DES VÊPRES SICILIENNES
Le sujet de celte tragédie est généralement assez connu. Je crois, néanmoins, devoir en reproduire ici les principaux détails, et je ne puis mieux faire que de les emprunter à un document publié par le savant Bréquigny, et qui fait partie des Mémoires de l'Académie des Inscriptions.
Sujet.
* La révolution qu'on désigne communément sous le nom de Vêpres Siciliennes, et qui enleva la Sicile h Charles d'Anjou, en laSa , avait été préparée d'assez loin; mais l'explosion en fut subite, et l'instant n'en fut déterminé que par une circonstance imprévue. Elle n'éclata pas même dans toute l'île , en même temps, comme on le dit d'ordinaire, et on aurait pu en interrompre l'effet, si on avait profité de près d'un mois qui s'écoula avant que cet effet se fût propagé de Palerme à Messine. Je vais entrer dans quelques détails.
« On sait que Charles d'Anjou , frère de saint Louis, avait accepté du pape l'investiture du royaume de Sicile, en avait dépouillé Mainfroy , tué en 1266, dans une bataille qui avait décide du sort de l'ilc. II était de la politique de Charles d'écarter ceux qui avaient paru les plus dévoués à Mainfroy; mais il les persécuta avec acharnement; il confisqua leurs biens et les distribua aux Français qui l'avaient suivi; il accabla d'impôts ses nouveaux sujets, et, ce qui les irritait plus encore, il autorisa, par Pimpunité, la licence la plus révoltante à laquelle se livrèrent les Fran-
9a EXAMEN
çais, dans un pays qu'il semblait abandonner à leur discrétion. Les historiens contemporains attestent l'énormité de ces excès. Des bulles de Clément IV lui reprochent sa con> duite tyrannique, et lui en représentent le danger. Ces sages remontrances ne le touchèrent point, et il devint de plus en plus odieux aux Siciliens.
« Parmi ceux qui avaient le plus de sujets de se plaindre, était un noble citoyen de Païenne, Jean de Procida, ainsi appelé parce qu'il était seigneur d'une petite île de ce nom. Il avait été fort attaché àMainfroy et,en conséquence , ses biens, qui étaient considérables, avaient été confisqués. On prétend même que l'honneur de sa femme n'avait point été respecté. Profondément blessé, brûlant du désir de se venger, assez habile pour en saisir l'occasion, mais assez patient pour l'attendre, il trouva sans peine un asile auprès du roi d'Aragon , dont le fils avait épousé Constance, fille de Mainfroy, son ancien maître, et monta sur le trône d'Aragon en 1276, sous le nom de Pierre III. Sa femme lui avait porte ses droits sur celui de Sicile, et Nicolas III, qui avait été nommé pape, en 1278, ne laissait point espérer à Charles les mêmes secours que ceux dont il était assuré sous les papes précédens. Ce concours de circonstances, joint au mécontentement des Siciliens , qui croissait toujours, parut à Procida la conjoncture la plus favorable à ses ressentimens.
« Elle ne l'était pas moins aux droits du roi d'Aragon sur la Sicile, s'il voulait les faire valoir. Procida l'y excita fortement; ce prince l'écouta; mais il alléguait le défaut de moyens; il manquait surtout d'argent, et il en fallait beaucoup pour tenter une pareille entreprise. Procida se chargea d'en obtenir de Michel Paléologue,' em|>ereur de Constantinople, ;i qui il savait que Charles projetait de faire la guerre, |)our soutenir les prétentions à l'empire de Constantinople, que réclamait Philippe, devenu son gendre depuis 1273.
DES VÈPRFS SICILIENNES. g^
• Lo pmjct de Procida pliil au roi d'Aragon; et Procida parlil sur-lc-chanip, déguisé ious l'habit de cordelicr, de |>eur d'être reconnu en Sicile, où il crut devoir passer d'abord pour sonder tacitement les dis|>o!»itions des Siciliens. Il les trouva aussi irrités contre les Français, qu'il le souhaitait. Il se rendit aussitôt à Constantinople , c'était en 1279. Il ét«it muni de lettres de créance du roi d'Aragon; il obtint de l'empf'reur une audience secrète, lui découvrit les projets formes contre lui par le roi de Sicile, et lui fit sentir en même temps les moyens de les faire échouer , en suscitant à son ennemi une guerre dans ses propres états , soit par la révolte des Siciliens, qu'on y porterait aisément, soit par une invasion du roi d'Aragon qui s'y engagerait, si on lui fournissait quelques subsides. L'empereur adopta ce plan , en
Il osant la réalité des vues hostiles de Charles, âont il Il préalablement être assuré. Procida n'eut pas de peine 1 convaincre, et il en obtint, non-seulement des pro- 111' ->fs d'argent, mais des lettres pour le pape avec qui il avait eu de grandes relations au sujet de la réunion de l'église grecque à l'église latine.
• Procida, muni de ces lettres, passa auprès du pape dont il fut bien accueilli, et le mit dans les intérêts du roi d'Aragon, d'autant plus aisément, que le pape était personnellement mécontent du roi de Sicile. Procida retourna encore dans cette île et revint à Constantinople où il acheva sa négociation avec l'empereur ; enfin il en partit, en 1281, avec un envoyé de ce prince , chargé de porter au roi d'Aragon une assez grosse somme d'argent. Durant ces courses multipliées, qui avaient consumé beaucoup de temps, il était arrivé un événement qui pouvait déconcerter les projets de Procida. Le pape Nicolas III était mort dès le mois d'août 1280, et on avait élu, en sa place, le 22 février de l'année suivante, Martin IX, aussi attaché à Charles que Nicolas lui était con-
traire ; mais ce contre- temps n'avait point arrêté l'empereur, et ne changea rien aux engagemens du roi d'Aragon , qui dès qu'il eut reçu le secours d'argent que l'empereur lui envoyait, s'occupa d'armer une flotte, sous prétexte de porter la guerre en Afrique contre les Sarrasins , mais , en effet, pour profiter d'une révolte en Sicile, que Procida lui annonçait comme prochaine.
« Le roi de France et le nouveau pape , dévoués au roi de Sicile, informés de cet armement, en firent demander le motif au roi d'Aragon. Ils se contentèrent du prétexte , et Charles se croyant bien affermi sur son trône, ne prit aucune mesure ni contre l'invasion d'un souverain puissant, qui avait des prétentions fondées , ni contre le soulèvement de ses propres sujets excédés par des vexations de jour en jour plus intolérables. Procida , toujours déguisé, parcourait la Sicile, excitant, entretenant partout la fermentation, qui devint extrême; il avait chargé la mine, mais ce fut le hasard qui en causa l'explosion.
« L'historien de Sicile, Fazelli , avoue que, selon l'opinion commune adoptée de son temps, surtout par les écrivains français, la révolution fut l'exécution d'un plan tracé par Procida. Elle suppose que le jour et l'heure où il devait s'exécuter étaient convenus; que le signal était le son de la cloche qui annonçait l'heure des vêpres, et qu'à l'instant tous les Français seraient égorgés dans l'étendue de l'ile. Mais Fazelli ajoute que des historiens mieux instruits, particulièrement ceux de Sicile , démentent cette opinion. Il cite même un diplôme du roi de Sicile, Pierre II , d'où il résulte que cette révolution n'éclata d'abord qu'à Palerme et aux environs, et que ce ne fut qu'à diverses reprises que les autres lieux de l'ile secouèrent le joug des Français.
• Voici, selon ces historiens , comment les choses se passèrent. C'était l'usage à palerme d'aller tous les ans, la der-
UVJS MAnUiS MClLlh.NNES. pS
imnilfNlitiN iltPAqiies, àl'hiMUi' lit' \ ■ v isiler en dévo-
tion ot on graiulo foiilf la cli.ipelle du > I ^ rit, à six cents
pas de la ville. L'auteur que je cite dit que cet usage subsistait encoro dr son temps. Cette fête, en laSa, tombait au 3i mars. Les habitans de Palerme sortirent donc ce jour-là k l'heure des vêpres, et se rendirent à la chapelle, selon la coutume. Sans doute, la fermentation qui régnait parmi le peuple, faisait craindre quelque désordre, et le gouvernement avait fait défendre qu'on vînt à l'assemblée avec des armes. Les Français chargés de veiller k l'exécution de cet ordre, prétendirent que la défense s'étendait aux femmes comme aux bommes, et, sous prétexte de s'assurer qu'elles n'avaient pas d'armes cachées sous leurs habits, ils se comportèrent avec une licence insultante.
« Un d'eux s'étant adressé à ime femme de qualité, les Siciliens, indignés, assommèrent l'insolent à coups de pierres. Ses compatriotes voulurent prendre son parti; et le tumulte devint général. On courut à Palerme, en criant aux armes contre les Français. On les massacra dans la ville; ceux qui étaient dans la citadelle y furent forcés et tués. Avant la fin du jour, on en égorgea cinq mille. Les jours suivans , les Pa- Icmiiuins se répandirent dans les lieux voisins , et y continuèrent le massacre , sans distinction d'âge ni de sexe. Ils allaient même , dit-on , chercher les enfans des Fiançais iii-fjue dans le sein de leurs mères. On reconnaît à cette rage M < aractère atroce d'une vengeance long-temps concentrée.
« Il n'est fait aucune mention de Procida durant cette insurrection soudaine. Ce qui venait de se passer était si peu l'effet d'une conjuration dont la marche eût été combinée , que les Palermitains, après le massacre des Français , ne savaient à qui se donner. Ils élevèrent la bannière du pape et le proclamèreut leur souverain. Ils ignoraient que ce pape était l'ami déclaré du roi dont ils venaient de briser le joug.
et qu'il rejeterait leur offre. Ils if^noraient l'appui que leur préparait le roi d'Aragon, et les droits qu'il allait réclamer. Procida n'avait rien laissé transpirer de ce secret important. Peut-être même n'était-il pas alors dans l'île, où il ne restait jamais qu'j'i l'abri d'un déguisement. Le soulèvement des Palermitains n'était donc jusques-là qu'une révolte tumultueuse, sans plan et sans chef.
« Ils ne laissèrent pas de la soutenir et entreprirent de la rendre générale; ils forcèrent les postes où il y avait des Français, qu'ils passèrent au fil de l'épée. Le gouverneur de Messine tenta vainement d'arrêter leurs progrès : ses galères et ses troupes furent repoussées, et Messine resta seule contenue quelque temps par la garnison; mais les Français qui la composaient continuaient d'irriter les habitans par la manière dont ils les traitaient, et Messine prit enfm le même parti que Palerme. Le 29 avril , les Messinois abattirent le drapeau de Charles d'Anjou , et élevèrent en la place l'étendard de la croix (c'était celui de leur ville); ils députèrent aussitôt vers les Palcrmilains pour leur annoncer qu'ils se réunissaient à eux, tuèrent tous les Français qu'ils rencontrèrent: le reste s'enfuit et se dissipa. Le massacre ne fut donc pas général , comme h Palerme; mais il n'y eut que deux Français, dans toute la suite, qui furent volontairement épargnés.
« Tous les historiens ont nommé le premier , ce fut Guilleaume Des|>orcelets, chevalier provençal , qui commandait Calatafimi, dans le val de Mazzara, du côté de Palerme. L'autre, beaucoup moins connu , était Philippe Scalambre, gouverneur du val de Noio, au midi de Catane. Ils durent l'un et l'autre la vie ù la réputation de leurs vertus. Ainsi la vertu était encoi% respectée chez les Siciliens , au milieu de leurs fureurs; et cela prouve bien que l'excès de leur vengeance ne vint que de l'excès de l'oppression. L'espoir d'un gouver-
DES VftPKES SlClLlENMsS. 97
nement plus doux , aurait prévenu la révolte ou rappelé la soumission i mais Charles ne connaissait |)oint ces ménagemens que la violence de son caractère ne lui permit jamais d'employer.
« 11 était avec le pape, à Montefiascone, lorsqu'il apprit la défection de la Sicile entière. Il tomba dans le plus violent accès de colère; il donna sur-le-champ ordre à la flottr qu'il avait préparée contre rempereiu de Constantinuple, de mettre à la voile, et partit |)our assiéger Messine; il comptait sur les secours qu'il envoya demander au roi de France, et le pape l'aida des fonds qu'il avait dans ses trésors. Les Siciliens furent effrayés. Le pape ne les voulant point pour sujets , ils se réduisirent à le prier de solliciter leur pardon auprès de Charles, et les Messinois, assiégés, offrirent de capituler. Toutes leurs propositions furent rejetées avec dureté. Charles voulait qu'ils se rendissent à discrétion , et jls résolurent de se défendre avec l'opiniâtreté du désespoir. On était alors au mois d'août, et ils ne se doutaient pas encore des secours que Procida leor avait préparés. Il sentit que c'était l'instant où les Siciliens ne pouvaient balancer à se jeter dans les bras du roi d'Aragon , et où ce prince ne devait plus différer de les leur ouvrir.
« 11 était parti de Catalogne, dès le 6 juin, avec une flotte nombreuse, chargée de troupes de débarquement; et masquant toujours ses vrais desseins sous l'apparence d'une guerre contre les Sarrasins d'Afrique , il avait pris terre à Al-Coll, près de Constantine, où, après quelques légères hostilités, il attendait des nouvelles de Procida, qui s'était glissé dans Palerme. Celui-ci fit part aux principaux habitans de l'île, des ressources qui s'offraient et des conditions. Elles furent acceptées avec empressement : il fut convenu qu'ils reconnaîtraient le roi d'Aragon pour maître. Aussitôt Procida se jeta dans un petit bâtiment avec trois Siciliens , qui ,
en qualité de syndics de Tîle entière, étaient députes auprès du roi d'Aragon pour l'inviter à venir en prendre possession. Ils furent accueillis comme Procida le leur avait promis. Le roi d'Aragon fit sur-le-champ partir pour Palerme deux envoyés, chargés de recevoir le serment des Siciliens, tant en son nom, qu'au nom de la reine Constance, sa femme , à qui la souveraineté de la Sicile appartenait , comme fille et héritière de Mainfroy. Le serment fut prêté par les habitans de Palerme et par les seigneurs de l'île, qui s'y étaient rendus. Dès que le roi d'Aragon en eut reçu la nouvelle, il passa lui-même à Palerme, et y fut couronné roi le lo août.
« Prêt de quitter l'Afrique, il avait écrit à Edouard 1^, roi d'Angleterre, une lettre où il faisait part de la députation des Siciliens et de la résolution qu'il avait prise d'embrasser cette occasion de recouvrer un royaume sur lequel sa femme et ses fils avaient des droits incontestables. Cette lettre est imprimée dans le recueil de Rymer et confirme, en grande partie, ce que je viens de dire.
« Le roi d'Aragon ne tarda pas à marcher vers Messine, dont le siège fut levé. Il y entra les premiers jours d'octobre, après que sa flotte eut battu celle de Charles, qui se vit forcé de quitter la Sicile; et les liabitans soumis au roi d'Aragon, Pierre III, n'eurent plus à redouter que les foudres de Martin 1*% dont ils s'effrayèrent assez peu : « Vous nous « avez jugés indignes , lui disent-ils , de la grâce de saint m Pierre et de la vôtre. Celui qui a soin des grands et des ■ petits a envoyé & notre secours un autre Pierre que nous <• n'attendions pas. » Nouvelle preuve que la négociation avec ce prince, qui avait duré plus de deux ans, s'était faite par Procida, sans que les Siciliens en fussent instruits.
• On ne s'accorde pas sur le nombre des Français mas$âcrés par les Siciliens, les uns le font monter k vingt-huit niile, les autres diminuent ce nombre de plus de moitié. On
DES VÊPRES SiaLIENNES. 99
cinq mille «jçorgt'S dans le massacre dv Palcrme, «t trait mille dans celui de Messine. Il est probable qu'il en périt moins dans les autres lieux d'où ils eurent le loisir dl'éobaiiper , car , de l'aveu des historiens , il s'en échappa. Aion je me rangerais volontiers de l'opinion de ceux qui croieat qu'on peut réduire la perte totale des Français à douze mille.
• Ce nom de f't'prt's Sict tiennes convenait assez à ce qui se passa, en laSi, à Palerme et aux environs, le surlendemain de Pâques; maisc'wst mal à propos qu'on a étendu cette dénomination à la révolution générale qui en fut la suite. Cette révolution ne s'ctant faite qu'à plusieurs reprises, à des intervalles assez éloignes les uns des autres, et avec des circonstances absolument différentes, cette dénomination commune a produit une telle confusion, qu'on a cru que le massacre qui s'était fait à Palerme, à l'heure des vêpres, s'était fait par toute la Sicile à la même heure ; ce qui a conduit à supposer qu'il s'était fait à un signal convenu, et ce nom de Véprts Siciliennes , dont on se servait pour désigner cet affreux événement, a donné lieu d'imaginer que ce signal avait été le son de la cloche des vêpres.
■ On voit, par le récit exact des faits, combien toutes ces suppositions sont éloignées de la vérité. L'insurrection de la Sicile ne fut point une conjuration; il n'y eut point de conjurés; ce ne fut point un plan concerté pour être exécuté à certain signal, et partout en même temps; ce fut l'explosion soudaine et tumultueuse de haines accumulées, comme presque toutes les insurrections contre les gouverncmens oppresseurs. Procida la prévit, et la hâta, sans doute, en échauf- |ant les esprits; mais il n'en détermina ni l'instant, ni le mode. Elle se serait tentée sans lui; mais, sans lui, elle aurait échoué. Car les factieux furent un moment découragés, et demandaient grâce, ((uaïul Pi ocida leur annonça les ressour-
,oo EXAMEN
€68 qu'il leur avait ménagées à leur insu. Giannone et U ))lupart des historiens ont donc admis bien gratuitement le secret qu'ils supposent que les Siciliens gardèrent merveilleusement sur ces ressources. On ne leur en 6t part que lorsqu'il n'y eut plus de secret à garder; on n'aurait pu même leur en faire part plus tôt, puisque le roi d'Aragon avait résolu de ne se déclarer que lorsqu'il n'y aurait plus, de leur part, rien à craindre. Mais ce qu'on doit admirer, c'est l'adresse, la constance, l'activité de Procida, durant près de trois ans de négociations et d'intrigues, dont il sut cacher l'objet à ceux qu'elles intéressaient le plus, et qui aboutirent à la fois à venger ses injures personnelles, à affranchir ses concitoyens d'un joug tyrannique, et à servir les héritiers légitimes de son ancien souverain. >
Tels sont les faits recueillis par Bréquigny , sur l'événement des Vêpres Siciliennes et sur la part qui en revient à Procida. Je crois devoir, en ce qui concerne ce personnage, y ajouter les détails suivans. 11 suit de documens authentiques, cités par M. de Cherrier, dans le Plutarque Français^ à Tarticle de Charles d'Anjou, que Procida serait devenu le conseiller de ce prince, après avoir occupé, cependant, une position éininente sous les Souabes , depuis Frédéric II, dont il était le médecin et l'ami ; que, dans sa nouvelle position près de Charles d'Anjou , sa femme lui aurait été enlevée de gré ou de force et que la rumeur publique accusait le roi lui-même de cet enlèvement; que Procida s*étant alors éloigné , la rage dans le cœur , aurait été déclaré traître k l'état , dépouillé de ses biens , tandis que sa femme , restée à Naples après son départ, aurait
DES VÊPRES SICILIENNES. iol
obtenu une pension dont elle devait jouir, si elle était toujours, dit le document cité , fidèle au roi.
Fable.
J*ai d'abord écarté la version d'après laquelle Procida aurait eu à se plaindre personnellement de Charles d'Anjou. J'ai mieux aimé ne voir en lui que le beau côté des sentimens , dont il était animé comme citoyen. J'observerai à ce sujet que le poète n'est pas un biographe. Il n'est pas tenu de dérouler toute la vie de son personnage. Il peut choisir, ajouter, retrancher, suppléer au silence de l'histoire dans le développement des caractères et des faits. Seulement il ne doit pas les présenter sous un point de vue contraire à la vérité. Tai suivi ces principes , autant que possible , à l'égard de Procida.
Je n'ai emprunté à riiistoire que ce personnage et celui de Desporcels pour la composition de ma pièce. Les quatre autres sont d'invention.
La création de ces derniers personnages a été bien plutôt un besoin de mon esprit , qu'une nécessité fon dée sur le silence de l'histoire. On conçoit que si j'avais emprunté tous mes personnages à celle-ci, j'aurais dû accepter en même temps l'obligation de me conformer à des traditions toutes faites , auxquelles il aurait bien fallu subordonner plus ou moins la conception de ma pièce. Or, il est évident que cette obligation pouvait devenir une entrave, un obstacle au développement régulier, libre et complet de ma pensée sur l'événement des f^êpres Siciliennes , et je m'en suis
loa EXAMEN
affranchi, d'autant plus volontiers, qu'à part les deux personnages indiqués ci-dessus, Thistoire n'en cite aucun dont le nom se lie d*une manière essentielle à cet événement.
Ce point de départ établi , voici comment j'ai conçu les caractères de mes personnages :
Parmi les Siciliens engagés au service de Charles d'Anjou, les uns, plus préoccupés de la faveur dont ils jouissaient que des souffrances de leurs concitoyens, se montraient d'autant plus ardens à soutenir sa domination, qu'elle était devenue plus odieuse, et qu'ils avaient plus à redouter pour eux les suites d'une révolution. D'autres, indignés de sa tyrannie , ne conservaient près de lui quelque crédit', que par un faux semblant de soumission , et n'attendaient que le moment d'éclater.
Lucéna et Alberti, personnifient chacune de ces deux positions qui sont dans la nature des choses , et probablement aussi dans la vérité de l'histoire.
J'ai personnifié dans Péraldo , la position plus franche d'un Sicilien qui, n'étant lié d'aucune' manière envers Charles d'Aujou dont il subit la domination, bnMe de s'en affranchir, et supporte impatiemment les retards imposés par la prudence.
Montfort, que j'ai supposé vice -roi de Sicile, est, comme Français , naturellement attaché à la cause de Charles d'Anjou. Je me suis arrêté à ce nom choisi avant moi par M. Gisimir Delavigne, et que j'ai vainement cherché dans l'histoire.
J'ai personnifié dans Montfort la fausse position d'un
DES VÊPRES SICIUENNES. io3
homme qui se trouve insensiblement engagé, par une sorte de devoir et de fidélité, dans des actes que sa conscience réprouve et qui ne revient à lui qu'au dernier moment , qn nxl il n'v a plus de remède à cette situation.
il suit de ce premier aperçu, qu'aucun des Français en action dans ma tragédie n'est personnellement odieux, bien que Montt'ort, un de ces deux personnages, y iigure comme instrument de la tyrannie de Charles d'Anjou. Je n'ai point cherché à diminuer pour cela l'horreur que cette tyrannie devait inspirer. Loii> de là ; mais tout en réprouvant la politique de Charles, et en la llétrissant, surtout dans la personne des Sicihens ou des Napolitains attachés à sa cause, j'ai pensé que, parmi les Français plus ou moins compromis ou engagés dans celte politique,avec des dispositions d'esprit dilTérentes , il m'était bien permis de choisir mes caractères, et c'est ce que j'ai fait. J'ai cherché de cette manière à concilier ce que je devais à certaines convenances et à la vérité historique.
En résumé, le caractère et la position de chacun de mes personnages ont quelque chose de spécial et de parfaitement distinct. Ils ont tous une importance qui leur est propre et qui ne permet pas qu'on puisse en reléguer aucune dans la classe de ces personnages subalternes, employés autrefois jusqu'à l'abus, sous le nom de confidens.
Je n'ai point trouvé, ou plutôt, je n'ai point cherché place à un rùle de femme dans ma tragédie. J'ai cru devoir éloigner tout ce qui pouvait tendre à me dé-
io4 EXAMEN
tourner du point de vue principal auquel je m'étais rattaché.
Quant aux faits, je les ai reproduits aussi fidèlement que possible. Un des points les plus importans de la version de Bréqnigny, c'est que le massacre des Vêpres Siciliennes n'a été véritablement que l'explosion de haines accumulées depuis long-temps ; que Procida prévit cette révolution , qu*il la prépara même et la provoqua par son action sur les esprits , mais qu*il n'en détermina ni l'instant, ni le mode; enfin, qu'elle aurait été tentée sans lui , mais que, sans lui, elle aurait échoué.
C'est à ces différentes considérations , que j'ai subordonné Tarrangement de ma fable. Il m'a semblé, en effet , que le dénoûment serait en lui-même d'autant plus instructif et imposant , qu'il serait plus conforme à {'histoire et qu'on pourrait le considérer comme étant moins le résultat d'un plan concerté que d'un soulèvement unanime et en quelque sorte spontané.
Procida indique , à la vérité , le moment qu'il convient de choisir; mais il ne le fait qu'en se rattachant à l'éventualité d'un soulèvement possible et motivé de la part des Siciliens contre les Français par une provocation du genre de celles auxquelles ces derniers se livraient habituellement. Le signal donné par Procida est subordonné ainsi à la prévision de ce qui aurait pu arriver même en son absence et en dehors de son action.
Ce que je vais tenter, uns moi vous l'auriex fait , dit-il, encore; et la seule gloiio qu'il revendique est de s'être ménagé contre Charles d'Anjou , par ses intelligences avec don Pèdre d'Aragon, des moyens de ré-
DES VÊPRES SICILIENNES. io5
sistance ult«*ricurc, assez efficaces pour assurer et ronsoliderà jamais le succès de l'insurrec^tion.
Suivant les historiens compulsés par Bréquigny , Procida n'était point en Sicile au moment où la révolte éclata. Bréquigny admet, cependant, que Procida inrtua beaucoup sur cet événement par son action sur l'esprit des Siciliens. Je me suis rapproché de celte version, autant que possible, en supposant qu'il n'avait pu, quoique présent , prendre une part active et personnelle au massacre; et j'ai tenu à cette version, d'autant plus, que, loin d'amoindrir ou de diminuer l'importance du rôle de Procida , elle était , au contraire , un moven pour moi de rehausser ce personnage aux yeux du spectateur.
On doit sentir , en effet , que moins il peut intervenir de sa personne et que moins il a de ressources matérielles à sa disposition , plus il faut que le prestige de son autorité morale ait été puissant sur les esprits. Cest d'ailleurs une présomption de plus en faveur de la justice de sa cause et de la légitimité des intérêts dont il était le représentant. Voilà comment j'ai compris l'histoire; et c'est en me rattachant tout d'abord à cette idée, que j'ai fini par y ramener toutes les combinaisons démon plan.
Pour donner , sous ce rapport, une expression dramatique à ma pensée, j'ai supposé que Procida était tombé au pouvoir de Montfort, et qu'il était réduit, par conséquent , à l'impuissance d'agir ou de participer d'une manière active et immédiate au soulèvement.
J'ai présenté ainsi, d'un côté, Montfort armé contre
io6 EXAMEN
Procida de toute la puissance de Charles, et d'un autre côté, j'ai personnifié dans Procida, désarmé, enchaîné devant lui, la cause d'un peuple injustement opprimé.
La moralité de ma pièce est entièrement fondée sur les élémens de ce contraste, et j'ai rendu, je crois, cette moralité d'autant plus dramatique et saisissante pour l'esprit , que la cause de l'opprimé triomphe au moment même où elle semblait abattue dans la personne de Procida.
J'ai mis à coté de cette grande leçon donnée par rUistoire, celle de Desporcels épargné dans le massacre à cause de ses vertus.
Je n'ai pas négligé d'autres faits historiques accessoires. Ainsi la cour de Rome ayant exercé une assez grande influence sur la politique de Charles et sur les événemens qui ont donné lieu à l'insurrection des Siciliens, j'ai dû apprécier cette influence et la rattacher , comme elle devait l'être, au principe des discordes civiles qui existaient alors en Italie et qui l'ont ensanglantée si long-temps. J'ai dû la signaler aussi dans ses rapports avec l'expédition projetée par Charles d'Anjou contre l'empereur d'Orient, Michel Paléologue; expédition que Procida fit échouer si habilement par une suite de combinaisons qui devaient, en définitive, amener la délivrance de son pays.