‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 2 sur 138 · Plutarque. De la manière dont il faut lire les poètes · texte numérisé non relu

Plutarque. De la manière dont il faut lire les poètes

2. Voy. les raisons que donne à ce sujet Otf. Müller, Geschichte der griechischen Litteratur bis auf dos Zeitalter Alexanders. Nach der Handschrift des Verfassers, herausgegeben von D r Ed. Müller. Ch. v, p. 77 et 78.

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questions avec la sagacité du génie et le secours d’une érudition immense , se fit comme le porte-enseigne de cette insurrection littéraire contre toutes les idées reçues jusqu’alors sur cette grave question. Si le point de départ de Wolf était juste, ses conclusions, c’est du moins notre conviction, ne furent qu’un brillant paradoxe.

L’opinion de Wolf, longuement et savamment exposée dans ses célèbres Prolégomènes , peut se résumer ainsi : « Du temps d’Homère, l’écriture devait être à peine connue , et ne pouvait , en aucun cas , avoir servi à composer des poèmes aussi vastes que Y Iliade et l’Odyssée; donc l’auteur de Y Iliade n’en a pas fait usage, et c’est par la mémoire seulement que Y Iliade et l’Odyssée ont pu être transmises aux Grecs, jusqu’à l’époque où les poèmes homériques furent, grâce à l’écriture connue alors définitivement, rédigées sous le règne de Pisistrate. Les diverses rapsodies dont se composent ces poèmes sont autant de chants nationaux roulant sur un seul événement, chants composés à différentes époques et cousus ensemble par les critiques qui leur ont donné la suite que nous y remarquons aujourd’hui. L'Iliade et l’Odyssée offrent, chacune en particulier, des contradictions qui prouvent une fois de plus qu’elles ne sont pas l’ouvrage d’un seul et même homme. »

Nous croyons avec Wolf, qui nous paraît l’avoir démontré jusqu’à l’évidence, que l’auteur de Ylliade n’a ■point fait usage de l’écriture 1 . Cette opinion estconfir-

1. Prolegnmena ad Homerum, sive de operum homericorum prisca et genuina forma, variisque mutationibus. Halis Sax, 1795, in-8, p. lxxxviii-ix. Cette opinion est aussi celle de Wood, d’Otfried Müller, de Heyne, de Dugas Montbel , de M. Egger, qui s explique ainsi à ce sujet: a En lisant l’Iliade et l’Odyssée, nous nous sommes convaincu que l'auteur ou les auteurs (M. Egger croit, lui, à plusieurs Homères créateurs de l’Iliade) de ces deux

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mée encore par l’examen attentif qu’on a fait de nos jours du caractère même de la versification homérique ; les irrégularités et les nombreuses licences de cette versification ne peuvent, en effet, s’expliquer qu 'autant qu’on admet que ces poèmes ont été chantés et non écrits ni lus par conséquent 1 .

Nous sommes frappé,' comme l’avait été Wolf, du grand nombre d’incohérences dont est remplie Y Iliade ; mais nous estimons qu’on peut admettre chez l’auteur de Ylliade et l’ignorance de l’art d’écrire et des irrégularités dans le cour? du poème, sans adopter pour cela les conclusions du professeur de Halle. En effet, V Iliade et l ’ Odyssée ont pu parfaitement se transmettre d’âge en âge par la toute-puissance de la mémoire de leur auteur qui les récitait d’abord , et de celle des rapsodes ensuite, ces rapsodes qui chez les anciens, à une certaine époque, servaient de véhicule à la pensée et se trouvaient être comme des litres vivants. Les exemples de cette toute-puissance de la mémoire chez les peuples, à qui l’art d’écrire est inconnu, sont nombreux et parfaitement constatés*. Et pour n’en citer qu’un seul, on

poëmes n’avaient point un usage familier de l’écriture; nous le sentons, en quelque sorte, à la couleur des descriptions, aux allures de la versification, à l’emploi fréquent des messages et des transactions orales. Mais nous le sentons plutôt que nous ne saurions le démontrer. ( Mémoires de littérature ancienne, par M. Egger, membre de l’Institut, etc., p. 101. Paris, 1862.)

1. Voy. Geppert, Sur l'origine des chants homériques , 2* part., 1" sect.,p. 7 (Leipzig, 1840). — Voir encore les excellentes observations sur le même sujet et dans le même sens de M. Egger, dans son introduction à l’Étude de la littérature grecque. Notes, p. 319-324.

2. Voy. M. Bignan, Essai sur l’épopée homérique, p. xxvi et xxvu. — Voir encore les nombreux et curieux exemples que cite à ce sujet l’auteur de l’article : Homère, dans la Nouvelle Biographie générale, t. XXV, p. 36 et 37. Paris, Firmin-Didot. — Voir

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sait aujourd’hui que l’immense Iliade indienne, connue sous le nom de Ramayana, et composée de quarante mille vers, nous est parvenue sans le secours de l’écriture 1 .

Les contradictions qu’on a relevées dans l’Iliade ne prouvent rien contre l’authenticité de cette épopée. Les poèmes de ce genre se récitaient chez les anciens par morceaux détachés ; et en pareil cas, il arrivait plus d’une fois aux rapsodes, qui étaient souvent eux-mêmes des poètes plus ou moins distingués, d’ajouter aux épisodes qu’ils chantaient dans telle ou telle ville, devant tel ou tel auditoire, d’ajouter des introductions, des épilogues, et toutes sortes de vers de leur propre composition. Us se souciaient assez peu de nuire à l’ensemble de l’œuvre homérique, pourvu que l’amour-propre de ceux qui les écoutaient et leur intérêt personnel y trouvassent leur compte. De là un grand nombre d’interpolations dans l’Iliade et dai^s l 'Odyssée, sans en compter beaucoup d’autres dont il est difficile de reconnaître la source. De là aussi des contradictions dont il serait injuste de rendre responsable l’auteur de l’Iliade *. Comment donc a-t-on pu conclure, de l’ignorance de l’écriture au temps d’Homère et de certaines incohérences que présente l’Iliade, à une Iliade qui serait une compilation, une collection de chants dus à des poètes divers par le génie, divers par la date de leur existence? Que

aussi M. Egger, Mémoires de littérature ancienne, p. 104, 105, 106 et 107.

1. Voy. M. Burnouf, Introduction au Bhdgavata Purdna, et M. Gorrezio, Introduxione al testo sanscrilo del Ramayana, cités par M. Egger, dans son Introduction à la littérature grecque, p. 516.

2. Voy. Otf. Müller, Geschichte der griechischen Litteralur, p. 96.

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deviendrait alors la tradition répand ae de temps immémorial sur l’existence d’Homère? Que deviendrait le consentement unanime des peuples à ce sujet? Pourquoi, — ce qui est un argument plus sérieux, — pourquoirPisistrate aurait-il eu l’idée d’attribuer à Homère le plan de son poème, si la tradition n’avait pas été constante à cet égard? Pourquoi, si l’Iliade eût été la réunion d’une foule de petites épopées détachées, Pisistrate aurait-il eu la pensée d’en faire un tout, un ensemble épique? Pourquoi enfin, — ce qui nous paraît bien concluant, — Aristote, ce grand investigateur et cet esprit si vaste, accepte-t-il sans conteste la tradition d’un Homère unique? et pourquoi l’idée d’une Iliade, fruit de plusieurs génies, ne lui vient-elle pas un instant à la pensée? Si cette idée eût existé de son temps, même sous forme traditionnelle, n’en aurait-il pas eu connaissance et n’en aurait-il pas fait mention? Comment réfuter un fait de cette importance? Comment aussi expliquer, avec le système de Wolf, l’unité qui règne dans Y Iliade? Cette unité, on a beau la contester, elle existe, et de la manière la plus frappante, malgré quelques incohérences justifiées d’ailleurs par les circonstances de la composition et de la transmission de l’Iliade. Le lecteur qui veut être de bonne foi ne saurait nier que, depuis le commencement jusqu’à la fin , — et certaines longueurs ou digressions tout homériques admises, — tout ne se lie, ne s’enchaîne dans l’Iliade. Les événements naissent les uns des autres : l’insulte faite à Achille provoque sa colère ; sa colère amène sa retraite ; sa retraite cause le malheur des Grecs et détermine Patrocle au combat. La mort de Patrocle arme d^nouveau son ami , dont la fureur ne s’apaise que lorsque Hector est tombé sous ses coups. La mort d’Hector, quoi qu’on ait prétendu à ce sujet, devait, vu l’importance qu’at-

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tachaient les anciens aux honneurs de la sépulture, conduire Priam dans la tente d’Achille pour racheter le cadavre d’Hector. Ainsi donc Y Iliade offre un vaste et harmonieux ensemble. Un ancien l’a dit 1 et un moderne * l’a répété : de même que l’univers révèle un créateur, de même Y Iliade dénote un auteur unique qui l’a conçue et coordonnée. Soutenir que Y Iliade est un composé de diverses rapsodies d’auteurs différents, c’est supposer qu’une foule de rapsodes se seraient entendus, à diverses époques, pour travailler sur le même sujet. Conclusion absurde, selon nous, puisqu’on attribuerait au hasard le pouvoir de former un tout, dont l’harmonie et l’unité ne peuvent être l’œuvre que ,4’une seule et même intelligence. Nous croyons donc fermement qu’il n’y a et qu’il n’y a jamais eu qu’un seul Homère, partant qu’une seule Iliade.

Homère ! Y Iliade! deux noms inséparables, magiques, immortels. Ils ont survécu aux ruines des siècles, par conséquent à toutes les vicissitudes des croyances , des institutions, du goût; aujourd’hui encore, ils sont présents à tous les esprits cultivés; et ils ont pris possession, en quelque sorte, de l’imagination humaine. Aussi bien est-ce du génie d’Homère que sont sortis, comme de leur source la plus haute et la plus féconde, tous les éléments qui constituent la littérature proprement dite : l’épopée, et avec l’épopée le drame, l’ode, l’histoire, l’éloquence. Dans Homère, quelle étonnante variété! Quel heureux mélange de couleurs et de tons ! Ce qui frappe, charme, éblouit à la fois chez Homère, c’est le naturel des sentiments, la vérité des caractères, le souffle passant de la passion, la fécondité de l’imagination, la grâce des détails, le pathétique des situations, la

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