CESAR M ALAN FILS
Le 5 décembre 1899, la Genève protestante perdait, presque sans le savoir, parce qu'elle l'avait presque toujours ig-norée, l'une de ses plus grandes fig"ules théolog-iques et relig'ieuses contemporaines. L'une de ses plus belles aussi, dans tous les sens du mot, et je ne sais si l'œil humain pourra jamais contempler ici-bas le spectacle d'une beauté pareille à celle que présentait, sur son lit de mort, le noble et pur visag-e de cet admirable vieillard. Ceux qui ont eu ce privilèg-e en g-arderont un impérissable souvenir.
Lorsqu'au premier malin le soleil levant touche, dans nos Alpes, le sommet neigeux des hautes cimes, il y a soudain comme une si-lorification de la nature entière. Le cœur le plus profane tre.ssaille à cette vue, d'une irrésistible et sainte émotion. C'était quelque chose d'analog-ue, mais de plus sublime encore, qui se dég-ag'cait de cette face souverainement paisible, austère et sereine. Car la nature n'est après tout que la nature ; ici c'était la personne, la personne radieuse
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et comme transfigurée par les premiers rayons du Soleil des esprits qui brille dans l'au delà. Et je n'ai jamais mieux compris, pour ma part, la g-loire à laquelle est destinée la personne humaine, qu'en apercevant là son reflet surhumain.
Fils de l'apôtre bien connu du Réveil relig-ieux qui marqua la pi^emière moitié de ce siècle et porteur du même nom, César Malan naquit à Genève en 1821. Attiré par la réputation d'Ewald et cédant à son g-oût pour les lang-ues orientales, il commença ses études (le théoIog"ie à Tubing-ue ; il les poursuivit à Lausanne, où il eut encore le privilèg-e d'être l'élève de Vinet. Appelé plus tard à desservir l'ég-lise w^allonne de Hanau et l'ég-lise suisse de Gênes, il revint, an printemps de l'année 1857, se fixer dans sa ville natale qu'il ne devait plus quitter.
Son temps s'y partagea entre des travaux de théologie qui l'absorbèrent toujours davantage, l'éducation de ses enfants, et des cultes pour la jeunesse on cours d'instruction relig"ieuse supérieure, que l'état précaire de sa santé l'obligea malheureusement d'interrompre bientôt, mais dont beaucoup de ses anciens auditeurs parlent encore aujourd'hui avec admiration ot auxquels plusieurs rattachent des impressions relig-ieuses décisives.
Depuis lors, sa solitude — une solitude d'un g-enre
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particulier, qui tenait tout ensemble au nom qu'il portait, à des épreuves de famille et de fortune, à l'aristocratie native de son tempérament et à l'orig-inalité foncière d'une pensée qui ne relevait de personne — était allée grandissant. Ils étaient claii-semé.s dans cette génération, ceux qui avaient approché César Malan d'assez près pour le pouvoir réellement connaître. Hors quelques rares et fidèles amis, au nombre desquels se place, comme l'un des plus chers et des plus respectés, M. Ernest Naville, il voyait peu de monde. Et cependant quel aimable accueil il réservait à quiconque venait frapper à sa porte ; de quelle bienveillance et de quelle courtoisie parfaite il usait à l'endroit de ses visiteurs, et combien il se montrait louché de la moindre attention dont il était l'objet ! Et, la conversation s'ençageant, quel feu encore se rallumait parfois sous les cendres de cette blanche vieillesse ; quelles chaudes lueurs sortaient tout à coup de ce foyer presque éteint, et de quelles clartés subites elles illuminaient l'âme de ses auditeurs silencieux !
Je dis silencieux, car ils ne tardaient pas à le devenir, éblouis et subjug'ués bientôt par la richesse intellectuelle, la profondeur morale de celui qu'ils écoutaient parler. César Malan était un merveilleux causeur. Ceux qui l'ont entendu, au coin de son feu, dans l'atmosphère intime et recueillie de son cabinet de travail, dont il ne sortait plus çuère ; ceux qui pardonnaient ïi cet autodidacte l'intransie^eance appa-
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rente de ses aphorismes; ceux qui, retenus par lej> envolées superbes de cette causerie paradoxale, se retenaient d'y contredire ou de lui couper les ailes par de médiocres objections, et tâchaient au contraire d'en pénétrer l'esprit et d'en saisir la véritable portée; ceux surtout qui aimaient à retremper leur foi au contact d'une foi intelligente et simple, candide comme celle d'un enfant, virile et profonde comme celle d'un prophète et tout imprégnée de la communion personnelle avec le Sauveur, ceux-là ne l'oublieront pas de long-temps.
Le discours de César Malan ne ressemblait en rien à celui de nos penseurs didactiques ou de nos docteurs habituels. Il ne s'astreignait pas, comme eux, à la ligne sèche et droite des conclusions démonstratives. Il roulait comme un torrent débordé, avec des sauts, des heurts, des violences, des accalmies charmantes, des détours et des reprises inattendues. Il fallait de l'âme pour le comprendre, et, pour le suivre en ses brusques écarts, en son fier dédain des petits syllogismes intermédiaires, plus et mieux que la logique de l'école : quelque chose de cette puissance d'intuition, dont la culture moderne semble tarir les sources vives au sein de notre jeunesse. Mais à cet effort, quelle récompense aussi ! Les images d'une beauté plastique incomparable, — desquelles tour à tour la vérité se dégageait toute nue, ou dans lesquelles elle s'enveloppait d'un manteau somptueux — les formules frappantes, les définitions exactes.
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les comparaisons définitives, sortaient à flots pressés de son imagination g-énéreuse, pour s'arrêter tout à coup dans un silence plus éloquent qu'elles-mêmes, ou se rassembler en un axiome fondamental, auquel elles prêtaient une extraordinaire intensité d'évidence et de vie.
Et de quoi donc parlait de la sorte ce prestigieux causeur ? C'est ici peut-être qu'il convient de chercher une raison de plus à son isolement. 11 ne parlait point de ce qui préoccupe l'immense majorité des hommes et surtout n'en parlait point comme eux. Les faits divers, les petits événements locaux, ce qu'on appelle les questions du jour, scientifiques, politiques, religieuses ou mondaines, et qui tiennent partout une si large place dans la société, ne l'intél'essaient en aucune façon, et c'est à peine si, de temps à autre, il prêtait l'oreille aux sourdes rumeurs de l'histoire générale. Une chose l'occupait uniquement : la vérité ; non celle qui change et qui passe, mais celle qui demeure ; celle qui dirige l'histoire et qui la domine ; celle dont relève, en son dernier fond, toute destinée humaine : la vérité morale et religieuse, la vérité de conscience. Elle était pour lui, comme elle devrait être pour nous, la chose néce.s- .saire et suffisante. A l'étudier, à la comprendre, à s'en pénétrer, il consacra ses forces et son temps, toutes les heures de sa lona^-ue solitude ; ses lectures et ses réflexions constantes tournaient autour d'elle comme autour de leur centre. Encore est-ce peu dire.
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Car cette étude, il ne l'avait pas choisie ; il en était captif ; elle s'était imposée à son intellij^ence, comme cette vérité elle-même s'était tout d'abord imposée à l'obéissance intime de son cœur. Aussi son œuvre futelle moins de disserter, de raisonner et de conclure à la manière des philosophes, que de se laisser silencieusement étreindre par l'objet d'une expérience qui le prosternait dans le principe même de son être ; puis, après s'y être personnellement soumis, de décrire cette expérience en elle-même, dans ses résultats immédiats et jusqu'en ses plus lointaines conséquences. Je touche, on le devine, à la matière de ses nombreux travaux de psycholog-ie relig-ieuse, dont le gros public ignore jusqu'à l'existence, dont quelques théologiens connaissent le titre, et auxquels une vingtaine de personnes à peine ont accordé l'attention qu'ils méritent. Qu'on ne s'attende pas d'en trouver à cette place une analyse, fût-elle sommaire ; elle dépasserait absolument les limites qui nous sont assignées. Nous nous bornerons à l'esquisse de la conception maîtresse qui domine ces études. Cela même ne sera point aisé, et nous craignons fort de n'y réussir qu'à demi. On a beaucoup reproché à César Malan d'avoir la plume aussi lourde et diffuse qu'il avait la parole claire, facile et brillante, et l'on s'est justifié par là de ne point lire ses ouvrages. J'avoue bien qu'ils sont d'une lecture difficile et que, de l'orateur à l'écrivain, il y a une distance considérable. Mais sont-ils très nombreux parmi nous ceux qui
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eussent été capables d'écrire en phrases simples et nettes les choses qu'il avait à dire ? Il luttait contre une difficulté qui provenait tout ensemble : de la nouveauté de son sujet ; de la méthode tout introspective que lui imposait son sujet; et de la pauvreté de notre langue, la plus indigente peut-être quant au vocabulaire psychologique, et qui, de formation latine, catholique, c'est-à-dire tout extérieure par le génie, se prête aussi mal que possible à la notation précise des phénomènes intérieurs de la vie morale et religieuse. Ces obstacles, la parole parlée, plus libre, plus souple et toujoux"s interprétée par la personnalité de celui qui la parle, les pouvait vaincre et surmonter; ils pèsent lourdement, au contraire, sur la parole écrite, dépourvue de ces avantages, et rendent compte, au moins relativement, de quelquesuns de ses défauts.
Un rapprochement nous servira de point de départ : celui qui s'établit naturellement entre César Malan père et César Malan fils. Il se résout en un rapport d'identité et de contraste, qui ne qualifie pas simplement le tempérament personnel de ces deux nobles et puissantes personnalités, mais encore l'œuvre qu'elles ont accomplie, et jette, en particulier, une vive lumière sur la tentative de rénovation religieuse et théologique qui fut leur tâche commune.
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Le grand apôtre du « Réveil » genevois s'appuyait sur la doctrine centrale de la « souveraine grâce de Dieu en Jésus-Christ », par où il désignait l'initiative absolue et la pleine suffisance du salut de Dieu, gratuitement accordé au pécheur. Il la formulait dans le dogme calvinien de l'élection et de la prédestination divine inconditionnelles. Mais à côté du prédicateur doctrinaire que connaissaient surtout les auditeurs de ses sermons, il y avait le poète mystique des Chants de Sion ; il y avait l'évangéliste plein de fougue et prompt à deviner les secrètes aspirations des âmes ; il y avait enfin l'homme, le père de famille et l'ami. Celui-là se donnait, s'épanchait plus qu'il n'enseignait, confessant d'une façon touchante et spontanée la communion dans laquelle il vivait avec son Sauveur. La dureté rigide du dogmaticien se fondait dans le témoignage ému du croyant.
De ces deux hommes. César Malan fils fut le continuateur de l'un et l'adversaire de l'autre^. Frappé de bonne heure par ce qu'avait d'insuffisant et de caduc le dogmatisme paternel ; pressentant qu'il ne répondait ni à la vérité des choses, ni aux besoins des temps ; surpris de le retrouver, également intransigeant et raide, chez les adversaires du « Réveil » et chez ses partisans, il s'en dégoûta bientôt, et, à mesure qu'il se convaincait mieux de son impuissance et
^ Au point de vue théologique, s'entend. Car, à tous autres égards, le tils conservait à la mémoire de son père des sentiments de filiale et profonde vénération.
<ie sa radicale fausseté, lui voua une plus irrémissible aversion.
Mais en rejetant le dog-matisme, il n'entendait rien sacrifier de la vérité évançélique elle-même dont vivait sa foi. Seulement quelle était cette vérité? En quoi consistait sa nature essentielle et première? Etait-il possible d'en fournir une formule exacte et comment y parvenir ? Et, puisque l'affirmation dogmatique n'était capable ni de transmettre la foi, ni de l'enraciner au fond des âmes, à quoi donc celle-ci pouvait-elle en appeler pour s'établir, et sur quelle base allait-elle s'édifier? Ce fut la tâche à laquelle César Malan fils consacra le labeur de son existence.
Le problème consistait à fournir de la vérité chrétienne une définition plus exacte, que celle qu'elh; avait alors dans le dog-me ; à mettre la science théologique au bénéfice d'une méthode plus conforme à la nature de la foi, et à faire reposer celle-ci sur un fondement plus solide que celle de l'autorité externe en dégag'eant les véritables raisons qui permettent à rhomme d'accéder à l'Evangile.
Et voici ce qu'une analyse prolongée, assidue, servie par une faculté d'introspection vraiment géniale, lui fit peu à peu découvrir : en morale et en religion, c'est-à-dire dans la sphère qui constitue proprement celle de la vie du cœur, les formules intellectuelles ne sont (|ue la transcription plus ou moins exacte des phénomènes de conscience corrélatifs. Leur valeur consiste moins dans l'autorité traditionnelle dont elles
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peuvent être revêtues, ou dans leur capacité démonstrative, que dans le (émoig'nag'c qu'elles portent aux expériences intimes du sujet qui les affirme. Or, parmi ces expériences, il y en a une, centrale et décisive entre toutes, qui esta la fois le pivot de la personnalité humaine et la source de sa certitude : l'expérience que nous faisons (ou plus exactement : qui nous est faite) de la sainteté du devoir, et qui se traduit par ce qu'on appelle communément le sentiment d'oblig'ation de conscience, dette oblig-ation revêt un double aspect : d'une part, elle se propose à la liberté du sujet moral et l'empreint ainsi d'un caractère bien marqué d'autonomie ou de libre disposition de soi-même ; de l'autre, elle s'impose au sujet moral et l'affecte ainsi d'un caractère non moins indiscutable d'hétéronomie ou de dépendance. Comment interpréter ce double caractère? comment réduire la contradiction qu'il implique? et quel est l'objet de cette hétéronomie ou de cette dépendance?
C'est ici que la conception de Malan .se sépare nettement de toutes celles qui ont cours dans le spiritualisme philo.sophique. Je m'akstiens d'entrer dans les considérations très fortes, mais très délicates aussi, qui la soutienneut. Il me suffira d'en dessiner brièvement les g-randes lignes.
Il y a dans l'homme deux volontés, ou, .si l'on préfère, une volonté en deux états distincts, sous deux conditions différentes : l'une qui est le commencement ou le principe de l'autre, la volonté subcon-
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scienlc ou instinctive ; l'autre, la seconde, qui est l'épanouissement et le prolongement de la première, la volonté réfléchie libre et consciente d'elle-même. Appelons-les, pour nous servir de termes plus familiers, parce que ce sont des termes bibliques, l'homme intérieur et l'homme extérieur. Lorsque celui-ci rentre en lui-même et revient sur soi, il prend conscience de celui-là, et la conscience qu'il en prend le lui révèiiprosterné dans une attitude de soumission, de dépendance et d'adoration religieuses qui provient de c< qu'il est l'objet dune action divine inconditionnelle. C'est là ce que Malan exprimait par une locution qui revenait sans cesse dans son discours et sur laquelle il insistait avec force : « l'expérience imposée ». Due à la seule initiative de Dieu, elle ne compoite encore aucun consentement ni aucune liberté de la part de l'homme, qui se borne à la subir ; mais elle le cojistitue en droit l'être religieux et moral quil devra plus tard devenir en actes.
Effectivement, l'instinct moral de l'homme, à mesure qu'il s'actualise, transmet cette attitude d'entière soumission, en laquelle il est courbé, aux délibérations de la volonté consciente. Celle-ci, susceptible de réflexion et donc de liberté, reste capable de « réfléchir » affimativement ou nég^ativement, d'accepter ou de repousser l'attitude qui lui est ainsi proposée. Elle n'est plus contrainte ; elle est libre, mais elle est oblig"ée. La soumission précédente se transforme en obéissance volontaire et la responsabilité morale commence.
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L'oblig-ation i^essentie de la sorte est de nature, tout ensemble, divine et humaine. L'obligation est humaine, en ce sens que, si la volonté réfléchie se refuse à réaliser l'attitude que lui propose l'instinct profond de sou être, clic a le sentiment très vif de l'ompre avec son principe, c'est-à-dire avec elle-même (d'où le sentiment d'accord et d'harmonie psychologique dans la fidélité au devoir, de trouble et de désaccord dans la violation du devoir). Le devoir se présente là essentiellement comme une sincérité, comme un consentement intérieur de soi-même à soimême. L'obligation e.st divine, en ce sens que cette altitude, étant d'origine premièi'e et de causation souveraine, elle apparaît à la fois comme sainte et comme normale, par conséquent comme noi-mative. En rejeter la sollicitation, désobéir à son impératif ne serait plus seulement pour l'homme se séparer d'avec lui-même, mais, dans la mesure où l'initiative divine K- rend possible, .se séparer d'avec Dieu. D'où l'infrangible autorité, l'absolue sainteté du sentiment d'obligation. — L'héléronomie de tout à l'heure s'explique donc par une théonomie. La reconnaissauce de celle-ci devient la lâche essentielle de l'autonomie du sujet conscient. La première démarche de la volonté morale est une démarche relig'ieuse.
Tels sont, sommairement indiqués, les phénomènes psycholog-iques, c'est-à-dire les réalités intérieures, que recouvre et que perçoit la conscience morale, et dont elle est l'org-ane, car elle n'est qu'un organe :
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(( un œil qui reg-arde en dedans » ; son crédit ne lui vient point crelle-même (la conscience comme telle n'a point d'autorité), mais uniquement de l'objet dont elle témois-ne. Or. de quoi témoigne-t-elle? D'un côté, de la l'éponse que l'homme a faite et fait encore, dans son existence réfléchie et donc liistorique (c'est-à-dire dans l'histoire), à la sainte initiative de Dieu sur son être (et l'état de « mauvaise conscience » propre à chacun atteste suffisamment la qualité de cette réponse); de l'autre, elle témoigne de l'initiative divine elle-même, laquelle, étant absolument initiale et gratuite, peut bien être nommée « la souveraine grâce de Dieu » dans la conscience.
Et Ton remarquera comment César Malan fils rejoint ici César Malan père. Ce que l'un n'avait su voir que dans l'Evangile, parce qu'il n'en était devenu pleinement conscient que par l'Evangile, l'autre le discerne et le signale déjà dans la conscience. Ce que l'un ne se préoccupait nullement de retrouver en dehors du christianisme, parce que l'autorité dogmatique de l'Ecriture lui en rendait la recherche superflue, l'autre le découvre comme se faisant valoir au sanctuaire intime de tout cœur d'homme.
Désormais le dogmatisme est réellement vaincu parce qu'il est réellement lemplacé. La vraie source de Tautorité du dogme se dévoile, et se révèle être celle d'une évidence intérieure à laquelle toute volonté sérieuse, attentive et lovale est obligée de se rendre. Les faits historiques de l'Evangile ont leurs
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précurseurs dans les faits psychologiques de la conscience. Des uns aux autres, le rapport est de contraste, d'identité et de prédestination biolog'ique. Les affirmations et les cei^titudes vitales de la foi chrétienne portent d'aplomb sur les certitudes et les affirmations préalablement ébauchées dans toute âme d'homme, et le fidèle peut saluer et reconnaître en Jésus-Christ — mais avec quelle clarté nouvelle ! — la révélation parfaite de « la souveraine grâce de Dieu, )) parce qu'il éprouve être en soi-même l'objet d'une grâce et d'une action révélatrice analogue, bien qu'imparfaitement connue et discernée jusqu'alors. Il croit en Jésus-Christ de la même foi et pour les mêmes raisons pour lesquelles il avait cru au devoir ; il croit au Dieu de Jésus-Christ pour les mêmes raisons et de la môme foi par lesquelles il avait cru à l'Auteur en lui du devoir. L'expérience de l'homme s'achève dans celle du chrétien, et celle du chrétien culmine et se consomme dans la communion vivante avec le Dieu-Sauveur, qui constitue toute la rédemption. Les bases du christianisme cessent de reposer exclusivement sur l'autorité extérieure d'un livre, ou les arguments d'une apologie rationnelle ; elles plongent en pleine vie humaine et, dans cette vie, descendent jusqu'au phénomène constitutif de la personnalité spii'ituelle. « La maison, bâtie sur le roc « peut résister désormais aux orages de la critique et à ses fluctuations.
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II est impossible de ne pas leconnaîlre, dans cet efForl d'apolog-éliquc interne, par lequel César Malan fils fournissait en quelque sorte à l'œuvre palernoUe et à l'édifice de toute foi chrétienne sa subslructure et SCS assises profondes, une analog-ie frappante avec les efforts similaires qu'ont faits, en ce siècle, les Charles Secrétan, les Vinet, et, si l'on remonte jusqu'aux protagonistes, les Kant et les Biaise Pascal. Mais il est non moins impossible d'en méconnaître la différence, et, à certains égards, la grande supériorité. Tandis que la psychologie kantienne (et celle du néocriticisme tout entier) s'arrêtait devant le sentiment d'obligation comme on s'arrête devant une loi, c'est-iidire devant un fait (catégorie de la rai.son pratique), celle de César Malan y .saisit l'expérience d'une action, laquelle, impliquant une personne, la Per.sonne divine, transforme du même coup un principe de moralité profane en principe de moralité religieuse (ou plus exactement, de religion morale).
Le prog'i'ès n'est pas moins .sensible par i-apport à Vinet et à Ch. Secrétan. Sans doute, comme écrivain, pour la fécondité littéraire, pour l'envergure de l'esprit et pour l'influence immédiate. César Malan ne leur -saurait être comparé. Mais il les dépasse de beaiicoup sur un point qui préci.sément .se trouve être le point capital: l'analyse du fait de conscience. Elle demeure chez eux rudimentaire, indécise, flottante et même contradictoire. Je ne conteste pas qu'elle ne prête, sous leur plume, à de magnifiques développe-
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monts oratoires et à de foiles évidences; mais on m'accordera qu'elle prête également à des erreurs ou à des illusions funestes, et que l'appel à la conscience reste chez eux susceptible d'applications si mobiles et si diverg'entes qu'elles dénonceraient à elles seules le défaut dont nous parlons. Il suffit de considérer l'usag-e que les disciples ou les prétendus disciples de ces çrands maîtres ont pu faire de la méthode qu'ils en avaient reçue, pour comprendre que celte méthode n'avait point encore trouvé chez eux sa pure et véritable matière.
Il n'en va pas de même avec César Malan. Les données primitives de la conscience, parce qu'elles sont rig-oureusement dégag-ées et définies, cessent de se plier à l'arbitraire des préférences individuelles. Sint ut surit, aut non sint. On n'en prend plus à son aise à leur endroit ; il faut, ou les renier complètement, ou s'y soumettre sans réserve. Comme elles commandent souverainement à la conduite, elles commandent souverainement à la pensée. Elles deviennent dans la théorie ce qu'elles sont dans la pratique : réelles, précises, inflexibles, impérieuses. Si jamais l'induction psychologique doit jouer en théologie le rôle auquel nous la croyons destinée ; si jamais la théologie dite « de la conscience», qui n'a guère fourni jusqu'à présent que des essais critiques et des résultats négatif.'*, veut aboutir un jour au système constructif d'une dogmatique positive, c'est à César Malan qu'elle devra regarder. Il est, à notre sens, le théologien de
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l'avenir parce qu'il est seul capable aujourd'hui de procurer à la théolo^eque nous estimons avoir l'avenir pour elle, à la théolo^"ic indurtive de l'expérience et lie lobservation, un point d'appui solide. Cela ne siçnifie nullement <|iril ail prononcé, dans ce domaine, le dernier mot de la vérité ; mais cela sit-iii- He qu'il a posé, sur le chemin de la vérité, un nouveau jalon, et que I étape qu'il lui a fail f)arcourir. nous paraît être une étape décisive.
Qu'on ne s'imaçrine pas, du reste, que César Malan concentrât sur cet unique objet toute la puissance de travail et de méditation dont il était doué. Il .se rendait parfaitement compte que, mise en oeuvre, .sa conception du phénomène psychologique de l'ohUyalion de conscience déplaçait dans leur centre quelques-uns des problèmes capitaux de la théologie* moderne. II s'en montrait fort soucieux et tenta luimême, .sur divers points et à diverses reprises, de leur apporter la .solution qu'ils réclament. Ses ouvrages publiés en font foi, ainsi que les nombreux articles qu'il fit paraître dans les revues spéciales en Suis.se et à l'étrang-er. Les études manu.scrites, plus nombreuses encore, qu'il p-ardait en portefeuille^ se rapportent presque toutes à la même préoccupation- Plusieurs d'entre elles sont diine haute valeur et mr-
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riteraient de pouvoir être connues. Mais le sujet est trop vaste et trop particulier à la fois pour qu'il nous soit loisible de l'aborder à cette place.
Nous terminons sur le vœu qu'un recueil soit forme quelque jour des meilleures pages laissées derrière lui par cet infatig-able ti'availleur. Et nous espérons que le moment viendra où justice sera faite à la mémoire d'un homme qui, trop méconnu de ses contemporains, fut très certainement en tète du mouvement de la pen.sée religieuse moderne.
Janvier igoo.