PÉLOPÉE, ÉGISTHE
ÉGISTHE
Pélopée, est-ce-vous?... Ce tranquille séjour
Est à peine éclairé des premiers feux du jour,
Et votre ame déjà renaît à la tristesse î
Quoi ! loin de partager la publique allégresse,
Vous restez seule en proie aux dévorans soucis
Dont la sombre langueur accable vos esprits î
Si j'en crois tous les bruits qu'on se plaît à répandre,
26 LES PELOPIDES.
Du pontife inspiré la voix s'est fait entendre.
Chacun femie son cœur au cruel souvenir
Des malheurs dont Argos eut long-temps à gémir ;
Et le peuple, affranchi d'une vaine contrainte,
Inonde les parvis de cette auguste enceinte,
Où vient sa piété vénérera la fois
Le temple de nos dieux et le palais des rois...
Ce jour, qui nous retrace un souvenir funeste ,
A lui pour expier les crimes de Thyeste;
Et de la paix enfin devenant le signal...
PÉLOPÊE.
Ah ! maudis avec lui ce jour non moins fatal Où le fils de Pélops, où le puissant Atrée, Près du trône enchaîna ma fortune ignorée , Et sur moi répandant l'éclat de sa grandeur, Du nom de Pélopée illustra mon malheur ! Vois ce tombeau... c'est là que sa première épouse, Erope , dévouée à sa fureur jalouse , Repose près d'un fils au berceau massacré ; C'est là que de vengeance encor plus altéré , D'un sang qu'il a proscrit , chaque jour plus avide, Atrée a suspendu le poignard homicide Et déposé la coupe, instrumens du festin Qu'au malheureux Thyeste il offrit de sa main. L'adultère et le meurtre ont souillé cet asile... Et tu veux que ta sœur y repose tranquille!
éciSTUB.
Les dieux, n'en doutez pas, les dieux seront pour nous. Leur arrêt, quel qu'il soit , ne peut tomber sur vous.
ACTK I, SCKNr. II. «7
Qui l'ose garantir?... Est-ce à toi d'en répondre.'... Le ciel se plaît souvent, mon frère , à nous confondre.
Je n'ose de ma vie interroger le cours
Et la fatalité qui s'attarlie à mes jours
A séparé de moi roux cjui m'ont donné l'être.
Ignorant qui je suis, je crains de méconnaître...
Et toi qu'en ce palais les dieux ont condamné
A gémir avec moi du malheur d'être né,
Toi, mon consolateur et mon ami, mon frère,
Au berceau comme moi délaissé par un père ,
En vain tu te flattais de le revoir ici.
Cet oracle trompeur, en ce jour éclairci ,
Me réduit à pleurer ta gloire inespérée :
C'est mon coupable époux, c'est le farouche Atrée
Qui prétend l'accomplir en te nommant son fils !
ÊGISTIIE.
Moi , son fils ! est-il vrai ?
PÈLOPÉE.
Toi-même! et j'en frémis.
Tu ne peux dédaigner une faveur si grande , Et ce qu'un roi désire, on sait qu'il le commande. Hélas! en ce moment de douleur et d'effroi, Je sens trop qu'un refus te perdrait avec moi.
ÉGISTUE.
Vous pressentez, ma sœur, et dictez ma réponse : Entre les dieux et moi, c'est un roi qui prononce; Et cette adoption, cet honorable choix.
Du ciel ni m.» r;ivpni explique assez la voix.
28 LES PELOIMDES.
Pourquoi vous arrêter à d'indignes obstacles ? Ah ! livrez-vous sans crainte à la foi des oracles. Avez-vous oublié leurs décrets solennels, Et ce jour où , de Delphe abordant les autels, A mes côtés, tremblante, éperdue, égarée, Vous avez entendu la prétresse inspirée : « Ce glaive que tu vois en ces lieux suspendu, « Ce glaive , a-t-elle dit , c'est à toi qu'il est dû . « Tes aïeux l'ont porté , ma main te le confie. « Va chercher dans Argos un père , une patrie. «» Un père!... en ce palais ne l'ai-je pas trouvé? Cet honneur éclatant qui m'était réservé , D'un avenir plus beau m'offre l'heureux présage... Et vous, dont la douleur en un sombre nuage Aime à s'envelopper , considérez , ma sœur , Et voyez la carrière ouverte à ma valeur ; Voyez ce fer empreint d'un sacré caractère.. .
PÉLOPif.
Egisthe!...
ÉGISTHE
Au nom des dieux , j*en suis dépositaire. Eh quoi! vous frémissez!
PàLOPÉE.
Par un coupable hymen , C'est moi qui t'ai frayé ce périlleux chemin ! Plains-moi, plains une reine à jamais détrompée Du dangereux éclat d'une gloire usurpée. Que loin du trône, hélas! il eût été plus beau De chercher le bonheur où fut notre berceau! L'hymen n'est plus pour moi qu'un joug insupportable,
ACrK I, SCKNE II. 29
Rgisthe , je commence à me croire coupable ; Et dans l'obscurité qui couvre mon destin , Je reporte en tremblant mon esprit incertain.
ÊGISTHE.
Do nos malbcurs communs la source est ignorée; Pourquoi les i-allacher à la cause d'Atrée? Pourquoi d'un vain effroi fatiguer votre esprit? Revenez d'une erreur que la raison détruit. Jamais le noir cbagrin dont votre ame est atteinte Ne parut à mes yeux fondé sur cette crainte.
PÉLOPÉE
Contre elle vainement je cherche àm'affermir;
C'est la voix du ciel même, ose le démentir...
Ecoute... celte nuit, lame entière occupée
Du noir pressentiment dont tu me vois frappée ,
Tosai pénétrer seule en ces funestes heux.
Le silence y régnait... Tout à coup, à mes yeux,
De ce muet tombeau frappant la voûte sombre,
Une clarté sinistre a rayonné dans l'ombre.
Du réveil de la mort elle est l'affreux signal ;
Bientôt à la lueur d'un flambeau sépulcral,
Un spectre m'apparaît... c'est Erope elle-même...
Erope... le front ceint d'un pesant diadème
Où de sa gloire éclate un ^riste souvenir.
Elle me voit... s'arrête et pousse un long soupir.
L'œil attaché sur moi , cette mère éplorée
Tient la coupe, instrument des vengeances d'Atrée,
De mon époux... lui-même en eût frémi d'horreur ,
Et, mettant par degrés le comble à ma terreur.
Elle ose en approcher sa torche pâlissante.
3o LES PÉLOPIDES.
Je veux l'interroger... mais soudain menaçante,
Et ranimant un bras que la mort a flétri,
L'ombre me tend sa coupe en jetant un grand cri.
Son flambeau disparaît... La pierre de sa tombe
Avec un bruit lugubre au même instant retombe ;
Et de ce choc au loin le marbre gémissant
Répond à mon effroi par un funeste accent.
Dans le trouble où s'égare et flotte ma pensée ,
Je demeure long-temps immobile, glacée :
Partout je crois revoir au milieu de la nuit,
Sous ces affreux lambeaux, le spectre qui me suit.
Cependant, ranimant la force qui me reste.
Je m'arrache tremblante à cet aspect funeste.
Et je cherche le calme auprès de mon époux.
J'approche... sur son front respirait le courroux.
Quelque songe effrayant lui retraçait sans doute
Les malheurs ignorés que mon ame redoute.
11 s'éveille à ma voix , terrible, furieux, •• * ^ *
Il menace Thyeste en invoquant les dieux;
Loin de me rendre, hélas ! le repos que j'imptore.
Loin de calmer mon trouble , il le redouble encore^
iciSTHE.
Ces présages affreux ne menacent que lui :
"Votre vertu, ma sœur, est votre sûr appui.
Des fureurs d'un époux, vous n'êtes point complice;
Et si le ciel, armant sa sévère justice.
Prépare des malheurs cachés dans l'avenir,
Vous êtes innocente, il ne peut vous punir.
PBLOPiB.
Rien ne peut m'arracher à ma douleur mortelle.