‹ Études littéraires et dramatiques de RenardChapitre 84 sur 86 · III. — En vente, jai penie a m expliquer cette · texte numérisé non relu

III. — En vente, jai penie a m expliquer cette

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étrange manie de vouloir ainsi contester à nos plus grands écrivains cet esprit créateur et ce génie d'invention que l'on jette à la tête des étrangers. Quoi ! c'est à nous dont les lois , les mœurs et les vicissitudes politiques ont ébranlé le monde entier, c'est à nous qu'on refuserait un caractère, un esprit national essentiellement propre et distinctif et des écrivains originaux.

Cette prétention , tout aveugle qu'elle soit , ne serait pas , je le veux bien , sans quelque fondement , si la liberté ne pouvait exister sans la licence , et l'originalité sans la bizarrerie ; mais le bon sens et le bon goût sont de droit commun parmi nous, et nos plus grands écrivains eux-mêmes ont sagement reconnu quils en étaient justiciables, et qu'ils devaient en respecter les arrêts. Nulle part en effet la raison n'a plus de souveraineté qu'en France; et je ne prétends point parler ici de cette raison systématique à l'usage de certains philosophes, et qui, fondée sur l'abus des mots , permet à ces messieurs de divaguer le plus savamment du monde, mais de cette raison pratique , étendue chaque jour et perfectionnée par la multiplicité de nos relations sociales et le libre conflit des opinions.

Cet empire de la raison s'explique et se conçoit parfaitement chez un peuple qui peut s'honorer d'avoir produit tant de profonds observateurs et de génies éclairés, chez un peuple où se sont élevés Descartes et Pascal, Montaigne, I^bruyère et Vauvrnargues, Molière et Lii Fontaine, Rousseau, Montesquieu, Voltaire et tant d'autres représentans de notre gloire littéraire et philosophique.

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Où retrouver ailleurs , au mémo degré d éclat , cot esprit si lumineux , si vif et si pénétrant , cette force de dialectique et cette puissance de raison que nous admirons dans les Lettres Provinciales et Persanes, dans les romans , dans la polémique et dans les poésies légères de Voltaire, dans les Mémoires de Beaumarchais , dans les pamphlets de Courier, etc. Voilà, ce me semble, une assez vive expression de notre esprit national ; et je conçois que chez un peuple où le bon sens et l'opinion puhhque ont eu de semblables interprètes, il soit difficile de dire ou de faire impunément des sottises en philosophie , comme en littérature et même en politique.

Oui , tel est en effet le genre d'esprit qui distingue éminemment notre nation : c'est lamour du juste et du grand, du raisonnable et du vrai; c'est son aptitude à les saisir et son ardeur à les défendre. Aucun peuple, j'en conviens, n'est en même temps plus accessible aux séductions de la mode, aux impressions d'un engouement passager, dans les matières de goût, dans les choses de sentiment ; mais rien de ce que la raison n'aurait pas bien expressément sanctionné n'est durable et persistant chez lui. Le ridicule ou l'indifférence en ont bientôt fait justice.

Et d'où lui vient cette supériorité morale et cet as« cendant particulier qu'il a conquis sur les autres nations de l'Europe, ascendant qui, pour être contesté, n'en est pas moins réel et continuellement agissant? — Du prodigieux développement de sa littérature et des circonstances, uniques dans l'histoire des siècles,

au milieu desquelles on a vu s'opérer ce développement.

Le génie de notre langue était à peine fixé, que déjà nous possédions ces principes du bon goût, puisés dans l'étude approfondie de la littérature ancienne ; et, par une heureuse coïncidence , on ne vit jamais paraître à la fois tant de génies supérieurs et d'esprits distingués.

De puissantes raisons contribuaient alors à nous distraire et à nous éloigner des sentimens que nous aurions pu^uiser dans nos souvenirs nationaux , dans l'état de nos institutions politiques ou religieuses. Il eût été difficile et dangereux d'aborder ces questions. D'un autre côté, la magnificence de Louis XJV et la galanterie qui régnait à cette époque étaient un obstacle au développement des passions sérieuses et concentrées. Comment alors aurions-nous pu rester insensibles aux nobles beautés de la littérature grecque et romaine et aux souvenirs de cette ancienne civilisation dont l'éclat se mêlait à l'aurore d'un grand siècle !

Et c'est ainsi qu'en nous arrachant à l'étroite préoccupation des admirations locales et des préjugés nationaux, l'impulsion qui nous était donnée tendait à laisser déjà prédominer cet esprit d'analyse et d'observation , de critique et d'examen , qui devait tourner d'abord au profit du goiit^qui devait tourner ensuite au profit delà raison.

(iCtte impulsion n'était pas favorable sans doute au recueillement des passions rêveuses et solitaires , aux

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joaitiincet de cette mélancolie dont nos voisins d'outre-mer et d outre-Rhin font si grand cas. La France, en un mot , n était pas sentimentale : elle était raisonneuse; et cette fièvre de raisonnement , parfois délirante, et qui ne fit qu'empirer d'un siècle à l'autre, a singulièrement inilué sur le mouvement de nos vicissitudes politiques.

Il est , j'en conviendrai, bien naturel aujourd'hui que la France , après avoir emprunté si heureusement à la civilisation des Grecs et des Romains , les élémens de sa première illustration littéraire , fasse un retour sur elle-même et se replie sur ses propres traditions. Il est digne d'elle en effet de chercher à retremper sa littérature et sa poésie dans les inspirations du sentiment national et religieux ; mais je dis qu'elle ne doit pas le faire aux dépens de ce qu'elle a gagné; je dis que le développement de ce nouveau besoin ne doit pas être la condamnation de ses lumières acquises, et les réclame au contr.iire. Or, il est évident qu'on veut nous enlever cet avantage de position qui pourrait nous défendre au moins contre les envahissemens du mauvais goût.

Si , d'un côté , le goAt nous défend d'imiter sans choix et sans discernement la manière des Anglais et celle des Allemands, je dois dire aussi que , sous un point de vue moral et beaucoup plus essentiel , il ne serait pas sans danger de nous accoutumer à ces tableaux affreux d'une imagination délirante et satanique, aussi flétriisans pour la raison qui s'y soumet que fatigans pour le cœur en butte à leur impression.

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Sans doute , il est chez rhomme une vie de sentiment qui précède la raison , qui s'exerce à côté d'elle , et souvent à son insu, qui souvent lui cède et plus souvent la domine.

Cette vie mystérieuse explique en nous tout ce que la raison ne saurait expliquer. Son action se fait remarquer dans les différentes phases de la vie des peuples aussi bien que dans les conditions de notre existence individuelle. Au nombre des impressions qu elle tend à développer en nous , il en est sans contredit de respectables et que la raison doit avouer, que la raison doit protéger ; mais il en est aussi de dangereuses et dont la raison doit réprimer les habitudes. Il est temps d*y songer, dans l'intérêt de la morale et du bon goût.

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U y a déjà plus de douze années que mon Traité de t Imitation tlicâtrale a été publié ; la réimpression en était pour ainsi dire à sa fin , lorsque M. de Barante disait en pleine Académie française , à l'occasion de la réception de M. Ballanche, et en répondant au discours de ce dernier [Séance du ^% avril i84a).

« I/C théâtre s'est abaissé loin au-dessous des som- « mets de la haute observation. Avec la sagacité qui « vous est propre, et que vous ave%^ appliquée à un « sujet si nouveau pour vous , vous avez caractérisé les

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phaMft dîv«ffMt àt notre art dramatj(|uc. Depuis l'époque déjà éloignée où votre prédécesseur (i) recevait les premiers applaudissemens, notre état social et la disposition des esprits ont de plus en plus exercé leur influence. Ce n'est plus un plaisir littéraire qu'on va chercher au théâtre; livré à des préoccupations vives et intéressées , le public se compose de gens afTairés ou ennuyés, qui viennent prendre un passe-temps, et non une jouissance de l'esprit. Le développement des caractères ou des passions leur paraîtrait une lenteur, et fatiguerait leur attention. La vraisemblance , loin d'être un besoin de leur raison, leur déplaît, et les distrait moins de la vie commune que les fantaisies de l'imagination, les mouvemens de l'intrigue, l'intérêt de la curiosité; ils aiment mieux la parodie des niœurs que leur peinture; les traits brillans de la plaisanterie épigrammatique les divertissent plus que la révélation naïve des caractères. Ils ont préféré les convulsions de la ptasion physique aux agitations de l'ame, et le cynisme du criminel aux combats intimes qui se passent au fond du cœur.

- C'est ainsi que nous avons vu s'éclipser la tragédie, cette belle tragédie française , dont l'unité s*élargit toujours au gré du génie; étroite seulement pour ceux qui cherchent des effets dans la forme , non dans la pensée.

m>LA haute comédie a disparu de même; nous a von»

(i) M. Alexandre Duval.

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« renoncé à la peinture noble et poétique des vices «< de la nature humaine , à cette vérité qui , tout em- « preinte qu'elle doit être de la couleur des temps et « des lieux, porte un caractère profond et général. La « société ne nous présente plus ces différences tran-

* chées entre les classes diverses ; elle est devenue si « mobile et si dispersée, qu'il faut se contenter de « peindre la superficie, pour ne point se donner la « tâche trop sérieuse d'apprécier le fond. »

C'est une bonne fortune pour moi de pouvoir enregistrer ici ces paroles qui rentrent si intimement dans la pensée de mon écrit sur le Romantisme , et de l'examen qui précède ma Tragédie des Vêpres Siciliennes.

M. de Barante arrivant ensuite à l'appréciation des causes qui ont favorisé le progrès des nouvelles doctrines , ajoute :

« Lorsque commença M. Duval , la littérature dra- « matique n'en était point là, et ce n'est pas ainsi qu'il « la comprenait. Le Tyran domestique et la FiUe « (Vhonneur sont des protestations tentées contre « cette décadence de Tart. Il s'en est fort affligé dans « ses derniers jours. S'il attribuait une importance « exagérée à ce qu'on a nommé la querelle du roman- « tique et du classique ; s*il est irrité de la corruption « du goût dans les auteurs , c'est qu'il vivait dans une « sphère toute littéraire; autrement il aurait vu que « la société , que les spectateur» étaient changés ; il

• aurait plaint des hommes de tant d'esprit, doués « d'une si riche imagination , si habiles aux combinni- « sons dramatiques, d'être assujétis à ce besoin de

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• plaire au public, de surexciter son goût blasé, de « sjmpatbiser arec lui , ce qui est pourtant la première « condition du génie théAtral. Viennent de plus nobles « exigences, ce n'est pas le talent qui manquera. *

Non , ce n*est pas le talent qui manquera jamais panni nous ; ce n'est pas le talent qui manque aux écrivains de la nouvelle école, et je puis bien dire ici que la disposition d'esprit qui m'a conduit à signaler le vide et le danger de leurs théories , n'a jamais fermé mon ame au sentiment des beautés qui brillent dans leurs productions. Je dois reconnaître aussi que, malgré tous leurs écarts, ils ont imprimé à la langue un nouvel essor, et qu'ils en ont merveilleusement étendu les ressources. Ils ont, d'ailleurs, insisté avec raison sur la nécessité généralement sentie d'ouvrir à notre littérature une carrière plus large. Ils ont bien fait de dire après Berchoux :

Qui nous délivrera des Grecs et des Romains !

Et maintenant qu'on a pu les juger eux-mêmes , et que leurs doctrines ont été suffisamment éprouvées, le moment est venu, je crois, de profiter, dans ime juste mesure , de la réaction qui s'est opérée en leur nom.

3o Avril i8/|a.

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