‹ Etudes littéraires et moralesChapitre 3 sur 8 · ETUDES L II T E 11 A ] R E S ET MORALES · texte numérisé non relu

ETUDES L II T E 11 A ] R E S ET MORALES

cant OU qu'il aborde le roman à thèse : rien n'est aussi loin (le son but. Chez lui, rien de conventionnel et rien de préconçu. La liberté de son reg-ard reste entière. Ici comme ailleurs, c'est la vie qui l'inspire, et non pas le parti-pris, quelque lég"itime qu'il soit, de la morale ; c'est dans la vie qu'il place ses personnag^es : c est par le seul jeu de la vie qu'il t'ait aboutir l'amour illégitime au malheur et au suicide, l'amour lég'itime, si ce n'est au bonheur — le bonheur n'est point sur la terre — au moins à la paix et aux joies bienfaisantes de la famille. Et que s'il fait du Devoir son héros, c'est que le devoir est dans la vie, où il occupe j une place et dont il constitue partie intég-rante aussi bien que les passions, les convoitises, les plaisirs et les intéi'êts qui luttent contre lui.

Tolstoï ne prêche pas : il ne discute pas du librearbitre ; il ne soulève pas de vaines théories : il déchaîne en ses personnages comme elles sont déchaînées en chacun de nous les puissances élémentaires de la vie ; il les met aux prises comme elles .sont aux prises en chacun de nous ; il assiste à leur conflit ; il note leur défaite ou leur triomphe, et il constate le résultat. Et ce résultat, c'est que tout ce qui est contraire au devoir est contraire à la vie. et que tout ce qui e.st favorable au devoir est favorable à la vie. d où il est lég'itime de conclure — ce que Tol.stoï se Cî'arde de faire — que le devoir, c'est la vie...

Anna Karénine, la femme adultère, et Vron.skv, .son séducteur, n'ont rien d'anormal ou d'extraordi

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naire ; ce ne sont pas des aventuriers ou des bohèmes ; ils sont comme nous, placés dans le même monde ou peu s'en faut que nous ; avec les mêmes idées, les mêmes principes, les mêmes habitudes ; ils sont peut-être à bien des ég-ards meilleurs que nous. Anna est une créatui^e charmante, tendre, fidèle jusque dans l'ég-arement, pleine de dévouement et de cœur. Vronsky, constant dans son amour comme dans ses amitiés, est le type de l'honnête et g-alant homme. Il n'y a rien en eux, ni autour d'eux, qui soit de nature à les précipiter dans le malheur, rien si ce n'est la passion. Chez eux, la passion — et quelle passion ! — a parlé plus haut que la conscience : c'est là tout, mais c'est assez. De cet humble commencement vont découler les pires catastrophes ; d'une première faute en naît une seconde ; une situation fausse en engendre d'autres ; la dualité des positions prépare celle des sentiments qui, entiers et nobles à l'orig-ine, se faussent, se ti^oublent, se compliquent ; l'amour s'aigrit et fait place à la jalousie ; les rapports se tendent ; la trame même de la vie, tordue à l'excès, s'altère, s'use et finalement se rompt. Et cela sans l'intervention de causes extérieures. Ces deux êtres, qui ont foulé aux pieds les lois de la morale, sont libres de s'aimer comme ils l'entendent ; aucune circonstance indépendante de leur volonté ne se jette au travers de leur passion ; rien n'entrave leur amour que le caractère, anormal et coupable de leur amour lui-même. Là est le vrai et le tragique : que par une

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force interne et fatale le mal produise le mal et le mal le malheur. L'entraînement est irrésistible. Il y a une log-ique dans les choses. En vain les deux amants se débattront-ils contre elle : ils sont mis par leurs fautes en dehors des conditions de l'existence ; ils ne peuvent subsister ; et le dernier terme d'une ag-onie qui commence avec la première chute, est le désespoir et le suicide.

« Je me suis réservé la veng'eance, dit le Seig-neur », telle répig"raphe mise par l'auteur à la tète de son œuvre. Il aurait pu choisir cette autre : «La convoitise, ayant conçu, eng-endre le péché, et le péché, étant consommé, engendre la mort. » Car la sanction divine ne frappe pas du dehors. Elle se réali.se tout entière par l'exercice des lois internes de l'être. D'où la puissance de cette leçon dont la force est de n'en point vouloir être une.

Peu de jours avant de mourir, Ivan Tourg'uéneff écrivait une lettre — sa dernière lettre — à Léon Tolstoï, où il lui lég-uait comme à son héritier l'honneur et le souci de la littérature riLsse : « ... Mon ami, g'rand écrivain de la terre russe, exaucez celte prière... Je vous serre une dernière fois sur mon cœur vous et les vôtres... Je ne puis davantag'e... Je suis las.»

Cet appel ne devait pas être entendu. Une vocation plus haute absorbait le maître incontesté des lettres

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russes. L'homme en lui entreprenait sur l'artiste au nom de droits impérieux, et le réduisait au silence. A l'heure même où le moribond rappelait le vivant à sa gloire d'écrivain, celui-ci, n'y voyant plus qu'une vanité, se penchait avec épouvante sur le mystérieux problème de la vie et de la mort dans les affres duquel son ami et son rival se débattait. La question que la majorité des hommes redoute de poser, et qu'ils reculent aussi long-temps et aussi loin d'eux qu'ils le peuvent, était saisie par ce g-énie sincère comme la question primordiale, celle qui ne permet ni de mourir ni de vivre avant d'avoir été résolue... C'est une des marques les plus affligeantes de la misère et de la frivolité de notre temps que d'entendre les jugements portés sur Tolstoï dès qu'ils ne s'agit plus de ses chefs-d'œuvre littéraires. Non seulement chez nous les idées ne sont plus dangereuses parce qu'elles n'ont plus de prise sur le cœur, mais elles semblent devenir encore incompréhensibles à nos intelligences dans la mesure où elles devienflent sérieuses. Nous devenons de plus en plus incapables de saisir la vie humaine corps à corps, et de l'étreindre jusqu'à ce qu'elle nous ait rendu son secret, incapables même de comprendre qu'un homme puisse tenter une lutte dont nous ne sentons plus la nécessité. Nos orthodoxies sociales et religieuses nous suffisent si bien que nous oublions de toucher à la réalité vivante dont elles procédèrent une fois. Nous sommes comme ces gens qui n'ont jamais palpé l'or et qui se

contentent d'avoir en poche des valeurs représentatives. Survienne la crise — financière, relig"ieuse ou sociale — ce sont des gens ruinés...

Si nous nous irritons contre Tolstoï, c'est qu'il quitte la littérature et qu'il dépouille ses écrits du charme facile qu'il leur avait donné jusqu'alors. 11 rentre dans un domaine plus austère, moins acœssible et plus intime. La réalité qu'il n'a jamais quittée, il la projette maintenant plus objectivement ; il nous y fait entrer de force; il ne nous en constitue plus spectateurs, mais acteurs responsables; le drame qu'il déroule, se déroule si près de nous que nous y .sommes engagés et que cela nous gêne. En outre, ce drame est tellement dépouillé de circonstances et d'incidents historiques qu'il nous déroute. Des Confessions — depuis celles d'Augustin jusqu'à celles de Senancour, jusqu'aux mémoires biographiques dont sont encombrés nos libraires — nous en sommes certes friands. Mais, ju.squ'ici. ceux qui les avaient écrites lavaient mêlé au récit de leurs anxiétés métaphysiques, celui de leurs souffrances d'à-côté, et c'est par ces souffrances surtout que nous les comprenions. Musset, Chateaubriand et d'autres, sans l'aiguillon de telles souffrances, n'auraient jamais .songé aux problèmes supérieurs ; et de fait, ils ne font guère qu'y songer, ils ne les effleurent qu'un instant, celui que dure leur ennui et que nécessite l'œuvre d'art dont ils .sont artisans. Tolstoï s'y fixe. Cela en pleine prospérité, .sans aucune de ces déchirures dans le

bonheur, qui nous sont hablLuelIenient nécessaires pour nous faire jeter les g'randes interrog-a lions. Il esl au sonimet de la g-loire ; la fortune lui sourit ; ses biens et sa renommée s'accroissent ; une famille l'entoure et le chérit, et subitement, sans cause apparente, le voilà qui cesse de vivre, se prend à réfléchir, se tourmente du sens et du pourquoi de la vie, et prétend ne pas sortir de la question qu'il ne l'ait résolue, plus encore, nous intéresser à cette tyrannique, à cette exclusive obsession. Notre bon sens se révoltt,' : il raille ; du même coup il se sent mal à l'aise. Tolstoï a touché si juste, il esl tellement d'accord avec la voix même de notre conscience, il nous plonge si bien dans la réalité de notre être, il s'identifie tellement avec notre meilleur moi, il met tant d'insistance à nous faire vivre la vie que nous prétendons esquiver, qu'ayant pris peur, pour nous étourdir au bruit de notre propre voix, nous mêlons la colère à la raillerie, et nous nous indignons comme d'une offense d'avoir entendu la vérité...

Pour moi, j'avoue que si Tolstoï me paraît grand dans ses oeuvres littéraires, il me paraît g-randir encore en devenant moraliste, môme moraliste erroné, car il n'y a rien de plus grand dans ce monde que la vérité, même incomplète, prenant corps dans une vie, et rien de plus grand qu'une conduite .se conformant à des principes qui impliquent le sacrifice, le dévouement, l'humilité. Cela a été rare en tout temps ; cela est particulièrement rai-e dans le nôtre. Et je ne puis

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autrement que m'incliner devant un homme qui rend de la sorte un si haut témoig-nag-e au caractère suprême de l'humanité.

...On ne s'étonnera point dès lors de retrouver Tolstoï schismatique et sectaire dans le domaine social comme il l'a été dans le domaine religieux. Cette vérité, cette intraitable vérité qu'il a voulue dans ses rapports avec l'infini et le my.stère de sa destinée, il la voudra encore dans ses rapports avec les hommes et dans les rapports des hommes entre eux. C'est le privilèg"e et le martyre des âmes comme la sienne, entièrement éprise de prauda, et qui mettent dans cette recherche tous les ressorts de leur être, de percer à jour les mensonges conventionnels qu'une longue éducation nous empêche de voir, d'en être comme crucifié, et finalement, seul contre tous, de pousser dans le monde un de ces cris de révolte, qui scandalisent les honnêtes g"ens et préparent aux révolutions...

Quoi qu'on l'ait assimilé à leur phalang-e, Tolstoï ne ressemble en rien aux réformateurs sociaux d'Occident. II en diffère non seulement par la substance de sa pensée qui est religieuse, mais encore par le mode d'élaboration de celte pensée. Il ne prêche pas la réforme sociale au nom d'une idée, mais au nom d'un fait, et ce fait est un contraste, celui de la réalité et

de la justice. Ce n'est pas le raisonnement qui l'y amène, c'est l'expérience, la plus douloureuse, la plus humiliante des expériences, et dont lui le premier a souffert. Moins que l'exposé d'un programme, son livre Que faire ? en est le i^écit désolé, et comme l'humble confession de son incapacité à soulag-er la raisère par lui créée. Le premier coupable, c'est luimême ; les autres n'y sont pris à partie qu'indirectement ; et c'est là justement, dans cette franchise, dans cette humilité où il n'entre aucun amour-propre, (| n'est la force de cel enseig-nement...

Pourquoi Tolstoï, arrivant à Moscou dans l'automne de l'année 1881, est-il frappé par la quantité de mendiants et de misérables qu'il y rencontre? Leur position n'a pas sensiblement empiré, leur nombre ne s'est pas particulièrement aug-menté depuis les séjours précédents qu'il faisait à la ville : d'où vient qu'auparavant leur multitude et leur déchéance passaient inaperçues, et qu'elles se remarquent aujourd'hui? C'est que la conversion relig-ieuse, survenue dans l'intervalle, porte ici ses fruits. Elle a laissé Tolstoï préoccupé de deux choses : des humbles et des petits auxquels il doit l'accès de la vérité ; du besoin d'améliorer sa vie en la faisant servir au but g-énéral de l'humanité. Ses yeux, retenus jusque là, perçoivent

re qu'ils ne percevaient point auparavant, tant il est vrai que nous sommes trop petits pour les spectacles <hi monde, que le t>énie même manque à les découvrir, et que nous ne voyons des yeux de la chair que ce que les visions intérieures nous ont fail voir au préalable avec les yeux de l'âme...

Arrivés au terme de la crise individuelle que Tolstoï a traver.sée, bien des hommes s'y seraient arrêtés. Ils se seraient contentés d'une certitude morale et re- Ug'ieuse subjective, d'autant plus difficile à définir qu'elle est plus intuitive et plus mystique. Tolstoï ne le peut. Il est trop véritablement humain pour ie;"norer quelle part importante revient à la raison dans les convictions humaines. S'il méprise cette raison lorsqu'elle prétend agir seule et qu'elle usurpe sur la vie, il n'en dédaig"ne pas l'usag-e lor.squelle reste à la place secondaire et qu'elle .se met au .service de la vie. il sait que la foi ne se transmet et ne se répand que si elle présente une harmonie intelligible capable de satisfaire l'esprit. Mystique et rationaliste, il va tenter de rationaliser, de systématiser son mystici.sme. Tentative périlleuse où bien d'autres avant lui ont fait naufrag-e.

Soit dédain de rrn.sei£;"nemeiil didactique occidental, soit obéi-ssance à la pente naturelle d'un es-

prit plus toufl'u qu'oidonné, sa systématisation au premier abord apparaît singulièrement confuse. Elle s'enchaîne par continuité intérieure si on peut dire. Chez lui, comme chez Charles Secrétan par exemple, mêmes passag-es abrupts que l'intuition du lecteur doit accomplir toute seule ; mêmes appels à l'évidence morale, sans que toujours l'évidence intellectuelle la suive ou l'accompao-ne ; mêmes lueurs rapides, entrecoupées d'obscurités, et reparaissant plus loin radieuses de toutes les ténèbres intermédiaires. Mais un Secrétan plus populaire ; usant d'un lang-ag-e moins précis et moins correct ; à la fois plus facile et plus difficile à comprendre ; et doublé d'un avocat passionné, qui ne redoute ni les plus fastidieux plaidoyers, ni les plus longs intermèdes, que tentent les causes les plus désespérées, et pour lequel il n'en est point de perdues...

Savant et philosophe. Tolstoï ici encore reste avant tout romancier. Dans ses ouvrages doctrinaires, sa méthode demeure psychologique comme dans .ses œuvres d'écrivain. De même qu'il évoquait jadis des personnages et les faisait vivre de leur vie propre devant nous, il évoque maintenant un état d'âme, celui auquel il est arrivé ; et cet état d'âme, sans se préoccuper des intervalles qui le séparent du lecteur, il le fait vivre de la vie qu'il possède lui-même ; il le promène à travers le inonde et la société ; il le met en conflit avec la société sociale et religieuse courante ; et il note les rapports d'identité ou de contradiction

qui naissent de ce conflit. Et landis qu'il Foudroie, au nom de la certitude qui lui est propre, tout ce qui est contraire à son idéal, il se sert de tout ce qui est identique comme autant d'arj^-uments à l'appui.

Envisag"ée ainsi, sa méthode est celle du témoig^nag"e. Il eu est d'apparence plus scientifique ; il en est de plus habiles, et qui flattent davantage lesg'oûts de l'intellig-ence ; il n'en est pas de plus sûre, et pour qui connaît les lois présidant à la genèse des convictions, pas de plus efficace. C'est ainsi que Tolstoï est un apôtre, alors même qu'il fait œuvre de doctrinaire, un témoin de l'invisible qu'il a vu et dont il suscite l'aperception par la force même de son témoig-nage...

Nous avons vu la carrière d'un homme et l'élaboration d'un système. C'est l'homme surtout qui nous intéresse ; mais c'est par le système que nous achevons de le connaître, car c'est là qu'éclatent au grand jour la force et l'infirmité de sa pensée.

Le grand intérêt de cet homme n'a point été dans l'histoire extérieure de sa vie, ni même dans l'action qu'il a eue sur son peuple et sur le nôtre, mais dans le drame intime d'une àme qui se pose la grande question, et qui tente de la résoudre. Tolstoï a reçu je génie, la gloire, l'influence, mais ces choses, considérables chez tout autre, s'efl'acent presque chez lui

en comparaison d'une autre grandeur qu'il présente, celle d'avoir été homme au sens le plus noble et le plus humain de la parole. Il a cherché la vérité humaine, celle qui donne le but et le sens de la vie, celle qui affranchit et celle qui apaise. Il l'a cherchée dans des conditions d'existence qui en auraient dispensé tout autre ; il l'a cherchée tout ensemble si ingénument et si fortement, avec une telle droiture, une telle ténacité et un si douloureux labeur dans l'effort de n'étreindre qu'elle seule, que nous avons pu contempler en lui le type même de l'homme aux prises avec sa destinée...

Ce doute et cette recherche ont obtenu leur récompense. En rentrant ainsi dans l'humanité, Tolsloï a rencontré Celui qui y était descendu avant lui, et qui dès lors n'en est plus sorti : Jésus de Nazareth, le Fils de l'homme. Il a reçu de Lui ce que Lui seul pouvait donner : la lumière et la vie. Mais il les a reçues comme il les avait cherchées, c'est-à-dire avec les avantages et les déficits que comportait cette recherche. Or cette recherche avait été surtout mystique et intellectuelle; la raison et le cœui* y avaient été engagés plus que la conscience ; la raison et le cœur furent illuminés plus que la conscience; la vérité et la vie furent surtout intellectuelles et mystiques. La conviction chrétienne de Tolstoï contrastait telle ment de ce fait par sa substance et par sa méthode avec la croyance chrétienne générale qu'il rencontrait autour de lui, qu'en la formulant dans le but de la

propager, il se trouvait formuler en fait une doctrine nouvelle. Cette doctrine correspondait à l'homme qui l'énonçait, comme l'homme lui-même répondait à sa race. Elle fut religieuse d'abord, sociale ensuite. Son principe unique et suffisant était l'amour ; l'amour pour le prochain et l'amour pour Dieu ; mais il était qualifié dès l'abord par une préoccupation sociale dominante, en sorte que le programme chrétien de Tolstoï peut se définir ainsi : l'organisation de la vie commune dans l'amour. L(; but à poursuivre est moins le .salut individuel — quoique Tolstoï ne le passe point .sous silence — que le salut collectif; le royaume de Dieu consiste davantage dans les relalions normales de l'homme avec l'homme que dans celles de l'homme avec Dieu ; son avènement dépend de l'en-semble des bonnes volontés et s'inaugure par un communisme social dont le caractère participe à la fois de la théocratie et d'une sorte d'anarchie paisible.

Le .sy.stème religieux de Tolstoï, social pai- ses effets comme par .son but et son aspiration, i^ésultant d'une ' détermination rigoureuse et d'une application absolue du principe de l'amour, contenant en .soi le plan d'une scjciété nouvelle issue directement de son principe sans passer presque par l'individu, représente un j puissant effort pour engager le christianisme dans ■ une voie autre et lui donner prise sur la direction générale des peuples. Il est en outre un es.sai de parer aux difficultés économiques ef aux abus sociaux

que la civilisation moderne accuse davantage d'année en année. Caractéristique du g-énie slave, quoique entrepris par un seul homme, il i^epose en réalité sur la race entière dont il exprime une des plus persistantes aspirations. Et néanmoins, loin de nous être étrang'ér, il nous touche de fort près ; et c'est par son génie même, c'est-à-dire par l'universalité de son intuition, qu'il nous atteint...

Le tolstoïsme e.st d'abord une protestation énergique en faveur des droits de la vie morale en même temps que de la suprématie de la certitude interne sur la certitude externe ou scientifique ; et cette protestation devient chez nous le mot d'ordre de la g-énération nouvelle. Il déclare ensuite l'état des sociétés actuelles, injuste et mauvais, et vise une rénovation sociale ; i-énovation dans laquelle nous sommes eng-agés, et pour les mêmes raisons, plus avant qu'on ne croii-ait. Il proteste encore contre le rôle de la violence dans le g-ouvernement des sociétés ; et nos démocraties modernes n'ont d'autre but et d'autre effet que de remplacer dans ce même (gouvernement la violence par le consentement moral. Il nie le droit de propriété ; et se transformant rapidement chez nous, ce droit de propriété perd en g-aranties extérieures tout ce qu'il g'ag'ne en g-aranties morales, g'aranties qui certainement corrig'ent ses excès et préparent peut-être son abolition. Il s'attaque à la richesse capitalisée ; et la féodalité de la richesse s'émiette chez nous, soit par la dimi-

l'ROMMEL, IJT. LIT. — 1.5

nution progressive des taux de l'intérêt, soit par la formation et l'association de l'éparg'ne populaire. Il s'élève contre l'excessive division du travail ; et nos économistes, nos moralistes, même nos médecins, voient dans cette excessive division une des causes les plus directes do la surproduction industrielle, de l'abaissement moral et de la déchéance physique de la race. Il condamne la ^erre ; et nous parlons de désarmement général et fondons une ligue de la paix. Il supprime le particularisme national ; et nos ouvriers caressent le rêve de l'internationalisme du travail ; les gouvernements règlent par l'arbitrage leurs conflits internationaux ; en même temps que la dépendance des intérêts, l'extrême facilité des voyages, le cosmopolitisme de la culture intellectuelle tendent à faire de l'Europe une vaste confédération démocratique. Il revendique la dignité du travail manuel, il prêche le retour du labeur à la terre ; et la pléthore des carrières libérales nous forcera bien d'y revenir quelque jour.

Le tolstoïsme répond donc à des aspirations universelles, il coïncide à des mouvements qui nous entraînent déjà, ou prélude à ceux qui nous entraîneront demain. Pourquoi cependant ne pouvons-nous l'admettre et le recevoir tel quel ? Gomment se fait-il que légitimé par tant de facteurs, soutenu par tant d'appuis, conforme aux plus impérieuses exigences de la raison et de la justice, il ne paraisse pas néanmoins réalisable? D'où vient qu'il se démontre im-

médiatement comme en dehors des évolutions possibles de l'humanité, et pour tout dire, en un mot, qu'il g^lisse sur la nature humaine comme de l'eau sur une pente ?

Serait-ce qu'il nous effraie ? C'est ainsi que M. de Vog-iié confessait le redouter à cause de son excessif spiritualisme, qui brisant toutes les formes relig-ieuses existantes, ne peut que s'évanouir au g-rand air par une sorte d'évaporation spontanée. Mais cette crainte est celle du catholique, dont la relig'ion, liée au rite et au sacerdoce, ne supporte pas d'en être séparée : elle ne saurait être la nôtre, à nous protestants, dont la relig-ion laïque et la foi spirituelle reposent sur de plus solides fondements. Ou bien suspecterions-nous son radicalisme social ? Mais il est la conséquence directe de son spiritualisme chrétien. Une pareille crainte, si nous la nourrissions, prouverait simplement notre inconséquence, et que nous sommes encore en certaines données plus catholiques que protestants, je veux dire esclaves en sociolog-ie d'une tradition dont nous avons brisé la chaîne en relig'ion...

Ce qu'il y a, c'est que l'édifice social de Tolstoï pèche par la base. Il repose sur l'homme tel qu'il devrait être sans doute, mais tel qu'il n'est pas.

Ce qui n'existe pas d'abord, c'est l'homme uni-

forme, et uniformément capable d'un même travail. Tolstoï n'ignore pas la loi naturelle de la difiFércnciation progressive des êtres, mais il la nie. Malheureusement cette négation ne détruit pas la réalité du fait ; elle va au rebours de tout ce que nous savons sur la marche des choses. Partout, dans les corps célestes comme dans les corpuscules microscopiques, la nature va du simple au composé. Dans l'espace infini, la matière diffuse des nébuleuses, par un procès continu, se concentre et se diversifie ; sur la terre, la matière vivante par une évolution continue passe des organismes rudimentaires aux organismes plus compliqués ; avec la supériorité de l'êti^e croît inexorablement la différenciation des organes, et avec celle des organes, grandit celle des fonctions. L'homme n'échappe point à cetle loi, ni dans son développemenl individuel, ni dans son développement collectif. Toutes les sociétés humaines ont commencé par les formes simples de la vie patriarcale, où les fonctions sont identiques et communes à chacun ; toutes à mesure qu'elles progressaient en sont sorties, pour s'élever à cette organisation complexe, à ces fonctions différenciées que nous voyons aujourd'hui. Prétendre arrêter ce développement, ce serait vouloir arrêter la marche même du monde. L'homme, s'il est un être moral, est néanmoins trop profondément engagé dans la nature pour renier en soi la loi de toute la nature, sans se jeter du même coup en dehors des conditions <le l'existence. Alors même — ce qui est (Contestable

— que ce serait le bonheur et la justice apparente, ce ne serait pas encore le devoir. Car la suppressioii des besoins, l'uniformité et la simplicité de l'existence, aboutissent en somme à un appauvrissement de l'être, à une diminution de la vie. Cette diminution fait tort à la richesse de l'idée créatrice, qui ne s'épanouit que dans la diversité des conditions et des aptitudes. Et si l'on voulait toute ma pensée dans un paradoxe, je dirais que Tolstoï e.st un exemple irréfutable que le monde a besoin même de ses oisifs.

La seconde erreur de Tolstoï est encore une méconnaissance de la loi de développement, non plus du développement naturel, mais moral cette fois. Si l'humanité dont chaque membre serait uniformément capable du même travail n'existe pas, celle dont chaque membre serait moralement parfaitement développé existe moins encore. Toute vie humaine est ou devrait être une éducation prog-ressive, c'est-à-dire un stade intermédiaire entre la soumission par nécessité matérielle et l'obéissance par assentiment moral. Cette éducation, néccs.saire à tous, n'est jamais achevée pour aucun. Il en résulte qu'entre la contrainte et l'amour, la justice, soit la force au service de la loi morale, en vue d'assurer le respect de la loi morale, garde un rôle pédagogique permanent dans la direction des sociétés. Sans elle, quoi qu'en dise Tolstoï, il est aussi impossible d'élever des enfants que d'éduquer des peuples. Une société sans justice

serait une sociétô de saints ou une société de sauvag-es ^ .

De telles erreurs, si graves qu'elles sont capables à elles seules d'infirmer la valeur du système, s'auçmentent d'une erreur plus grave encore. Non .seulement l'homme est un enfant, qui a besoin pour arriver à la perfection morale, c'est-à-dire à la libre obéissance de la loi d'amour, d'une long-ue discipline pédagogique ; mais encore l'homme est un enfant rebelle, égoïste et sinarulicrement impuissant contre son égoïsme. 11 approuve le bien sans doute et condamne le mal, mais par une inquiétante contradiction qui

' Frommei a écrit ailleurs :

« Le principe de la non-résistance au mal par la violence ne semble guère en passe de conquérir le monde. C'est qu'aussi le principe est trop radical et son promulgateur trop exigeant. Lorsqu'on réfléchit aux conséquences qu'entraînerait une telle maxime de conduite, on recule effrayé. Elle implique la suppression, non seulement de la guerre et du militarisme moderne — ce qui ne serait qu'un moindre mal — mais encore de toute police, des tribunaux, même de toute possibilité d'éducation. L'humanité n'est pas prête à se passer de facteurs aussi nécessaires à son existence sociale. Le serat-elle jamais? Le principe tolstoïque n'a rien de subversif cependant, lorsqu'il insiste sur la nécessité absolue de lutter contre le mal par le bien seulement. S'il s'en tenait là. il aurait pour lui le témoignage de l'Évangile et de l'expérience, l'assentiment de la grande majorité des hommes. Mais qu'est-ce que le bien et qu'est-ce que le mal? Il faut s'entendre sur les définitions. Tolstoï, qui n'est si compliqué que parce qu'il est simpliste intransigeant, n'en a qu'une : le mal, c'est la violence et toute violence, c'est-à-dire toute contrainte, indépendamment de son mobile, et lors môme

marque une perversion fondamentale de sa nature, il ne fait pas le bien qu'il approuve et fait le mal qu'il condamne. De quelque nom qu'on le nomme, et quelque théorie qui s'y rattache, il s'ag-it là d'un fait d'expérience irréfutable autant qu'universelle, contre lequel au cours des âg-es sont venus se briser tous les systèmes qui n'en ont pas tenu compte. Celui de Tolstoï s'y heurte à son tour. Non qu'à proprement parler Tolstoï ne tienne pas compte du mal — peu d'hommes en ont davantag'e souffert, peu en eurent l'aperception plus obsédante et plus nette, et celui

que ce mobile serait d'amour pur; le bien, c'est la charité et la charité seule, c'est-à-dire le support indéfini, le renoncement complet, constant, sans limites, à toutes choses, même aux plus saintes, même au droit et à la justice, au droit et à la justice personnels, au droit et à la justice d'autrui. Que la charité soit le bien suprême, nous le croyons fermement; que la charité, conçue de la sorte, soit la seule forme possible du bien, c'est ce dont nous doutons encore. Comment Tolstoï, le fin psychologue, n'a-t-il pas senti qu'à côté de la charité absolue, au-dessous si l'on veut, mais en dérivant et y ramenant, le bien suprême a des formes préparatoires et pédagogiques ? Qu'entre l'égoïsme total et l'amour parfait, il y a des moyens termes, précisément ceux du droit et de la justice? Intermédiaires transitoires, combinaisons instables, je l'accorde, qui peuvent varier, qui doivent sans cesse se purifier, qui disparaîtront un jour peut-être, mais qui, en attendant, sont indispensables à l'humanité, laquelle n'est point bonne et ne saurait attendre, pour vivre en société, d'avoir atteint la perfection de l'amour absolu. Or, qui réclame la justice et le droit, réclame évidemment, pour en assurer le respect, un minimum de contrainte, c'est-à-dire

de violence. »

Semaine Littéraire, 7 septembre 1895.

aSa ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES

qui a écrit le drame de la Puissance des Ténèbres iw saurait être taxé d'avoir idéalisé la nature humaine, ni méconnu la puissance mauvaise sous laquelle elle ploie — mais s'il constate le mal, il en méconnaît la nature dans son explication. Il l'explique par une illusion intellectuelle, celle de la valeur et de l'importance de l'existence ég-oïste. Le mal est une manière fausse d'interpréter la vie ; il en résulte que la guérisou du mal, à son tour, a pour point de départ un phénomène intellectuel, l'intuition de la vanité de l'existence et la juste conception de la vie véritable. La conversion qu'il exige, comme condition indispensable de la foi, est une conversion de la pensée, de la pensée morale il est vrai, mais de la pensée. Ce n'est pas un repentir, c'est un fait d'illumination ; le siège en est moins dans la conscience morale que dans la raison ; moins qu'un retour à Dieu, c'est un retour à soi-même. Telle l'illumination de Lévine « qui vivait bien », mais « qui pensait mal ». Telle aussi celle du réformateur lui-même. Or, s'il est certain qu'une appréhension semblable d'une vérité semblable peut amener l'homme au désir de pratiquer la vérité, elle est impuis.sante à le maintenir dans ce désir. Car ce qui nous manque le plus, ce n'est pas la volonté du bien, mais la constance de cette volonté. De là la fragilité de la doctrine sociale de Tolstoï. Un caractère de sa trempe pouvait la concevoir et la fonder ; une élite pourrait à toute rigueur la pratiquer quelque temps ; jamais l'humanité dans son ensemble n'y de-

meurera fidèle. Ce programme laisse l'homme seul, faible et mauvais en face d'un commandement absolu et d'un idéal inaccessible. Il lui fait un devoir d'une obéissance impossible à ses propres forces, et pense le délivrer de l'empire du mal en lui révélant la vanité de l'existence. L'incompatibilité est éclatante chez Tolstoï entre la conception défective du mal et la conception positive du bien. Elle ruine toute la partie pratique de son système...

Tolstoï, qui n'attend rien de la grâce, attend tout de la nature que sa doctrine violente. Il n'attend rien de la grâce, parce que la g-râce est inutile, le salut étant dans la libre décision de la volonté. Et il violente cependant la nature parce qu'il en exig-e un effort qui n'est pas à sa portée, et lui présente un idéal que sa conscience approuve, mais à l'accomplissement duquel sa nature se dérobe. Faisant exactement ce que Jésus recommande d'éviter, il coud la pièce de drap neuf au vieil habit. Le résultat est une déchirure béante. Rien n'accentue autant l'impuissance de l'homme que le bien suprême dont Tolstoï le suppose capable. Aimer, aimer constamment, aimer en toutes circonstances, aimer jusqu'au don de soi-même, ne vivre que pour aimer, c'est la doctrine première du tolstoïsme, sans laquelle il s'effondre

instantanément, et c'est aussi l'incapacité première de l'homme. Non qu'un tel amour soit en dehors do l'humanité : l'humanité y acquiesce, elle y tend, elle s'y efforce, mais elle n'y atteint pas. Cet amour, but éternel de l'homme, ne se réalise que dans l'humanité nouvelle du Fils de l'homme. Tolstoï l'a reçu de Lui, mais il l'applique sanshni. Làe.st son erreur religieu-se capitale. Il n'a pas compris que Jésus est un homme sans doute, mais un homme nouveau, et que les principes de sa vie humaine séparés des puissances de sa vie humaine perdent toute efficace. Tolstoï a salué l'Evangile, mais il l'a méconnu. Il y a vu un idéal et des commandements dont il confie la garde à la volonté humaine. C'est plutôt l'inverse qu'il fallait faire, car cet idéal et ces commandements sont inscrits dans la conscience et la raison humaines, autant que dans l'Evangile, et celui-ci ne fait guère qu'en raviver l'empreinte. Ce qui manque à l'homme au contraire, ce qui lui manque totalement, ce qui n'appartient qu'à l'Evangile, ce qui est le caractère distinctif de l'Evangile, c'est de communiquer et de conférer les énergies spirituelles que réclament ces commandements, que requiert cet idéal. L'Évangile est avant tout la communication d'une grâce divine, d'une puissance de Dieu ; Tolstoï n'y a discerné qu'une sagesse et qu'une loi. En ne saisissant dans Jésus de Nazareth qu'un homme historique, ce qu'il est en effet, en manquant d'y voir le Christ éternel de Dieu, ce qu'il est surtout, Tolstoï a manqué le centre du chri.stia-

nisme. Et il l'a manqué, parce qu'il a conçu le salut de l'homme, d'abord comme un salut social, la rég-énération, d'abord comme une régénération de la vie sociale, le royaume de Dieu, d'abord comme une société terrestre : d'où le caractère lég-al de son système. Et il l'a manqué encore, parce qu'il a conçu le mal dont souffre l'humanité, non comme un état de péché spirituel et moral, non comme une déchéance, mais comme une faute, et cette faute comme une illusion de l'intelligence, illusion coupable sans doute, mais dont l'aperception d'une vérité rationnelle suffit à opérer la délivrance. D'où le caractère intellectualiste de son système : on corrige la pensée mauvaise par la pensée meilleure. Le socialisme de Tolstoï fait donc tort à la valeur individuelle du christianisme ; et son intellectualisme fait tort à la valeur spirituelle du christianisme.

Or, qu'on y prenne garde, tout ce qui fait tort au christianisme fait tort à l'humanité. Tolstoï ne méconnaît la vraie nature de l'un que parce qu'il a d'abord méconnu la vraie nature de l'autre. Ce grand psychologue voit avant tout dans l'homme une créature collective et rationnelle. Il se trompe. Une étude plus approfondie lui aurait montré que l'homme est avant tout une créature individuelle et morale, que ses relations primitives ne sont pas avec ses semblables, mais avec lui-même et avec Dieu, et que sa déchéance est dans une corruption intime de sa volonté. Jésus, en restituant ces relations religieuses de l'homme

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avec Dion, et eu oflrant de rég"énérer sa voloutf, c'est-à-dire sa nature intime, a vu plus juste, je parle humaiuement, el plus profond que Tolstoï ; il a répondu à des besoins plus pressanLs, plus essentiels, plus vraiment humains. Et c'est pour- (juoi l'Evaug-ile de Tolstoï ylisse sur l'homme sans y avoir prise, tandis que celui du Christ, malgré d'outrag-euses déformations, s'y arrête, s'y fixe et s'y enracine tellement qu'après dix-huit siècles écoulés, il en est plus inséparable que jamais.

On ne saurait trop y insister. Le christianisme n'est pas une religion, mais la religion de l'humanité. Sa force et sa durée ne lui viennent ni dises livres réputés canoniques, ni de ses institutions réputées saintes, ni du monopole religieux dont il a joui long-temps, mais de son exacte correspondance avec la nature humaine, et de la réponse qu'il donnt' à ses be-soins suprêmes. Tout en ce monde vieillit cl passe ; l'homme seul demeure, et avec l'identité de l'homme subsiste la permanence de ses besoins, auxquels le christianisme fournit toujours les mêmes réponses et les seules suffisantes. Aussi de toutes les ruines accumulées par le temps, le christianisme sortira-t-il constamment vainqueur et jeune ainsi qu'au premier jour. C'est qu'il trouve sa garantie dans l'homme lui-même, et tant qui- l'homme vivra, cette g-arantic ne lui faillira point. Depuis qu'à la crèche de Fîethléhem la vérité divine est devenue la vérité humaine, les destinées du christianisme sont devenues

celles de l'humanité ; il ne s'éteindra qu'avec la race elle-même. Et, s'il faut un exemple de la place prépondérante et centrale qu'occupe le christianisme dans l'humanité, l'exemple de Tolstoï est là pour en témoig-ner. En s'approchant de l'homme, il n'a pu faire autrement que s'approcher du Fils de l'homme ; en soulevant les grands problèmes, il n'a pu faire autrement que de rencontrer Celui qui lésa résolus. La rencontre était inévitable, tant il est vrai que Christ est tout ensemble le cœur et la conscience de l'humanité. Tout ce qu'il y a de vérité dans le tolstoï.sme vient du (Christ ; tout ce qu'il y a d'erroné vient d'une fausse interprétation du christianisme. L'erreur de Tolstoï est d'avoir appliqué un christianisme mutilé à un homme irréel. Moins perspicace, en quelque sorte moins réaliste que Jésus, il a sai.si comme primaires des besoins secondaires de la nature humaine, ceux de la raison et de la vie collective, et il a tenté d'y répondre par un Evang-ile social et rationnel. Jésus, mieux informé de ce qui est dans l'homme parce qu'il en réalisait la perfection, est allé droit à ses besoins primordiaux, les besoins individuels et reliiçieux, et il y a répondu par un Evang'ile moral, intime et spirituel, laissant à l'homme nouveau qu'il créait de la sorte, le soin d'éclairer sa raison et d'or- Çaniser son existence sociale. Aussi bien, le christianisme social de Tolstoï n'est-il pas un christianisme viable, non qu'il contredise à tel ou tel point inscrit au canon ecclésiastique, mais parce qu'il ne

correspond point aux besoins éternels et primitifs de l'homme. Son socialisme chrétien reste une noble tentative, mais un système avorté...

L'homme demeure. En fait, chez Tolstoï, l'homme apparaît constamment supérieur à ses idées. Ce qu'il g-arde de vraiment grand, ce sont les qualités morales : la sincérité dans la recherche du vrai, le courage pour s'y soumettre et pour en témoigner. De l'artiste et de l'apôtre, il faut redescendre à l'homme, à l'homme lui-même, à l'homme identique à tout homme, mais profondément, mais passionnément humain, mais étreint dès l'origine par l'inquiétude des grands problèmes, chez qui cette inquiétude devient une angoisse, la plus poignante et la plus douloureuse des angoisses, c'est-à-dire, remarquez-le, l'état normal de tout homme qui n'a pas encore répondu au pourquoi de la vie. Et si l'on considère quel fui le labeur de son âme ; par quel travail il conquit peu à peu ses premières certitudes ; quelle fut la qualité de ses tourments, de ses doutes, de ses tentations, de ses victoires ; au prix de quels sacrifices et par quel héroïsme il les obtint et les conserva ; si l'on prend garde aux ressources dont il usait, d'où il est parti et où il est arrivé, on reste en présence d'un drame plus émouvant mille fois que tous ceux qui se jouent sur la tri.ste scène de nos pauvres romans.

Si vivre n'est pas exister uniquement ; si la vie humaine comporte d'autres actes que ceux d'une profession sociale correctement exercée, d'autres pensées que celles que sug-g-èrent les événements et les journaux quotidiens, d'autres paroles que celles des conversations mondaines, d'autres souffrances que celles des intérêts lésés et d'autres joies que celles du plaisir et de l'amour-propre, Tolstoï a certainement plus vécu à lui seul que des millions d'hommes en Europe. C'est par là, non par ses thèses dogmatiques, que vaut son œuvre ; je veux dire par l'homme qu'elle manifeste, par la biog"raphie spirituelle dont elle est en quelque sorte le document et dont elle ne souffre point d'être détachée. C'est ainsi qu'elle s'explique et qu'il la faut saisir. Elle révèle alors une beauté si trag-ique, une dig-nité si haute, qu'elle touche au sublime. Le rire et les moqueries qu'elle provoque volontiers chez le vulg-aire se transforment en une sympathie sacrée, sentiment indéfinissable qui est celui de l'homme en face du type même de son humanité.

Néanmoins, les idées elles-mêmes de Tolstoï exerceront aussi, je le crois, leur influence. A l'idéal de justice obscur, informe, chaotique, violent, et parfois sanglant qui s'élabore d'en-bas, Tolstoï substitue un idéal plus paisible, plus noble, plus véritablement

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juste, même en ses excès, car il vient d'en haut. Et tandis qu'aujourd'hui, sauf de très rares exceptions, les idées sociales démocratiques sont athées ou du moins irréligieuses, celles de Tolstoï sont relig-ieuses et même en un certain sens chrétiennes. Si en bien des points Tolstoï a ti'ahi le christianisme, il lui a rendu par ailleurs un service inestimable, et dont il avait de nos jours plus besoin que jamais. Il Ta rendu populaire, humain, laïque. Il a montré que la relig"ion chrétienne n'était pas l'affaire du prêtre ou du pa.steur spécialement, mais celle de tout le monde. 11 a établi que le culte chrétien n'était pas un .service de temple, de cathédrale ou de chapelle, mais une pratique de la vie quotidienne. Il a déchiré l'enveloppe sacerdotale et traditionnelle dont la notion évang-élique était entourée, et a tenté de répandre sur tous le contenu salutaire des Evangiles. Il a remis en évidence la personne du Christ au milieu des foules qui l'ig-noraient, et a jeté son nom dans la multitude .souffrante, si ce n'est comme celui d'un Sauveur, du moins comme celui d'un frère ou d'un ami. Et c'est • pielque cho.se que d'avoir proclamé au monde que la cause du Christ et celle de l'homme sont une seule et m «'"me cau.se...

En Russie, si Tolstoï ne sera pas le Réformateur qu'attendait son pays, comme des précédents nous montrent (jue toutes les réformes définitives ont été g^iaduellement amenées par des réformes partielles, on peut supposer, en re.stant dans l'analog'ie des faits,

]a réforme de Tolstoï une de ces réformes préparatoires. Le tolstoïsme serait une ébauche prophétique, mais imparfaite, devant être fondue de nouveau à la fournaise de l'histoire, une systématisation passagère et prématurée des idées qui entreront un jour dans la synthèse dernière, mais qui jusque là doivent mûrir encore, en continuant de fermenter dans les esprits...

Enfin, si les idées relig-ieuses et spécialement doctrinales de Tolstoï ne sont pas appelées à modifier sensiblement aucune doctrine chrétienne d'aucune ég-lise, — on les a vues sous des formes vai^iées en cours chez nous dans les siècles précédents, particulièrement au moyen âge ; et la science d'une part, la fcvl de l'autre et la lutte pour l'existence qui sévit aussi entre les idées, en ont fait justice — il en est autrement de leur inspiration, de l'angle social sous lequel le réformateur de Toula conçoit le christianisme. Ici, Tolstoï n'aura pas parlé en vain. Il nous rappelle, à nous qui sommes confinés dans un christianisme ultra- individualiste, que la notion d'un royaume de Dieu est impliquée dans la prédication de l'Evangile; que ce royaume, s'il est d'abord spirituel, est néanmoins terrestre ; que l'Evangile a donc une application sociale et collective ; il nous fait souvenir qu'à toutes les grandes périodes de la foi, l'Eglise a eu conscience de ce rôle et de cette application ; il nous remémore qu'à In longue et même sur ce terrain secondaire, les compromissions sont fatales

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à l'Ég-lise, qu'elle ne se désintéresse pas impunément des intérêts collectifs de l'humanité ; qu'enfin le christianisme authentique, c'est-à-dire conséquemment vécu, est un principe intransigeant, subversif de tous les pouvoirs et de toutes les tradi'ions, et destructeur, en fin dernière, de tout ce qui n'est pas compatible à son idéal, de tout ce qui n'est pas assimilable à son orgranisme...

Avril-juin 1898.

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