. Victor Hugo, s'en devraient souvenir. Loin d'assurer par ces excès d'orgueil, par ces invectives grossières, la légitime candidature de l'auteur des Feuilles d'Automne, ils la risquent et la compromettent. Ces formes prétoriennes sont tout à fait hors du domaine académique, comme elles sont en dehors de l'urbanité et des convenances. M. Victor Hugo est un très-grand poëte à coup sûr, et, quand il s'agit de son entrée à l'Académie, on peut ne pas discuter les titres, car ses droits sont éclatants. Dans la sévérité classique de mon point de vue, j'aurais, on le suppose, bien des réserves à faire, des réserves absolues sur beaucoup de points; j'aurais à prêter à la critique, sur cet immense talent qui s'égare et s'obstine, la voix banale de Cassandre; mais ce n'est pas le lieu assurément. Ce qu'il suffit de remarquer et de maintenir, c'est que, s'il est permis à Olympio, dans la lyrique magnificence de ses strophes, de se chanter à lui-même l'hymne de sa destinée, il est bon aussi de ne pas transporter dans la prose courante des journaux ces formes plus que personnelles. M. Hugo, après tout, peut bien condescendre à traiter d'égal à égal avec l'Académie. J'entends éternellement objecter que l'Académie n'a dans sonseinniM.deBéranger niM.deLaMennais.Mais, mon Dieu!
la réponse est simple. M. de Béranger ni M. de La Mennais ne se sont jamais présentés, et l'usage veut qu'à l'Académie on se mette officiellement sur les rangs. L'Académie n'a dérogé à cette coutume ni en faveur de Montesquieu, ni en faveur de Voltaire, et je ne vois pas pourquoi elle commencerait aujourd'hui. Cela date du xvne siècle. D'Andilly, on le sait, avait été nommé directement, et il refusa par humilité chrétienne. De là le règlement de l'Académie. Assurément le cas n'est pas applicable au temps présent* et, si M. de Béranger ou M. de La Men* nais refusait, cène serait pas, j'imagine, par humilité, et surtout par humilité chrétienne. Mais soyons vrais. Sans vouloir soupçonner d'affectation cette modestie persévérante, ne peuton pas dire que l'illustre chansonnier a un peu la coquetterie de briller par l'absence? Et d'autre part, comment le prêtre transformé en tribun, et qui prêche l'amour absolu de l'égalité, pourrait-il accepter une distinction même académique? L'Institut est sans doute supprimé dans les plans des communistes.
Nous voilà bien loin de M. Victor Hugo et surtout de M. Flourens, et plus encore de M. Michaud.
De l'auteur des Orientales, je ne dirai plus qu'un mot. Une compagnie qui compte dans son sein les plus grands noms de notre temps, des écrivains comme M. de Chateaubriand et M. de Lamartine, des penseurs comme M. Cousin, des maîtres de la parole comme M. Guizot, comme M. Thiers, comme M. Villemain, des poly graphes spirituels comme M. Nodier, un pareil corps a droit d'être traité avec quelque sérieux, avec quelque réserve, surtout par les candidats. Sans croire le moins du monde que le titre d'académicien soit une armure enchantée, M. Hugo devrait rappeler à ceux de ses amis qui le défendent en sectaires que les injures n'ajoutent rien aux bonnes raisons. M. Fiourens se vengerait d'une manière bien spirituelle, s'il donnait aujourd'hui sa voix à M. Victor Hugo.
Il eût fallu aussi beaucoup d'esprit à M. Fiourens pour se tirer avec succès de son discours de réception. M. Fiourens a voulu se montrer élevé, méthodique, sévère; il a été froid, didactique,
terne. Au lieu de chercher à imiter d'Alembert, il fallait songer à Fontenelle; c'était le cas surtout en célébrant une mémoire aussi aimable que celle de M. Michaud. Pourquoi chercher les applaudissements (qui ne sont guère venus d'ailleurs) par des allusions mesquines à la question d'Orient, aux cendres de Napoléon et au musée de Versailles? pourquoi parler des croisades et du moyen âge en homme qui voit encore la chevalerie à travers le Tancrède de Voltaire plutôt que dans le livre de Sainte-Palaye ? J'apprécie les difficultés de la position : M. Flourens n'était pas à l'aise; il se sentait à la place de M. Victor Hugo, et il savait de plus que M. Mignet, habitué à tous les succès et familiarisé avec ces luttes de l'Institut, allait lui répondre.
M. Flourens n'a pas rappelé la bizarre destinée académique de M. Michaud, mais il l'a enviée sans doute. Par une singularité exceptionnelle, M. Michaud, qui en 181 3 avait succédé à Cailhava ( qui sait aujourd'hui le nom de Cailhava? ), ne fit pas de discours de réception. Quoiqu'il se soit essayé depuis à la chambre ( on l'a vu), il n'osa ni ne voulut lire de harangue à l'Académie. Les bouleversements politiques de la Restauration lui permirent de siéger sans se conformer à la formalité habituelle. Il disait souvent : « Je n'aurai pas le bonheur de Cailhava, et je serai mal loué sans doute. » Je ne veux pas dire que ce fût là une épigramme prophétique contre M. Flourens. A plusieurs endroits, au contraire, de son discours, M. Flourens parle d'un ton simple et bien senti des qualités et du caractère de M. Michaud. Il y a même quelques parties qui ne manqnent pas d'un certain art sobre, rigoureux, précis. Ces qualités avec un peu plus de couleur çà et là, se distinguaient déjà dans un remarquable morceau sur Cuvier, que M. Villemain a pu citer avec éloge à propos de Buffon, et cela à une date où personne ne s'avisait de vouloir transmettre à M. Flourens la difficile succession de Condorcet et de Fourier.
Les éloges académiques, dans la solennité de leur pompe, ne s'abaissent pas aux détails, ne se compromettent pas aux petits
livres. Ce scrupule a ses inconvénients pourtant, car, à la longue, on cesse d'être exact. Ainsi, en sortant de la dernière séance de l'Académie, on pouvait s'imaginer que M. Michaud n'avait écrit que X Histoire des Croisades, le Printemps d'un Proscrit y la Correspondance d'Orient, des poèmes enfin et de gros livres; on pouvait croire surtout que le publiciste monarchique n'avait jamais écrit que les articles royalistes de la Quotidienne. L'ensemble est fidèle sans doute; mais le détail est faussé. Je ne crois pas manquer à la mémoire de M. Michaud en recueillant sans art et dans le désordre où ils me viennent, à la hâte et en ces deux jours, quelques détails moins familiers à tous. Chacun a lu les livres dont nous parlait M. Flourens; rappelons, au contraire, quelques brochures vieillies, quelques traits oubliés. On est effrayé de toucher au passé; le moindre rayon fait reparaître mille atomes inconnus.
Il a été déjà parlé, par des juges compétents et informés, de la vie de M. Michaud. M. Merle dans de spirituels articles, M. Poujoulat dans des pages chaleureuses, ont raconté une foule de mots heureux et de traits touchants qui font aimer le caractère de leur ami et regretter le charme de ses relations. Mais, malgré le laisser-aller de l'affection et le déshabillé du récit, ces curieuses notices, auxquelles il faut renvoyer, ne disent pas tout et ne pouvaient tout dire. En un mot, le fondateur de la Quotidienne n'a pas toujours été royaliste, au moins royaliste comme on le dit, et ce n'est pas à la Quotidienne que sur ce point il convenait de se souvenir. On a presque donné à M. Michaud l'inflexible logique, le noble entêtement de Joseph de Maistre. Quoiqu'il faille rabattre de cette prétention, le spirituel et malin pubiiciste ne perdra pas dans notre estime. C'est quelque chose d'avoir toujours été sincère et d'avoir abandonné le succès pour le malheur. Beaucoup ont changé de notre temps, mais peu ont abandonné la cause du pouvoir pour une cause perdue.
Joseph Michaud était né en 1709, à Albens, petit village voisin de la Savoie. Son père, bon notaire de l'endroit, l'envoya faire ses études à Bourg- en-Bresse. Avingt-deux ans, M. Mi-
chaud vint à Paris, préoccupé déjà d'idées littéraires que la politique devait bientôt interrompre. On était en 91. M. Michaud débuta par un Voyage littéraire au Mont-Blanc, courte bluette mêlée de prose et de vers, qu'il dédia à Mme de Beauharnais. Il paraît que quelques années auparavant les excursions au Mont- Blanc étaient devenues fort en vogue, et, dans le caprice de l'opinion, avaient succédé à la mode des ballons, qui avaient eux-mêmes détrôné les baquets de Mesmer. « Je suivis la foule, dit M. Michaud; la patrie n'était point en danger alors; on pouvait la quitter sans être compté parmi ses ennemis. » Malgré les préoccupations politiques, l'enjouement l'emportait, et à ses réflexions morales M. Michaud joignait quelques folâtres souvenirs de Chapelle et de Bachaumont. En somme, on ne devinerait pas que ce petit voyage, fait en compagnie de je ne sais plus quel gros prieur normand et de plusieurs petites maîtresses, fut écrit à la veille de la Convention. Il y avait déjà des traits spirituels dans l'opuscule de M. Michaud, surtout contre les couvents; ainsi, à propos des bernardins de Haute-Combe :
Les moines ont quitté le monde, Mais le monde les a suivis.
Une apothéose de Franklin montrait combien les sympathies du jeune écrivain l'avaient rattaché dès l'abord au mouvement des esprits de son temps, aux rapides conquêtes de la liberté :
Auguste liberté ! tout fléchit sous ta loi ;
Les sceptres des tyrans se brisent devant toi...
Une vive ardeur de polémique s'empara donc de M. Michaud, qui sentit dès lors le besoin de se mêler aux luttes terribles qui retentissaient autour de lui.
11 commença par mettre en vers la Déclaration des droits de V homme. Je n'ai pu réussir à retrouver cet opuscule, qu'on a voulu, après coup, faire passer pour royaliste. Mais M. Quérard, dans son travail bibliographique, semble avoir rétabli la vérité sur ce point. Quelque fine ironie se mêlait peut-être aux H. 11
réflexions du jeune écrivain, comme il convenait à cet esprit railleur, mais au fond c'était une adhésion.
Cette adhésion de M. Michaudaux principes de 89 se retrouve d'ailleurs plus marquée, et tout à fait manifeste, dans deux autres opuscules, dont le premier fut inséré dans la Décade philosophique de 94, et le second dans X Almanach des Muses de 95. Ce sont deux pièces de vers, l'une sur Ermenonville et le tombeau de Rousseau, l'autre sur l'immortalité de l'âme. Il n'y a sans doute aucune poésie dans ces rimes médiocres, dans ces alexandrins d'une trame fort plate, mais on s'y sent au moins en pleine révolution. Il est dit de Jean- Jacques :
... Son âme impatiente S'élançait au delà des siècles, et les temps Déroulaient à ses yeux la chute des tyrans...
Voilà pour la politique. La religion elle-même n'était pas épargnée :
L'ignorance a cédé son empire au génie; L'erreur, le fanatisme et la discorde impie, D'un sol heureux et libre ont fui de toutes parts...
Nous sommes loin des apostrophes royalistes du Printemps d'un Proscrit. Et que dites-vous de ces vers :
Ah ! si jamais des rois et de la tyrannie Mon front républicain subit le joug impie, La tombe me rendra mes droits, ma liberté, Et mon dernier asile est l'immortalité !
Ce projet de suicide démocratique était une promesse de poëte, et M. Michaud, on le pense, ne le réalisa ni au 18 brumaire, ni à la Restauration.
Je dirai tout à l'heure quels motifs déterminèrent M. Michaud à prendre ainsi couleur, à adopter un drapeau qu'il devait si vite abandonner, auquel déjà il avait été ouvertement infidèle. Mais qu'on me permette d'abord une citation. Je n'aime
pas les citations en général; mais celle-ci est piquante et inattendue : ce ne sera pas la dernière. M. Michaud avait imprimé dans la Décade son petit poëme sur Rousseau, poëme fort pâle et insignifiant. Dans le tirage à part qu'il fit faire, le futur historien des croisades ajouta une dédicace à son frère, qui se battait alors aux frontières dans les rangs de la république. Cette épitre, fort rare comme on imagine, est tout à fait inconnue, et c'est à peine si M. Barbier lui-même en a inséré un membre de phrase dans son Dictionnaire des Anomjmes. M. Michaud parle à son frère : « Tu n'as pas oublié les délicieuses soirées que nous avons passées ensemble à étudier le Contrat social. Loin du tumulte des factions, Rousseau réunissait alors toutes nos affections et toutes nos pensées. Nous écoutions ses leçons avec la docilité d'Emile, et son génie prophétique charmait nos veilles, et nous montrait dans l'avenir le triomphe de la liberté et de la vertu. Tu as laissé les livres de Jean-Jacques pour aller défendre ses principes au milieu des combats. Moins heureux que toi, je suis resté sur le sanglant théâtre des discordes civiles. Tandis que le canon de l'ennemi grondait sur ta tête au camp de Jemmapes et de Fleurus, ton frère était à Paris sous le glaive des assassins et des bourreaux; notre mère, qui forma nos cœurs aux vertus simples de la nature, avait été jetée dans les fers... » Et plus loin : « Une seule nuit a mis un intervalle de plusieurs siècles entre nous et la tyrannie... Notre ancien maître, l'immortel Jean- Jacques, est porté au Panthéon au bruit des victoires remportées sur les tyrans étrangers et sur la horde - sacrilège qui leur préparait des triomphes dans l'intérieur de notre patrie. La dernière heure du crime a sonné à l'horloge du monde... Braves guerriers, achevez de renverser les colonnes ennemies sur les rives du Rhin et de la Meuse, tandis que vos frères s'occupent de délivrer les bords de la Seine et de la Loire des brigands qui en ont ensanglanté les rives. Le moment n'est pas éloigné, mon cher frère, où nous nous embrasserons sur les derniers débris de la tyrannie. » Assurément ce n'est pas là le ton habituel de M. Michaud. Comment expliquer cette apo-
théose du Contrat social chez l'homme qui devait se ranger plus tard aux théories absolutistes de M. de Bonald? D'où venaient ces malédictions contre la Vendée delà part du futur et loyal admirateur des Bonchamp et des La Rochejacquelein? On va le voir.
Dès son arrivée à Paris, M. Michaud, malgré quelques velléités libérales, s'était trouvé jeté dans le monde royaliste. Ses liaisons l'y engagèrent de plus en plus, et, comme l'a dit éloquemment M. Mignet en répondant à M.Flourens, il n'aperçut, dans l'enfantement de la société nouvelle , que la douloureuse fin de la société ancienne. Le spectacle d'une vieille monarchie qui s'abîmait l'intéressa au passé, tandis que les excès sanglants de la Révolution victorieuse le dégoûtaient du présent. Dans l'entraînement des circonstances , dans la contagion nécessaire des sentiments et des idées d'alors, M. Michaud partageait sincèrement sans doute quelques-unes des opinions extrêmes que nous venons de lui voir revêtir tout à l'heure d'une forme si exaltée. Mais c'étaient là, avant tout, des gages extérieurs qu'il cherchait à donner pour sa sécurité ; c'était une adhésion momontanée, une concession temporaire envers un régime sous lequel il avait couru déjà bien des dangers. Effrayé, M. Michaud voulait donner le change. Telle est au moins l'explication que lui-même offrait plus tard.
Un biographe a dit que M. Michaud avait fondé la Quotidienne, à la fin de la Convention, en octobre 95. C'est une erreur grave. La chronologie importe ici pour l'honneur, pour la réputation de M. Michaud, pour prouver que sa poésie républicaine fut surtout une fiction destinée à le préserver des vengeances démagogiques qui le menaçaient alors, et qui, malgré cette soumission subite et bien complète, ne tardèrent pas à l'atteindre.
Le premier numéro de la Quotidienne parut le 22 septembre 92, et cette publication se continua jusqu'à la fin d'octobre 93. Les tendances royalistes de ce journal le firent proscrire. Des trois fondateurs, deux, M. de Rippert et M. Michaud, furent
obligés de se cacher, et le troisième, Coutely, porta sa tête sur l'échafaud. La chute de Robespierre ne suffit pas à préserver M. Michaud. Après avoir reparu quelque temps sous le titre de Tableau de Paris, la Quotidienne reprit son ancien nom dans les premiers mois de 95. M. Michaud y travailla plus activement que jamais, toujours dans le sens royaliste. Une des pages les plus éloquentes qu'il ait écrites date d'alors. C'est une protestation énergique, touchante, passionnée, à l'occasion de l'anniversaire de la mort de Marie-Antoinette. M. Michaud, trèsjeune encore, et qui, sous la Terreur, n'avait pas montré suffisamment peut-être le courage de son opinion, retrouvait ici, pour le souvenir d'une femme, d'une reine oubliée, tout l'aventureux dévouement qui lui avait fait défaut. L'article fit grand scandale, et M. Michaud fut obligé de se dérober. Quelques semaines après, au 13 vendémiaire, il osa, avec Fiévée, présider la section du Théâtre-Français. L'appui victorieux prêté par Bonaparte à la Convention renversa l'émeute et fit fuir M. Michaud. Le courageux journaliste fut arrêté à Chartres , et le représentant Bourdon (de l'Oise) donna ordre de le transférer à Paris , attaché à la queue d'un cheval , ce que les gendarmes, par pitié pour cette santé toujours frêle et délicate, n'osèrent exécuter. Avant son jugement, M. Michaud parvint à s'échapper, et , condamné à mort « pour avoir, par son journal , provoqué le rétablissement de la monarchie , » il fut exécuté en effigie sur la place de Grève.
Un an après, M. Michaud purgea sa contumace et fut acquitté. Il reprit alors la polémique de la Quotidienne , qui , selon les exigences du temps, avec des intervalles, prenait, quittait, reprenait son titre, et s'interrompait pour reparaître encore sous les noms de Bulletin politique et de Feuille du jour. M. Michaud n'en était pas à sa dernière proscription. On ne saurait se figurer la violence de la presse d'alors. Nos journaux, qui pourtant ne sont pas l'aménité même, n'en donnent qu'une bien faible idée.
M. Michaud eut, sous le directoire, à soutenir bien des que-
relies, à traverser bien des orages. Il attaquait vivement les montagnards dans son journal, et entre autres Joseph Chénier. Le tribun , avec cette bile amère qu'il ne sut contenir que devant Bonaparte, s'en vengea par quelques traits sanglants qu'on peut retrouver dans ses satires, et dont le souvenir perce encore, malgré l'effort d'impartialité, dans le Tableau de la Littérature. Joseph Chénier avait traité Michaud de folliculaire obscur; il l'avait mêlé à la populace des sots; il avait à son occasion prononcé les mots de calomnie et de bêtise. M. Michaud se vengea avec colère, avec cruauté. C'est la seule fois peut-être où il ait été violent, où il soit sorti de sa modération habituelle; mais aussi quelle violence ! quelle haine !
Le pamphlet contre Joseph Chénier était intitulé : Petite dispute entre deux grands hommes. C'est une satire en vers assez mauvais , mais fort plaisants. Si le cadre n'est pas neuf, les détails pétillent d'esprit. M. Michaud suppose une dispute entre Chénier et le député Riou, et la querelle se termine comme dans le Lutrin : les interlocuteurs se jettent à la tête leurs livres et ceux de leurs amis , la Clef du Cabinet de Garât , le Rapport de Daunou. Toutes les tragédies du « cygne de Turquie » (on se rappelle que les Chénier étaient nés à Constantinople) sont énumérées sans pitié, et l'on voit voltiger tour à tour :
Un bon mot enfermé dans un très-gros volume... ou bien :
Toute l'édition d'un petit madrigal...
Le dénouement n'est pas fort ingénieux, mais il est bien tourné et fait rire. L'esprit soporifique de Joseph Chénier finit par endormir tous les acteurs, jusqu'à la sentinelle de Louvet chez qui se passe la scène.
Les faibles littéraires de Joseph Chénier sont raillés fort plaisamment par M. Michaud qui se moque beaucoup de X égalité
rimant toujours avec liberté, et fà patrie s'accouplant forcément avec tyrannie.
Si le désir, comme il le dit, de « confondre un homme vain et orgueilleux » avait seul poussé M. Michaud à publier cette bluetie, s'il n'avait même Tait que se moquer du rôle de dupe joué par Marie-Joseph; s'il s'était contenté de lui dire, à lui et à ses amis : « Soyez les oies perpétuelles du Capitole et les dindons éternels de la Révolution, » on n'aurait pas à protester, le goût protesterait seul contre ces tristes excès de la langue révolutionnaire. Mais M. Michaud ne s'en est pas tenu là, il a contribué plus que personne à propager contre Marie-Joseph une accusation terrible qu'on aime à croire fausse, un bruit sanglant qu'on aime à croire calomnieux. L'ombre vengeresse d'André reparaît à tout instant dans cette satire, et Caïn-Chénier, comme l'appelle le poëte par une plaisanterie odieuse, répond avec l'Écriture : « Numquid sum custos fratris met? » M. Michaud voit dans le Timoléon de Marie-Joseph une infâme justification :
Le grand Timoléon vint apprendre aux Français
Que la fraternité n'était qu'une chimère,
Et qu'on pouvait sans crime assassiner son frère.
Et en parlant de son dernier livre qui n'avait pas réussi :
Il s'en va chez les morts, en attendant son père, Rejoindre Charles IX et ses autres parents, Car dans cette famille on ne vit pas longtemps.
M. Michaud osait même dire :
Je sais bien que Chénier, fidèle à Melpomène, Peut tuer ses héros ailleurs que sur la scène.
C'est là peut-être la seule mauvaise action de M. Michaud, et encore est-ce l'habitude perfide de la polémique quotidienne qui la lui a inspirée. On va si loin malgré soi dans cette guerre
avancée de la presse ! on est si facilement entraîné au delà des bornes dans cette lutte de tous les jours, où la vue des grands horizons est voilée par la fumée du combat! C'est un des graves dangers de ce métier de journaliste, de laisser ainsi s'énerver, s'émousser en soi le strict sentiment du vrai et du bien, et, sous l'aiguillon, de se porter en revanche aux excès amers des représailles, aux injustices violentes des partis. Quelques-uns s'en préservent, mais beaucoup y succombent. M. Michaud était d'une nature bienveillante et douce; c'était un honnête homme dans le meilleur sens du mot. Il se félicitait même dans ses derniers jours de n'avoir pas une rancune, un ressentiment, et il se flattait de n'avoir pas un ennemi. A quelles exagérations pourtant la presse ne l'a-t-elle pas poussé !
La police inquiète du Directoire, qui préludait aux vexations de la police impériale, se préoccupa beaucoup de M. Michaud. Arrêté cinq fois en quelques mois, il fut condamné deux fois à mort, et parvint toujours à s'échapper. Il racontait souvent depuis qu'enfermé dans un cachot de la Conciergerie avec un jacobin forcené, il reçut communication de la liste des jurés qui devaient le juger. Son embarras était grand , car il n'en connaissait aucun, et ne savait sur qui exercer son droit de récusation. L'idée pourtant lui vint de choisir tous ceux qu'exclurait son compagnon, c'est-à-dire les honnêtes gens, et il fut acquitté.
La Quotidienne cessa définitivement de paraître en septembre 97, pour n'être reprise qu'en 1814, par M. Michaud encore, qui associa, entre autres, Berchoux et M. Merle à la nouvelle défense de ses principes.
Proscrit au 18 fructidor avec plusieurs de ses collaborateurs et de ses amis, avec Fontanes qu'il aimait, avec La Harpe que, malgré la différence d'âge, il produisit le premier dans le monde royaliste après sa conversion, M. Michaud se réfugia dans les montagnes du Jura. C'est là qu'il écrivit, pour se distraire, le Printemps d'un Proscrit, poème qui, avec le temps, a singulièrement perdu de sa fraîcheur printanière, mais dont on garde du collège quelque aimable souvenir. C'est un accent affaibli et
gracieux encore de cette Pitié de Delille qui a inspiré à son tour plusieurs lettres spirituelles à M. Michaud.
Après trois ans d'exil, le 18 brumaire permit à M. Michaud de revenir à Paris; mais il s'aperçut vite des projets du premier consul. Les espérances royalistes du fondateur de la Quotidienne étaient renversées ou au moins ajournées; aussi protesta-t-il dans un pamphlet oublié qui est pourtant son chefd'œuvre. Si un pamphlet sérieux pouvait vivre en France, je n'hésite pas à dire que celui-là durerait. Jamais M. Michaud n'a eu autant d'esprit, autant de verve, autant de talent. Cette brochure est une vraie date. Elle est au seuil de l'Empire ce que seront à sa chute l'Esprit de Conquête de Benjamin Constant et le Buonaparte et les Bourbons de M. de Chateaubriand. C'est le cri éloquent d'une jeune intelligence enchaînée qui ne se demande pas si l'ère impériale était au fond nécessaire, mais qui voit l'oppression des idées et qui s'en effraie et qui en gémit avec colère : « Les imprimeurs et les libraires remplissent les cachots; cent journaux ont été supprimés dans un jour; la proscription attend la pensée et la renommée est mise aux fers. La presse, le peuple et l'opinion ne sont plus que des souverains détrônés... César a passé le Rubicon.» C'était l'époque de la Napoléone de Nodier. Les jeunes esprits littéraires se sentaient arrêtés dans leur essor et réclamaient avec désespoir, Lemercier au nom de la Révolution, M. Michaud au nom de la monarchie. Les Adieux à Bonaparte firent grand bruit, et le consul s'en préoccupa vivement. 11 y avait des mots frappants, et comme M. de Chateaubriand seul les sait trouver : « Je crains qu'on ne dise un jour que notre république s'est fait homme. » Ou bien encore : « Ce gentilhomme d'Ajaccio..» c'est le jacobinisme royalisé. » A ces traits frappants, à ce relief éloquent et hardi de la pensée se joignaient de sombres avertissements : « N'oubliez pas que les Tuileries sont devenues comme un caravansérail placé sur la route de l'échafaud. » Ou bien des prophéties : « L'inconstance de la fortune mettra peut-être un jour
le courage de Bonaparte à l'épreuve. C'est là que l'Europe l'attend pour juger s'il est un héros. »
Mais ce qu'il y avait de plus remarquable dans cet opuscule, c'était la nécessité de la guerre dans laquelle M. Michaud enfermait Bonaparte, c'était cette impuissance de la paix, cette loi de sang qu'il faisait peser sur son gouvernement et qu'il montrait avec une puissante logique, comme la fatalité qui dominait cette destinée. Le point de vue royaliste était manifeste. M. Michaud demande au premier consul si, quand il a couché pour la première fois dans la chambre de Louis XVI, il n'a pas cru voir errer autour de lui l'ombre plaintive des rois de France qui venaient lui redemander un trône usurpé. Les illusions que se fait sur ce point le naïf fondateur de la Quotidienne sont singulières; il voudrait que Bonaparte cédât la couronne à Louis XVIII, et il lui dit : « Tu ne peux t'élever qu'en descendant, et il y a pour toi une place plus belle que la première, c'est la seconde. » Ne sourions pas trop. Ceci était écrit en 1800, et M. de Lamartine, dans sa belle Méditation sur l'empereur, n'a-t-il pas montré le même désir, n'a-t-ilpas manifesté le même regret?
Après l'éclat de son pamphlet, M. Michaud jugea prudent de se faire oublier, et il se réfugia à Versailles chez un ami. Mais la vue des calmes allées de Louis XIV redoublèrent ses élans royalistes, et, persuadé que les peuples n'ont pas d'expérience et que les ambitieux n'ont pas de mémoire, il écrivit une nouvelle brochure, plus ironique, aussi vive que la première, et où la destinée de Cromwell était longuement comparée à celle du vainqueur des Pyramides. M. Michaud était prophète encore; il montrait dans l'avenir je ne sais quel lugubre dénouement; mais, au lieu du cruel sang-froid d'Hudson Lowe, il ne prévoyait que la tuile de Pyrrhus ou le pistolet d'Holfield.
Mme de Champcenets, qui voyait Bonaparte, mais qui était dévouée aux Bourbons, fit rédiger par M. Michaud un mémoire pour prouver qu'il était de l'intérêt et de la gloire du premier
consul de rendre le trône de France aux princes légitimes. Ce singulier document fut remis à Bonaparte, qui eut la patience de le lire d'un bout à l'autre, et qui s'écria, après l'avoir achevé, et avec cette forte trivialité qui disait tant : « Bah!., la poire n'est pas mûre. » Mme de Champcenets fut exilée, et Bonaparte, frappé du talent de M. Michaud, lui fit bientôt pressentir, à sa manière, qu'il désirait le voir écrire pour son gouvernement. M. Michaud refusa, et fut enfermé au Temple. On l'y laissa quelque temps, et, quand les aigreurs furent calmées, on le rendit aux loisirs de la vie littéraire à laquelle il se dévoua avec amour durant les gloires sanglantes de l'Empire. Plus tard, Fontanes, qui recrutait volontiers des adeptes à Napoléon dans la jeunesse opposante, fit des offres formelle a M. Michaud, et, comme exemple, parmi les royalistes apaisés, il lui citait l'abbé Delille : « Voyez, disait-il, il a la chaire de poésie latine du Collège de France; il a pris cinq mille francs. — Mon Dieu, c'est un peureux, répondait M. Michaud, il en aurait même pris cent. » Dans les dernières années, pourtant, M. Michaud se rapprocha de l'Empereur. Lemercier lui-même avait écrit une pièce sur la naissance du roi de Rome; M. Michaud en écrivit deux.
M. Michaud, pourtant, n'était point flatteur; il l'a prouvé plus d'une fois, même sous la Restauration, et près des rois qu'il aimait. Les avances ne le séduisaient pas. « Je suis comme ces oiseaux, disait-il, qui sont assez apprivoisés pour se laisser approcher, pas assez pour se laisser prendre. » Un des ministres de Charles X, voulant se rendre la Quotidienne favorable, fit venir un jour M. Michaud, et lui offrit... tout ce qu'un ministre peut offrir, comme l'a dit spirituellement M. Flourens. « Il n'y a qu'une chose, lui dit M. Michaud, pour laquelle je pourrais vous faire quelque sacrifice. — Et laquelle? reprit vivement le ministre. — Ce serait si vous pouviez me donner la santé. »
Quand l'Académie française protesta auprès du roi en faveur de la liberté de la presse menacée, M. Michaud n'hésita pas à
172 ÉTUDES LITTÉRAIKES.
signer. Il ajouta seulement « qu'une prière n'était pas une sédition. » La place de lecteur du roi, et les appointements dé mille écusqui y étaient attachés, seule récompense de ses longs services, lui furent le lendemain retirés. Charles X cependant le fit venir, et comme il lui adressait avec douceur quelques reproches : « Sire, lui répondit M. Michaud, je n'ai prononcé que trois paroles et chacune m'a coûté mille francs. Je ne suis pas assez riche pour parler. » Et il se tut.
M. Michaud, on le sait, s'était réfugié dans les lettres, dans l'histoire, pendant les années de l'Empire. Un travail, une compilation que le hasard lui avait fait entreprendre sur la chute de l'empire de Mysore, l'avait mis sur la route de ces études sérieuses. Il s'y engagea avec ardeur, avec amour, et pendant trente ans, la veille même de sa mort, il s'occupait encore des croisades. Le premier volume des Croisades parut en 1811. C'est une date remarquable. Il est à craindre sans doute que ce livre, un peu trop loué, n'ait avant tout une valeur chronologique. M. Mignet, dans la brillante réponse qu'il a faite à M. Flourens, a jugé ce travail de haut, mais avec l'indulgence qui est permise à un maître. Un des premiers, après M. de Chateaubriand, M. Michaud est revenu vers le moyen âge, vers l'étude de cette époque laborieuse qui a enfanté notre civilisation. C'est là sa gloire. Je n'ose pas croire que X Histoire des Croisades soit un livre définitif. Le sujet est si beau, si grand, si varié, si solennel ! Il faudrait la plume d'Augustin Thierry pour suffire à une pareille tâche.
La Restauration rendit M. Michaud à la politique. Il y reparut en 1815 par une brochure écrite durant les Cent-Jours, et qui avait pour titre les Quinze semaines. Ce pamphlet, qui n'eut pas moins de vingt-sept éditions authentiques, est fort médiocre, et on est là bien loin des Adieux à Bonaparte. Je regrette surtout d'y rencontrer quelques-unes de ces déclamations brutales contre l'ogre de Corse, qui ont déshonoré cette époque. Un homme d'un goût aussi fin que l'auteur des Croisades ne pouvait pas se prendre au sérieux lui-même quand il comparait le faible
sénat de Napoléon au conseil de Satan dans le Paradis perdu. M. Michaud se tira bientôt de ces tristes excès dans lesquels donnèrent tant d'écrivains moins royalistes que lui. Pendant quinze ans il dirigea presque exclusivement la Quotidienne avec toute l'indépendance de son caractère, avec une fidélité qui lui valut les injures de son incorrigible parti. La Gazette de France, avec sa polémique perfide et rancunière, ne pardonna pas à M. Michaud son opposition contre le ministère Villèle. Elle exhuma même quelques-uns des vers républicains que j'ai rappelés tout à l'heure. Charles X, étonné, en parla à M. Michaud, qui lui répondit avec une fierté prophétique : « Les choses iraient bien mieux si le roi était aussi au courant de ses affaires que sa majesté paraît l'être des miennes. » Ce n'est pas là une réplique de courtisan.
Je n'ai rien à dire de la Correspondance d'Orient et du voyage que M. Michaud entreprit à soixante-deux ans dans toute la verdeur courageuse de sa frêle vieillesse, afin de rassurer sa conscience d'historien. Ce livre est assurément le meilleur de tous ceux qu'il a écrits. On n'eut jamais plus de grâce, plus de laisser-aller, plus d'élévation. Après M. de Chateaubriand et avant M. de Lamartine, M. Michaud a écrit sur l'Orient un ouvrage qui restera, parce qu'il est d'une lecture charmante, parce qu'il est écrit de ce ton naturel, facile, sans trop d'art, qui allait si bien à M. Michaud, parce qu'enfin il mêle avec esprit et détachement les aventures d'un touriste spirituel, d'un pèlerin plein de foi, un vif sentiment des ruines et du passé , au pressentiment rêveur de l'avenir.
M. Michaud était avant tout un conteur aimable, malin , plein d'une verve un peu lente et cachée, mais fine et railleuse. Homme de parti , et de parti absolu , lié par ses engagements, par l'honneur, et aussi par ses convictions, je n'en doute pas, il savait pourtant le fond des choses. Quelqu'un se moquait un jour devant lui de sa polémique arriérée de la Quotidienne. « Allez, allez, répondit-il, qu'importe qu'on tire les coups de fusil de la sacristie ou d'ailleurs, pourvu qu'ils frappent? » On a
cité de lui l'autre jour beaucoup de mots qui ont égayé la séance et dont l'enjouement caustique n'a pourtant blessé personne. C'était un des dons particuliers à M. Micliaud d'avoir de l'esprit, beaucoup d'esprit, d'en faire fort souvent usage, et d'en user même contre les gens, mais sans trop les blesser, sans les aigrir.
La Harpe disait de M. Michaud qu'il était l'homme de France qui causait le mieux. Si Talleyrand en disait autant de Lemercier, c'est qu'il oubliait M. Michaud. Beaucoup des mots de Talleyrand ne sont en effet que des emprunts faits à la converation étincelante de l'historien des croisades. Il y a un trait, par exemple, que j'ai entendu attribuer à l'évêque d'Autun , et qui est bien réellement de M. Michaud.
Le jour où Girodet eut achevé sa Galatée, il admit quelques amis à la visiter. L'auteur du Printemps d'un Proscrit était du nombre, et il dit au peintre avec cette bonhomie gracieuse qu'il avait gardée d'un autre temps : « On n'a rien vu de plus beau depuis le Déluge. »
Il me revient encore , entre mille, un mot ingénieux du mordant publiciste. Lors du blocus continental , le commerce était interdit avec la Grande-Bretagne, et, pour mieux faire la contrebande des marchandises , on emplissait les bateaux de bouquins et de livres sans prix , qu'on jetait ensuite en mer et qu'on remplaçait par quelque cargaison anglaise : plusieurs éditions d'ouvrages qui n'avaient pas eu de succès se trouvèrent par là épuisées. 11 en était arrivé ainsi à un livre de M. de Saint-Victor, les Tableaux de Paris. M. de Saint-Victor en profita pour se faire réimprimer, et M. Michaud appelait méchamment la première édition « l'édition ad usum delphini. »
En résumé , M. Michaud a été un de ces hommes distingués comme Boufflers, comme Delille et bien d'autres, qui ont mieux valu que leurs livres. Il avait de l'imagination en parlant : l'aiguillon alors s'en mêlait, le trait venait, la verve l'emportait ; il était charmant. Ce talent ne se retrouve pas au même degré dans ses livres, et l'écrivain n'a pas su fixer sous sa plume
cette verve séduisante, et, si j'osais dire, cette mousse fugitive et pétillante qui jaillissait dans ses causeries. — En politique, M. Michaud a eu un rôle honorable, un rôle dévoué, en un mot la fidélité sans la consistance. M. Mignet Ta dit, la Révolution l'avait fait journaliste ; les tristesses de l'exil l'avaient rendu poëte; une préface de roman (l'introduction qu'il écrivit à la Mathilde de Mme Cottin) le fit historien ; j'ajouterai que la nature l'avait fait causeur, et que c'est par là surtout , malgré tant d'autres qualités sérieuses et non oubliées , qu'il vit dans l'esprit de ceux qui l'ont pratiqué.
NÉPOMUCÈNE LEMERGIER:
A la fin du xvme siècle (c'est une ingénieuse remarque de Grimm), de tous les ouvrages de l'esprit, celui qu'on pouvait faire avec le moins de talent et d'imagination, c'était une tragédie médiocre. Après Voltaire, le théâtre ne vécut que du souvenir des maîtres, et la pire de toutes les races littéraires, je veux dire les imitateurs, tint exclusivement la scène. On n'avaitmêmeplus de tragédies vulgaires, mais françaises, comme celles de De Belloy, et il fallait la verve bruyante de Beaumarchais pour faire diversion aux froids dialogues de Saurin, de Lemierre et de La Harpe. En versifiant des scènes atténuées de Shakespeare, Ducis ne faisait que répondre à cette admiration pour l'Angleterre, qui, en politique, avait séduit Montesquieu, et qui alors se traduisait dans les lettres par les imitations d'Young, par les traductions de Letourneur, par l'engouement britannique de Mercier et de Rétif. L'originalité manquait absolument. Aussi, quand il eut la pensée d'écrire une tragédie réellement antique, Lemercier montra-t-il le sentiment vrai des besoins de l'art, en demandant à la Grèce même quelqu'une de
(1) Voir Revue des Deux Mondes, 15 février 18i0.
ses inspirations, et en empruntant plutôt au vieux théâtre d'Eschyle qu'aux scènes déjà raffinées d'Euripide la pensée ferme et hardie de son Agamemnon. C'était retremper le drame à sa source la plus lointaine et la plus vive. Lemercier s'est donc écarté l'un des premiers, à la fin du xvine siècle, de la route vulgaire des imitations. Un peu plus tard, Marie-Joseph Chénier et Raynouard, suivant un instant cette voie, remontèrent aussi, l'un à l'antiquité latine par le portrait de Tibère, l'autre, bien mieux que De Belloy, aux héros de notre histoire, par sa tragédie des Templiers.
Ainsi, on peut dire qu'au seuil même de la Révolution française il se préparait en littérature comme une école de novateurs classiques que la politique vint interrompre. S'accommodant assez du Consulat, au sortir du despotisme de la Terreur, mais gardant pour les idées de 89 un culte persistant, cette école, à l'avènement de l'empereur, n'aura pas encore trouvé le temps de se constituer et de s'établir. Je m'imagine que, si l'époque du Consulat avait été durable, il eût pu se former un centre classique qui eût senti le besoin d'innovations littéraires, et qu'eussent représenté dans le drame Lemercier, Marie-Joseph Chénier et même Raynouard, lequel aurait retrouvé sans doute les scènes patriotiques du Calon de sa jeunesse. Le Brun vieilli en eût été quelques années encore le poète lyrique, et bien d'autres talents se seraient joints â cette phalange. Mme de Staël elle-même, qui a traversé un instant ce mouvement d'idées, et qui devait régner ailleurs avec éclat, y eût peut-être pris place et eût assujetti dans ces limites son ferme et original esprit. Mais l'Empire dispersa ces écrivains, à qui il aurait fallu une ère libre, et qui gardaient, avec le sentiment des nécessités nouvelles de l'art et de l'énergie du style, les idées du xvme siècle en religion et en politique. Dès lors chacun fut isolé clans son talent et réduit ou à une sujétion peu honorable ou à une lutte impuissante. Le Brun, retombant à l'éternelle mythologie, ne retrouva que dans ses souvenirs républicains les accents de l'ode au Vengeur; Joseph Chénier, écrivant de mauvaises H. 12
pièces officielles, ne recouvra son âpre fermeté que dans des vers inspirés par la haine profonde du despotisme, et des recherches sur les templiers ou les états de Blois mirent à l'avance Raynouard sur la route de l'érudition. Quant à Lemercier, de plus en plus mis à part, il résista ouvertement; et, tandis que les écrivains de l'Empire versifiaient leurs fades tragédies, leurs poëmes didactiques et descriptifs, il épuisa toutes les tentatives, il jeta en tout sens un talent qui n'avait pas sa vraie sphère dans un gouvernement militaire et absolu.
Il n'est donc pas sans intérêt d'étudier à loisir une destinée littéraire qui a eu son éclat, et à laquelle notre génération oublieuse ne donne pas assez sa part d'influence dans le passé. Chateaubriand soutint aussi sous l'Empire une lutte puissante, mais cette lutte devait finir par un éclatant triomphe. Au sortir de la Révolution et de la philosophie du xvme siècle, c'est-àdire de la république et de l'athéisme, le génie de René venait proclamer la supériorité des idées religieuses et monarchiques, et substituer à la poésie de Voltaire toutes les pompes du christianisme, toutes les merveilles du moyen âge et du Nouveau- Monde. Par là Chateaubriand répondait à la réaction des idées, au vif retour de beaucoup d'esprits d'alors vers le catholicisme et la royauté. Avec la Restauration, la littérature nouvelle data des Martyrs et de X Itinéraire à Jérusalem, Mais sous l'Empire, à côté de Mme de Staël et de Chateaubriand, déjà appuyés par tout un parti, il est juste et il convient de faire sa place à Lemercier, à ce génie solitaire et incomplet qui appartenait à la fois au passé et à l'avenir, qui, admirateur de Voltaire et de son école dramatique, s'était efforcé néanmoins de remonter directement à Eschyle, comme André Chénier remontait à Homère; esprit singulier et original qui admirait Dante bien avant nous, retrouvait la tragédie grecque dans Àgamemnon, la comédie latine dans sa pièce de Plante, créait un genre nouveau dans Pinto, mais par malheur n'avait pu se dégager suffisamment de la mauvaise manière de son temps, ni de ses propres entraves.
Au théâtre, l'école moderne date de Lemercier, et pourtant
LEMERCTER. 179
c'est le mouvement romantique de la Restauration qui a surtout rejeté sa renommée dans l'ombre. Placé sur la limite du xvme siècle, de l'Empire et de notre ère littéraire renouvelée, comme en dehors de trois époques, son talent irrégulier, original, fantasque, a subi sans mesure et profondément des influences bien contraires. L'inégalité de son génie poétique, que rien n'effrayait, les chutes les plus désastreuses, comme les plus hautes exaltations, en font une sorte de phénomène intellectuel, qui ne peut s'expliquer qu'à travers les développements de la biographie.
Népomucène-Louis Lemercier naquit à Paris le 21 avril 1771; son aïeul, avocat distingué du barreau de Dijon, avait épousé la sœur du P. de Charlevoix, dont la collaboration au Journal de Trévoux, et surtout les travaux historiques sur plusieurs contrées américaines, sont restés célèbres. Un privilège rare et exceptionnel rendait la noblesse héréditaire par les femmes dans la famille de ce jésuite : aussi, à la mort de son frère aîné, Lemercier eût-il pu prendre le nom de marquis de Charlevoix; mais il n'y voulut jamais consentir. C'était comme un pressentiment de l'avenir politique si prochain dans un enfant qui, par les relations des siens et la position de son père, eût dû naturellement se laisser prendre aux illusions dont s'abusait alors cette partie mondaine de la cour, qui, tournée avec regret vers la vie facile du temps de Louis XV, n'apercevait point devant elle la tribune de la Constituante. Le père de Lemercier avait été successivement secrétaire des commandements du duc de Penthièvre et du comte de Toulouse, et il remplissait les mêmes fonctions chez la princesse de Larnballe, quand le jeune Népomucène débuta au théâtre.
L'art dramatique n'avait pas été la première pensée de Lemercier, et, si sa santé ne l'en eût détourné, il se fût livré exclusivement à la peinture. Un asthme nerveux, qui lui paralysait presque le bras droit, l'enleva à un art dans lequel Boucher ne l'eût pas plus séduit, sans doute, que Dorât ne devait l'attirer en poésie. Cependant, comme ses études avaient été terminées
de fort bonne heure, Lemercier, enfant encore, fut bientôt répandu dans ces cercles charmants et spirituels, où il se trouva avoir pour premier confident et protecteur poétique le marquis de Bièvre, bel esprit célèbre par ses reparties facétieuses, et auquel sa comédie du Séducteur donnait un caractère à la fois mondain et littéraire. Dès que Lemercier eut fait des vers, il se sentit appelé au théâtre, et il n'écrivit pas moins, dès l'abord, qu'une tragédie de Méléagre en cinq actes. Sa marraine, la princesse de Lamballe, en fut charmée, et, profitant de l'amitié de Marie-Antoinette, elle obtint un ordre pour que la pièce fût donnée au Théâtre-Français. Lemercier n'avait pas seize ans. Dès qu'on sut que Méléagre était l'œuvre d'un enfant, on se rappela Lagrange-Chancel, qui avait déjà offert l'exemple de ce prodige littéraire dans son Juyurtha. Il n'était bruit alors que du Cahier des notables, et on applaudit beaucoup à ce vers d'un roi sur ses peuples :
Nous ne régnons sur eux que pour les soulager.
Le censeur Suard, quoique devinant juste dans ses objections, n'avait pas trop osé exercer ses ciseaux sur un écolier protégé parla reine; puis il y avait des compensations, et, sans aucun pressentiment de l'avenir, on battait des mains à ces mots de Méléagre venant mourir auprès de sa mère :
Périsse comme moi tout mortel téméraire
Qui porte sur son prince une main sanguinaire !
La pièce fut bien accueillie ; néanmoins Lemercier, par un sentiment délicat de pudeur littéraire , qui ne voulait pas ramener le public à l'essai d'un tout jeune homme, retira sa tragédie le lendemain, et ne la lit jamais imprimer, non plus que les autres pièces qui se succédèrent jusqu'à X Ayamemnon.
La critique traita en général ce début avec bienveillance : l'abbé Aubert, le Geoffroy d'alors, dont on prisait fort les articles de théâtre, en porta le plus favorable jugement dans les
Petites Affiches et le Mercure (1), bien qu'il trouvât le style de la pièce « jeune comme son auteur, » loua extrêmement l'énergie et l'imagination qui s'y décelaient. Grimm, de ce ton demidédaigneux et sardonique qui plaisait tant à Mme d'Epinay, loua Lemercier du bout des lèvres. Quant à La Harpe, que ses chutes rendaient fort ombrageux et morose à l'égard des débutants, il prononça d'un ton doctoral l'arrêt suivant : « Malgré l'indulgence que réclamait l'âge de l'auteur, le public n'a pas paru trouver en lui matière à encouragement (2). » C'était là une de ces assertions tranchantes, comme on ne s'en permet que trop dans les pronostics littéraires.
Le goût du théâtre ne détourna pas Lemercier des salons, où l'élégance de ses manières et la vivacité de son esprit lui assuraient le succès. La considération universelle dont jouissait son père eût suffi d'ailleurs à lui donner une position brillante, et la littérature n'était encore pour lui qu'une aimable distraction. Aussi, quand, par une Épître d'un prisonnier délivré de la Bastille (3), le jeune poëte voulut entrer dans la polémique politique, on lui conseilla de retirer vite les exemplaires. Le sujet tout mythologique de Mélèagre convenait beaucoup mieux à ce monde futile et léger, et il n'était pas sans avantage pour l'auteur lui-même, puisqu'il lui attirait l'amitié prévenante du chevalier de Florian. Du reste , dans les cercles où il était dès lors répandu, Lemercier tenait peu à sa naissante réputation d'écrivain, et il put entendre pendant plusieurs années la conversation courir en passant sur ses propres pièces sans qu'on les sût de lui. Il les jugeait même d'un ton détaché et spirituel, et aussi sévèrement que personne.
Éloigné de la scène durant quatre ans et livré tout entier au
(1) Mars 1788, p. 131.
(2) Corresp. littêr. adressée au grand-duc de Russie, lettre 266.
(3) M. Quérard, dans sa France littéraire, n'a pas connu cet opuscule (in-8 de quinze pages), que je trouve indiqué avec éloges dans VAlmanach des Muses de 1790, p. 311.
monde (1), Lemercier revint au théâtre, en avril 92, par une comédie de Clarisse Harloive. C'était une concession à la mode d'alors, et l'originalité du poëte ne devait se révéler qu'avec Agamemnon. Le succès des Nuits d'Young et de la première traduction de Werther indiquait un mouvement sentimental où Richardson devait avoir sa place. La comédie de Lemercier fut jouée avec succès et eut l'honneur d'une parodie au Vaudeville. Malgré la brutalité de Lovelace , qui se servait de l'opium comme moyen de séduction , il paraît que le héros ne sembla pas à la critique assez raffiné dans le vice ; les Petites Affiches reprochèrent à l'auteur de n'être pas assez roué « pour bien peindre des roueries. » Un autre journal fut si inconvenant, qu'une lettre très-vive de Lemercier faillit amener un duel et attira vivement l'attention. L'article était du comte de Tilly (2),
(1) On voit pourtant par la lettre suivante, adressée aux comédiens du Théâtre-Français, à la date du 9 novembre 1789, qu'il avait composé un drame de circonstance dans l'intervalle :
« Messieurs,
« Je n'ignore pas combien vos occupations ont été grandes et les embarras sans nombre qu'a dû vous causer la représentation de Charles IX. Enfin l'ouvrage est joué; je crois moins indiscret de vous parler un instant de moi. Depuis près d'un mois, j'ai terminé un drame en trois actes sur la révolution actuelle <ît sur la terrible journée du 14 juillet. Je suis loin de vous le donner comme sans tache : vous y trouverez sans doute les négligences inséparables d'un travail précipité, mais vos conseils les feront disparaître ou vos talents les cacheront. J'ose espérer que, malgré ses fautes, vous le jugerez, comme quelques personnes à qui je l'ai fait lire, susceptible d'un grand effet. Comme vous n'ignorez pas que la circonstance et le moment font tout pour ces sortes de productions, je désirerais vous le présenter le plus tôt possible.
« J'ai l'honneur d'être, messieurs,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur, « Le Mercier. »
(2) Auteur de trop charmants et scandaleux mémoires publiés sous la Restauration.
le beau Titly, comme on disait, homme fait aux mœurs de la Régence, et qui, ayant enlevé avec scandale une jeune Anglaise, regardait sans doute comme une affaire personnelle de prendre le parti de Lovelace.
Le nom de Lemercier eut dès lors quelque retentissement, si bien que l'auteur du Tableau de Paris en prit ombrage et réclama contre une similitude de noms qui pouvait amener une erreur à laquelle il n'eût pourtant pas toujours perdu : « J'invite, écrivait-il, M. Mercier de Compiègne, M. Mercier de Fontainebleau, M. Mercier-Méléagre, et tous les autres Merciers présents et futurs, quand ils donneront au public leurs productions, à lever entre eux et moi toute espèce d'équivoque. » Et à propos de Lemercier-Mélêagre il mettait insolemment en note : « Auteur d'une tragédie de ce nom et d'un drame intitulé Clarisse Harlowe, qui, n'ayant pas eu -grand succès, m'a valu des compliments de doléance que je lui restitue. » Cette confusion de noms dura longtemps encore. Mercier, persistant dans sa haine des homonymes, dit un jour tout haut en une séance publique de l'Institut : « Je reçois beaucoup de lettres adressées à M. Lemercier; qu'on sache qu'il est plus jeune et qu'il a l'article. » Ce qui fit rire tout l'auditoire.
Après Clarisse Harlowe, Lemercier appartint exclusivement aux lettres. Le Brun et Ducis devinrent bientôt ses amis de cœur, et l'aidèrent de leurs conseils et de leur expérience. Il vit souvent aussi, durant les premières années de la Révolution, André Chénier, qui fréquentait comme lui le salon de Mme Pourrat, la femme du riche financier. Mais, destiné jeune à la mort, ce fils inspiré de l'Attique, qui butinait, comme une abeille, les moindres fleurs de l'antique Hybla, n'eut pas le temps d'apprécier cet autre talent, grec aussi, mais plutôt Spartiate qu'Athénien , qui allait se révéler dans Agamemnon. Plus favorisé qu'André, Lemercier put souvent causer de la Jeune Captive avec la femme charmante et spirituelle que le poëte avait chantée en de si admirables vers. Le vœu de la dernière strophe se réalisa même pour lui; son intime liaison avec
18k ÉTUDES LITTÉRAIRES.
la comtesse de Coigny (1) ne cessa qu'en 1820, à la mort de cette personne distinguée et séduisante, qui, s'intéressant jusqu'au bout aux idées nouvelles, avait néanmoins gardé le bon ton et l'urbanité d'un autre âge.
La Révolution , alors dans toute sa violence, interrompit les tentatives théâtrales de Lemercier, qui prit le parti de se réfugier dans l'étude persévérante des maîtres et surtout des tragiques grecs. Il avait cependant écrit une pièce, le Lévite (ÏËphraïm, dans laquelle on vit plus tard des allusions politiques, et dont le tour de représentation vint pendant la Terreur. C'était là un sujet bien biblique et que les comédiens n'osèrent pas risquer, sans la permission expresse de Robespierre. Il eût fallu solliciter le tribun; Lemercier n'y voulut jamais consentir, et laissa seulement ajouter en second titre, comme passe-port : ou la Justice du Peuple. Le plus sage était de se faire oublier; aussi, prétextant des corrections, l'auteur réserva-t-il sa pièce pour des temps meilleurs. Paris devenait un séjour peu sûr; il se retira à la campagne du côté d'Àlfort, et eut alors l'occasion de connaître Talma, dont le talent drama-
(1) Rien de ce qui touche André Chénier n'est indifférent, et la femme chantée dans la Jeune Captive a surtout un intérêt poétique plein de charme furtif et de mystère. Je crois utile d'indiquer une note nécrologique de Lemercier, insérée dans le Moniteur du 25 janvier 1820. On y lit entre autres choses : « La duchesse de Fleury fut initiée, par sa situation, à tout ce que l'élégance, la délicatesse des bienséances, les grâces, donnaient de charme à la cour de Versailles. Depuis que sa séparation d'avec son mari lui fit reprendre le nom de son père, la comtesse de Coigny connut tout ce que la Révolution fit naître de plus intéressant, de plus solide, de plus éclairé sur les affaires et sur les personnes qui les avaient dirigées. Sa conversation éclatait en traits imprévus et originaux; elle résumait toute l'éloquence de Mme de Staël en quelques mots perçants. On a lu d'elle un roman anonyme, qui attache parce qu'elle l'écrivit d'une plume sincère et passionnée Nous l'avons perdue le 17 janvier 1820. » — Par malheur, le
roman dont parle Lemercier, et dans lequel les admirateurs du poëte eussent cherché avec charme quelques accents de la Jeune Captive, n'a pas été. imprimé; et remis, ainsi que des Mémoires sur la Révolution, entre les mains du prince de Talleyrand , il paraît avoir été détruit.
tique allait se révéler avec éclat dans plusieurs rôles de ses pièces.
De retour à Paris après la chute de Robespierre, Lemercier, qui regardait le théâtre comme une tribune, écrivit en quelques jours et fit jouer une comédie politique, exactement imitée de Molière, pleine de hardiesses, et qui avait pour titre : le Tartufe révolutionnaire. Le faible gouvernement qui était sorti de la Terreur essayait alors de se poser entre toutes les opinions ; on emprisonnait à la fois Michaud comme rédacteur de la Quotidienne, et le continuateur de l'Ami des Lois de Marat comme anarchiste. Aussi la pièce de Lemercier ne put-elle être jouée sans de grands obstacles. On exigea que le vrai républicain, l'homme modéré de la pièce, s'appelât La Montagne, et le Moniteur déclara hautement que ce qui était plaisant dans Molière n'était qu'atroce dans la comédie nouvelle. Le public ne fut pas de cet avis, et il accueillit avec enthousiasme cette parodie audacieuse, ainsi que l'expression franche de vérités politiques que l'indignation commune avait déjà popularisées. Tout, dans cette pièce de réaction, contribuait au succès ; l'acteur Baptiste, qui jouait le rôle de Tartufe, prit les longs cheveux, le geste, l'habit et la tournure de Collot-d'Herbois, et, tout au sortir de ce joug odieux, il fut soutenu par le parterre avec frénésie. Chacun rit de la scélératesse raffinée de Tartufe qui, alors qu'Orgon lui demandait :
.... Faut-il fuir ou sauver ma tête ?
se hâtait de répondre :
Il faut en homme libre attendre qu'on t'arrête.
La pièce était pleine d'intentions comiques, et on trouva surtout ingénieuse la scène où Orgon, au lieu de se cacher sous une table, était enfermé dans une armoire sur laquelle on avait mis les scellés. Tout, d'ailleurs, avait la couleur du temps, et l'exempt de Molière était remplacé par les bons et loyaux repu-
blicains de la section. Mais le Directoire, effrayé du succès de la comédie, la fit défendre à la cinquième représentation.
On vit encore, mais à tort cette fois, des allusions politiques dans les trois actes du Lévite â'Épkraïm, donné en 1796. Certains journaux montrèrent dans Abaziel le portrait de Robespierre, et la foule appliqua même aux circonstances présentes quelques vers fort innocents. Talma, qui débutait avec bruit, commença à se mettre hors de ligne dans le rôle du lévite, et eût suffi seul à attirer les applaudissements.
Enfin, le 24- avril 1797, Agamemnon fut représenté au Théâtre- Français. Jusque-là, Lemercier, comme il l'a écrit lui-même, n'avait donné que de faibles essais, qui promettaient cependant un vrai poëte dramatique. Esprit varié et fécond, il s'était dis- ' perse déjà en essais de toute sorte, qui montraient à l'avance l'inquiétude d'un talent original cherchant sa destinée. La tragédie mythologique dans Méléagre, la tragédie anglaise dans Clarisse, le pamphlet théâtral dans le Tartufe révolutionnaire , la scène biblique dans le Lévite d Èphraïm, tout cela avait été tenté. Mais Lemercier ne trouva pour la première fois sa vraie route qu'en remontant hardiment à la Grèce. Le succès d' Agamemnon fut immense, et l'auteur, qui n'avait pas vingt-cinq ans, fut regardé dès lors comme un maître. Arnault, dont le ton est d'ordinaire fort dédaigneux pour ses rivaux au théâtre, avoue cependant que l'enthousiasme fut universel, et que l'éclat de ce succès effaça ceux de ses amis et de tous les siens. Je suppose qu'il mettait à part Marnes à Minturnes. La critique fut unanime pour louer ce bel essor de talent qui montrait chez un tout jeune homme la maturité dune étude réfléchie de l'art. Le Magasin encyclopédique de Millin parla de« vernis homérique, » le Moniteur de « goût antique; » la Décade le mit d'un coup au-dessus d'Eschyle, ce que je n'oserais faire assurément, et le déclara bien supérieur à Sénèque et à Thomson, ce que je fais sans la moindre hésitation.
Toutefois la pièce n'eut pas immédiatement au théâtre le succès qu'elle méritait. La première représentation ayant eu
lieu en avril, on ne voulut pas prodiguer et user une tragédie nouvelle pendant la belle saison. L'année suivante, les rôles se trouvèrent très-mal distribués. À le bien prendre donc, ce ne fut que trois ans plus tard que cette tragédie parut vraiment au théâtre, mais cette fois avec un éclat prodigieux, que rehaussait encore le jeu de Mlle Duchesnois. Depuis Voltaire, aucune pièce sérieuse n'avait obtenu un succès aussi réel et aussi suivi. Le Directoire, sous François de Neufchâteau, ayant demandé à i'Institnt quel était le meilleur ouvrage depuis trente ans, Agamemnon fut désigné et couronné solennellement au Champ-de-Mars. Ainsi adopté par un gouvernement sorti de la Révolution, ainsi séduit par les pompes républicaines d'une grande fête littéraire, Lemercier, qui d'ailleurs n'avait pas tardé à suivre avec ardeur les idées de 89, sembla dès lors avoir besoin, pour le développement de son talent, d'un idéal de liberté politique qu'il avait rêvé, et qui nécessairement lui manqua.
Agamemnon peut être regardé comme le dernier et brillant reflet de la tragédie antique dans notre littérature nationale. Parti de X Odyssée, ce dramatique récit de la mort d'Atride devait être reproduit tour à tour en Grèce, à Rome, dans le moyen âge, dans l'Italie moderne, en Angleterre, pour trouver enfin sur la scène française un terme définitif peut-être et glorieux. La spirituelle malédiction de Berchoux contre l'éternelle race d'Agamemnon ne pouvait s'adresser à la pièce nouvelle, car cette légende terrible paraissant une dernière fois au théâtre eut, comme le gladiateur qui tombe, un beau moment, le moment du suprême effort.
Lemercier avait pour son œuvre des éléments bien divers dont je veux indiquer à la hâte la généalogie littéraire. D'abord il n'a pas été de l'avis de La Harpe; il n'a pas trouvé qu'il n'y eût « absolument rien à tolérer » dans le drame atroce d'Eschyle. Ces métaphores hardies et dures, Cassandre qui a, comme un chien, wvbç $uw, l'odorat du meurtre, Clytemnestre qui appelle le sang de son époux une rosée féconde de mort, ces images fougueuses, accumulées, sauvages, cette muse indomptée enfin
qui semble toujours parler du haut du trépied lyrique, tout cela ne l'effraie pas, et il admire plus encore ce caractère spontané chez Eschyle que chez Dante ou chez l'aute,ur de Macbeth, parce que dans les vers du poëte grec on est à la source môme de l'art et qu'il y a la consécration séculaire. Eschyle a rarement vérifié avec plus de supériorité entraînante le mot d'Horace : Docuit magnum loqui. Il y a une singulière majesté, une terreur fatale dans le meurtre du dénouement, dont on ne peut que deviner les mystérieux motifs, dans ces ombres secrètes du crime, dans ces sinistres pressentiments qu'augmentent incessamment les hymnes du chœur et les prophéties inspirées de Cassandre. Lemercier a profité de ces beautés natives d'Eschyle en les appropriant à notre langue. Les scènes de Sénèque, dont il a su éviter l'emphase sententieuse, lui ont aussi fourni quelques répliques éloquentes, quelques élans poétiques comme cet admirable accent qui revient toujours au souvenir :
Uion a péri dans la nuit d'une fête (1).
(1) On se rappelle le passage de Sénèque :
Festus dies est. — Festus et Trojae fuit, etc.
Après Eschyle, et bien avant Sénèque, Sophocle avait aussi composé une Chjtemnestre. Matthsei, dans les dernières années du xvme siècle, publia, sous le nom de Fauteur de YOEdipe-Roi, quatre cent trente vers, qu'il prenait pour un fragment de cette tragédie perdue, et qui sont en réalité l'œuvre informe de quelque moine ignorant du xie siècle. Struve, dans sa réimpression, a parfaitement démontré le ridicule de l'erreur de Matthsei. M. Boissonade aussi a eu bien raison de ne pas comprendre ce plat fragment, opellœ monstrum, comme il l'appelle, dans son excellente édition du grand tragique grec. Il est évident que le Pseudo-Sophocle n'avait fait qu'imiter grossièrement Sénèque. — Puisque l'occasion s'en présente, je réclamerai ici pour nos imitations françaises de VAgamcmnon la priorité chronologique sur celles de Thomson et d'Allieri. Il y a dans l'hisloire de notre théâtre cinq noms antérieurs au tragique anglais, lequel écrivait sa pièce en 1736. C'est un détail ignoré d'histoire littéraire qu'il est bon d'éclaircir. Dès 1557, un ami de Baïf, Charles Toutain, dans le style de Dubartas, armait Clytemnestre d'un couteau tue-mari. En 1561, Duchat
Thomson et sa pâle tragédie ont fourni bien moins d'éléments à Lemercier. Excepté quelques mots naïfs d'Oreste, le descriptif auteur des Saisons n'a à réclamer aucune part dans la tragédie française. Qu'eût emprunté en effet Lemercier à ces scènes glacées? eût-ce été le personnage de Mélisandre, cette copie décolorée du Philoctète de Sophocle? eût-ce été ces héros bâtards, dépouillés du cothurne antique et déguisés en honnêtes bourgeois du règne de George II? L1 ' Agamennone d'Alfieri au contraire, malgré l'inconvenance du rôle d'Electre, confidente de l'adultère maternel, offre, surtout dans les hésitations criminelles de Clytemnestre et dans la conduite de la pièce, de vraies beautés que Lemercier a mises à profit.
Il y a d'ailleurs dans V Agamemnon français des parties trèsbelles et entièrement originales : ainsi la teinte sombre et tragique donnée au rôle d'Egisthe, rôle que la passion relève; ainsi les prophéties de la fille de Priam devant le roi d'Argos et Clytemnestre, tandis qu'Eschyle les adressait exclusivement au chœur, et Sénèque au seul Agamemnon; ainsi, pour finir, la belle scène où le jeune Oreste, ce futur vengeur, raconte à sa mère, encore armée du poignard fatal, comment il a vu le ca-
donnait encore une libre imitation de Sénèque, et, vingt-huit ans plus tard, Roland Brisset dramatisait de nouveau le crime de Y efféminé paillard Égisthe. En cette même année 1589, un écrivain coloré de style, et qui mettait assez peu d'idées sous beaucoup d'ambitieuses images, Pierre Matthieu , donna aussi une Clytemnestre. Le beau passage de Sénèque, si admirablement reproduit par Lemercier, n'a pas échappé à Matthieu :
Il estoit feste aussi quand Troye tu ravis, etc.
J'indiquerai encore, pour être complet, Y Agamemnon du provençal Arnaud (1642), écrit déjà dans le style sentencieux du xvme siècle, et enfin la rapsodie de Boyer, donnée sous un autre nom, et que Racine ne trouva mauvaise qu'à la seconde représentation , lorsqu'il la sut de son pitoyable rival. — Il est bon de remarquer que jusque-là ces nombreux imitateurs s'étaient abreuvés, non à la source vive et jaillissante d'Eschyle, mais aux eaux impures et mêlées de Sénèque. Lemercier, au contraire, revint directement à la Grèce.
davre ensanglanté de la victime. Ce n'est pas que la pièce de Lemercier n'ait de graves défauts. Les confidents entravent la marche; Atride n'est plus le roi triomphant d'Eschyle et se laisse hien facilement abuser. A côté de morceaux écrits avec la verve des maîtres, il y a des vers traînants et pénibles, des scènes languissantes, de durs hémistiches, mal enchâssés dans les périodes; mais les beautés l'emportent, l'œuvre est consacrée, elle restera.
Dans Agamemnon, dans sa première œuvre publiée, Lemercier toucha à la beauté, à ce don suprême qu'un si petit nombre peut connaître et que quelques-uns devinent seulement de loin, comme l'étoile qui luit dans l'enfer de Dante. Dès lors, le poète était parvenu aux hauteurs môme de son talent, et d'un coup il se trouvait comme au faîte de sa tour, pareil à ce gardien solennel, speculator, qui ouvre la scène d'Eschyle et qui observe le retour du roi d'Argos. Plus tard, il ne fera qu'en descendre (très-souvent jusqu'aux abîmes), avec des retours pourtant heureux vers certains degrés, d'où se découvrent encore les grands horizons. Heureuses les organisations privilégiées qui savent s'élever jusqu'à l'inaccessible beauté! Quelques-unes ne touchent qu'une fois le but; mais n'est-ce pas déjà une bien rare faveur que de l'avoir atteint? Lemercier y arriva par moments dans Agamemnon; depuis, ce bonheur lui fut encore donné, mais à de longs, à de très-longs intervalles. Quel grand poète n'eût-il pas été avec sa force de production, s il n'avait point prodigué sa fécondité naturelle en tout sens, avec tous les hasards!
Je l'ai dit, ia critique, entraînée par ce grand triomphe dramatique, fut en général favorable à Agamemnon, et il y eut dans les journaux un concert unanime d'éloges. Les protestations contraires ne vinrent que plus tard, en 1804, lors de la reprise; elles s'élevèrent de la part de Geoffroy avec une violence inouïe. L'action, au dire du feuilletoniste, est horrible, atroce, dégoûtante (ce qui tombe sur Eschyle, mais peu importe); c'est une mauvaise caricature de Crébillon, et Pradon connaissait mieux l'art. Quant aux personnages, ils sont tous
bas et crapuleux. « Agamemnon est une bonne pâte de mari, qui, par sa stupidité, peut être comparé au vieillard de nos comédies Cassandre n'est pour nous qu'une folle ou une diseuse de bonne aventure. Strophus est aussi empesé que M. Bo. binet, et le petit Oreste aussi sot que le comte d'Escarbagnas... Pour Égisthe, ce n'est qu'un gascon, un misérable héros de tripot et de mauvais lieu, admiré par des badauds... » Geoffroy avait trop bien dîné quand il écrivait ces lignes. Il n'eût certainement pas été de cet avis en 97, lors des premières représentations; en digne abbé du xvme siècle, heureux d'être affranchi de la soutane par une révolution, il avait même loué dans un journal le poëme fort leste des Quatre Métamorphoses, auquel nous arriverons tout à l'heure. Dans l'intervalle, le crédit de Lemercier auprès de Bonaparte était tombé, et le ton du critique devait répondre à la colère du maître. Mais nous n'en sommes encore qu'au Directoire.
Au milieu de l'élégante dispersion de cette époque, qui renouvelait au seuil de l'Empire les mœurs étourdies delà Régence, l'auteur d' Agamemnon, dont l'esprit aimable et poli rehaussait la gloire déjà brillante, était partout recherché et faisait le charme des salons si courus de Mme ïailien. Ferme dans ses croyances politiques, mais indulgent pour les personnes, il devint à la fois l'ami du républicain David et du royaliste Delille, de Bernardin de Saint-Pierre et de JVIme de Staël; il vit aussi très-intimement dès lors deux hommes bien spirituels et depuis fort célèbres, qui devaient se distinguer par une égale et extrême fidélité, l'un à sa foi politique, l'autre à sa fortune, je veux dire le duc de Fitz-James et le prince de Talleyrand. Les mœurs du Directoire que nous verrons se traduire tout à l'heure en leur nuance la plus libre, dans un très-iin et trop habile opuscule de Lemercier, étaient peintes aussi avec vérité dans sa comédie de la Prude donnée en 97 et qui n'a pas éié imprimée (1). Tout l'enivrement bizarre d'un peuple joyeux jusqu'à
(1) Voir un curieux passage de la Prude dans la Décade philosophique, an vi, I. trim., p. 545.
la folie d'être sorti de la Terreur, l'extrême liberté de ton et de rapports résultant de l'égalité récente, les modes bizarres, les jeunes gens se déguisant en jockeis et faisant les Alcibiades, tout cet abandon sans frein se trouvait reproduit avec art dans la Prude. Un sujet inacceptable et impossible répondait à ce fonds de mœurs singulières et montrait une concession trop facile à l'esprit du temps. En effet, qu'un libertin abuse violemment d'une jeune fille, la laisse mère, et, la retrouvant vingt ans après prude et dévote, s'efforce, sans la reconnaître, de la séduire une fois encore, cela n'est guère probable. Floricourt ne s'introduisait pas chez Angélina autrement que Yalmont auprès de Mme de Tourvel. Le souvenir d'un livre comme les Liaisons dangereuses n'était justifiable que sous le Directoire. Le roué de Lemercier avait d'ailleurs une fin moins tragique que le hideux héros de Laclos, et son fils au dénouement le forçait d'épouser sa mère, comme avait fait le chevalier de Gramont pour la sœur d'Hamilton.
La Prude réussit; mais un caprice de Mlle Contât vint interrompre les représentations. Abusant de l'amitié du poëte (1), cette actrice voulut faire corriger son rôle à l'auteur. Lemercier, dont l'indépendance n'aimait guère le ton leste avec lequel les comédiens traitaient les écrivains, s'empressa de retirer son manuscrit, et prit bientôt sa revanche par la tragédie $ Ophis, dont le jeu de Talma fit le succès. Cette pièce était écrite quand Bonaparte revint d'Italie; Lemercier, admis dès lors dans son intimité, la lut un soir au jeune général devant Kléber et Desaix. Comme on était à la veille de l'expédition d'Egypte, ce sujet égyptien lui plut extrêmement. Lorsque Ophis fut joué, Bonaparte avait déjà débarqué en Afrique. Au retour, la pièce lui eût sans doute paru moins belle qu'avant son départ; mais il savait qu' Ophis avait été applaudi, et, après son avènement au consulat, il le fit reprendre, désireux peut-être de se voir appliquer le portrait du héros « tourmenté du soin de s'égaler toujours. »
(1) Pour sa liaison avec M1,p Contât, voir les Souvenirs U'Arnaull., t. I, p. "297.
D'ailleurs, il s'agissait dans cette tragédie d'une rivalité pour le trône, et les mots de couronne et de royauté revenaient souvent. C'est à cause de cela sans doute que Bonaparte, au milieu de beaucoup de compliments, avait dit à Lemercier : « Le sujet est peut-être plus de circonstance que vous ne pensez. » La pièce fut donc jouée de nouveau, et l'auteur assista à la représentation, dans la loge du premier consul, avec le général Clarke. Le futur empereur apparaissait déjà dans le conquérant républicain, et, au lieu des bravos d'autrefois, quelques royalistes du parterre détournèrent le sens d'un passage contre le gouvernement consulaire. Lemercier s'empressa de retirer luimême sa tragédie. C'était un soin dont on ne devait pas longtemps lui laisser l'initiative.
La gloire du vainqueur de l'Italie avait séduit le jeune écrivain, et, avant l'expédition d'Egypte, il avait promis au général Bonaparte de l'accompagner. Ce lointain voyage, les hasards de la guerre, plaisaient à l'esprit aventureux de Lemercier, et mille projets littéraires se rattachèrent bientôt à ce départ; mais son père, averti à temps et plein d'inquiétudes, prit sur lui d'écrire à Bonaparte pour le prier de lui laisser la dernière joie de sa vieillesse. Malgré l'insistance et le désappointement du poëte, il fallut se résigner. C'est alors qu'il se rejeta avec ardeur sur les distractions que lui offrait la facile société du Directoire; c'est à cette date qu'il faut rapporter, dans la carrière littéraire de Lemercier, la dissipation la plus mondaine. Le trop charmant poëme des Quatre Métamorphoses fut comme le séjour à Capoue de l'auteur d ' Agamemnon ; il en sortit toujours entreprenant, mais moins assuré, avec un goût impatient de conquêtes qui devait le mener quelquefois encore à la victoire, plus souvent à des défaites rachetées par l'audace ou bientôt oubliées dans le nombre.
L'amitié de Beaumarchais n'excuse certainement pas ce libre et scandaleux opuscule, elle l'explique, tes Quatre Métamorphoses sont une œuvre très-habile et profondément païenne. Dans une conversation comme il devait y en avoir beaucoup II. *** 13
sous le Directoire, on vint un jour à parler de ces admirables camées, de ces bas-reliefs romains, de ces petits groupes grecs, que désavouerait la noble chasteté de l'art moderne, mais où le génie antique, par ses formes pures et achevées, a su trop souvent consacrer des rêves effrénés sous l'apparence de la volupté la plus suave. Le cabinet secret de Naples était déjà créé. Un interlocuteur affirma que la poésie serait rebutante si elle reproduisait de semblables images, et qu'il était impossible d'arriver, en termes convenables et sans être grossier, à un résultat pareil. Lemercier releva le défi. C'était le contraire, dans un môme sujet, de la gageure d'Ausone et de l'empereur Valentinien , qui luttaient, en vers, à qui s'exprimerait le plus crûment : on sait le fameux Centon nuptial qui en est résulté.
Osons le dire pourtant , bien qu'avec regret : au point de vue de la langue et du style, les Quatre Métamorphoses sont sans comparaison la meilleure œuvre de Lemercier. Nulie part il n'a manié à beaucoup près l'idiome avec cette souplesse et cette ressource habile d'expression. Une année tout entière (pourquoi le poëte n'a-t-il pas eu toujours cette patience de détails qui l'eût garanti de tant de chutes?), une année laborieuse fut consacrée à ce court opuscule, à cette secrète fantaisie d'artiste. Aussi , à part quelques rares débris de la mauvaise phraséologie erotique du xvme siècle , on respire un véritable parfum antique, trop antique en tout point, dans les quatre chants de ce petit poème. C'était alors une chose trop rare pour ne la point noter, que ce sens profond de la beauté grecque et latine. Je ne parle pas d'André Chénier : les œuvres de ce grand poëte devaient demeurer ensevelies bien des années encore; les formes de son style, pareilles aux contours d'un groupe en marbre de ParoSy et, si j'osais dire, cet art raffiné qui ne pouvait pas plus souffrir une syllabe mal sonnante que le Sybarite un pli de rose, (oui cela était enfoui dans l'ombre pour longtemps. Qu'on y veuille songer : comment l'antiquité était-elle sentie? C'est à peine si Parny, parodié par Bertin, se rapprochait çà et là, non de Catulle à coup sûr, mais de Properce. Bitaubé faisait du
magnifique canevas d'Homère un vrai revers de tapisserie; \ Enéide de Delille pouvait passer pour quelque aimable et mignard tableau de Coucher étendu sur une fresque d'Herculanum, et Saint-Ange ne donnait guère que la menue ou plutôt la très-grosse monnaie d'Ovide. Lemercier montra donc un vrai goût de l'antique, en remontant à Eschyle au milieu de l'énergique spectacle de la Révolution, en remontant à Anacréon ou à quelque contemporain perdu de Sapho , au milieu de la folle dissipation du Directoire.
La Muse du poëte n'avait pas gardé seulement le souvenir des menaçantes Euménides. Sa déité ici, c'est la Yénus des premiers vers de Lucrèce; et, à voir sa danse libre et sans ceinture, on n'appliquerait pas à cette Muse, ou plutôt à cette Ménade entraînante, le vers d'Horace : Junctœque Nymphis Gratiœ décentes. En un mot, le sentiment païen triomphe et s'exalte; la nature n'est plus qu'un immense concert d'amour. Chaque objet semble répéter son hymne passionné, et l'on dirait que les ruisseaux aussi ont leur langage. Tout alors s'oublie en cet épanouissement suprême, et il me semble entendre de près la voix d'Ovide qui chante l'affront d'Europe, l'ivresse de Myrrha et le Centaure aux pieds de Déjanire. — N'est-ce point pour cela que le poëte aurait été exilé en Scythie?
Les Quatre Métamorphoses, dont les exemplaires sont aujourd'hui fort rares, parurent en 99, et furent presque immédiatement réimprimées. Beaumarchais, fort vieux alors et accablé de toute manière, s'amusa beaucoup de ce poëme ; il avait été l'intermédiaire auprès du libraire, prétendant que «c'était un dernier service qu'il voulait rendre à la morale. » On lui envoya même toutes les épreuves, et il voulut absolument que la première édition fût in-4°. «Cela, disait-il, forcera les belles lectrices à la franchise; elles ne pourront le cacher si vite sous le chevet. » Lemercier fit comme les femmes, et déroba son nom. L'anonyme pourtant n'était pas difficile à percer, et Hœderer, toujours prudent, rencontrant ce jour-là l'auteur : « Qu'avez-
vous fait? lui dit-il tout renversé, vous ne serez jamais de l'Académie ! » Lemercier se serait plutôt rendu à quelque raison morale, j'en suis bien sûr; mais il paraît que personne n'y songeait sous le Directoire.
Alors au moins on aimait les lettres pour elles-mêmes; on en parlait avec charme. C'est ainsi qu'une autre conversation mondaine lit naître Pinto, joué deux ans plus tard, en 1800. Dans un cercle aimable où l'on distinguait la spirituelle duchesse d'Aiguillon, Mme de Lameth et la fille de Beaumarchais, Mme de Larue, on affirmait un soir devant Lemercier que le Mariage de Figaro était la dernière innovation possible. Le jeune poëte osa s'opposer au sentiment général, et soutenir, contre la banalité étroite de cette opinion, et avec une hardiesse alors unique, que l'imitation de la nature dans tous ses modes était inépuisable, infinie. Poussé à bout, il accepta même la gageure, et promit de lire bientôt un ouvrage composé d'éléments encore inconnus au théâtre. Telle fut la singulière origine de cette œuvre d'où aurait daté la rénovation de la scène française, s'il n'eût été coupé court aux hardiesses par la régularité de l'Empire, et si plus tard on n'eût franchi d'un coup toutes les limites. Pinto fut écrit en vingt-deux jours, avec toute la verve d'un vif talent mis au défi. Au contraire des poètes tragiques qui ne tiennent aucun compte de l'élément comique mêlé à tout événement humain, Lemercier comme l'a remarqué M. Magnin, s'était proposé d'abstraire, d'élaguer d'une grave catastrophe historique tout ce quelle contenait de sérieux, et de n'offrir de ©e fait ainsi dédoublé que la partie plaisante ou satirique. Il est inutile d'insister sur Pinto; tout le monde a présent cette prose franche, fine, rapide, ces scènes habilement dialoguées, ces répliques dégagées et spirituelles qui ne ressemblent pas pourtant au feu roulant des phrases de Figaro, ce mélange de caractères et d'intrigue, cet imbroglio amusant qui manque un peu de concentration, mais que relève la peinture nette et vraie de tant et de si divers personnages. Dans ce tableau piquant de la conspiration qui mit sur le trône le duc de Bragance, Lemercier a
traité les grands comme Plaute avait traité les dieux dans son Amphitryon.
Cette peinture comique d'une usurpation ne devait guère agréer à Bonaparte : aussi y eut-il combat à la première soirée; Pinto finit cependant par l'emporter sur l'obstination de quelques siffleurs obstinés. Le premier consul fit à dessein multiplier les congés des acteurs, et la pièce n'eut qu'une vingtaine de représentations. Le contraste de l'indécision du duc de Bragance, couronné malgré lui, avec le vainqueur de l'Italie qui allait se couronner lui-même, prêtait à des allusions malignes que l'on jugea prudent d'étouffer.
La critique, un peu surprise d'une œuvre aussi inaccoutumée que Pinto, prononça des arrêts fort divers, et les plus indulgents la trouvaient au moins singulière, comme fit plus tard Joseph Chénier. Rœderer, dévoué exclusivement au succès, mais à qui cette comédie plaisait beaucoup au fond, la justifia timidement dans le Journal de Paris; toutefois, par le vague de ses insinuations, il éludait le danger d'un jugement franc et décidé. Les Débats continrent, le lendemain de la représentation, une note fort hostile, qui présentait la pièce comme ridicule et complètement tombée. Le succès ayant démenti cette malveillante annonce, une lettre signée Laper ouse (pseudonyme qui déguisait sans doute Geoffroy) vint quelques jours après; elle parlait d'un drame burlesque, détestable, informe, écrit dans le style de Tabarin. L'un des personnages, l'archevêque de Bragues, était traité de carmagnole de 93. Nous n'en sommes pas encore, on le voit trop, à la critique fine, polie, délicate, de Mme Guizot, que bientôt nous serons heureux de rencontrer.
On reprocha à Lemercier d'avoir imité le Mariage de Figaro; mais l'auteur de Figaro n'avait pas été de l'avis des critiques, et Pinto lui plut singulièrement quand il en lut les scènes inédites. En ses derniers jours, ce maître bruyant de la comédie révolutionnaire se consolait même souvent, dans l'intimité du jeune poëte, des obsessions de toute sorte que tant de précédents excès et de ruineuses prodigalités suscitaient à sa vieil-
lesse. L'auteur d' ' Agamemnon dînait chez lui deux jours avant cette fin subite et singulière qu'expliquerait trop bien peut-être une de ces conversations qui lui étaient si familières alors sur les moyens chimiques de mourir sans douleur.
Le succès de Pinto avait sa séduction; Lemercier essaya de poursuivre cette veine heureuse par trois actes en prose sur Alcibiade, intitulés l'Ostracisme, actes spirituels parfois, mais où l'on est trop loin d'Aristophane. Dans la Journée des Dupes, il a tenté aussi d'élever à la hauteur de la grande comédie en vers le genre nouveau dont il avait le premier donné l'exemple. Cette pièce, longtemps arrêtée par la censure et jouée seulement depuis juillet 1830, n'a point réussi. Il faut l'avouer, à cette date récente, le parterre n'avait pas tort. Je sais qu'un critique habile et très-compétent (1) a dit, en parlant de la Journée des Dupes : « C'est une tentative nouvelle de cet infatigable athlète dont chaque ouvrage a été un essai, c'est une tentative digne du génie mâle et flexible qui a créé Agamemnon, Pinto et Frédégonde. » Mais le proverbe veut que les inventeurs se ruinent à mettre en œuvre une découverte qui fait souvent la fortune de ceux qui viennent ensuite. Le mot peut s'appliquer ici. Quoi qu'il en soit, la mémoire de Lemercier restera sûrement attachée à cette vive et charmante création de Pinto, qui a été aussi une découverte dans le meilleur sens du mot. L'auteur toutefois fut-il plus heureux que Moïse, pour avoir passé le seuil de cette brillante terre promise, où l'on a élevé depuis tant de veaux d'or?
Après Pinto, Lemercier, que poursuivait toujours le génie capricieux des tentatives, songea bientôt à revenir aux Grecs, à écrire quelques poëmes dans la manière antique. Le mot de Rousseau contre « les génies plagiaires d'eux-mêmes » semblait le menacer toujours, et, sans compter, il dispersa dès lors sa force dans la variété et dans le nombre. Enhardi aux libres allures, il alla jusqu'à déclarer que « le génie fait sa langue, »
(1) M. Ch. Magnin, Globe du 5 janvier 1828,
et qu'on pouvait bien innover, puisqu'en leur temps les écrivains de Louis XIV avaient aussi été accusés d'innovation. De plus, l'école descriptive lui paraissait insuffisante, et le poëte voulut mêler quelque action, quelque philosophie à l'uniforme procédé deDelille. De là deux récits épiques, Homère et Alexandre, que distingue une certaine fermeté de facture, mais dont l'épigraphe tirée de Martial (me rarisjuvat auribus placere) est complètement justifiée par une froideur qui rappelle bien plutôt Callimaque que Virgile.
Andrieux examina le poëme d1 Homère dans la Décade, et, tout en rendant malignement justice à la verve et à l'originalité de l'écrivain, à ses vers énergiques et serrés, il lui refusait, avec raison, l'élégance et l'harmonie. Quel dommage, peut-on observer à ce propos, qu'on n'ait pas pétri ensemble, si j'ose le dire, Andrieux et Lemercier, Agamemncn et les Étourdis /Combien le goût y eût gagné, sans que le talent eût perdu! Il est vrai que Lemercier rencontra un instant l'esprit fin et délicat d'Andrieux dans sa comédie de Piaule; mais, pour s'en tenir à ce charme épuré de diction, à ce léger parfum attique, la muse d'Agamemnon était trop directement parente de celle de Le Brun, ce génie si dur et si incomplet, si élevé pourtant, dont elle disait :
S'il pleure un feu trahi, Vénus même l'inspire, Et l'aigle fier se change en ramier qui soupire.
Les journaux ne s'occupèrent pas seuls d'Homère et ft Alexandre. Bonaparte (1), plein de sympathie alors pour l'énergique talent de Lemercier, en lut de longs morceaux avec le poëte, qui passait quelquefois plusieurs jours à Saint-Cloud ou à la Malmaison. Les vers où il est question d'Arcole et de Rivoli lui plurent beaucoup: pourtant il ajouta : « Il faut que je vous remercie et que je vous chicane. Vous me traitez fort honora-
(1) « Il causait très-volontiers avec Lemercier. » (Mémoires de
Bourrienne, 1829, in-8, t. III, p. 230.)
blement et m'avez mis en bonne compagnie de héros; mais vous terminez par deux vers qu'on trouve étranges :
Sache combler l'espoir qu'ont donné tes hauts faits; Moderne Miltiade, égale Périclès. »
Et le poëte s' étonnant qu'un nom comme celui de Périclès, lequel rappelait Auguste, Médicis et Louis XIV, eût quelque chose d'offensant, il reprit : « Cette pensée ne s'offre pas de même à tous les esprits; car, tournée en un autre sens, elle indiquerait à nos Athéniens du jour qu'il y a de la politique à jeter les Miltiades en prison... n'est-ce pas? Hein... vous en devenez rouge. » Alors Lemercier : « Et vous, vous en devenez pâle; c'est notre couleur à chacun, quand une chose nous émeut, et celle-ci m'étonne, je l'avoue...— Cette pensée qui vous trouble n'est pas la mienne, répondit le premier consul; mais on l'interprète ainsi... » Et, voulant rompre la conversation là-dessus, il ajouta brusquement : « Laissons les propos des beaux-esprits. » Et l'on ne reparla plus du poëme d'Alexandre.
Ce furent là les prémices d'une rupture qui éclata plus tard ouvertement. Comment d'ailleurs l'ambitieux conquérant eût-il pu s'accommoder longtemps d'un écrivain qui, dans une ode à la Muse tragique, datée de la Malmaison, osait dire :
Qu'il renaisse immortel sur la scène tragique L'homme qui, de l'Europe ayant su triompher, N'aura pas craint d'asseoir la liberté publique, Ou qui, nouveau César, aurait pu l'étouffer?
Cependant le premier consul trouva bientôt l'occasion de mettre tout à fait Lemercier à l'épreuve, et d'essayer d'assouplir au joug impérial cet âpre esprit resté fidèle aux idées d'absolue liberté.
Toujours avide de voies nouvelles, Lemercier voulait créer une scène nationale par des sujets empruntés à notre histoire. La route ouverte par le Tancrède de Voltaire le tentait, plusieurs années avant que Raynouard eût composé les Templiers.
LEMERCIER. 20 i
Il écrivit la tragédie de Charlemagne, et, dès qu'elle fut achevée, il la ïut à Bonaparte, qui crut y voir une occasion naturelle d'interroger le désir public. Le premier consul voulut persuader à l'auteur, en le complimentant sur son œuvre cornélienne, d'introduire à la fin de la pièce des envoyés qui offriraient au vainqueur des Saxons le trône d'Orient. L'allusion était facile à percer, et les applaudissements de la foule eussent été doux à l'oreille consulaire. Lemercier eût pu arriver en cette circonstance au conseil d'état; mais Charlemagne ne lui sembla point une transition directe à Napoléon, et il refusa. Joseph Chénier, plus souple malgré ses aigreurs, et qui renfonçait parfois le secret de sa haine républicaine, fut chargé de suppléer Lemercier en cette délicate affaire, et il rima Cyrus. La pièce, mêlée d'ailleurs de regrets et de sentences démocratiques, fut sifflée sans pitié, et Bonaparte se moqua de l'auteur. Chénier n'eut ni le brevet de sénateur qui était en jeu, ni les chœurs de l'Opéra qu'on lui avait promis pour la représentation de son OEdipe au Théâtre-Français. Quand Bourrienne vint annoncer la chute de Cyrus, le premier consul se contenta de dire : « Le sot! Lemercier me l'avait bien dit. » Quant à la tragédie de Charlemagne, elle ne fut jouée qu'en 1816. Agamemnon était loin, et Duviquet, dans son feuilleton des Débats, put opposer, en un dialogue piquant (ce jour-là), Lemercier professeur de l'Athénée à Lemercier poëte dramatique. Il était d'ailleurs trop facile de voir qu'Éginhard avait passé à travers Mably. C'est le défaut capital des tragédies trop nombreuses que le poëte emprunta à l'histoire du moyen âge.
Bonaparte n'oublia pas Charlemagne. Dans ses habitudes déjà impériales, il se faisait, comme les rois de France depuis Louis XIV, apporter d'avance chaque semaine le répertoire de ses comédiens ordinaires. Voyant le nom de Lemercier indiqué pour une première représentation, il dit au poëte : « Vous ne donnez pas Charlemagne, vous tomberez. » Le tumulte en effet fut si violent, que l'auteur retira son manuscrit des mains du souffleur au troisième acte. Le lendemain les feuilletons se dé-
chaînèrent contre » les dangereuses bizarreries de cet esprit inventif. » Le Mercure prouva que le héros était sorti de « l'hôpital des fous , » et Geoffroy, renchérissant sur ses confrères , proclama la pièce « une parade burlesque, donnant le spectacle d'une dévote séduite par son directeur. » Si la nouvelle tragédie, Isule et Orovèse, était une œuvre avortée, on y retrouvait encore de loin en loin des éclats puissants et de mâles beautés. Le prêtre gaulois a d'avance l'amour implacable de Claude Frollo, et ce type idéal et solitaire se détache déjà dans l'ombre. Cependant, malgré la dureté du style, Isule se dévoue trop comme Iphigénie, et il reste là quelque faux reflet du ciel de la Grèce. C'est bien le pays de ïeutatès et des Carnutes; mais où est donc la lyre d'or de Velléda?
Bravant les sifflets officiels, — et tous les sifflets, môme mérités, prirent bientôt ce caractère aux yeux du poëte mécontent, -~ Lemercier adressa l'édition d' l suie à Mme Bonaparte, qui avait depuis longtemps accepté la dédicace. Ceci se passait en 1803, et ne faisait que mettre de plus en plus au vif ce vieil et honorable amour de la liberté, auquel l'auteur à'Agamemnon voulait, malgré tout, rester fidèle. Comme il avait accepté du consul le brevet de la Légion-d'Honneur, l'avènement de l'Empire l'obligeait à un serment. Il lui parut donc qu'il fallait subir le joug ou entrer ouvertement en lutte. Lemercier n'hésita point, et la lettre suivante parvint à Napoléon en même temps que le sénatus-consulte qui l'appelait au trône :