DES VÊPRES SICILIENNES
vv Uivu la ce qui pt»ut servir de basr à un priin ij»r «ornerai?... Et si la realité dont on poursuit la ohiiuère, n'est, en dé6nitive, autre chose que cette espèce de vérité qui a toujours été recommandée dans rimitatioii des personnages et des faits, pourquoi ce besoin d'innover dans les mots quand on ne change rien dans les choses? A quoi bon substituer à un principe juste et formulé d'une manière convenable, un principe aussi faux qu'illusoire et sans portée sérieuse, un principe de déception ?
Deux grands personnages des temps modernes, Frédéric et Napoléon dont la gloire a été si populaire, ont été souvent traduits sur notre scène; et le premier soin des auteurs et des acteurs a toujours été d'en reproduire, aussi fidèlement que possible, le costume et les habitudes extérieures. En principe et dans l'intention, rien de mieux ; mais en fait, oserait-on se flatter d'avoir atteint véritablement ce sublime de l'art appelé rr«/i/e ? N'a-t-on pas le plus souvent manqué ou dépassé le but, et ne serait-on pas tenté de voir, dans ces imitations forcées , bien plutôt des charges et des caricatures que des portraits? Je ne veux point blâmer cependant les efforts qu'on a fait, je les tiens pour bons, je ne trouve même pas mauvais qu'on nous ait montré, dans ces dernières années , le fameux duc de Glocester avec sa bosse historique; et je suis si peu difficile a ce sujet , que je n'ai même pas cherché a savoir si on avait eu raison de la mettre d'un coté plutôt que de l'autre; je veux dire seulement que cela n'est pas toujours heureux. J'ajouterai que cela n'est pas neuf.
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A riiidustrie du costumier doit se joindre aussi, bien entendu, celle du décorateur; et, la part de toutes ces choses une fois faite, il n'y a véritablement plus à s'occuper que de certains menus détails ou ornemens obligés de style, au moyen de quoi le précepte est ac^ compli. Rien de plus facile, au surplus , car on a sous la main le vocabulaire de l'école , arsenal de phrases toutes faites et d'interjections surannées , de locutions remuées du moyen-âge et qui ont percé la poussière des chroniques : ce sont des choses qu'on nous offre aujourd'hui pour de la couleur locale. Il n'y aurait pas, j'en conviens, grand mal à cela; ce dont je me plains, c'est que la vérité historique ait été entièrement sacrifiée, pour ainsi dire, à ces bagatdles de la porte. En effet, je ne crois pas qu'on ait jamais poussé plus loin le travestissement , le mensonge et la profanation , quant à l'imitation des caractères , et à la reproduction des faits donnés par l'histoire ou à leur moralité : j'en appelle au jugement de tous les hommes impartiaux. La réalité qu'on nous prêche aujourd'hui, n'est donc, en dernier résultat, qu'un moyen de surprise, une amorce trompeuse , un piège tendu à la bonne foi du public.
En somme, il semblerait qu'on ne tient tant à la forme on à certains caractères extérieurs de Terité, que pour acheter le droit de mentir impunément sur le fond. Le pittoresque nous déborde, aux dépens de la raison publique , et tous les recoins du domaine de l'art en sont puérilement infestés.
Sovs ce rapport, il est vrai, ma tragédie n'est pas à la
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hauteur des prétentions actuelles. Tout ce que je puis «lire, cVst cjuo j'ai mis on scène clos Siciliens, îles Napolitains et des Français du XIII* siècle, et que, si la pièce eût dî\ être jouée, j aurais invité les acteurs à rechercher les traditions des costumes de cette époque et le décorateur à me trouver dans les greniers du Théâtre-Français, s'il était possible, un intérieur de palais plus ou moins topique et concordant. J'ai cherché aussi, dans une mesure qui m'a paru convenable, à me ménager l'appui de certains moyens plus spéciaux d'expression scénique auxquels on a recours dans tous les temps.
Ainsi, j'ai réuni les conjurés dans des rochers voisins dePalerme, où j'ai supposé que les cendres de Conradin avaient été déposées par Procida ; et, fidèle à certaines traditions recueillies sur ce dernier personnage , je l'ai montré sous l'habit d'un moine Cordelier. Je tiens à expliquer ma pensée sur ces difTérens points :
Deux actes de ma tragédie, le premier et le troisième, se passent dans le palais du vice-roi; mais le besoin de mettre les conjurés en scène, ne me permettaient pas, dans l'intérêt de vraisemblance, de conserver rigoureusement l'unité de lieu. C'est pourquoi je me suis écarté, sur ce point, de certains usages établis par nos grands maîtres et qui semblaient même avoir acquis, j'en conviens, la consécration d'un principe. Observons, toutefois, que Voltaire et La Harpe, en avaient déjà secoué le joug dans les tragédies de Tancrede et de Coriolan, Ce principe était, par conséquent, bien ébranlé déjà dans l'opinion des classiques eux-mêmes, avant que
Messieurs de la nouvelle école aient essayé de s'en passer plus ou moins.
La disposition d esprit qui me portait à réunir mes conjurés dans un lieu spécial et propre au libre développement de leurs passions, trouvait donc à la fois sa justification dans les précédens de l'école dite classique , et dans les convenances de mon sujet. Comment concevoir , en effet , que Procida ait pu développer le plan de sa conspiration et haranguer les conjurés dans lepalais du vice-roi lui-même P Un changement de scène était, par conséquent, nécessaire. Il n*y avait pas d'autre moyen d'échapper à l'invraisemblance que je viens de signaler ; mais ce n'était pas là mon seul motif. Une des conséquences ordinaires de Tobservation rigoureuse du principe de l'unité de lieu, c'est l'obligation de se rattacher à une scène banale , indéterminée, sans couleur et sans expression. Je tenais, au contraire, ici, à ce que le choix du lieu fût en rapport avec les sentimens dont Procida, lui -même, était animé et qu'il avait à faire passer dans l'ame des conjurés. Je voulais , avant tout, mettre en relief et rendre sensible aux jeux ce qu il y avait à la fois de terrible et de mystérieux dans la pensée de sa conspiration. C'était donc une raison pour moi de recourir à tous les moyens d'expression scénique appropriés au développement de ce genre d'effei.
Le choix du lieu me parait eu lui-même à l'abri de toute objection. Je crois pouvoir en dire autant du costume ou du déguisement sous lequel j'ai fait paraître Procida, puisque je n'ai fait en cela que me conformer
à une clonnt'e liistoritiuo. Il suit en »'ffel des traditions relatives à ce personnage , que le besoin d'assurer le succès de sa conspiration le ramena plusieurs fois en Sicile , où il reparut sous divers déguisemens , parmi lesquels on cite partictdièrement celui de Cordelier. C'est ce dernier costume que j'ai choisi , bien que l'histoire en attribue à Procida de plus pittoresques encore, et notamment celui d'Astrologue , sous la protection duquel il entretenait la haine et les espérances des Siciliens , tandis que d'une autre part, il s'en servait pour donner le change aux oppresseurs de son pays, qu'il amusait par des bouffonneries. Il y avait là, tout justement, ce mélange de grotesque et de sublime recommandé par M. Victor Hugo ; mais je n'ai pas cru pouvoir mettre en action les élémcns de ce contraste, et je me suis contenté de les mettre en récit dans la bouche de Procida.
Reste un dernier moyen d'expression scénique auquel j'ai eu recours, et qui peut, je le reconnais, donner lieu à quelques objections : c'est l'urne contenant les cendres de Conradin. La fiction de cette urne est , par une sorte d'anachronisme, empruntée à des mœurs et à des usages étrangers à l'époque de la mort de Conradin. N'y a-t-il pas là quelque chose de choquant relativement aux convenances théâtrales et à l'espèce de vérité que la scène est susceptible de comporter ? C'est une question qui m'aurait semblé , je l'avoue , peu importante au fond , mais qui le devient nécessairement dans l'ordre des idées nouvelles , et pour tous ceux qui entendent subordonner l'art au
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point de vue île la vérité matérielle, ou de cette étroite réalité dont la doctrine a été si vivement préconisée. Sans doute, il n'est pas vi*ai que les cendres de Conradin aient été recueillies dans une urne, et que Procida, devenu dépositaire de cette urne, ait pu la mettre sous les yeux des conjurés. C'est une supposition que j'ai cru néanmoins pouvoir admettre , et qui ne me semble pas excéder la mesure des libertés qui sont permises ou tolérées au théâtre. Et ne sait-on pas, en effet, que le théâtre a ses licences et ses nécessités? Le poète enfermé dans un espace étroit , resserré dans une limite de trois heures, est bien obligé de condenser les élémens de son sujet , de le réduire à une sorte d'expression abstraite , et de lui donner cependant du corps et de la vie par une certaine combinaison de ressorts et de moyens plus ou moins propres au développement dramatique et animé de la pensée qui s*y trouve contenue. Ici, comme ailleurs , il y a la forme et le fond: la forme qui est, jusqu'à un certain point, fictive, arbitraire ou de convention; le fond , qui doit toujours être puisé dans la vérité du cœur humain. Ce qui est l'essence du drame et ce qui en constitue le fond , ce sont les faits considérés dans leur expression la plus générale et dans leur moralité , ce sont les caractères et les passions. C'est par là surtout que j'ai tâché d*étre vrai. Quant au reste, il est certain que je me suis mis beaucoup plus à l'aise.
En résumé, sans avoir attaché beaucoup d'importance aux charmes du pittoresque et de la réalité y comme on l'entend , j'ai fait, je pense, une assex large
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part à ce genre d'effet qui tient à l'expression et au mouyement tle U scène; et, sous ce rapport , il m*est bien permis de mettre en ligne de compte , à côté des moyens déjà énumërés, Teffet produit par les sons du beffroi qui se font entendre à la fin du troisième acte, et qui , mêlés aux cris des victimes et des meurtriers , transportent, si je puis m'exprimer ainsi , le spectateur au milieu du massacre , et le font assister, autant que possible, au spectacle de ce terrible dénoùment.