‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 1 sur 138 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

!es notes aussi bien que dans le texte de cette deuxième édition. Puissent ces nouveaux efforts nous être comptés par tous ceux qui, de nos jours encore, conservent le goût et le culte de la grande antiquité !

Paris. Mai 1863.

PRÉFACE

Ce livre est né de la réunion d’une série de leçons données à la Faculté des lettres de Douai pendant l’hiver de 1859, leçons préparées longuement et mûrement à l’avance par plusieurs années de méditations sur Homère et sur Y Iliade, comme aussi par des lectures nombreuses et variées se rattachant au même sujet.

« Homère! Y Iliade! s’écriera peut-être plus d’un lecteur, même sérieux, à la seule vue du titre de ce volume, Homère ! Y Iliade! mais cela est bien vieux! bien loin de nous! et d’ailleurs, que n’a-t-on pas dit, que n’a-t-on pas écrit sur cette matière? »

À ceux qui seraient tentés de nous faire -cette objection, nous répondrons par ces paroles d’un éminent critique de nos jours, et sous les auspices duquel nous aimons à placer un .travail consacré à la littérature grecque : « Je ne pense pas, dit avec raison M. Patin dans la préface de ses Études sur les tragiques grecs, je ne pense pas avoir à m’excuser de revenir après tant d’autres sur un si ancien sujet. Il n’y a point d’ancien sujet pour un professeur voué par devoir à l’antiquité, et peut-être n’y a-t-il pour personne de sujet entièrement épuisé. Le point de vue de la critique, rétréci et faussé par les ignorances et les préjugés de chaque époque, gagne perpétuellement en étendue, en rectitude,

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et ce qu’elle a le plus fréquemment décrit et jugé peut reprendre ainsi, à la longue, grâce au temps qui vieillit le faux et rajeunit le vrai, quelque nouveauté.... »

Nous estimons qu’il en est ainsi pour Homère.

Dans ces Études, du reste, comme dans les cours dont , elles sont le fruit, nous avons suivi un plan , une méthode, qui n’avaient pas encore été appliqués, nous le croyons du moins, aux poèmes homériques. Je m’explique.

On composerait certainement une immense bibliothèque avec tout ce qui a été écrit sur Homère, sans parler des anciens et de l’école d’Alexandrie, mais seulement depuis Eustathe jusqu’à nos jours. Quel vaste répertoire! quel Océan, pour ainsi dire, de travaux de tout genre ! éditions innombrables, commentaires de toute sorte : philologiques, grammaticaux, littéraires; éclaircissements de toute espèce : allégoriques, philosophiques, géographiques et historiques; essais sur le génie et les écrits d’Homère; jugements détachés sur telle ou telle rapsodie, sur tel ou tel épisode; codes formulés , d’après Homère , pour la composition d’un poème épique; disputes littéraires, tantôt pour, tantôt contre Homère ; polémiques ardentes au sujet de l’authenticité de l’Iliade et de l’Odyssée ; histoire des poésies homériques; traductions des œuvres d’Homère dans toutes les langues vivantes, précédées de préfaces remarquables et accompagnées de notes curieuses et intéressantes; examens critiques d’Homère et de ses poèmes, faits par d’estimables historiens de la littérature grecque, modernes et contemporains; que sais-je eufinî Mais, au milieu de tant de volumes, de brochures et de dissertations, il ne se trouve pas, que nous sachions, un seul livre, pas un seul, chose curieuse ! où l’on ait étudié soit l'Iliade , soit l’Odyssée, d’une manière suivie,

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détaillée, chant par chant, scène par scène, situation par situation; un livre où l’on ait fait passer sous les yeux du lecteur, en les commentant au fur et à mesure, les beautés les plus frappantes de l’un ou de l’autre de ces deux poèmes, dans l’ordre où elles se succèdent depuis le commencement jusqu’à la fin ; un travail d’ensemble, en un mot, et vraiment littéraire, à la manière des Études de feu M. Tissot sur Virgile 1 , ou des Études si instructives et si attrayantes à la fois de M. Patin sur les tragiques d’Athènes.

D’un côté , l’exemple de ces illustres maîtres, — s’il faut désespérer de les égaler, il est permis du moins de marcher sur leurs traces, de suivre leur méthode, de s’éclairer de leur goût , — de l’autre côté, l’absence complète, dans les œuvres de notre critique littéraire, d’un ouvrage sur Homère, conçu dans cet esprit, voilà ce qui nous a engagé à entreprendre, dans la mesure de nos forces, ce travail sur Y Iliade, que nous comptons faire suivre bientôt d’une étude du même genre sur YOdyssée. Hâtons-nous cependant de le dire : nos Études n’embrassent pas Y Iliade tout entière; il s’en faut ; mais seulement les rapsodies les plus connues et les plus justement célèbres de ce poème. Quoique le sujet le comportât, il y a néanmoins trop de combats dans Y Iliade. Gela pouvait, cela devait intéresser les Grecs du temps d’Homère; ils retrouvaient, en effet, dans les récits de ce genre, et les détails stratégiques en usage encore de leur temps, et le plus souvent aussi les faits d’armes de leurs ancêtres. Mais, pour nous autres modernes, les descriptions de cette nature, malgré la fécondité du poète et la variété de ses coups de pinceau,

1. Études sur Virgile comparé avec tous les poètes épiques et dramatiques anciens et modernes.

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finissent par engendrer la monotonie et la fiatigue. Aussi, à part deux ou trois chants, sur lesquels nous avons insisté pour donner au lecteur une idée du génie d’Homère comme peintre de batailles, nous avons laissé de côté ces récits si multiples, nous bornant chaque fois cependant à les résumer exactement et brièvement pour n’interrompre en rien le fil du poème et de la narration générale. Mais nous nous sommes surtout attaché à ceux des chants de l'Iliade qui renferment des beautés appréciables dans tous les temps, et nous avons cherché à mettre en évidence celles des qualités d’Homère qui lui ont, au plus juste titre, assuré l’immortalité.

Tout en profitant des divers travaux de nos devanciers, et particulièrement des notes si profondes de Heyne, et des observations si judicieuses de Dngas Montbel, nous nous sommes efforcé surtout de donner au lecteur nos propres impressions. Homère est pour nous une vieille connaissance. Dès notre enfance, — qu’on nous permette cette confidence, — nous avons eu pour lui une sorte de prédilection. Nous nous sentions attiré vers son génie à la fois si simple et si grand, et de bonne heure, il nous a semblé que nous avions un vif sentiment de certaines de ses beautés. Cette prédilection, ce goût pour Homère, n’ont fait que s’accroître chez nous. Aussi, est-ce avec un véritable bonheur et une émotion profonde que, dans nos leçons comme dans nos analyses écrites, nous avons abordé, pour les exposer à notre manière, les épisodes les plus connus et les plus célèbres de l’Iliade; épisodes q;ie nous avons examinés avec le plus grand détail et dans l’étude desquels nous avons mis, nous pouvons bien le dire, toute notre âme et tout notre cœur.

Chaque fois aussi, dans ces morceaux comme dans nos Études sur d’autres chants de l’Iliade, nous avons

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PRÉFACE. 7

rapproché d’Homère les diverses compositions épiques, tragiques, lyriques et autres, prises dans toutes les littératures qui nous paraissaient dériver d’Homère ou offrir avec quelques-unes de ses créations de curieux * points de ressemblance. Ces Études sont devenues ainsi de vraies études de littérature comparée. En suivant à travers les siècles la filiation de tel caractère, de tel sentiment, de telle passion, nous avons pu constater tantôt le progrès, tantôt la décadence de l’art, et arriver ainsi, si ce mot n’était pas trop ambitieux, à une sorte de philosophie de la littérature. Parmi les parallèles que nous avons établis entre Homère et d’autres ouvrages, d’autres poètes, d’autres écrivains, nous croyons en avoir signalé un assez grand nombre qu’on n’avait pas encore indiqués; et à cette occasion, comme en beaucoup d’autres du même genre, nous osons même nous flatter d’avoir émis quelques idées neuves. Nous nous en rapportons pour cela à l’impartialité du lecteur que nous renvoyons aux différents chapitres de ce volume, sans lui en désigner aucun de préférence. Il pourra saisir facilement, nous l’espérons du moins, l’esprit général et ce que nous croyons le côté neuf de notre travail.

Nous ne nous sommes pas moins attaché à la partie morale de Y Iliade. Homère, sans doute, n’est pas un moraliste procédant d’une manière didactique, c’est-àdire par aphorismes et par maximes. Il n’y a pas chez lui de théorie, de système arrêtés à l’avance. Un poème épique n’est point un traité de morale en règle. Mais,

• malgré cela , et en dépit du trop sévère Platon , les hommes sensés de tous les temps ont regardé Homère comme un poète éminemment moral. Horace l’a jugé tel, et longtemps après, un Père de l’Église grecque, saint Basile, pensait de même. La morale d’Homère, on peut le dire, consiste d’un côté dans la vraie et fidèle

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expression des sentiments, des caractères et des passions, expression dans laquelle l’homme se reconnaît à chaque pas et peut profiter pour lui-même des admirables révélations que le génie du poète nous fait de notre propre nature. D’un autre côté, chez Homère, la morale ressort des situations qu’il a su trouver et des réflexions qu’il prête dans telle ou telle circonstance à ses héros, à ses personnages. Les endroits de ce genre sont nombreux dans l’Iliade; là, on ne prêche pas la morale, mais on l’y met en action. L’intention de faire aimer la vertu est partout évidente chez le poète ; encore une fois, il ne dogmatise pas, ce qui serait trop souvent fastidieux, mais la leçon chez lui ressort des événements ; et pour nous, chaque fois qu’il y a eu lieu, nous avons indiqué le sens moral qui ressort des principales inventions d’Homère. De là, le double titre que nous avons donné à ces Études.

Avec ce que l’on sait maintenant du plan et de l’esprit de ce livre, on comprendra facilement que nous avons dû et voulu faire de longues et fréquentes citations, empruntées à la fois à Homère et à un grand nombre de poètes de tous les temps et de tous les pays, que nous avons comparés à Homère. Toutes ces citations, nous les avons traduites sur les texteg. Pour ce qui est d’Homère, la version remarquable à plus d’un titre de Dugas Montbel nous a beaucoup servi ; mais elle ne nous a pas toujours satisfait ; à une élégance continue, — c’est un des caractères de cette dernière traduction, — nous avons préféré une rigoureuse exactitude, un calque fidèle fait sur la pensée de l’original.

Nous avons tâché aussi de conserver à ce travail quelque chose du mouvement, de la chaleur et de l’animation de la parole parlée, et à très-peu de chose près, nous donnons ici nos leçons sur Homère, telles qu’elles

PRÉFACE

ont été exposées devant un auditoire nombreux et choisi, dont la bienveillance ne nous a jamais fait défaut. Écrites, puissent ces mêmes pages, qui s’adressent à la fois aux lettrés de profession, aux gens du monde et à la jeunesse studieuse, obtenir quelque chose de la même sympathie auprès du lecteur ! En France, Dieu merci, malgré les préoccupations d’un siècle affairé et prosaïque, bon nombre de personnes restent fidèles encore au culte des lettres classiques, et remontent volontiers, de temps à autre , vers les hautes sources de l’antiquité Et qu’est-ce que l’antiquité offre de supérieur à Homère?

AVANT-PROPOS

Vers l’an 1194 avant l’ère chrétienne, un événement mémorable s’est produitdans la haute antiquité ; et, bien que la fable s’en soit emparée, cet événement, pour le fond des choses, n’en est pas moins historique. La guerre de Troie eut sans doute pour cause, de part et d’autre, l’ambition de deux maisons toutes-puissantes, les prétentions de la race d’Agamemnon à l’empire de Priam possédé autrefois par Tantale, aïeul des Atrides, les griefs des Troyens contre un ancien prince d’Argos, Hercule, qui avait jadis conquis Ilion et détruit la puissance de Laomédon ; des deux côtés peut-être aussi, le désir de libre navigation dans la mer Égée, etc., etc. L’enlèvement d'Hélène ne fut vraisemblablement que le prétexte de cette lutte gigantesque où l’on vit la Grèce, divisée encore en une foule de petites monarchies continentales et insulaires , se lever comme un seul homme contre la Troade. L’opiniâtreté de la résistance, et l’état peu avancé, à cette époque, de l’art de la guerre, expliquent la durée de ce siège qui servit comme de théâtre à tant d’exploits, à tant de glorieux trépas. Longtemps après, le monde grec et le monde barbare ont dû garder le souvenir de ce choc épouvantable et des malheurs qui en furent la suite. Puis, une fois éteint le deuil

AVANT-PROPOS

des familles qui avaient eu à déplorer la perte d’un si > grand nombre des leurs, la gloire du succès dut seule survivre chez les Grecs demeurés victorieux. Cette gloire devint comme le patrimoine des générations suivantes. Pendant deux ou trois siècles, on ne devait s’entretenir que de ce grand fait d’armes et des divers épisodes auxquels il donna lieu. L’éloignement des temps, l’amour du merveilleux augmentait encore, s’il était possible , les proportions de cette guerre , et la rendait de plus en plus intéressante pour les descendants des héros qui s’étaient illustrés ou avaient péri devant Troie. Bien des rapsodes ou chantres ambulants avaient sans doute déjà célébré devant les peuples attentifs plus d’un guerrier, plus d’un exploit , plus d’un incident terrible ou touchant de la guerre de Troie, quand, pour embrasser d’un seul coup d’œil les principaux événements de cette guerre , se rencontra un homme d’un génie supérieur, instruit dans l’histoire de son pays, enthousiasmé des hauts faits des Grecs ses ancêtres, vainqueurs d’Uion , et embrasé du feu sacré de la poésie. Cet homme, ce fut Homère. Que n’a-t-on pas dit sur Homère? Que n’a-t-on pas conjecturé sur le temps où il vécut, sur son nom, sa personne, la formation de son œuvre? Tradidit mundum disputationibus eorum. Il est, en effet, devenu l’objet des disputes et des doutes du monde savant. Et l’on pourrait écrire des volumes rien qu’en se faisant le rapporteur de toutes les discussions qu’a soulevées la seule question de l’authenticité de ses poèmes. Il n’entre pas dans notre intention de nous laisser entraîner à répéter ici tout ce qui a été dit à ce sujet, ni à mettre sous les yeux du lecteur toutes les pièces du procès, ni , par conséquent, à écrire une introduction dont les proportions courraient risque de dépasser celles de nos études mêmes; notre livre ressemblerait, en ce cas, à certains

AVANT-PROPOS

ouvrages que Plutarque, quelque part, compare spirituellement à ces enfants monstrueux dont la tète est plus grosse que tout le reste du corps Nous nous proposons tout simplement de résumer rapidement, consciencieusement et aussi clairement que possible, nos recherches et nos lectures sur les travaux de la critique moderne qui touchent à ce point important, comme aussi de donner au lecteur les motifs de notre opinion personnelle sur la même matière. Laissons donc de côté tous détails oisifs et allons droit aux faits.

Homère naquit, selon les calculs les plus probables, envivon trois cents ans après la guerre de Troie , dans l’Ionie, d’une de ces colonies grecques qui, après la conquête du Péloponèse par les Héraclides, vinrent s’établir dans l’Asie Mineure. On lé croit Ionien, parce que c’est du dialecte ionien qu’il s’est servi , que c’est l’Ionie dont il parait avoir le mieux connu les institutions et les mœurs *, et dont aussi il a décrit le climat et les sites. Telle avait été dü moins pendant bien longtemps l’opinion vulgaire sur l’auteur de l’Iliade, quand dans les dernières années du dix -huitième siècle commença à surgir, à s’agiter et à grandir, cette fameuse controverse au sujet de l’authenticité de la personne et des poèmes d’Homère. Déjà au dix-septième siècle, l’abbé d’Aubignac et Perrault en France, et plus tard, Wood et Bentley en Angleterre, Vico en Italie, avaient exprimé des doutes sur l’existence d’Homère et l’unité de ses œuvres. Mais ce fut le célèbre professeur de l’Université de Halle, Frédéric-Auguste Wolf, qui, approfondissant ces

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