LE LIBRAIRE
Ah! ah! monsieur, vous savez tous nos secrets.
M. DE FRÉDEVILLE.
Oui, je sais tous les secrets dont les auteurs se servent pour établir leur réputation. J'ai bu autrefois à l'auberge avec un auteur qui avait été grand ami de Théophile, et qui m'a appris bien d'autres tours.
En somme, on le voit, c'est une époque d'anarchie et de corruption, où le goût était aussi aventureux que les événements. Il fallait bien à la fin que le calme rentrât dans les intelligences troublées comme dans la société turbulente. Richelieu, Descartes, Boileau, se correspondent à merveille : leur tâche, il est vrai, est constituante et non révolutionnaire; mais cette gloire ne vaut-elle pas l'autre? Avec eux, la politique émeutière de la Ligue, le scepticisme ivre du xvie siècle, l'art aussi irrégulier qu'impuissant des successeurs rebelles de Malherbe (2), s'ordonnent ou disparaissent; et c'est ainsi que se trouva préparée cette magnifique unité du règne de Louis XIV, qui offrit au
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(2) Je ne me sens pas disposé à défendre contre l'auteur des Grotesques les façons rogues et acariâtres de Malherbe, qui fut cependant un vrai poêle; mais je suis heureux de pouvoir renvoyer M. Gautier à l'opinion de ce même Théophile, si surfait par lui , et qui a dit plus équiiablemeut : « Malherbe, qui nous a appris le français, et dans les écrits duquel je lis avec admiration l'immortalité de sa vie. » On se doute bien que M. Gautier a omis cette phrase.
monde le plus majestueux spectacle. Les irrévérentes ironies de M. Gautier contre Despréaux peuvent être spirituelles; elles no changeront rien aux choses. C'est là de l'histoire.
Un délicieux et paradoxal morceau de Charles Nodier sur Cyrano (1) (que M. Gautier ne paraît pas avoir connu, mais que nous n'avons pas oublié), quelques judicieuses et fines notices de M. Géruzez et de M. Bazin, plusieurs articles très-brillants et étudiés de M. Philarète Chasles, nous avaient mis en goût de cette période Louis XIII, sur laquelle l'auteur des Grotesques revient aujourd'hui avec toute sorte de brusqueries inattendues et divertissantes. On n'a pas besoin, il est vrai, de se faire cercler les côtes à force de rire, comme l'auteur le propose; mais l'hilarité, je n'en disconviens pas, est franchement provoquée à plus d'un endroit. M. Gautier, par exemple, est impayable quand il montre le poète crotté dont les semelles usées pétrissent la boue à cru, quand il peint le pédant avec sa soutane moirée de graisse et ses grègues faites d'une thèse de Sorbonne. Scudery sur les échasses de son style, Yancillaire Colletet aux genoux de sa Claudine, Chapelain avec ses rimes criardes, Saint-Amant charbonnant les cabarets de vers admirables, le rodomont Cyrano dans ses duels avec la raison, frétillent et chatouillent sous le pinceau du plaisant critique. M. Gautier excelle dans ce genre à demi bouffon, et sa verve est si gaie qu'on lui pardonne de descendre à chaque instant sur le pré pour donner des taillades aux idées reçues. J'aurais bien eu envie de taquiner un peu l'historien si approprié des Grotesques sur cette admiration sans bornes pour Viau, que ses citations ne justifient guère; mais, que voulez-vous? on lit dans la notice de ce poëte mal famé ces propres mots : « Tout le mal que l'on disait de Théophile me semblait adressé à Théophile Gautier. » Que dire à cela, sinon qu'on pense infiniment plus de bien de M. Gautier que de son homonyme d'il y a deux siècles? Dans son enthousiasme, l'auteur des Grotesques va jus-"
(1) Revue de Paris, 1831, t. XXIX.