‹ Etudes littéraires et moralesChapitre 2 sur 8 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

cours. La troisième série réunira un choix de leçons, sermons, lettres, avec des fragments du journal intime.

Si Gaston Frommel eût vécu, il eût fait plus et mieux qu'un travail de simple révision. La puissante unité de sa pensée eût pris corps dans une forme digne d'elle. Le rare souci d'écrivain qui l'animait n'eût point supporté le côté fragmentaire, le caractère inachevé, les inévitables répétitions de la présente publication. Aussi bien qu'on n'attribue de pareils déficits qu'à la réserve que les éditeurs se sont imposée, et qui, d'ailleurs, s'imposait à eux comme le plus strict des devoirs.

L'œuvre accomplie que Gaston Frommel souhaitait offrir à ses contemporains ne verra pas le Jour. Elle s'élaborera vivante dans les âmes qui recueilleront son témoignage.

Genève, mars igoj.

A propos de « Mon frère Yves » .

Les livres ont une double portée : on peut les apprécier comme œuvres d'art, on peut les interpréter comme symptômes ; ils ont une valeur artistique et une valeur sig-nificative. La première est celle qui les fait durer et les rend proprement littéraires, la seconde est celle qui tient au temps particulier de leur composition. C'est le facteur qui les rapproche de nous, leur donne un intérêt momentané, mais qui leur ôte par là même cette valeur absolue à laquelle prétend l'œuvre d'art. Il existe, au-dessous de tout ouvrag-e littéraire, une tendance inconsciente qui le porte, tendance qui est à la fois celle de l'individua-

FROMMEL, ET. LIT. — 1

lité particulière de l'écrivain, et celle plus anonyme de la société qui l'entoure. La lâche du critique est de s'en rendre compte et de l'analyser.

La littérature contemporaine se prête plus qu'aucune autre à cette analyse. Malgré la devise si fièrement arborée « l'art pour l'art », elle est .soumise plus qu'aucune autre à l'influence et aux idées du jour. A peine encore peut-on lui donner le nom de littérature, tant elle se met au service d'une certaine science et d'une certaine école, tant elle nési^lige le beau, qui est pourtant la substance de l'art, tant elle excite la passion plutôt qu'elle n'alimente la pensée. Mais avons-nous le droit de lui être bien sévère ? Son défaut, n'e.st-ce pas nous qui le lui avons donné?

Peut-être qu'il est des époques trop fiévreuses et trop tourmentées pour permettre à la littérature de devenir littéraire, et que la nôtre fournit bien l'émotion du sentiment nécessaire pour concevoir, mais non l'apaisement de l'esprit nécessaire pour parfaire l'œuvre d'art. Les livres, dès lors, manquent le but que visaient leurs auteurs, mais ils en atteignent un autre : ils g-ag'nent en intérêt psychologique ce qu'ils perdent en intérêt littéraire et peuvent servir au moraliste. Ils passent et se succèdent avec une rapidité presque vertig-ineuse et ne sauraient plus prétendre à l'immortalité ; mais ils donnent à connaître la société qui les produit, c'est-à-dire une des pha.ses du cœur humain, cette chose si infiniment diverse et pourtant si constamment semblable.

Mon frère Yves ^ est à ce point de vue un livre des plus riches et des plus intéressants : en dehors de toutes les écoles, son orig-inalité le préserve de tout parti pris et aug-mente encore la valeur de son témoig^nage ; dernier venu de plusieurs autres romans, Aziijadé, Le mariage de Loti, Le roman d'un spahi, Fleurs d'ennui ^, il nous paraît en être le meilleur, et le seul dont la lecture puisse être recommandée •*. En étudiant celui-ci nous connaîtrons ceux-là, car il réunit leurs qualités et leurs défauts, et nous serons dispensés de toucher à certains points dont le lieu n'est pas ici.

Son auteur, Pierre Loti, — un pseudonyme — issu d'une ancienne famille hug^uenote, est un officier de la marine française, dont le navire a sillonné bien des fois les deux océans et a fait escale à tous les ports du monde. Cet officier, qui est un écrivain, s'est dit que peut-être son journal de voyag-e ne serait pas sans offrir quelque •intérêt. Il en a rassemblé les feuillets épars, et c'est ainsi que sont nés les volumes qu'il nous présente.

Les côtes brumeuses des contrées du Nord, les sables éblouissants des pays du soleil, les rivag^es lointains des deux Amériques et les plag-es de corail des

1 Calmann Lévy, Paris.

■^ Calmann Lévy, Paris.

3 II y faut ajouter Pécheurs d'Islande, paru postérieurement et que nous jugeons être le maître ouvrage de l'auteur. Ni ce volume, ni ceux qui l'ont suivi, ne modifient d'ailleurs notre impression première, telle que nous l'exprimons ici.

îles océaniennes, sont les décors des scènes variées où figurent tous les peuples et toutes les civilisations. Mais par-dessus tout la mer est là, la mer, ses horizons immenses, ses g-rands calmes, ses ciels, ses tempêtes, ses majestueuses fureurs, toutes les jouissances qu'elle donne et toutes les épouvantes.

C'est dans ce cadre étrange et magnifique que se passe la plus simple et la plus naïve des histoires : le relèvement du matelot Yves Kermadec, un ivrogne, par son frère d'adoption, l'officier Pierre Loti. Il y a là des scènes adorables de fraîcheur et de grâce ; celle, par exemple, dans l'antique chaumière bretonne, où la vieille mère d'Yves confie son fils au frère qui promet de veiller sur lui ; celle aussi, plus sombre, la dernière du volume, où la grand 'mère Keremenen berce son petit-fils au refrain monotone d'une ancienne chanson celtique : « Boudoiil galaïchen! Boudoiil galaïch. f/w/ » tandis que les deux marins, dans le crépuscule, rêvent à ces choses graves et tristes, qui sont le passé, l'avenir et la mort. — Il y en a d'autres dont la rudesse et la crudité détonnent et qui s'imposent néanmoins, car, on lèsent, elles ont été vécues.

Il ne faudrait pas toutefois chercher dans ce livre une tendance morale quelconque, nous verrons qu'il échappe à toute appréciation de ce genre ; on n'y trouverait pas môme le développement d'un caractère. Yves est au fond le même après qu'avant ; il est posé dès l'abord de telle façon que tout progrès moral est

impossible chez lui : je veux dire qu'il a bien un tempérament, mais point de volonté pour le conduire, et son relèvement, uniquement fondé sur l'influence et l'amitié d'un homme, ne tient qu'à un fil qui se rompt en plusieurs endroits et que l'on tremble de voir se rompre encore. On n'y rencontre pas non plus ce g-enre d'intérêt médiocre auquel atteig-nent si souvent les écrivains de second ordre, et qui consiste dans l'enchevêtrement des circonstances et dans le dramatique des situations. Mon frère Yves n'est pas pour les lecteurs qu'émeuvent les aventures des héros d'Alexandre Dumas ; il captive, lui aussi, mais d'une autre manière. Les romans-aventure n'intéressent qu'un instant, on les ferme, on les oublie et l'on n'y revient plus ; celui-ci vous retrouve et vous hante. Si simple qu'en soit la trame, il est fort attachant et fort complexe. Issu d'un état d'âme plutôt que d'une pensée, il incline au rêve plus qu'à la réflexion et fait beaucoup sentir. Original , il l'est à coup sûr, tel que nous en connaissons peu de semblables, mais d'une originalité plutôt apparente que réelle, provenant davantage du mode de sa composition et des circonstances spéciales de l'auteur que de son individualité propre.

Le terrain qui le porte est bien celui de notre époque et de notre société, je dirais même d'une partie restreinte de notre société : de celle qu'une culture excessive a rendue délicate, que la possession des trésors intellectuels amassés par les âges antérieurs

b ETUDES LITTERAIRES ET MORALES

a rendue difficile et g-ourmande ; de celle enfin qu'une satiété quotidienne a blasée et au sein de laquelle seule peuvent éclore ces Fleurs d'ennui dont l'auteur a su nous faire goûter le charme : floraison monstrueuse dont la beauté même est maladive et dont le parfum donne le vertige. Il avait beau courir les mers et toucher aux rivages les plus éloignés, les livres de son choix v touchaient avec lui, et plus encore écoutait-il résonner en lui l'écho des voix familières que son enfance avait entendues : il est des manières de sentir qui entrent si avant dans l'âme que celle-ci n'en guérit plus. Nous ne serons donc point surpris de retrouver dans ses ouvrages les traces d'une civilisation toute moderne. Un des caractères de l'école naturaliste est la simplification psychologique des héros qu'elle met en scène. Cela est inévitable, puisqu'elle ignore tout un côté de la nature humaine et que les choses de l'esprit lui échappent entièrement. L'homme n'a jamais été réduit à un nombre si restreint de ses facultés énergiques, il n'a jamais été autant appauvri, l'intégrité de sa personne et la réalité de son vouloir n'ont jamais été si profondément méconnues que dans la plupart de nos romans actuels. Les personnages de Pierre Loti participent à cette simplification. Ce sont de grands enfants, passablement inconscients, « des hommes qui rêvent, vrais poètes muets qui peuvent tout comprendre ^ », mais qui agissent un peu au

^ Leron^an d'un spahi, p. 37.

hasard. Faut-il des exemples? C'est à Alger, de nuit, trois matelots bretons sont dans la rue, en attendant trois autres qui sont entrés dans une maison voisine : « Ils les attendirent long-temps, et puis ils les oublièrent. Et l'un d'eux s'étant levé, ils se remirent à marcher*. » Et combien de fois, en parlant d'Yves, n'est-il pas dit : « Alors il ne comprenait pas, avant l'habitude, comme les simples et les enfants, de subir ses impressions sans en démêler le sens. » C'est moins la volonté qui le mène que le désir, ou mieux encore, la sensation du moment, et ce trait, qui se résout en animalité g-rossière chez plusieurs écrivains de la même école, le revêt ici de je ne sais quel air de g'randeur et de mystère. Yves est, pour ainsi dire, drapé dans son inconscience ; l'esprit du lecteur ne réussissant point à pénétrer les motifs de ses actes, s'arrête devant lui comme devant une énig-me ; il respecte ce qu'il ne comprend pas, parce que la dignité humaine, jointe à une pureté naturelle, demeure dans toutes les œuvres de Pierre Loti. Celui-ci cherche, en effet, « à vivre au milieu d'amis extraordinairement simples, de ces gens qui croissent comme des plantes saines, donnent leur fruit, et savent, après, mourir tranquilles, quand l'heure en est venue ^ ».

Seulement, comme notre siècle est un siècle fort compliqué, comme notre culture est très raffinée,

1 Fleurs d'ennui {les trois dames de la Kasbah), p. 83. * Fleurs d'ennui, p. 117.

ô ETUDES LITTERAIRES ET MORALES

comme beaucoup d'éléments divers entrent dans notre vie pour l'élarg-ir et pour la troubler, comme l'auteur lui-même est riche des richesses de la civilisation et des richesses d'une long-ue hérédité, il arrive que le cadre trop étroit se brise par place. On sent résonner, sous la simplicité voulue, des cordes étrangères au cœur de l'homme primitif, et des sentiments se font jour que ne connaissent point les rustiques ; certains tressaillements douloureux laissent entrevoir sous cette unité factice tous les déchirements de l'homme moderne. L'auteur lui-môme .semble avoir conscience de ce fait, quand, par un soir d'hiver breton où ils avaient été mang-er ensemble des « berniques )> parmi les varechs, il répond à Yves, qui s'attriste sans raison, subitement saisi par un malaise étrange : « Des manières de moi que tu prends-là, mon pauvre Yves ! — Des manières de vous, vous dites ! — Et il me regarda avec un long sourire mélancolique, qui m'exprimait de sa part des choses nouvelles, indicibles. Je compris ce soir-là qu'il avait, beaucoup plus que je ne l'aurais pensé, des manières de moi, des idées, des sen.sations pareilles aux miennes. » Paroles touchantes dont l'accent n'est pas sans charme !

Mais si l'homme est ainsi diminué, si son rôle est désormai.s de se laisser porter par les événements plutôt que d'agir sur eux, il faut, sans doute, autre cho.se pour remplir la vie, et la nature prendra la place que l'homme laisse vide.

La nature qui n'était au dix-huitième siècle qu'un cadre, où se plaçait — il le fallait bien — le tableau qui était l'homme, envahit aujourd'hui le tableau qu'elle encadrait : ôtez la description, vous abrég-ez le roman de moitié. Elle joue un rôle immense dans les œuvres de Pierre Loti. Les choses débordent l'homme jusqu'à l'étouffer, mais les choses sont animées et vivantes; jamais elles n'ont été mieux comprises, jamais dépeintes avec autant d'intensité et de couleur. Dans Mon frère Yves, je ne sais vraiment si c'est Yves lui-même, la mer ou la Bretag-ne qui sont les héros du livre. Peut-être tous trois ensemble, car l'homme est tellement un avec la nature qu'on ne saurait l'en détacher. C'est de leur rapprochement mutuel, de leurs rapports intimes que naissent ces états d'âme raffinés et morbides, ces visions exquises et poig-nantes qui caractérisent l'intense sensibilité de Loti. Car la nature, toujours mêlée à l'homme, se dévoile parfois comme une puissance redoutable : elle s'identifie avec la force universelle qui veut que tout change et que tout meure, et, quoique liée à l'homme par des liens qu'aucune époque n'avait sentis si profonds et si forts, c'est elle cependant, au cours immuable de ses révolutions, qui l'écrase et qui le broie.

Cela encore est logique. La poésie de la nature est la seule que permette le positivisme. Une science consacrée toute à l'observation des phénomènes extérieurs, exclusivement attachée aux faits matériels, ne saurait engendrer d'autre poésie que celle, monotone

et fatale, qui se déploie dans quelques-uns de nos romans. Heureux encore lorsqu'elle s'y trouve ! Derrière les faits et les phénomènes que lui transmet la science, le poète sent ag-ir une puissance infinie. Ce qu'il comprend, ce n'est pas telle ou telle loi particulière, mais la vie, la vie une, inépuisable, la vie qui meut et transforme les choses, qui bout dans l'univers et nous laisse tremblants devant le mystère de sa puissance insondable et de notre propre frag-ilité.

La civilisation, du reste, vient en aide au poète ; c'est elle qui prépare les âmes et leur donne cette étonnante capacité de recevoir tous les objets, d'être affectée par tous les phénomènes et de pressentir dans la nature la vie qui l'anime. Cette réceptivité de l'âme pour tous les sentiments qui proviennent des aspects et des horizons, des circonstances et des souvenirs, n'est pas sans lui imprimer un cachet singulier de profondeur. Notre auteur se complaît à en dire la poésie ; son effort est de montrer l'accoutumance de l'homme aux choses, qui finissent par entrer en lui et le façonnent insensiblement à leur ressemblance. Les imag-es profondes que nous portons en nous sont formées par la monotonie et le retour périodique des sensations semblables. Pour produire ces images, il faut que l'art emploie, par des procédés voulus, les mêmes modes que la nature. De là ces phrases reprises, ces mots répétés, ce style uniforme qui, sans faire grand effet au premier abord, finit par enlacer l'âme comme en un cercle magique.

Qu'on se rappelle, pour comprendre ce que je veux dire, le récit de la tempête sur les côtes de Chine, ou la description de la vie de bord dans les grandes mei's australes.

L'unité g'randiose attire l'auteur plus que la diversité des paysages ou des événements, et son style répond au caractère de sa pensée. Il est un des nombreux écrivains qui souffrent actuellement de la pauvreté de la langue. Les mots ne suffisent plus à exprimer toute l'intensité du sentiment moderne. Ils nous viennent d'un temps plus sobre, où l'on ne connaissait pas les nuances et l'extrême mobilité de nos impressions, où la forme dominait toutes les émotions et le but toutes les volontés, où l'élégance même était correcte et la grâce réglée, où l'on n'estimait point nécessaire de tout dire de ce que l'on ressentait, ni de le dire à tous, où l'homme, enfin, se possédait et possédait les choses au lieu d'être dominé par elles. Pierre Loti s'efforce de remédier à cette pauvreté par l'abondance des qualificatifs et la savante structure d'une phrase qui paraît simple et qui est foi't travaillée. Son style n'est pas commun, il offre une vague ressemblance avec celui des langues orientales : il décrit plus qu'il ne développe et correspond de la sorte à la manière du livre entier. Excellant à rendre les intuitions, sa phrase est impuissante à conclure et n'aboutit qu'au sentiment. Une sensibilité très pénétrante et très particulière en fait la force, et son but est d'aller toucher au fond de l'âme les fibres les plus

intimes. De fait, elle y arrive bien souvent et la monotonie même de son allure devient un élément de sa puissance évocatrice.

Mais souvent aussi l'oreille se fatig-ue de tant de résonnance et l'œil de tant de couleur. Vouloir tout exprimer ne doit pas être le but de la parole, elle n'y saurait suffire; il est un art plus g-rand que celui de dire beaucoup, c'est celui de faire beaucoup penser, et les maîtres se sont toujours contentés d'un mot fugitif pour réveiller les impressions qu'ils voulaient produire. L'esprit de l'homme est ainsi fait qu'il travaille toujours ; il trouve une grande jouissance à compléter lui-même les imag-es que lui présente le livre. C'est l'activité créatrice du lecteur et la seule qui lui reste. Mais là où l'auteur dit tout, il n'y a plus rien à chercher et l'esprit se lasse de l'inactivité même qu'on lui impose. D'ailleurs cette manière d'écrire offre plus d'un dang'er. Si le style jusqu'ici a été larg-e et ferme, il manque parfois de cette sobriété qui est le nerf de la langue. Nous y voudrions voir un peu plus de retenue : à donner constamment tout ce que l'on possède, on finit par donner tout en effet sans conserver plus rien pour soi. La tempérance est un sig'ne de justesse et un g'ag'e de force ; elle seule s'allie à la forme parfaite qu'exig-e l'œuvre d'art. L'avenir des « impressionnistes » de lang-ag-e ne peut être que la mièvrerie et la préciosité, car l'intense perception sensible qui caractérise cette école, et qu'elle cherche à reproduire, s'éloig-ne par l'efifort

même que l'on fait pour la rendre ; elle s'émousse avec le temps.

Un trait distinctif du livre qui nous occupe et qui court au travers de tous les ouvrages de Loti, c'est une gravité naturelle, quelquefois amère et quelquefois joyeuse, rarement ironique, qui disting-ue ses personnages ; ils sont tous g-raves, doux et silencieux, et quand il leur arrive d'avoir un accès de g-aieté, c'est une g-aieté involontaire, qui provient, comme celle des jeunes animaux, d'une surabondance de sève physique, plutôt que de la joie de l'esprit. Un arrièrefond solennel et mystérieux, quelque chose de fatal comme la destinée forme la trame du roman. On n'y retrouve aucun jeu de mot, aucune g-auloiserie ; — que nous voilà loin des anciennes traditions françaises ! — mais bien souvent une naïveté sérieuse et simple, enfantine à la fois et profonde qui émeut involontairement. L'horizon sur lequel se détache le récit est uniforme et triste comme les brumes de la mer et toujours un retentissement d'infini résonne au-dessus des situations pour les ramener à leur juste valeur. On devine que la tristesse du dix-neuvième siècle finissant n'est pas loin ; elle se retrouve chez Pierre Loti, je ne dirais pas plus intense qu'ailleurs, mais plus continue, plus inexorable, recouvrant toutes choses d'un grand voile de mélancolie. Elle est partout sans qu'on la voie, mais on la sent constamment et quand elle éclate soudain, comme elle a saisi l'auteur qui l'a vécue, elle nous saisit à notre tour, et

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nous ne pouvons autrement que de tressaillir à ses accents.

Car la douleur, semble-t-il, plus même que l'amour, est le vrai lien qui unit les hommes, et c'est par elle seulement que nous pouvons épuiser l'âme et lui faire produire toutes ses richesses. C'est l'outil merveilleux, qui cisèle en arabesques et en fines découpures les profondeurs obscures de l'être. Cette douleur, ici, n'est point attachée aux actes passag-ers des hommes, ni à telle situation plus ou moins dramatique ; — nous l'avons vu, tout est simple dans cette histoire et rien n'est tragique que la nature — mais elle a sa source dans l'être même, et dans l'essence des choses finies. Elle se relie constamment, comme par un fil invisible, à la souffrance du monde entier, en sorte que, jusque dans ses manifestations les plus concrètes, elle touche toujours à l'infini.

Aucun auteur scénique n'aurait prononcé, encore en bas âg-e, cette parole prophétique de toute une vie : « Toujours se lever, toujours se coucher, toujours manger de la soupe qui n'est pas bonne ! ^ » — Son théâtre eût été bien ennuyeux, — mais c'est, ou je me trompe fort, un pessimiste inconscient. Sans doute, il serait meilleur de réunir le domaine de l'action à celui de l'être, de creuser la douleur à la fois dans les mystères de l'existence et dans ceux des situations ; mais tout n'a point été donné à tous, et je .sais des gens qui préfèrent le Faust de Gœthe ou

1 Fleiu's d'ennui, p. 166.

le Promet hée d'Eschyle aux comédies de Molière. Et justement la tristesse contemporaine se rapproche de celle de Faust. Elle est faite, comme la sienne, d'appétits insatiables et de désirs inassouvis ; la soif intense, qui le tourmentait, de vivre et de vivre toute la vie, d'en épuiser toutes les jouissances et toutes les sensations, nous saisit à notre tour. « L'heure présente ne suffit pas, il faudrait aussi tout le passé et encore tout l'avenir.^ » Nous voulons tout du monde et de nous-mêmes et nous savons d'avance — car les siècles nous ont enseig^nés — que le monde ne nous donnera rien, qu'irrémédiablement emportés par le temps, nous passerons sans qu'il ait répondu. Il naîtra dès lors ce sentiment amer de notre infinitésimale petitesse en reg-ard de la nature éternelle qui nous précède et qui nous suit, sentiment tout moderne, que les anciens semblent avoir peu connu. D'où ces passag-es si fréquents et d'une si g-rande amertume qu'elle nous émeut nous-mêmes, nous qui croyons à l'immortalité ! C'est eti Bretag-ne : « Les tombes se pressent là aux portes de l'ég-lise séculaire comme au seuil mystérieux de l'éternité; cette g'rande chose g"rise qui s'élève, cette flèche qui essaye de monter, il semble, en effet, que tout cela protèg-e un peu contre le néant ; en se dressant vers le ciel, cela appelle et cela supplie : et c'est comme une éternelle prière immobilisée dans du granit. Et les pauvres tombes enfouies sous l'herbe attendent là, plus confiantes, à ce

* Aziyadé, p. 221.

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seuil d'église, le son de la dernière trompette et des grandes voix de l'Apocalypse. — Là aussi, sans doute, quand, moi, je serai mort ou cassé par la vieillesse, là on couchera mon frère Yves ; il rendra à la terre bretonne sa tête incrédule et son corps qu'il lui avait pris. Plus tard encore y viendra dormir le petit Pierre, — si la grande mer ne nous l'a pas gardé — et, sur leurs tombes, les fleurs roses des champs de Bretagne, les digitales sauvages, l'herbe haute de juin, pousseront comme aujourd'hui, au beau soleil des étés. » Ou bien c'est à Stamboul, et la même pensée l'obsède, plus poignante encore, car l'idée chrétienne y fait défaut : « Un temps viendra où, de tout ce rêve d'amour, rien ne restera plus. Un temps viendra où nous .serons perdus tous deux dans la nuit profonde, où rien ne survivra de nousmêmes, où tout s'effacera, tout, jusqu'à nos noms écrits sur nos pierres. — Les petites filles circassiennes viendront toujours de leurs montagnes dans les harems de Coustaiitinople. La chanson tri.ste du muezzin retentira toujours dans le silence des matinées d'hiver, — seulement, elle ne nous réveillei'a plus !... 1 »

La croyance du siècle n'est plus celle de réternitc, cet inconnu consolant que la foi dévoilait à nos pères et qui planait au-dessus du temps pour lui faire rendre tout ce qu'il avait englouti et ressusciter tout ce qu'il avait fait mourir ; mais c'est le temps lui-même

^ Aziyadd, p. 224.

que l'on conçoit comme éternel : la succession sans terme des présents qui s'épuisejrt et renaissent, l'alternance des heures et des journées s'enchaînant l'une à l'autre et entraînant avec elles les hommes et les choses pour les faire naître et pour les faire mourir, telle est la notion qui flotte, plus vag-ue ou plus précise, dans l'atmosphère morale de notre époque. Notion féconde en tristesse, car elle contredit à nos besoins les plus impérieux. « C'est une chose horrible, disait Pascal, de sentir s'écouler tout ce que l'on a. )> Or si le temps n'aboutit qu'au temps, et si nous ne sommes que dans l'instant qui s'efface, tout s'écoule avec lui et rien ne demeure de ce qui fut nous. Rien, pas même le souvenir pour nous consoler. Ecoutez plutôt ce frag-ment d'une plainte qu'il faudrait lire tout entière pour en apprécier la détresse : « Sous le charme d'autres jeunes femmes dont le souvenir est mort dans mon cœur, j'ai aimé d'autres pays, d'autres sites, d'autres lieux, et tout est passé!... Je suis bien jeune encore et je ne me souviens plus^. »

Autrefois le souvenir était éternel, et l'on eût dit que jamais les hommes ne sauraient oublier. Maintenant il apparaît borné, incertain de lui-même, et, comme si les douleurs de la vie ne suffisaient point, on y ajoute, non pas les tourments du souvenir qui persiste, mais les ang-oisses du souvenir qui s'éteint. Cela est peut-être plus humain, plus près de la réalité, mais on touche du doigt le chang-ement

1 Aziyadé, p. 222 et 223.

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qui s'est opéré dans la manière de se représenter la vie.

Cette tristesse, qui revient à intervalles rég'uliers et remplit les plus belles pasres de Loti pour leur donner une si majestueuse ampleur, est, sans doute, la dernière protestation de l'homme que mutile une science incomplète ; protestation aussi vaine, hélas ! qu'elle est splendide, car cette tristesse se complaît dans sa propre expression et refuse d'être consolée. Elle écarte ce qui seul pourrait la vaincre : le devoir et la conscience. Je veux qu'il j ait dans ces livres, au milieu même de scènes positivement repoussantes, une honnêteté et une pureté d'instinct, une loyauté et une droiture, une simplicité et une candeur de l'âme singulièrement attachantes ; je reconnais que les besoins sympathiques y sont réels, ainsi qu'une sorte d'affinité bienveillante pour tout ce qui existe ; que l'amitié surtout, l'amitié sincère — celle, par exemple, d'Yves et de Loti, d'Achmet et d'Ariff-Effendi i ou de Jean, le spahi blanc, pour Nyaor. le spahi noir -, — y joue un rôle considérable ; mais tout cela est inconscient et n'a point traversé la volonté. G 'est de l'homme primitif et non de l'homme moral ; ce n'est pas du devoir. Les faits viennent et passent, bons ou mauvais, indifférents ; leur existence suffit à les légitimer, et la distinction s'efface entre ce qui est permis ou défendu.

' Dans Aziyadp.

- Dans Le roman d'un spahi.

Et pourtant cette distinction est le bien le plus précieux que l'homme ait sur la terre ; elle seule est capable de le préserver sûrement des doutes et des désespoirs ; elle seule, au milieu des choses qui s'écoulent, demeure inviolable et certaine ; elle seule assure à l'homme la certitude de la réalité. Car les actes n'ont de valeur que celle que leur confère la loi morale, et l'existence n'acquiert son prix qu'en tant qu'elle est une obéissance ; alors seulement elle se discipline et s'avance au-devant d'un but.

Nous assistons, chez Pierre Loti, à ce spectacle étrange d'une vie toute pleine de nobles penchants et d'affections élevées, tandis que déjà la conscience éteinte ne la dirig-e plus et qu'elle flotte au hasard, sans but et sans attaches, cherchant uniquement à se satisfaire dans la jouissance présente. La structure même de ses romans est un indice révélateur, car quoi qu'on dise de la différence entre la vie et le i^oman, la composition de celui-ci dépend toujours de la manière de concevoir celle-là. Tant que la vie était considérée comme le lieu où s'exergait la volonté, où se formait le caractère, les livres étaient conduits, ils avaient une unité, un terme auquel ils arrivaient ; la vie n'est plus aujourd'hui qu'une suite d'événements qui se succèdent, et les livres sont fragmentaires, ils se composent d'une série de tableaux parallèles. Les parties n'en sont plus dérivées les unes des autres, mais elles s'étalent à la fois toutes ensemble. La tâche du lecteur, celle de l'auteur surtout, en est beau-

coup simplifiée: il est plus facile de composer un certain nombre de frag-ments que de dérouler un plan fortement conçu, plus facile aussi de lire des morceaux détachés que l'on peut laisser ou reprendre à son g-ré. Mais cela répond-il à ce que doit être un livre? Surtout, cela correspond-il à ce qu'est la réalité de la vie ?

Sous ces diverg-ences de formes, que l'on pourrait appeler littéraires, se cachent des différences de fond, elles trahissent deux philosophies : l'une qui reposait sur l'esprit et la volonté, l'autre qui repose sur le phénomène et sur la sensation. Ce n'est pas, toutefois, que Ion puisse l'ançer iV/ion frère Yves parmi les ouvrag'es inspirés par le positivisme proprement dit. Il lui échappe par plus d'un point, et si ses préniis.ses sont matérialistes, c'est pourtant l'âme que l'on sent, plus encore que la matière. Non, l'œuvre de Pierre Loti, dans sa totalité, correspond à un moment précis de l'histoire littéraire de notre époque, à celui où le naturalisme a donné toute sa sève et .s(; transforme en se combinant à d'autres éléments. Un «•ourant plus nouveau le pénètre et le rajeunit, et je dirais tjue l'œuvre de Loti est un réalisme délicat gonflé de mysticisme ; non pas de ce mysticisme reliii;-ieux, tel que nous le montre l'histoire du moyen âî^'c, mais un mystici.sme esthétique et sensuel, que la foi laisse à l'âme en la quittant, et qui, sans objet désormais, se prend à toutes les choses de la vie pour en tirer ce je ne sais quoi d'intime et de profond dont

l'âme a besoin pour exister. C'est un sentiment étonnamment complexe, qui n'est pas de la pensée, qui est plus que de la sensation et qu'aucun mot n'exprime.

Il semble, en effet, que les âmes du dix-neuvième siècle soient plus profondes et plu.s voilées, plus inquiètes qu'elles ne le furent jamais. Serait-ce la civilisation toute seule qui les aurait travaillées à ce point et les aurait ainsi fouillées ? Je ne sais ; l'âme humaine, je pense, depuis qu'elle existe, n'a pas chang-é de nature, et, si elle paraissait autrefois plus simple, c'est qu'elle était peut-être plus chaste. Au temps où le domaine intérieur du recueillement et de l'adoration lui demeurait ouvert, les secrets de la vie intime n'étaient pas révélés parce qu'on les cachait en Dieu et qu'une sainte pudeur en déroliait l'accès. L'existence apparente était plus calme parce qu'ellti n'était qu'une partie de l'existence et qu'on cachait la meilleure ; les désespérances dont notre époque est prodigue, ne s'étalaient point au grand jour, il y avait pour elles une autre issue : la prière en portait l'expression, loin des oreilles des hommes, jusqu'au trône de Dieu. Il n'en est plus ainsi maintenant; l'âme est restée semblable, mais on lui a retranché le ciel ; les mêmes aspirations demeurent, qui faisaient tressaillir nos ancêtres, mais leur lég-itime objet a été enlevé ; les souffrances sont encore là, mais non plus les espérances de la religion, et l'âme, qui montait autrefois, est retombée sur la terre et l'anime de tout

l'effort qu'elle portait sur les choses invisibles. La vie, désoi'mais sans au delà, sans relation avec l'infini, se trouble et se complique; le sentiment contredit à la pensée, la pensée contredit au sentiment, et, dans leur tumulte intérieur, les forces vives de l'être ont déchiré leur enveloppe, les âmes se sont ouvertes à tous les reg-ards, les cœurs se sont révélés et leur souffrance s'est écrite dans les pag-es innombrables de notre littérature. L'ouverture s'est faite, mais non du bon côté ; l'âme, que tourmente un suprême besoin d'épanchement, s'est déversée, mais elle a mal choisi son confident : elle ne trouve aucune paix dans une intimité purement humaine :

Et l'homme seul répond à l'homme épouvanléi.

Malgré tout son charme, l'œuvre de Pierre Loti est une œuvre de mort, elle nous fait assister au déclin de la personnalité ; car la personnalité ne peut être que spirituelle et ne saurait se trouver en dehors de la morale et de la relig-ioii. Le vouloir se meurt dans cette atmosphère énervante des sensations raffinées ; les croyances ne subsistent plus qu'à l'état de vestig-es ; sans pouvoir sur la vie, elles ne servent plus qu'à revêtir le sentiment du manteau de leur poésie. L'homme réduit à son être sensitif, donne libre carrière à toutes ses impressions sans réag'ir librement sur aucune ; poussé çà et là par les causes

' Paul Bourget. Les Aveux : Désespoir en Dieu, p. 264.

extérieures, sollicité par toutes sortes de convoitises, il s'ag-ite comme dans un rêve, et le sommeil qui l'accable le laisse impuissant au commandement de soi-même.

Déclin de la personnalité, disons-nous, et ceci nous explique deux choses qui nous ont frappé au cours de cette étude : la profondeur des sentiments et leur tristesse. Leur profondeur, car l'âme n'est plus intacte qui se laisse pénétrer si avant, et les richesses qu'elle déploie sont celles de ses débris ; richesses de pauvres, car elles n'ont pas de lendemain, elles se dévorent elles-mêmes et l'éclat de leur splendeur est le reflet d'un jour qui va mourir ; complexités maladives, car elles s'acquièrent aux "dépens de l'unité de la personne et de la force de la volonté. Tristesse du sentiment, car il se mêle à tout « je ne sais quoi d'étrang-e et de mortel, une préoccupation de l'au delà, une inquiétude et une ang'oisse de voir tout finira. »

L'être immortel en l'homme a désormais la conscience terrible de sa ruine et de son épuisement ; en face même de la mort, il se sent « incapable d'éternité 2. »

Tristesse enfin, car s'il faut du caractère pour porter sans faillir le poids d'une vie qui a devant elle l'espérance de l'immortalité, combien n'en faudrait-il pas davantag"e pour supporter une existence sans but et sans espoir !

^ Fleurs d'ennui, p. 118.

* Fleurs d'ennui, p. 119.

Mais c'est cela même peut-êtie, qui fait la séduction de ce livre et l'approche si fort de l'âme contemporaine ; elle y trouve ce qu'elle y cherche : les éléments d'une éducation sentimentale qui lui enseigne à g-oùter la vie d'une manière exquise et douloureuse, et lui ouvre les portes d'une félicité trompeuse, faite de song^es et de chimères ; éducation fatale au vrai bonheur, car elle est Impuissante à combler les besoins qu'elle fait naître et détourne l'homme de sou vrai bien.

« Mon ciel a toujours été s'assombrissant, Plumkett, écrit Pierre Loti, depuis l'époque déjà lointaine où j'ai vu s'éteindre cette image du Christ qui éclairait doucement mon enfance^. » Et Plumlcett lui répond : « J'éprouve cette sensation poignante que vous connaissez aussi, l'éloignement immense de quelque part où je ne suis jamais allé ; de séparation de quelqu'un que je n'ai jamais connu. - »

Ce « quelqu'un « d'inconnu dont les hommes de notre siècle se sentent séparés, c'est Celui que les chrétiens invoquent comme leur Dieu, et ce « quelque part II où ils n'ont jamais été, c'est le sanctuaire de « la vie cachée avec Christ », qui est, sans doute, la seule réalité du monde.

1 Fleurs d'ennui, p. 117.

^ Fleurs d'ennui, p. 138.

Février 1886.

« Est-il étoimaiit que les malentendus jouent un si grand rôle dans le monde, quand on voit l'extrême difficulté de faire un portrait fidèle d'une personne que l'on étudie depuis plus de ving-t ans», disait Amiel, parlant de lui-même et s'étonnant de retrouver à sa propre image si peu de ressemblance. « La vraie raison qui fait qu'on se connaît mal, c'est la difficulté de s'envisager à la bonne distance. »

Une difficulté du même genre s'est présentée quand il s'est agi de juger son œuvre. Perpétuel objet de déception pour ses amis, le professeur de Genève devait après sa mort décevoir encore ses nombreux admirateurs. Le premier volume du Journal intime^, introduit par l'étude mag-istrale de M. Scherer, excita î'étonnement et peut-être la sympathie. Le second, dont on attendait beaucoup, fut plus froidement accueilli. Il ne donnait pas les solutions que l'on avait

^ Fragments d'un journal intirne. Paris, Fisclibacher, 1884. 2 vol.. pet. in-8».

espérées, les lig-nes tracées ne se rejoignaient pas. Il y avait bien un progrès, mais il n'était pas tel qu'on l'aurait voulu. Aucun apaisement ne s'était opéré dans l'âme du penseur, dont les dernières paroles s'éteignaient en une muette et suprême interrogation.

Un sourd mécontentement, dont les causes échappaient au plus grand nombre, ne tarda point à se faire jour. Les meilleures plumes de France s'en firent les interprètes. M. Caro* le premier, blâmant l'assiduité qu'il mettait à contempler son moi, fit un grief à l'auteur de son œuvre même. M. Renan ^ n'était pas fait pour le comprendre et n'en parla guère que pour en médire. Plus impartial, M. Bourget^ se contenta d'analyser « le pauvre Amiel » avec la finesse et la profondeur psychologiques qui le caractérisent. Enfin M. Brunetière*, dans quelques pages rapides et hardies, porta le dernier coup à la renommée du philosophe et, se flattant de fixer son dernier portrait, s'efforça de lui assigner parmi nos moralistes une place qu'il fait du reste aussi petite que possible.

Dans quelle mesure ces appréciations se justifientelles ?

Il est certain que le Journal intime fut un oreiller de paresse à bien des énergies et à bien des devoirs ; qu'il aida son auteur à « esquiver la vie plutôt qu'à la

^ Revue des Deu.v-Mundes, 15 sept. 1884. ^Journal des Débats, 30 sept, et 7 oct. 1884. ' Essais de psychologie contemporaine, tome II. * Revue des Deux-Mondes, !«■" janvier 1886.

pratiquer». Mais «le projet de se peindre», dont parle Pascal à propos de Montaig'ne, est-il vraiment si « sot » ? La sincérité de la peinture ne saurait-elle racheter la part d'orgueil qu'elle suppose ? Le moi, après tout, est la seule richesse de l'individu. Il est pour chacun de nous l'unique bien que nous ayons en propre. Rien n'existe en dehors de nous que par le sentiment que nous en avons ; le monde serait vide si l'âme de chacun ne le remplissait d'elle-même, car nous ne sommes rien au delà de nos limites et nos limites sont justement celles de notre moi. Quoi donc d'étonnant, chez un philosophe, à la tentation de faire du moi l'objet d'une étude d'autant plus captivante que le mystère par excellence, le mystère de la vie, réside dans ses profondeurs intimes ?

D'autre part, refuser à Amiel, comme le font MM. Renan et Bourget, les qualités d'un écrivain, c'est oublier plusieurs pag-es superbes de force et de concentration qu'il a pourtant écrites, et où il lui arrive d'exprimer mag-nifiquement des choses qui n'avaient guère encore été dites en français. Il y eu a qui pourraient lutter d'éclat, de poésie, d'intimité, avec celles mêmes de la Vie de Jésus. Et si quelques défaillances trahissent parfois le talent de l'auteur, il faut se souvenir que le journal a seize mille pag-es i, qu'il est écrit d'inspiration et qu'il vise avant tout à la vérité. Or la vérité n'est pas toute d'orig-ine latine ; elle peut

1 Manuscrites. Les deux volumes publiés ne renferment qu'un choix restreint de fragments.

vivre ailleurs que sur notre sol, et la France, quoi qu'on en dise, offre une hospitalité plus larffe au.v personnes qu'aux idées étrangères. Formée à l'époque classique de la monarchie absolue, la lan«;'ue française a g-ardé de cette tutelle quelque chose de raide et d'aristocratique. Sa loi^ique nuit aisément à sa fécondité ; son génie la rend moins apte à la compréhension génétique des idées qu'à leur exposition déductive. Elle s'éloigne par là de la vie, car la vie est toujours organique et progressante. Son vocabulaire manque des nuances qui font la pensée moderne. L'asservir sans lui faire violence, la plier sans la rompre est un art qui devient de plus eu j»lus difficile.

Amiel s'efforce de remédier à ces inconvénients par des néologismes souvent hasardeux et par l'accumulation des termes synonymes. Cette habitude de style révèle la qualité maiîtresse de l'homme en même temps que son défaut principal : un besoin de franchise excessif joint à une grande impuissance de décision. On a cru généralement que l'abus des expressions recherchées, le manque de simplicité qui caractérisent sa phrase, provenaient du désir de faire de l'effet. C'était chez lui le résultat naturel de son tempérament, un travers d'esprit, un manque de goût si l'on veut ; ce n'était point une prétention. En effet, le défaut n'est jamais plus saillant que dans ses lettres intimes, lorsqu'il .se livre sans ré.serve et sans arrière-pensée. Avant de décider si Amiel était capa-

ble, oui ou non, de manier le verbe français, il serait bon de l'avoir étudié dans les rares articles qu'il donnait aux revues de son pays. On ne saurait sans injustice leur disputer de sérieuses qualités littéraires.

Amiel, comme tous ceux dont le nom a eu quelque retentissement, était en avance sur sa g"énération ; à l'époque où il écrivait son Journal, bien peu de g'ens sentaient et pensaient comme lui. Ses contemporains peuvent donc plus facilement le jug-er — si toutefois jug-er sans sympathie est encore juger — que l'apprécier à sa valeur réelle. Tel est, nous semble-t-il, le cas de M. Brunetière, et la cause de l'âpreté d'une critique dont les exag-érations sont trop évidentes pour qu'elle demeure définitive. Ce qui nous froisse surtout, c'est la rig-ueur avec laquelle M. Brunetière conclut de l'écrivain à sa personnalité morale. Il aurait fallu, pour être juste, tenir compte des aveux mêmes de l'auteur: « Ces pag-es. dit-il, ne rendent qu'imparfaitement mon être et bien des choses sont en moi que je ne trouve pas en elles... L'homme pratique, l'homme g-ai et l'homme littéraire n'y apparaissent pas. »

Chacun tend à ce qui lui manque et se cherche où il n'est pas. Cette loi singulière que le Journal avait si souvent constatée sous le nom de « loi d'ironie », ne trouverait-elle pas ici son application ?

« Amiel était bien loin d'être éaroïste, nous écrit quelqu'un qui l'a beaucoup aimé*. Le devoir tenait

1 M, Félix Bovet.

une grande place dans sa vie, peut-être même se faisait-il trop de petits devoirs et poussait-il trop loin l'application du précepte d'après lequel tout ce qui vaut la peine d'être fait vaut la peine d'être bien fait. Il pensait beaucoup aux autres, s'intéressait jusque dans les détails à tout ce qui concernait ses amis et leur était extrêmement fidèle. Sa bienveillance était foncière. » — Nous ne voulons sur ce point d'autre témoiernag-e que les extraits d'un rapport présenté par lui à la Société de Zofingue*, lorsqu'il avait à peine ving't ans, un âge qui, pour la plupart, est encore l'àg-e «sans pitié». Ce rapport, à sa date, est remarquable ; M"'' Berthe Vadier a bien fait de le recueillir -.

Parmi tous ses critiques, c'est M. de Pressensé ^ qui nous paraît avoir compris Amiel de la manière la plus équitable et la plus vraie. Il place le drame de cette existence douloureuse dans la lutte intérieure que se livrent la conscience morale et l'intellectualisme hégélien. C'est poser la question sur son véritable terrain et jeter un jour révélateur sur les mystères de cette destinée. Seulement, entraîné par son optimisme habituel, M. de Pressensé s'est trop hâté de conclure et nous a présenté le penseur de Genève comme donnant à la conscience morale le dernier

* Société suisse d'étudiants.

- H. -F. Amiel. Étude biographique, pages 35 et suivantes. Paris, Fisclibacher.

* Revue politi(jue et littéraire, janvier 1885.

mot dans sa vie. Ce n'est point l'impression que laisse une étude attentive du Journal intime, tel du moins qu'il est actuellement publié.

L'affranchissement de la pensée flottant dans l'infini, l'asservissement au plus humble devoir, voilà bien le dualisme dont l'âme d'Amiel était travaillée. Ce sont les tendances constitutives de sou être. Mais au lieu que l'une triomphe aux dépens de l'autre, tout le projai'rès consiste dans leur exaspération réciproque. Réunies au début, parce que l'homme n'en avait point encore expérimenté les effets opposés et que le philosophe n'en avait point démêlé l'irrémédiable contradiction, elles vont se séparant de plus eu plus sans pourtant s'exclure jamais.

Le fond de la conception d'Amiel est évidemment une sorte de panthéisme relig"ieux ; sur ce panthéisme, comme sur le g-ouffre dont il parle, s'agite la conscience, pâle et vacillante petite flamme, prête à s'eng-loutir dans le tumulte des grandes eaux. Prédispo.sé au mysticisme par le sentiment très vif" qu'il avait de ■'a nature, de la vie qui l'anime, des relations qui nous unissent à elle ainsi que les mondes aux mondes, subjugué par l'intuition foudroyante de l'immanence universelle, son imagination fut de bonne heure séduite par le déploiement splendide de la philosophie allemande. Pressentant ce qu'avaient de superficiel et d'étroit le moralisme vulgaire et la transcendance qu'enseigne l'orthodoxie courante, il s'est enivré de cette dialectique superbe, qui embrassait

tout l'espace et tout le temps, et qui venait d'enfanter enfin la notion du devenir, l'une des plus fascinantes qu'ait connues notre siècle.

Il y a de ces hommes que ne satisfont point les manifestations passagères des phénomènes ; les plaisirs ou les actions particulières ne peuvent les contenter, l'unité fait leur passion et leur martyre, le fini est leur plus grande souffrance, et, tournant sans cesse autour d'un centre inabordable, ils ont l'àmc comme liéante d'un absolu qui leur échappe. Si l'obligation morale ne s'affirme pas pour eux avec une force souveraine, si les plaisirs de l'intelligence dépassent ceux du devoir accompli, si les douceurs de la contemplation les attirent davantage que les activités libres, un abîme est devant eux dont personne n'a jamais touché le fond et qui menace de les engloutir.

Amiel résista constamment aux tendances qui le poussaient de ce côté ; il recourait à la tâche quotidienne comme à l'antidote salutaire du rêve panthéiste : « La conscience, dit-il, dissipe les vapeurs du kief, les hallucinations de l'opium et la placidité de l'indifférence contemplative. Elle nous pousse dans l'engrenag-e terrible de la souffrance humaine et de la responsabilité humaine. C est le réveille-matin, c'est le cri du coq qui met en fuite les fantômes, c'est l'archange armé du glaive qui chasse l'homme du paradis artificiel. L'intellectualisme ressemblait à une ivresse qui se déguste, le moralisme est à jeun, c'est une famine et une soif qui refusent de dormir. » Où

il échoue néanmoins, c'est dans la synthèse organique des deux principes contradictoires. Ceux-ci, toujours en présence, sans cesse enlacés l'un à l'autre, repris tour à tour et tour à tour abandonnés, demeurent chez lui en opposition perpétuelle et n'arrivent point à réunir en un tout harmonieux leurs exig-ences irréductibles. « Ne serai-je jamais d'accord avec moi-même? écrit-il plus tard. Si l'impersonnalité est un bien, pourquoi ne pas m'y obstiner, et si elle est une tentation, pourquoi y revenir après l'avoir jug-ée ? »

L'étrang-e cohabitation de ces deux ennemis irréconciliables luttant au sein d'un môme être, n'est pas un problème psycholog"ique d'un médiocre intérêt. Nous nous essaierons à en poursuivre ici les données essentielles, d'autant plus curieux d'approfondir cette énig"me qu'elle n'est pas peut-être propre au seul Amiel, et que plusieurs d'entre nous se déballent dans des impuissances analog"ues. Le mouvement d'idées qui s'est fait autour du Journal intime, montre clairement son importance. Il se pourrait que son auteur, presque inconnu pendant sa vie, ait après sa mort groupé autour de lui toute une famille d'âmes apparentées à la sienne, et que sa pensée, plus sugg-estive qu'orig-inale, soit devenue celle d'un grand nombre. S'il en est ainsi, et tout nous porte à le ci'oire, notre curiosité psycholog-ique se doublera d'un intérêt moral. Nous nous demanderons le degré de créance que mérite cette pensée

FROMMEL, ET. LIT. — 3

et jusqu'à quel point nous pouvons lui confier la nôtre sans craindre de la voir se briser sur les mêmes écueils.

Il y a deux classes de personnes parmi celles qui jouissent de la nature : celles qui l'admirent et celles qui la comprennent. 11 y a une manière de la voir et une autre manière de la sentir ; la première est la bonne, mais la seconde est exquise ; la première est l'ordinaire, la seconde est plus rare et ne va point sans une certaine mélancolie qui est la rançon des sentiments trop intenses. Elles accusent deux natures différentes, l'une qui veut et qui ag'it, l'autre qui médite et qui rêve; dans celle-là le caractère est ferme et le moi reste intact ; il a subi dans celle-ci je ne sais quelles atteintes subtiles, quels contacts mystérieux avec la vie universelle. L'âme individuelle et l'âme des choses se sont unies ; dans le sanctuaire intime de son être, l'homme £;-oûte des extases troublantes et des enivrements dont ses yeux attristés cardent un lonsT souvenir.

Notre époque, mieux que toutes celles qui l'ont précédée, connaît ces voluptés amères, qui laissent comme un arrière-g^oùt de néant à ceux qui s'y livrent. Amiel. auquel n'échappait aucun .sentiment dont l'homme est susceptible, les a res.senties comme eux et les a souvent décrites. Il y revient en plusieurs

endroits et sait nous les rendre dans un style aussi pénétrant que poétique, où rémotion déborde les mots comme un fleuve grossi ses berg-es inondées.

Assistons à l'une de ces entrevues qu'il avait avec la nature : « Merveilleuse journée. Le panorama est d'une majesté g-randiose. C'est la symphonie des montag-nes, une cantate des Alpes au soleil... Passé deux heures dans un ravissement continu... Submergé de sensations. Reg-ardé, senti, rêvé, pensé... Autour de moi voltigeaient des papillons et des mouches brillantes au casque vert, mais rien ne végétait, sauf quelques lichens. La grande rue vide et morte du glacier supérieur de l'Aletsch semblait une Pompéï glaciaire. Vaste silence. Au retour, observé les effets de soleil, les gazons drus et élastiques avec leurs gentianes, leurs myosotis, leurs anémones ; le bétail s'enlevant sur le ciel ; les rochers effleurant le sol ; les effondrements circulaires ; les vagues pétrifiées, vieilles de quelques cent mille ans ; le roulis de la terre, le bercement du soir. Evoqué l'âme des montagnes et l'esprit des hauteurs. »

Cela est merveilleux et l'on se demande lequel est le plus admirable du spectacle ou de sa description. Mais Amiel ne se maintient pas longtemps à ce degré de jouissance. Les images particulières, jetées comme un voile au-dessus du grand abîme, ne tardent point à se dissiper devant ses yeux agrandis et sa pensée s'attriste à mesure qu'elle y descend : « D'où m'arrive cette mélancolie solennelle qui m'assiège et m'op-

presse?... Est-ce la majesté de ce paysag-e immense, la splendeur de ce soleil penchant qui me dispose à pleurer?... Cette grande nature impassible te dit que demain tu disparaîtras sans avoir vécu. Peut-être même est-ce le souffle des choses éternelles qui te donne le frisson de Job? Qu'est-ce que notre vie dans le g-ouffre infini ? J'éprouve une sorte de terreur sacrée, et non plus seulement pour moi, mais pour mon espèce, pour tout ce qui est mortel. Je sens comme Bouddha tourner la g-rande Roue, la Roue de l'illusion universelle, et dans cette stupeur muette il y a une véritable angoisse. Isis soulève le coin de son voile, et le vertige de la contemplation foudroie celui qui aperçoit le grand mystère. Je n'ose respirer, il me semble que je suis suspendu à un fil au-dessus de l'abîme insondable des destinées. Est-ce là un tête-àtête avec l'infini, l'intuition de la grande mort ? »

Il faudrait remonter jusqu'à Pascal pour rencontrer des pages d'une telle envergure, faites d'un pareil tremblement. Et là même on ne trouverait rien de tout à fait semblable, caria pensée suit d'autres voies. La nature alors ne s'était point encore ouverte à l'homme; on ne la comprenait guère, on ne s'y arrêtait pas. Le solitaire de Port-Royal était loin de l'avoir saisie dans toute son intimité ou plutôt d'avoir été saisi par elle ; l'ascétisme janséniste ne lui permettait pas cet abandon. Il attribuait à la nature un rôle tout secondaire; il voyait en elle un moyen de confondre l'homme et de le conduire à Dieu. Aujour-

d'hui on la veut pour elle-même ; Rousseau, le grand initiateur des courants modernes, en inaug-ura le culte. Ce déplacement est log'ique ; il correspond aux heures tardives des civilisations vieillissantes, aux heures où l'individualité, fatiguée d'exigences arbitraires et de vaines conventions, surmenée par toutes sortes de travaux et de plaisirs factices, aspire à s'effacer dans l'alternance paisible et le cours immuable des objets inanimés. La paix des champs et la vie rustique rafraîchissaient comme un baume les âmes du dix-huitième siècle flétries par l'atmosphère surchauffée des capitales. Elles cherchaient dans « la bonne nature » le remède à tous les maux, et si déjà quelques traces de lang-ueur se mêlent à cet enthousiasme, ce n'est encore que le g-erme du mal qui nous envahira plus tard.

La nature, en effet, qui consolait nos pères, ne nous console plus. Nous l'aimons encore, nous l'aimons plus que jamais, miais c'est d'un autre amour. Car nous l'avpns associée à nos propres douleurs, nous ne lui demandons que de souffrir avec nous et de bercer nos cœurs meurtris aux échos de sa propre souffrance. Nous n'allons plus à elle pour obtenir la g'uérison d'un mal que nous savons incurable, mais seulement pour goûter un peu d'apaisement. On pleure mieux dans la communion silencieuse des choses que dans le tumulte des g-randes villes ; les larmes y revêtent une poésie qui n'est pas sans douceur.

Nous avons pénétré le secret du monde, la science nous a fait discerner en lui les mêmes éléments de mort et de dissolution qui sont en nous. Nos oreilles ont été attentives à la plainte que pousse 1 univers au cours sans terme de ses évolutions. Le lien qui nous unit à lui en est devenu plus fort et plus étroit.

On nous a enseigné que l'art et les relig'ions helléniques ne pouvaient naître que sur le sol accidenté de la Grèce, sur les rivag-es que baig-nent les flots chantants d'une mer toujours bleue et qu'illumine un soleil toujours pur ; on nous a dit que le bouddhisme devait éclore sur les terres massives de l'Inde, au sein des véçélations luxuriantes et des températures tropicales de l'extrême Orient. Mais la patrie de l'homme moderne n'est plus seulement, comme celle des Grecs ou celle des Hindous, un coin de pays, une parcelle du globe : elle est ce g"lobe lui-même avec le système planétaire qui l'environne, dont les masses, les durées et les distances sont faites pour épouvanter le plus vio-oureux esprit. Cette patrie n'exercera-t-elle sur nous aucune influence ? Les .sciences a.stronomiques et cosmog-oniques, quand elles .sont accompagnées du frémissement passionné de l'âme posant les grands problèmes, n'ont-elles pas de quoi l'ébranler jusque dans ses fondements? Les per.spectives infinies qu'elles ouvrent ne sont-elles pas propres à bouleverser nos conceptions les plus chères ? Leurs extases stupéfiantes ne cachent-elles pas une défaillance secrète et peut-être inavouée de l'esprit ? Le tressail-

lement qu'elles procurent n'est-il pas celui d'une vague terreur ? L'individualité ne se sent-elle pas écrasée par les masses énormes et les forces irrésistibles qu'elle est impuissante à dominer ? N'y a-t-il pas là déjà une atteinte portée à l'intégrité de la personne et comme un doute latent sur la valeur de la pensée? Car toutes choses ici-bas se réalisent par leurs contraires, et le triomphe de l'intelligence s'arrogeant le droit de tout sonder prépare le plus sûrement sa

ruine.

Amiel nous semble être un exemple significatif du trouble moral que peut produire l'épouvante de la pensée, qui, revenant de ses courses vertigineuses au travers des mondes, haletante d'avoir parcouru sans les épuiser des espaces sans bornes, manque désormais du courage nécessaire à l'affirmation confiante d'elle-même.

Serait-ce qu'il ait eu tort de la suivre en son vol audacieux et de lui permettre de si vastes horizons ? Plusieurs l'assurent et lui font un reproche de n'avoir pas su ou de n'avoir pas voulu l'assujettir aux préoccupations banales des existences médiocres. Il est, lui a-t-on dit, un art de la vie comme un art du sommeil. Il faut savoir détourner son esprit des questions insolubles ou même s'abstenir de penser pour atteindre à ce repos qui est l'équivalent du bonheur, a La vie ne supporte pas d'être serrée de trop près, dit M. Scherer^. C'est une croûte mince sur laquelle il

* Introduction au Journal intime, page lxvih.

4o ETUDES LITTÉRAIRES ET MORALES

faut marcher sans apnuver ; donnez tlu talon dedans, vous ferez un trou où vous disparaîtrez. La vraie philosophie n'a jamais consisté à sonder tous les problèmes, mais souvent au contraire à les éluder. »

Nous ne saurions souscrire à ces conseils ; ils ne sont pas exempts de pessimisme et révèlent un singulier mépris de la destinée humaine. Eh quoi ! pour un peu de jouissance il faudrait se priver des plus nobles ang-oisses qui aient jamais palpité dans la poitrine de l'homme ! Pour un peu de bonheur, il faudrait renoncer à savoir et dépouiller du même coup le dernier vestige de notre dignité ! D'ailleurs oublier ce que l'on a une fois entrevu n'est guère possible, et poser un écran au delà duquel on s'interdit de res^arder n'est pas meilleur. Nous ne sommes pas tellement maîtres de nous que nous puissions limiter à notre gré nos aspirations et nos besoins. Ceux-ci du reste ont quelque chose de trop sacré pour qu'il soit permis de les violenter à ce point. Il nous paraît légitime au contraire de leur donner carrière, à la condition toutefois d'accorder également à tous les droits qui leur reviennent et de ne point favoriser les uns aux dépens des autres. — Nous touchons ici, croyons-nous, à l'erreur capitale d'Amiel.

Ces larges envolées de l'imagination philosophique, ces intuitions immédiates et synthétiques sont assurément nécessaires à l'homme pour le mettre à sa place dans le cadre universel, lui révéler sa petitesse et rabaisser sa superbe. Mais il est dangereux

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de les renouveler trop souvent sans leur donner un contrepoids, dang-ereux surtout de les rappeler sans cesse et d'y vivre toute une vie.

La contemplation méditative de la nature incline à l'abdication de notre pouvoir sur elle. La nature est unique et sans volonté ; or nous sommes divers, séparés d'elle et chacun des autres. A nous laisser aller au jeu chang-eant d'un phénoménisme impersonnel, nous tuons en nous-mêmes le germe de notre individualité, qui est faite pour l'action et dont le domaine est le domaine moral. Les âmes saines ne sont pas acces.sibles à des sensations aussi raffinées ; le quiétisme psychique ne va pas de pair avec l'intégrité morale. Il faut pour certains recueillements et pour certaines compréhensions une ouverture de l'être sur les objets extérieurs, qui n'est pas toujours légitime. Les contentements du devoir accompli ou les inquiétudes de la conscience ne sont pas compatibles avec la paix bouddhique. La conscience exige de n'être jamais oubliée autant qu'elle exige de ne jamais être contredite. Il est dans son essence d'être toujours active comme d'être toujours obéie. Elle n'acquiesce pas aux résignations dont elle serait aijsente. Elle nous fait vivre dans le présent et, nous rappelant les humbles conditions de l'existence, nous ramène invariablement à nos propres limites. C'est là, dans cette part d'être infiniment chétive, non point ailleurs et non point autrement, que nous devons retrouver l'infini. Dès lors, il est vrai, l'infini

cliang-c de nom el s'appelle l'absolu. L'obllg^ation morale possède seule le pouvoir de nous faire réaliser l'absolu dans la dépendance.

Voilà ce qii'Amiel n'a jamais compris d'une façon durable. Il ne pouvait admettre que la seule réalité dont nous disposions se trouvât dans la limitation de nous-mêmes ; il confondait aisément l'idée d'infini avec celle d'infinitude ; les notions de temps et d'espace planaient sur sa pensée et l'étreig-naient si fort qu'il ne réussissait point à s'en dégag-er. Et s'il y parvient parfois, s'il lui arrive de prononcer des mots comme ceux-ci : « La superstition de la g'rosseur est une duperie de l'esprit, lequel crée la notion de l'espace », il retombe l'instant d'après dans les pièg-es de Maïa, la déesse trompeuse, qui serre de plus belle autour de lui le filet des apparences et lui fait perdre de vue la seule réalité : « En vérité, que l'on soit ou que l'on ne soit pas, la différence est si parfaitement imperceptible pour l'ensemble des choses, que toute plainte et tout désir sont ridicules. L'humanité tout entière n'est qu'un éclair dans la durée de la planète, et la planète peut retourner à l'état g'azeux sans que le soleil s'en ressente seulement une seconde. L'individu est l'infinitésimale du néant. » Prendre son point de départ dans les choses au lieu de le pçpndre en soi-même, conclure du monde à l'homme au lieu de faire l'inverse est une erreur de méthode familière aux penseurs contemporains et qui conduit inévitablement

à la conclusion décourageante que nous venons de voir.

Combien, au commencement du siècle, on pensait autrement et combien la conception générale était dififérente 1 « Je disais bien », s'écrie Joubert * dans le dernier des fameux Chapitres, les seuls morceaux de son œuvre qu'il ait achevés, « je disais bien : la matière est une apparence : tout est peu et rien n'est beaucoup; car qu'est-ce que le monde entier? J'y ai pensé, je le crois, je le vois presque et je le dirai hardiment. Le monde entier n'est qu'un peu d'éther condensé, l'éther qu'un peu d'espace et l'espace qu'un point, qui fut doué de la susceptibilité d'étaler un peu d'étendue, lorsqu'il serait développé, mais qui n'en avait presque aucune quand Dieu l'émit hors de son sein... Avec ses gravitations, ses attractions, ses impulsions et toutes ses forces aveugles dont les savants font tant de bruit, avec les énormes masses qui effraient nos yeux, la matière toute entière n'est qu'une parcelle de métal, qu'un grain de verre rendu creux, une bulle d'eau soufflée, où le clair-obscur fait son jeu, une ombre enfin, où rien ne pèse que sur soi, n'est impénétrable qu'à soi, n'attire ou ne retient que soi, et ne semble fort et immense qu'à l'extrême exiguïté, à la petitesse infinie des particules de ce tout qui est à peu près rien. Tout ce monde, quand la main de Dieu le soupèse, quel poids a-t-il ?

^ Œuvres de Joubert, Pensées, 4* édil., p. 40-41. Paris, Didier.

Quand le regard de Dieu l'embrasse, quelle étendue a-t-il? quand il le voit, que lui en semble ? et quand

il le pénètre, qu'v trouve-t-il? 0 vérité! il n'y a

que les âmes et Dieu qui offrent de la grandeur et de la consistance à la pensée, lorsqu'elle rentre en ellemême après avoir lout parcouru, tout sondé, tout essayé à ses creusets, tout épuré à sa lumière et à la lumière des cieux, tout approfondi, tout connu. »

Nous accordons que parler de la sorte était plus facile alors qu'aujourd'hui. On n'est pas impunément de son époque ; l'atmosphère que nous respirons nous modifie même à notre insu. Le développement inouï des sciences inductives nous a causé un éblouissement dont nous ne sommes pas revenus; il nous prédispose à certaines manières de penser dont nous ne sommes pas libres de nous défaire. A force de se pencher sur la matière pour la connaître, on finit par ne plus voir que la matière, par ne plus croire qu'en elle. L'esprit se perd dans l'observation de ses surfaces, de ses mouvements et de ses lois. Et cette tendance, quand elle est à ce point fondamentale, frappe de son empreinte toutes nos opérations intellectuelles; les plus hautes, les plus sublimes en portent une marque ineffaçable.

Et qui de nous, sur les montagnes, n'a jamais éprouvé « la stupeur muette », « la terreur sacrée » à laquelle Amiel tout à l'heure donnait une si magnifique expression ? Il y a dans les natures mortes des hautes Alpes, par exemple, quelque chose de solen-

nel et d'imposant qui n'élève Thomme que pour mieux l'écraser. Il se sent étrangement petit en regard de ces colosses, étrang-ement éphémère en regard de leur durée, étrangement variable en regard de l'immutabilité séculaire de leurs masses impassibles, qui se dressent là depuis l'origine des temps, qui voient naître et mourir des générations innombrables sans que rien vienne troubler leur altière sérénité.

Que de fois, demeuré seul sur les pentes élevées, par un beau soir d'automne, ayant au-dessus de nous la voûte étincelante d'un ciel roulant dans l'infini l'infini de ses mondes, combien de fois notre pensée interdite ne s'est-elle pas troublée au-dedans de nous! Combien de fois, en face de la durée des choses et de la fragilité humaine, navons-nous pas douté, nous aussi, du prix de l'existence individuelle ! Cependant la loi morale nous a toujours rassuré. Ce qui est soumis à l'absolu de ses impératifs ne saurait périr, parce qu'il participe de cet absolu. Quand la vie de l'homme ne serait qu'une seconde au sein du temps et qu'un atome au sein de l'univers, cet atome est plus grand que l'univers et plus vaste que le temps, parce qu'il sait ce qu'il doit et que ce qu'il doit est éternel. Et les paroles de Kant nous revenaient à la mémoire, et nous répétions, dans le silence de la nuit, avec le saint frémissement que donne la vérité à ceux qui s'en approchent : « Deux choses remplissent mon âme d'un respect et d'une admiration qui

croissent à mesure que j'y pense davantage : le ciel étoile au-dessus de ma tête et la loi morale au-dedans de moi . . . ' »

« Quel que soit le charme des émotions, je ne sais s'il ég-ale la suavité de ces heures de muet recueillement, où l'on entrevoit les douceurs contemplatives du paradis. Le désir et la crainte, la tristesse et le

souci n'existent plus On se sent d'accord, sans

ag-itation, sans tension quelconque. C'est l'état dominical, peut-être l'état d'outrc-tombe Les choses

se résorbent dans leur principe; les souvenirs multipliés redeviennent le souvenir ; l'âme n'est plus

qu'âme et ne se sent plus dans sa séparation Elle

ne s'approprie plus rien, elle ne se sent point de vide. Il n'y a peut-être que les Yoghis et les Soufis qui aient connu profondément cet état d'humble volupté, réunissant les joies de l'être et du non-être, état qui n'est plus ni réflexion, ni volonté, qui est au-dessus de l'existence morale et de l'existence intellectuelle, qui est le retour à l'unité, la rentrée dans le plérôme, la vision de Plotin et de Proclus, l'aspect désirable du Nirvana. »

Ces lignes nous introduisent dans une sphère nouvelle de la vie d'Amiel, celle où, cessant de regarder

' Critique de /a rafso/i ;;ra<tgMe. Conclusion. Edit. Reclaiii, pages 193-194.

au dehors, il concentre sur lui-môme toute son attention. Car s'il est apte aux hymens mystiques avec la vie de la nature, il sait aussi couper les mille relations qui nous unissent à elle, il sait pénétrer dans l'homme, rien que dans l'homme et plus profond dans l'homme que personne avant lui. Il se prend lui-même pour l'objet de ses investig'ations ; il se scrute avec une patience, une clairvoyance et une intensité qui parfois font frémir.

Nous n'aurons pas de peine à découvrir, au cours de ces analyses, les traces d'une dualité toute pareille à celle que nous avons rencontrée jusqu'ici : faire et penser, ag-ir et contempler sont les deux pôles entre lesquels Amiel indécis balance constamment. S'avancer dans la vie comme on s'avance dans une arène, pour y combattre et pour y vaincre, ou l'observer comme on observe le plus intéressant des spectacles, telles sont les deux tendances auxquelles il se livre tour à tour, et chaque fois à chacune d'elles sans réserve et sans frein.

Il suit plus volontiers la seconde que la première ; son tempérament l'y porte. Une étrange capacité contribue à l'éloig-ner de la pratique et l'incline vers la théorie, celle qui fit dans tous les temps les poètes, les artistes et les philosophes, mais dont un bien petit nombre semble avoir éprouvé les joies morbides autant que lui. Nous voulons parler de l'aptitude perpétuelle qu'il possède à se prêter aux foiunes et aux modes les plus divers de la vie ; aptitude qui fit de

lui un critique exquis d'art et de littérature, et un subtil appréciateur des ag'itations contemporaines. Il possède au plus haut degré le don de se transporter dans riiiliinité d'autrui, de tjuitter son vêtement personnel, de sentir vivre en lui toutes les catégories dans lesquelles s'éparpille l'humanité, en un mot, d'être homme plutôt qu'un homme. « Quand je pense, dit-il, aux intuitions de toute sorte que j'ai eues depuis mon adolescence, il me semble que j'ai vécu bien des douzaines et presque des centaines de vies. Toute individualité caractérisée se moule idéalement en moi, ou plutôt, me forme momentanément à son imagée, et je n'ai qu'à me re£;"arder vivre à ce moment pour comprendre cette nouvelle manière d'être de la nature humaine. C'est ainsi que j'ai été mathématicien, musicien, érudit, moine, enfant, mère. Dans ces états de sympathie universelle, j'ai même été animal et plante, tel animal donné, tel arbre présent. »

Pour qui sait lire, cette faculté, — que la mauvaise humeur de M. Brunetière dénie pourtant à Amiel, — éclate à chaque page du Journal intime. Elle se manifeste dans la g-rande variété des points de vue au travers desquels les objets sont successivement envisagés et dans l'extrême mobilité d'un esprit aussi anxieux de tout connaître que de ne se fixer nulle part d'une manière irrévocable.

11 y a là des éléments de richesse et de pauvreté : de richesse, car c'en est une que de vibrer à toutes

les passions, à tous les souffles dont frissonne l'humanité ; de pauvreté, si l'on se contente de subir ces émotions sans réag"ir librement sur elles. Les personnalités créatrices ne dominent de haut que lorsqu'elles s'assoient largement. Elles sont comme les pyramides qui exig-ent une base d'autant plus larg-e qu'elles doivent s'élever davantag-e. Or, à la base de toute personnalité, se trouve le contact permanent avec l'humanité vivante et la possession interne des éléments qui constituent la vie g-énérale. Nous sommes d'autant plus actifs que nous sommes plus réceptifs. Les g-énies qui ont marqué dans l'histoire des peuples ou dans celle de la pensée ont été surtout les hommes accessibles aux influences de leur époque, ceux qui ont le mieux incarné les mouvements et les aspirations de leur temps.

Amiel, sous ce rapport, est au niveau des plus g-rands. Sa réceptivité est sans bornes, son attentive sympathie toujours en éveil. Ce qui lui fait défaut, c'est la somme d'énerg-ie nécessaire à la mise en œuvre des trésors intimes ainsi accumulés. Une répulsion instinctive semble le lui avoir interdit. Ce n'est ni paresse, ni lâcheté, ni impuissance, mais plutôt excès de fierté. Jaloux de la beauté de son rêve, il répug"ne à la flétrir en le réalisant. « Le rêve est g-ig-antesque, mais l'action est naine », dit-il, et devant cet amoindrissement il a toujours reculé.

On a plaint quelquefois « le pauvre Amiel » de n'avoir pas su se décider. C'est à tort; il l'aurait pu,

FROMMEL, ET. LIT. — 4

5o ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES

mais il ne l'a pas voulu. C'est par un dessein principal et conscient qu'il n'a jamais voulu vouloir. Il savait que toute décision ferme la porte à la décision contraire et l'idée de cet appauvrissement lui était insupportable. Il désirait avoir constamment ouvertes devant lui toutes les possibilités d'existence, sans être oblig"é d'en réaliser aucune : « J'aime tout et je ne déteste qu'une chose : l'emprisonnement irrémédiable de mon être dans une forme arbitraire, même choisie par moi. » 11 se complaisait dans la conscience d'une virtualité inépuisable, et pour cette jouissance il a sacrifié sa vie. Car être quelque chose sig'nifie se restreindre, se concentrer, prendre parti. C'est descendre, sans doute, de l'Olympe où chantent les Muses, mais c'est descendre pour vivre et vivre vaut bien ce sacrifice.

La prétention au pouvoir-être indéfini, conduit bientôt à l'ég-oïsme intellectuel que connaissent et dont souffrent tous les dilettantes. Il faut, pour' y atteindre, consentir à ne s'abandonner jamais que pour se reprendre aussitôt, à ne se livrer que pour se ressaisir, à ne s'eng-ag-er nulle part sans song-er au retour. Il faut enfin se maintenir dans un état de neutralité parfaite. L'indifférence placide devient dès lors le seul endroit que l'on puisse habiter, le seul refug-e inaccessible aux sollicitations du monde ambiant, le seul devoir de l'homme.

Position intenable pour un être sensible, doublement intenable pour qui n'a point étouffé les appels

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du devoir. Si l'intellig-ence y consent, le cœur la désavoue et n'y peut demeurer. C'est à cette position, à laquelle Amiel ne revenait que pour en sortir et de laquelle il ne sortait que pour y rentrer, c'est au conflit qu'elle implique qu'il convient d'attribuer ce que le Journal renferme de fug-ace, d'insaisissable, de décevant. La tristesse et l'accablante mélancolie qu'il respire n'ont pas d'autres causes. Spectateur immobile d'une lutte sans trêve, Amiel laisse couler des jours inutiles à lui-même et aux autres ; il les « voit fuir devant la mort » sans les avoir vécus.

Il les voit fuir et se désintéresse de leur fuite même, car il a perdu la mesure des réalités terrestres : « Une fois qu'on a tàté de l'absolu, tout ce qui pourrait être autrement qu'il n'est vous paraît indifférent. Toutes ces fourmis poursuivant des buts particuliers vous font sourire. On regarde sa chaumière depuis la lune; on envisage la terre des hauteurs du soleil; on considère sa vie au point de vue de l'Hindou pensant aux jours de Brahma ; on contemple le fini sous l'angle de l'infini, et l'insignifiance de toutes ces choses tenues pour considérables rend l'effort ridicule, la passion burlesque, le préjugé bouffon. »

Amiel voit toutes choses sous un angle trop ouvert. Ce qui est particulier, même sa propre personne et ses propres circon.stances, échappe à son regard invariablement tourné vers les formes idéales de Vidée platonicienne. Sans cesse éloigné des réalités concrètes, il s'égare à la recherche des causes, à la pour-

suite des conséquences. La Loi , nécessaire et parfaite, est l'axe d'or autour duquel gravite sa pensée. S'il s'en détourne un instant, c'est pour être pris de la g"rande douleur que cause l'inachevé à ceux qui ont soif de repos et de perfection. Rien ne le réjouit, car tout varie ; rien ne le contente, car tout passe, et le spectacle de l'écoulement continu que nous sommes le plongée dans un douloureux étonnement : « La persistance dans la mobilité, ce titre d'une des poésies de Gœthe, est le mot de la nature. Tout chang'e, mais avec des rapidités tellement inég'ales

que telle existence paraît éternelle pour telle autre

De quelque côté qu'on se tourne, on se sent assiég"é par l'infinité des infinis. La vue sérieuse de l'univers donne l'épouvante. Tout semble tellement relatif qu'on ne sait plus ce qui a une valeur réelle. Où est le point fixe dans ce gouffre sans fond ? »

Cette question devient plus inquiétante encore lorsqu'elle porte sur la contingence et la multiplicité des existences humaines. La représentation intuitive de la multitude des vivants, qui furent avant nous et qui seront après nous dans la suite des siècles, a quelque chose de trag-ique et de saisissant. Le nombre de ceux qui ont répété comme nous-mêmes le type monotone de la vie, qui ont eu en partag'e les mêmes joies et les mêmes douleurs dont nous disons qu'elles sont les nôtres, qui ont tressailli aux mêmes passions et tendu vers les mêmes buts, qui ont vécu, souffert, joui comme nous-mêmes, et qui sont morts comme

nous mourrons après avoir été le théâtre d'un drame microscopique et s'être crus un instant le point central de l'univers, voilà certes, pour qui s'y prête, des compréhensions terrifiantes. Amiel n'y fut point étrang-er, et l'habitude de l'analyse intime, soutenue par les résultats des sciences anthropolog-iques modernes, ne fit qu'en accroître l'intensité.

Savoir ce qu'il en est de l'homme, savoir qu'il n'est rien au delà de ce que ses ancêtres l'ont fait, savoir que les lois de l'hérédité s'accomplissent à son ég^ard comme à l'ég-ard d'un caillou les lois de la pesanteur; le savoir soumis à mille influences hostiles dont il n'est pas plus le maître que l'onde n'est libre de s'arrêter dans le lit d'un torrent ; savoir qu'il n'est qu'un atome éphémère par où se manifeste la vie universelle ; qu'il est au sein de l'humanité comme une g-outte d'eau est au sein de l'océan ; qu'il n'est ni une quantité certaine, ni un tout achevé, mais qu'il croît sur le tronc des générations comme une cellule au tronc d'un arbre ; que sa destination est de propag-er l'espèce dont il est issu et de transmettre la vie dont il participe ; que sa vie elle-même est un lieu voilé dont il ne connaît ni l'étendue ni la durée et dans l'inconnu duquel il se précipite avec une impatience mêlée de terreur pour s'abattre bientôt dans la fosse commune ; le connaître aussi variable dans ses opinions, aussi inconstant dans ses actes qu'il est frag-ile dans son être ; le peser enfin à la balance de sa vanité, c'est assurément toucher le fond du g-ouffre et

s'abîmer en de sombres profondeurs. Ce sont là des méditations qui dépassent la portée de l'àme ; il s'en exhale une ivresse morne dont elle ne soutient pas lono"temps le douloureux vertig'e.

La pensée qui donne ces méditations n'en fait pas triompher. Pour sortir vainqueur de ces ang-oisses, un seul moyen se présente : les activités morales. Elles seules réussiront à nous rendre quelque confiance, car elles fondent seules notre vraie diq-nité.

Voir les choses, les personnes et nous-mêmes à la lumière implacable de notre infinitésimale petitesse, percevoir avec une égale intensité les objets qui nous entourent immédiatement et ceux qui sont éloig-nés dans le temps et dans l'espace, c'est le privilège de l'esprit, mais c'est notre mort en tant qu'êtres individuels. Pour croire à quelque chose, c'est en soi qu'il faut croire tout d'abord. Pour donner au vouloir la consistance du faire, pour incarner l'idée dans l'acte, il faut avoir foi dans l'importance de cet acte. La conscience absolue de notre continsrence aboutirait au bouddhisme. De fait, notre volonté n'est mise enjeu que si nous nous estimons plus grand que nature. L'illusion individuelle est donc bienfaisante et nous avons le droit, comme des personnas^es de lanterne mag-ique, de nous regarder au verre grossissant.

Mais où trouver la lentille capable d'opérer un tel prodige ? L'infatuation naïve et l'orgueil inné de la créature suffisent pour l'ordinaire à cet office. Néan-

moins leur prisme est trompeur. La réflexion, survenant, après coup, a bientôt fait d'en dissiper les images chimériques. Elle assombrit les clartés natives qui réjouissaient nos yeux et détruit les apparences auxquelles se suspendaient nos désirs. C'est alors, c'est dans l'obscurité que laisse après elle l'analyse meurtrière de nos plus douces illusions, que l'âme éperdue voit luire une lumière nouvelle ; c'est dans le silence de son découragement qu'elle entend murmurer une voix austère, mais consolante. La conscience parle; « Tu dois », dit-elle, et voici que cet « effort » qui paraissait « ridicule », ce « préjug-é » qui semblait « bouffon », toutes ces relations mesquines et ces mesquines préoccupations dont l'intellig-ence se raillait amèrement, revêtent soudain une importance et une dignité souveraine. La conscience parle, et voici que la vie la plus humble devient un sanctuaire et l'existence la plus misérable le temple d'un Dieu ; elle parle, et tout change d'aspect : les réalités se dressent où l'on ne voyait que des fantômes et l'on s'étonne de trouver si grand ce qu'on avait cru si petit. La conscience brille comme une flamme sainte dans les ténèbres du doute, et le jour froid du devoir qu'elle impose devient peu à peu la lumière éclatante d'un soleil vivifiant. Par une paternité sublime, le dévouement qu'elle ordonne engendre l'amour, et par l'amour tout est possible.

C'est ici qu'est la solution des problèmes que la pensée s'efforçait inutilement de résoudre ; c'est dans

la soumission volontaire aux commandements moraux que se trouvent apaisées les contradictions sous l'étreinte desquelles la raison se débattait en vain. Les énergies que prescrit le devoir conduisent ceux qui s'y exercent au cœur même de la vérité et leur en garantissent la possession. Car la vérité appartient de droit à ceux qui la pratiquent.

Il faut se garder de croire, en effet, que nous embrassions le monde par la pensée ; son reflet, oui, mais non sa réalité. Toute pensée est représentative et se dissout sans reste lorsqu'on veut la saisir. Savoir, c'est refléter ; connaître, c'est prendre en soi l'image des objets ; se connaître, c'est se regarder au miroir de son intelligence. Mais l'image n'est qu'une image. Savoir n'est pas vivre, et c'est vivre qui importe. L'action seule touche à la réalité, ou plutôt, l'homme n'est réel que pour autant qu'il agit. Son existence est une incessante actualisation de lui-même. Tout être est un acte qui se répète aussi longtemps qu'il subsiste. Or, la vie de l'homme est de vouloir. Il doit tendre à la restauration quotidienne du vouloir et viser à son progrès. Chacun de nos actes est une création renouvelée et le signe indubitable de notre grandeur. En agissant nous appelons à l'être ce qui n'était pas et nous affirmons notre autonomie. La science nous assujettit à ce qui est, la volonté nous en affranchit. Si donc la volonté morale est la volonté par excellence, la seule peut-être qui mérite ce nom, le moment de l'obéissance morale sera le

moment suprême, le seul véritable de la vie de l'homme.

Il est étrange qu'Amiel, qui savait ces choses pour en avoir fait souvent l'expérience, ne s'y soit pas tenu plus fermement ; étrang-e surtout qu'il ait pu les oublier au point de prononcer des paroles comme celles-ci : « Tous les événements personnels sont pour moi des prétextes à méditations, des faits à g-énéraliser en lois, des réalités à réduire en idées... Telle est la vie du penseur. Il se dépersonnalise chaque jour; s'il consent à éprouver et à faire, c'est pour mieux comprendre ; s'il veut, c'est pour connaître la volonté. Quoiqu'il lui soit doux d'être aimé et qu'il ne connaisse rien d'aussi doux, là encore il lui semble être l'occasion du phénomène plutôt que le but. Il contemple le spectacle de l'amour et l'amour reste pour lui un spectacle. »

Révélation terrible d'un mal effrayant ! Celui qui parle ainsi ne compte plus au nombre des vivants. Il ne vit pas, il ne saurait plus vivre, car il pense et sa pensée flétrit tout ce qu'elle touche. A ce deg-ré, l'intellectualisme ressemble à l'alcoolisme : on n'en g'uérit plus, on en meurt. L'ivresse de la pensée ruine aussi sûrement l'org-anisme moral que celle du vin l'organisme corporel. Il n'est à ces deux maladies d'autre remède que l'abstinence. Amiel, loin de s'abstenir, a bu toujours plus avidement à la coupe dont la liqueur capiteuse lui était désormais indispensable. Il est devenu par là le prophète et le précur-

seur des g-énérations qui viennent. L'élite de nos jeunes hommes se reconnaît en lui. Notre culture se fait d'année en année plus intellectualiste. Elle remplace la famille par l'école, l'éducation par l'instruction, le caractère par le savoir. Erreur funeste, que nous pavons cher par le déficit des convictions, par l'ébranlement des croyances, par le dédain de la vie pratique, par un scepticisme latent à l'ég^ard des choses sérieuses et des certitudes intimes.

L'abus de l'analyse, le développement excessif de la pensée ne sont pourtant pas les seules causes de la souffrance d'Amiel. Il en est d'autres,. plus intenses peutêtre. Ce contemplatif, ce rêveur obstiné qui redoute par des.sus tout l'action et la responsabilité qu'elle comporte, a le sens moral très délicat ; ce psychologue est doublé d'un moraliste. Il croit au rôle et à la tâche de l'humanité sur la terre, et la vue du mal ne le laisse pas indiËFérent. Il en souffre d'autant plus qu'il connaît mieux les hommes.

Quand une réflexion, curieuse d'approfondir les motifs humains, est préoccupée de les trouver bons ou mauvais et qu'elle se plonare dans cette étude, elle se prépare de singulières déceptions. On fait dans ce domaine de navrantes découvertes.

Ah ! ne sonde jamais, qu'elle soit humble ou fière. Une âme en lui disant : Belle âme, quelle es-tu ? Le centre du soleil n'est pas de la lumière. Le fond de nos vertus n'est pas de la vertu !

s'écrie l'auteur du Penseroso.

Néanmoins, une extrême bienveillance l'empêche de se plaindre de personne. Il garde pour lui ses plus amers reproches et s'accuse surtout de ses propres manquements : « C'est toujours conti-e le dégoût de moi-même que j'ai à lutter. La conscience me tourmente plus que l'imag-ination », écrit-il à M^'e Vadier ^ Qui s'ignore s'accepte facilement. La joie des simples et des enfants montre combien cela est aisé. Mais après qu'on s'est connu, après qu'on a touché du doigt sa misère et qu'on a goûté son néant, l'acceptation de soi-même devient une tâche pénible, un rude labeur, parfois une véritable agonie. L'angoisse qui saisit alors fait crier avec un poète contemporain 2 :

J'aspire après la mort qui guérit d'être un homme !

La nature de son esprit prédestinait Amiel à ressentir vivement les atteintes de ce mal. Voici deux passages tirés du Journal intime, qui, pour être moins amers que le cri du poète, n'en sont pas moins significatifs. Ils témoignent d'une détresse toute pa-

' H. -F. Aniiel, élude biographique, p. 170. 2 Haraucourt, L'âme nue, p. 248.

6o ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES

reille : « II y a deux degrés d'org'ueil ; l'un où l'on s'approuve soi-même ; l'autre où l'on ne peut s'accepter. Celui-ci est probablement le plus raffiné. » Et encore : « La vraie humilité n'est-ce pas d'accepter son infirmité comme une épreuve et sa malig-nité comme une croix, de faire le sacrifice de ses prétentions et de ses ambitions, même celles de conscience? La vraie humilité c'est le contentement. » — Devinezvous la plaie inguérissable dissimulée sous cet aveu ? Que de luttes vaines et de stériles efforts pour en arriver là !

Mais de tels découragements sont-ils permis ? A-t-on le droit de renoncer aux impératifs de la moralité et de pousser aussi loin l'abdication stoïcienne? La conscience loyalement interrogée s'y refuse. Elle interdit cette lâcheté et prétend maintenir ses commandements, même irréalisables, comme la norme absolue de ce qui doit être. Prétentions sublimes, mais absurdes tant qu'elles restent isolées. Rien ne les justifie; tout semble les contredire. A les voir impuissantes en soi-même, niées chez autrui, constamment méconnues dans la vie publique, il est difficile de les respecter toujours. On finit par en faire le sacrifice. On les élève à la hauteur d'un idéal inaccessible, et dans cette place même qu'on leur donne se cache une incrédulité secrète : ne croire à l'idéal que comme idéal, c'est être bien près de n'y plus croire.

La religion chrétienne seule offre à la conscience un asile inviolable parce qu'elle met à sa disposition

des forces surnaturelles et des enthousiasmes sanctifiés, parce qu'elle la restaure et la purifie quotidiennement. La conscience fonde l'autorité du christianisme, le christianisme protèg-e la conscience, et l'appui mutuel qu'ils se donnent les renforce tous deux. Le christianisme est le lieu naturel de la conscience opprimée par la société. Incapable de se faire respecter dans le monde, trop fière pour abdiquer ses droits, c'est en lui qu'elle se retire. Nous croyons que la conscience mènerait infailliblement au christianisme quiconque se laisserait diriger par elle.

Or, Amiel élait-il chrétien ? Plusieurs l'assurent. Nous en doutons encore. Religieux, il l'était certes, profondément et sincèrement, he Journal en fait foi. Il s'ouvre par un cri qui a toujours été celui des âmes religieuses : « Il n'y a qu'une chose nécessaire, posséder Dieu. » Mais il faut s'entendre sur le sens du mot. Quel est le Dieu auquel tend Amiel ? « Tous les sens, continu e-t-il, toutes les forces de l'âme et de l'esprit, toutes les ressources extérieures sont autant d'échappées ouvertes sur la divinité : autant de manières de dég"uster et d'adorer Dieu... Adorer, comprendre, recevoir, sentir, donner, ag-ir : voilà ta loi, ton devoir, ton bonheur, ton ciel... Toute vie a sa grandeur, et comme il t'est impossible de sortir de Dieu, le mieux est d'y élire sciemment domicile. » — Loin de nous les préjug-és étroits d'une froide orthodoxie ! Nous nous souvenons de l'exclamation de l'apôtre :

« C'est en Dieu que nous avons la vie, le mouvement et l'être. » Nous croyons avec saint Paul et saint Jean, que l'immanence de Dieu au inonde est le fond dernier de la transcendance scripturaire. Néanmoins les paroles que nous venons de citer, sonnent faux à notre oreille. Que veulent-elles dire, sinon que la relig-ion est la conscience de Dieu, et qu'en définitive la reliçion revient à la philosophie ?

Nous retrouvons ici l'ancien ennemi d'Amiel. L'intellectualisme héarélien fausse sa conception relig"ieuse comme il avait faussé sa conception de la nature et de l'homme. Les conséquences de cette déviation ressortent de plus en plus clairement au cours du Journal. Peu de semaines avant sa mort, lorsque déjà il se savait condamné, le malade écrivait ce qui suit : « Depuis bien des années le Dieu immanent m'a été plus actuel que le Dieu transcendant ; la religion de Jacob m'a été plus étrangère que celle de Kant ou même de Spinoza. Toute la dramaturgie sémitique m'est apparue comme une œuvre d'imagination. Les documents apostoliques ont changé de sens et de valeur à mes yeux. La croyance et la vérité se sont distinguées avec une netteté croissante. La psychologie religieuse est devenue un simple phénomène et a perdu la valeur fixe et nouménale... Ce qui me reste de mes études, c'est une nouvelle phénoménologie de l'esprit, l'intuition de l'universelle métamorphose. Toutes les convictions particulières, les principes tranchants, les formules accusées, les idées infusibles

ne sont que des préjugés utiles à la pratique, mais des étroitesses de l'esprit... Les partis politiques, relig-ieux, esthétiques, littéraires, sont des ankyloses de la pensée. Toute croyance spéciale est une raideur et une obtusité. »

Ces lignes qui remplissaient d'aise M. Renan, nous affligent au contraire, nous qui savons la banqueroute morale qu'elles accusent. N'ont-elles pas l'air d'un testament philosophique ? Ce sont, en tout cas, les novissima verba du professeur genevois, le résumé fidèle de sa pensée et l'aboutissant logique de sa vie. « Phénoménologie de l'esprit ! » C'est par là qu'il commence et par là qu'il termine. Ce titre d'un traité de Hegel pourrait être celui du Journal intime.

Aussi, malgré la manière admirable dont il parle du christianisme, malgré la compréhension qu'il en eut, malgré les termes bibliques qu'il emploie, nous ne saurions attribuer des convictions chrétiennes à celui dont l'unique certitude est qu'il n'en faut point avoir. L'idée du christianisme est familière à Amiel, mais sa réalité lui échappe, car l'idée du christianisme n'est pas encore le christianisme.

Amiel n'a pas connu Jésus-Christ comme Jésus- Christ veut être connu, autrement il aurait trouvé en lui la réponse aux questions qui l'agitaient. Le Jésus des paraboles lui eût enseigné la nature, sa signification, son but et sa réalité. Jésus-homme lui eût révélé l'homme : le cœur de la religion, une personne et

non pas une doctrine, une personne et non pas un enseignement, voilà le fondement inébranlable qui met la personnalité humaine à l'abri des attaques du panthéisme. Jésus-Dieu enfin, lui eût fait voir, dans l'amour et dans la sainteté, l'essence d'un Dieu qu'il cherchait trop souvent dans la pensée. L'impérieux besoin d 'impersonnalité qui le dominait — cet éternel tourment des nobles âmes — eût trou\é dans le Dieu de Jésu.s-Ghrist un objet véritable et permanent. Mieux que dans la nature, mieux que dans ses propres spéculations, il se serait plong'é dans les eaux rég-énératrices de la charité divine pour en sortir plus pur et plus vaillant ; il se serait abîmé dans les profondeurs de cet amour et ne s'y serait point perdu ; il aurait g-oûté d'ineffables extases et n'en aurait point été affaibli. Il aurait puisé dans la communion personnelle avec un Dieu personnel la force de vivre et la joie de mourir.

Le monolog-ue d'Amiel va jusqu'à ses derniers instants. Le malade confie au papier les mouvements les plus intimes de son être, ses dernières impressions. Cela est d'un exemple presque unique dans rhi.stoire littéraire et d'un intérêt considérable. Comment va mourir cet homme qui a si souvent parlé de la mort? Oue nous dira-t-il, et quelles vont être ses e.spérances ? Entendez sa réponse : « Nul ne sait exactement ce qui lui est réservé. Ce qui sera, sera. Nous n'avons à dire qu'Amen. » — Peu de lectures nous ont autant impressionné que celles des dernières pa-

ges du Journal intime ; peu de lits de mort nous ont tant fait redouter la mort. Amiel meurt comme un stoïcien relig-ieux. Il s'enfonce dans l'inconnu suprême, calme, ferme, sans faiblesse apparente, mais aussi sans espoir, et cette morne résig-nation est plus poignante que le murmure ou le blasphème.

Il est facile et gracieux de dire que la mort est un sommeil au sein duquel l'homme se repose des travaux de la terre. Aussi longtemps que le fantôme est éloigné, on est tenté de lui sourire ; dans les heures difficiles, on va jusqu'à souhaiter sa venue : la grande poésie des choses qui finissent console de leur tin même. Ou bien on peut parler de la mort d'une façon philosophique ; l'envisager comme la loi nécessaire, commune à tous, contre laquellg il serait puéril de récriminer. Et, par cette pensée qui ne manque pas d'une sorte d'héroïsme, on s'imagine avoir fortifié son âme ; pour avoir soumis son intelligence, ou se figure avoir dompté son cœur.

Mais quand l'heure est venue de mourir, quand les terreurs et les hoquets de l'agonie vous prennent à la gorge, toutes les chimères et toutes les résolutions s'enfuient. La mort n'est plus à ce moment le repos final que l'on croyait, mais une lutte redoutable aux efforts de laquelle rien n'avait initié, et la révolte du cœur qui se débat contre cette dissolution fait oublier l'acquiescement qu'y avait accordé la raison . Non pas qu'il soit impossible de s'étourdir ou de parader jusqu'au bout. On peut soutenir son rôle et mener la co-

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médie jusqu'à la dernière minute. Des exemples célèbres nous ont donné dans l'histoire la preuve de cette chose incroyable. — Mais ce n'est pas là mourir comme il faudrait mourir. L'impression que l'on remporte de ces spectacles n'est pas telle qu'on en soit satisfait. On devine, sous le calme affecté, l'angoisse muette du néant qui n'a point été vaincue.

Il faut, pour affronter la mort d'un cœurég^al, plus que du courage et plus que de la vaillance, car elle est l'évanouissement de l'énergie même que l'on voulait employer à la vaincre : devant ce roi des épouvantements, toutes les forces de l'âme se fondent en terreur. Ceux-là seulement qui ont vécu des réalités morales et relis^ieuses peuvent s'attendre à quelque assurance. En face de la cessation brusque des fonctions vitales, il faut, pour croire à l'immortalité, s'être assuré qu'elles ne constituent pas toute la vie. Il faut avoir expérimenté que les quantités de cet être, dont nous disons jV. — et qui est après tout notre dernière ressource — ne sont pas toutes comprises au nombre de celles qui vont périr. Il faut avoir transporté le centre de sa personnalité en dehors de l'exi.stence phénoménale qui se dissout, pour ne pas craindre la destruction.

La mort, ni l'agonie, ne sont objets de spéculations intellectuelles ou d'enthousiasmes poétiques. Elles sont l'expérience dernière qu'il nous soit donné de faire, une expérience aussi certaine qu'elle est uni-

que, définitive et formidable. Chacun la tente sans préparation, car rien n'y prépare.

Je me trompe. Il est pour ceux qui obéissent à la loi du devoir, au sein même de la vie, des initiations à la mort. Il e.st des dépouillements volontaires qui préparent au dépouillement final, de libres consécrations qui préparent au dernier abandon. Amiel les connaissait. De là vient sans doute la résignation et l'apaisement relatif de ces derniers moments. Ce n'est pas son stoïcisme qui lui permet de finir comme un stoïcien, c'est sa vertu. Mais il y a loin de la résig-nation au triomphe, plus loin encore de la soumission nécessaire à la joie victorieuse d'un croyant. Pour le chrétien, mourir c'est cesser d'apparaître, ce n'est pas cesser d'être ; ce n'est pas même chang-er de mode d'existence, c'est prendre possession d'une vie depuis long-temps commencée. La mort devient une naissance et un épanouissement, celui de l'homme intérieur aux réalités invisibles.

Ceux qui s'avancent à la rencontre du soleil ne remarquent pas l'ombre qui les suit ; les yeux fixés sur l'aube naissante, ils courent au devant des clartés éternelles.

Parvenu à la fin de cette étude, en fermant ces pages si riches d'idées, ces pages si profondément vécues, et qui ont éveillé en tant d'autres hommes des

sentiments semblables à ceux dont elles palpitent, ces pag^es qui reflètent une si grande diversité de points de vue et de conceptions qu'elles semblent épuiser ce (ju'il est possible de sentir et de penser, nous nous demandons si elles expriment réellement toute la vie humaine ? Ne manque-t-il rien à cet esprit ondoyant et fugace qui s'est plu à réfléchir tous les aspects, à sonder tous les horizons ? Amiel a voulu tout être, a-t-il été quelque chose? A-t-il donné une consistance à son être et un nom propre à son âme ? A-t-il frappé son tempérament à l'effigie d'un caractère? A-t-il réuni les conditions d'une personnalité, c'est-à-dire dun organisme spirituel, vainqueur du temps, irréductible à la dissolution?

En face de cette question, qui se pose pour nous avec une étrange insistance, la même émotion s'empare de nous que nous causa jadis la lecture du Faiist de Gœthe. Faust, inquiet du sens profond de la vie, lassé des obstacles extérieurs et de ses propres impuissances, se précipite à la suite de Méphistophélès et parcourt avec lui tous les modes de l'existence humaine sans se satisfaire en aucun. Amour, sciences et arts, rien ne le fixe ni ne l'arrête, car le démon ricaneur lui fait voir en toutes choses ce qui donne prise à la négation et lui montre que rien n'existe que juste assez pour pouvoir être nié. Seule l'activité à laquelle il arrive enfin, l'action large et féconde, le faire incessant et le vouloir sans trêve lui paraissent donner essor à toutes ses facultés, apaiser pleinement

la soif inextinguible d'être dont il est dévoré. Amiel, nous venons de le voir, cherche le salut ailleurs que Gœthe. Il se réfug-ie dans la part imperceptible d'existence qui lui est dévolue et la distend, par une longue contemplation, jusqu'aux dimensions d'un monde tout entier.

Issues d'un même besoin, de ce besoin suprême qui fit la chute de l'homme et qui lui laisse dans sa chute les marques de sa grandeur première, ce sont là pourtant deux compréhensions opposées de la vie. L'humanité se partage entre elles. Les uns courent à l'action, les autres se retirent dans le rêve.

Rêver l'idéal pour échapper au réel, descendre dans le réel pour oublier l'idéal : il se pourrait que ce fussent, en effet, les seules alternatives auxquelles se résolve la sagesse humaine. La sagesse divine, qui choisit « les choses folles du monde pour confondre les sages », en présente une troisième : nous apercevons, marchant au travers des siècles, une multitude que conduit le symbole d'une autre croyance. Ils vont, courbés, mais forts ; recueillis, mais énergiques ; graves, mais sereins ; ils contemplent, mais ils agissent et c'est la croix qui les guide !

La croix, luttes et apaisements, souffrances saintes et saintes joies ; la croix, une vie qui s'éteint et une vie qui renaît ; la croix, mystère insondable à la lumière duquel tous les autres s'éclairent ; la croix, centre du monde et pivot de l'histoire : accepter cette croix, embrasser ce mystère, vivre cette vie, c'est

s'établir soi-même au centre de toutes choses ; c'est avoir un point fixe avec le plus vaste et le plus splendide des horizons ; c'est, dans l'humble accomplissement d'une tâche obscure, être illuminé par toutes les révélations ; c'est, au cours du temps qui fuit, poser le pied sur « le rocher des siècles ».

Février-mars 1887.

PAUL BOURCxET*

A part quelques rêveurs obstinés, passionnément épris de paganisme antique, personne ne conteste plus aujourd'hui la valeur civilisatrice du christianisme. Il fut à l'origine de nos sociétés occidentales, il présida au cours séculaire de leur développement et il constitue encore, à l'heure actuelle, la seule unité organique qui les fasse tenir debout. L'atmosphère où nous respirons est une atmosphère chrétienne, il est inutile de le nier ou de se révolter là contre. Notre éducation, nos mœurs, nos idées, nos lois et nos constitutions, tout ce que nous faisons et tout ce que nous sommes porte l'empreinte indélébile au coin de laquelle, si longtemps, fut frappée l'âme de nos ancêtres. Mais si le christianisme manifeste ouvertement son action bienfaisante, peut-être

* Edel, la Vie inquiète, les Aveux, l'Irréparable, Essais de psychologie contemporaine. Cruelle énigme, Nouveaux essais de psychologie contemporaine. Un annie d'amour, André Cornélis, Mensonges, Etudes et portraits, Pastels. Paris. A. Lemerre, 13 vol. gr. in-16.

en exerce-t-il une autre qui. pour échapper au regard du grand nombre, n'en est pas moins active.

La .science enseigne que toute vie est doublée d'une mort, que les êtres périssent par les éléments mêmes dont ils ont vécu et que les énergies créatrices se transforment incessamment en puissances de destruction. Cette loi, nous dit-on, commande aux organismes spirituels comme aux organismes physiques. Il se pourrait donc que le même christianisme qui porta jadis au monde ancien le coup suprême, travaille également à .saper les civilisations dont il fut le premier maître, et qu'après l'avoir édifié, il prépare la di.ssolution du monde moderne.

Un mouvement s'opère, en effet, depuis deux siècles, auquel notre époque imprime une rapidité vraiment extraordinaire, et qui mériterait de fixer l'attention générale. La lutte des deux pouvoirs, spirituel et séculier, que soutenait le moyeu âge, aboutit à une dissociation plus radicale et plus complète qu'on ne pouvait le supposer d'abord. Les peuples se séparent du christianisme qui les a conduits à l'existence historique, et, de religieux qu'ils étaient, ils deviennent profanes. Ils sortent violemment de l'Eglise qui les a formés, mais non toutefois .sans garder le souvenir de ses en.seignements. Par une singulière contradiction, l'humanité, qui a perdu la foi de l'Evangile, conserve l'idéal qu'elle a reçu de lui. On se soucie peu des droits de Dieu, mais on proclame les droits de l'homme qui en sont issus, et l'on s'at-

tache d'autant plus à ceux-ci que l'on nég-lige davantag-e ceux-là.

On rejette la doctrine du Christ, mais elle se trouve si conforme à la nature des choses et aux vrais besoins des cœurs, que l'on ne peut se passer de ses applications, de ses leçons morales, de ses idées directrices. On a sécularisé ce qui ne voulait et ne pouvait être que spirituel, et les passions humaines se sont emparées, pour l'exploiter à leur profit, du domaine autrefois exclusivement réservé aux croyances chrétiennes. Mais, si diminuées qu'on les fasse, les notion.T relig-ieuses dont nous avons hérité sont encore trop pures pour ne pas ébranler profondément une société qui jette .ses racines en dehors du christianisme. Privées du contrepoids que formaient les convictions et les caractères fortement trempés de nos aïeux, elles rompent l'équilibre social et fermentent étrangement au sein des âmes redevenues païennes. On verse le vin nouveau dans de vieilles outres ; peu s'en faut que déjà elles ne se rompent.

Il ne convient pas de chercher ailleurs la cause des maladies chroniques qui travaillent les générations contemporaines et se font jour de temps à autre par des crises de morne indifférence ou des accès d'appétits sanglants.

L'Evangile a fait briller aux yeux des hommes l'image radieuse d'une liberté sainte et d'une sainte égalité, et maintenant les hommes marchent de révolution en révolution, incapables de l'atteindre, plus

incapables encore de l'oublier. L'Evangile a conféré à la vie humaine une dig-uité si haute et lui a parlé d'un bonheur si parfait que toutes les jouissances terrestres en demeurent affadies et qu'un dégoût universel soulève les cœurs en face de la vanité des existences.

Que l'homme, après avoir blasphémé contre le ciel, se couche pour mourir, ou que, le regard voilé de sang, il se lève pour accomplir une oeuvre de vengeance et de haine, la raison cachée de sa conduite est dans le christianisme qu'il conserve et dans le christianisme qu'il rejette.

Néanmoins, il esta ces violences des tempéraments. Les foules ne se tiennent d'habitude ni à cet excès de souffrance, ni à cet excès de révolte. Elles choisissent, entre les extrêmes, une position moyenne qui convient mieux à leur médiocrité. Elles y subissent d'ailleurs, quoique atténués, les effets d'une même cause ; seulement ils n'éclatent plus au dehors. Contenus par les exigences de la vie sociale, ils se bornent à fatiguer l'âme et à donnera l'intelligence cette sorte de richesse apparente qui consiste dans la multiplicité des points de vue et dans l'incapacité de s'arrêter à aucun.

Nous atteignons ici l'objet propre de cette étude, qui est d'esquisser rapidement la figure littéraire de M. Paul Bourget.

Cet écrivain nous paraît être, tout ensemble, le meilleur interprète de l'état d'esprit dont nous venons de sig"naler la cause et le plus fidèle représentant de la culture française particulière à notre époque. Personne plus que lui n'est soumis à l'influence des courants modernes et ne se maintient en intime solidarité avec les tendances diverses qui se disputent le suffrage des multitudes. Ses attaches avec l'antiquité classique grecque ou latine, et même avec le classicisme français du xvii" siècle, sont si frêles qu'elles semblent n'avoir jamais été nouées. Non que sa culture soit incomplète, ou qu'il ignore ses humanités, mais il n'y puise ni la substance, ni la forme de sa pensée. Rompant ainsi avec les traditions littéraires que l'on tient communément pour la condition obligatoire de l'art d'écrire et privé des grands modèles, son talent reçoit des auteurs contemporains une exclusive impulsion. Ceux qu'il analyse le plus volontiers ne remontent pas au delà de Beaudelaire, de Balzac et de Stendhal — encore ce dernier à titre de précurseur — et parmi ceux dont il goûte de préférence le style et la pensée, la plupart sont des vivants. Ce fait a une importance d'autant plus considérable que M. Paul Bourget n'est pas doué de cet instinct vierge qui protège l'intégrité de l'être, le

préserve des sollicitations ambiantes et lui permet d'atteindre sûrement la pleine stature du talent.

Il est rare que les individualités puissantes naissent en des temps médiocres. Or, voici quarante années au moins que le nôtre porte au front le sceau de son indig-ence. Depuis que le romantisme a terminé sa long-ue ag"onie, les hommes de France manquent de prophètes inspirés, car l'inspiration veut être soutenue par le frémissement des peuples et les prophètes ne se lèvent qu'aux heures héroïques. Mais on était las des imaginations excessives et des rêves g-randioses ; on voulait vivre tranquille. On s'est choisi pour cela des conducteurs de second ordre, qui ont enseigné à se tenir au plus près de la réalité matérielle. Une industrie prodig"ieuse par le perfectionnement de ses moyens, par la multiplication de ses ressources et par la richesse qu'elle jeta dans le pays, fit éclore les g"ei'mes d'un matérialisme pratique qui grandit avec rapidité.

Dans le même temps la philosophie accomplissait une révolution radicale et passait, presque sans transition, du spiritualisme de l'école au matérialisme théorique. La science, devenue expérimentale, avait présidé à ce mouvement et le naturalisme commençait d'entrer dans l'art. Hors quelques esprits chagrins qui prévoyaient une banqueroute, ce fut un éblouissement. On avait renouvelé les méthodes de la connaissance, on renouvelait le principe de la conduite, et cette double rénovation initiait aux mystères

d'un monde que l'on découvrait tous les jours plus réel et plus beau, et dont les perspectives innombrables se déroulaient jusqu'à l'infini. Cela était si merveilleux que l'on oubliait de créer cet autre univers qu'il faut à notre être moral pour subsister et pour vivre. De plus, l'unité de marche était si complète, tout se tenait et s'enchaînait d'une si admirable manière que les plus timides en étaient affermis. Il aurait fallu une clairvoyance presque présomptueuse pour sig-naler sous cette mag-nifique efflorescence le déficit secret des caractères et le lent amoindrissement des âmes.

Quelques symptômes révélateurs surg-issaient à peine, lorsque le désastre national de 1870 et la crise de la Commune, devançant toute prévision, firent éclater aux yeux de tous ce qui avait été le pressentiment de quelques-uns.

Cette commotion, cependant, ne fit point abandonner la voie où l'on s'était eng"ag"é. L'élan primitif n'était point arrêté. Il se poursuivait au travers des phases nouvelles qu'inaug'uraient les circonstances. Mais un élément d'inquiétude, encore aggravé par la politique incertaine et les chances aléatoires de la démocratie, ne tarda point à s'infiltrer dans les esprits. Cette inquiétude en devint bientôt le trait dominant. On portait lourdement le poids d'un passé sans g-loire d'où l'on avait banni les enthousiasmes et les g"énéreuses aspirations. Les conséquences de l'ég-oïsme utilitaire, si lentes à venir, se révélaient à la fois dans

tous les domaines. La direction du pavs, livrée aux caprices arbitraires et aux volontés irresponsables des multitudes, perdait tout souci de l'avenir et toute dig-nité présente. L'art sépuisait dans la copie servile du laid ou dans les mièvreries ingénieuses de la forme. La fortune publique et la fortune privée étaient compromises dans leur essor et voyaient diminuer leurs sources. Toutes les avenues se fermaient qui avaient paru indéfiniment prolong-ées. Seule, la loi fatale de la lutte pour l'exi.stence, dont on venait d'apprendre qu'elle réei'issait la nature et l'histoire, se dressait plus haute et plus inexorable au milieu des besoins multipliés par des habitudes croissantes de jouissance et de confort.

M. Paul Bours^et eut sa jeûnasse à cette date. Il reçut alors de la vie ses premières impressions, celles qui décident souvent du choix de la carrière et de la direction du talent. Elles firent de lui l'être nerveux et fatigué que nous connaissons, « plus élégant que pui.ssant, épris surtout d'ingénieuses distinctions, point in.stinctif, artificiel par sincérité, compréhensif jusqu'au dilettantisme et mart\T d'une trop pénétrante faculté d'analyse ^ ».

Doué d'un tempe'rament neutre, sans originalité persistante, — sauf une que nous mentionnerons tout à l'heure — mais d'une étonnante capacité réceptive, il s'assimila sans effort la culture composite

• Voyez létude originale de M. Charles Morice, dans la Revue conleniporainp , du 25 mars 1885.

et raffinée qui est la propriété la plus certaine de la fin de ce siècle. Trempant ses lèvres ardentes à la coupe des passions intellectuelles, il en but jusqu'à la lie la capiteuse liqueur. Mauvais contemplateur du monde des choses, il ne l'est pas moins de celui des idées. Il les aime trop pour apprécier objectivement chez les autres leurs calmes théories. Une prédisposition native le prépare à leur rencontre. Il ne sait approcher aucune d'elles sans la faire sienne tout aussitôt, la mettre au ton de son propre clavier, la transmuer en sa propre substance. Au rebours des érudits qui restent les mêmes à travers de vastes et patientes recherches et que leur savoir entoure sans les pénétrer, M. Bourg-et est de ces g"ens pour lesquels toute appi'opriation scientifique se résout en états intérieurs. Chez lui tout va au centre et modifie la sensibilité. Les idées les plus abstraites ont eu le don de l'émouvoir et les pensées de son intelligence ont toutes été d'abord des émotions de son âme.

Attiré tour à tour par les différents problèmes dont il sentait vivre en lui les données contradictoires, il était impuissant à les résoudre et s'en allait de l'un à l'autre toujours mal satisfait. Et comme il ne portait pas en soi le dessin primitif d'une personnalité assez vig-oureuse pour trouver dans sa libre expansion un apaisement relatif, et que, d'autre part, il n'avait donné de but à son existence que celui de beaucoup sentir et de beaucoup comprendre, le trouble et la complexité douloureuse de sa g-énération prirent na-

turellemenl chez lui les proportions d'un mal aigu et constituèrent l'état habituel de son esprit.

Cela d'autant plus que les lettres françaises, vers lesquelles il avait dès l'abord dirisfé son attention, subissaient une crise qui dure encore. Au tarissement des intuitions ci'éatrices, à l'incertitude de l'idéal à poursuivre, s'ajoute l'influence g"randissan1e des littératures étrang-ères. Elle achève de désorienter ce qui nous reste du g-énie gaulois.

Le romantisme, en passant sur l'Europe, l'avait unie dans un même frémissement ; les âmes avaient palpité au souffle d'une môme inspiration ; toutes les langues, en des mots divers et de diverses façons, avaient chanté un même idéal. Le retour vers le moyen âge, si superficiel et si fictif qu'il fût, avait rapproché pourtant ceux qui se découvraient avoir une origine commune. On s'était reconnu frères, et d'un pays à lautre on s'était compris et apprécié. D'autant que les gouvernements chevauchaient alors la chimère de la Sainte-Alliance.

Du même coup, néanmoins, nous perdions un ascendant jusqu'alors incontesté. L'Angleterre, l'Allemagne, la Russie surtout, voyaient surgir une pléiade d'écrivains nationaux dont plusieurs étaient hors pair et conçurent des chefs-dœuvre. Ils acquirent une position indépendante ; ils forcèrent l'attention et gagnèrent bientôt parmi nous le crédit et la considération que nous perdions chez eux. Grâce à notre appauvrissement et aux efl"orts d'une instruction

d'année en année plus intense et plus complète, ils devinrent nos maîtres comme nous avions été les leurs. Seulement, au lieu que nous n'avions suscité chez eux qu'un travail d'imitation et de plagiat, ils nous apportèrent une manière nouvelle de g-oûter la vie et de conduire la pensée. Nous leur avions appris les règles de l'art et les lois de la beauté : ils introduisirent parmi nous des facteurs hostiles aux saines traditions de la culture latine. Nous avions préparé le réveil des littératures nationales étrangères, et voici qu'elles pénètrent maintenant dans la nôtre pour y exercer une action morbide et dissolvante.

Il est incontestable que les lettres françaises ne s'appartiennent plus. Leur caractère spécifique va s'altévant tous les jours. La sorte d'hégémonie et le prestige qu'une supériorité constante leur avait obtenu s'évanouit peu à peu. Nous ne sommes plus, comme autrefois, le centre du monde intellectuel. Un courant que nous ne dirigeons pas, et qui nous vient d'ailleurs, nous emporte bien loin des rives aimées où chantent les belles muses et nous voguons sur une mer incertaine, sous un ciel où flottent les rideaux sombres des brumes septentrionales. Nous nous jouions dans la lumière auprès des flots bleus du lac méditerranéen ; nos troubadours étaient gens de « gai sçavoir » ; nos poètes enchâssaient dans des rimes sonores des sentiments simples ; nos prosateurs mettaient une langue précise au service de pensées claires ; maintenant les brouillards du Nord passent au-

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dessus de nos lêtes et les visions troubles des lég"endes germaniques frappent nos veux étonnés. Le Rêve et le Mystère hantent nos imaginations éprises de nuances vasfues et de contours in<Iécis.

Nous goûtons, et avec quelles délices! le charme exquis de la poésie ang'lo-saxonne ; nous suivons les philosophes allemands dans leurs spéculations panthéistes, et le mysticisme relig-ieux des Slaves, tendre, triste et passionné comme il est, se g-lisse doucement dans nos cœurs émus. Nous nous prêtons à tous les spectacles, nous nous accommodons de toutes les formes, notre sympathie va à toutes les choses humaines que produisent les peuples et les races, nous ne sommes exclusifs de rien ni de personne. Mais aussi, lorsqu'il s'ag-it de revenir sur nous-mêmes et de nous ressaisir intacts, nous n'y parvenons plus. L'excès de la compréhension semble avoir détruit les forces spontanées de notre intellig"ence et nous avons perdu, avec l'équilibre de nos facultés, la certitude instinctive de notre g-énie et la possession consciente de nous-mêmes. — Si ce ne sont point là des sig'nes avant-coureurs de décadence, s'il s'élabore quelque chose en nous qui doive vivre un jour, ce n'est assurément rien d'anal og-ue à ce que nous fûmes jusqu'ici.

M. Paul Bouro;et est de ce phénomène un exemple frappant. Nul peut-être entre les littérateurs de notre àg-e n'est moins français que lui. Les noms de Tourgueneff, de Shakespeare, de Byron, de Shelley, de

Goethe ou de Heine reviennent plus souvent sous sa plume, parlent plus à son âme, lui paraissent plus illustres que ceux de Victor Hug-o, de Musset ou de Lamartine. Pour écrire, il passe volontiers le détroit et semble se trouver à l'étrang-er mieux à l'aise qu'en France. Ses nouvelles sont indifféremment signées de Londres, de Paris ou d'Oxford. Il scande ses sonnets, écrit ses études, et fait mouvoir ses personnag-es dans l'une ou l'autre de ces villes d'eaux qui sont le rendez-vous de la haute vie européenne. Comme Stendhal, il est cosmopolite par goût et par tempérament, non moins que par le souci de participer à tous les modes de l'existence contemporaine. Il est devenu membre, lui aussi, de cette « aristocratie d'un ordre particulier, dont les mœurs complexes n'ont pas encore eu leur peintre définitif. Des femmes la composent qui passent la saison à Londres, prennent les eaux en Allemagne, hivernent en Italie, se retrouvent à Paris avec le printemps, parlent quatre langues, connaissent et apprécient plusieurs sortes d'arts et de littératures. Des hommes j font figure qui ont dîné ou causé avec les personnages importants de chaque pays, et, dans le pays même, sont reçus dans des salons ou des châteaux distants les uns des autres de plusieurs centaines de lieues, lisent les poètes anglais comme les poètes italiens, écrivent parfois dans deux et dans trois langues et mènent, à la lettre, plusieurs existences. »

On pourrait croire que le cosmopolitisme, ainsi pra-

tiqué, conduit inévitablement au dilettantisme. Plusieurs, trompés par l'apparence, ont cru discerner chez notre auteur « cette disposition d'esprit, très intellig'ente et très voluptueuse, qui nous incline tour à tour vers les formes diverses de la vie et nous conduit à nous prêter à toutes sans nous donner à aucune ». Cette définition est demeurée fameuse. Malgré la fine compréhension dont elle témoig-ne, elle est pourtant incomplète: elle omet la part d'enjouement délicat qui fait le dilettantisme. Celui-ci ne va point sans un fond d'ironie que l'écrivain de V Irréparable et de Cruelle énigme ne po.ssède évidemment pas. M. Paul Bourget ne porte du dilettante que le masque, et sans doute il convient de l'en féliciter. La gaieté doucement railleuse et le détachement suprême lui manquent pour jouer ce jeu frivole en définitive et qui répugne si fort aux âmes droites. A le lire, on dirait au contraire qu'il n'a jamais souri tant il est grave et presque religieux, et ce qui paraît surtout dans ses livres, c'est le sentiment de la grandeur tragique et de la souveraine importance des destinées humaines. Les problèmes ultimes, ceux qu'implique eu fin dernière toute existence d'homme, l'attirent et le subjuguent irrésistiblement. Il n'en peut détourner sa pensée. Devant l'impossibilité d'en fournir une .solution suffisante, c'est plutôt vers un pessimisme élégant et correct qu'il cherche son habituel refuge.

Tel qu'il est, sérieux et préoccupé, avide et inca pable de certitude, partagé entre l'amour du rêve et la soif de connaître, déchiré par les exigences opposées d'une nature mobile et fugace, incertain de la route à suivre, dépourvu de soutien dans le passé, sans échappées sur l'avenir, ambitieux de tout étreindre et las de tout effort, trahi par l'incurable médiocrité de son époque et par celle d'un talent d'ailleurs ingénieux et souple, vivant d'autrui plus que de luimême, tel qu'il est, son style et son œuvre le révèlent tout entier.

Il y a longtemps que M. Jules Lemaître a signalé les qualités contraires et les grandes inégalités du style de M. Bourget. « Il est, dit-il ^, mièvre et il est fort ; il est pédantesque et il est simple ; tout glacé d'abstractions, raide et guindé, et soudain gracieux et languissant, ou plein, coloré, robuste. Il est excellent et il est, peu s'en faut, détestable. » Pour l'ordinaire, il déroule une phrase lente, monotone, habile aux transitions, sans images, sans éclats ni vibrations d'aucune sorte, si l'on excepte le frémissement contenu d'une pensée toujours anxieuse

* Les Contemporains, iu« série, p. 340.

d'où se déffagre à la longue une pénétrante tristesse.

Son œuvre présente la même disparate avec le même arrière-fond d'inquiète lassitude. Elle touche à toutes les branches de la littérature : poésie, roman, nouvelles, études, critique, elle se développe régulière et mesurée comme une belle architecture. Ce n'est là pourtant qu'un voile jeté sur une plaie et l'ordonnance convenue d'un grand désordre spirituel. Qu'on examine de plus près cet équilibre voulu, cette harmonie du dehors : en réalité, c'est un chaos où se débat une intellisrence vigoureuse, mais hésitante, à laquelle font défaut les principes de certitude essentiels à la force véritable.

Poète, M. Boura:et offre peu d'originalité. A peine s'il introduit quelques variations à l'éternelle canlilène de nos courtes joies et de nos plus longues douleurs. Franchement supérieur à François Coppée par l'inquiétude métaphvsique, il marche plutôt entre Sully Prudhomme et Leconte de Lisle, s'approchant tour à tour des sujets qui leur sont propres, mais ne les égalant ni par la pui.ssance du rêve, ni par la persistance de l'originalité. L'éclat des couleurs, l'harmonieux accord des surfaces et des lignes, toute la fantasmagorie des choses sensibles ne l'enchante point assez pour que, à l'exemple de l'auteur des Poèmes barbares, il en gri.se uniquement son imagination. D'autre part, sa langue est trop directe, trop pleine, trop massive parfois pour atteindre à la

grâce subtile et à la séduction caressante des Vaines tendresses ou des Solitudes.

Comme presque tous nos poètes contemporains — hormis Verlaine et Laforg-ue qui sont uniques par l'ing-énue profondeur et par la sincérité candide — M. Bourget manque d'un univers poétique, d'un monde où l'âme se joue en liberté. Il ne dispose que d'intuitions frag-mentaires, restes glorieux des romantiques nos prédécesseurs, pierres d'attente isolées sur lesquelles construira, s'il en a les loisirs, le siècle qui va naître. — Le sort des époques transitoires est de prolong'er ainsi les choses qui finissent et de pressentir celles qui commencent.

Nous citerons cependant une petite pièce, celle qui dans les Avenx ouvre la série ravissante des Soirs d'été. Elle nous paraît caractériser assez bien le genre d'inspiration de notre auteur et donner une juste idée de sa manière habituelle. On verra comment la pensée méditative prend, de nos jours, la place des passions absentes :

Le cœur çai s'enivre de l'heure Qu'embaume le beau soir d'été, Où le rossionol a chanté Dans l'arbre que la brise effleure.

Le cœur triste souffre de l'heure Qu'attendrit le beau soir d'été.

Touchant comme un amour quitté Et lon^ comme un baiser qui leurre.

Et sur son aile errante, l'heure Emporte, avec le soir d'été.

Le cœur g-ai, triste ou dégoûté Vers la même obscure demeure.

Il faudrait lire aussi, dans le même ordre d'idées, la romance :

J'écrivis un nom sur la grève, Mais le flot l'eut vite effacé...

Et encore les sonnets qui ont titre : Indifférence, Enlisant l'Evangile, Mortuœ, Désespoir en Dieu; surtout celui qui termine cette sentence vraiment bouddhique :

Je songe qu'aucun but ne vaut aucun effort.

Prosateur, M. Bourget est certainement plus complet que poète. Toutefois ses romans aus.si offrent un sing-ulier exemple d'incohérence et d'incertitude. Il s'y montre fort inégal. Une distance sépare Cruelle énigme d'André Cornélis, Crime d'amour de Mensonges, plus grande encore que celle qui existe entre le poème d'Edel et les morceaux détachés de la Vie inquiète. Disciple de Balzac, il rappelle le maître, avec l'étendue de son horizon et l'impassibilité de son génie en moins, et, en plus, je ne sais quelle inquiétante divination des instincts sensuels et de leur rôle dans la formation des sentiments. Le corps a pris une place que l'âme occupait autrefois. De là un rap-

prochement si étroit entre l'auteur et son œuvre qu'il semble s'y enfouir complètement. D'elle à lui, l'espace qu'exige une saine perspective n'est pas ménag-é. Tout est au premier plan, l'impression est confuse. Et, comme pour aug-menter cette confusion, M. Bouro-et dissèque ses personnag'es au lieu d'en restituer la vie, explique leurs mouvements au lieu d'en présenter le spectacle, ce qui empêche fort leur intégrale résurrection. Le lecteur doit faire un constant effort d'imag-ination synthétique pour rassembler ces membres épars en un corps vivant et pour concevoir qu'un souffle de vie puisse animer des âmes pareillement démontées.

Ces âmes elles-mêmes sont, en quelque sorte, à hauteur d'appui. Aristocratiques par leurs habitudes sociales et leur éducation, elles sont moyennes par nature et par naissance. M. Bourget paraît aussi peu capable de s'abaisser au niveau des classes populaires que de s'élever à celui de la vraie noblesse et de la grandeur véritable. Le choc des grandes passions lui convient aussi peu que les gestes brutaux et les appétits grossiers de la plèbe. Les femmes et les hommes dont il nous entretient sont calqués sur un modèle identique. Ce sont des êtres distingués et médiocres ; très cultivés, très raffinés, mais irrésistiblement dominés par leurs sens. Ils s'y abandonnent avec cette acuité d'analyse et les innombrables scrupules de conscience qui constituent la sensualité intellectuelle, de toutes les voluptés la plus morbide et la plus dépravée.

go ETUDES LITTERAIRES ET MORALES

Etres de pur tempérament, ils prennent l'apparence de caractères par l'espèce de supériorité raisonneuse qui leur permet de s'apprécier eux-mêmes et de se connaître comme s'ils s'appartenaient. En fait, les héros de ces histoires n'ont pas de volonté ; leur vie par conséquent est dépourvue, sinon d'intérêt, du moins de beauté, puisqu'il n'est de beauté réelle que dans les manifestations de volonté et que la volonté est la matière propre de l'art.

Mais, par un revirement bien naturel, les défauts du romancier deviennent les qualités du critique. Des facultés inég-ales s'excluent facilement. On peut être habile à pénétrer des âmes que l'on eût été incapable de concevoir. Il ne s'ag"it plus, en effet, de création, mais de compréhension. Or, nul n'est mieux apte à comprendre qu'un esprit dont aucun doarme ne retient plus l'essor et qui flotte au vent de toutes les doctrines. Je ne parle pas de cette compréhension fondamentale qui s'attache à la raison dernière de la vie. Elle est réservée aux cœurs simples et aux volontés droites ; mais de cette curiosité délicate qu'attirent les déductions ing-énieuses et qui se plaît à surprendre le secret agencement des existences. Les Essais de psi/choloff/'fi rontemporoine en sont un exemple accompli. Tout homme devra les lire qui cherche moins

une distraction facile qu'une étude sérieuse des intelligences, et qui ne voit pas seulement dans la littérature le produit arbitraire d'une àme d'artiste créant au hasard de sa fantaisie, mais l'expression nécessaire d'une g-estation spirituelle involontaire et parfois inconsciente.

Trop souvent nous feuilletons les livres comme un voyag-eur reg-arde les tableaux des musées : par désœuvrement ou par stérile vanité de connaître. Nous n'entrons point dans le personnag-e de l'auteur, nous ne vivons point sa pensée. Elle développe devant nos yeux distraits la chang-eante série de ses formes, nous y assistons comme à un spectacle dont les acteurs seraient très loin de nous et peu réels. Et, pour avoir manqué le point central d'où il était seul possible de jug-er, nos appréciations demeurent superficielles, c'est-à-dire froides et fausses. M. Bourg-et procède tout autrement. « La grande affaire de la critique, dit-il, est de comprendre le fond commun qui i^elie les visions de tous les hommes d'une g-énération à une auti'e. » Ses Essais de psychologip nous donnent une initiation mag-istrale à cette sorte d'étude qui saisit les choses et les êtres dans leur vitalité intime. « Toute création de la nature, écrit-il encore, offre ce double caractère d'être un org-anisme et d'être en lutte. » La phrase est significative, car M. Bourget l'applique aux créations intellectuelles. Il considère l'ensemble des facultés de chaque écrivain comme un être org-anique, vivant de sa vie propre, toujours en

lutte et toujours en action, se formant et se déformant sans cesse selon des lois certaines et immuables.

Cette conception nous met à cent lieues des procédés anciens de la critique. Autrefois, et je n'ai qu'à citer La Harpe pour me faire entendre, « on critiquait », sans doute, et l'on « analysait » ; mais combien l'idée directrice du travail était différente ! On estimait être en droit de distribuer le blâme ou l'éloge suivant des règ-les fermement établies par la tradition, l'usaçe et le goût. On comparait l'œuvre d'art à un certain modèle de perfection que l'on imaginait; c'était encore du dog^matisme. Aujourd'hui c'est autre chose : on se garde de tout jugement et l'on pense avoir achevé sa tâche si l'on a compris et fait comprendre. On voudrait juger d'ailleurs qu'on ne le pourrait plus. La mesure des choses manque ; il n'y a plus d'idéal fixe, il n'y a plus de principes établis. Dans cet état la critique est livrée aux caprices des pelils écrivains qui n'ont d'autres règles que leurs .sympathies et leurs antipathies. Ou bien, si elle veut devenir plus sérieuse, elle cessera d'être proprement critique pour devenir analytique, et littéraire pour devenir p.sychologique.

Dès lors les méthodes imper.sonnelles des sciences physiques font leur entrée dans la littérature. Avouons qu'elles y projettent une clarté remarquable et qu'elles fécondent singulièrement une terre tant de fois exploitée.

PAUL BOURGET gS

Envisagées de la sorte, les lettres cessent d'être l'exclusive propriété de quelques esprits d'élite et le champ-clos de luttes courtoises, mais nécessairement frivoles. Elles deviennent partie intég-rante du vaste org-anisme social et s'ajoutent, comme un facteur important, à la somme des phénomènes soumis aux investig-ations du savoir méthodique.

Le fait n'est pas aussi nouveau qu'il paraît d'abord. Comme tous ceux de cet ordre, il résulte d'un mouvement prog-ressif qui a sa trace dans l'histoire. M. Taine, suivi de M. Hennequin, y marche avec la hardiesse et la précision que l'on sait. M. Bourget ne s'en écarte pas sensiblement, mais son tempérament spécial lui assure une place à part. De ses prédécesseurs directs, l'un est un philosophe, l'autre était un naturaliste compliqué d'un pédant. M. Bourget est un psychologue, il opère sur le terrain qui lui est propre et ne sort pas de ses aptitudes.

Être psychologue, au sens où nous prenons ce mot, c'est posséder la science des liaisons subtiles qui sont entre la nature physiologique d'un homme et son idéal moral, le discernement du mécanisme qui préside à la naissance ou à la mort des idées et des passions. Avoir l'imagination psychologique, c'est deviner le rapport du monde extérieur avec cet ensemble

d'activités internes qui sont la substance même de l'âme ; l'effet et le coiitre-eiîet de l'un sur l'autre ; le flux et le reflux des impressions, l'enchaînement nécessaire des instincts et des actes, les étranges clartés et les obscurités non moins étranges qui tour à tour assombrissent ou illuminent les hauteurs de l'âme ; tout le jeu mobile et fugace en apparence, mais identique et réglé de ce pauvre cœur humain qui monte si haut parfois et parfois descend si bas, et se trouve capable, presque dans le même instant, de crime et d'héroïsme, de grandeur et de lâcheté.

M. Bourget est éminemment doué d'imagination psychologique. C'est par là qu'il vaut et c'est là qu'il excelle. Je le voudrais prouver par quelques exemples pris au hasard de ses livres. Il en est cent pour un ; des raisons de convenance empêchent de citer les meilleurs :

« Elle avait feuilleté tour à tour les œuvres de Balzac et de Spielhagen, Monsieur de Camora et Comeih up as a Jlower, confusément, sans jamais se placer au point de vue impersonnel qui seul établit la perspective des œuvres de cette sorte et permet de s'affranchir de leur ivresse en les comprenant... » « La per.sonne est tout pour l'amour, et les faits ne sont rien ; il a cette clairvoyance de comprendre que la félicité ou le malheur ont pour condition première et dernière cette essence indéfinissable qui est comme l'arrière-fond des êtres... » « Il y a une espèce d'immoralité impersonnelle, particulière aux femmes, et

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qui est celle des mères, des sœurs et des amantes. Elle consiste à ne plus percevoir les lois de la conscience, aussitôt qu'il s'agit du bonheur de l'homme aimé...» « Quand on commence d'aimer, on trouve à toutes les choses qui environnent la personne aimée des raisons de s'attendrir, et, quand on cesse d'aimer, ces mêmes choses fournissent au cœur des raisons de se refermer davantag"e... » « Que de femmes se sont trouvées dans cette situation sing-ulière d'avoir mis le mensong-e le plus complexe au sei^vice de leur sincérité, si bien qu'elles doivent continuer leur personnage factice, pour que leurs véritables sentiments obtiennent satisfaction ! Quand les hommes, pour qui ces femmes-là ont eu la tendi'e hypocrisie de jouer ainsi un rôle, découvrent ce mensonge, ils entrent d'ordinaire dans des indignations et des mépris qui attestent assez combien la vanité fait le fond de presque tous les amours... » « Elles savent si bien que se donner dans l'amour n'a rien de commun pour elles avec se donner dans le devoir, dans l'intérêt, ou même dans le plaisir... » « La nature ne connaît ni le rire, ni la fantaisie, et l'être qui aime, comme l'être qui a faim, comme l'être qui meurt, sort du mensonge pour rentrer dans cette réalité invinciblement, indiciblement grave, qui accompagne tous les faits essentiels de l'existence. L'arrière-fond de l'homme se dévoile alors et les crises qu'il subit l'émeuvent jusque dans la racine de sa force... « « Elle appartenait sans doute, par l'hérédité, se trouvant la fille d'un homme d'Etat,

à la grande race des êtres d'action dont le trait dominant est la faculté distributive, si l'on peut dire. Ces êtres-là ont la puissance d'exploiter pleinement l'heure présente sans que ni l'heure passée, ni l'heure à venir trouble ou arrête leur sensation... » « Il y a une plénitude de l'être qui se rencontre seulement dans une complète harmonie entre nos facultés et nos actions. Un frémissement de toute notre nature sémeut, qui exalte jusqu'à son énerg"ie .suprême la conscience de notre vitalité. A ce point de vue* toutes les pas.sions sont identiques, et le philosophe, en poursuivant cette extase souveraine de son cerveau, est le frère du joueur et du débauché, comme du héros et du martyr... » «A chaque .sorte d'imagination correspond une sorte particulière de sensibilité. Nous ne jouissons et nous ne souffrons que de ce que nous sentons réel, et cela seul est réel yjour nous qui reparaît dans notre .solitude, quand, fermant les veux et ramenant notre âme .sur elle-même, nous évoquons notre mirage per.sonnel de l'univers. »

Nous ne pensons pas nous tromper beaucoup en affirmant que, dans cet état, la vision intérieure de M. Paul Bourget diffère de celle du commun et même de celle de la majorité de nos écrivains. Ce qu'il .sent réel, ce ne sont pas les grandes masses d'idées et les théories spéculatives qui hantent la méditation de M. Taine ; ce n'est pas davantag-e la beauté pla.stique comme elle s'imposait quelquefois à Victor Hug-o et

' Qui est le psychologique et non le moral.

sans relâché à Théophile Gautier ; il n'est tenté ni par le vers harmonieux d'un Lamartine, ni par la prose sonore et largement déployée d'un Paul de Saint- Victor ; encore moins évoque-t-il le détail précis et le relief cruel de la réalité physique qui obsèdent un Zola ou un Guy de Maupassant ; ce qu'il perçoit uniquement, ce sont des états de conscience. Ce qui existe pour lui, c'est la chaîne ininterrompue des causes et des effets telle qu'elle se manifeste, non dans le vaste ensemble de l'univers, mais dans l'enceinte infiniment réduite à la fois et infiniment extensible de la psyché humaine. L'âme, ses mouvements et ses ressorts, ses énergies et ses défaillances, ses déviations et ses métamorphoses, voilà l'étude qui le captive jusqu'à le torturer.

Peut-être, en effet, n'en est-il pas de plus captivante, ni de plus douloureuse. Peut-être est-ce par la poursuite de cette mystérieuse inconnue, toujours fuyante, jamais atteinte, qu'il faudrait expliquer toutes les œuvres dart, de science et de pensée qui se succèdent à travers les âges. Car, en dernière instance, l'âme se trouve à l'origine et au terme de tout. Que nous sert d'approfondir les choses si nous ne nous connaissons pas nous-mêmes ? Le grand mystère ne se dresse pas, comme le sphinx d'Egypte, sur les bords lointains d'un vaste horizon ; il est près de nous, il ne nous quitte pas, il se tient au centre même de notre vie subjective, il est dans ce moi qui dit^e. Seulement, parmi les modifications qu'a subies cette

FROMMBL, ET. LIT. — 7

g8 ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES

chasse à rame, modifications qui constituent les phases de l'histoire universelle, il convient de noter celle que nous inaug-urons.

Les romantiques avaient conçu l'àme excessive et superbe, ils avaient jeté sur elle d'amples et flottantes draperies, ils l'avaient parée de vertus royales, ils l'avaient dotée d'inspirations héroïques et g-randioses. L'école naturaliste arracha violemment ces oripeaux de théâtre, vieux restes du xvii® siècle. Elle mit l'homme à nu, dévoila ses hontes, ses turpitudes et la difl^ormité misérable de son être. Elle fit saillir tous les muscles, débrida toutes les plaies et prétendit ti'ouver dans l'anatomie des chairs sang"lantes le secret de la vie.

Cependant on se dégoûta bientôt de cette brutalité comme on s'était dég-oûté des grands g-estes et de l'exaltation du romantisme. On sentait que le dernier mot n'était pas dit, qu'il fallait chercher ailleurs et qu'il restait en l'homme quelque chose d'inexpliqué. Au mépris âpre, à l'amertume presque haineuse qu'avaient suscités les spectacles charnels, succédèrent des émotions plus douces. On se prit de tendresse pour l'âme méconnue, on la dégagea toute frissonnante de l'enveloppe infâme où l'on avait pensé l'ensevelir. Elle apparut dans l'immatérialité de .son essence comme un fantôme impalpable et triste ; une âme dolente encore de tant de coups reçus, mystique, insaisissable, désolée ; une âme — et c'est ici que se l'emarque la grande proximité du naturalisme —

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tout animale, dont les sentiments ne sont guère encore que des sensations ; une âme nouveau-née, respirant à peine et qui ne semble pas devoir supporter jamais le souffle ardent de la vie morale. Cette âme, baignée d'ombre et de mystère, se lève lentement au sein de la génération nouvelle. Déjà quelques poètes ont accordé leur lyre et préludent à de nouveaux chants.

Cette évolution, qui date des dix dernières années, est évidente chez M. Bourget. Voyez ses romans : leur cadre n'est qu'un décor, plus ou moins réussi, accessoire et négligeable dans le fond. Il laisse place entière aux manifestations psychologiques qui seules méritent de fixer l'intérêt. Aucun tableau n'existe pour lui-même, aucune description ne se fait valoir pour sa beauté propre. Aucun détail n'est relevé, depuis le plus exquis jusqu'au plus troublant, — car il en est de fort troublants — qui ne soit la transcription d'un état intérieur, le signe palpable et le vêtement tangible de cette âme obscure, invisible et présente que les corps incarnent et ne révèlent qu'à demi.

Les ouvrages de M. Bourget, dont nous avons signalé plus haut les lacunes artistiques, empruntent la plus grande part de leur valeur à cette poursuite infatigable de l'âme, et toute leur originalité à la conception nouvelle qu'on s'en fait aujourd'hui.

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Mais la préoccupation psychologique, à ce point dominante et pratiquée de la sorte, ne va jamais seule. Elle est invariablement accompagnée d'une tendance analytique. A cette capacité d'intuition créatrice s'en joint une autre d'appréciation pure et de pur discernement ; à cette divination g-éniale s'ajoute un savoir acquis, triste héritag-e des civilisations extrêmes. Pour atteindre l'âme dans son essence immatérielle, il fallait d'abord, par un long" travail de l'intellig'ence, l'avoir dég-ag-ée des formes sensibles et trompeuses ; il fallait avoir lu beaucoup et beaucoup observé ; il fallait que bien des illusions se fussent dissipées, bien des charmes évanouis, pour que le problème par excellence se dressât dans son effrayante nudité ; il fallait que le voile des apparences, jeté sur le monde par l'éternelle Maya, se fût irrémédiablement déchiré, pour que l'esprit, las de tout autre objet, revînt sur lui-même avec une si redoutable persistance.

Non que l'analyse soit un élément anormal de notre humaine nature. La réflexion est le premier résultat de l'existence individuelle et l'origine de la raison. Ce miroir impersonnel où se reflètent les choses existe en tout homme à des deg^rés divers d'étendue et de perfection. Il doit être particulièrement

net, limpide et complet chez l'artiste, dont il constitue, somme toute, la faculté maîtresse. Il est la condition du talent, si du moins le talent consiste à tout reproduire pour avoir tout réfléchi. Mais il ne faut pas que ce travail de réflexion altère le libre épanouis.sement de la vie subjective et empêche la mainmise de l'être personnel sur le monde extérieur. L'analyse n'a pas le droit de dépasser la mesure de nos énerg-ies vitales, ni surtout de se tourner contre elles. Son rôle est de balancer l'impulsion désordonnée de la vie, non point d'en briser la force ou d'en rompre l'unité.

Or, justement, la réflexion analytique est poussée, de nos jours, au point d'envahir tout le reste et de porter atteinte à l'âme elle-même. Les causes de cette exag-ération sont multiples. Nous en disting-uons quatre, différemment actives, qui nous paraissent en résumer plusieurs autres : les conditions d'existence faites aux hommes de lettres, l'influence des procédés scientifiques, celle d'une instruction prématurée, le déficit des caractères.

Aux xv!!"* et xviije siècles, la plupart des gens de plume étaient aussi g'ens de robe ou d'épée. Magistrats, courtisans ou g-rands seigneurs, ils étaient chargés, soit à la ville, soit à la cour, de fonctions g-raves ou d'importantes sinécures. Leurs loisirs seulement pouvaient être consacrés au travail littéraire. Pensionnés et gratifiés, ils ne pensaient point à vivre du produit de leur plume. Leurs ouvrages du reste

se vendaient à peine. Ils écrivaient donc peu et achetaient par leur dépendance le privilège de muser à leur g-uise.

Ces conditions ne sont plus les nôtres. Les lettres, qui n'étaient pour nos prédécesseurs qu'un délassement g"lorieux, sont devenues pour nous une carrière. On se prépare de bonne heure à la courir. On s'y forme par de longues lectures, on concentre sur ce but tous ses efforts, on s'y lance tout entier, sans contre-poids. Dès lors l'activité de l'intelligence devient un labeur. Affranchie de toute obligation pratique, livrée à elle-même, employée démesurément, la pensée s'hvpertrophie ; elle prend des proportions monstrueuses ; elle trouble les fonctions normales de la vie dont elle absorbe toute la sève, et rompt l'équilibre de l'organisme. Elle finit par se troubler ellemême, et, après avoir tout dévoré, s'en prend à sa propre substance.

Encore cela serait-il peu de chose s'il lui était permis de se livrer à de sereines méditations ou d« s'apaiser en de naïves rêveries. Mais la science est là, tyranniquc et jalouse, qui défend de créer en dehors de ses cadres et de contrevenir aux rèt.''les qu'elle établit ; une science impérieuse, implacable, enorgueillie par de récents et merveilleux succès, fière à bon droit d'une méthode péniblement acqui.se, mais brillamment appliquée ; une science arrogante et superbe, longuement acclamée par des foules enthousiastes, et cependant controuvée dans ses affirmations derniè-

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res, incertaine de ses conséquences, meurtrière des choses de l'âme, qui palpite sous son étreinte comme un oiseau sous la main de l'oiseleur ; une science plus habile à détruire les convictions anciennes qu'à en former de nouvelles. Issue de patientes et laborieuses analyses, elle pousse irrésistiblement l'esprit vers l'analyse.

Et notez que cette science ne se propose point à des personnalités adultes qui seraient capables de réaction et réussiraient peut-être à maintenir leur intég"rité. Elle s'impose aux hommes avant qu'ils soient euxmêmes. Elle nous circonvient et nous séduit avant que nous ayons pris conscience de notre être. Et nous ne comptons encore à notre avoir aucune expérience personnelle, que nous sommes initiés déjà aux expériences d'autrui. On nous apprend à réfléchir, personne ne nous enseigne à vivre. Trop de notions à la fois entrent dans nos cerveaux ; elles nous possèdent et nous ne les possédons pas. Quoi d'étonnant à ce que, jetés aux idées comme les anciens martyrs étaient jetés aux bêtes, notre jeunesse en soit déchirée et que nous demeurions, pour le reste de nos jours, hésitants, sceptiques et raisonneurs?

D'autant plus que le mal n'est pas sans compensation. On arrive assez vite à se complaire au spectacle des luttes intérieures dont on est tout ensemble et l'arène et le prix. On se sait bon g-ré de souffrir si délicatement, et, par une erreur coupable, on tient cette banqueroute pour une supériorité. Car notre siècle

est vieux et ne rajeunit g-uère. Il a du vieillard les allures et les habitudes. Et si l'on y reg^arde, il est étonnant combien le monde nouveau, issu de la Révolution, a vieilli rapidement, et combien il est tombé plus caduc même que le monde ancien n'avait jamais été.

Mais à ces causes, qui font de notre époque une époque analytique, s'en joint une autre plus fondamentale qui contient et eng-endre les précédentes. Le savant constate ses effets, le moraliste explique son existence, mais le chrétien seul connaît sa raison dernière : je parle de l'affaiblissement des volontés morales. C'est la maladie dont meurt le xix" siècle. Quelque nom qu'on lui donne — névrose, pessimisme, nihilisme ou simplement scepticisme — tout revient à ceci : que les énerg'ies intimes de l'homme actuel sont atteintes dans leur source.

Il est facile de le constater. Qu'on lise la Gazette des Tribunaux ou les romans en vog'ue, on verra qu'il existe entre ces criminels et ces héros délivres un trait commun : ils sont dominés par les événements, livrés aux circonstances ; ils n'ag"issent pas, ils « sont ag-is » (s'il m'est permis de renverser la syntaxe pour suivre ce renversement de conduite) par l'impulsion fatale de l'hérédité, l'influence du milieu et la convoitise du moment.

L'on nous assure, et cela est vrai, que les découvertes physiolog-iques récentes, qui font pénétrer le mécanisme aveugle de la loi jusque dans l'enceinte

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de l'org-anisme spirituel et ruinent la confiance que nous avions en notre vouloir, doivent être portées responsables de ce Fait. Il est certain encore que les constatations d'une science dite positive, en effaçant les notions de finalité et d'intellig'ibilité que nous aimions à porter dans l'univers matériel, nous en fournissent une représentation implacable, hostile aux vœux de l'esprit et contraire aux besoins du cœur.

Mentionnons enfin, pour être complets, l'effet plus direct de la dépense cérébrale qu'une civilisation, effrénée dans ses travaux comme dans ses plaisirs, impose d'une manière croissante à ses esclaves. Voilà certes des explications .sérieuses autant que plausibles.

Néanmoins, il importe de le dire, elles n'atteig-nent pas le centre de la question. Elles invoquent des raisons accidentelles et de second ordre qui, seules, ne suffiraient point à expliquer un effet si considérable. La raison véritable est ailleurs : dans ce mal org-anique dont souffre l'humanité dès les âg"es primitifs et que le christianisme appelle péché. Nos volontés sont impotentes parce qu'elles sont pécheres.ses. Le péché dans sa cause est une révolte, et dans ses suites une anémie du vouloir. Il n'est de volontés réelles que celles librement soumises à une loi consentie. On ne veut que lorsqu'on obéit. Dans tout autre cas, on ne veut plus, on désire, et le désir est toujours le signe de l'impuissance. L'homme qui a refusé d'obéir, l'homme déchu n'est plus capable de vouloir, j'en-

Io6 ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES

tends de vouloir d'une volonté intègre, suffisante, autonome. Depuis lors il a dû, pour ag-ir, — et l'histoire en est témoin — mettre en jeu, non la force de ses propres décisions, mais celle de ses passions, c'est-à-dire l'attrait sensible que les choses exercent sur lui. Gela est rendu manifeste par l'exemple contemporain. Car si le péché, conçu comme maladie de la volonté, sévit sur toute la race humaine depuis qu'elle existe, il était réservé à notre g-énération d'en subir des atteintes tellement graves qu'elles inquiètent les moins attentifs.

Nous offrons ce phénomène étonnant d'accomplir des merveilles dans l'ordre de l'industrie ou de la s<;ience, d'y déployer une vigueur soutenue, de percer des montagnes, de creuser des canaux, de changer la surface de la terre et d'être incapables d'une conviction morale. Nous remuons la matière, nous fouillons le globe, nous le parcourons en tous sens, rien ne nous échappe, hors nous-mêmes. Rien ne nous est impossible, excepté d'établir un point d'appui pour l'âme, une assurance pour l'esprit. En définitive, qu'est-elle donc, cette analysecurieu.se, assidue, constante, interminable, à laquelle nous nous livrons, sinon la marque certaine de l'incapacité où nous .sommes de vouloir fermement et de nous arrêter en quelque ré.solution ? On cherche au loin, on va d'un objet à un autre parce qu'on n'a pas la force de conclure. La certitude manque parce que l'énergie de l'affirmation fait défaut. C»n demande à l'intelligence

ce qu'il faudrait demander à la volonté. On attend du monde ce qu'on devrait trouver en soi ; des choses, ce qui aurait dû jaillir de l'unité intime de la conscience.

L'œuvre de M. Bourg-et revêt à un haut degré le caractère analytique particulier aux dernières années de notre siècle. Nous avons sig-nalé déjà cette influence à propos des personnag-es de ses romans. Elle pénètre de part en part sa critique littéraire et lui imprime ce cachet spécial d'acuité cruelle et d'infinie souplesse qui fait le charme et l'effroi de ces sortes d'essais.

L'auteur se plaît à nous renseig"ner lui-même sur le travail d'analyse qui s'opère constamment en lui et sur le plaisir qu'il y prend :

Je sens passer en moi le sifflement moqueur Du Méphistophélès que chacun porte au cœur. Ce salan, qui jamais n'a cherché que la cause, Me prend mes passions, les tue, et puis m expose. Ainsi qu'un médecin fait d'un mort d'hôpital. Les membres déchirés de leur corps idéal ; Et cependant j'éprouve à le regarder faire, Plus d'attrait curieux que je n'ai de colère.

Cet « attrait curieux », M. Bourg-et le porte à tout spectacle, soit interne, soit externe, mais de préférence à ceux de l'ordre psycholog-ique. Ses poésies montrent quelle monotone patience il met à l'examen de son cœur ; ses Essais de psychologie font voir le même examen dirigé sur la pensée d'autrui. L'œil qui reçoit les impressions semble être, chez lui,

io8 kti:des littéraires et morales

moins ouvert que l'œil qui discerne et juçe : le sens critique a le pas sur le sens impressif, la faculté de com{)rendre, sur celle de jouir et de souffrir. De là, sans doute, la froide impersonnalité que l'on rencontre quelquefois, et que l'on s'étonne de rencontrer chez le plus subjectif de nos écrivains. C'est qu'il y a peu d'intimité dans la pciisée ; rintelligence est en rhorame l'élément le moins personnel, le plus éloigné de .son être propre, qui est de vouloir d'abord, de .sentir ensuite, et de comprendre enfin.

Toutefois l'analyse, qui devrait être impassible puisqu'elle est impersonnelle, n'a pas toujours ce caractère chez M. Bourg-et. Elle est plutôt triste et comme voilée de deuil. Dans ce triomphe de la pensée, il y a quelque chose qui meurt, il y a l'agonie navrante de l'âme et celle plus redoutable de l'être moral.

Nos métamorphoses sont progressives et rarement complètes. Nous ne dépouillons jamais absolument ce que nous avons été. L'enfance d'un homme persévère dans son âg-e mûr. Gomme une source cachée féconde une plaine aride, elle coule sans bruit ses ondes fraîches au travers des années moro.ses. Un enfant .se trouve en chacun de nous, .sox"te de isrénie naïf et pur, dont les enthousiasmes faciles, les rêves

PAULBOURGET lOg

candides et les illusions font le charme de l'existence et constituent peut-être le meilleur de nous-mêmes. Or, fatalement, l'analyse flétrit cette adorable virg-inité de l'âme. Elle ne respecte ni les rêves, ni les illusions; elle prétend connaître. Rien ne trouve g-râce à ses veux, qu'une explication solide ou un argument décisif. Elle s'arrêtera donc devant ce qui échappe encore à ses formules; elle voudra savoir la cause profonde de toute instinctive aspiration, de toute émotion spontanée : elle pénétrera dans cette région obscure où s'élaborent secrètement nos espérances et nos désirs, et, comme on ne dissèque que des cadavres, elle y portera la mort.

Une mort d'autant plus rapide que la curiosité intellectuelle sera plus intense et qu'elle se prendra aux manifestations plus fugitives et plus impondérables de l'âme, celles des sentiments. Si Stendhal, dont le regard était d'une excessive acuité, a pu rester cependant vigoureux et serein, — outre qu'il était d'une autre race littéraire — c'est parce qu'il étudiait surtout des états de volition. Qu'on parcoure le Rouge et le Noir, on sera surpris de cet examen perpétuel de volontés en mouvement. M. Bourget n'a guère souci que de vie sentimentale, et les sentiments meurent vite quand on les analyse.

Cependant, étroitement unie à l'invisible psyché, il reste encore sa sœur en souffrances, la conscience morale. Egalement primitive, également ingénue, mais plus grave et plus austère, elle affirme sa pré-

sence par d'impérieuses rigueurs. Ce n'est plus le souvenir persistant des premières joies goûtées, c'est le pressentiment des destinées futures; ce ne sont plus les radieuses imag-inations du premier âge, ce sont les perspectives viriles du devoir qu'elle fait lever devant nous La conscience ! Hôte inconnu, mais certain, sur l'orig-ine duquel on disputera toujours, mais dont les droits sont indéniables ; hôte étranger, en apparence, aux conditions terrestres, et qui néanmoins ne s'en laisse jamais exclure complètement. Contredit par les actions des hommes et par les pensées du cœur, suspecté par les sages et raillé par les foules, il ne cesse de s'imposer à tous et ne triomphe pas moins aux grands jours de la vie des peuples ; mystérieux conducteur des âmes, il les brise tour à tour ou les restaure, et prononce, aux heures saintes, les mots de la grande énigme.

Quand l'analyse s'approche de la conscience pour la soumettre à ses investigations, elle en est détournée d'abord par une répugnance singulière. Elle se sent mal à l'aise, elle hésite, et, pour la première fois peut-être, se prend à douter de ses droits, car il y a loin de l'être psychique à l'être moral. L'âme, désarmée au premier choc, se laisse saisir sans résistance ; navrée de tant de blessures, elle s'éteint doucement et tristement avec les belles chimères qui la faisaient vivre. La conscience, elle, proteste contre toute intrusion profane ; elle s'oppose avec énergie aux enquêtes de la pensée ; elle ne consent point à se résoudre en

quantités analysables. Que si la pensée persiste, il se livre alors, entre l'intelligence qui ne veut pas abdiquer et la conscience qui ne veut pas mourir, une lutte suprême dont les péripéties présentent un spectacle tragique au cours du drame quotidien qui va de la naissance à la mort de l'homme.

Cette lutte est partout aujourd'hui. Elle rend à notre époque, si médiocre à d'autres égards, un reste de grandeur que signaleront les historiens à venir. Les livres de M. Bourget attestent bien quels assauts formidables subissent actuellement les idées morales et religieuses. C'est là, sans doute, qu'il convient de chercher, avec leur signification dernière, leur plus sérieux attrait. Du moins y voyons-nous la cause de la haute faveur qui les accueillit. Nous sommes naturellement enclins à aimer beaucoup les auteurs qui se montrent soucieux de notre dignité. Nous leur pardonnons les plus graves lacunes esthétiques, au besoin nous descendons avec eux jusque dans la fange, — ce limon maternel dont nous avons été formés — pourvu que de ce bas-fond s'élève un soupir sincère vers une destinée plus haute et qu'on sente courir partout le frisson d'une divine inquiétude.

M. Bourget, qui nous repousse par plus d'un côté, nous captive par celui-ci. Trop excellent psychologue pour n'être point spiritualiste, il ne trouve pas dans le jeu des affinités matérielles une explication suffisante de l'univers. Quelque ingénieuse distinction qu'il ait établie entre le but que poursuivent séparé-

meut le psychologue et le moraliste, 11 ne la respecte pas toujours. Les notions de bien et de mal ne lui sont pas indifférentes.

Voici ce qu'il écrivait à M"»^ Adam dans la préface du second volume des Essais : « Prendre au sérieux, presque au tragique, le drame qui se joue dans les intelligences et dans les cœurs de sa génération, n'est-ce pas affirmer que Ton croit à l'importance infinie des prohlèmes de la vie morale? N'est-ce pas faire un acte de foi dans cette réalité obscure et douloureuse, adorable et inexplicable, qui est l'âme humaine ? » André Cornélis excepté, tous ses romans tournent autour des grandes questions de l'existence spirituelle. Leurs titres mêmes en font foi : L'Irréparable, Cruelle énigme, Crime d'amour, Mensonges. Ils n'annoncent aucune aventure d'existence historique ou contingente, mais indiquent seulement l'unique et l'universelle aventure de l'âme aux prises avec elle-même.

Plus encore. Ce psychologue spiritualiste, ce moraliste inconscient est presque un chrétien ; les idées de souillure et de sainteté, de faute et de salut ne lui sont point étrangères ; elles obsèdent son esprit :

Ah ! que u'cst-il une eau lustrale, un baiu puissant, O femme ! pour guérir i'ànie passionnée Ou pour te rajeunir et te laver le sang !

yVilleurs il se plaint de sentir s'épuiser en lui

(^e qui reste de l'eau divine du baptême.

PAUL BOURGET Îl3

Que l'on relise à ce point de vue Cruelle énigme et Crime d'amour. De ces deux histoires parallèles, l'une s'abaisse vers la chute, l'autre monte vers la régénération. La portée de ces tentatives ne nous semble pas avoir été suffisamment comprise par la critique. On s'est quelquefois moqué de cette «énig-me», qui n'a rien en effet de bien « cruel » ni de bien énigmatique pour les disciples d'Aug-uste Comte, de Herbert Spencer ou même de Schopenhauer. Que la chair triomphe de l'esprit, cela n'est pas pour scandaliser nos dilettantes épicuriens. Ceux-là seuls en seront troublés, qui ont retenu les leçons du christianisme et dont les yeux éblouis ont gardé la mémoire de l'idéale pureté qu'il fît resplendir ici-bas. Gomme Hubert Liauran, écoutant à Folkestone les vagues plaintes de la mer, croyait entendre d'avance « la rumeur mystérieuse et lointaine de la destinée », ils .sentiront, de feuillet en feuillet, peser plus lourdement sur eux le poids de la fatalité mauvaise qui les courbe vers le mal, et sortiront de ce livre, comme ils sortent des expériences de chaque jour, vaincus par l'évidence de la faute originelle.

Pareillement le « crime » d'Armand de Querne ne lui apparaît pas d'abord comme tel. Amener Hélène Chazel à se donner à lui en protestant d'un amour qu'il ne ressent point, l'abandonner ensuite par lassitude, voilà certes une conduite fort simple pour qui n'admet d'autre principe que l'égoïsme et d'autre existence que celle des corps. ?tlais elle devient cou-

FROMMEL. ET. LIT. — S

Il4 ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES

pable et le torture comme un remords du jour où le cri de détresse de la femme trompée lui dévoile une vie intérieure qu'il ne soupçonnait pas. « Il y a donc, pensait-il, une vie et une mort des âmes, quelque chose qui les nourrit et quelque chose qui les détruit, une damnation et un salut spirituel. » Et dans l'impossibilité de trouver un appui solide, relig-ieux ou métaphysique, il s'attache à cette « relig-ion de la souffrance » qui semble être la conception fondamentale du mysticisme slave. Une infinie pitié, une ineffable compassion pour le malheur irresponsable des créatures deviennent dès lors le moyen du salut et le commencement de la rég-énération.

Dans Mensonges, le même problème .se pose, mais plus dramatique parce qu'il est plus concret, parce qu'il s'incarne dans le dialogue de deux personnalités vivantes, parce qu'il va au vif de la question et qu'il met en présence, d'une manière .saisis.sante, les deux solutions contraires de la vie humaine que proposent le monde et le christianisme. René Vincy a tenté de se suicider par désespoir d'amour. Claude Larcher, son ami, et l'abbé Taconet, son oncle, sortent d'auprès de lui. « Les premières minutes durant lesquelles les deux hommes marchèrent ensemble furent silencieuses. L'abbé Taconet en avait toujours imposé à Claude par un de ces caractères irréprochables qui contrastent trop avec la bassesse des mœurs courantes pour que leur seule existence ne constitue pas un blâme constant au reg-ard d'un enfant du siècle,

PAUL BOURGET Il5

perdu de vices et affamé d'idéal, comme était l'écrivain. Encore maintenant, et tandis que l'abbé allait auprès de lui de son pas un peu lourd, il le reg^ardait en song-eant aux abîmes moraux qui le séparaient de ce prêtre. Il y avait une sérénité dans cet ardent regard, celle de l'homme qui s'est endormi chaque soir et réveillé chaque matin, durant des années, sur une idée de dévouement. »

Puis le dialog-ue s'eng-age, serré, pressant, véritable duel où se concentrent la force et le sens du livre. Il vaut d'être lu * et médité. J'y relève les passag-es suivants :

« Certaines natures sont ainsi, comme ces boîtes chinoises qui en contiennent six ou sept autres... C'est un animal très compliqué, dit Claude, expliquant au pi'être la conduite de Mn^^ de Moraine. — Compliqué? fit l'abbé en hochant la tête. Je sais que vous avez de ces mots pour n'en pas prononcer d'autres bien simples. C'est tout simplement une malheureuse qui vit à la merci de .ses sensations. Tout cela, c'est de grandes saletés. Son noble visag-e exprimait un dég-oût profond tandis qu'il prononçait cette phrase brutale. »

« Qu'espérez-vous donc rencontrer dans cette redoutable rég'ion des sens où vous vous engag-ez sous prétexte d'aimer, sinon le péché avec son infinie tristesse ? Vous parlez de complication. Elle est bien sim-

^ Ceux qui seraient empêchés de le faire nous sauront gré peut-être d'en citer quelques fragments.

II f) ET r DE s LITTÉRAIRES ET MORALES

pie. la vie humaine. Elle tient tout entière dans les dix commandements de Dieu. Trouvez-moi un seul cas, je dis un seul, auquel il n'ait pas répondu d'avance. Y a-t-il donc un avetiçlement sur les hommes de cet àg-e, qu'un enfant que j'ai connu si pur en soit arrivé là en si peu de temps pour avoir .seulement respiré la vapeur du siècle?... »

« Ces g"rands écrivains que vous enviez, song-ezvous quelquefois à la tra^nque responsabilité qu'ils ont prise en propageant leur mi.sère intime ? Je n'ai pas lu les deux romans que vous venez de nommer (Adolphe, Manon), mais le Werther de Goethe, mais le Rolln de Musset, je me les rappelle. Grovezvous que, dans le coup de pistolet que vient de .se tirer René, il n'y ait pas un peu de l'influence de ces deux apolog-ies du suicide? Savez-vous que c'est une chose effrayante de penser que Gœthe est mort, que Musset est mort, et que leur œuvre peut encore mettre une arme à la main d'un enfant qui souffre ? Non, les maladies de l'âme veulent qu'on ne les touche que pour les soulag-er, et cette espèce de dilettantisme de la misère humaine, sans pitié, .sans bienfaisance, que je connais bien, me fait horreur... (Jroyez-moi, conclut-il. eu montrant à l'écrivain la croix dressée audessus de la porte de léerlise du couvent des Carmes, personne n'en dira plus que Celui-là sur la souffrance et sur les passions, et vous ne trouverez pas le remède ailleurs. »

Et le prêtre, par le seul rayonnement de sa valeur

morale et par cette supériorité intrinsèque que donne le christianisme à ceux qui le vivent, fait rendre les armes à Claude Larcher et lui arrache cet aveu : « Vous êtes un juste, monsieur l'abbé, c'est encore là le plus beau des talents et le plus sûr. m

« Il sauvera René, song-eait-il, après avoir vu la soutane du g-rand chrétien disparaître derrière la porte du collège... Sa rêverie devint alors sing-ulièrement sérieuse et mélancolique. Il marchait presque machinalement, du côté de sa maison de la rue de Varenne, et il laissait son esprit flotter autour des idées que la conversation, et plus encore la seule existence du prêtre avaient éveillées eu lui. C'en était fini de la félicité physique éprouvée deux heures auparavant sur le balcon de Colette. Toutes les misères de la vie sans dig'nité qu'il menait depuis deux ans refluaient à la fois dans sa mémoire, rendues plus misérables par les mag-nificences cachées de la vie du devoir dont il venait de contempler un exemplaire accompli. Cette impression amère du mépris de soi aug"menta quand il se retrouva dans son appartement, rempli des .souvenirs de tant d'heures coupables et douloureuses... « Oui, l'abbé sauvera René. Mais moi ? » En quelques minutes il dressa le tableau de sa situation actuelle : trente-cinq ans bien passés, pas une raison sérieuse de vivre, désordre en dedans et désordre au dehors, dans sa santé et dans sa pensée, dans ses affaires d'arg-ent et dans ses affaires de cœur, un sentiment définitif du néant de la littéra-

Il8 ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES

ture et des hontes de la passion, avec une incapacité absolue d'abdiquer le métier d'homme de lettres et de quitter le libertinag-e. « Est-il vraiment trop tard ?...» Il nous semble que ce témoig-nag-e a son prix.

Or qu'adviendra-t-il de M. Paul Bourget? S'en tiendra-t-il à cette antithèse artistique ? Ira-t-il plus avant ? Retournera-t-il en arrière ? Après avoir entrevu « les mag-nificences cachées de la vie du devoir», s'en laissera-t-i! distraire de nouveau ?

J'écarte toute question de rôle à jouer, d'influence à exercer, d'impression morale à produire. Je ne considère pas même la vie personnelle de l'homme. Je me place exclusivement au point de vue littéraire et je demande : que va devenir l'écrivain qui est dans M. Bourget et quelle carrière va-t-il encore fournir? Elle fut brillante jusqu'ici et fêtée par le public. Mais une chose nous inquiète : nous n'avons pu trouver dans le larg-e déploiement de l'œuvre accomplie une seule trace de rénovation intime. Il y a épanouissement, il n'y a pas progrès. L'auteur étend ses horizons, il n'en change pas. Le centre autour duquel gravite son existence ne s'est point déplacé : il continue d'être uniquement dans la vie psychique. Déjà ses ouvrag-es se ressemblent beaucoup ; nous craig-nons qu'ils n'aillent se ressemblant toujours davantag-e.

« C'est l'essence d'une coupe d'être épuisable», dit quelque part M. Renan. Aussi vaste que soit la coupe de l'univers, si profond que paraisse le calice de l'âme, on n'y boit pas sans trouver le fond. L'épuisement de l'imagination, le vide de la pensée, la sécheresse du cœur, voilà l'ennemi qui rôde autour de nos jeunes hommes de lettres et qui les terrasse trop souvent. Il faudrait, pour en triompher, plus que du travail et plus que du talent, il faudrait cette vig-ueur de jeunesse et cette impulsion souveraine que les grandes espérances donnent aux grandes âmes. « Lors même que notre homme extérieur se détruit, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour », écrivait saint Paul aux fidèles de Corinthe. Et l'Apôtre, malgré les tribulations de son ministère, malgré les dénuements de son pèlerinage, était, sans doute, moins pauvre que les enfants d'un siècle riche de tous les trésors du monde, mais qui sent tarirf ses orces vives et touche le fond de sa vitalité.

Il ne suffit pas pour écrire de faire sonner des mots ou de ciseler des phrases ; il ne suffit pas même de fouiller anxieusement les profondeurs de l'âme et de faire jaillir des sentiments délicats ou sublimes ; il est encore besoin de vivre, c'est-à-dire de renouveler ses expériences, de courir au devant de quelque but, de tendre à quelque certitude. Être un artiste ne dispense pas d'être un homme, et pour être un homme il faut croire à quelque chose. Rien de plus riche, en première apparence, que le scepticisme au

service de grandes facultés intellectuelles ; rien de plus pauvre en réalité. Auprès de lui la croyance fait d'abord triste fig-ure ; mais à la longue elle l'emporte, car elle est la vie même. Qu'il le sache ou qu'il l'ig-nore, le sceptique joue avec des débris de certitudes. Il en reçoit le peu de consistance qu'il possède. Qu'on lui enlève ces débris ou qu'il les repousse tout à fait, il ne reste que le néant.

Point d'hommes forts .sans fortes convictions ; point de convictions sans cultes. M. Bourg-et s'est refusé jusqu'à présent les convictions et les cultes. 11 a vécu .sans temple et sans autel. Non qu'à plu.sieurs reprises et de dlver.ses façons il ne se .soit approché du sanctuaire. Le remarquable Essai qu'il a consacré à la philosophie de M. Taine l'avait conduit à réclamer « une solution humaine de la vie humaine, une transcription mystique et surnaturelle de nos actes pa.s.sagers, un monde éternel et immuable derrière ce chaos d'apparences fugitives, un Dieu paternel au cœur de la nature». En étudiant le théâtre d'Alexandre Dumas fils il s'était écrié : « Est-ce (|u'un désordre organique suffit à expliquer cet appétit déréglé du sublime ? Est-ce qu'il n'y a pas dans la fièvre exaltée de ces victimes du besoin de l'au delà, un je ne sais quoi de plus réel peut-être que notre science, de plus raisonnable que notre raison ? » Après son «crime d'amour», Armand de Querne poursuit à Londres un angois.sant monologue : « Mais alors, songeait-il. Dieu existerait ! Je pourrais me jeter à

PAUL BOURfrET I2l

genoux à cette heure où je souffre et dire : « Notre Père qui êtes aux cieux... « Notre Père !... quand le jeune homme en arrivait à ce point de son raisonnement, les larmes lui montaient aux yeux. Lui qui n'avait connu ni son père ni sa mère, cette seule phrase de la sublime oraison lui causait une émotion inexprimable... » Enfin dans son dernier ouvrage, M. Bourget vient d'évoquer, contrastant avec la pourriture morale de sa génération, l'austère fig-ure de l'abbé Taconet, le « grand chrétien ».

L'auteur voudra-t-il suivre l'exemple du prêtre? Acceptera-t-il de se mettre à l'école du devoir ? Surtout saura-t-il discerner le Christ dans le chrétien? et, l'ayant discerné, s'inclinera-t-il poui- adorer ? L'avenir répondra. Mais, qu'il y prenne garde ! sa fortune littéraire est eng-ag-ée daits cette réponse. Déjà certains indices accusent un tarissement des énerg-ies créatrices ; déjà, par endroits, la fatig-ue et l'effort se font sentir. Il est, dans le domaine de la production artistique, comme dans la vie morale, des hauteurs où l'on ne saurait se tenir en suspens. Il en faut redescendre ou monter davantag-e. M. Boui^get est arrivé à ce point critique où les forces naturelles d'un homme ne suffisent plus à fournir la matière de l'œuvre conçue d'après un modèle supérieur : moment décisif, où s'accomplit la rupture du talent d'avec son idéal et qui marque le premier fléchissement précurseur de la décadence. Car, ce que nous disions au commencement de cette étude, de l'action dissolvante

exercée par le christianisme sur les sociétés redevenues païennes, est aussi vrai pour les individus. Les idées évang-éliques qui feront sauter en éclats l'org-anisation sociale de l'humanité moderne énervent ésralement les âmes individuelles, et, par un juste retour, ruinent les hommes comme elles ruinent les peuples. La pièce de drap neuf emporte le vieil habit. Qui refuse la robe entière doit accepter de marcher en haillons.

Septembre-octobre i!

La destinée de l'homme est éminemment héroïque ; il doit tout conquérir, le monde et la vérité, et sa vie même est l'enjeu du combat. Nous nous fig-urons mal ce qu'avait de tragique la situation de nos ancêtres, lorsque faibles et dénués, ils se mesurèrent pour la première fois avec les forces cosmiques. Tout leur était hostile ; le danger, le mystère et l'effroi les environnaient de toutes parts ; ils avaient tout à vaincre par l'effort ingénieux d'une volonté chancelante et les fières audaces d'un cœur tremblant. Des siècles s'écoulèrent jusqu'à ce que l'homme, jouet de la nature, en fût devenu le maître. L'histoire de cette maîtrise est l'histoire de la civilisation ; son œuvre est loin d'être achevée.

La lutte se compliqua bientôt d'un nouvel élément. A peine campé sur une terre mal soumise, l'homme devint ennemi de l'homme. Il préféra gagner par la violence les ressources plus amples qu'il aurait dû tirer du sol. Il tourna contre son frère le courage qui

J2/i KTUDES LITTERAIRES ET MORALES

lui était v(5nu et roug'it de saui^' humain les armes qui l'avaient délivré des bctes de la forêt. Des sentiments plus nobles, des principes généreux se mêlèrent, ])oar l'exalter, à la valeur physique, et la guerre universelle développa l'héroïsme chevaleresque. L'Europe adolescente en vécut six cents ans.

Elle vit différemment aujourd'hui, mais elle vit encore d'héroïsme. L'homme autrefois agissait debout ; 11 s'assied maintenant pour réfléchir. Les ardeurs du sang .se .sont calmées ; la raison délibérante a tempéré les impétuosités passionnelles, et, ramenant la pensée sur elle-même, lui ouvre des horizons nouveaux. Une organisation sociale comme la nôtre, écrasant de son poids séculaire toute initiative personnelle et réglant à l'avance les moindres détails de la vie, ne comporte plus guère d'autres drames que ceux de la pensée morale. Les réalités intimes prennent place à côté des réalités extérieures devenues moins impérieuses. Le tragique ces.se d'être dans des situations dont la plupart sont médiocres, mais a.s.surées ; il se réfugie dans l'âme et dans la .solution des problèmes qu'elle se pose. Car, cependant que s'affermissent les conditions de l'existence matérielle, celles do l'existence spirituelle s'ébranlent de toutes parts et iunité consentie d'une croyance commune, dans laquelle on vivait fort et l'on mourait paisible, se brise en recherches anxieuses et en doutes cruels.

Les prouesses guerrières et les faits d'armes auxquels se livraient, casque en tête et lance au poing,

les chevaliers nos aïeux, el que les troubadours allaient chanter de castel en castel durant les soirées d'hiver, nous les accomplissons, nous, dans les méditations silencieuses de nos chambres d'étude, pendant les long-ues heures des nuits sajjs sommeil, où, corps à corps, nous luttons avec la destinée. Assauts pour assauts, ceux que nous soutenons valent ceux de nos pères ; seulement ils demeurent ig-norés et la çloire nous manque des anciens combattants. Le livre seul nous reste pour témoig-ner du grand duel où la plupart d'entre nous sont eng-ag-és et mettre au jour ses redoutables péripéties.

Edmond Scherer était au nombre de ces lutteurs silencieux et tragiques ; ses livres, parmi plusieurs autres de cette époque, mais avec des caractères spéciaux de profondeur et d'acuité, portent la marque de ce grand duel. On entrevoit par place comme un reflet sombre de lames tendues ; on croit entendre encore le choc de l'acier frappant contre l'acier, et leurs pages douloureuses découvrent parfois une blassure saignante. Ce ne sont là toutefois que des éclairs isolés et comme les rares abandons d'une âme habituellement environnée de hauteur et d'indifférence. A part le sourd grondement d'un style austèrement contenu et les révélations presque involontai-

res de courts passag^es, Scherer ne s'ouvrait point en public. Il ne se livrait qu'à ses amis dans l'intimité, et, pour le connaître à fond, il fallait savoir sa vie. Mêlée jadis àd'orag-euses discussions, elle était rentrée dès lors, non dans l'oubli, mais dans le silence. Il convenait de respecter ce silence et la pudeur de celui qui se dérobait ainsi à des curiosités indiscrètes ou blessantes.

Mais la vie de Scherer incarnait trop fidèlement celle de son esprit, et l'évolution de son esprit luimême touchait de trop près à l'évolution plus g-énérale de la pensée contemporaine, pour demeurer toujours dans l'obscurité du mystère. M. Gréard vient de l'en tirer avec éclat par un livre admirable ^ et de la rendre à l'histoire et à la philosophie religieuse de notre siècle, c'est-à-dire à son possesseur lég-itime. Placé de telle sorte que l'intimité qu'il soutenait avec Scherer et avec sa famille lui permettait de consulter à la fois des souvenirs personnels et des notes manuscrites, et de les joindre à la g"randc trame des livres publiés en les éclairant l'un par l'autre, nul sans doute n'était mieux qualifié pour accomplir cette résurrection. Car c'est une véritable résurrection. Par une abnég'ation littéraire assez peu commune aujourd'hui, l'auteur s'est entièrement effacé devant le sujet dont il traite. C'est Scherer et Scherer bien vivant qui, d'un bout à l'autre, remplit le volume ; Scherer depuis l'éveil de

* Edmond Scherer, 1 vol., grand in-18, — Paris, Hachette,

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ses facultés naissantes jusqu'à leur mag-istral emploi ; Scherer de la première et de la dernière conversion, Scherer chrétien et Scherer incrédule, Scherer théopneuste et Scherer ag-nostique ; c'est lui seul, tour à tour théolog-ien, philosophe, journaliste et critique, qui finement étudié, merveilleusement compris, se dresse devant nous. Il est difficile d'observer dans la sympathie constante une mesure et un tact plus parfaits que n'en observe M. Gréard ; il est difficile de dessiner une figure plus vivante d'une manière plus sobre et plus plastique et de mieux expliquer un homme par le développement interne de ses ressources, de ses aptitudes maîtresses et de ses besoins.

Mais cette objectivité même dans la narration biog-raphique, qui jette sur l'existence de Scherer une si lumineuse clarté, fait ressortir non moins clairement le problème religieux qu'implique cette existence, et ce problème n'est pas résolu. Il devient d'autant plus inquiétant que ses données sont plus positives et qu'il est également impossible de mettre en doute la réalité du christianisme primitif de Scherer et celle de son incrédulité subséquente. Comment la certitude chrétienne, après s'être affirmée de la sorte et avec une vigueur si grande, peut-elle s'obscurcir chez un croyant au point de s'éteindz'e tout à fait? Cette question, vraiment redoutable, n'est point résolue ; aussi bien ne pouvait-elle pas l'être, car elle ne se pose que pour les seuls chrétiens. Elle n'existe pas en littérature et en philosophie ; elle ne présente

là qu'iiii intôrêl psyrlioiog-iquc et se réduit à la marche naturelle d'une intellig-encc à la recherche du vrai, (^ette recherche et les transformations qu'elle amène, surtout lorsqu'elles s'accomplissent avec l'absolue sincérité que l'on voit on Scherer et chez un homme de cette valeur, sont déjà certes assez importantes pour exciter et retenir l'attention. Elles deviennent poig-nantes et douloureuses pour ceux-là qui se refusent à voir dans le christianisme une vérité seulement, à côté de beaucoup d'autres, mais qui lui attribuent les caracttTes de la vérité même.

L'impersonnalité et la clarté du livre de M. Gréard ajoutent, nous l'avons dit, au tragique de cet exemple. Biographe et psychologue, l'auteur se borne à suivre un mouvement d'idées dont il cherche les causes et montre les conséquences. Il ne se permet aucune appréciation propre ; il lui suffit de mettre à nu les ressorts secrets de l'organisme intellectuel qu'il étudie et d'en découvrir le jeu caché. Mais il s'identifie ou parait s'identifier tellement avec sa démons- ( ration ; celle-ci du reste est si évidente en soi, que le lecteur chrétien, convaincu et troublé, .se demande presque avec angoisse lequel a raison de lui-même ou de Scherer, et si peut-être, en effet, la foi ne serait ({u'un .préjugé tenace, réfraclaire à la raison, une sorte de parti pris traditionnel, embrassé par l'enthousiasme, entretenu par la paresse ou l'ignorance, et qu'un effort viril de la pen.sée ruinerait infaillililement ?

Car l'incrédulité de Scherer n'a pas seulement ceci de particulier qu'elle est d'un homme entièrement convaincu du christianisme et qui s'en détache entièrement, mais qu'elle est lente, g-raduelle, interne et spontanée dans ses orig-ines, que la conscience y a part et non point la passion, qu'elle résulte de la seule mais impitoyable application des lois de l'entendement à l'objet de la croyance, qu'elle prend de la sorte un caractère g-énéral de nécessité log-ique et devient le type universel d'une crise normale autant qu'inévitable. A ce point de vue, le problème s'élarg-it encore et l'on se demande si la destinée de ce théologien ne serait pas effectivement celle de la théologie elle-même, c'est-à-dire de la religion cherchant à se rendre compte de sa créance ? C'est évidemment ainsi que l'entendait Scherer ; c'est encore ainsi que paraît l'entendre M. Gréard, dont la sereine compréhension ne s'étonne ni ne se trouble de rien, et qui s'attache avec une égale complaisance à légitimer l'orthodoxie pieuse du professeur de Genève et le scepticisme ardent du critique de Versailles.

Devant l'Eglise, la « question Scherer » n'est donc pas tranchée. Elle reste intacte et s'impose même plus impérieusement que jamais à l'attention des chrétiens. Sa portée générale, que nous venons de caractériser, se complique encore lorsqu'on envisage les circonstances spéciales au protestantisme français qui la conditionnent et le milieu historique où elle est née.

Dans le temps que Scherer secouait les entraves de

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la théopneustie tout en continuant à professer une foi positive, un éveil de libéralisme théolog-ique,inaug'uré par Vinet, se dessinait en France. La Revue de théologie de Strasbourg-, fondée en i85i, en devint Torçane retentissant. Ce mouvement, qui avait su.scité de g-randes espérances dans la jeune école, ne tarda point à dévier. Avec MM. Réville et Colani, par une pente insensible, il rejoig-nit ou à peu près le naturalisme scientifique de Scherer. Ceux d'entre ses premiers adhérents qui restèrent chrétiens furent contraints d'en sortir. Ils demeurèrent longtemps désorientés et leur position ecclésiastique fut quelque peu compromise. Ce misérable dénouement jeta sur la nouvelle théolog-ie qui cherchait à se faire jour un discrédit total et qui est loin d'être oublié. Vinet luimême devint suspect. L'orthodoxie rigide se fit de cet exemple une arme d'autant plus foudroyante qu'elle était plus massive, et l'on couvrit d'une même réprobation tous les efforts tentt'S depuis pour l'affranchissement de la pensée relig^ieu-se.

Cette réprobation est-elle lég-itime '? Est-il juste d'établir entre les divers promoteurs d'un mouvement une telle solidarité? L'exemple de Scherer est-il concluant sous ce rapport ? A-t-on tout dit lorsqu'on l'a cité ? Et ne pourrait-on pas concevoir une issue différente au conflirdans lequel sont engagées l'ancienne et la nouvelle théologie ■?

C'est ici le second côté de la question. Le premier touchait aux rapports essentiels et permanents du

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monde et de l'Eg-lise, de la certitude chrétienne et de la certitude naturelle ; celui-ci touche, au sein de l'Eglise, aux rapports occasionnels et transitoires de deux écoles et de deux conceptions différentes de l'autorité religieuse. Quoique secondaire, ce côté de la question est pourtant grave parce qu'il est actuel et qu'il répond à des préoccupations vivement et récemment excitées. Nous ne le traiterons point à part ; il se résoudra de lui-même par l'ensemble de nos considérations. Car le but des lignes suivantes est de chercher une solution au problème que la vie d'Edmond Scherer place devant la pensée chrétienne, ou, si l'on veut, de tenter dans un but apologétique ce qu'a fait M. Gréard par curiosité littéraire. L'ouvrage de ce dernier reste à la base de notre étude ; il nous permettra d'être bref et nous dispensera de revenir sur les points acquis. Nous nous contenterons de pousser en quelques endroits, plus avant qu'il ne pouvait faire, une analyse d'ailleurs un peu différente de la sienne. Comme lui, nous nous efforcerons de tout comprendre ; mais nous ne saurons, comme lui, tout absoudre. Persuadé que, s'il est une morale, elle est universelle et préside à l'ensemble des activités humaines, nous lui soumettrons aussi celle de l'intelligence et nous trouverons dans le fait absolu de l'obligation le point d'appui et le critère infaillible même de la pensée théorique.

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Par une réaction naturelle contre le déisme du xviii'^ siècle, qui s'était introduit jusque dans nos Eglises protestantes et en avait sing-ulièrement altéré la vig-ueur, le Réveil de 1820 accentua l'élément divin dans l'œuvre du salut. Une part trop lare^'e avait été faite à la libre initiative de l'homme ; on ne pouvait la restreindre qu'en accentuant celle de Dieu. Mais, comme il arrive en ces occasions, on le fit démesurément. Sous prétexte de revenir à la doctrine des réformateurs, on revint à la théologie de leurs disciples immédiats, et la scolastique orthodoxe du xvii<^ siècle, adoptée .sans examen et presque sans restrictions, plaça d'emblée devant les fidèles un système chrétien très complet et très logique, mais dans l'élaboration duquel aucun rôle ne leur était laissé et dont il leur était interdit de faire la preuve.

Son trait distinctif — je parle du système théologique ressuscité par le Réveil, non du Réveil lui-môme — était l'intellectualisme, et c'est là peut-être qu'il faut chercher le seul prolongement du rationalisme philosophique auquel il succédait. Les faits chrétiens y perdaient leur caractère de réalités historiques et morales pour se transformer en dogmes rationnellement explicables. Ces dogmes eux-mêmes, violemment séparés de l'histoire qui les fonde, y retrouvaient à

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peine leurs attaches et formaient un code abstrait, dont une dialectique judiciaire était à la fois le principe d'unité, d'interprétation et d'application. A la base de cet édifice, qui avait pour faîte et pour couronnement le salut individuel obtenu par satisfaction juridique et par expiation vicaire, se ti'ouvait l'autorité souveraine de l'Ecriture. Là était la pierre d'ang-le. Une autorité morale et spirituelle, sans doute, mais non pas d'abord, ni en première instance, puisqu'on la prouvait à coups de miracles, c'est-à-dire de témoignag-es sensibles, et qu'on l'établissait à la façon d'un théorème, c'est-à-dire par enchaînement syllogistique. On tenait la Bible pour la parole de Dieu au sens le plus matériel du mot ; la Révélation n'était point le déroulement successif d'une histoire sainte, mais l'enseig-nement didactique d'un catéchisme ; l'inspiration n'était pas active, vivante et spirituelle, mais extérieure, passive et mécanique ; elle ne contenait rien d'humain, ni de conting-ent, rien qui pût s'adapter aux milieux et aux temps ; l'homme n'y participait que pour la reproduire machinalement ; il écrivait sous la dictée du Saint-Esprit comme écrit un écolier sous la dictée du maître. D'où il résultait que l'inspiration était littérale et absolue ; que le fond et la forme, l'esprit et la lettre de la Bible étaient au même degré infaillibles et normatifs. Tombée du ciel, sans attache aucune avec le cœur humain, l'autorité du texte se dressait, incompréhensible et formidable, comme un roc abrupt se dresse au sein des flots. Tous

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ceux que les vagues du doute n'y avaient point jetés vivants et debout, venaient se meurtrir désespérément et se briser contre ses dures arêtes. — Le professeur Gaussen, dans un livre célèbre, remarquable par la piété sérieuse, la candeur et la conséquence, consacrait le dog-me fondamental de la théolog-ie du Réveil sous le nom de Théopneustie.

Cette conception, qui nous étonne aujourd'hui, n'étonnait personne à cette époque. Elle abrita une génération de croyants qui s'y trouvaient à l'aise et se doutaient peu des difficultés qu'ils préparaient à la génération suivante. Rien ne prouve mieux combien grand peut être, durant une période donnée, l'écart temporaire entre la théologie et la foi sans que celleci paraisse en souffrir, et combien, à la longue, cet écart lui est néanmoins funeste. Car les hommes du Réveil étaient des chrétiens authentiques, dont le cœur avait été vraiment touché par la grâce. Leur vie chrétienne fut aussi féconde que leur pensée chrétienne devait être stérile. Non qu'ils aient manqué de science, mais leur enseignement s'éteignit avec eux et ne porta point les fruits qu'ils espéraient. On doit l'oser dire maintenant : ils avaient donné à un évangile très fervent une formule très défectueuse ; elle devait finir par énerver cet évangile lui-même. En plaçant à la source de leur foi une autorité étrangère par sa nature à l'objet et à l'essence de cette foi, ils rentraient d'une façon détournée dans la méthode catholique romaine, de laquelle ils avaient cru s'af-

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franchir. Leur procédé, pour être plus subtil et moins choquant, lui était fondamentalement identique.

Nous nous garderons, au reste, de condamner sans réserve une erreur dont ces chrétiens n'étaient pas entièrement responsables. C'était là, semble-t-il, une des phases nécessaires à l'éducation religieuse de la Réforme protestante ; elle l'a traversée dans tous les pays. La théopneustie représentait une vérité considérable que l'Eg-lise a toujours eu le besoin d'affirmer : celle de la présence réelle et de l'autorité divine. Pendant tout le moyen âg-e, la succession apostolique, le sacrement et la tradition avaient été les seuls porteurs de cette présence et les seules formes de cette autorité. Le xviii^ siècle venait d'y substituer la raison humaine et de chercher en elle une présence divine et une autorité que l'on ne voulait plus reconnaître dans des institutions ecclésiastiques manifestement corrompues. Cette seconde tentative échoua plus radicalement et plus rapidement même que la première. Quoi de plus simple, dès lors, que de les écarter toutes deux? Quoi de plus naturel que d'humilier ensemble la raison et la tradition, de rabaisser leur superbe, et, par un hardi retour aux origines, de se retrancher derrière l'exclusive et suffisante autorité de la Bible envisagée comme une dogmatique de droit divin ? Cela était presque inévitable. Ajoutez que le besoin d'absolu propre aux convictions impérieuses, l'ignorance historique où l'on était alors sur la formation du canon biblique, et surtout l'intellectua-

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lisme régnant, devaient beaucoup favoriser la confu sion qui se fit entre le livre écrit, porteur de la Révélation, et la Révélation elle-même. On étendit à tous deux, sans distinction, les prérogatives de l'infaillihilité la plus stricte, et l'on s'ima^-ina candidement avoir répondu cette fois d'une façon définitive aux exigences particulières de la situation et aux exig-ences de la conscience chrétienne universelle.

Il ne fallut rien moins que l'effort de spiritualisation relig-ieuse représentée par Vinet d'une part, le développement de la science critique tel qu'il s'accomplissait en Allemagne et qu'il fut un instant représenté par Scherer, de l'autre, pour abattre la cx)nstruction théopneustique et faire distintç'uer, dans la Bible, entre la Révélation relig-ieuse et son document. Telle était, au reste, la pénétration de la foi et de la théolog-ie que l'effondrement de l'une entraîna chez plusieurs la ruine de l'autre, et qu'il fallut des années de luttes pénibles avant que l'on pût retrouver dans l'Ecriture mieux conçue et replacer devant rÉo-lise le principe d'une foi et d'une théologie plus scripturaires. Encore n'v réussit-on qu'à demi et le nombre est grand de ceux qui se refusent à quitter le mirag-e facile, mais illusoire, de l'inspiration plénière.

On entrait dans la théopneustie, qui couvrait alors le christianisme évançélique, comme on entre dans le christianisme de tous les temps, par plus d'une porte ; mais, au contraire du christianisme éternel, on n'v

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demeurait qu'à la condition de ne point trop réfléchir, de ne point laisser s'entrechoquer les éléments adverses d'une foi spirituelle et d'une théolog"ie mécanique, et de ne point appliquer l'exercice de la raison, ni même celui de la conscience, à la notion d'une autorité que l'on avait délibérément placée hors de leur atteinte et qu'il fallait subir aveug"lément. Scherer y entra, comme tous les autres, de franc cœur et sans réserve. Il confondit, comme les autres, l'autorité de la letti-e avec celle de l'esprit ; il identifia, comme les autres, la divinité du Christ avec celle du livre qui eu témoig-ne.

Entre eux et lui, une difféi'ence pourtant s'était g-iissée. Les hommes du Réveil abdiquaient les prétentions humaines par raisons morales. L'horreur et la réalité du péché les terrassaient, et, les dépouillant de tout mérite, les jetaient prosternés, tremblants, indig-nes, aux pieds du Dieu trois fois saint, dont seule la g"i'âce prévenante et gratuite pouvait les relever. En s'y abandonnant, ils se reniaient tout entiers et fondaient la lég-itimité d'une abdication si totale sur la reconnaissance de la souveraineté divine et de leur propre indig"nité. Ces dispositions écartaient delles-mêmes toutes les difficultés de la théopneustic. Se fussent-elles présentées d'ailleurs, on les eût humblement acceptées et l'on eût taxé d'org-ueilleuse folie la présomption de les vouloir résoudre. La satisfaction de besoins moraux si poig-nants entraînait l'oubli des autres, et la g-ratitude joyeuse du pardon

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reçu faisait admettre en bloc tout ce qui, même <le loin, semblait s'y rattacher.

S'il est permis de jug-er sur quelques indices subséquents, tel ne fut point tout à fait le chemin suivi par Scherer. De sa conversion, survenue pendant un séjour qu'il fit en Angleterre à l'âge de seize ans, et qu'il date lui-même de Noël 1882, nous savons peu de chose. Les mieux informés prétendent qu'elle eut sa cause dans une apparition personnelle du Christ. Cette hypothèse, fort plausible en soi, se confirme encore lorsqu'on ouvre une sorte de journal intime qu'il écrivit plus tard sous le nom de Visites de Jésus-Christ. Voici, entre autres choses, ce qu'on y trouve à la date du 2^ mai 1848: « Est-il vrai, ô mon Seigneur ! tu étais à la porte et je ne le savais pas ; tu frappais et je ne t'ai point ouvert. Peut-être quelque étude absorbait-elle ma pensée ; peut-être était-ce le bruit de la rue qui m'empêchait de t'entendre. Entre, ô mon hôte ! C'est pour demeurer que tu es venu, n'est-ce pas ? Mets ta main sur mon front et me bénis. Dirige ma pensée de ton regard ; tiens-toi là, à ma droite, afin que je .sois soutenu. Quelle joie ! Déjà ta pré.sence a illuminé toute ma cellule. Elle était si sombre! J'étais si seul ! Dé.sormais mes yeu.v ne pourront se lever de mon livre sans .se poser sur toi. Alors même que je ne te verrai point, je .sentirai que tu es près. Quand je serai fatigué, j'appuierai ma tête sur ton épaule. Quand mon cœur palpitera, inquiet ou éperdu, je me jetterai sur le tien. Quand

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j'aurai besoin de conseil, je m'asseoirai à tes pieds... N'avais-tu pas déjà demeuré une fois en moi ? C'était il y a trois ans. Tu restas trois jours. Et ma vie fut transformée, mes doutes se dissipèrent, mes luttes furent oubliées, mes ténèbres devinrent lumière. L'amour débordait de mon cœur, la mort ne m'inspirait plus d'inquiétude, le martyre m'eût paru facile. Ma première pensée au réveil, ma dernière en nie couchant était pour toi. Et point d'effort dans ces pensées, car tu étais là. Penser à toi c'était te voir. Reviens à moi, ô mon Seigneur ! »

Quoi qu'il en soit, sa piété, très profonde et très réelle, porte dès l'aboi^d la double empreinte de l'émotion mystique et de la rigueur intellectuelle. Il avait mis dans sa foi toute son âme ; il devait y mettre bientôt tout le travail d'une pensée qui se développait rapidement. Il allia sans peine les tendresse.-» émues de l'Evangile à l'implacable dialectique des successeurs de Calvin. Sa raideur dogmatique, semblable à celle de ses contemporains, est toutefois de nature différente. Elle ne résulte pas, comme chez eux, d'une paresse de l'esprit, mais au contraire de son activité. Scherer ne craignit jamais les formules extrêmes qu'il atteignait après en avoir parcouru tous les intermédiaires, et par un désir de clarté plutôt que par celui d'asseoir une conviction vivante sur un consensus universel. Il prenait surtout position vis-à-vis de lui-même et se souciait moins de bâtir les retranchements indispensables aux luttes exlé-

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rieures et pratiques. Il comprit, il est vrai, le christianisme sous la forme d'une vie ; mais la vie se réduisait pour lui au sentiment et à la log^ique. Sans doute, l'élément moral n'en fut point absent ; il ne saurait l'èti^e d'aucune conversion sincère, mais il v était dominé. 11 pénétrait sa vie chrétienne sans y être prépondérant et ne paraît pas en avoir constitué l'essence. La sincérité avec soi-même, que Vinet plaçait aux moelles de la conscience et dont il se servait |K)ur faire saillir 'es besoins supérieurs de l'âme et leur conformité avec l'Evangile, Scherer l'applique à la raison raisonnante. Sa droiture .sur ce point est admirable. Toute sa conscience passe dans sa log-ique.

Intellectualisme scientifique et mysticisme rclig"ieux, ces deux facteurs irréductibles l'un à l'autre, cohabitent en Scherer pendant la durée de .ses études théolog"iques, et même au delà, sans se heurter une seule fois. C'était la période heuieu.se où leurs influences contraires, de forces encore égales, .se balançaient réciproquemcnl et ne pressentaient point leur antagonisme. Le tableau que trace M. Gréard de la vie du jeune étudiant stra.sbourg-eois est une peinture délicieu.se. On s'y attarde avec bonheur, on voudrait pouvoir s'y arrêter toujours et ne point tourner les pages d'un livre et d'une existence qui .se précipite désormais vers la ruine et dont la fin est si profondément tragi({ue.

Scherer porte à ses préparations universitaires une ardeur, une suite et une discipline déjà caractéristi-

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ques du savant et de l'érudit qui devaient un jour compléter le penseur. Tout lui est en proie plutôt qu'en aliment de ce qui constitue la nourriture intellectuelle de l'homme. Il classe et conserve avec une prodigieuse netteté de mémoire et d'impression ce que l'avidité de son âme jette en pâture à son larg-e cerveau. Mais, entre tous, les sujets religieux l'occupent et le captivent. Il s'assimile, en même temps que la langue allemande qu'il posséda parfaitement, la théologie allemande, alors en voie de développement continu. Il surveille ses divers courants, il s'initie aux procédés de critique historique qu'elle inaugure, et, chose curieuse, pressent la valeur sans saisir la portée de ce changement de méthode. Il ne s'aperçoit pas que cette innovation amène ou suppose une révolution radicale dans la science chrétienne, et, si ce n'est dans la foi, du moins dans la manière de la concevoir et de la fonder. Assailli de tous côtés par les suggestions de la libre recherche, il reste invariablement ferme et fidèle partisan de la dogmatique traditionnelle. Le noyau central n'est pas encore entamé où s'unissent intimement l'expérience du chrétien et la théorie du savant.

Une telle distinction de pensée, une si rare puissance de travail lui gagnèrent bientôt l'estime de ses professeurs, auxquels il donnait de grandes espérances. Voici le témoignage que rend beaucoup plus tard (1889) M. Reuss à l'étudiant d'alors :

« Scherer m'avait été amené par feu le pasteur

Hàrter. Il entra aussitôt dans le cercle choisi de ma Société théologique, où il fut un des meilleurs debaters. Je m'aperçus bientôt qu'il était d'une orthodoxie rigide qui ne se ressentait pas précisément du piétisme un peu doucereux de son patron. Cependant, comme il rachetait ce qu'il y avait en lui de raideur calviniste par un savoir solide et une ardeur infatig'able aux études théoloo-iques, alliés à une lucidité d'esprit et de diction qu'on trouve rarement ensemble, surtout chez un jeune étudiant, je le pris en affection et j'aug"urai qu'il serait appelé un jour, à la tête du parti franchement conservateur, à vivifier en France la science protestante si profondément engourdie... Scherer passa trois ans dans cette Société, et quoique nos opinions, malgré les nombreuses discussions engagées sous ma présidence, ne nous aient pas rapprochés sur le terrain de la théorie confessionnelle, l'intérêt que je prenais à un élève si évidemment hors ligne me faisait sentir de plus 'en plus qu'il y avait quelque chose qui au fond m'unissait à lui. »

Scherer obtint son baccalauréat théologique en 1889 et se maria peu après. Il passa ses examens de licence et prit son grade de docteur (i843) par une thèse fameuse sur les Prolégomènes à la Dogmatique de l'Eglise réformée. Dans l'intervalle, le II avril x84o, il avait reçu la consécration au saint mini-stère. Le discours qu'il prononçait à cette occasion montre la profondeur du sentiment chrétien, la

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sainte émotion et la certitude joyeuse qui conviennent à un vrai disciple.

Dès lors les fonctions pastorales s'ouvraient devant lui. Ses amis le pressaient fortement d'y entrer ; mais une insurmontable répug-nance l'éloig-nait de l'activité pratique, à laquelle il préféra toujours le labeur paisible de la chambre d'étude. Il écrivit plusieurs articles au Semeur et fit paraître les Considérations sur l'Eglise réformée de France, reprises et développées plus tard dans son Esquisse d'une théorie de l'Eglise chrétienne.

Le Journal d'un égotique, qui date de cette époque, nous fait voir son auteur très retiré du commerce des hommes, eng'ag'é très avant dans celui des livres, et goûtant avec délices la plénitude d'une existence intellectuelle réchauffée par les affections de la famille et les joies intimes de la relig-ion. Il exerce autour de lui une influence limitée, mais bienfaisante, et prêche de temps à autre avec l'irrésistible efficace des convictions absolues et ferventes.

M. E. de Pressensé, dans sa magistrale étude sur le Développement de la pensée de Vinet^, cite le frag-ment inédit de l'un de ses sermons. On nous permettra d'en reproduire quelques lig-nes, tant elles sont sig-nificatives du point de vue auquel Scherer se tient et de la notion qu'il se fait de l'autorité relig-ieuse : « Pour qu'il nous fût possible, s'écrie le prédicateur^ d'admettre que la morale a son principe et son siège

• Revue chrétienne, l*'' novembre 1890.

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dans la conscience, il faudrait que cette dernière pût se suffire à elle-même et fût toujours indépendante de ce qui n'est pas elle... Une morale révélée est la seule qui s'accorde avec l'idée de Dieu, à Dieu seul il appartenait de nous donner une tâche. Sans révélation, les idées morales ne seraient autres choses que des opinions plus ou moins individuelles. . . La morale ne peut nous venir que de Dieu, et Dieu n'a parlé que par le Christ, son Fils éternel. Tout en revient, on le voit, à la révélation extérieure...»

Il faut retenir cette dernière phrase. Elle résume authentiquement la position théolog-ique de Scherer à Strasbourg. Il est impossible d'asseoir une foi plus ferme sur un scepticisme plus complet à l'égard des éléments mêmes de la foi ; il est impossible de proclamer plus âpremenî la nécessité d'une révélation extérieure et de lui enlever plus sûrement toute attache subjective, c'est-à-dire tout lieu d'entrée et tout point d'appui dans la nature humaine. Cette négation de l'autorité de con.science au profit de l'autorité externe est en contradiction directe avec l'esprit de l'Evangile. Elle cache un secret athéisme et contient déjà le principe de la catastrophe subséquente. Scherer, cependant, est loin de s'en douter. Son cantique Je sais à toi, l'un des plus beaux de l'hymnologie protestante. prouve une fois de plus que l'intensité de la vie chrétienne et le mysticisme religieux ne dépendent pas toujours d'une .saine théologie, ni ne suffisent à l'établir.

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Ce fut dans ces dispositions qu'en i846, Schereirépondit à l'appel de l'Oratoire de Genève. Il y occupa d'abord la chaire d'histoire qu'il échangeait l'année suivante contre celle d'exégèse biblique. C'était là son vrai terrain, celui qui convenait le mieux à ses goûts, à ses aptitudes et à la nature de son savoir. Il ne prévoyait pas que la rigueur et la prédilection même qu'il apporterait à ses travaux dussent provoquer un jour l'efifondrement de ses croyances.

Ici s'ouvre la période dramatique de sa vie. Jusqu'alors Scherer s'était mû dans les idées générales. Il avait certes étudié l'Ecriture, mais avec les besoins religieux d'un croyant et les vastes horizons d'un philosophe plutôt qu'avec l'exacte précision d'un commentateur. Sa théorie de l'inspiration, fruit d'un postulat logique, ne s'était point encore appliquée aux détails minutieux des textes. Maintenant, au contraire, les textes deviennent l'objet propre de son examen. II les sonde, il les approfondit, il les analyse, il en pèse les affirmations, il en compare les données multiples et s'aperçoit avec terreur que le système de la théopneustie ne trouve pas en eux sa vérification. Il y a des divergences, des souplesses, des libertés d'allure, des richesses vivantes de style et de langue dont l'inspiration littérale, telle qu'il la conçoit, est incapable de

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rendre compte. En même temps, une étude plus attentive lui révèle le rôle de l'histoire dans la formation du Canon. Il constate que le document biblique n'est pas un bloc unique ni d'une seule venue. D'un auteur à l'autre, des difFérences qu'il ne soupçonnait point surg-issent et s'accentuent. Les limites si précises et si simples, dont la tradition avait entouré les livres canoniques, se compliquent et s'estompent. Des écrits similaires, portés comme eux par l'inspiration chrétienne, les entourent en grand nombre et forment, de la littérature sacrée à la littérature profane, une insensible transition. L'Eçlise, au cours des siècles, opère entre eux un départ tardif, souvent incertain, controuvé dans quelques-uns de ses résultats et dont aucun sig-ne d'évidence extérieure, dont aucune preuve palpable ou surnaturelle n'indique la légitimité. Scherer anxieux s'effrave de ces découvertes, car il n'a rien pour les vainci-e qu'un arg-ument d'école qui se brise à leur contact.

« Hélas, écrivait-il plus tard, on ne fait pas impunément de l'exég-èse. Dès qu'on en est venu à s'interrog-er sur certaines questions, c'en est fait des abandons de la jeunesse... Ainsi arrive-t-il que le dissolvant le plus actif de la croyance est l'étude la plus légitime en apparence, la plus Innocente, la plus nécessaire, celle des livres bibliques, et celle des faits évangéliques. On s'y mettait sans arrière-pensée, et peu à peu tout se transformait aux yeux du chercheur consciencieux. Combien n'en ai-je pas connu qui,

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cédant à l'évidence, voyaient douloureusement disparaître des articles de foi auxquels ils tenaient plus qu'à leur vie, mais auxquels ils avaient le courag-e de préférer le vrai. »

Ce n'est pas 'que les difficultés où se débat Scherer aient jamais entièrement échappé à ses prédécesseurs. Depuis long-temps on parlait des « contradictions apparentes » de la Bible. Mais on les tenait pour apparentes seulement ; on s'imag-inait les concilier par des artifices de raisonnement et des distinctions subtiles qui, parfois, touchaient de près au manque de droiture et dég-uisaient mal la force du préjug^é ou la crainte de l'inconnu. Les uns étaient aveug-lés par la scolastique rég-nante et n'admettaient pas même qu'on pût song-er à la mettre en question ; d'autres, pressentant un écroulement g"énéral, reculaient devant les périls d'une reconstruction. Scherer ne fut pas long- à percer à jour la valeur de ces subterfug-es, de ces préjug-és ou de ces indolences. Son besoin d'absolu, l'intrépide sincérité de son esprit répugnaient à toute apparence de faux fuyants. L'inexorable enchaînement d'une pensée qui prétendait toujours demeurer d'accord avec elle-même le poussait droit aux obstacles. Il n'eut pas de cesse qu'il ne les ait surmontés.

Nous savons peu de chose sur les luttes intérieures qu'il soutint alors. Elles étaient trop graves pour qu'il en parlât volontiers ; sa réserve habituelle le rendait impropre aux confidences. L'espèce de journal qu'il

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intitulait les Visites de Jésus-Christ, nous en oÉfre à peu près les seuls indices appréciables. Nous avons cité déjà le morceau daté du 24 mai i848. Ce n'est encore qu'une prière conKante. A cette imploration mystique succède bientôt un appel plus pressant et plus douloureux. Le i5 août de la même année, il s'écrie : « Je porte ton nom. ù mon Seigneur ! Mes occupations se rapportent à Toi. Je me rang-e auprès de Toi avec ceux qui t'aiment. C'est à Toi que j'appartiens, à ton Eg-lise, à ton service. Et pourtant... Ah! mensong-e, mensonge!... La vérité, c'est l'unité dans la vie et je ne suis rien moins qu'un. Sincérité, unité, harmonie, paix, autant de termes corrélatifs... 0 mon Dieu ! Donne-moi d'être vrai, vrai surtout quant à Toi, vrai dans ton service, car c'est là la vérité primordiale, celle dont toutes les autres découlent. » Deux mois plus tard, le môme cri se répète avec la préoccupation du témoig-nage qu'il est appelé à rendre : « Donne-moi la vérité, ô mon Dieu ! afin que je sois tout lumière sans aucun mélange d'ombre et de faux. Donne-moi la sincérité, afin que cette vérité que je connais, je la laisse se manifester sans aucun voile de réticence. Que mon cœur soit au dedans de moi comme est le cœur de l'enfant qui vient d'être sevré. »

Une année entière s'écoule sans qu'il soit possible de recueillir un témoignage nouveau ; mais le travail commencé dans l'esprit de Scherer se poursuivait activement. Celui-ci se formait peu à peu, de la valeur

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religieuse de la Bible et de l'essence même du christianisme, une conception qui ne cadrait plus ni avec celle de ses collèg-ues, ni avec celle de l'école à laquelle il appartenait. En novembre 1849, Scherer adressait sa démission au directeur de l'Oratoire ; le 28 décembre il prenait officiellement congé de ses étudiants et leur annonçait l'ouverture d'un cours libre qu'il se proposait de donner en dehors des murs de la Faculté, et dans lequel il discuterait publiquement la nature de l'autorité religieuse. Le cours eut lieu du 21 février au 7 juin i85o, et fut ti"ès suivi.

Ces événements n'étaient point tout à fait inattendus. Dès le printemps 1849, ^^^ bruits vagues concernant l'hétérodoxie du jeune professeur circulaient à Genève. Ce dernier, après une explication orageuse avec le pasteur Merle d'Aubigné, lui écrivit une lettre où il complétait l'exposition des vues auxquelles il était arrivé. Il en rédigea bientôt une seconde, et, préoccupé de saisir le public des considérations qu'il avait fait valoir auprès de quelques-uns, il les publia toutes deux dans une brochure qui a pour titre : La Critique et la Foi. ^

Cette brochure, où se remarquent déjà les qualités très fortes de clarté, de droiture ferme et hardie qui distinguent Scherer, est très importante pour la compi'éhension de la crise qu'il traversait à cette époque. Malheureusement elle est aussi peu connue qu'elle est

' Marc Ducloux et Cie, Paris 1850.

lOO ETUDES LITTERAIRES ET MORALES

restée célèbre. On nous saura gré d'en donner ici une analyse sommaire et quelques citations.

La première lettre indique surtout ce qu'une critique impartiale el vraiment objective altère ou détruit dans la conception théopneustique des Écritures. L'arg-umentation peut se ramener aux quatre chefs suivants : la théopneustie n'est conforme ni à la nature, ni au contenu particulier du Nouveau Testament ; elle ne s'appuie sur aucune affirmation ou prétention semblable de ses auteurs ; elle n'est pas davantage conforme au témoignage du Saint-Esprit, lel qu'il s'affirme dans la conscience du chrétien ; cette diarnité, dont on investit la lettre des écrits afKDstoliques, se fonde donc sur un postulat rationnel d'après lequel la notion du salut par Jésus-Christ implique nécessairement celle de l'in-spiration littérale.

En voici le développement: le Nouveau Testament, par sa nature et par son contenu, est réfractaire à Tinterprétation théopneustique, parce que ce recueil est écrit dans une langue morte et que les fidèles n'y ont accès que par des traductions toujours approximatives ; parce que le texte original lui-même n'existe pas d'une manière sûre dans toutes ses parties ; parce que enfin, dans un grand nombre de passages, le sens n'en est pas al^solument certain. « Comment, en présence de ces faits, le Nouveau Testament peut-il remplir le rôle d'autorité absolue vis-à-vis, .soit du simple fidèle, soit même du savant? » Plus encore. Aucune intervention surnaturelle ne semble avoir

EDMOND SCHERER l5l

soustrait les écrivains sacrés à des causes d'erreur qui résultent du milieu historique au sein duquel ils se meuvent. C'est ainsi qu'ils citent l'Ancien Testament selon la version fautive des Septante ; qu'ils sont dominés en plusieurs endroits par la tradition judaïque et par l'exégèse rabbinique qui était celle de leur temps. On rencontre en outre dans leurs écrits des inexactitudes de narration, des nég-lig-ences et des répétitions incompatibles avec la théorie traditionnelle de l'inspiration plénière.

Nulle affirmation des auteurs eux-mêmes ne confirme cette théorie. «Chose étrang-e.et bien dig-ne d'attention, le Nouveau Testament ne se donne nulle part pour inspiré. Il n'est pas un des auteurs de ce recueil qui exprime la moindre prétention de ce g-enre. Paul parle, non de son inspiration, mais des révélations qu'il a reçues, ce qui, je n'ai pas besoin de le rappeler, est fort différent... De sorte que nous avons ici une croyance fondamentale de l'orthodoxie qui ne peut s'appuyer sur l'Ecriture et qui est strictement extra-biblique. »

Quant au témoig'nag-e du Saint-Esprit, il ne prouve pas ce qu'on voudrait lui faire prouver, parce qu'il ne s'applique pas à l'objet auquel on voudrait l'appliquer. Il atteste et confirme l'autorité relig'ieuse et spirituelle, non l'autorité matérielle. « On sent que l'Esprit de Dieu nous parle dans telle ou telle pag'e de Paul ou de Jean, on ne le sent pas dans une g-énéalogie. »

La théopneustie repose donc sur un raisonnement à priori. « Si la Bible, a-t-ou dit, n'est pas inspirée et par suite infaillible, nous sommes laissés dans le doute sur les choses qu'il nous importe le plus de connaître ; c'est une certitude absolue que réclame notre foi ; et la rédemption est pour nous comme non avenue du moment que nous n'en pouvons avoir cette parfaite connaissance que l'inspiration peut seule nous g-arantir. »

« Malheureusement, continue Scherer, le propre des arg"uments à priori est d'être aussi trompeurs que spécieux. La question n'est pas de savoir ce qui doit être selon notre conception des choses, mais ce qui est, et tous les raisonnements du monde ne peuvent pas plus établir un fait qu'ils ne peuvent le renverser. » Il conclut en disant : « La croyance à l'inspiration ^ ne s'appuie donc sur rion. Semblable à l'infaillibilité de l'Eg-lise dans le catholicisme, elle doit prouver tout le reste et ne peut se prouver elle-même: de sorte que l'on est réduit à l'accepter les yeux fermés, par un acte de volonté, en obéissant, non à des raisons, mais à des motifs. »

Or, que reste-t-il de la Révélation dans les Ecritures ainsi comprises '? C'est l'objet do la seconde lettre, et l'auteur pourrait se résumer en ces mots : Il reste une certitude historique appuyée sur une évidence morale. L'autorité du livre disparaît derrière l'autorité personnelle du Christ et celle de son Esprit chez

' Par où il faut entendre l'iiispiralion plénii re.

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ses disciples. Scherer part du sentimeat du péché, qu'il pose comme un fait primitif d'expérience intérieure ; il montre que la foi chrétienne traverse le document biblique sans s'y arrêter, qu'elle s'attache à cet autre fait, l'apparition historique du Christ- Sauveur et qu'elle s'y repose dans la pleine certitude du salut. Il y a là des pages admirables, trop ignorées et qu'il faudrait toutes lire :

« Vous me demandez ce qui reste du christianisme après qu'on a retranché le dogme de l'inspiration*? Il reste Jésus-Christ. Ce qui reste de l'Ecriture? l'histoire de Jésus-Christ. Ce qui reste à la foi ? la personne de Jésus-Christ. C'est là le commencement et la fin, le centre et le tout. S'attacher à la réalité historique du Seigneur, le prendre tel qu'il se donne, le recevoir tel qu'il se montre, laisser tous les systèmes pour n'interroger que lui, se méfier des notions préconçues pour se fier à lui seul, oser se placer en sa présence pour recevoir directement l'impression qu'il veut produire, s'abandonner à sa parole, à son individualité, à sa puissance, redevenir comme l'un de ceux qui l'ont suivi dans les bourgades de la Galilée et dans les rues de Jérusalem, le voir, l'entendre et le toucher comme Marie, s'asseoir à ses pieds comme Zachée, l'accueillir dans nos maisons, assister à sa vie et à sa mort, à sa mort et à sa résurrection, fixer le regard sur sa croix, se plonger dans la muette contemplation de ses souffrances et de sa charité, se re-

' Plénière.

l54 ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES

présenter sans cesse tant de force unie à tant de bénig'nité, tant d'humilité à tant de grandeur, tant de support à tant de sainteté, pénétrer chaque jour phis avant dans les limpides profondeurs de son enseignement et de sou caractère, se baig-ner dans ces émanations de la vie éternelle qui rayonnent autour de lui. sentir le triomphe qui s'accomplit en lui sur le mal et la mort, laisser, laisser les traits de cet idéal immortel s'imprimer et comme se transcrire sur touUi l'habitude de notre être, cette personnalité sublime laçonner notre personnalité, oh! mon ami, n'est-ce pas là la foi et le salut promis à la foi? Et qu'avons-nous besoin de la théopneustie pour cela?...» « Toutefois le côté moral de l'apparition de Christ, sous lequel nous le percevons plus immédiatement, j n'épuise pas notre conception de sa personne. Quelque chose de suprême perce à travers sa perfection si réellement humaine. Sincèrement homme comme nous, il a cependant la conscience d'être au-dessus de l'homme. L'humanité s'élève en lui jusqu'à la divinité. Seul il a connu le Père avec lequel il est dans un rapport unique. Celui qui l'a vu a vu Dieu. Toutes choses ont été remises entre ses mains. 11 demeure avec les .siens jusqu'à la fin du monde. L'Eglise l'adore et le prie ; elle reconnaît que son Sauveur i règne dans les cieux et sur la terre, et que la réconciliation s'est accomplie par lui parce qu'elle s'e.st accomplie en lui, à savoir dans l'union même de Dit-u et de l'homme. »

EDMOND SCIIERER IDI>

Après avoir marqué la place prépondérante que fait la nouvelle théolog-ie à la personne morale, humaine et divine de Jésus-Christ, Scherer indique ainsi celle qui revient au document sacré : « C'est parce que la foi est essentiellement un commerce et une communion avec Jésus-Christ, que l'Ecritui-c tient une place si capitale dans la vie de l'Eg-lisc et dans celle du fidèle... Pour voir le Seigneur luimême, pour assister à sa vie, pour recueillir sa parole, pour contempler son image, pour la retrouver et la contempler encore dans ceux qui l'avaient contemplé les premiers, il faut recourir aux écrits bibliques. Là nous entendons le disciple qui avait vu de ses yeux, qui de ses mains avait touché le Maître. Nous y retrouvons, par une tradition authentique, les traces profondes que Jésus avait laissées dans la mémoire de ceux qui l'entouraient... La théorie de l'inspiration * est fausse ; mais, comme toute erreur, elle a un fond de vérité qui est sa raison d'être. L'élément vrai de la superstition dont l'Ecriture a été l'objet, c'est le rapport unique dans lequel cette Écriture se trouve avec le Seigneur, et partant avec notre foi. ))

Ces paroles assurément sont encore celles duii croyant. Dans la position d'indépendance qu'il assume relativement au dogme théopneustique, Scherer reste sûr de sa foi. A l'un de ses amis, qui s'inquiétait pour lui et demandait si, dans cette aventure

* Plénière.

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théolog-lque, il ne risquait pas de perdre la vérité qui lui était devenue chère, si le doute ne succéderait pas au doute comme la vag-ue à la vague, s'il ne finirait pas peu t-être par échouer quelque jour sur la plag'e désolée du scepticisme relig-ieux, il répondait : « Il ne me sied pas de vous reprocher des appréhensions que j'ai long-temps partaerées. Avouez néanmoins qu'il y a dans ces craintes plus d'incrédulité que de foi. L'Evang-ile est-il pour vous la vérité divine? Sa puissance, c'est-à-dire encore sa vérité, ne s'est-elle pas fait sentir à votre cœur? Navez-vous pas trouvé le salut et la vie en Jésus-Christ? Et, s'il en est ainsi, comment pouvez-vous craindre qu'un fait quelconque porte atteinte à ce fait dune certitude immédiate? L'Evang-ile peut-il avoir quelque chose à redouter de recherches sérieuses ou de résultats certains?... Bien loin d'être incompatible avec la critique, la foi porte une force critique en elle-même. C'est ainsi qu'elle va se purifiant, se renouvelant et se perpétuant. Il eu est comme des corps org-anisés qui n'ont pas .seulement la faculté de rejeter toute substance étrangère par le jeu de la vie, mais dont les éléments constitutifs sont en outre entraînés dans un mouvement et comme dans une transformation continuelle. Cette transformation unie à l'identité, cette identité dan.s la transformation, c'est la vie elle-même, la vie de l'homme et la vie de l'àme. »

On le voit, Scherer n'avance pas au hasard, il a parfaitement con.science de l'œuvre qu'il poursuit ;

EDMOND SCIIERER

elle consiste, après avoir distingué la foi d'avec la théologie, à refondre celle-ci et à la couler dans un moule nouveau. Par un travail analogue à celui de Luther s'affranchissant de la tradition romaine pour fonder la Réforme, il s'affranchit, au sein même de la Réforme, de la tradition théopneustiquc, et, comme Luther, place dans l'identité persistante de la foi les bases d'une nouvelle conception théologique. On accordera que la tentative était urgente autant que légitime. Mais il y avait dans l'attitude de Scherer quelque chose d'inquiétant parce qu'il y avait tout ensemble quelque chose d'insuffisant et quelque chose d'outré : d'outré, par une réaction trop violente contre l'ancienne théologie ; d'insuffisant, par la fragilité des matériaux avec lesquels il prétendait bâtir.

En s'élevant contre l'inspiration plénière, il semble» en effet, s'élever contre toute inspiration quelconque. Dire, comme il fait, que l'établissement d'une généalogie ne suppose en rien l'inspiration chrétienne, c'est aller beaucoup trop loin et se mettre à un point de vue trop exclusif ; c'est méconnaître les besoins secondaires de la foi, ceux qui réclament l'ordre, l'harmonie, la continuité de la Révélation divine, et la manière dont il a plu à Dieu d'y pourvoir. Un autre danger, issu d'une autre exagération, est l'excessive prépondérance accordée à l'élément historique sur l'élément moral dans la certitude des faits chrétiens. Cette dernière, sans doute, est soutenue par une évidence immédiate et spirituelle, sur la-

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quelle Scherer insiste à bon droit, mais avec moins de force, moins de persistance, et qu'il paraît relég-uer au second rang-, alors qu'elle devait occuper le premier. II allait résulter de ce fait, dès que le théologien s'approcherait à nouveau de l'objet de sa crojance, un travail de critique destructive auquel manqueront désormais les limites qu'y apportait autrefois le respect de la tradition et que, seuls, les impératifs infrangibles de la conscience morale auraient pu remplacer efficacement.

Quelles que soient ses lacunes cependant, cette brochure conserve des mérites incontestables de vérité, de haute franchise et de courag'e. Son retentissement fut immense. Elle eut pour effet de rattacher à son auteur un petit groupe de disciples composé sur fout de ses anciens élèves, et d'en détacher brusquement tout le peuple de l'Eglise. D'une part, la jeune école voyait poindre dans ce manifeste hardi l'aurore d'une réforme de la Réforme et se serrait autour de Scherer comme autour du continuateur direct des Luther et des Calvin ; Reuss, M™« de Staël manifestaient leur sympathie ; Lutteroth, Adolphe Monod lui-même se plaçaient à ses côtés, le soutenaient de leurs conseils et de leur inquiète affection. D'autre part, l'orthodoxie intransigeante déversait .sur ce déserteur les flots d'une colère dont il est difficile aujourd'hui de mesurer l'effervescence.

Une polémique acerbe 3'était engag-ée dans les journaux ; du haut des chaires on lançait l'anathème

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contre l'ancien professeur et l'on tenait les fidèles en §"arde contre le venin de sa parole. De ce qu'il avait rejeté certains articles du dog-me, on concluait à tort et prématurément qu'il avait abandonné toute foi positive. Le vide et l'hostilité grandissaient autour de lui. Dans cet isolement, Scherer sut rester ti"ès dig-ne. II laissa passer les insinuations perfides et les insultes .sans Y répondre ; mais son cœur en était secrètement ulcéré. Il s'était attendu à plus de loyauté de la part d'adversaires qu'il n'avait pas cessé de respecter, à plus de charité de la part de chrétiens. Il avait prévu la lutte, mais non ce qu'il appelle lui-même « un débordement de calomnies et de sottises ». L'Eglise qu'il aimait encore, lui ayant fermé ses portes, il se retira dans l'étude solitaire pour y poursuivre, avec une ardeur de passion et une témérité de log-ique que ne tempérait plus le contact des hommes de foi, l'analysedes éléments de sa croyance.

Sur la pente fatale qu'il commençait à descendre, une chose aurait pu l'arrêter : l'influence de Vinet. Par un effort puissant de critique et de synthèse, par le déplacement de l'axe théolog-ique, par l'ang-le nouveau sous lequel il envisag-eait la Révélation, Scherer <5tait arrivé d'un coup aux résultats laborieusement atteints parla science relig-ieuse moderne. Précurseur incomplet et dang-ereux du mouvement théolog-ique actuel, il rejoignait momentanément son précurseur véritable, Alexandre Vinet. Celui-ci ne s'était jamais effectivement rallié au système théopneustique de

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Gaussen. Il avait puisé dans sa foi même les raisoii> de s'y opposer, et pensait que la libre adhésion de la conscience individuelle aux vérités de rÉvançilc constituait seule un christianisme authentique. L'autorité canonique de l'Ecriture n'avait pas dans sa pensée l'importance souveraine qu'y attachait l'orthodoxie du Réveil ; il envisageait que la certitude morale, acquise par l'expérience chrétienne, était d'autorité primaire. — Si l'on se tient à cette ressemblance, qui est la plus frappante. Scherer est bien l'émule de Vinet. Et la .similitude extérieure des situations lui fit comprendre mieux que personne celui qu'il appelait .son maître, et auquel l'uni-ssait d'ailleurs les liens d'une vénération profonde. L'étude* qu'il lui consacrait à cette époque est au nombre des meilleures, des plus justes et des plus pénétrantes qu'on ait écrites sur le penseur vaudois. Cette compréhension va si loin, elle est si parfaite qu'on serait presque tenté de croire à l'identité foncière et permanente des deux esprits.

Il n'en est rien cependant. Sous cet accord fortuit des points d'arrivée, .se cachait une double différence dans le point de départ, l'une de direction, l'autre de méthode. La théolosrie de Vinet se lie intimement à sa vie reliçieuse dont elle suit les phases succes.sivas. Elle n'est que l'expre-ssion d'une œuvre graduelle de renouvellement et d'illumination intérieure dont son

^ Alexandre Vinet. Notice sur sa vie et ses écrits. Pari^. 1853. Elle avait paru dabord dans la Revue suisse.

KDMONDSCHERER l6l

âme fut constammenl le théâtre. Viiiet édifie le nouvel homme dans la grâce, et, par une marche sûre vers la spiintualité chrétienne, rejette naturellement les entraves du matérialisme traditionnel. C'est un mouvement ascendant qui l'emporte, c'est un mouvement inverse que suit Scherer. Il rompt avec une théologie fausse, non par développement interne et progrès spirituel, mais par nécessité scientifique ; il abandorme le dog-me de la théopneustie, non point avant tout parce qu'il fait tort à la foi, mais parce qu'il est théoriquement insoutenable. S'il accepte temporairement une conception analogue à celle de Vinet, elle ne répond pourtant pas chez lui aux mêmes besoins, ni ne repose sur les mêmes fondements. C'est la concession d'un critique plutôt que la conquête d'un chrétien.

A cette différence considérable dans la direction, s'ajoute une différence plus considérable encore dans la méthode. Vinet délaisse l'autorité littérale parce qu'il en possède une plus haute dans la conscience, à laquelle depuis longtemps il a donné la place suprême. Scherer quitte cette même autorité littérale parce qu'elle ne se confirme point devant sa raison, laquelle implicitement, et par cela seul, reste pour lui l'arbitre de la vérité. C'est une tendance morale qui guide l'un ; c'est une tendance intellectuelle qui conduit l'autre.

Ces deux tendances, qui se réunissent un moment et semblent aboutir à des résultats identiques, étaient

FROMMEL, ET. LIT. — 11

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au fond diamétralemenl opposées. Le jeu môme (h? leurs éiierg"ies réciproques, leur simple prolong'emerit et la réalisation de leurs conséquences ne devaient point tarder à mettre entre elles toute la distance qui sépare en fait le moralisme religieux de l'intellectualisme mystique.

Jeté hors de l'infaillibilité littérale ; errant à travers l'espace vide de la spéculation dialectique ; cherchant en vain l'absolu, libérateur de ses doutes, et ne le trouvant que dans sa seule pensée, Scherer subit un instant l'attraction de Yinet. Mais ce n'est qu'une déviation passagèi'e. L'impulsion primitive était trop puissante et la chute, désormais rectilig-ne, va se précipiter avec la précision rig-oureuse des lois mathématiques.

Scherer venait de résoudre la question d'autorité; l'objet môme de ses études l'avait fait surgir. Mais il i'iivait résolue de telle façon et avait employé pour le faire une telle méthode qu'une autre question ne pouvait tarder à se poser, celle du mal et du surnaturel. L'occasion et les circonstances l'ont mis en face de la première ; la persistance et la log'ique d'un mouvement continu l'amènent en face de la seconde.

Il avait cessé de croire à l'infaillibilité littérale de la Bible, non parce qu'elle lui semblait incompatible

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avec la nature de sa foi, mais parce qu'elle était incompatible avec les faits et les déductions rationnelles de ces faits. Au cours de ce travail qu'avait institué la raison et qu'elle dominait seule, sa raison peu à peu s'était émancipée. Captive jusqu'alors d'une théorie traditionnelle acceptée sans contrôle, elle s'en dég-age maintenant, et, forte de ses droits nouvellement acquis, prétend ne plus s'appuyer que sur la constatation des faits dont elle se réserve d'ailleurs le libre examen. Dans ce brusque passag-e de la scolastique à la science, la morale n'est point consultée pu ne l'est pas suffisamment. La source de l'autorité, qui hier résidait dans un postulat rationnel à priorique, réside aujourd'hui dans l'observation et l'expérience objective. La transposition est évidente ; mais le critère de certitude reste, au fond, le même : il est d'ordre intellectuel. Expérimentale ou déductive, aujourd'hui comme hier, la preuve sollicite surtout l'intellig-ence et s'adresse à la raison. Or, le besoin fondamental de la raison, c'est l'unité dialectique. Cette unité, Scherer avait essayé de la mettre dans les contradictions scripturaires que l'exég-èse lui avait révélées, par une transformation théologique. Il devait nécessairement tâcher de la mettre encore dans les contradictions internes que lui révélait la conscience. Car la distinction du bien et du mal est certes aussi flag-rante que les divergences de textes; elle ne devait pas être plus irréductible. Pour un esprit que maîtrisait la logique et qui, au temps même de sa plus

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grande ferveur religieuse, réduisait « les idées morales » à « des opinions individuelles », le dualisme de conscience devait s'apaiser dans la même harmonie finale. L'entreprise était périlleuse ; Scherer l'aborda de front.

Son étude sur le Péché, parue d'abord à la Revue de Strasbourg^, date de i853. L'auteur accorde que le sentiment du péché est un sentiment légitime ; il y reconnaît la substance du dogme chrétien . Aussi .son argumentation ne va-t-elle pas contre la conscience du péché, mais contre l'explication biblique de son essence et de sa cause. Il écarte la doctrine de la chute originelle par le dilemme bien connu : ou le péché est un acte libre et alors il ne saurait être transmissible par la génération ; ou il est un état héréditaire, et alors il cesse d'être libre et, par con.séquent, raspon- .sable. L'hypothèse orthodoxe est donc affectée d'un vice principiel qui la rend in.soutenable. Pour faire justice au double caractère du péché, qui est manife.stement d'être un fait de nature et un fait anormal, il convient d'adopter une explication plus plausible et qui, sans les violenter, soit apte à mieux concilier les deux termes du problème. Scherer la trouve dans les conditions mêmes du développement de l'homme et dans la notion d'une liberté subjective qui n'est guère, en etfet, qu'une illusion de liberté.

La conscience et le péché, pour lui, sont deux phé-

1 Elle est entrée depuis dans les Mélarufes de critique religieuse p. 66-107. — Paris, Cherbuliez, 1860.

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nomènes moraux inséparables. Ils se produisent ensemble et se développent concurremment, parce que Dieu a créé l'homme, non pas saint ou méchant, mais imparfait et perfectible. Le sentiment de la distance qui subsiste entre l'état d'imperfection et celui de perfection constitue la conscience du péché, qui est ainsi liée au progrès et devient son facteur essentiel. Les choses comprises de la sorte, le péché, selon Scherer, demeure péché : un fait imputable à l'homme et non point à Dieu, puisque Dieu ne l'a pas voulu comme tel ; un fait coupable, puisqu'il contredit à l'idéal de l'homme tel que l'homme le porte en soi. C'est enfin, assure-t-il, un fait conforme à l'idée que la créature possède de Dieu. Il est infiniment digne de la grandeur et de la bonté suprêmes, qu'en consentant aux luttes et aux efforts impliqués nécessaii'ement par une imperfection perfectible, Dieu ait ouvert à l'homme les voies d'une progression continue dans la spiritualité.

Nous condensons ici un exposé qui couvre quelque quarante pag-es et dont la teneur embarrassée, les obscurités et les hésitations prouvent assez combien était glissant le terrain où s'avançait l'auteur, et combien les difficultés étaient grandes d'unir ce qu'il conservait des conceptions chrétiennes avec le déterminisme évolutionniste qui déjà s'emparait de sa pensée. Il est clair, du reste, que la tentative est avortée, (^ette interprétation du moralisme chrétien par l'intellectualisme philosophique reste une œuvre bâtarde ;

le second facteur l'emporte sur le premier et le stérilise. L'idée n'est pas respectueuse du fait ; elle le bâillonne, le mutile et le défig-ure. Scherer lui-même n'est pas sans l'apercevoir.

« En vain, dit-il, démontreiait-on à la conscience angoissée que, si le péché, en tant que péché, est ce qui ne doit pas être, le péché est en même temps la condition de notre développement humain. En vain répéterait-on que Dieu nous aime malgré notre péché, parce qu'il nous veut comme des êtres moraux et spirituels, c'est-à-dire avec toutes les conditions de la viespirituelle et morale. Le pécheur auquel on soumettrait ces considérations ne pourrait en tirer aucun- ■ consolation. » Voilà pour l'aveu de l'insuffisance di* sa théorie ; voici pour les raisons d'y persévérer quand même : « Ces considérations — qui ne sauraient consoler le pécheur — appartiennent au point de vue de l'intelligence, de la .science, de lathéodicée, mais sont étrangères au point de vue de la conscience. Il esl inévitable que le pécheur, placé sous l'influence de son péché, le sente comme ab.solu et irrévocable, c'est-à-dire comme péché, et il .serait contradictoire qu'il pût le considérer comme condition de .son développement, parce qu'alors il ne le sentirait plus comme péché. En d'autres termes, le point de vue d»^ la conscience est celui de l'expérience subjective, tandis que le point de vue de la théodicée est celui de la contemplation objective. » Lisez: de la raison raisonnante.

A-t-on jamais plus insolemment nié la certitude morale au profit de la compréhension intellectuelle ! N'est-il pas inouï d'entendre Scherer proclamer « qu'il serait contradictoire que le pécheur pût considérer sa faute comme une condition de son développement », et de le voir persister néanmoins à la lui présenter comme telle ! Que faut-il penser de l'état moral d'un homme qui explique délibérément les choses de la conscience par des « considérations étrangères au point de vue de la conscience » ? Que faut-il penser même de sa portée scientifique ? Telle est désormais sa confiance dans un l'aisonnement bien conduit, qu'il ne manifeste aucun doute, aucune crainte, aucun scrupule ! Reconnaissez à ce trait le doctrinaire inconverti, l'ancien et incorrig-ible théopneuste, qui a bien renié l'orthodoxie, mais qui n'a pas cessé d'employer sa méthode.

Toutefois l'attrait qu'exerce sur son esprit la synthèse dialectique est si considérable, il l'a déjà si bien séduit, qu'après avoir ruiné le fait de conscience, Scherer dénature encore le fait chrétien. Gela était inévitable. Ecoutez ses conclusions :

« Il y a donc double problème : problème théorique, la conciliation de la conscience qui présente le péché comme irrévocable, et de l'intellig-ence qui ne peut le concevoir que comme une condition relative ; problème pratique, la possibilité pour le pécheur d'aimer un Dieu par lequel il se sent condamné. La solution de ces deux problèmes se trouve dans l'Evang-ile,

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c'est-à-dire dans la foi au Dieu qui est compassion... Au fond, la toi au Dieu qui est amour se trouve être la foi au Dieu qui est plus fort que le péché, ou, ce qui revient au même, la confiance que le péché n'est que relatif... On le voit, la foi évang-élique a l'intuition immédiate et profonde de cette vérité : que le péché n'est là que pour être nié, en d'autres termes, qu'il n'est qu'une condition du développement spirituel de l'humanité. »

Vous l'avez entendu : l'Evang-ile, la Bonne Nouvelle, c'est que « le péché n'existe qu'afin d'être nié », — non pardonné, mais nié ! — c'est « qu'il n'est que relatif », c'est « qu'il n'est qu'une condition du développement .spirituel de l'humanité » ! Et voilà comment on fait du grand témoig-nag'e de la sainteté divine le mol et paresseux oreiller où l'âme définitivement s'assoupit et s'endort ! Voilà comment une erreur fatalement entraîne une autre erreur! Il ne suffisait pas d'énerver la conscience, il fallait encore, et par un juste retour, énerver la Révélation. Car il n'y a point à s'y méprendre, nous avons quitté l'Evang-ile. En sortant du christianisme expérimental, nous sommes sortis du christiani.sme historique, et, cho.se dig-ne d'être remarquée, nous abandonnons l'un parce qu'au préalable nous avions abandonné l'autre. A.ssurément, le Dieu du .salut est « le Dieu plus fort que le péché » ; mais la cau.se de cette force victorieuse du mal n'est pas dans une connaissance passive de .sa conting-ence, il est dans l'initiative per-

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sonnelle et vivante d'un amour suprême qui oppose au fait absolu du péché le fait absolu du pardon. La conception de Scherer abolit la croix du Calvaire aussi certainement qu'elle abolit le repentir. Elle intronise une divinité dialectique dans un ciel intellectuel. Elle ne saisit en Jésus-Ghri.st que le prophète d'une vérité métaphysique : celle que l'existence du mal est indispensable à la production du bien et que Dieu, qui a voulu l'homme imparfait, accepte le péché comme la conséquence naturelle de cette imperfection. Toute la sève évangélique est corrompue par l'infiltration de cette philosophie, et la réalité profonde du salut tombe avec la réalité tragique de la chute.

Scherer sentait combien sa thèse était grave. Il ne la donnait pas comme définitive. Il demandait l'indulgence pour un essai qui, disait-il, n'avait d'autre fin tjue de sauvegarder la notion du péché et de réconcilier les intérêts adverses de la religion et de la science. Il ne refusait pas de se laisser convaincre et réclamait la discussion.

Elle ne lui fut point épargnée. La presse religieuse fut unanime à s'émouvoir d'une doctrine si hardiment subversive et la condamna sans réserve. Ses meilleurs amis le renoncent ou le combattent ; l'un d'eux philosophe depuis célèbre, M. Charles Secrétan, lui répond par ses Recherches sur la Méthode. La discussion, loin d'ébranler Scherer, le confirma dans ses vues. Un post-scriptum au même travail conclut

l^O ETUDES LITTERAIRES ET MORALES

plus nettement encore par une série de propositions dont voici les deux principales:

« L'homme se détermine lui-même et, dans ci'sens, il est bien libre. Mais cet homme qui se détermine ainsi est, dès l'origine, déterminé par sa propre nature, et dans ce sens il n'est pas libre. Ce qui revient à dire que l'homme n'est pas libre au sens absolu, mais seulement au sens relatif du mot.

« Le sentiment invincible de la liberté, la conscience impérieuse de la responsabilité, ces conditions fondamentales de la vie morale de l'homme, s'expli- (fuent par la distinction précédente. Je me sens libre parce que je suis libre ; moi, dis-je, c'est-à-dire l'être donné, déterminé, qui porte ce nom, et dont la détermination constitue précisément le moi. Je me sens libre, parce que ce qui est déterminé en moi c'est moimême, et que je ne puis me distinguer de moi-même. Je suis contraint, si l'on veut, mais contraint par quoi ? par ma nature. Or ma nature c'est encore moi, et c'est pourquoi, tout en étant déterminé par elle, je me sens déterminé par moi-même, ce qui revient à dire que je me sens libre. La liberté est l'inévitable illusion de la conscience du moi. De là vient que nous sommes convaincus de la réalité de la liberté toutes les fois que nous rentrons dans notre conscience ptMsonnelle, tandis que nous jugeons sans cesse le,s hommes et la société au point de vue du déterminisme. On se croit libre, mais on reconnaît facilement que les autres ne le sont pas. »

C'était affirmer le déterminisme psychblog'ique le plus complet, et saper par la base les conditions mêmes de la foi chrétienne. Prenons-y g-arde cependant. Le raisonnement est correct et n'offre d'extraordinaire ou de nouveau que l'extrême rigueur d'une analyse incorruptible. La démonstration est irréfutable et parfaitement conduite. De déduction en déduction, la dernière, tii'ée de toutes les autres, s'impose et se légitime irrésistiblement. Quiconque abordera le problème du mal et de la liberté sous le même ang-le et par le même côté, sera forcé d'aboutir au même résultat et verra s'évanouir, avec le libre arbitre, le ressort et le champ de la moralité. Ce n'est pas le syllogisme qui trompe ; c'est d'user du syllogisme là où il n'est pas compétent qui est erroné. La vérité morale ne subsiste point par l'enchaînement des idées, mais par l'évidence des faits. Elle se montre et ne se démontre pas.

Scherer a raison : « La liberté absolue ou liberté d'indifférence est une notion qui se perd dans 1'.' vide... une volonté qui se détermine sans motif de le faire est une idée contradictoire... » Non, la volonté n'est pas indifférente ou neutre, et la licence d'un choix indéfini ne lui est point dévolue. Elle porte constamment en soi le motif d'une décision ; elle est affectée d'une sollicitation perpétuelle. La liberté ab.straite est une chimère philosophique. La volonté ne choisit pas ; elle abdique dans le désir ou se réalise . par l'obéissance. Sans obligation, point d'obéissance,

l-j2 ETUDES LITTERAIRES ET MORALES

mais seulement des appétits ; sans obéissance, point tic liberté, mais l'esclavais^'e des instincts. C'est ici la clef de voûte du système de la conduite et du système de la connaissance. C'est ici qu'il fallait s'appuyer, c'est d'ici qu'il fallait partir. L'oblig-ation, voilà le premier, le plus sûr, le plus indéniable des faits, car il fonde le moi en fondant la conscience du moi. Or, nous ne savons ni ne percevons rien dont nous ne soyons devenus conscients, c'est-à-dire qui n'ait d'abord passé par la conscience du moi.

Toutes les .spéculations de la métaphysique réunies ne valent pas une expérience dûment con.statée ; mais toutes les expériences réunies ne valent pas celle de l'obligation, car elle est non .seulement constatable, elle est inaliénablement imposée à l'être qui la constate. Seule univer.selle, primaire et permanente, parce que seule réalisant un mode absolu, l'obligation se trouve aux sources mêmes de la volonté qu'elle précède dans l'existence (puisqu'elle se fait valoir antérieurement à chacune des manife-stations volontaires) el constitue la certitude originelle de l'homme, le fait normatif d'expérience initiale, à la mesure duquel tous les autres doivent être jugés, car il les explique tous et ne s'explique que par lui-même.

D'où vient donc que Scherer ait négligé son importance scientifique et qu'il ait ainsi discuté la question <lu mal et de la liberté en dehors des conditions réelles du mal et de la liberté ? Cela tient en premier lieu à son étrange oubli des quantités morales de la

conscience, à l'injustifiable dédain qu'il affecta toujours envers elle. Gela tient ensuite à la continuation des recherches analytiques auxquelles il avait commencé de se livrer, et plus encore à la méthode de cette analyse. D'une part, il avait introduit la critique dans l'enceinte d'une croyance qui ne comportait pas la critique et n'offrait aucun élément capable de lui résister — nous parlons de la théopneustie ; de l'au- {re, cette critique, enorg-ueillie par un triomphe aisé, empiétait sur ses bornes et se faisait de plus en plus dissolvante parce qu'elle devenait de plus en plus intellectualiste. Si Scherer ne part point du fait de l'oblig-ation comme d'un fait primitif, mais du besoin de comprendre comme d'un besoin suprême, c'est qu'un déplacement s'effectue en lui, contraire à la hiérarchie normale. Les facultés théoriques priment et oppriment les énergies pratiques, au lieu qu'elles devaient leur être subordonnées. Ce prog'rès de l'intellectualisme correspond au déclin de la vie morale. Le doute s'établit à l'égard des réalités spirituelles parce que l'observation sensible prend le pas sur l'observation intérieure ; l'unité dans la théorie devient plus pressante que l'unité dans l'être intime parce que l'esprit se détourne de l'esprit, accorde une place trop grande à la contemplation objective et se prend à chercher dans l'univers le secret de l'univers.

Mettez un homme disposé de la sorte, pour qui le péché n'e.st plus la disruption du vouloir au sein même du vouloir, la torture cuisante d'un mal res-

Ï74 ÉTCDKS LITTKRAIHES ET MORALES

pensable et mortel, mettez-le, dis-je, en face du pé- <'hé. Il n'en saisira que les apparences, il n'y verra qu'une antithèse, le contraste naturel du bien, et voudra comprendre à la fois sa conting-ence et sa nécessité. Or comprendre le péché de cette manière, c'est lui conférer un droit à l'existence qui l'anéantit comme péché. La conscience interdit d'interpréter le mal en dehors du jug-ement qu'elle porte sur lui. Non seulement elle atteste qu'il ne doit pas être commis, mais elle proteste qu'il ne doit pas être compris. Elle le pose comme ce qui absolument ne doit pas être, ni par l'acte, ni par la conception que l'on s'en forme. Scherer a l'ail fléchir cette interdiction en faveur d'une théorie spéculative. C'est dans ce fléchissement, non point avant et non point ailleurs, à l'inverse de ce que l'on a coutume de croire, qu'il faut placer la crise décisive de sa vie. C'est à ce moment que la responsabilité est eng-agée et que l'impératif oblig'atoire devait intervenir pour arrêter catég-oriquement les convoitises de la pensée. La prépondérance croissante des facteurs intellectuels avait sans doute préparé la voie ; mais, seule, une décision volontaire l'inaug-ure. En s'attaquant à la théopneustie, Scherer avait opposé l'autorité d'un fait à celle d'une idée : il était demeuré dans la science parce qu'il était demeuré dans la morale. En s'attaquant au péché, il anéantit un Fait au nom dune idée et sort de la science parce qu'il est sorti de la morale. Tant il e.st vrai que les choses se tiennent et que roblig"ation qui

EDMOND SCHERER 17a

commande à la vérité pratique, ne commande pas moins à la vérité théorique.

Nous ne tenterons pas d'opérer le départ des responsabilités: Dieu seul les connaît et les pèse. Scherer ne les porte certainement pas toutes. La théologie du temps, si profondément intellectualiste et par là si favorable à l'éclosion d'un intellectualisme autonome ; l'identification funeste de la Révélation chrétienne avec le dog-me théopneustique, cette forme dure et fragile, qui faisait de la moindre fissure théologique une brèche irrémédiable pour la foi ; enfin la constitution psychologique d'un esprit résolu, raisonneur, intransigeant et téméraire, le déchargent partiellement. Le protestantisme contemporain n'est pas non plus sans reproche. Si l'attitude des chrétiens qui entouraient Scherer eût été plus semblable à celle de leur Maître, moins étroitement sectaire et moins fanatique ; si, au lieu de lancer contre lui d'injustes et d'accablants anathèmes, ils l'eussent accueilli avec une charité plus intelligente et de plus humbles conseils ; si, loin de fermer devant lui la porte de leurs sympathies et de leurs temples, ils eussent continué à lui fournir cette atmosphère de foi et de piété qu'il avait respirée si longtemps et dont il ne pouvait être privé sans dommage, on peut croire que la catastrophe eût été, ou moins prompte, ou moins radicale.

Telle qu'elle est cependant, nous tenons à le répéter, elle est moins un terme qu'un commencement ; moins an résultat qu'un acte d'initiative personnelle. Il y a

plus que la pression des circonstances ou le déploiement progressif d'une tyrannie psychologique : il y a la décision d'une volonté responsable. L'impératif de conscience s'impose et ne se propose pas. Il n'est loisible à personne, il n'était pas loisible à Scherej- de le discuter. Car le premier des devoirs est de croire au devoir.

Nous pourrions terminer ici notre enquête. Le pa.ssag"e est franchi qui sépare les deux conceptions antag'onistes du monde, la naturelle et la morale. En expliquant le péché comme il l'a fait, Schercr a cessé d'être chrétien. Mais il importe à notre objet et au dessein apologétique que nous nous sommes proposé de considérer les effets ultérieurs de cette évolution, et de constater que les mêmes causes qui ont éloigné Scherer de la certitude chrétienne sont encore celles qui l'éloigneront de toute certitude quelconque. En voyant son scepticisme religieux le conduire au scepticisme total, en observant que la position qu'il assumera dans la suite à l'égard de toutes les réalités dépend en dernière instance de celle qu'il a prise vis-à-vis du christianisme, nous serons à même d'inférer, sans démenti possible, que le christiani.sme est une réalité. Et ainsi arrivcra-t-il que l'exemple de cet homme, après avoir troublé notre foi, contribuera justement à l'affermir de nouveau.

Scherer n'est plus chrétien, mais il demeure rclig-icux. La survivance de son mysticisme le lui permet et le lui permettra quelque temps encore. Le christianisme historique, les choses d'Eg-lise continuent à l'intéresser. Au cours de divers articles sur l'Apocalypse de Commodien, V Angleterre et la Critique religieuse, le Père Gratry, Joseph de Maistre, M. Veuillot et le Parti catholique, etc., il en interroge les manifestations, il en expose les péripéties et les chances. Une étude sur Lamennais, de 1854, le montre aux prises avec le surnaturel. Il ne conteste pas sa possibilité d'une façon péremptoire, mais inconsciemment s'apprête à le faire. Cette question devait fatalement surg-ir et, fatalement aussi, être tranchée par la négative. Etroitement connexe à la question du péché, elle en découle comme un corollaire découle de son théorème. La solution de l'une aimonçait celle de l'autre. Le dualisme de conscience, que l'auteur avait nié dans l'homme, il doit maintenant, sous peine d'inconséquence, le nier dans l'histoire du monde. Si l'homme n'est pas libre, Dieu ne l'est pas davantage, et le monisme absolu préside à l'évolution cosmique.

C'est le sujet de la troisième des fameuses Conversations théologiques (1857). Le dialogue s'engage entre Scherer et Montaigu, interlocuteur singulier, qu'il nomme ici pour la première fois, qu'il allait évoquer plus tard à chaque étape décisive de sa pen- .sée et qui n'est sans doute qu'un autre lui-même.

FROMMEL, ET. LIT. — 12

178 KTLDES LITTÉP.AIKES ET MOJWLES

Les allures de ce dialogue sont ecraves et pressantes ; ■ le décor en est mélancolique, tout imprégné de la poésie sévère qui pare les champs de bataille au soir de la défaite. La logique parle par la bouche de Montaigu. Son raisonnement est net et précis ; son verbe, aigu comme un glaive, s'enfonce jusqu'aux jointures de l'âme et la déchire sans pitié. Scherer. lui, joue le personnage d'un théologien croyant, accessible à la portée des arguments, inquiet de ses propres flécouvertes et douloureusement frappé dans ses plus chères convictions... C'est évidemment l'écho tidèle de ce dialogue intime où l'auteur débattit jusqu'à la fin le pour et le contre, et par lequel il s'efforçait de mettre la paix dans son esprit en faisant le compte de ses doutes et de ses certitudes. Il est impossible, on le conçoit, de résumer une conversation qui a tous les caractères d'une cau.serie et qui s'achemine à travers mille méandres. En voici les dernières pages :

« Tenez, dit Montaigu, l'histoire de l'humanité me paraît quelquefois se mouvoir entre les termes suivants : Le monde commence par la religion et, rapportant directement les phénomènes à une cause première, il voit partout un dieu. Vient la philosophie qui, ayant découvert l'enchaînement des cau.ses .secondes et les lois de leur action, réduit d'autant l'intervention de la divinité, et qui, s'appuyant sur l'idée de la nécessité (car la nécessité seule tombe dans le domaine de la science, et la science n'est que la connaissance du néces.saire) tend par ses données fonda-

mentales à exclure Dieu du monde. Elle fait plus, elle arrive à nier la liberté humaine comme elle a nié Dieu. On comprend pourquoi : la liberté est une cause en dehors de Tenchaînement des causes, une cause première, une cause qui est cause de soi, et dès lors la philosophie, ne pouvant l'expliquer, se trouve portée à la nier. Une philosophie rigoureuse sera toujours fataliste. Mais par là même, la philosophie se corrompt et se détruit. Quand elle n'a d'autre Dieu que l'univers et d'autre homme que le premier des mammifères, elle n'est plus que de l'histoire naturelle. L'histoire naturelle est la toute science des époques matérialistes, et, pour le dii'e en passant, c'est là que nous en sommes. Mais le matérialisme n'est pas le dernier mot du g-enre humain. Corrompue et affaiblie, la société s'écroule sous d'immenses catastrophes ; la herse de fer des révolutions brise les hommes comme les mottes d'un champ ; dans les sillons sang-lants g-erment les g-énérations nouvelles ; l'âme éplorée croit de nouveau ; elle reprend foi à la vertu ; elle retrouve le lang-ag-e de la prière. Au siècle de la Renaissance a succédé celui de la Réformation ; à l'Allemagne de Frédéric le Grand, l'Allemagne de 1812. C'est ainsi que la foi renaît à jamais de ses cendres. Hélas ! l'humanité se relève pour recommencer la marche que je viens de décrire. Comme noti-e g-lobe, avance-t-elle au moins dans l'espace en tournant sur elle-même ? et, si elle avance, vers quel but g-ravite-t-elle ?

lOO ETUDES LITTERAIRES ET MORALES

Où va, Seie^eur, où va la terre dans les cieux ?

« Montaig'u s'arrêta. Je ne crus pas devoir répondre. Nous étions émus et nous nous séparâmes en nous .serrant la main. Dès que je fus rentré, je m'occupai de rassembler mes souvenirs et de fixer par écrit un entretien qui m'a laissé un indéfinissable sentiment de tristesse. Je ne suis pas fait, je l'éprouve, pour une époque de transformation universelle comme la nôtre ; mes sympathies sont pour le passé, et cependant, je le sens, « il y a dans les choses humaines une certaine pente que l'on ne remonte point ». Ainsi je me vois entraîné par les convictions de mon esprit vers un avenir qui ne m'inspire ni intérêt ni confiance. »

Le dialog-ue se termine sur cette impression et ne conclut pas. Gela e.st aussi dramatique que navrant. Scherer reg'rette un passé qu'il ne renie point, mais dont il .se sépare avec une lente et ferme résolution. La route e.st ouverte, il faut qu'il y marche ; il le .sait et il y marchera. Superbe et solitaire, cuirassé d'indifférence et de résignation, animé de je ne .sais quelle morne et quelle indomptable vaillance, il accomplira silencieusement sa destinée et, devenu le jouet des forces destructrices auxquelles il se livre, il en deviendra bientôt l'épave.

Heg-el est sa dernière halte avant le scepticisme universel, et le .sy.stème de Heei'el, le dernier écran qui lui voile le grand abîme. Il avait étudié de près

le philosophe allemand et, peu à peu, avait abandonné à son panthéisme spéculatif la place que laissait vide dans sa pensée le moralisme chrétien. Il était à prévoir que ce maître de l'intellectualisme attirerait fortement celui qui professait la même théorie de la connaissance et qu'inspirait un amour égal de la synthèse dialectique. L'essai qu'il lui consacre, en 1861, témoig-ne, ou peu s'en faut, d'une adhésion complète ' . Les lignes suivantes, citées par M. Gréard, nous en paraissent les plus significatives :

« Hegel, écrit Scherer, nous a enseigné le respect et l'intelligence des faits. Par lui nous savons que ce qui est a le droit d'être... De là une puissante méthode d'étude et de critique... Nous ne transformons plus le monde à notre image ; au contraire, nous nous laissons modifier et façonner par lui... Aux yeux du .savant moderne, tout est vrai, tout est bien à sa place : la place de chaque chose constitue sa vérité. L'édifice du monde ancien reposait sur la foi à l'ab- .solu. Religion, politique, morale, littérature, tout portait l'empreinte de cette notion... On ne connaissait que deux causes : celle de Dieu et celle du démon ; deux camps parmi les hommes : les bons et les méchants ; deux places dans l'éternité : la droite et la gauche du juge. L'erreur était toute ici, la vérité était

1 Paru dans la Revue des Deux Mondes. Il précéda directement son départ de Genève, fonda sa réputation devant le grand public de France, et lui ouvrit les portes du journalisme politique et de la critique littéraire.

toute là. Aujourd'hui rien n'est plus pour nous vérité, ni erreur. Nous ne connaissons plus la relig-ion, mais des religions ; la morale, mais des mœurs ; les principes, mais des faits... Et par là même quelle merveilleuse entente de l'histoire ! Que le passé revit bien sous nos yeux ! La filiation des peuples, la marche des civilisations, le caractère des temps, le g'énie des lang-ues, le sens des m}i,holog-ies, l'inspiration des poésies nationales, l'essence des relig-ions, sont autant de révélations dues à la science moderne... Explication du passé, cette règ-le du jug-ement contient en même temps le secret de l'avenir. C'est l'ordre, c'est l'essence même des choses qu'une vérité n'est complète qu'autant qu'on y fait entrer son contraire ; qu'une assex'tion n'est pas plus vraie qu'une assertion opposée et aboutit toujours à une contradiction pour s'élever ensuite à une conciliation supérieure ; que la chose du moment, le fait de l'heure présente, n'a qu'une réalité fugitive, une réalité qui consiste dans sa disparition aussi bien que dans .son apparition, une réalité qui se produit pour être niée aussitôt qu'affirmée. Ce n'est donc plus assez de dire : tout n'est que relatif; il faut ajouter : tout n'est que relation. Rien n'existe. L'existence est un simple devenir. Le vrai n'est pas vrai en soi. Il n'y a point de vérité définitive. Il n'y a que des vérités qui se préparent en se détruisant. Ainsi la science porte en .soi .sa critique. La classification rationnelle des systèmes est leur succession, et le seul jugement équitable et utile

EDMOND SCHERER l83

qu'on puisse prononcer sur eux est celui qu'ils prononcent sur eux-mêmes en se transformant. »

Cette enthousiaste consécration du fait, — du fait sensible extérieur, l'emarquons-le, par lui-même toujours légitime et toujours normatif, recèle néanmoins un idéalisme inavoué. Il y avait entre les phénomènes une corrélation et une harmonie profondes, parce que Scherer entrevoyait l'organisme du monde et que cet organisme, il le concevait en voie d'évolution progressive. Malgré tout et quoi qu'il en eût, les faits étaient au service d'une idée qu'ils exprimaient, dont ils n'étaient qu'une réalisation passagère : l'idée d'un progrès dans le devenir. Scherer recueillait en héritage l'idéalisme hégélien. Mais cet héritage allait lui échapper comme tous les autres, car la notion du progrès est dépendante de celle du bien. Supprimez le bien, le progrès se transforme en un mouvement continu, inaccessible à la raison. Les faits viennent et passent, sanctionnés, il est vrai, par leur propre existence, mais obscurs, arbitraires et fortuits en euxmêmes, et l'intelligence, privée de tout critère pour les apprécier, doit se borner dès lors à les reconnaître passivement. Elle peut bien encox-e saisir le jeu mobile de leurs causes et de leurs résultats ; elle n'est plus capable de les comprendre parce qu'elle n'a plus le moyen de les juger. En même temps que la distinction du bien et du mal, l'interprétation de l'univers échappe à l'homme. Aveuglément butté contre un fait péremptoire, mais incompréhensible, il tombe

l84 ÉTUDES LITTÉRAIHES ET MORALES

dans un nominalisme phénoméniste qui n'est qu'un autre nom du scepticisme.

L'histoire de ce scepticisme est celle des trente dernières années de Scherer. Il avait commencé par rejeter le témoig-nage de la conscience et n'avait ajouté foi qu'à ridée seule ; il va maintenant, par une décadence ininterrompue, perdre la foi dans l'Idée même à laquelle pourtant il a tout sacrifié. Gomme un organe hypertrophié se rompt après avoir concentré sur soi toutes les forces du corps, son intellectualisme grandissant se ruinera par sou propre exercice.

Car la fin secrète de toute théorie est de rattacher l'être particulier au grand être universel par un lien intelligible plus noble que celui du pur état de fait. Aucune synthèse ne saurait s'appuyer sur l'exclusive observation des phénomènes. Elle résulte constamment d'un besoin du cœur mêlé au travail de l'entendement. Nous sommes à ce pomt d'essence spirituelle, qu'eu vue de les admettre, nous prétendons légitimer les chaînes qui nous asservissent ; la liberté est à ce point le fond de notre nature que nous n'acceptons la condition humaine qu'en y acquiesçant par quelque doctrine. Mais, afin de mieux ouïr les voix de la raison, Scherer a précisément étouffé les voix du cœur. Il ne saurait plus acquiescer à rien puisqu'il acquiesce à tout ; il ne saurait plus avoir aucune théorie : il regarde, subit et se résigne. Il n'a confiance qu'à la logique ; mais il se trouve qu'on vidant sa pensée de tout élément moral, il la vide en eÛel de tout ce

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qu'elle pouvait contenir de réel. Relisez, pour vous en convaincre, les dernières lignes qu'ait tracées sa plume, méditez les derniers préceptes que, devenu vieillard et tout à l'heure mourant, il adressait à l'un de nos jeunes écrivains * :

« Pourquoi le monde et pourquoi la vie? A Dieu ne plaise que je ridiculise ces questions. Je n'en méconnais, en un certain sens, ni la noblesse morale, ni le pathétique intérêt, et cependant, il faut que vous me permettiez de le dire, je ne les entends jamais se formuler sans penser à la dent d'or. Vous vous souvenez de l'histoire : les savants de l'Europe arrivant avec leurs explications, les Académies publiant leurs mémoires, jusqu'à ce qu'un individu ait l'idée de regarder à la mâchoire miraculeuse...

« Le premier devoir de l'homme qui pense est de se pénétrer des conditions du savoir humain et de s'interdire les recherches qui violent ces conditions. Il ne se les interdit pas comme trop élevées, mais comme n'ayant véritablement pas de sens. Il n'a garde d'employer les mots d'insondable, d'inaccessible, de mystérieux, — une manière pour le dilettante de se griser l'imagination. La raison pour écarter les problèmes dont nous parlons, c'est tout simplement qu'ils impliquent une pétition de principe.

' M. Ed. Rod, à propos de son livre, le Sens de la vie. Ce fragment est tiré de l'un des derniers articles littéraires de Scherer au journal Le Temps (24 janvier 1889), peu de semai- «es avant sa mort.

l86 ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES

« En demandant le pourquoi de l'univei's, vous su})posez que l'univers a eu un commencement et par conséquent une cause, qu'il va à un but et par consé- (juent qu'il est le fruit d'une inlention. Vous admettez ce qui est en question. Vous vous révoltez à la pensée des douleurs et des laideurs que révèle le cours de la vie. Votre sentiment de la justice s'indig-ue, Us entrailles de votre pitié s'émeuvent à la pensée de tout ce que la terre boit chaque jour de pleurs et de sang. Comment vous en vouloir d'une révolte qui tient à la noblesse de votre âme? Mais, d'un autre côté, comment ne pas demander de quel droit vous voulez assujettir l'ensemble des choses aux émotions de votre sensibilité? De quel droit les ramener à la mesure de vos conceptions? De quel droit lui prêter ces idées du juste et du bon, dont nous ne pouvons, à la vérité, pas plus nous séparer que nous ne pouvons sortir de notre peau, mais auxquelles la nature .se montre si parfaitement étrang-ère ? Que' voulezvous ? Et qu'y peuvent les protestations de la conscience ? L'univers est un fait; ce n'est pas nous qui le rég'issons, c'est lui qui nous enveloppe de ses souveraines réalités, et quant à spéculer sur ce quil pourrait ou devrait être, l'occupation me paraît aussi fructueuse que celle des géomètres qui opèrent sur une quatrième dimension.

« Je sais bien ce que vous allez répliquer. Voilà donc toutes les lumières que j'avais à jeter .sur vos perplexités, tout le secours que je puis appointer à vos

divines inquiétudes? Eh bien, oui, c'est tout, et cependant vous auriez tort de croire que ce n'est rien. Peut-être, en j réfléchissant, reconnaîtrez-vous que, pour être sèches ou amères, ces vérités ne sont pas sans un fruit d'apaisement. C'est quelque chose d'avoir appris que, parmi les questions qui ont le plus a^ité l'esprit humain, il en est qui n'ont point Àe solution, ni même de sens. Et il n'est pas indifférent pour la paix de l'âme d'avoir compris le devoir de l'acquiescement. L'acceptation des choses telles qu'elles sont, l'habitude de les pi'endre comme les inéluctables conditions de la vie, est une assez belle recette de résig-nation. Si l'on ne souffre pas moins, on s'irrite moins de sa souffrance ; les tristesses ne se mêlent plus d'aig-reur, les regrets d'emportement. La protestation de la moralité subsiste, c'est à désirer, mais elle perd la forme fébrile et enfantine de la révolte. « 0 univers, disait saint Marc-Aurèle, je veux ce que tu veux ! »

C'est l'abdication totale de la personne et de la dignité humaines. Que survit-il encore, je le demande, de ce qui fait de l'homme un homme ? Quelles inspirations, quels enthousiasmes ? quelles puissances d'amour ou de haine, de lutte et de victoire ? Le ressort vital est brisé^fVien ne sépare du néant que les hasards de l'existence physique. En fait, le suicide est consommé. Scherer pouvait mourir, il était déjà mort.

Effroyable vengeance de la vérité méconnue ! Im-

lOO ETUDES LITTERAIRES ET MORALES

placable revanche de la conscience, qui condamne au désespoir ou à la stupidité morne quiconque a cru pouvoir vivre sans elle ! Le spectacle de Scherer mourant n'est pas sans causer une émotion de pitié profonde ; mais il n'est pas sans justice. La sentence s'accomplit selon qu'elle avait été prononcée : « Celui qui péchera, mourra. » Or, le péché par excellence, <"'est la négation du péché.

Nous laisserons à ceux qui en auraient le triste coui'ag-e le soin d'exalter ce qu'on appelle communément l'émancipation théolog"ique de Scherer. Nous avouons trouver lamentable l'issue d'une vie riche pourtant de brillantes promesses et qui s'était annoncée sous les meilleurs auspices. Mais elle fut entamée de bonne heure par un mal redoutable — faut-il dire incurable ? — que la scolastique du moyen âg"e avait lég'ué à l'Eg-lise, et que l'Eg-lise a transmis au siècle : l'intellectualisme. Comme Amiel, comme MM. Taine et Renan, comme la plupart de nos littérateurs, de nos philosophes et de nos savants, comme presque toute la jeunesse de nos écoles, comme plusieurs de nos théologiens eux-mêmes, — car l'intellectualisme, lorsqu'il reste inconscient de lui-même et tributaire du dog-me, peut être orthodoxe et pieux sans être pour cela moins néfaste — bien qu'avec des mo-

EDMOND SCHERER l8()

difications particulières à son tempérament et une rig-ueur de logique qui tient à son inflexible sincérité, Scherer est une victime de l'intellectualisme. Or le propre de l'intellectualisme, son erreur fatale est de saisir le monde par la pensée avant de l'avoir saisi par le devoir, et d'attribuer à la science une certitude qui n'appartient qu'à la conscience.

La passion maîtresse de Scherer, peut-être son unique passion, fut celle de l'absolu. Un noble et pressant besoin d'unité synthétique le travailla sans relâche. Ce fut d'abord celui de son être entier ; ce fut plus tard, et de plus en plus, celui de son intellig"ence surtout, et l'unité vers laquelle il tendait devint peu à peu rationnelle. La crise qu'il traversa se peut définir : une banqueroute de l'absolu . Seulement, à mesure que l'absolu se dérobait à son esprit, la soif de l'absolu subsistait dans son esprit, en sorte que, par un revirement naturel, il se fit du relatif même un nouvel absolu et s'y attacha aussi absolument qu'il s'était attaché d'abord à l'absolu. Sa seconde croyance devint impérieuse autant qu'avait été la première ; il nia avec la môme exclusive énerg"ie et la môme opiniâtre résolution qu'il avait mises dans les affirmations antérieures. A cet ég"ard, aucun doute n'est possible. D'incontestables témoig-nag-es prouvent que Scherer n'a jamais trahi sa passion dominante, et que le besoin de l'absolu inspirait la pensée du sceptique de Versailles comme elle avait inspiré celle du croyant de Strasbourg-.

SI tel ast lo principe moteur et permanent d'une carrière en apparence si contradictoire, trois conséquences se dégag'ent aussitôt :

La marche progressive par laquelle Scherer, à Genève, se détachait lentement du christianisme n'est une catastrophe qu'au point de vue religieux. En psychologie, elle marque au contraire l'accession graduelle et l'avènement définitif d'une faculté préexistante, depuis longtemps à l'œuvre. Il y a rupture et renversement dans la croyance ; logique et continuité dans l'organe de la croyance.

L'analogie momentanée que Scherer présente avec Vinet n'est ni stable, ni concluante. Leurs conceptions se rencontrent comme se rencontrent, au versant d'une montagne, deux voyageurs, dont l'un monte et l'autre descend. Vinet était arrivé par développement interne et reliecieux aux conclusions que Scherer adopte par nécessité externe et scientifique ; Vinet y fut poussé par les exigences d'une foi très morale et très spirituelle. Scherer par celles d'une théologie qui se contredisait en s'approfondi.ssant. Pour le premier c'est un progrès, pour le second c'est un déclin ; l'un concède ce que l'autre conquiert.

Si l'occasion de la crise, enfin, fut un faux .système théologique, sa cause profonde, de beaucoup antérieure, fut un faux point de départ originel. La théopneustie ne fit que précipiter une chute par elle-même imminente. Certes, elle est responsable de l'apostasie

EDMOND se UERER IQI

de Scherer, mais uniquement dans la mesure où une théologie plus saine lui eût fourni dès l'abord un terrain plus solide. La contradiction du mysticisme reliai'ieux et de l'intellectualisme scientifique devait infailliblement éclater en Scherer, à moins d'être conciliée par un facteur qui manqua toujours à sa théorie du christianisme, celui de la conscience et de 'oblie;-ation morale.

Juillet-septembre 18&1.

Fragments d'un cours professé à l' Université de Genève, t

...Tolstoï est un de ceux qui incarnent le plus fidèlement et le plus intégralement le génie de la Russie. Ses doubles attaches, en haut, par l'orig-ine et par l'éducation, avec l'aristocratie, en bas, par l'instinctif amour et les tendances plébéiennes, avec le peuple et le paysan, font de lui un miroir complet de la vie russe à tous les degrés de son échelle sociale. Eu outre, il est humain dans le plus noble .sens de la parole. Ses préoccupations, ses désirs, les problèmes qu'il agite, sont les problèmes, les désirs, les préoccupations éternelles de l'humanité. Et ce « fou » comme on l'a appelé, mais ce fou .sublime, a eu l'étrange audace et la folie déconcertante, en un temps où peu d'hommes touchent à la réalité des choses, d'affronter seul

1 Au semestre d'été 1893. Ce cours compta environ une quinzaine de leçons. On ne trouvera ici que les quelques extraits qui purent être détachés des simples notes de Gaston Frommel.

LÉON TOLSTOÏ IÇ^'i

à seul la destinée humaine, el la fortune singulière de parler du fond de son cœur, en un temps de bavardag-e stérile et de mortelle convention. En cela, il est certainement sur la scène du xix" siècle un des acteurs dont la vie a été la plus réellement humaine, parce qu'elle a été la plus éprise de vérité, et en un sens la plus trag-ique. Cependant à cet intérêt de psycholog-ie morale, à la fois humaine et slave, qu'offre l'objet de son étude, s'en joint un autre : celui du rôle politique que la Russie du xx« siècle semble être appelé à jouer en Europe. ..

Faut-il considérer la Russie comme une puissance asiatique ou comme une puissance européenne ? Se déversera-t-elle au Couchant ou au Levant ? Son champ d'activité, si elle en a un, sera-t-il l'Orient ou l'Occident ? Ou bien n'en doit-elle attendre aucun, et convient-il de la tenir pour un monde fermé, se suffisant à lui-même, et reposant sur des assises g'éog'raphiques, sur des bases politiques, sur un fond social entièrement propre et n'appartenant qu'à lui seul ? Ce monde est-il en décadence ou en progrès ?Marche-t-il par le despotisme à l'anarchie, et par l'anarchie à la dissolution, ou bien, au contraire, est-il en voie de rénovation, et court-il par l'affranchissement au devant de la liberté ? Et s'il est en progrès, d'où les

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igd ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES

facteurs de ce progrès lui vieniient-ils ? Sont-ils orisrinaux ou dérivés ? Autochtones, et tellement intimes qu'ils ne sauraient avoir aucune prise sur les sociétés étrangères, ou bien, leur ayant été empruntés plutôt, peuvent-ils et doivent-ils revenir un jour à leur source primitive, unir la Russie aux nations européennes, et lui frayer les voies pour une action d'autant plus puissante qu'elle s'exercerait avec des éléments nouveaux, dans le sens même et conformément aux principes directeurs de la civilisation occidentale? Graves problèmes, et dont l'importance n'échappera à personne, car s'il est en Russie un idéal de vie morale et religieuse qui s'élabore, et si cet idéal doit, à brève échéance, se mesurer avec le nôtre, peut-être le vaincre et à coup sûr le modifier, il importe extraordinairement que nous apprenions à le connaître et nous préparions à le rencontrer...

Dans le passé de la race certains faits symptomatiques trop oubliés autoriseraient l'espérance. Deux des grands initiateurs aux mouvements qui ont inauguré et qui dominent encore l'ère moderne, la Renaissauice et la Réforme, étaient des Slaves. Jean Hu.ss et Copernic eurent avant d'autres ce rôle précurseur d'imprimer dans la conscience de l'humanité les vérités nouvelles dont un jour elle devait vivre. Plus près de nous,

les Moraves, Slaves eux aussi, n'ont-ils pas fourni par leurs admirables Communautés, un g"ag-e des merveilleuses aptitudes relig-ieuses de cette race méconnue ? Et si l'œuvre de la mission est l'œuvre caractéristique de l'Eg^lise au xix'' siècle, comme l'œuvre de la réforme était celle de l'Eg-lise au xvi" ; si l'expansion missionnaire correspond dans la chrétienté contemporaine à l'expansion coloniale dans les nations modernes ; si elle est en quelque sorte la marque distinctive du christianisme actuel, il faut reconnaître que les Moraves, c'est-à-dire des Slaves toujours, ont été là encore, nos initiateurs et nos précurseurs. Et n'est-on pas alors en droit de penser que ces tâches partielles, remplies par les corps francs de la g-rande armée, peuvent être des sig^nes avant-coureurs d'une œuvre analog-ue, mais plus considérable, réservée à cette dernière ? Et si quelques hommes isolés, sentinelles avancées de la race, ont déjà sonné vers l'Occident leur appel prophétique, que serait-ce donc lorsque la race entière élèverait la voix ?...

De la mer Noire à la mer Blanche, des frontières de la Pologne aux steppes marécageuses delà Sibérie, une plaine immense, que parcourent lentement de g"rands fleuves paisibles et que divisent, sans les interrompre, les collines de l'Oural, étend ses mono-

^()b ET L" DES LITTKRAl HES ET MORALES

lones ondulations. Ce sol massif el compact, privé de toute découpure et presque de rivage, c'est-à-dire des moyens primitifs de communication, était impropre à devenir le berceau des civilisations naissantes ; mais ses richesses naturelles, agricoles et minérales, lui permettent de développer démesurément une civilisalion dont il aurait reçu d'ailleurs le principe et la force.

Les quatre vents des cieux courent sans obstacles sur cette terre sans limites. Tous les climats réunis semblent se la disputer ; un été torride la brûle de .ses ardeurs ; un hiver boréal la couvre de .ses frimas, frappe l'homme d'impui-ssance, et, l'assujettissant à l'invincible tyrannie de ses rigueurs, le prépare .secrètement au joug de tous les despoti.smes ; l'automne, merveilleux de grâce fugitive et de mélancolie, insinue dans l'âme les germes d'une poésie rêveuse et d'une résignation tranquille; le printemps, brusque el soudain, par l'explosion formidable des sèves si longtemps retenues, prépare à toutes les frénésies du cœur, aux pa.ssages les plus rapides du calme à la violence, de l'indifférence placide aux fougues de la passion.

Dans ce paysage dépourvu de contours et de perspective, rien qui attire le regard, rien qui arrête la pensée, rien qui retienne l'imagination, rien qui excite l'effort précis de l'intelligence, rien qui pousse l'homme à faire œuvre individuelle, à sortir de la masse anonyme fies hommes ses frères ; rien que la If-rre et le ciel; rien que le rêve d'en bas et le rêve d'en

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haut, se poursuivant à perte d'étendue, jusqu'aux limites extrêmes où ils se rejoig-nentetse fondent dans la brume impalpable et mystique de l'horizon fuyant. L'esprit tout naturellement se replie sur soi et n'est tiré de son indolente inertie que par les nécessités communes de l'existence et le dur labeur de la glèbe.

Cette terre vague, que ne protège aucune frontière, est balayée dans la nuit des siècles par le flux incessant des migrations humaines. L'une d'elles, arrêtée dans sa marche, s'y fixe et, par couches successives, y prend son niveau. C'est une population de race aryenne comme les nôtres, mais plus jeune, plus proche de sa source, c'est-à-dire plus près de la nature ; plus impulsive et moins intellectuelle, à la fois très positive et très mystique dans ses aspirations, et dont l'idiome garde encore reconnaissable la marque de parentage avec les plus anciennes langues de la première humanité.

Comme nous, qui l'avions devancée dans l'histoire, mais moins que nous, car l'heure était plus tardive, elle tomba dans l'orbite du vieil empire romain et de la jeune Eglise chrétienne. Seulement, à l'inverse de nous, qui recevions tout d'une Rome renouvelée par le christianisme, la race slave, et ce fut son malheur, reçut de Byzance le principe de sa foi religieuse, et du Bas-Empire celui de sa culture. Elle fut, de ce fait et de toutes les manières, séparée de nous.

Tandis qu'une langue universelle et le génie de la papauté nous unissaient ensemble et préparaient

iqS études littéraires et morales

notre développement, la Russie, ignorante du latin, et par là-même retranchée de notre com.munion, ne recevait de l'orthodoxie grecque et de la science byzantine, qu'un mince filet de vie qui devait bientôt tarir. Apres la chute de Constantinople, elle poursuivit toute seule un développement sans cesse entravé. Car aucune mère ne fut aussi marâtre à ses enfants, aucune histoire ne fut. pour un peuple, aussi mauvaise éducatrice, que celle de c^ peuple. Placé comme un tampon entre l'Europe et l'Asie, il ne reçut de la première aucun secours, il subit de la seconde tous les chocs, et, durant des siècles, protég-ea, au prix de la sienne, la civilisation occidentale. Constamment dévasté par les invasions mongoles qui s'abattaient sur lui à période régulière, il commençait seulement de se res.saisir que déjà les fruits de notre culture étaient en pleine maturité.

Ce retard et cet isolement, l'absence de tout contact avec l'Europe, sauf le contact superficiel qu'inauerura Pierre le Grand, firent que ni la Renai.ssance, ni la Réforme, ni plus tard la Révolution française, n'eurent chez lui ni accès, ni échos, ni retenti-ssement. Manquant ainsi des principaux facteurs qui constituent la société moderne, on peut dire que la Russie est encore en plein moyen âg^e. Sans doute, un moyen âge différent de ce que fut le nôtre : un moyen âge sans chevalerie, sans féodalité, sans croisades, sans écoles, sans papauté; un moyen âge de forme rudimentaire. ébranché dans ses plus belles ramures, et

qui, par un contraste étrang-e, repose sur le double pivot de l'individualisme monarchique absolu chez le souverain, du collectivisme communiste absolu chez le paysan : deux pôles antithétiques entre lesquels il n'y a rien qu'une bureaucratie corrompue, et les mille degrés d'une aristocratie terrienne, impuissante ou servile, née d'hier et déjà caduque.

Mais un moyen âg'e cependant par ce qui fait l'essence du moyen âg-e, je veux dire, l'attitude religieuse des âmes, la foi implicite et souvent superstitieuse, l'impuissance au scepticisme détaché, l'impérieux besoin de croire, fût-ce à côté, fût-ce à rebours ; la vue de l'invisible, la soif de l'absolu, l'évidence primaire des choses spirituelles, leur influence et leur action sur la conduite, et, dans les couches populaires, l'attente obscure, la sourde inquiétude d'une rénovation sociale et religieuse: tous les mystérieux courants, en un mot, qui ont fait notre moyen âg-e, et qui, en Russie comme chez nous, éclateront en tempêtes, déferleront au grand jour leurs vag-ues écumeuses lorsque les temps seront venus et que se feront ouïr les voix qui commandent aux orag-es.

A distance, la Russie semble fig-ée dans le cadre séculaire de sa relig-ion ; mais il suffit de s'approcher un peu pour entendre bruire, sous cette immobilité apparente, toutes les palpitations de la vie. L'orthodoxie russe est loin d'être un monument achevé. Elle représente plutôt cette portion de l'ancien christianisme qui, arrêté dans son essor, et manquant à la

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fois d'unité, de méthode et de principe directeur, figure le moyen terme bâtard entre Rome et Genève. Catholique par les rites, les cérémonies et la manière de croire, plutôt protestante par le dogme et par certains traits de son organisation intérieure, située à distance égale de 1 individualisme réformé et de la centralisation romaine, aussi susceptible en apparence de l'un que de l'autre, cette masse confuse de traditions, de coutumes et de foi se trouve dans un équilibre instable. A maintes reprises déjà elle a oscillé sur sa base. De quel côté s'inclinera-t-elle à la fin ? Il est impossible de le dire et téméraire de le prévoir.

Des influences diverses se disputent dans son enceinte, plusieurs même échappent à sou contrôle. Imaginez une gigantesque cathédrale, mais une cathédrale dénuée d'architecture, où seraient réunis cent millions de fidèles. Tandis que, devant la foule pasvsive et prosternée, le prêtre accomplit au sanctuaire les actes magiques du culte et chante en vieux slavon les anciennes liturgies, de groupe en group»'. distribué quelquefois par les ministres de l'autel, plus souvent par des mains laïques, un livre circule : c'est la Bible, ce sont surtout les Évangiles. Lentement épelés par les plus instruits, avidement écoutés par tous, pris au sens littéral ou symbolisés dans leur acception, les mots de ce livre coulent comme uu baume sur les âmes altérées et candides. Ils leur parlent de charité, de dévouement, de sacrifice ; ils réveillent les émotions fraternelles de ce peuple mysti-

que ; tantôt ils lui font aimer sa souffrance, tantôt suscitant un idéal long-temps réprimé, ils le précipitent dans des révoltes pieuses, où les radicales audaces de la pensée côtoient les rêves touchants d'un millenium terrestre. Et pai^mi cette multitude encore silencieuse et docile, se prononcent à voix basse et volent de bouche en bouche les paroles de la délivrance et de la révolution.

Quelques-uns même, entrés avec la foule pai' If larg-e portail, quittent silencieusement les parvis sacrés par les portes latérales et, à côté de la g-rande église, fondent des chapelles dissidentes ou pratiquent en plein air les céi'émonies d'un culte spirituel. Tous ne sont pas également imprégnés de la sève évang-élique, mais tous brisent avec le formalisme orthodoxe au nom d'un principe religieux, et, chez presque tous, le principe relig^ieux est conçu sous une forme sociale dont la hardiesse rejoiftt et parfois surpasse celle du socialisme européen. Peu s'isolent dans la contemplation méditative, et la plupart ajoutent à la vision mystique une propagande ardente et très effective. Preuve manifeste de l'insuffisance de la relig"ion nationale et de la vitalité relig-ieuse des âmes, le chiffre des sectes et des sectaires augmente rapidement en Russie. Les statistiques leur attribuent de douze à vingt millions d'adhérents ; près d'un sixième de la population, d'une manière ostensible ou secrète, paraît se rattacher à l'héi^ésie, et la puissance des raskolniks (schismatiques) de tout ordre va

bien au delà de leur nombre, car ils jouissent de la faveur populaire.

En vain les ministres officiels du culte, appelant à leur secours le bras séculier, font-ils garder par la force les issues du temple où seul il est permis d'adorer ; les transfusées de l'orthodoxie se font de plus en plus nombreux et restent vainqueurs là même où ils sont vaincus. Inquiétés par le pouvoir, transférés aux extrémités de l'empire, ils y apportent avec eux la constance de leurs convictions et l'héroïsme de leur conduite. Mêlés au peuple, disséminés partout et par les soins mêmes du g-ouvernement qui les persécute, ils offrent en garantie de leurs idées, l'intégrité de leur vie. Extraordinairement aptes à l'orei'anisalion de l'existence commune, ils opèrent dans cette masse à la façon d'un levain dans la pâte et présentent, en tous cas, un noble échantillon du génie religieux d'une race qui semble ju-squ'ici n'en point avoir d'autre.

Telle est la patrie morale de Tolstoï.

C'est dans ce cadre et dans la perspective de cet horizon qu'il convient de l'aborder. Fils authentique de la Russie, il n'est parmi nous que l'interprète, I un des plus puissants et de,s plus autorisés, de l'&sprit slave : le fidèle témoin de l'intense gestation spirituelle dont son peuple est en travail. Il l'est d'un bout à l'autre de sa longue carrière, à travers tous ses avatars. Il y faut insister, car nous sommes, en Occident, le jouet d'une étrange illusion. Tant que

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l'écrivain faisait œuvre purement littéraire, nous étions unanimes à lui accorder le don du g-énie et, par conséquent, celui de rassembler en un seul foyer et de projeter en une seule lumière les rayons épars du soleil russe. Mais dès qu'il se mit à raconter les aventures de son âme aux prises avec les g^rands problèmes, dès qu'il exposa les convictions religieuses ou morales auxquelles il était parvenu, dès qu'il fit œuvi*e d'apôtre, nous l'avons abandonné, nous l'avons accusé de doctrinarisme, nous avons déploré la bizarrerie, la singularité de ses idées particulières. Nous avons eu tort. Le Tolstoï de la dernière période est aussi près de son peuple que le Tolstoï de la première. Il exprime avec la même exactitude le tempérament de sa race ; il le i^eflète aussi bien comme réformateur que comme artiste. Sa valeur représentative reste entière, non sans doute, par toutes les doctrines qu'il s'est formées, — sur ce point les variantes égalent en nombre celui des sectes, qui sont légion — mais par l'état d'âme qui est au départ de sa crise intérieure, par les besoins, les recherches et les aptitudes qui la dirigent et la précipitent. Plus intenses et plus aiguës chez lui que chez d'autres, elles ne lui sont propres en aucune manière ; on les retrouve identiques et vag-uement répandues sur le sol entier de la Russie. Tolstoï se borne à les reproduire en les incarnant. Il suffit d'avoir respiré quelque peu, même de loin, l'atmosphère russe ambiante pour s'apercevoir combien les pensées du prophète de Toula

lui appartiennent peu, combien son orijarinalilé apparente s'explique par celle de ses frères, combien, paiconséquent, il est apte à nous les faire connaître; mais aussi combien nous le connaîtrons mal si nous ne les avons pas eux-mêmes d'abord connus et compris.

... Ce lut un temps mémorable que ces quelques mois passés par Tolstoï dans Sébastopol a.ssiég"ée...

Il vit face à face les horreurs de la g"uerre : il vécut au milieu d'elles ; il participa aux aventures les plus navrantes et les plus sublimes que puisse courir un homme ici-bas ; il contempla de près les aspects de la mort; il la vit s'abattre autour de lui et prendre à elle dans les attitudes les plus diverses les âmes les plus diversement trempées ; il mourut cent fois avec ses frères par la sympathie et par cette anxiété personnelle, cent fois trompée, mais cent fois renouvelée, dans laquelle, des jours durant, demeure un É .soldat sous le feu. Dans les intervalles de repos, sou esprit toujours en mouvement, toujours actif à surprendre le jeu (^ché des res.sorts intimes, toujours sensible aux fluctuations de l'atmosphère spirituelle des individus et des masses, toujours perplexe de l'énig'me suprême, recueillait un monde d'observations, et les gravait justes, sûres, aig'uës. toutes vi-

biantes de réalité, clans une mémoire indéfectible. On les retrouvera plus tard. Contentons-nous aujourd'hui de constater cette source nouvelle d'enrichissement pour l'écrivain ; et peut-être, qui sait ? la soui'ce aussi d'un sentiment qui ne sera point sans influence sur la formation du moi^aliste : la haine du métier des armes, l'horreur du sang- répandu, la condamnation absolue de toute violence faite à l'homme par l'homme. Car la matière première de nos dog'mes est bien souvent dans les sympathies et dans les antipathies fondamentales du tempérament, et nous érigeons volontiers en principes raisonnes ce qui d'abord s'est élaboré dans l'obscure rég-ion des sentiments.

On connaît le drame musical de Wag-ner .• Tristan ci Isolde. La passion fatale, la passion mortelle en est le sujet unique et douloureux. Les deux amants, enchantés par l'élixii' d'amour, sont irrésistiblement entraînés l'un vei^s l'autre. Mais le bonheur inouï qu'ils rêvent est en dehors des conditions de la société, en dehors même des conditions de la nature. Isolde n'aurait point été adultère. Tristan n'aurait point trahi la foi jurée à son seig-neurque leur amour resterait mortel. La même nécessité, qui déchaîna en eux la passion, les a livrés au pouvoir de la mort qui en est la seule issue. Le thème de ce drame — où

trois arts se combinent pour faire jaillir de l'humanité le cri sublime de son angoisse — est aussi le thème traité par Tolstoï dans le petit livre qu'il intitule modestement Bonheur de famille, et qui a été traduit chez nous sous le nom de Katia. Et par une étrange, mais significative coïncidence, c'est à la même date que le même sujet préoccupe les deux hommes, qui sont les hommes du siècle, l'un à Zurich et l'autre à Toula, et c'est la même solution qu'ils lui donnent. Car pour Tolstoï aussi la passion est mortelle, parce qu'elle est en dehors des conditions de la nature humaine. Il y a une diflFérence toutefois. Tandis que Wagner s'adresse à la légende, et que par le .symbole il élève les données du problème à la hauteur de l'absolu, en sorte que la scène se termine par une catastrophe violente et par la mort physique, Tolstoï fidèle à sa méthode ne quitte pas la réalité journalière, n'introduit aucun sentiment romane.sque, et fait .sortir le tragique du mouvement même de la vie. Ses personnages s'aiment et .se marient : rien n'entrave leur union ; rien ne brise leur bonheur qu'eux-mêmes ; au lieu de mourir, ils vivent, ils fondent une famille, mais en eux l'amour e.st mort, tué par la passion. Et je ne puis m'empêcher de croire que cette diÉFérence est à l'avantage de Tolstoï...

Guerre et Paix et Anna Karénine sont deux inondes...

Ils le sont déjà par le nombre des pages et la longueur du récit. Ils le sont plus encore par l'ampleur de la scène, par la multitude des personnages, par la multiplicité des incidents, des aventures, des états d'âme, des drames secondaires qui se nouent et.se dénouent autour du drame principal, par le jeu changeant des ombres et des lumières qui, tour à tour, éclairent ou assombrissent les plans. Ils le sont surtout par l'exactitude de l'observation, par la vérité des types, par la valeur universelle des sentiments et des caractères, des mobiles et des passions, des mouvements et des ressorts de l'âme, russes, sans doute, mais en même temps portés à cette hauteur où l'humanité de tous les siècles se reconnaît identique à elle-même...

L'écrivain, qui s'était auparavant essayé à plusieurs manières, trouve ici sa manière définitive. Il s'y arrête désormais, et l'applique avec une suite, une persévérance et un bonheur incomparables. Et cette manière, c'est le réalisme. Tolstoï est le premier et peutêtre le seul écrivain réaliste entièrement fidèle à la méthode et conséquent avec lui-même. Cela, simplement parce qu'il observe tout et tient compte avec une égale justice des réalités matérielles et des réalités spirituelles, de ce qui se voit par l'œil de la chair et de ce qui se voit par l'œil de l'esprit. Il sait qu'il

loS

V a dans l'homme un ang-e et une bête, et il ne nous le laisse pas ignorer. Mais il sait aussi que l'un ne va point sans l'autre, et jamais il ne nous montrera l'esprit sans la chair ou la chair sans l'esprit. C'est mal (lire. Pour lui. ce dualisme n'existe pas davantag-e qu'il n'existe dans la nature. Avec une sûreté d'inslinct, avec une justesse de coup d'œil véritablement g-éniales, il va droit où ces deux quantités se rejoig-nent et .se pénèti-ent poui- n'en plus faire qu'une .seule. Soit qu'il nous présente l'homme par son a.spect extérieur, soit qu'il en décompo.se minutieusement le mécani.sme intime, c'est toujours de l'homme vivant qu'il s'açit, c'est-à-dire de l'homme tout entier, conçu dans la plénitude et l'unité de son être. Aussi bien chez lui comme dans la uaUire, tout se tient, .se mêle et s'enchaîne ; le sublime côtoie le trivial ; les plus lourdes chutes suivent les plus nobles élans, les détails de l'existence les plus ordinaires, quelquefois les plus repoussants, sont rendus avec le même scrupule et la même intensité que les plus pures émotions de l'àme. C'est que l'un et l'autre tirent leur valeur l'un de l'autre, et que ces complexités et ces contrastes sont l'es-sence même de la vie...

A l'inverse des romanciers uidinaires, Tolstoï' ne nous présente pas .ses personnag'es, il ne les décrit pas, il ne raconte pas leur histoire ; il les évoque en quelques traits rapides, leur donne un nom. et les fait vivre devant nous, cela conformément encore à

la réalité et comme conséquence directe de sa méthode. Dans ses livres ainsi qu'en une société où nous entrons pour la première fois, tout d'abord semble vague ; nous lions connaissance avec des hommes et des femmes que rien, ou peu de cliose, ne disting-ue à première vue; devant eux, nous demeurons long-temps incertains ; nous les entendons parler ; nous les voyons ag-ir ; et lentement, graduellement, la lumière se répand. Leur tempérament, leur caractère, leur position peu à peu se dessinent ; leur fig-ure s'accentue de plus en plus; leurs qualités et leurs défauts se révèlent ; leurs passions, surprises pour ainsi dire en flagrant délit de manifestation, font saillie ; et spectateurs invisibles d'un drame où la vie éclate de toute part, après des pages et des pages, nous nous v intéressons d'autant plus passionément que l'effort initial a été plus grand et le plaisir acheté de plus de peine...

Et que si, comme d'autres plus compétents que moi l'ont assuré, le style de Tolstoï n'est point littéraire, que l'exactitude et la propriété des termes lui suffisent, c'est que la littéi'ature et le réalisme s'excluent, qu'un style littéraire est par définition un style travaillé, apprêté, conventionnel, et que la convention est le contraire de la nature...

On se rappelle comment, à la suite de l'auteur, on est entré dans cette vaste arène de Guerre et Paix. Ce

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n'était point par le grand portail, mais par une très petite porte. Un sentier très étroit se déroulait en nombreux circuits, et l'on n'y avançait que lentement, trop lentement. A chaque pas .se découvraient de nouvelles échappées sans g-randeur et sans sig-nification apparentes ; un encombrement de personnages à peine entrevus apparaissaient, disparaissaient pour de nouveau reparaître et disparaître plus loin ; une multitude d'observations, d'incidents, de détails, de petites intrig-ues se succédaient .sans raison plausible ; déjà on s'impatientait ; un homme, une fiecure marquante, un fait central, un point de repère et de comparaison manquaient à cette foule ^rouillante d'êtres insignifiants, à ce dédale de pa.ssions médiocres et d'intérèt.s mesquins. Encore un peu, on jetait le livre. On l'a pourtant lu jusqu'au bout. C'est que, vag-uement, on sentait sourdre derrière cet amas confus de matériaux humains comme le flot puissant d'une marée lointaine ; de l'accumulation même des détails .se dég"ae;"eait une réalité majestueuse, qu'on ne soupçonnait en aucun, et qui les dépassait tous ; l'unité s'établissait peu à peu dans le chaos ; l'ordre se fai.sait dans le dé.sordre ; de tous les coins de l'horizon accouraient, comme attirés par un aimant caché, des éléments invisibles, qui, s'additionnant les uns aux autres, se fondant les uns dans les autres, élevaient les horizons par-dessus les horizons et faisaient courir dans notre àrae les frissons de la .sympathie, de la grandeur, du sublime, du mystère et de l'effroi.

Qu'était-ce ? C'était la vie, toute la vie qui passait ; observée dans ses proportions infinies ; conçue dans sa vaste unité ; vécue selon tous ses modes, à toutes ses phases, dans tous ses degrés, par des êtres qui d'un extrême à l'autre allaient du haut en bas de l'échelle sociale ; une et diverse, monotone et chang-eante, dominée par les mêmes lois, illuminée des mêmes espérances, assombrie des mêmes tristesses, frappée des mêmes illusions, enveloppée du même infini ; recelant la même énig-me, c'était la vie, toute la vie humaine... Roman, épopée, pag-e d'histoire, philosophie, drame. Guerre et Paix est tout cela ensemble, et c'est plus encore, c'est la Piussie d'une époque, et c'est l'humanité de tous les temps. Il n'y a plus de catég-orie pour une œuvre semblable. Le .souffle du g-énie, qui l'inspire et qui l'anime, a brisé tous les moules, et s'est coulé dans une forme qui n'appartient qu'à lui...

...Après l'épopée, le drame moral ; après la Piussie de 1820, la Russie du dernier tiers de ce siècle ; après Guerre et Paix, Anna Karénine...

Le héros de Guerre et Paix était la R.ussie évoquée comme une puissance mystique dans la lutte nationale avec la France ; le héros àWnna Karénine, c'est le Devoir. J'ai beau chercher, je ne lui en trouve pas d'autre. Non que Tolstoï se transforme en prédi-

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