TRAGÉDIE EN CINQ ACTES
. O&sibus ullur ViRC. Enéide,
EXAMEN UlvS FKLDlMDIvS.
Plusieurs familles célèbres dans la mythologie sont depuis long-temps en possession d'exerrer le génie des poi'tes tragiques anciens et modernes. Il n'en est aucune cependant qui ait ofTert à leur imagination un plus grand nombre de sujets que celle des Pélopides. Cette famille, dit Voltaire, est V atelier ou l'on a dû forcer Us poignards de Melpomene.
Dans le nombre des tragédies les plus connues quelle a fournies à notre littérature dramatique, on peut citer, en suivant l'ordre des temps où ces tragédies ont été représentées, Andromaque et Iphi^cnie en Aulide de Racine, Atrêc et Thyeste , Electre de Crébillon , Oreste de Voltaire , Iphigénie en Tauride de Guymond de La Touche, Agamemnon de M. Lemercier, enfin la Clytemnestre de M. Soumet.
J'ai mis en scène les mêmes personnages que Crébillon,mais dans des situations différentes. Les faits qui constituent sa tragédie iïAtrée et Thyeste n'existent qu'en souvenirs et en récits dans la mienne, et mon sujet n'a de commun avec le sien que la haine des deux frères. On en jugera par l'exposé qui va suivre.
Sujet.
■ Alréc, fils dePélops, roi d'une partie du Péloponèse, avait épousé Erope, fille d'Euristhée, roi de Mycènes. Thyeste, frère d'Atrée, parvint à se faire aimer de cette
lo EXAMEN
princesse, et plusieurs enfans furent le fruit de cet adultère. Il avait pu se dérober aux premiers effets du ressentiment d*Atrée ; mais celui-ci, méditant une vengeance terrible, l'attira dans son palais sous le prétexte d'une reconciliation et lui fit servir dans un festin les membres de ses propres enfans ou de l'un d'eux seulement, suivant quelques historiens. Le soleil retira, dit-on , sa lumière pour ne point éclairer une action aussi barbare.
« Thyeste survécut à sa douleur, et brûlant du désir de la vengeance , il consulta les dieux sur les moyens de l'assouvir. Il lui restait une fille , connue sous le nom de Pélopée. L'Oracle lui répondit qu'il aurait de cette dernière un fils destiné à le venger d'Atrée. Redoutant l'accomplissement de l'inceste dont il était menacé, Thyeste consacra sa fille à Minerve et la fit transporter dans des lieux qu'il devait ignorer; mais long-temps après l'ayant rencontrée sans la connaître, l'amour le conduisit à l'inceste auquel les dieux l'avaient condamné. Bientôt convaincu de son crime , il abandonna cette infortunée sans lui révéler le secret de sa naissance et lui laissa seulement son épée pour gage de leur union. Pélopée, devenue mère, fit allaiter son enfant par une chèvre, d'où il' prit le nom d'Ëgisthe. Des bergers le conduisirent à la cour d^Atrée, qui le fit élever avec Agamemnon et Ménélas, après avoir épousé sa mère, dont il ignorait la naissance.
« Thyeste cependant , toujours en butte au ressentiment de son frère , fut enfin surpris dans Delphes par Agamemnon et Ménélas, qu'Atrée avait envoyés à
DES l'U.ul'U)l>. Il
M poursuite. Le soin de l'immoler fut remis à Rgistlie , que son pète reconnut au glaive dont il était armé. Pélopoe survint au même instant, et, saisie d'horreur en apprenant Tinceste involontaire qu'elle avait commis, elle se tua avec cette même épée qu'Egisthe rapporta sanglante à Atrée. Celui-ci, croyant son frère mort, ordonna un sacrifice pour en r<»nM*r<i«'r les dieux; mais Egisthe le tua au temple.
Les faits que je viens d'exposer sont racontés parles mythologues et notamment par Hyginus (98* fable), avec des circonstances diverses, (|u'il importe fort peu de noter ici. Leur ensemble comprend la matière de deux actions tragiques. Crébillon s'est emparé de la première; et je me suis attaché à la seconde.
De la Pélopée de Vahhé Pellegrin,
Le sujet que j'ai traité a été mis en scène, en 1733, sous le nom de Pélopée. Cette tragédie, maintenant oubliée, porte le nom du chevalier Pellegrin ; mais tous les biographes que j*ai pu consulter en font honneur à l'abbé du même nom, duquel on a dit:
Le matin , catholique , et ie soir idolâtre , Il dise de l'autel et soupe du théâtre.
La tragédie du chevaHer ou de Vabbé Pellegrin , ne m'a rien fourni pour la composition de la mienne. Il semble que l'auteur ait pris à tâche d'ajouter à l'horreur ainsi qu'à l'invraisemblance du sujet par une intrigue d'amour entre Egisthe et Pélopée, qui se croient
la EXAMEN
étrangers Tun ù Tautre, tandis que cet Egisthe est le fruit d'un hymen secret entre Thyeste et Pélopée^ mais ce qu'il y a de .plus extraordinaire encore et de plus monstrueux, c'est que Thyeste, époux de Pélopée, qui ne le connaît elle-même qu'à ce titre, en est le véritahle père, à son insu, l'auteur s'étant arrangé de manière à la faire passer dans tout le cours de la pièce, ou du moins jusqu'au dénouement , pour être la fille d'Atrée. Il n'y a peut-être pas d'exemple au théâtre d'un imbroglio de cette force.
Atrée seul est initié au mystère affreux du sort de ces trois personnages. Il fait mouvoir à son gré tous les fils d'un ténéhreux complot qui ne tend qu'à les placer dans les situations les plus dégoûtantes et les plus atroces. On peut en juger par les vers suivans, que j'emprunte à la première scène du quatrième acte et qui rappellent un peu la manière et la touche de Crébillon. Il est vrai de dire que ces vers peuvent être cités comme les meilleurs ou du moins comme les plus saillans de la pièce.
Quel plaisir ! des objets de mon juste courroux, Aucun ne se connaît et je les connais tous.
Oui , de mes ennemis précipitons la mort! Qu'importe! en expirant qu'ils ignorent leur sort ! Bientôt, dans le séjour des ombres criminelles, On va leur dévoiler des borrcurs éternelles. Aussitôt que formés leurs yeux seront ouverts : Ils se reconnaît i'f)tit ton< Irois dans les oiifrr^!
Le dénouement de cette noire intrigue amène la re-
«onnaissaiH'o doThyoslt» «*l (rEgisllu^ct, 1)ilmiI(>( après, b ininition «l'Alrée qui vient lout déclanT sur la srèiie et qui jouit, en mourant, du plaisir d'apprendre à tous ceux qui ne le savent pas, que Pélopée n'est point su fille, comme on le croit, mais celle de Tliyeste, et qu'£gisthe est le fruit d'un amour incestueux. Tu peux bien croire , dit-il à Tliyesic, en lui faisant celte révélation ,
Tii juMi* Ijhmi croire , Puisqu'Airéc à tes yeux daigne se présenter, Qu'il • de nouveaux coups encore à te porter.
Tu T», tu vas régner; mais, tel que je te voi , Je le laûae en mourant pins à plaindre que moi.
Telle est en peu de mots la tragédie de l'abbé Pellegrin. Il paraît néanmoins qu'elle ne fut pas représentée sans succès, car l'auteur s'en félicite dans sa préface, et ce qui le prouve encore mieux, c'est que je l'ai vue mentionnée dans un catalogue de pièces qui, jusqu'en 1772, étaient admises au répertoire du Théâtre- Français.
D'une Tragédie allemaïule sur le même sujet.
Je connaissais la Pélopée de l'abbé Pellegrin quand je composai mes Pélopides, et j'ignorais alors entièrement qu'une autre tragédie eût été publiée sur le même sujet. H en existe une, cependant, d'un auteur allemand, nommé Weis. imprimée en 1766, trente-trois ans après celle de l'abbé Pellegrin, sous le titre d^Atrée et Thyeste. Cette tragédie a été traduite en français par Friédel. Elle fait partie d'une collection publiée par
i4 EXAMEN
ce traducteur et intitulée : Nouveau ttteâtre allemand ou recueil des pièces qui ont paru a\^c succès sur le théâtre des capitales de P Allemagne , la vol. in 8°. — Paris, 1782.
La tragédie de Weis n*a du drame que la forme, et c'est moins une tragédie qu'un dytirambe dialogué. Sous ce rapport, on peut la considérer du moins comme le produit d'une imagination riche et poétique.
Fable, — Modifications du sujet. — Faits antérieurs à r action.
Je ne me suis permis qu'une seule infraction véritablement importante aux traditions que j'ai précédemment fait connaître , et voici en quoi elle consiste. Il ma semblé bon d'écarter de mon sujet l'inceste de Pélopée et de Thyeste et toutes les circonstances relatives à cet événement. Cet inceste ayant été commis involontairement , devenait , en effet , moralement insignifiant ; je pouvais donc en absoudre mes personnages, et, subordonnant le fait à l'intention , regarder celui-ci comme nul et non avenu, puisqu'il n'avait pas existé dans celle-là. Ce n'eût été qu'une horreur de plus ajoutée gratuitement au sujet. Je craignais d'ailleurs , avec raison , que l'admission de ce fait n'accumulât dans ma tragédie trop d'invraisemblances, et que le besoin d'éviter ou d'expliquer celles-ci n'embarrassât la marche de l'action et ne servît qu'à m'entraîner dans des détails oiseux sans aucun résultat pour le développement de l'intérêt. Je sentais, enfin, que la circonstance de cet inceste ne manquerait pas de porter
U plus ^i.iv( .ittcînte à la dignité dtvs i\vu\ |)< i ^< un i-< s sur le»(|iu-l> l'iait particulièrement toinic rintcii i ih ma pièce. En efîet , to.ut en admettant que Thyeste et Pélopée fussent devenus incestueux sans le savoir, il n'en est pas moins vrai qu'ils le seraient , et qu'il eût été bien diflicile, pour ne rien dire de plus, de présenter les circonstances et les antécédeus de cette action sous un jour assez favorable et propre à la faire acuaer entièrement.
Voici, du reste, coiuiiM i.. j .»i modifié les traditions mythologiques à ce sujet. J'ai d'abord supposé qu'Erope était la mère de Pélopée : je le pouvais, sans démentir aucune tradition ; mais il n'était pas aussi facile de prêter la même origine à Egisthe , et de le supposer, par conséquent, fils d'Erope et frère de Pélopée, car îd la mythologie s'explique et devient contraire à ma supposition. J'ai cru néanmoins devoir adopter cette version, qui tendait à simplifier ma fable, et surtout à l'épurer. J'ai supposé , de plus , que Thyeste avait pu tenir ignorée la naissance de Pélopée et d'Egisthe, et je me suis conformé, d'ailleurs, aux traditions mythologiques, en admettant qu'un autre enfant, également né de son adultère avec Frope, était tombé au pouvoir d'Atrée.
Il est un autre point beaucoup moins important sur lequel il est bon cependant de m'expliquer ici. Ménélas et son frère Agamemnon passent communément pour être les fils d'Atrée ; je me suis éloigné de celte version généralement admise ; et je n'ai fait en cela que me conformer encore à d'autres traditions moins con-
i6 FJCAMEN
nues, il après lesquelles ils auraient été seulement ses neveux. Dans cette hypothèse, on les fait descendre de Plisthène, frère d'Atrée, qui les aurait élevés dans sa cour, et nommé ses fils adoptifs après la mort prématurée de leur père.
Telles sont les seules altérations ou modifications que je me suis permis de faire subir aux faits qui m'étaient présentés par la mythologie ; j'ai conservé tous les autres, en suppléant, d'ailleurs, au silence des traditions partout où j'en sentais le besoin.
Toutes les combinaisons de ma fable devaient aboutir à préparer la reconnaissance de Thyeste ef d'Elgisthe. Il ne suffisait pas , en effet , de mettre ces deux personnages en présence ; il fallait que cet incident filt amené par un enchaînement de faits nécessaires , ou du moins vraisemblables, et c'est à cela que je devais surtout m'attacher.
Dans les combinaisons de mon plan , Thyeste a fait élever secrètement Egisthe et Pélopée hors des États soumis à la domination d'Atrée ; et celui-ci n'a pu se venger que sur le dernier des enfans de son frère.
Thyeste a fait cacher, d'ailleurs , avec tant de soin la naissance d'Égysthe et de Pélopée, que plusieurs années s*écoulent sans que lui-même ait pu savoir en quel lieu de la Grèce ils ont été conduits et élevés. Désespéré de l'inutilité de ses recherches, auxquelles il eAt été dangereux pour ses enfans de donner trop d'éclat, proscrit par Atrée dont le pouvoir s'est accru de jour en jour, il s'en remet aux dieux du soin de le punir, et ▼a consacrer dans Delphes un fer à la vengeance.
Lt's (lu'iix permettent que les enfans de Thyestc, arrivés à l'Age i\o Tadolescence, aillent consulter sur leur destinée l'oracle de Delphes. Ëgistlie, accompagné de sa sœur, interroge la prétresse , qui lui répond :
« Ce glaive que tu vois en ce» lieux suspendu , - Oê ilaive. c'est à toi qu'il est d\i.
• Tm tkux Tout porté, ma main le le confie,
• Ta cherchar dans Argos un père , une patrie !
ACT« I, SCilVK I.
Cet oracle est la clet de toute l'action. Il détermine, en premier lieu, Egisthe et Pélopée à chercher une patrie dans Argos ; il prépare ainsi l'hymen d'Atrée et de Pélopée, sert à motiver l'adoption d*Egisthe, et le choix qu'Atrée fait de ce dernier pour immoler Thyeste. On verra dans la pièce elle-même, qu'il ne doit pas être moins puissant sur les déterminations d'Égisthe, en ce qu'Atrée et lui sont également abusés sur la véritable signification de cet oracle , et que tout en croyant l'accomplir, ils ne font à leur insu que préparer son accomplissement.
L'adoption d'Egisthe étant, aux yeux d'Atrée, le seul moyen d'accomplir et d'interpréter l'oracle de Delphes en sa faveur, il importait que rien ne s'opposât , d'ailleurs , à cette adoption : c'est pourquoi je me suis écarté de la tradition, d'après laquelle Agamemnon et Ménélas auraient été les fils d'Atrée. Dans ce dernier cas, en effet, l'adoption d'Egisthe ei\t été plus difficile à concevoir, et cependant rien n'était plus important , comme on le voit , dans le plan de ma tragédie, que les motifs et le projet de cette adoption.
i8 EXAMEN
Tels sont les faits antérieurs à l'action de ma tragédie; tel est l'ensemble des intérêts dont le ressort est déjà tendu quand cette action va commencer. Si maintenant on veut bien considérer que celle-ci ne pouvait marcher sans entraîner dans son développement Taccessoire obligé des souvenirs et des antécédens que je viens d'exposer, on sentira que le soin d'y pourvoir était une des plus grandes difficultés du sujet. L'obligation de les rattacher dramatiquement à la marche de l'action , sans trop la surcharger, de le faire avec ordre et clarté, de les disposer, de les grouper de manière à les graver facilement dans la mémoire, explique et justifie peut-être assez la répartition que j'en ai faite , et l'expression souvent reflétée de quelques-uns d'entre eux. Je n'insisterai pas sur la considération des obstacles que j'avais à surmonter pour mettre à propos le spectateur au courant de ces faits, pour en intercaller naturellement l'exposition dans une scène animée, sans montrer jamais le besoin de le faire , et sans laisser refroidir un moment les passions. Je ne sais si j'y suis parvenu ; je ne puis répondre ici que de mes efforts et nullement du succès.
De V action considérée en elle-même ou dans les faits qui lui sont pmpres.
1^8 faits propres à l'action se réduisent aux suivans :
La mission d'immoler Thyeste, donnée à Egisthe par
Atrée; — la résistance et enfin le consentement d'E-
gisthe, qui croit obéir aux dieux; — l'opposition du