‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 64 sur 138 · Od., lib. IV · texte numérisé non relu

Od., lib. IV

Sommaire : Résumé. — Le seizième livre de V Iliade; quel en est le sujet et quel en est le ton général. — Une scène touchante. — Achille savoure sa vengeance ; encore Achille et la Camille de Corneille. — Une nouvelle'bataille homérique; réflexions. — Les imitateurs d’Homère. — Une retraite; rapprochements; retraites et combats pris dans les fastes militaires du moyen âge et des temps modernes. — Un trait de morale. — Sarpédon, sa lutte avec Patrocle; Homère corrigé et embelli par Virgile; mort de Sarpédon. — Homère peint les mœurs de son temps; — Combat entre Hector et Patrocle ; mort de Patrocle ; partialité d’Homère en faveur des Grecs. — Barbarie des mœurs héroïques. — Les anciens accordaient aux mourants le don de prédire l'avenir. — Réflexions.

La première partie de la nuit avait été consacrée, mais inutilement, nous l’avons vu, à fléchir Achille. Les deux autres tiers de la même nuit furent remplis par une expédition où figurent Ulysse et Diomède ; Agamemnon, en proie aux plus cruelles inquiétudes et ne pouvant, par conséquent , goûter les douceurs du sommeil, s’était levé; il avait, avec son frère Ménélas, réveillé et convoqué les uns après les autres, les principaux chefs de l’armée. On délibère en avant du fossé de retranchement, et sur l’avis de Nestor qui

voudrait qu’un homme de courage se glissât au milieu des Troyens, afin de connaître leurs desseins, Diomède s’est avancé, tout prêt à exécuter ce projet ; avec la permission du roi, il s’est adjoint le prudent Ulysse. Ils partent, et Minerve leur envoie des prodiges favorables. Chemin faisant, ils surprennent le Troyen Dolon se rendant dans le camp des Grecs d’après le désir d’Hector, pour espionner à son tour l’ennemi. Ulysse et Diomède mettent à mort Dolon, non sans avoir d’abord appris de lui des secrets importants qu’il avait livrés, croyant obtenir ainsi la vie en trahissant les siens. Les deux guerriers grecs, évitant de se diriger du côté où veillait Hector, pénètrent dans le quartier des alliés où dormaient sans défense et sans gardes les Thraces tout récemment arrivés avec Rhésus leur chef. Ils massacrent les compagnons de Rhésus, égorgent également Rhésus endormi tout auprès de superbes coursiers, enlèvent ensuite ces coursiers, — une des fatalités de Troie, — qu’ils font bondir vers le camp des Grecs ; et par ce coup de main inattendu, ils relèvent le courage des leurs. Tel est le sujet du dixième chant.

Les cinq livres suivants sont consacrés aux luttes diverses qui s’engagent maintenant avec des. succès variés entre les Troyens et les Grecs. Les Troyens, favorisés par Jupiter, l’emportent. Les plus vaillants chefs des Grecs sont blessés et mis hors de combat. Les soldats d’Ilion avec leurs chars et leurs phalanges, franchissent le fossé de retranchement ; puis, après une lutte vraiment homérique et où étincelle le génie descriptif du poète, ils prennent d’assaut et renversent le mur élevé en avant des tentes des

Grecs. Ils pénètrent ensuite dans le camp ennemi, et le combat s’engage devant et entre les vaisseaux tirés sur le-sable et rangés sur deux lignes, comme on se le rappelle. C’est dans ce moment que Patrocle, depuis longtemps ému des malheurs des Grecs, essaye de fléchir Achille et cherche à obtenir de lui, sinon son intervention personnelle, du moins la permission pour Patrocle de repousser loin des navires des Grecs les Troyens victorieux.

'Nous voici arrivés au seizième chant consacré aux exploits et à la mort de Patrocle. Ce chant est important à plus d’un titre. D’abord, c’est une saisissante peinture de combats, peinture où Homère est sans égal. Nous insisterons donc d’autant plus sur cette peinture que nous n’aurons plus guère, d’après le plan de ces Éludes, à nous occuper de passages de ce genre. A côté de ces peintures, ce livre renferme des épisodes pleins d’intérêt et de pathétique. Ce même livre fait faire un pas immense à l’action du poème. Non-seulement Patrocle depuis longtemps absent va reparaître au milieu des Grecs, mais encore sa rentrée dans la lice va ramener devant nous, non pas encore directement, mais indirectement du moins, la grande figure d’Achille. Enfin, la mort de Patrocle qui termine ce livre, fera sortir Achille de sa retraite. Détachons donc les principales scènes de cette belle rapsodié, intitulée parles critiques Alexandrins, la Patroclide, na-rpoxXeta.

Ce livre s’ouvre par une scène vive et touchante. Pendant que les Troyens attaquaient les Grecs et que l’on combattait avec acharnement autour du vaisseau de Protésilas, Patrocle se présente devant Achille à qui l’unissent, comme on sait, les liens de l’amitié la

plus tendre et la plus pure. Patrocle verse des larmes abondantes. Achille, à la vue de son ami pleurant, lui demande le motif de sa douleur. Achille est tellement indifférent à la situation des Argiens et à tous les événements qui se passent à deux pas de lui, que l’idée de voir Patrocle souffrir, à cause des Grecs, ne se présente à sa pensée qu’en dernier lieu. L’esprit d’Achille est en Thessalie : Patrocle aurait-il appris quelque nouvelle de Phthie? Mais Ménétius, père de Patrocle, mais Pélée, père d’Achille, vivent et régnent paisiblement sur leurs peuples. Si l’un d’eux venait à périr, ah ! quelle douleur alors pour Achille et pour Patrocle 1 ou bien encore Patrocle s’affligerait-il au sujet des malheurs des Grecs? mais ils expient justement, sous les coups des Troyens, leur faute et leur injustice envers Achille.

' La position de Patrocle est diflicile. C’est précisément pour les Grecs qu’il s’afflige et qu’il pleure; c’est en faveur de ces Grecs qu’il voudrait toucher Achille leur ennemi. Humble et insinuant d’abord, il fait ensuite entendre des paroles sévères : Achille est-il donc inexorable ! que les dieux préservent Patrocle d’une colère semblable à celle que nourrit son ami; non, Pélée n’est pas son père, Thétis n’est pas sa mère ; il a été engendré par les indomptables éléments 1 . S’il redoute quelque oracle fatal à son salut, eh bien!

1. Tout le monde connaît le passage de Virgile imité du morceau qui nous occupe en ce moment. Dans le quatrième livre de l’Enéide, Didon blessée au cœur, dit 'à Ênée, prêt à l’abandonner :

Sec tibi Dim parens, generis nec Dardanus aucior,

Perfide; sed duris genuit te cautibus hnrrens

Caucasus; Hyrcanæque admôrunt ubera tigres.

qu’il permette du moins à Patrocle de se revêtir des armes d'Achille et de repousser l’ennemi qui inonde le camp et massacre les Grecs. Que les Argiens respirent ! que la guerre ait un relâche !

Le caractère bien connu d’Achille va se dessiner encore, et avec une rare vérité, dans sa réponse. C’est bien l’homme tel que l’a défini quelque part, le poète Horace : ardent, irascible, âpre, inexorable 1 2 . Il a l’âme vindicative de la Junon de Virgile, se souvenant, longtemps après encore, de l’injure qui lui a été faite *, et comme elle, gardant dans son âme une éternelle blessure 3 . Seize jours déjà se sont passés depuis qu’il s’est séparé de l’armée à la suite de sa querelle avec le roi ; et l’affront qu’on lui a fait est encore aussi présent à son âme altière qu’au moment même où il l’a subi : non, aucun oracle ne le retient; mais ce qui le blesse et l’aigrit, c’est le souvenir de l’enlèvement de Briséis, devenue la captive d’Agamemnon. Les Grecs n’ont eu aucun égard à ses services, ils l’ont traité comme le dernier de l'armée. Puis revenant, pour un instant du moins, à des sentiments plus humains, il annonce à son ami qu’il veut bien oublier le passé et lui permettre de mener les Thessaliens au combat pour repousser les Trayens qui tiennent les Grecs assiégés. Et, à cette idée du camp envahi par les soldats d’Hector, Achille triom-

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