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A PROPOS D'UN LIVRE DE M. THÉOPHILE GAUTIER

Dans les spirituels caprices de ses causeries, ce pauvre Nodier aimait à dire qu'en littérature l'art de ne point vieillir consiste, malgré l'apparence, à savoir ne pas s'obstiner dans la jeunesse. Sous un air de paradoxe, l'assertion cache une vérité, et cette vérité me revient toujours au souvenir quand il s'agit de certains romantiques à tous crins (comme dit M. Gautier), qui, au sein des générations nouvelles, ont gardé toutes les fantasques allures du temps iïHernani et de la Ballade à la Lune. La châtelaine précisément de ce feuilleton où M. Gautier gaspille chaque lundi tant de verve et de couleur, Mme de Girardin laissait naguère échapper de sa plume je ne sais plus quelle élégie coquette sur ces charmants bonnets de l'an passé, qui

(1) Voir Revue des Deux Mondes, 1er novembre 1844.

régnaient hier, qui sont surannés aujourd'hui; n'est-ce pas un peu, je le demande, l'image des écoles poétiques, quelles qu'elles soient, qui s'obstinent à tout jamais dans une théorie exclusive et tranchante? Il deviendrait piquant que le romantisme à son tour eût ses perruques, pour parler avec l'historien des Grotesques (1). Assurément, vis-à-vis des préceptes régnants de Le Batteux et des tragédies de l'Empire, l'émeute poétique de la Restauration fut parfaitement légitime; toutefois, dans la calme impartialité d'aujourd'hui, l'hyperbolique persistance de quelques radicaux littéraires ne semble-t-elle pas une gageure où il se dépense sans aucun doute beaucoup d'esprit, mais où il pourrait aussi se perdre beaucoup de talent? Prendre le rôle de ligueur le lendemain de l'édit de Nantes, se déclarer frondeur en plein règne de Louis XÎV, aurait été sans aucun doute un moyen bruyant de se faire remarquer; peutêtre n'eût-ce pas été un moyen de succès durable.

Certes, ces réflexions moroses ne s'appliquent pas, dans toute leur dureté, à l'auteur de Fortunio, à un poëte dont je sais apprécier, pour ma part, la plume brillante et la palette colorée; pourtant le dernier et tout récent ouvrage de M. Gautier sur les Grotesques est bien propre, il en faut convenir, à confirmer la critique dans ses regrets, je voudrais pouvoir dire dans ses vœux. A la vérité, en cherchant aujourd'hui à réhabiliter la littérature de Louis XIII aux dépens de celle de Louis XIV, en donnant raison à Théophile et à Saint-Amant contre Boileau, M. Gautier n'a pas quitté, je le soupçonne, ces domaines de la fantaisie où sa muse hasardeuse se joue quelquefois avec bonheur; mais, comme l'a dit un grand poëte, dont l'historien des Grotesques ne saurait récuser l'autorité :

L'idéal tombe eu poudre au toucher du réel.

Le vers de M. Victor Hugo exprime merveilleusement ce que 33 veux dire; le contact des faits, le voisinage de l'histoire, sont

(1) Par M. Théophile Gautier, 2 vol. in-8, 184*.

dangereux aux utopistes en littérature comme aux utopistes en politique. C'est un contrôle fatal, c'est surprendre les secrets de la vie dans la mort, in anima vili. Supposez quelque partisan du communisme faisant l'apologie des anabaptistes; ce sera à peu près le pendant du néo-romantisme replaçant sur le piédestal l'école poétique du temps de Louis XIII. Provoquer de pareilles comparaisons est au moins imprudent : en montrant vos préférences dans le passé, vous attirez la lumière sur le présent. Étrange moyen de nous faire croire à vos victoires actuelles, que de nous étaler les défaites de ceux que vous proclamez vos précurseurs et vos aïeux directs! Certes, il serait souverainement injuste de traiter M. Gautier sur le ton que M. Gautier lui-même n'hésite pas à prendre à l'égard de V ignorant Boileau et du filandreux Malherbe; mais cette indépendance absolue de jugements, ces airs délibérés à l'égard de toute théorie reçue et de tout nom accrédité, semblent autoriser ici une liberté d'examen qu'on se croit d'autant plus permise, que les remarques s'adresseront bien moins au talent qu'au parti pris, bien moins aux dons de l'écrivain qu'à ses procédés.

Une des choses qui me frappent le plus dans l'histoire du romantisme (car le romantisme, hélas! a déjà son histoire), c'est comment, tout en brisant en visière à la tradition, il a toujours senti le besoin impérieux d'un lien avec le passé, le désir de se rattacher à certains antécédents. La Muse est aristocratique, et on ne saurait dire d'elle le mot qu'elle dictait au poëte :

... Prolem sine matre creatam.

En cela, le romantisme resta fidèle au bon instinct poétique. Quand on entre sans engouement comme sans prévention dans notre histoire littéraire, telle qu'elle était avant la venue des Méditations de Lamartine et des Odes de Victor Hugo, on est aussitôt frappé d'une lacune que l'éclat de tant d'autres perfections ne fait que rendre plus manifeste. Cette lacune évidente, c'est la poésie lyrique; les chœurs délicieux ÏÏEsther ne

suffisent pas seuls à constituer un genre. Je ne m'étonne donc pas qu'avec son goût d'innovation à tout prix, l'école romantique ait réussi d'une façon éclatante sur ce point, tandis qu'elle échouait ailleurs. Au théâtre, en effet, la place était prise; il n'était guère facile de surpasser tant de maîtres glorieux. Et d'autre part, pour innover dans la prose , après tant d'immortels chefs-d'œuvre, il fallait s'attaquer (la méthode est dangereuse) au fond même, et comme au tissu de l'idiome. De là tant dessais monstrueux à la scène; de là cette langue bariolée et métaphorique dont les termes font saillie sur l'idée et l'enveloppent si bien, que la forme prédomine sur le fond, et que le sentiment est moindre que l'expression. Dans la poésie lyrique, comme les précédents manquaient, on n'eut pas besoin de tous ces vains efforts pour atteindre l'originalité : l'inspiration y suffit. J'avoue que, malgré mes réserves contre les graves imperfections des poëtes et les pires excès de leurs imitateurs, ma sympathie suit sur ce terrain l'école romantique. Ici je serais désolé de paraître suspect, même à M. Théophile Gautier; mais, plus loin, mon bon sens fait le rétif, et je m'arrête sans passer le Rubicon. Voyons de la rive si César (plus d'un prétend à ce rôle) arrivera jusqu'à Rome sans coup férir, ou bien s'il se perdra dans les maremmes.

En 1828, M. Sainte-Reuve, dans un livre célèbre, rattachait le nouvel et brillant essor de la poésie lyrique aux tentatives souvent charmantes et si vite interceptées de la pléiade du xvie siècle; cet hommage à des prédécesseurs trop oubliés était, même par le point où le rapprochement semblait moins exact, un instinct heureux de M. Sainte-Reuve et comme un symptôme de la séparation qui ne pouvait manquer de s'établir plus tard entre ce que j'appellerai les girondins de la première génération et les sans-culottes de la seconde, entre ceux qui ont posé hardiment des principes et ceux qui les ont poussés à bout, comme si la littérature procédait avec une logique absolue, comme si les matières de goût pouvaient jamais se passer des nuances et des tempéraments! Pour la délicate ciselure du

rhythme, pour les grâces de l'image, pour les hardiesses lyriques de la diction, l'auteur de Joseph Déforme triomphait contre J.-B. Rousseau, en évoquant le souvenir de Baïf et de Desportes; il avait raison. Mais une différence profonde, qui ne fut pas d'abord mise dans tout son jour, séparait pourtant l'école de la pléiade de la nouvelle école romantique : la pléiade a péri par l'idolâtrie de la tradition; le romantisme, au contraire, échoue par le dédain de la tradition. C'est que l'abîme est aux deux pôles. Si, dans la première vivacité des débuts, M. Sainte- Beuve n'était pas assez sévère peut-être pour ces reproducteurs gracieux et par trop païens des Grecs, qui n'avaient su innover que dans la forme et comme dans l'enveloppe poétique, il trouvait d'ailleurs, en cet excès même de la pléiade, un exemple de respect pour les modèles inspirateurs de l'antiquité, exemple excellent qui, corrigé par un esprit original, eût suffi à le tenir loin des excès qui ont suivi. C'est un refuge préservateur que la pratique de ces vieux maîtres qui étonnent toujours et ravissent par une perfection si accomplie et une simplicité si sobre; on se retrempe merveilleusement à cette source, qui rend plus fort et qui laisse comme une odeur divine aux génies qui s'en empreignent. C'est ce parfum qu'on retrouve à toutes les pages de ces esprits diversement créateurs: Dante, Molière, Milton. J'oserai dire que la culture sérieuse de la beauté antique (elle n'est guère arrivée à la jeune génération littéraire qu'à travers André Chénier) eût garanti de certains écarts et contenu plus d'une échappée malheureuse. Sans doute, au milieu de la petite recrudescence néo-romantique de ces derniers temps, quelques jeunes Sicambres du feuilleton se sont imaginé avoir découvert le théâtre grec; on nous a même démontré le plus sérieusement du monde que les tragédies de Sophocle n'étaient pas des tragédies, et qu'on se trompait là-dessus depuis bientôt trois mille ans. L'auteur de ÏOlùlipe-roi transformé en précurseur d'Hernani! l'assertion restera comme un spécimen bouffon de cette outrecuidance littéraire qui versifie tant bien que mal la prose des traducteurs de collège, et fait des admirables cane-

vas grecs de vrais revers de tapisserie. Vous figurez-vous Scarron rimant Virgile sur l'insipide version de Maroîles? Mieux vaut qu'il travestisse tout bonnement V Enéide. -Cest plus sincère; je n'aime pas les déguisements.

Scarron nous ramène à ces Grotesques de la première moitié du xvne siècle dont M. Gautier parle avec une prédilection qui se prend quelquefois à sourire d'elle-même, mais qui, au fond, est réelle, et par conséquent caractéristique. Il y a là, en effet, des analogies que je n'aurais osé indiquer, et qu'avoue sans vergogne l'admiration audacieuse, d'autres diraient effrontée, de l'auteur de Fortunio. De tous les noms assurément de la littérature française, il n'y en avait pas de plus universellement décriés que ceux de cette école bâtarde des contemporains de Richelieu, de. cette cynique génération du Parnasse satirique qui ne sut garder de l'art capricieux des Valois que l'esprit de turbulence, sans rien pressentir des grands et sévères desseins de l'art de Louis XIV. Ce groupe bigarré des Cyrano, des Saint- Amant et des Théophile peut se définir une sorte d'émeute de matamores contre Malherbe, une émeute, une fronde de bas étage, dont Boileau réprimera bientôt les derniers ferments. Sans doute les exécutions faites par Despréaux furent sans pitié, et quelques-uns des méchants auteurs qu'il fustigea si durement ne méritaient pas le ridicule immortel qu'impriment quelques vers bien frappés et sus de tous. On dirait ces squelettes de pendus que Louis XI laissait attachés aux potences pour faire peur à ses voisins de Plessis-lez-Tours. Il faut cependant avoir un peu d'entrailles pour les vaincus, et, sans réhabiliter Cinq- Mars aux dépens du cardinal, on doit le savoir apprécier avec moins de rigueur que ne firent les juges impitoyables d'alors. J'ai souvent pensé qu'un travail étudié et sans passion sur cette période mal connue de transition littéraire pourrait devenir, en de bonnes mains, une œuvre piquante. La critique équitable trouverait là l'occasion fréquente d'exercer sa justice distributive et de redresser quelques-unes des assertions dédaigneuses que se permet volontiers la morgue un peu impertinente des vain-

queurs. En résumé, toutefois, il faudrait bien conclure que, si cette école de Louis XIÏI eût décidément triomphé, Jodelet demeurait possible, mais qiïAlhalie ne l'était pas. Peut-être est-ce là précisément ce qui vaut à Théophile et à Saint-Amant la reconnaissance des néo-romantiques. C'est un point que je ne m'aviserai point de contester. Voyons seulement en fait où cela menait.

Et d'abord, pour avoir le droit de donner tort aux vers ridicules et coriaces de Nicolas Boileau, il faudrait avoir le courage d'accepter tout entière l'école qu'il a détrônée, car vraiment il serait trop commode de puiser des objections dans un éclectisme arbitraire qui isolerait quelques talents de leur grossier entourage, et qui détacherait çà et là quelques fragments heureux du maussade fatras où ils sont enfouis. Osez donc aller au bout! Donnez raison au marinisme quintessencié des ruelles contrôles grâces discrètes de Mme de Sévigné, aux dix tomes de V Aatrêe contre le petit volume de la Princesse de Clèves, à l'afféterie de Voiture contre la sobriété forte de La Bruyère, au style chamarré des gongoristes contre le tour naturel des écrivains de Louis XIV, aux tragi-comédies, enfin, contre ce méticuleux et froid Racine, qui, mutilant la nature humaine, abandonnait à Molière la peinture de l'autre moitié de la vie. Voilà où pousserait une franche logique. Certes, Mme de Rambouillet avait autant d'esprit que Théophile de verve, et l'imagination ne faisait pas plus défaut à d'Urfé que l'humour à Saint-Amant; je ne vois aucune raison de s'arrêter. Pourquoi donc M. Gautier, qui se moque lui-même sans trop de façon des Scudery et des Colletet, lesquels furent des grotesques sans le vouloir, traite-t-il sérieusement de très-grands poètes Théophile et Saint-Amant, lesquels furent des grotesques de parti pris? N'y aurait-il pas dans une adhésion si complète quelque chose de ce que Bentham appelle l'intérêt bien entendu? L'égoïsme littéraire est le plus raffiné de tous. Cette apologie ne serait-elle qu'un ouvrage avancé, une sorte de fort détaché qu'on voudrait construire dans les gorges de la vieille littérature

pour couvrir des constructions modernes maintenant battues en brèche, et qui menacent ruine?

La tentative, à vrai dire, n'est pas malhabile; seulement il faudrait qu'elle réussit. L'effort du romantisme a été double : il y a eu ce que j'appellerai l'innovation lyrique et l'innovation grotesque; la première a réussi, la seconde a avorté. Tel est du moins l'avis de la critique, et c'est ici qu'elle se trouve en dissentiment complet avec les obstinés du temps de Cromwell comme avec les jeunes recrues qui, ressaisissant la tâche spirituellement délaissée par M. de Cassagnac lui-même, font du feuilleton une salle d'armes, et, la flamberge au poing, espadonnent avec plus de colère que jamais contre ce malheureux Racine. Voilà des néo-révolutionnaires un peu moins redoutables que leurs prédécesseurs; ce sont les tardives folies de Babeuf.... après le 9 thermidor. Au fond, aucune idée neuve, aucune vue propre, aucune intervention originale; c'est toujours la vieille théorie de la préface de Cromwell qu'on reprend, qu'on délaie, qu'on badigeonne d'images, qu'on noie dans les métaphores. Je ne crois pas être suspect de prévention contre le génie de M. Victor Hugo; c'est la sympathie qui doit faire le fond de toute critique généreuse, et il faudrait être dépourvu de l'amour du beau pour marchander chichement la sienne aux élans lyriques de celui qui a écrit la Prière pour tous- et la Tristesse d'Olympio. M. Hugo est, avec M. de Lamartine, l'un des plus grands poètes, non pas seulement de ce siècle et de la langue française, mais de l'Europe contemporaine. Gela dit, j'aurai bien le droit de faire mes réserves et d'exprimer toute ma pensée. Il est bien entendu que je mets à part la poésie lyrique.

Si quelque chose caractérise notre temps, c'est assurément le retour vers les cimes du spiritualisme. Le xvme siècle, qui a fait de si grandes choses et qui gardera l'éternelle reconnaissance de tous ceux qui ont le culte de la liberté, le xvme siècle s'était enfermé dans la sphère inférieure du phénomène et de la contingence; sous les liens de ce sensuel empirisme, il n'avait

pu s'élever vers les sereines régions atteintes par Descartes et par Pascal. C'est là sa tache au milieu de tant d'éclat; ce sera sa honte dans l'avenir et comme le rachat de sa gloire. Le retour si décidé de ces dernières années vers les incomparables monuments du xvnc siècle, le dégoût croissant au contraire pour tous les écrits frelatés et surfaits du mauvais romantisme, ce double mouvement, en un mot, n'a pas coïncidé pour rien avec les récentes conquêtes de la doctrine spiritualiste. Je suis convaincu, pour ma part, qu'en pratiquant au théâtre et dans le style sa théorie matérialiste du grotesque, de la métaphore à tout prix et de la couleur exclusivement locale, l'école moderne s'est mise en contradiction avec ce goût de l'idéal propre à la philosophie nouvelle, et si bien servi d'ailleurs par les poètes eux-mêmes dans ce grand mouvement lyrique imprimé par les Méditations. Ce qui, dans notre conviction, a le plus nui au maître, ce qui a perverti alentour une foule de jeunes talents, c'est la mise en pratique de la poétique trop célèbre de Cromwell. Certainement, M. Victor Hugo, avec sa prose éloquente, vigoureuse, mais trop tatouée et blasonnée d'images, avait écrit là des pages où se retrouve quelquefois la couleur effrénée de Rubens. Par malheur, ces belles théories nous ont valu la littérature débraillée dont tout le monde est las; elles ont fait de l'art une sorte de mascarade à paillettes et à oripeaux écarlates, comme au temps de ces grotesques de Louis XIII que M. Gautier nous vante aujourd'hui dans un moment de bonne humeur rétrospective.

C'était la théorie du grotesque aussi qui était le côté le plus saillant de la préface de Cromwell. Quelle était, à dire le vrai, l'origine psychologique de cette idée qui s'est systématiquement reproduite dans presque toutes les œuvres de M. Victor Hugo, et qui a contribué plus que tout le reste à gâter les essais de ses disciples? Si on décompose le précepte si solennellement énoncé, on arrivera vite à le rapporter à deux penchants tout à fait natifs chez M. Victor Hugo, à son goût extrême de la réalité matérielle, et à sa passion si marquée pour l'antithèse. H. 21

Qu'est-ce, en effet, que le grotesque ainsi entendu? D'un côté, la reproduction littérale dans l'art des défauts de la nature : voilà bien te goût de la réalité; de l'autre, l'opposition cherchée de ce qui est mal et de ce qui est bien, de ce qui est beau et de ce qui est laid : voilà bien la passion de l'antithèse. Appliquez cela à la création des types littéraires, vous aurez Quasimodo, Bug- Jargal, tous ces personnages monstrueux, rachitiques, bossus, contournés, repoussants, toute cette famille que le poète a cru faire vivre, et qui n'est, au fond, que le même être impossible toujours reproduit, toujours essayé en vain. Dans Shakespeare, l'admirable Falstaff n'est pas la doublure de Caliban, comme chez M. Hugo Triboulet est celle de l'Angely : tous deux vivent, au contraire; on les connaît, on les voit, on les entend, on rit d'eux. Les grotesques de M. Victor Hugo n'ont rien de cette aisance que donne la vraie vie de l'art : ils amènent le sourire sur les lèvres, mais ce n'est pas celui de la gaieté; c'est le triste sourire du critique qui aperçoit la ficelle du mannequin. Malgré quelques mots assez pantagruéliques et goguenards de son César de Bazan, on peut dire que M. Victor Hugo n'a en aucune façon ce don du génie comique qui nous intéresse aux drôleries de Panurge, à l'optimisme bouffon de Pangloss, à l'étincelante ironie de Figaro. Sans nul doute, de pareilles créations sont naturelles à l'esprit fiançais, et ce n'est pas dans le pays des trouvères, de Patelin et de la Satire Ménippée, que la veine comique pourrait se tarir; mais M. Victor Hugo est de la lignée de Pindare et de Byron : il n'est pas de celle d'Aristophane et de Molière. Ses grotesques me font toujours l'effet de quelque silhouette mal venue de Callot qu'on collerait, sans plus de façon, au beau milieu d'une toile de Rembrandt. Rien de plus'alambiqué et de plus faux que ce comique d'antithèse, que cette contre-partie de la beauté morale toujours montrée dans la laideur matérielle, que cette opposition factice et toujours faite homme des éléments contraires de notre nature. (Test en grand le procédé des macaronées.

Tout cela, d'ailleurs, n'est pas aussi neuf qu'on le voudrait

faire croire, et de pareilles peintures n'ont pas été le moins du monde étrangères à L'antiquité. On a encore un petit drame grotesque d'Euripide, et il me semble qu'en fait de fantaisie, les nuages parlants et les grenouilles railleuses d'Aristophane ne laissent pas plus à désirer que les matamores poltrons ou les parasites borgnes et ventrus de la scène latine. L'histoire est donc là pour démentir ces assertions pompeuses et frivoles. Voici même Pline qui vous renvoie à cet artiste grec, à ce peintre de chijjonniers (1), dont les ouvrages étaient d'un prix exorbitant. Par le temps qui court, ce dernier détail ne gâte rien, et il absoudra quelque peu, je l'espère, aux yeux des modernes grotesques la prétendue pruderie des anciens. Rien n'est moins vrai, au surplus, que de faire coïncider l'intervention de l'élément grotesque dans l'art avec le christianisme; l'art chrétien, au contraire, garda cela des païens comme un élément d'opposition contre son propre idéalisme, comme une protestation persistante de la chair contre l'esprit. Les 6gurines bizarres qui grimacent sous les porches des églises, la fête de l'âne, la danse macabre, toutes les folles et cyniques gausseries du moyen âge ne sont pas autre chose.

Appliquée non plus au drame lui-même, c'est-à-dire à l'invention des personnages, mais au détail du style, au procédé, m faire de l'écrivain, je ne saurais croire que cette doctrine de M. Victor Hugo soit meilleure. Elle a produit des effets déplorables. On a eu l'orgie des mots après l'orgie des idées, et le mot, une fois maître, a voulu tenir le sceptre. Voilà comment l'idée a été oubliée pour l'expression, qui bientôt l'a surchargée et écrasée. Dans cet enivrement de la forme, dans ce magnétisme fascinateur du langage, l'art d'écrire est devenu un art d'atelier. On a écrit comme on peint, avec la couleur. Beaucoup de verve sans doute et de talent a été dépensé dans ces arabesques multipliées de la métaphore, dans ces bigarrures diaprées

(1) C'est ainsi que traduit Wieland, et il traduit bien. Voyez, dans ses Mélanges, le court et judicieux morceau sur la peinture grotesque chez les Grecs,

de la période, dans cette prodigalité d'images enluminées, dans cette complication toute byzantine de ciselures. Toutefois un sensualisme si raffiné du style peut-il, je le demande, être accepté comme méthode? M. Victor Hugo, par la fougue de sa pensée, brise souvent ses liens; mais la ressource du génie n'est pas celle de tout le monde. Aussi, à côté de cette muse qui sait, à l'occasion, rejeter sa lourde tunique pour prendre son essor dans le bleu de l'espace, la muse moins robuste des imitateurs s'est trouvée comme empêchée sous ce surcroît de pierreries et de bandelettes.

De tous les jeunes écrivains sur lesquels le joug de ces idées systématiques a laissé sa fatale empreinte, M. Théophile Gautier était peut-être celui qui avait les dons les plus heureux. Ce qui a égaré M. Gautier, c'a été à la fois la passion de l'indépendance et le manque d'indépendance : je ne joue pas sur les mots. L'auteur des Grotesques a reçu sans contrôle, a accepté sans restriction les préceptes de la préface de Cromw'ell; puis, la voie du maître une fois adoptée, il a pris sa revanche et s'est permis (dans ce sens) les plus fantasques équipées. C'était se venger par toutes sortes de licences envers le public de la dictature subie. Quelqu'un appelait cela assez joliment une orgie dans une prison. Il y a, je veux le dire tout de suite, peu de plumes plus spirituelles et plus éveillées que celle de M. Théophile Gautier. Avec lui, il faut s'attendre à mille témérités et à mille boutades, aux plus cyclopéennes énormités comme aux mignardises les plus raffinées. Ne diriez-vous pas les bergères attirées de Boucher, assises avec leur minois rose et leur nez retroussé au beau milieu du monstrueux festin de Balthazar peint par la brosse titanesque de Martinn? Mais prenez garde, voilà les phrases de l'auteur de Foriunio qui défilent avec leurs bannières bariolées, comme celles d'un clan écossais ou d'une procession espagnole. C'est un vrai carnaval de Venise : il y a des empereurs chamarrés de pourpre et des lazzaroni déguenillés, plus fiers encore que les empereurs. Surtout, si vous portez par hasard cette perruque de Louis XIV qu'on avait au-

trefois le mauvais goût d'appeler le bon goût, fuyez vite, ou vous serez berné. C'est pour cela qu'accourt à vous ce polichinelle couvert de diamants etd'émeraudes, suivi d'un arlequin damasquiné de toutes les pierreries des Mille et Une Nuits. Ils vont vous enfariner de sable d'or ou vous donner des nasardes avec une batte de nacre incrustée. Je me risquerai en simple observateur dans la mêlée, sauf à recevoir quelque bon horion ou même à dérider tout bonnement, comme un classique en culotte courte et à queue poudrée, le spirituel capitan de la littérature grotesque et les jeunes matamores de l'art pour Fart qui marchent à sa suite en jouant de la rapière contre le bon sens et contre la langue dans certains recoins du feuilleton et des petites revues.

Le grotesque est un élément indispensable, c'est la moitié de l'art; voilà le plus clair de l'esthétique de M. Gautier. Par malheur, cette grande part faite à un élément si secondaire procède bien moins encore d'une théorie outrée ou fausse que de cette prédilection pour les splendeurs delà réalité matérielle comme pour les nudités de la laideur physique, qui tenait déjà tant de place chez M. Victor Hugo, mais qui ici a pénétré, envahi, ou plutôt recouvert le talent tout entier. Il y a là, qui le nierait? un vif et fougueux sentiment de certaines beautés, surtout de la beauté sensuelle. Quand il s'agit, par exemple, de peindre les grains d'une peau délicate que trahit l'échancrure de la robe, cette plume insiste voluptueusement et se joue sur les contours avec toute sorte de gentillesse. Personne peut-être n'a su prodiguer à ce degré le luxe des variantes pittoresques, pour décrire des tresses de cheveux enroulés, une prunelle noyée et éperdue, les chairs mattes d'une épaule découverte, la danse penchée d'une bayadère demi-nue, toutes les pompes orientales des mosquées ou des pagodes, toutes les clochettes ciselées d'un belvéder chinois, tous les mille bras entrelacés d'une idole indienne. Quelquefois ce sont des phrases d'un travail merveilleux, des périodes ouvrées comme une ogive, des métaphores à jour comme une flèche de cathédrale, partout des délicatesses

de style infinies, ou, pour parler encore avec le poëte des Fantômes :

Des tissus plus légers que des ailes d'abeilles.

Je crois retrouver ce vent tissé, ventum textilem, dont parle quelque part un ancien (1). Le vocabulaire est pour M. Gautier un véritable sérail où il commande en maître. Par malheur, cet amour aveugle et véhément de la forme fait rejeter l'idée sur le second plan; le sentiment n'est plus qu'un vassal de cette langue opulente et expressive qui s'enivre d'elle-même et se contemple comme Narcisse, C'est ainsi que peu à peu l'homme disparait absolument sous l'artiste.

L'alliance mystérieuse de l'esprit et du corps chez l'homme a littérairement son analogue dans les rapports de la pensée et du langage. Chez M. Gautier, c'est le langage qui a le pas : il est vrai qu'ici ce tyran plein de magnificence ne se sert que de liens d'or et de chaînes éclatantes. Cette domination de l'image, cette suprématie de l'expression, ont bien leur inconvénient sensible quand il s'agit de la beauté; mais du moins la beauté donne à ces peintures je ne sais quel reflet idéal qui fait illusion. Dans les sujets grotesques, il n'y a plus ce correctif, et le défaut alors apparaît avec toute sa saillie. Est- il en effet question de magots, de guivres, de gargouilles ou de djinns, de quelque nain hideux accroupi dans un angle humide, de quelque bossu à la grimace informe, M. Gautier se montre reproducteur si complaisant et si exact, qu'on est tenté de trouver trop de ressemblance entre le portrait et le modèle. C'est l'extrême excès de la couleur locale. Non pas que je veuille contester le moins du monde à l'auteur de Fortunio le tour comique, ou plutôt ce qu'il appellerait lui-même, avec son style sans gêne, l'humeur hilariante et jubilatoire. M. Gautier a quelquefois des pages tout à fait récréatives et gaillardes. Personne n'établit mieux sur ses jambes un capitaine Fracasse, avec ses airs éventés, son

(1) Publius Syrus, clans Pétrone.

LE GROTESQUE EN LITTÉRATURE. 3â7

espadon colossal et ses moustaches extravagantes; personne ne retrace plus au vif quelque pauvre diable de poète juché (ièrernent dans une mansarde et faisant de sa bouteille un chandelier, de sa rapière une broche, de son drap une nappe. Ce sont là des goguettes de style que je n'aurai pas la pruderie de blâmer : je ne suis pas du tout de l'avis de Boileau sur le sac de Scapin. Seulement c'est le goût ( vieillard stupide comme dans Hernani ! ) que M. Gautier a mis à la place du père Géronte et qu'il fustige d'importance. La question est de savoir si le bonhomme, se doutant du tour, finira par se fâcher. Sans doute, si ces joyeusetés ne prétendaient pas à autre chose qu'à être des charges spirituelles et des caricatures amusantes, il n'y aurait pas le plus petit mot à dire; mais c'est autre chose, c'est l'application d'une théorie, c'est le burlesque mis à côté du sublime, c'est Quasimodo enfin aux pieds de la Esmeralda. Je préfère le comique franc et sans grimace de Sganarelle et de Turcaret; c'est un faible.

Tout à l'heure, les mots de palette et de pinceau revenaient malgré moi sous ma plume : c'est que le style de l'écrivain chez M. Gautier a tant d'analogie avec le style des peintres, qu'on ne saurait le caractériser qu'en l'imitant et en accumulant aussi les tons tranchés et voyants. Il faut se décider à écrire avec l'ocre et l'outremer. On dit que la jeunesse de M. Gautier s'est passée dans un atelier : cela m'explique sa manière. Ce n'est pas que le rapin d'autrefois, pour employer un mot familier et cher à M. Gautier, ne soit devenu un vrai poète; mais, enfin, le poëte a gardé de ce temps-là plus d'habitudes et de souvenirs que je n'eusse voulu. Vous le surprenez presque toujours à écrire sur un chevalet. Je conviens qu'il y avait là un rôle à prendre. Après le faux genre descriptif de la poésie impériale, on concevait effectivement un retour vers la franchise du dessin et la vivacité des touches. Dès l'origine, M. Gautier semblait avoir tout ce qu'il fallait pour cette tâche, c'est-à-dire un sentiment profond des éternels spectacles de la nature, et aussi cette mélancolie qu'amène le contraste ironique de la perma-

nence des choses et de la mobilité de nos impressions. La place n'était pas à dédaigner, et, pour la prendre, il suffisait de substituer à la misérable versification des Saint-Lambert et des Esménard quelques-uns de ces accents que Goethe sut dérober à Lucrèce. Le désir de l'innovation, toujours louable en soi, mais un peu exagéré chez M. Gautier, qui se permet tout pour l'atteindre, eût été ainsi satisfait dans une juste mesure. Par malheur, la mesure est précisément ce qui manque au plus grand nombre des écrivains d'à présent.

Horace a raison cette fois : Pictura poesis, ce sont ici, de véritables synonymes. Le voisinage de la brosse et de la toile n'a que trop encouragé M. Gautier dans son goût exclusif pour la forme, dans son penchant à l'épicuréisme, tranchons le mot, au matérialisme littéraire. Sans doute ce matérialisme est avenant; je lui trouve des grâces ravissantes, des poses du plus bel air; ses héros ont une encolure superbe, des muscles irréprochables, de splendides draperies : rien aussi n'est plus suave que le profil des femmes qu'il évoque; rien n'est plus provoquant que leurs airs penchés, leur taille fuyante, le duvet qui ombre leur cou sinueux. L'âme seule a été oubliée. C'est pour cela que les personnages des romans de M. Gautier vivent par les sens, et ne vivent jamais par le cœur. Les chatoiements sans fin du style (que l'auteur ne manquerait pas de nommer un style zébré et tigré) peuvent éblouir l'œil un instant; mais on s'aperçoit vite qu'au fond la vie véritable, la vie que donne l'art, n'est pas dans ces singularités, dans ces raffinements tourmentés de la diction. Aux grandes époques, les maîtres se contentent de reproduire, en une langue sobre et forte, les passions ordinaires de notre nature, l'amour dans le sein d'une fille, la foi dans l'âme d'une épouse, le dévouement dans le cœur d'une mère, Ghimène, Pauline, Andromaque. C'est l'immortelle alliance des sentiments vrais et du style simple, laquelle fait les chefs-d'œuvre. A l'heure qu'il est, au contraire, on peut distinguer deux écoles également fausses, l'une qui invente des sentiments et ne se préoccupe plus du style, l'autre qui invente

un style et ne se préoccupe plus des sentiments. Il y a beaucoup plus d'esprit dans la seconde que dans la première; est-ce une raison pour qu'elle dure davantage?

Il faut passer beaucoup de choses aux poëtes, et cet aimable démon que Platon leur donne pour confident autorise de leur part bien des libertés; c'est pour cela que les allures excentriques de M. Théophile Gautier choquent moins dans ses vers que dans sa prose. Laissons donc l'hippogriffe qui pour lui a remplacé Pégase se permettre les ruades les plus aventureuses, les zigzags les plus fantasques. Que la muse de la Comédie de la Mort dorme à plaisir sur l'édredon de la rime, ou qu'elle se prélasse dans un palanquin doré en se servant des métaphores comme d'éventails, on en sourira peut-être, mais sans trop se plaindre; les poëtes sont rois, et ils aiment à se permettre toutes les fantaisies impériales. M. Gautier peut avoir le caprice de jeter ses idées en proie à l'insatiable image, comme le Romain précipitait ses esclaves dans les viviers pour servir de pâture aux murènes : je m'amuserai à le contempler, et je dirai seulement qu'il est dommage de perdre à plaisir un talent si vivace. Du reste, certaines strophes vraiment belles et dictées par cette fée ineffable de l'art, qui a quelquefois murmuré à l'oreille de M. Gautier, se détachent çà et là dans la Comédie de la Mort. La facture alors est souple et stricte, le tour heureux, l'image éclatante : on s'oublie à suivre du regard ces méandres capricieux de la poésie; mais bientôt quelque bizarrerie voulue, quelque boutade paradoxale, quelque expression hétéroclite, viennent couper court à la séduction, et vous rappeler du charmant pays des chimères au triste métier d'éplucheur de mots. Le détestable et l'exquis s'entremêlent sans cesse; on ne saurait dire lequel domine, ou plutôt on le devine trop.

Puisque M. Gautier a fait de l'exception son rôle et presque sa carrière, je m'empresserai de convenir que, comme ses qualités, ses défauts aussi me paraissent rares et originaux. Le premier venu ne les attraperait pas. Dans la prose pourtant, ce genre intempérant et excessif semble facile au pastiche. Par

exemple, l'amusante mascarade du feuilleton hebdomadaire de M. Gautier serait certainement possible à d'autres, et qui sait si le public ne s'y méprendrait pas? Voilà l'inconvénient d'avoir une manière, un parti pris, et des habitudes invétérées dans le style. C'est un pli qui ne vous quitte plus et comme une senteur qui vous trahit tout d'abord. Ajoutez qu'une certaine uniformité se glisse ainsi à la longue, et que la nécessité oblige, pour varier et se rajeunir, d'exagérer encore le procédé dont on est l'esclave. Habitué au gros trait, on perd le tact, et le crayon appuie encore davantage. Il ne faudrait pas cependant exagérer ici un reproche qui s'applique plutôt au style de l'écrivain qu'aux conceptions du romancier. Si délurées, en effet, que puissent paraître aux lecteurs timides les dernières compositions de M. Gautier, nous le féliciterons sincèrement d'être revenu, dans ces derniers temps, à des œuvres d'une morale un peu moins risquée et moins ouvertement païenne. Sans doute, l'auteur de Fortunio aurait bien à faire encore pour voir ses volumes donnés en prix dans les pensionnats de jeunes personnes; mais c'est là un succès auquel il ne vise pas, je pense, et qu'il abandonne très-volontiers aux lauréats de l'Académie. Si, comme on l'a dit, le romantisme a eu sa Constituante et sa Convention, on peut ajouter qu'il a eu aussi son Directoire. Les Jeune-France et Mademoiselle de Maupin, qui furent le début, assez scandaleux, de M. Théophile Gautier, marquent la nuance la plus crue de ce retour heureusement momentané au genre déchu des Laclos et des Crébillon. Je doute même que l'auteur des Liaisons, dont la plume ne passe cependant pas pour prude, eût risqué une donnée aussi repoussante que celle de Mademoiselle de Maupin. Tout ce qu'on a le droit d'en dire, c'est que le livre eût pu sans inconvénient être dédié à la mémoire de Saplio, avec le mot trop connu d'Horace. Dans ses romans postérieurs, M. Théophile Gautier n'a pas eu une aisance plus pimpante et une verve plus drolatique, il n'a pas trouvé plus de montant et de couleur, il n'a pas jeté au vent plus d'humour et déployé un plus fabuleux mauvais goût; mais au moins sa muse

à présent se range, et n'est plus tout à fait sœur de celle de ces libertins de Louis XIII, qu'il vient, en jovial complice, proposer aujourd'hui à notre sympathique admiration. Dans Fortunio et dans une Larme du Diable se rencontrent quelques pages heureuses où l'esprit pétille, où le poète l'emporte sur le peintre, et où la rêverie ne disparaît plus au même degré sous un surcroît d'enluminures. Malheureusement l'ensemble encore est sacrifié au luxe et à la profusion des détails. Chaque idée de M. Gautier ressemble à ce qu'on appelait une lance dans les armées du xvie siècle; c'était un simple chevalier suivi de nombreux varlets caparaçonnés qui portaient chacun leur part de l'armure du maître. Cela faisait bel effet aux revues, et n'était qu'une gêne dans la mêlée. Le lecteur aussi s'enchevêtre dans cette synonymie d'images, dans ces groupes sans fin de métaphores. Ajoutez que l'œil, ébloui par ce scintillement de facettes, par toutes ces broderies historiées, cherche en vain à se reposer sur des sentiments vrais, sur quelque émotion venue du cœur. Malheureusement les personnages du poëte sont des personnages d'atelier; la Nyssia de son Roi Candaule n'est pas plus une femme que la Musidora de son Fortunio : ce sont les créations chimériques et flottantes d'un rêve d'opium.

Rien d'humain ne battait sous son épaisse armure,

a écrit Lamartine de Napoléon. On en pourrait dire autant de presque toutes les héroïnes de M. Gautier; Y épaisse armure ici, c'est le corps voluptueusement décrit qu'il leur prête, ce sont les riches draperies dont il les couvre; l'Ame est comme noyée sous la chair. À un endroit de ses Lettres parisiennes, JVJnu; de Girardin parle de ces mouchoirs si jolis, qu'au moment de pleurer, on se console en les regardant; il en est de même des femmes de M. Gautier : je m'oublie à considérer combien elles sont belles, et leur taille m'empêche de penser à leur cœur. Aussi trouvé-je que la fantaisie descriptive de M- Gautier est bien plus à Taise et bien mieux appropriée à son vrai cadre dans les récits de voyage, où son imagination est un peu contenue

par ses souvenirs. L'excursion en Espagne qu'il a racontée sous le titre baroque de Tra los Montes peut être citée- comme exemple de ce genre cavalier et aimable. L'abus des couleurs tranchées y est sans doute très-sensible, mais ici au moins il sert quelque peu à l'exactitude pittoresque du paysage. Si l'insurmontable goût de M. Gautier pour les trivialités brutales et les plus impossibles chimères arrête encore souvent et choque les timorés, tant de vie et de bonne humeur court à travers ces pages fringantes, qu'on est vite désarmé. Il y a dans tout ce style une certaine saveur de Panurge, et Panurge (La Bruyère en convient) a toujours eu le don de dérider même les dégoûtés et les délicats. Ce filon de Rabelais, qu'on retrouve çà et là chez M. Gautier, est un don heureux et rare.

L'imagination du romancier et du touriste peut tout se permettre; mais il semble que l'histoire littéraire et la critique voudraient au moins quelque exactitude et quelque vérité de couleur. Vous vousdoutez trop que lepoëtealaissé dédaigneusement ces babioles aux pauvres diables d'érudits. Au surplus, nous ne le chicanerons pas de ce côté (1). Si cette simple remarque,

(1) Outre l'étendue de la besogne, il y aurait quelque pédanterie à relever exactement toutes les légèretés, toutes les étourderies de l'auteur des Grotesques. M. Sainte-Beuve n'a pu s'empêcher déjà de noter les plus fortes, et on doit renvoyer à ses judicieuses remarques. J'ajouterai, entre cent, deux ou trois objections aux siennes. Il faut bien donner une idée du procédé par trop espiègle de M. Gautier. Dès les premières pages, il est question de Donat, le grammairien du moyen âge si souvent cité; M. Gautier l'appelle toujours Donnait. Plus loin, je lis que le Pédant joué de Cyrano a été la première comédie écrite en prose. Et les joyeuses farces de Larivey! Mais ceci n'est rien. M. Gautier va jusqu'à écrire, à un endroit, qu'il n'y avait « rien d'abondant, d'ample, de flottant, » dans le style de Balzac; il ajoute même en termes plus formels: « Le vêtement de l'idée est trop court pour elle, et il le faut tirer à deux mains pour l'amener jusqu'aux pieds. » (Tome II, page 165.) Un pareil jugement critique confond : c'est le contraire précisément qu'il fallait dire. L'idée de Balzac disparaît toujours sous les plis sans tin de la phrase; ce n'est pas un écrivain sec, chiche et compassé, comme vous l'avancez à tout hasard, mais bien un rhéteur peu amusant, sous lequel la langue française (quelqu'un l'a dit spirituelle-

que la fantaisie serait mieux placée dans un roman que clans une notice, est mise hors de litige, la critique se tiendra pour satisfaite. On me permettra d'être très-court sur les deux volumes des Grotesques; j'en ai déjà trop dit en caractérisant le genre lui-môme.

C'est à l'époque dite de Louis XIII que se rapportent la plupart des portraits ou plutôt des spirituelles charges recueillies aujourd'hui par M. Gautier. Comme M. Gautier affecte d'admirer beaucoup notre littérature contemporaine, et comme il trouve certains rapports entre la poésie d'à présent et la vieille poésie des Cyrano et des Saint-Amant, sa bienveillance n'hésite pas à se déclarer ouvertement, et il amnistie de tout son cœur les précurseurs oubliés. Hélas ! cette fraternité et ces analogies sont trop vraies, plus vraies que ne se l'imagine M. Gautier lui-même. Sans y mettre de malveillance ou de malice, on pourrait pousser le parallèle fort loin : ainsi la tragicomédie était absolument le drame romantique mêlé de grotesque et de sublime (1), et, pour passer aux noms propres, Varillas n'avait pas moins de fécondité que M. Capefigue, lévêque Camus n'était pas un romancier moins édifiant que M. Veuillot. Je compte précisément autant de volumes dans la délie

ment) a doublé sa rhétorique. On peut voir, dans les Dissertations de Balzac, la xixe, sur le style burlesque, où les écrivains de ce genre sont impertinemment comparés aux « grimaciers des carrefours. » M. Gautier n'a certainement jamais lu un seul mot de cet auteur, puisqu'il en parle comme on Ta vu; mais il y avait du pressentiment dans sa rancune. — Je borne là mon erratum de pédant; on peut juger du ton, et cela suffit.

(1) Scudery, il est piquant de le remarquer, dit en propres termes dans ses Observations sur le Cid : « La tragi-comédie, qui n'a presque pas été connue de l'antiquité, est un composé de la tragédie et de ia comédie. » Voilà bien l'alliance du grotesque et du sublime que proclamait, il y a dixhuit ans déjà, la préface de Cromwell. Ainsi Scudery définissait la tragicomédie dans les mêmes termes précisément que Técole romantique définit le drame. Cela nous replace tout juste avant le Cid, au temps des grandes aventures sans vraisemblance et des imbroglios sans caractères. On a pu montrer plus de génie aujourd'hui; mais a-t-on plus de bon sens?

33i ÉTUDES LITTÉRAIRES.

qu'il y en a dans le Juif Errant. L'opinion même de donner le pas à Scarron sur Boileau n'est pas si neuve qu'on voudrait le faire croire (1). Il serait puéril de prolonger ces rapprochements et de les préciser dans leurs nuances. On aurait trop à faire. Mais qu'il me soit permis} à la rencontre, de tirer quelques lumières de deux livres tout à fait oubliés, et d'un auteur qu'on ne cite jamais, et que n'a probablement pas lu M. Gautier : je veux parler de Gombauld, ce vieux poëte qui vécut près de cent ans, et qui, presque contemporain de la pléiade, s'attarda très-avant dans le siècle de Louis XIV. C'était un écrivain assez agréable, mais trop infecté des fadeurs de l'hôtel Rambouillet : comme Boileau l'a maltraité, Gombauld se trouve tout recommandé à l'historien des Grotesques. Profitons de l'autorité.

Je furetais donc l'autre jour dans les Épigrammes et dans les Lettres de Gombauld; le moindre rayon sur le passé fait revivre aussitôt des milliers d'atomes. Ce monde littéraire de Louis XIII, tel que le judicieux Gombauld l'a peint, offre vraiment mille similitudes singulières avec ce qui se passe sous nos

(1) Charles Perrault, dans son Parallèle des Anciens et des Modernes (1692, in-12, t. III, p. 297), s'exprime sur le genre grotesque de façon presque à satisfaire M. Gautier; le passage s'approprie si directement à notre sujet, qu'il faut le citer. Le voici : « Dans l'ancien burlesque, le ridicule est en dehors et le sérieux en dedans; dans le nouveau, qui est un burlesque retourné, le ridicule est en dedans et le sérieux en dehors .... Je veux vous donner une comparaison là-dessus. Le burlesque du Virgile travesti est une princesse sous les habits d'une villageoise, et le burlesque du Lutrin est une villageoise sous les habils d'une princesse; et comme une princesse est plus aimable avec un bavolet qu'une villageoise avec une couronne, de même les choses graves et sérieuses, cachées sous des expressions communes et enjouées, donnent plus de plaisir que n'en donnent les choses triviales et populaires sous des expressions pompeuses et brillâmes. » — Je demanderai de ne pas souscrire à la spécieuse meiaphore de Perrault ; mais M. Gautier conviendra qu'on éiait assez hardi en plein siècle de Louis XIV. On y prêterait déjà Scarron à Boileau; rien n'est plus suranné que certains paradoxes et plus neuf que certaines vérités: c'est que le paradoxe vieillit et que la vérité n'a pas d'âge.

yeux. Et d'abord c'était la même abondance confuse d'auteurs sans vocation :

Chacun s'en veut mêler, et pour moi je m'étonne De voir tant d'écrivains et si peu de lecteurs (1),

Il y avait aussi des excentriques, auxquels il fallait bien à la longue s'habituer. « Nous sommes continuellement exposés aux vaines illusions et aux raisons extravagantes de certains esprits fertiles en chimères, que la seule coutume nous rend supportables, et nous imitons en cela ces peuples qui demeurent auprès des cataractes du Nil et qui deviennent insensibles au bruit dont les étrangers seraient étourdis en un moment (2). » Voilà bien l'effet assourdissant que produit, à la première audition, notre bruyante littérature. Ailleurs Gombauld est plus vif encore et touche à la crudité :

Il n'est que de vivre à la mode.

Je vous en dirai la méthode :

Soyez toujours bien habillé, Mais soyez toujours débraillé.

Courbez-vous et portez l'image < D'un infâme libertinage.

Faites gloire d'être ignorant, Ne parlez jamais qu'en jurant.

Que votre brutale arrogance Choque partout la complaisance; En méprisant jusqu'à l'honneur, Faites le maraud en seigneur (3).

La recette est excellente. Cette peinturedes libertins de Louis Xtll ne s'applique-t-e!le pas merveilleusement à la muse à la fois bien habillée et débraillée d'aujourd'hui, à tous ces dévergondages insolents de la plume, à toute cette littérature industrielle

(1) Èpigr;, 1. h, ép. 34.

(2) Lettres, Paris, 1647, in-8, p. 34.

(3) Epigr., I. i,ép. 26.

336 ÉTDDES LITTÉRAIRES.

qui cache ses allures de sacripant sous l'aristocratie des dehors? Hélas! tout déjà avait été inventé dans ce temps-là, et le lecteur dès lors commençait son rôle de dupe. On le faisait même, tout comme en 1844, croire à des réimpressions imaginaires. Lisez plutôt ce dialogue piquant que je rencontre dans le Carpenteriana (1) :

M. DE FRÉDEVILLE.

Pour en faire six éditions consécutives, il n'y a qu'à changer le premier feuillet.

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