‹ Etudes littéraires et moralesChapitre 7 sur 8 · ROMMEL, ET. LIT · texte numérisé non relu

ROMMEL, ET. LIT

morale : la foi, qui est une œuvre et qui a son objet dans le dog^me, devient le principe de la morale parce qu'elle devient celui de la mise en œuvre du dog-me.

Mais il y a davantage, et l'union se fait plus intime encore si l'on considère, d'autre part, que la foi, étant une confiance et une obéissance, dépend de son objet, n'est réellement possible que grâce à son objet et « lui doit son caractère ». Qu'est-ce effectivement que se confier, sinon placer hors de soi l'appui de son être et la direction de sa vie? Et qu'est-ce qu'obéir, sinon renoncer à sa volonté propre, et donc se renoncer soi-même pour se réduire à ne vouloir plus être que l'instrument et l'org-ane d'une autre volonté, d'une volonté que le chrétien a faite sienne par libre adoption, mais qui cependant n'est pas la sienne ? Croire de la sorte, croire par obéissance et par confiance, c'est faire effort sans doute, l'effort suprême auquel nous puissions être conviés et dont peut-être nous soyons capables, mais un effort d'abdication. Ainsi conçue — et c'est ainsi qu'il la faut concevoir — la foi est tout ensemble un dépouillement et une prise de ])ossession, un acte d'abandon et une réceptivité. Par la foi, le croyant se porte à la rencontre de l'objet de sa foi ; il s'ouvre à lui, il le reçoit, il l'embra-sse, et, s'anéantissant devant lui, le laisse ag'ir et pénétrer jusqu'aux sources mêmes de son être. Or la substance du dog-me qui constitue l'objet de la foi, ne réside ni dans un

fait, ni dans un livre, ni dans une idée, mais dans une personne : la personne de Jésus-Christ. La foi consiste donc essentiellement à recevoir Jésus-Christ, à le letenir, à l'étreindre, à s'unir à lui, « mystérieuse insertion qui nous fait être autant de sarments du cep... duquel nous tirons désormais toute notre sève et dont la vie devient la nôtre ».

« Dont la vie devient la nôtre ! » Oui, et non seulement sa vie, mais sa mort ; et non seulement sa mort, mais sa résurection. Car Jésus-Christ mourant et Jésus-Christ ressuscitant, c'est encore Jésus-Christ. — Qu'est-ce à dire? sinon que la foi, par laquelle nous communions avec Jésus-Christ et lui avec nous, répète en nous l'œuvre même de la rédemption. Les faits histoiiques de l'Evang-ile s'inscrivent en faits de conscience dans le cœur du fidèle et le dog-me, revécu par le croyant, se transpose et se reproduit dans sa vie.

Vinet touche ici au point culminant de la conception qu'il entretenait de la réalité spirituelle du christianisme. Mais j'avoue qu'il possède la chose mieux qu'il ne la dégage ou ne l'explique. Sa pen- .sée n'est pas toujours ég-ale à son intuition et les définitions manquent parfois à sa pensée. Il y a des lacunes, des obscurités, des oscillations. Un travail restait à faire que nous aurions dû reprendre et que nous avons trop nég-lig'é. Mais enfin la voie était ouverte et le but clairement indiqué. En invitant ses contemporains à le poursuivre, Vinet leur mon-

Irait la seule cime assez haute pour dominei- tout le pays et leur sig-nalait la synthèse des grandes antinomies qui troublaient la pensée relijsrieuse de ce temps — comme elles troublent encore la nôtre — et qui ne se résoudront jamais à de moindres hauteurs.

En résolvant par la mystique chrétienne — mais par une mystique singulièrement intellig-ente et singulièrement pratique — le dualisme apparent de la morale et du dogme, le théologien consommait du même coup l'apologète. Car du moment où la matière du dogme, c'est-à-dire l'œuvre et la personne de Jésus-Christ, se peuvent transcrire et comme transposer dans la vie du chrétien, l'apologétique a dit son dernier mot. Comment douter, après cela, que l'homme soit fait pour l'Evangile et que l'Evangile soit fait pour l'homme ? La preuve est donnée, irrécusablement donnée, puisqu'elle s'incarne dans la réalité concrète de la personne humaine et qu'il appartient aux fidèles de la rendre directement accessible à l'observation de tous.

Et l'on voit, en même temps, comment l'apologétique de Vinet prépare .sa morale et s'y résout, puisque la communion du fidèle avec Jésus-Christ est évidemment une communion morale, produisant des fruits de sanctification, de régénération, de justice, d'amour, de paix, de joie, qui constituent la rédemption morale du pécheur, le salut au sens évangélique.

L'oeuvre de Viuet présente donc une logique interne, une cohésion, une continuité et, pour tout dire, un organisme admirable. Cet organisme, on le pressent, on le devine bien avant de l'avoir intellectuellement analysé. Et c'est à lui, soyez-en sûrs, autant qu'à la plume incomparable de l'écrivain et au génie du penseur, qu'elle doit la vitalité singulière et cette force d'influence dont elle a fait preuve jusqu'ici. Mais l'unité de l'œuvre fut aussi celle de l'homme avec son oeuvre, et c'est par là, qu'en terminant, il nous reste à l'expliquer.

Une question se pose, en effet, et non la moindre : d'où viennent à notre auteur les moyens et la matière de la tâche qu'il a fournie? Les moyens, sans doute. Dieu les lui avait conJSés de naissance. Ils sont dans l'exercice à la fois volontaire et spontané de facultés éminentes. — Mais la matière? Qu'est-ce donc qui poussa cet homme à se frayer péniblement une voie nouvelle dans le champ ingrat de la pensée chrétienne et qui fit de ce littérateur (car Vinet, par ses goûts et ses aptitudes naturelles, était né critique littéraire) le théologien novateur que nous venons de voir?

Il n'est à cette question qu'une .seule réponse : l'expérience même de l'Evangile. Le réveil religieux, qui florissait à cette époque dans nos contrées, et dont quelques apparences fâcheuses et les dehors excentriques avaient d'abord repoussé Vinet, finit

par g-ag-ner ses sympathies et devint pour lui l'occasioii d'une crise de conscience d'où il sortit chrétien personnel. Il l'avait, certes, toujours été. mais implicitement, mais par habityde, par croyance et par tradition ; il le devint maintenant « en esprit et en vérité », par un acte libre de consécration volontaire. Depuis long-temps préparée, cette conversion — car c'en était une, et la conversion n'est pas autre chose, après tout, que le passage d'un christianisme théorique au chT'istianisme expérimental — n'eut pas chez Vinet le caractère éclatant et soudain qu'elle revêt parfois chez d'autres ; elle n'en fut pas moins sérieuse et décisive. C'est en elle qu'il trouva le vrai point didépart et la pure substance de sa peu.sée relig-ieust-. Mais il y trouva beaucoup mieux et nous n'hésitons pas à placer ici la véritable orig-inalité de Vinet. L'expérience chrétienne ne lui fournit pas uniquement ce qu'elle fournit à tous les croyants authentiques: les affirmations et les certitudes de la foi : elle lui révéla de plus, avec la manière de croire, la (nanière de réfléchir intellectuellement la foi, c'est-àdire la méthode .scientifique en théologie. Ceci est con.sidérable, car de toutes les questions, il n'en est pas de plus impoilante que la question de méthode. Tandis que le réveil continuait d'emprunter aux formules de l'orthodoxie courante l'expression doctrinale de sa vie spirituelle et rééditait à son usage un dogmali.sme vieilli. Vinet, lui. o.sa rester fidèlr au témoignage intérieur et à la nature du témoi-

g-nage que rendait à sa conscience l'œuvre et la personne de Jésus-Christ.

« Il a ouvert la Bible et il a beaucoup pensé ». a-t-on dit de Vinet ; nous dirions avec plus de justesse peut-être qu'il pensa fidèlement un Evang-ile fidèlement vécu. Remarquablement doué pour l'observation p-svcholog-ique et soucieux d'absolue sincérité, il sentit que s'il n'est pas indifférent de croivc d'une façon ou d'une autre, il ne saurait l'être non plus d'interpréter sa foi d'une façon ou d'une autre, et que si la manièi'e de croire dépend de l'objet même de la foi, la manière d'exposer celle-ci doit dépendre à son tour de la manière de croire. Il découvrit, en un mot, qu(; la méthode, en science chrétienne, relève de la piété chrétienne aussi rig"oureusement. aussi nécessairement que la piété relève de l'Evang-ile ; que cette double connexion n'est pas plus arbitraire ou facultative dans un cas que dans l'autre ; qu'on ne la choisit ni ne la rejette à sou gré; que la piété impose l'une à la pensée comme l'Evangile impose l'autre à la volonté. Or, la piété, qui est une vie. est évidemment une expérience. Si la théologie doit lui correspondre, si la science de la foi doit répondre à la foi, comme la foi elle-même doit répondre à son objet, la théologie sera donc, elle aussi, d'ordre et de nature expérimentale.

Initiateur, ou plus exactement restaurateur de la théolog'ie inductive dans le protestantisme de lang-ue française (comme Schleiermacher le fut en Aîleraa-

g"ne), tel est, à notre sens, le principal titre de g-loire d'A. Vinet et la grande révolution qu'il opéra dans la pensée chrétienne de ce siècle. Elle nous donne le secret de l'unité org-anique de son œuvre entière, et de l'unité non moins profonde de l'œuvre avec son ouvrier. C'est par l'application de cette méthode qu'il obtint la synthèse du dog'me et de la morale chrétienne, la synthèse plus essentielle encore et véritablement primordiale de l'Evang-ile et de la conscience. C'est par elle qu'il inaug"ura cette « réforme delà Réforme», dont nous parlions tout à l'heure, et que, rejoig-nant la réforme du xvi" siècle au point où ses lacunes et ses contradictions en avaient arrêté l'essor, il la rectifia en quelques-unes de .s(>s plus graves erreurs, la prolong-ea dans le sens où la portait sa direction normale, la développa dans ses vérités incomprises et ouvrit de la .sorte au réveil la carrière dune rénovation thcolog-ique dont il aurait été peut-être autrement incapable. C'est par elle enfin, par cette méthode — car tous les résultats sont dans la méthode — qu'il préside actuellement encore aux destinées relig'ieuses de l'évang-élisme moderne. Je conviens de bon cœur que cette méthode n'est pas absolument nouvelle ; que tous les croyants, depuis les orig-ines du christianisme, l'ont plus ou moins, mais plus ou moins inconsciemment, employée ; que la Réformation n'en fut, dans une période cardinale, qu'une opportune et plus impérieuse revendication ; j'accorde encore que Vinet n'a pas

fait produire à cette méthode la totalité de ses conséquences et qu'elle demeure, chez lui, sousjacente et comme enveloppée. N'oublions pas néanmoins qu'à l'heure où elle semblait perdue, c'est Vinet qui nous l'a retrouvée, qui l'a reconquise, qui l'a remise en valeur et en lumièi^e ; qu'il lui offrit surtout cette large et patiente vérification dont elle avait besoin pour son crédit et ce point de résistance solide qu'il fallait à son avènement parmi nous.

N'oublions pas ces choses et proclamons, par l'hommage de notre reconnaissance, la grande dette que nous avons ainsi contractée envers l'humble et viril penseur de Lausanne.

9 Novembre 1900.

CHARLES SEGRETAN

La Civilisation et la Croyance.

Il faudrait remonter bien haut dans l'histoire, aller peut-être jusqu'aux temps de la décadence romaine, pour rencontrer une situation analogue à celle de nos civilisations occidentales. Jamais tant de problèmes n'ont attendu de solutions plus pressantes, jamais l'inquiétude générale des peuples n'a été si vive, jamais le fléchissement des consciences et la désorientation des âmes n'ont été si universels, jamais un avenir plus sombre n'a entr'ouvert des perspectives plus redoutables qu'à l'époque où nous sommes parvenus. La fin du xix^ siècle ressemble manifestement à la fin du xvni"; elle n'en diffère que par la g-ravité plus alarmante des sym[)tômes, et les signes plus accentués d'un malaise qui s'étend à toutes les classes de la société et à toutes les .sociétés du continent.

L'athéisme contemporain n'est plus l'opposition frivole ou haineuse de quelques philosophes encyclopédistes aux dog'mes d'une Eg-lise infidèle, mais la nég-ation raisonnée de la science et le doute sérieux des meilleui^s esprits ; la morale n'est pas seulement violée, comme elle le fut toujours, ou tournée en ridicule, comme elle le fut souvent, sa valeur même est contestée par les rhéteurs modernes, son droit à l'existence est tenu pour douteux par le détei^minisme courant, et les découvertes récentes des médecins pathologistes ne sont pas pour rétablir son crédit. Enfin, l'ég-alité politique, réclamée et obtenue en 1789, aboutit à la Commune de 1871, et la « proclamation des droits de l'homme » fait place aux prétentions monstrueuses du socialisme anarchique.

Toutes les questions, devenues plus aig-uës, sont aussi devenues plus fondamentales : elles minent aujourd'hui les assises mêmes de l'édifice dont elles n'avaient effleuré que le faîte.

Les doctrines d'un matérialisme plus ou moins avoué ont passé dans le catéchisme de la sag-esse pratique. La recherche de la jouissance, admise comme mobile suprême d'activité, conduit le petit nombre de ceux qui peuvent satisfaire leur fantaisie à la lassitude et au dég-oût, tandis qu'elle devient pour le g-rand nombre la cause de revendications sociales toujours plus impérieuses. Le crépuscule morne du pessimisme descend sur une portion de l'humanité, pendant que l'aurore sang'lante de la ré>olution

point H l'horizon des multitudes. Le flot montant de la démoci'atie démag'og'ique roule une vague furieuse <}ui déferle jusque sur les marches des trônes les plus solidement établis. Et, comme elle a pour elle le droit de la justice et qu'elle aura sous peu celui de la force, elle rompra toutes les digues qu'on tente de lui opposer et nivellera toutes les hauteurs qui la <lominent encore.

Mais cette ère démocratique, qui apparaît aux: déshérités de la terre comme l'âge d'or promis à leur espérance et qui est la forme inéluctable des gouvernements futurs, semble aussi irréalisable qu'elle e.st nécessaire. La démocratie ne s'édifiera que pour s'efl^ondrer bientôt dans l'anarchie, ou pour tomber en dictature, car elle porte en elle le germe de .sa dissolution. Issue des aspirations de l'homme vers la justice et vers la liberté, elle deviendra, par l'efiFet même des circonstances, injuste et despotique. Basée sur le suflrage universel qui remet à chaque citoyen une part de la direction de l'Etat, elle consacre le peuple souverain et confie à des masses irresponsables le soin de faire et de défaire la loi. Le droit et la justice dépendront, de ce fait, uniquement des majorités numériques, et les majorités numériques, conscientes du pouvoir illimité que Icui- donne le nombre, en useront selon leur bon plai.sir.

Ce qui leur plaira tout d'abord, ce sera d'éloigner des affaires publiques les supériorités morales et intellectuelles qui les dépassent et dont elles sont

jalouses, étant, elles, médiocres de leur nature. Privée par là des forces vives du pays, leur politique reflétera fidèlement les inconséquences et les caprices des volontés populaires, et le fruit de cette première injustice sera l'avilissement du prestig-e national.

Une seconde injustice, ég-alement inévitable, sera commise tôt après. Ses résultats seront plus désastreux encore. Les majorités démag-og-iques, sous pré- (exte de répartitions ég-alitaires, ne tarderont point — c'est le rêve que déjà elles caressent ouvertement — à violer la propriété individuelle, qui fera retour à l'Etat, i*econnu désormais seul possesseur lég'itime de la fortune publique et seul distributeur du travail.

De pareilles mesures, parfaitement justifiées d'ailleurs, étant admis le principe de la démocratie, ne sauraient s'effectuer sans produire des troubles et des violences, sans fomenter des jalousies et des haines qui porteront une atteinte grave à l'autorité dont elles émanent. Si celle-ci néanmoins réussit à se maintenir, la crise économique, causée par la suppression des capitaux et la production forcée, toujours inférieure à la production libre, — l'esclave travaillant moins que l'ouvrier, et l'ouvrier salarié moins que l'ouvrier associé — lui portera un dernier coup.

La révolution sociale qu'élabore de toutes parts la fin du xix^ siècle mène donc droit à l'anarchie. Celle-ci pourtant ne peut durer : elle est la négation

même do la société qui, lasse de vaines secousses, acclamera pour sauveur le preraiier homme assez puissant ou assez habile pour se créer, parmi tant d'intérêts contraires, une g^rande position. Mais la dictature, à son tour, ne .saurait subsister que par des armements formidables, dont les frais écra.sants tarissent les ressources d'une nation, et par des g-uerres de conquêtes également ruineuses pour l'un et l'autre parti. Que les vainqueurs et les vaincus d'hier respirent un instant, ils se souviendront de leurs droits et précipiteront le maître qu'ils subis- .sent ou qu'ils se sont donné, pour s'établir eux-mêmes à sa place et recommencer à nouveau le cycle qu'ils viennent de parcouiMr.

L'idéal le phis pur de la liberté aboutis.sant à l'oppression, la manifestation la plus haute de la justice méconnaissant les droits individuels, l'abolition des privilèges du rang et de la fortune excitant l'envie et menant à la ruine, la .seule forme acceptable de gouvernement condui.sant à l'impuissance politique, au di.scrédit et au désordre : telles sont les contradictions flagrantes, fondées elles-mêmes sur des contradictions jjIus intimes, au sein desquelles .se débat la société contemporaine.

A cet état de cho.ses y a-t-il un remède, et quel est-il ?

Nous venons de résumer les deux premiers chapitres du livre de M. Secrétan : la question politique, la question économique. Nous aliordons maiu-

tenant le troisième, celui qui traite « la question véritable ». Et cette question, toute différente de celle que discutent à l'ordinaire ceux qui se posent en réformateurs ou en prophètes de l'avenir, se trouve être une question de moralité.

Le mal et le remède ne sont pas d'abord dans ce qui frappe les yeux ; ils ne sont point ici ou là, dans telle opposition funeste du capital et du travail, dans tel rouag'e vicieux du mécanisme social, dans tel régime administratif qu'il faudrait réformer. Le mal e.st à un endroit très précis et central entre tous, d'où il rayonne, mais où il réside : dans le cœur même de l'homme. La lèpre qui rong-e nos civilisations n'a d'auti^e cause, en dernière analyse, que l'égoïsme invétéré de la race humaine. Elle s'est accrue, sans doute, et sing-ulièrement avivée par la suite des siècles ; elle est plus fatale qu'elle n'a jamais été, telle qu'aucun âg-e précédent ne l'a connue si meurtrière ; mais elle n'est qu'une simple conséquence de l'égoïsme universel.

Le salut social serait donc, non dans telle amélioration de détail, toujours inefficace, mais dans la suppression de l'ég-oïsme, dans la bienveillance des rapports réciproques, dans l'oubli de soi-même, dans la charité pratique. Il ressemblerait fort à celui qu'annonce le christianisme et qu'il réalise sous le nom de conversion. Mais cette conversion, pour aboutir, devrait-elle être entière et s'étendre à toute l'humanité? Ce serait demander l'impossible etrécla-

mer de considérations purement utilitaires ce que n"a pu opérer la plus puissante des relig'ions.

L'auteur ne l'ig-nore pas et se contente de moins : « 11 n'est pas absurde de penser, dit-il, que la difficulté sociale pourrait trouver dans quelque réforme des mœurs une imparfaite solution, la seule qu'elle comporte... Le salut social exig-e un chang'ement volontaire dans la conduite individuelle, une révolution morale; mais cette révolution nest pas en dehors de toutes les analogies de l'histoire. 11 n'est pas besoin qu'elle soit très universelle, ni très radicale ; elle ne suppose pas l'introduction de mobiles inconnus, mais le renforcement de certains mobiles par rapport aux autres. Pour qu'un peuple arrive à borner son action collective — et tout le problème politique est au fond là — il faut et il suffit qu'un nombre de citoyens capables de déterminer un mouvement de l'opinion aient appris, chacun pour son compte, à se g"ouverner eux-mêmes. »

La cri.se économique se résoudrait sur le même terrain : « Il faut avant tout éteindre les haines, désarmer la défiance afin de pouvoir éclairer le peuple sur ses intérêts et la limite de ses droits. Et l'initiative ne .saurait être pri.se que par les riches qui n'ont aucun sujet de haïr, quoiqu'ils aient peutêtre lieu de craindre. Qu'ils s'adressent au cœur de l'ouvrier par des procédés affectueux et par des bienfaits solides ; ils y parviendront, car plusieurs l'ont fait... Qu'ils comprennent et qu'ils remplissent

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sincèrement leurs simples devoirs envers la classe ouvrière ; alors ils pourront en être écoutés lorsqu'ils essayeront de lui faire entendre quels sont ses devoirs envers elle-même... Quand la confiance et la bienveillance domineront dans les rapports, quand la réforme morale sera accomplie, imparfaitement sans doute, mais réellement, alors, et seulement alors, on pourra faire adopter des lois plus justes et les observer une fois adoptées. »

Mais cette « révolution morale », pour n'être pas on dehors de toutes « les analogies de l'histoire », est-elle dans l'analogie du temps où nous sommes? Ce « renforcement de certains mobiles par rapport à d'autres », — par où il faut entendre des mobiles désintéressés par rapport aux mobiles intéressés — a-t-il quelque chance de se faire valoir à l'heure où « l'opinion qui se pique de monopoliser la science » s'apprête à « éteindre la responsabilité dans le déterminisme », à « résoudre la conscience morale en illusion héréditaire », et à « flétrir la croyance en Dieu comme une superstition puérile » ?

II ne le paraît guère. Tout au moins faudi^a-t-tl s'efforcer de reconquérir de haute lutte cette opinion égarée ; il faudra se défendre vigoureusement contre les attaques spécieuses, argumenter, opposer preuves à preuves, raisonnements à raisonnements et produire au gi'and jour ceux qui militent en faveur de la conception du monde qui seule va de pair avec les intérêts de la vie et compoite la possibilité de

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l'idéal entrevu. La tâche du moraliste est désormais achevée, celle de l'apoloi^-ète commence.

M. Secrélan l'aborde de front et lui consacre la meilleure partie de son volume. 11 discute l'un après l'autre les différenls problèmes à l'ordre du jour, ceux que présente la philosophie spiritualiste d'abord* puis aussi ceux que suscitent les affirmations de la foi religieuse -. Nous ne sauiions. on le conçoit, suivie l'écrivain dans le développement de sa pensée, ni reprendre après lui les points qu'il traite. Ils sont innombrables, et la discussion de quelques-uns dépa.s.serait notre compétence. M. Secrétan, dont la culture est aussi étendue que son érudition est vaste, est également versé en "théologie, en philosophie et en économie politique. Pour lui répondre dignement, il faudrait un spécialiste en chacune de ces matières; encore trouveraitnDn que la be.sogne n'est point ai.séc. Car, il faut le reconnaître, les choses sont vues de si haut et conduites si loin, le di.scoui's est mené avec un tel dédain des raisonnements intermédiaires, la connaissance des (|uestions préalables est tellement supposée par l'auteur, que son livre ne s'adresse naturellement qu'à une élite assez restreinte de lecteurs : à ceux auxquels une intelligence très ouverte

1 I. Le libre arbitre. II. Les sources de la connaissance et les méthodes. IIL Recherche de la cause première. IV. Théodicée. V. Création. Évolution.

- I. Base philosophique de la religion ; résultats obtenus. II. L'idée chrétienne. III. Le fait chrétien. IV. L'enseignement de la religion.

CHARLES SECBKT AN 29 I

permet de goûter une manière d'écrire plus intuitive qu'analytique, très sugg-estive, et qui préféreront à l'cnseig'nement du manuel la causerie géniale d'un maître écrivain et d'un maître penseur.

Cai-, malgré qu'il en semble, il y a peu d'apprêt dans CCS pag'es parfois brillantes et toujours profondes ; on n'y découvre aucune recherche de systématisation, quoique néanmoins la marche toujours sûre dune pensée forte et parfaitement maîtresse d'elle-même se fasse sentir partout. Un ouvrage semblable ne pouvait êti^^ que le produit d'un talent très mûr, que de longues études auraient mis au courant de toutes les branches du savoir humain, et dont l'ardente curiosité aurait remué tous les problèmes.

Mais, si les idées du professeur de Lausanne sont intéressantes au plus haut degré, sa personne, manifestée dans ses livres, nous captive cependant bien davantage, et je ne sais point d'histoire plus attachante que celle des différentes phases successivement parcourues par ce philosophe croyant. M. Ch. Secrélan, qui avait commencé par faire œuvre de génie métaphysique, qui avait fait ensuite ouvrag-e de moraliste, accomplit aujourd'hui une bonne œuvre, au .sens chrétien du mol, celle d'une charité émue par les souffrances et les périls de ses semblables. Ce développement, très rare dans l'histoire des idées, et particulièrement exceptionnel à notre époque, ne laisse pas que d'êti^e parfaitement normal et psycho-

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logique si l'on tient complc Je la prépondéranre cmissante aocordce par cet homme aux certitudes de roxpéricncc rclig'ieusc.

La Philosophie de la Liberté, (jui révélait une aptitude métaphysique de premier ordre était écrite SOUS l'influence manifeste des systèmes intellectualistes de Schelhng- et de Heg'el. La méthode employée, tour à tour expérimentale et spéculative, était dominée par l'identité apiioiique de l'être et de la raison. Toutefois le souffle généreux d'une j)réoccupalion religieuse et morale se faisait sentir à chaque pag-e de cet essai hardi. Par une inconséquence sig-nificative et déjà prophétique, la construction dialectique de l'ouvrage était brisée en \\n point, et c'était l'amour de Dieu pour la créature, subrepticement introduit où rien ne le faisait présager, qui fournissait les éléments indispensables aux dernières conclusions.

Le Principe de la Morale, paru long-temps plus tard, marque une étape décisive et un renversement complet de la méthode. L'auteur, fidèle à la plupart de ses conceptions favorites, leur fournit maintenant un fondement plus solide. Des problèmes identiques trouvent une solution plus certaine dans les postulats de la conscience, et les impératifs de roblig-ation constituent le seul terrain ferme sur lequel il soit possible de construire.

Dans Civilisation et (Jroyance, M. Secrétan, sans renier aucune des certitudes (ju'implique le de-

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voir, et toul en réservant à ce dernier le rôle suprême qui lui convient, élargit le champ de ses recherches : il ajoute au devoir lamour et le besoin de servir au Lien g-énéral de la société. De moraliste théoricien, il devient un apôtre, un conducteur des esprits, un pasteur, qui a charg-e d'âmes et qui pleure sur la soufl'rance de ses frères. Il se fait l'un de ceux-là dont il dit qu'« ils ne sauraient s'abstraire du monde et ne comprennent pas un bonheur ég"Oïste... Ils voudraient comprendre, mais pour servir; leur passion dominante n'est pas la curiosité, c'est l'amour... Ne pouvant se persuader que tout soit bien, ils n'attachent de prix à leur propre existence, à leur savoir, à leurs moyens d'action que dans la mesure où ces choses leur permettraient d'améliorer la réalité qui les environne. Exister pour eux c'est se rendre utile. » Et comme «l'action dilecte de la chaiùté n'est pas à la poztée de tout le monde », l'écrivain s'elforce dag-ir selon la nature de .ses facultés, « en écrivant ». « Il fait son propos constant de propag-er et de défendre les croyances l'aisonnées qui lui parai-ssent propres à faire avancer Tordre, la paix et le bonheur dans la société, comme elles ont mis l'ordre et le repos dans son esjjîii... Malgré des expéi^ences découi^ageantes, il tûclie de croire qu'une parole sincère trouvera quelipie part une oreille attentive. On tente beaucoup, content de faire peu, pourvu que ce soit quelque chose. Et, dût-on n'arriver à rien, encore parlerait-on.

car il faut parler. » On ne saurait exprimer plus noblement de plus nobles intentions.

L'amour, la sympathie, le désir d'être utile et de jeter le poids de son épée dans la balance où so pèsent à l'heure pré.sente les intérêts ultimes de la société, tel est le caraclcro saillant du livre qui nous occupe. Mais ce premier caractère est accompagrié d'un second ([ui lui est intimement attaché. Lorsqu'on aime, le sacrifice est facile. M. Ch. Socrétaii pratique généreusement le .sacrifice, et non pas l'un des moindres qu'on puis.se imaginer pour un philosophe : celui des idées qui lui étaient chères et qui constituent peut-être le plus clair de son apport au.v riche.s.ses philosophiques du siècle. Non qu'il abandonne aucune de .ses convictions ; au contraire, mais il suspecte la formule qu'il leur avait donnée, la manière dont il les avait justifiées, l'ordre dans lequel il les avait clas.sées, les .systèmes qu'il en avait formés. Ces.sant d'être un maître, il devient un avocat; il n'enseig-ne plus une doctrine, il plaide une cause à laquelle il s'est entièrement dévoué, et ses clients ne sont rien moins que la vie morale, le devoir et Dieu.

Mais on ne perd jamais rien à descendre au rani; d'esclave de la vérité; ceux-là seuls sont grands qui se sont ainsi abaissés. 11 n'est pas d'exemple plus bienfaisant ni d'une portée plus considérable, que celui de ce philosophe septuagénaire dont l'existeiu^e s'est écoulée tout entière dans la méditation des cho-

ses de l'esprit, et qui a su garder intacte la flamme vive de son cœur, et déposer les plus hautes spéculations de son intellig-ence sur l'autel de la charité. L'intellectualisme, ce fléau qui fait plus de victimes parmi l'élite de nos générations que l'alcoolisme dans la masse du peuple, n'a jamais eu de prise sur un caractère aussi constamment et aussi fermement orienté.

M. Secrétan, qui témoigne d'une grande assurance de convictions, fait preuve, nous venons de le dire, d'une non moins grande défiance à l'égard de luimême et de la valeur de ses théories. Cette position n'est certainement pas commune. Elle pourrait sembler fausse à quelques-uns, à ceux qui redoutent par-dessus tout une lacune ou une apparence de contradictionVlans l'échafaudage de leurs raisonnements, et qui tiennent le dogmatisme tranchant pourleseid témoignage digne de la vérité. Nous ne pensons pas de même. Nous estimons qu'un peu d'hésitation est permise en ces matières et qu'elle honore autant la cause de la vérité défendue que le caractère de ceii x qui la défendent. Car la vérité craint l'intransigeance et ne veut pas être soutenue par le fanatisme. Ses amis véritables mettent d'autant plus de douceur à la dire, avouent d'autant plus volontiers leur impuissance personnelle qu'ils sont plus certains de la posséder.

Effectivement, malgré les prétentions de la science en vogue, la vérité vraie, celle qui affranchit l'àmo

de ses doutes el de ses désespoirs, celle qui place l'homme debout au centre des choses, celle qui élarg-it tous les horizons et colore tous les aspects, celle, en un mot, qui répond à toutes les exigences légitimes de la nature humaine, cette vérité n'est point acquise à la log-ique pure, et les méthodes scientifiques les [)lus sévères n'v atteignent pas. EUc résulte d'une évidence intérieure à laquelle se rendent les volonté>s droites et les cœurs siucèi'es. Les arguments qui la soutiennent ne sont pas ceux qui la prouvent; inventés après coup ])our les besoijis de la cause, et j)arce que l'esprit de l'homme, qui cherche l'harcnonie. ne s'arrête (pie dans l'unité, ils ne sauraient en fonder la certitude. Cette certitude, plutôt, est le fruit d'une appropriation personnell(\ ])lus ou moins intense et plus ou moins laborieuse el qui. lorsqu'elle est subite, prend parfois la forme d'une lévélation.

Écoutons, à ce propos, le récit mémorable ipif nous fait l'écrivain de la manière dont il est [)ar- MMiu à l'assurance (pic l'homine, malgi-é tout, est aimé ])ar un Dieu d'amour :

« Dans SCS pages les moins oubliées, Théodore .jouffroy reliacc avec une éloquence un peu voulue la nuit où s'ébranlèrent les croyances de .sajeunes.se. Si j'ai quelquefois envié ce don d'éloquence, c'eût (Hé poui- fixer l'instant où, dans une .soirée d'hiver, sur la terrasse d'une vieille église, je sentis entreien moi. avec le ravon d'une étoile, le sentiment de

CHAULES sec;rkïa.\ 2(y^

amour (le Dicii. Il y a bien cintjuaatc ans de cela, car mon ïojev n'était pas fondé ; je rentrai chez moi avec quelque hâte, j'essayai de nie concentrer et d'adorer. Pressé de traduire l'impression reçue en pousées distinctes, j'écrivis avec une impéîuosité que j'ii!;'norais et qui n'est jamais i-cvenue, je m"efïx)rçai do g'ravcr l'éclair sui- des pag-es que je n'ai jamais relues. Je crois que le catiier qui l(>s renferme est encore là, mais je n'ose l'ouvrir, certain que l'écart serait trop grand entre la lumière aperçue et les mots tracés alors par la plume. Depuis ce moment, j'ai vécu, j'ai souffert, j'ai eu des loris doul le souvenir ]ne laboure, j'ai essayé de jiàlir des .systèmes qu(> j'ai laissé tomber avec assez d'indifférence, j'ai vti les difficultés se dresser l'une au-dessus de l'autre : j'ai compris que je n'avais réponse à rien, mais je Jî'ai jamais doulé. Nous sojnmes aimés. Dieu nous veut quand même : je le ci-ois quand même, c'est 1)ien !e moins ! »

« Je n'avais réponse à lien, mais je n'ai jamais douté », parole touchante, dont il faut prendre g-arde de sourire ! Aveu candide qui. tombant d'une bouche quelconque, reslerail j)rofondément respectable, mais qui prend une valeur immense dans celle d'un philosophe de la taille du nôlx^e ! Expression naïve d'une foi qui n'a point ici-bas sa raisoji suffisante, que tout contredit, que rien n'ébranle et qui fait redevenir celui qui s'y attache aussi simple qu'un petit enfant! Merveilleuse ég'alitéde tout ce qui est grand

ot vraiment nécessaire à la destinée humaine ! La vérité est accessible à tons, et les différences des hommes n'empêchent aucun d'y parvenir. Sans doute il V a des vérités qui sont le privilégie de quelquesuns ; mais la vérité est une; comme la vie et la beauté, elle s'impose et ne se prouve pas.

M. Secrétan, ainsi d'ailleurs que tons les croyants, est un mystique. « Il a par devers lui, dans le tond de son être, un élément de certitude indépendant de la science 1. » De là vient l'audacieuse témérité de quelques-unes de .ses affirmations, rinébranlal)le assurance avec laquelle il les proclame, la conviction intime et triomphante qui donne tant d'élan à sa pensée ; puis aussi, lorsqu'il s'ag-it de justifier ce qu'il avance, tant d'hésitations, de retours sur lui-même, un si profond sentiment de la fragilité de ses preuves, delà faiblesse de .son arg'umentation. « Finalement, s'écrie-t-il quelque part, nous ne savons rien de rien, nous ne comprenons rien à rien ; nous devons croire et nous croyons, en dépit de toutes les apparences contraires, que le bien est voulu d'une volonté absolue. » Mag-nifique triomphe de la foi sur la vue, dont l'expression, sans doute, ne sera pas .sans fortifier notre foi, mais qui risque de ne toucher que fort médiocrement quiconque ne part pas de prémisses analog-ues : tel adversaire, par exemple, dont la confiance repose ssur la valeur d'un syllog-isme correct

' M. Scherer, le Mal ei le lîenu'de, voy. le journal le Temps des 16 et 30 décembre 1887.

Oïl sur les faits acquis pai' l'expéiience scientifique.

Il faut en convenir, nous nous débattons dans une impasse, M. Secrétan s'est jeté au-devant d'une aventure dont il n'avait pas suffisamment balancé les chances. Elles se révèlent d'autant mieux au lecteur qu'il est plus Impax'tial et ne lui paraissent point toutes également favorables. Non que l'auteur ait entièrement échoué, mais sa puissance n'est pas \k où il a mis son effort. La force probante de sa tentative se trouve surtout dans la sincérité de son témoignag-e, dans la candeur de ses confessions, dans la parfaite loyauté d'une âme qui n'affirme rien au delà de ce qu'elle éprouve, dans l'ouverture d'un esprit qui re.ste sensible à la valeur des objections présentées.

Si l'on y regarde de près, la discussion nous met en présence de deux conceptions du monde, sinon contradictoires, du moins fort opposées. L'une part de la souveraineté de l'intellig-ence, l'autre des droits imprescriptibles de la vie morale ; l'une aboutit à la fatalité universelle, l'autre statue l'universelle liberté ; l'une parcourt le monde des phénomènes et n'y i^encontre que le jeu fortuit d'une causalité nécessaire, elle descend et remonte toiir à tour la chaîne ininterrompue des causes et des effets, et, la voyant sans terme, conclut à la négation de la cause première au.ssi bien que de la cause finale ; l'autre, douée d'une perception intuitive inhérente à sa nature, soulève le voile des apparences, et, découvrant la réalité des choses qu'elle pressentait, constate le plan de l'univers.

3oO ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES

entrevoit le but de la création, accepte le labeur dv l'existence, se saisit du devoir et se prosterne enfin devant le trône du Dieu qu'elle adore.

Nous n'entendons point dire par là qu'il y ait deux vérités éternellement incompatibles. Nous disons simplement que l'être a deux faces, qu'on peut s'attacheià l'une plutôt qu à l'autre, qu'il reste loisible, en étudiant la réalité, d'en constater le mécanisme extérieur ou d'en saisir les énergies spirituelles. Nous disons ensuite, d'après l'exemple que nous avons .sous les yeux et mille autres sembla])les, que tenter de rejoindre après coup deux tendances aussi radicalement divergentes est une entreprise illusoire, dont le succès ne répond pas à l'appareil dialectique déployé. Les raisonnements issus de méthodes à ce point dissemblables ne se rencontrent pas et n'engendrent que des malentendus.

Au lieu de vouloir ramener l'un à l'autre deux courants que leur pente naturelle incline à .se séparer toujours davantag^e, il vaudrait mieux remonter jusqu'à leur .soui'ce commune, qui est l'identité persistante de la conscience humaine, et faire voir que leur opposition découle de la prépondérance accordée tantôt à l'entendement et tantôt à la volonté, tantôt à la connaissance et tantôt à la vie.

Nous ne nions pas que l'auteur ne lait fait* ; nous regrettons qu'il ne l'ait point fait assez et qu'il ne .se .soit pas tenu toujours au centre de la question.

* Comp. surtout page 180.

CHARLES SECRÉTAN 3oi

Les solutions diverses des problèmes sont impliquées dans le choix des méthodes, et le choix des méthodes dépend de nos déterminations morales antécédentes et de la direction que nous imprimons à notre vie. Notre pliilosophie, en définitive, c'est ce que nous sommes el ce que nous tendons à devenir. Or, ce que nous sommes, n'est-ce pas avant tout ce que nous devons être? L'obligation n'est-elle pas le point central de la conscience que nous avons do nous-même? Elle en est du moins l'élément le plus stable, le plus constant, celui qui se produit avec la plus grande évidence et qui se fait valoir avec la plus impérieuse énergie.

M. Secrétan a donc raison de chercher dans l'obligation la pierre d'assise sur laquelle doit s'élever tout ensemble le système de la vie et celui de la connaissance ; il a raison d'y voir l'origine commune de la certitude scientifique et de la certitude moi^ale, la norme de toute vraie méthode. Mais il a tort, après avoir placé l'obligation à son point de départ comme fait moral, de n'y pas revenir pour la mettre à sa place dans l'ensemble de ses conceptions comme fait métaphysique, lui assigner son rang dans l'organisme de la science qu'il inaugure, et légitimer sojî existence auprès de la pensée spéculative.

Il est vrai, sans doute, que l'impératif obligatoire s'impose par sa propre apparition et n'emprunte à personne l'autorité qu'il revêt ; mais encore serait-il bon de lui découvrir une liaison suinsante. Car il

ost des g"ens, fort nombreux aujourd'hui, qui l'envisagent comme le reste d'un dogine arbitraire, ou comme le produit artificiel d'une longue éducation sociale, et de ce chef le tiennent pour suspect.

Le matérialisme, que gêne le fait de l'obligation, ■cherche à lui échapper en l'expliquant de manière à ruiner son crédit. Pourquoi le spiritualisme, quelques rares penseurs exceptés, reste-l-il muet sur toute la ligne? Pourquoi n'oppose-L-il pas théorie à théorie, explication à explication? Pourquoi se contente-t-il d'en appeler à la valeur d'un fait dont il semble s'interdire à lui-même de chercher à se rendre compte? Pourquoi M. Secrétan, en particulier, n"a-t-il pas été fidèle à la tâche dont il indique si bien le programme: « essaver de rétablir le devoir dans la pensée, en fournissant une justification théorique du .sentiment ^roblig-ation » 1 ? Personne mieux que lui n'avait <jualité pour le faire, et l'œuvre assurément eût été bonne autant que néces.saire. Car si l'idée du devoir, au sens strict du mot, se retire peu à peu des générations nouvelles, c'est en partie peut-être parce que <:ettp idée ne trouve plus de place dans le cadre où se meut la pensée contemporaine et ne correspond plus •il aucune de .ses ijituitions. Il serait temps de travailler à combler cette lacune.

Certes, l'obligation est irréductible à l'analvse,

* Comp. p. 224. Ce reproche, ou plutôt ce regret, n'est pas relatif seulement à l'ouvrage dont nous nous occupons, mais |^ à tous les autres du même auteur.

CHARLES SECRKTAN 3o3

mais elle se prête néanmoins à une explication théorique conforme aux données de la science et qui l'accrédite auprès de la raison. Tenter une théorie de la conscience qui respecte la nature de la conscience est une chose urgente, et le premier devoir d'une philosophie qui aurait à cœur les intérêts de l'humanité.

Nous tenons pour assuré qu'un essai pareil, même abstraction faite de ses conséquences pratiques, serait des plus fructueux. Le fait de l'oblig-alion morale réserve à la pensée qui saurait l'étreindrc assez fortement des découvertes fécondes et de i-iches trésors.

Août i888.

La Pliilosopltie de la Libevlé.

« Les jours de nos années s'élèvent à soixantodix ans et pour les plus robustes à quatre-ving-ts ans. » Charles Secrétan a comblé la mesure d'âffc qu'accorde à l'homme la complainte hébraïque : il fut, dans tous les sens du terme, l'un de ces « plus l'obustes ». En lui s'éteint une des g-loires de la Suisse romande ; la pensée française toute entière perd un maître et un initiateur ; la perte est douloureuse, elle restera longtemps sensible.

^ofx ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES

Avec Scliei'ci', Taine. Renan, pour ne parler que des morts, mais d'une fout autre façon, Charles Seerétan fut de ceux (jui menèrent lune {\os plus g-randes existences intellectuelles de noire temps. Grande par la lari^-eur des h.orizons, grande par l'œuvre accomplie et le sillon tracé, g-rande pai- l unité interne d'un développement continu, elle le fut encore par l'écLit du talent et la flamme du génie. Ce que sig-nifie celte existence, ({uelle est sa valeur et sa |3ortée totale, d'autres et de plus ci)m[)éli'Uts l'ont dit déjà ou le diront encore. Je voudrais seulement esquisser à g-rands traits l'imag-e approxiniulive que j'en ai dans les veux.

A l'heuix^ où se dessinaient les couiantsqui allaient entraîner le siècle, Charles Secrétan prenait possession de .sa pensée. De fortes et nouvelles influences avaient brisé le joug- du rationali.sme encyclopédique. Le souffle poéticoreligieux du romantisme avait réveillé dans les âmes la mémoire et le sens du passé. Les perspoclivc^s liist()ri([ues coniniencaient de s'ouvrir et le sentiment vagui' d un pro^^rès. la , sourde intuition de l'universel devenir, en atteiulant de vivifier les sciences de la nature et de s'y confirmer, prenait dans les coiisliMictions g-randicses de la philosophie allemande un e.ssor mag-nifiquc. Cependant l'œuvre de Kant ne restait pas sans efl'et. Elle impliquait la ruine de l'intellectualisme dialectique et opérait une révolution totale dans la ihéoi-ie de la connaissance.

CHARLES SECRÉTAN 3o5

Pendant que la Critique de la Raison pure conduisait au positivisme expérimental et que le positivisme lui-même, sous la conduite de Darwin, re- (îueillait l'héritage de la philosophie hégélienne, la Critique de la Raison pratique conduisait à l'observation d'un phénomène que l'on n'avait pas encore isolé, qui n'avait point encore été considéré à part et dont l'analyse même incomplète qu'en produisit Kant révélait aussitôt la nature extraordinaire. Sous le nom d'impératif catégorique, l'obligation de conscience semblait affirmer pour la première fois sur l'homme ses droits imprescriptibles, lui fournir une certitude et lui garantir une destinée spirituelle indépendante du monde physique.

Charles Secrétan subit très vivement cette double influence. Il y a comme philosophe ses origines premières et l'on ne saurait dire que, ni à l'une ni à l'autre, il soit jamais devenu complètement infidèle. Son tempérament naturel le poussa toujours vers les larges envolées de la spéculation, tandis que la qualité même de sa pensée le ramenait invariablement au moralisme kantien.

Son premier ouvrage de marque, La Philosophie de la Liberté, est une tentative audacieuse d'opérer leur synthèse. Ce livre, dont la matière, en d'inou-

FROMMEL, ET. LIT. — 20

3o6 ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES

bliables leçons, fut d'abord prol^ssée aux académies de Lausanne et de Neuchâtel, révélait un métaphysicien hors pair. S'il n'acquit pas d'emblée la réputation qu'il méritait, s'il n'y parvint que lentement, c'est que l'envergure des sujets abordés, leur tractation très spéciale écartaient beaucoup de lecteurs qu'une lang-ue riche, orig'inale, prorfonde et relativement simple était faite pour séduire. Peut-être aussi que l'ouvrage venait trop tard ; le moment favorable était passé, l'intéi'êt longtemps suspendu à la métaphysique s'en détachait peu à peu et prenait une autre direction. Mais nul ne connaîtra jamais Charles Secrétan s'il n'a lu La Philosophie de la Liberté. Entre tous ses travaux, il n'en e.st point qui lui appartienne davantage. Son nom et sa gloire y resteront pour toujours attachés.

Et pourtant le but de lenlieprise fut-il pleinement atteint? La méthode, tour à totii- expérimentale et spéculative, dominée par l'identité hypothétique de l'être et de la pensée, est manifestement inférieure aux résultats obtenus. Une sainte violence — une violence toutefois — lui est faite au profit des données de l'ordre moi'al. Mais c'est là précisément que réside l'intérêt du livre. Il caractéri.se tout ensemble le point de départ de son auteur et le chemin dès lors parcouru, les problèmes qu'il s'est efforcé de résoudre et la manière dont il les résoudra plus tard.

Après cette explosion de génie, une longue période s'écoule, remplie sans doute par l'incessant labeur

d'un esprit très actif, mais qui travaillait avant tout sur lui-même. Ce fut dans cet intervalle que parurent successivement : les Recherches de la Méthode, La Raison et le Christianisme, le Précis de Philosophie ,\es Discours laïques, Tliéologie et Religion. Ouvrag-es de moindre étendue, non de moindre importance, ils doivent le jour à des préoccupations identiques et préludent à l'étape décisive franchie par le Principe de la Morale.

Les temps avaient marché. De la spéculation allemande, il ne demeurait que ce que les sciences naturelles avaient pu s'assimiler, savoir l'idée d'une évolution organique de l'être vivant. Sous un autre ang-le et sur un autre terrain, celte idée soulevait les mêmes questions, appelait les mêmes critiques, conviait aux m.êmes synthèses auxquelles Schelling- et Heg'el avaient déjà donné lieu. Sur ce terrain nouveau, Charles Secrétan la suit et même la devance. Mais sa pensée aussi avait évolué. De plus en plus captif des réalités morales, seules immédiates et certaines, il ne se cache plus maintenant de chercher en elles le principe de toute certitude, le fondement de toute connaissance. Il n'abandonne pas encore ses thèses de prédilection, mais il les soutient par un renversement complet de la méthode.

Un philosophe pur aurait pris là sa position définitive ; il l'aurait appuyée, développée, enrichie peutêtre, bien qu'elle fût déjà singulièrement forte et sûre ; il n'en aurait pas changé. Or justement Char-

3o8 ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES

les Sécrétai! était devenu plus et mieux qu'un philosophe. La valeur dominante qu'il accordait aux expériences intimes de la volonté, il ne l'avait pas seulement théoriquement défendue, il l'avait pratiquement vécue ; sous le philosophe chrétien avait pris naissance un moraliste chrétien ; il fit de lui l'auteur de Civilisation et Croyance, c'est-à-dire un apôtre et un pasteur des âmes.

La Civilisation et la Croyance n'est pas un livre surtout, c'est un acte, un acte de devoir et damour. Il s'ouvre par une analyse pénétrante de l'état actuel des sociétés européennes et du péril qui les menace. Car, de nouveau, les temps avaient marché, et, de nouveau, Charles Secrétan avait devancé leur marche. Par dessus toutes les autres, plus pressante et plus menaçante, la question sociale se dressait, comme elle se dresse encore aujourd'hui. L'auteur l'aborde de front, la saisit dans son centre, prouve que le mal est avant tout intérieur et qu'il ne comporte qu'un remède moral et religieux. Et pour le mieux montrer, pour rendre le remède universellement accessible, pour piévenir d'avance les objections que l'on y pourrait opposer, il n'hésite pas à le présenter dans sa nudité la plus extrême, à le désolidariser de toutes les conceptions qui l'avaient accompagné jusqu'ici, même et surtout, à lui faire le sacrifice des siennes propres, de celles qui constituent le plus clair de son apport à la richesse philosophique du siècle.

CHARLES SECRÉTAN SoQ

De son humilité, de sa candeur et de ses sacrifices, Charles Secrétan obtint la récompense. Venu à son heure, Civilisation et Croyance eut un retentissement considérable, acquit au penseur vaudois une réputation européenne et lui g'ag-na cette larg-e et salutaire influence qu'il désirait exercer. Sans doute que, par sa supériointé même, par je ne sais quelle hautaine liberté d'allure et quelle fierté de style, par le dédain des raisonnements intermédiaires, par la connaissance qu'il exige des questions préalables, le volume n'était pas destiné à devenir populaire. A ceux qui pouvaient l'entendre, il parla néanmoins.

Si la fin du protestantisme est de réaliser une obéissance de plus en plus entière à une autorité de plus en plus intérieure et de lui tout subordonner, Charles Secrétan fut sans contredit le plus protestant des penseurs modernes. En commun avecVinet, dont il fut l'ami, le disciple et à certains égards le continuateur, sa vie offre le spectacle d'un développement continu dans la spiritualité. Plus il se libère par la pensée, plus il s'enchaîne par la volonté et le même principe qui préside à son affranchissement intellectuel préside à la soumission volontaire de son cœur. Et voilà pourquoi il se distingue si totalement des grands écrivains que je nommais plus haut, des Scherer, des Taine, des Renan : il possède le

3lO ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES

point d'appui dont ils sont dépourvus. Les mêmes causes qui les précipitent dans le scepticisme l'affermissent dans sa foi. Là où ils tombent, il se maintient; là où ils déchoient, il s'élève, il monte, monte sans cesse et monte si haut que l'on croirait parfois — tant sa pensée plane sur les abîmes, tant elle flotte avec aisance dans l'atmosphère troublée de notre époque, tant elle s'y joue et tant elle aime à s'y jouer, — que ce libre esprit, emporté comme les autres par les courants contraires, va se perdre avec eux dans les espaces vides de l'innommable infini. Il n'en est l'ien. Un fil, souple et fort comme l'acier, le retient et le ramène : le sentiment du devoir l'attache au roc de la sainteté du bien.

C'est un ausTuste et consolant exemple, à l'heure difficile où nous sommes, que celui de ce philosophe qui a connu plus quun autre les motifs du doute, les ans;"oisses et les vertiges de la raison, qui a subi tous les assauts de la science et qui en a triomphé par la seule chose qui puisse les vaincre : par la fidélité au devoir, je veux dire par la .soumission de l'être intime à l'action souveraine de Dieu, perçue dans la conscience.

Est-ce à dire qu'en terminant .sa vie, Charles Secrétan ait terminé son œuvre? A-t-il, comme il se le proposait, «rétabli le devoir dans la pensée en fournissant une justification théorique du sentiment d'obligation »? Nous ne le croyons pas. Il a marqué la voie, il la parcourue lui-même aux étapes du çé-

CHARLES SECRÉTAN 3ll

nie ; il ne l'a point ouverte à tous. Il a montré en sa personne comment la plus haute activité de l'intellig-ence coexiste avec l'intégrité de la vie morale, plus qu'il n'a démontré comment elle s'y rattache et comment elle en découle. Il a fondé la souveraineté du bien sur la base du devoir, il n'a point suffisamment défini le devoir parce qu'il n'a pas révélé sa source et son premier objet. Ni lui ni Vinet n'ont achevé ce qui manque à la découverte kantienne. Ils l'ont faite leur, ils l'ont servie et s'en sont servi, ils en ont magistralement appliqué les conséquences, l'un d'une manièi'e plus religieuse et l'autre d'une manière plus philosophique ; ils n'y ont rien ajouté.

Le mystère affirmé est resté mystère. Pourtant il comporte définition, pourtant il réclame plus impérieusement que jamais d'être analysé, et sa valeur pressentie n'enrichira définitivement la pensée morale et religieu.se de l'Inimanité — la morale et la religion ne .seront fondées en droit, leur caractère propre et leur réalité ne se légitimera devant la raison que lorsque l'expérience spéciale el sainte qui s'impose à la volonté humaine dans l'obligation de conscience aura été observée, décrite et classée.

La philosophie de la liberté présuppose une philosophie de l'obéissance. Elle n'a point été fournie.

La tâche nous en incombe encore.

Gazette de Lausanne, 28 janvier 189.5.

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