‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 65 sur 138 · Æternum servant sub pectore vulnus · texte numérisé non relu

Æternum servant sub pectore vulnus

(Ibid., y. 36.)

phe et savoure à long traits sa vengeance. Écoutez-le : « Les ennemis ne voient plus briller près d’eux le « front de mon casque; peut-être combleraient-ils « maintenant les fossés de leurs cadavres, si le puis- « sant Agamemnon eût été plus bienveillant pour « moi; et maintenant ils assiègent notre armée. Dans « les mains de Diomède, la lance n’exerce plus ses « fureurs pour repousser la mort loin des Grecs. Je « n’entends plus sortir la voix d’Agamemnon de sa « bouche odieuse ; la voix d’Hector encourageant ses « Troyens retentit seule à mon oreille ; eux, à grands « cris dominent dans la plaine et dans ce combat « triomphent des Grecs L » Et puis, il recommande à Patrocle, lorsqu’il marchera tout à l’heure contre l’ennemi, de ne point se laisser entraîner par l’ardeur du combat. Que Patrocle se contente de délivrer lé camp de la présence de l’ennemi et qu’il revienne; outre qu’un dieu ami des Troyens. pourrait s’opposer à sa marche, — ceci prépare fort habilement la suite du récit, — il doit se borner à assurer le salut des vaisseaux thessaliens.

Il ne faut pas l’oublier, ce qui fait agir ici Achille, c’est l’intérêt de son salut, à lui, et celui du salut des Thessaliens, ses soldats; c’est de sa tente qu’il veut, avant tout, éloigner le danger; peu lui importe, pour le reste, la situation et les désastres des Grecs. Si vous en doutez, écoutez encore la dernière expression de sa haine sauvage. De nouveau, on croit entendre la Camille de Corneille dont il rappelle la persistance dans le ressentiment et la fureur dans les imprécations : « Reviens donc sur tes pas lorsque tu

l. II., XVI, v. 70-79.

ÉTUDES SUR ÉOMÈRE.

« aüTas assuré le salut des vaisseaux, et laisse les « deux armées s’entre-déchirer dans la plaine. ’O Ju- « piter, Minerve et Apollon, qu’aucun des Troyens et « aucun des Grecs, tant qu’ils sont, n’échappent à la « mort! Puissions-nous, Patrocle et moi, survivre à « cette ruineet seuls détruire lesmurssacrésdTlion*.» On songe ici involontairement à ces deux vers bien connus de notre grand tragique :

Voir le dernier Romain, -à son dernier soupir,

Moi seule en être cause et mourir de plaisir.

Du reste, comme on l’a fait observer avec raison, c’est là le dernier éclat du courroux d’Achille, et ces mots semblent lui échapper. Le poëte ne nous à pas représenté dans' Achille un modèle parfait; il l’a peint d’après la renommée. Il ne faut pas oublier que pour les anciens il y avait quelque chose d’héroïque dans la haine implacable d’Achille 1 .

Cependant la lutte continue, terrible et sanglante, près des vaisseaux et surtout autour du navire de Protésilas. Ajax, du haut de ce navire, soutient l’attaque d’une foule de Troyens ; son casque atteint de toutes parts, retentit autour de ses tempes; son bras se fatigue à tenir sans relâche le lourd bouclier; il respire à peine; son corps est inondé de sueur. En ce momént, Hector s’approche de lui, et d’un coup de sa pique brise la lance d’Ajax lequel aussitôt s’éloigne du combat; il reconnaît que les dieux sont contre lui. A l’instant même les Troyens font voler de tous côtés

2. .Bitaubé, Remarques sur le chant XVI. Voy. encore les réflexions pleines de justesse que fait à ce sujet M. S. Delorme (Les hommes d'Homère, p. 137).

sur le vaisseau des torches ardentes; le feu s’étend avec rapidité et la proue est embrasée. Achille, dont les navires, nous l’avons dit, étaient placés à une courte distance de celui de Protésilas qui est en proie aux flammes, Achille aperçoit ce spectacle. Quel changement de scène ! Et avec quel naturel tout cela est amené 1 Achille craint maintenant pour lui et pour les siens : Proximus ardet Ucalegon.... « Il se frappe la « cuisse b et ordonne à Patrocle de courir sans retard sur l’ennemi, de peur que celui-ci n’envahisse la flotte des Thessaliens et qu’il ne leur reste plus de salut. Que Patrocle revête donc les armes de son ami, tandis qu’Achille ira rassembler les guerriers. Ici, tout est vrai, rapide, entraînant. Patrocle se couvre des armes d’Achille; il met sur sa tête le casque à la belle crinière, prend son immense bouclier, ceint son baudrier auquel est suspendu un glaive superbe, place sur sa poitrine la cuirasse du fils de Pélée et saisit deux forts javelots à défaut de la lance d’Achille qu’Achille seul a la force de manier. Automédon, écuyer chéri de Patrocle, d’après les ordres de celui-ci, attelle au char de bataille les coursiers Balie et Xanthe, légers comme les vents, et immortels. En avant du timon et en quelque sorte comme cheval de volée, il place Pédase, de race mortelle.

De son côté, Achille parcourt les tentes et fait revêtir les armes à tous les Thessaliens. Tous ces guerriers venus sur cinquante navires au siège de Troie, au nombre de deux mille cinq cents environ, et commandés par des chefs illustres et la plupart d’origine divine, se rangent autour d’Achille : « Tels que des • loups carnassiers et animés d’une force indomp- « table, après avoir dévoré sur les montagnes un cerf

« à la haute ramure, les mâchoires rougies de sang,

« courent par troupes au bord d’une rapide fontaine,

« et de leur langue légère, lapent avidement la noire « surface de l’eau; de leur bouche coule encore le « sang du carnage; leur cœur est rempli d’un iné- « branlable courage et leurs entrailles sont gonflées;

« tels, les chefs des Thessaliens s’empressent avec <* audace autour du vaillant ami d’Éacide. Au milieu « d’eux, d’un air martial, Achille est debout, exhor- « tant et les coursiers et les hommes couverts de leurs « boucliers*. »

Achille adresse à ses soldats trop longtemps retenus dans leurs tentes quelques paroles de feu, et par sa chaleureuse allocution, lâche les brides à leur valeur. Il les range ensuite lui-même en ordre de bataille. Les Thessaliens se serrent les uns contre les autres « comme les pierres d’un édifice destiné à « braver la fureur des vents. » Patrocle et Automédon, animés d’une égale ardeur, marchent à la tête des combattants. A son tour, Patrocle harangue ses soldats; qu’ils se rappellent qu’ils sont les soldats d’Achille, et qu’Atride reconnaisse aujourd’hui combien il a eu tort d’insulter leur chef à eux tous, Achille, le plus formidable des Grecs. Patrocle augmente ainsi le courage et la force des Thessaliens; ils poussent des clameurs qui retentissent jusqu’au sein dès navires.

Suivons maintenant Patrocle et les siens qui vont à eux seuls changer la face des événements.

Les Troyeps, à leur aspect, se troublent ; ils ont pris Patrocle couvert des armés d’Achille pour.

Achille lui-même, et alors — quel éloge pour Achille ! — ils cherchent en tremblant à se soustraire à la mort.

Cependant, on se battait toujours encore près du navire de Protésilas qu’assiégeaient les Péoniens avec Pyréchmé, leur chef. Patrocle le tue, repoussé les Péoniens loin de la flotte, éteint le feu dévorant, et le navire reste à demi-consumé. Les Troyens battent en retraite, mais en bon ordre et résistent tout en s’éloignant.

Ici commence une lutte qui va se prolonger, avec des incidents divers, il est vrai, jusqu’à la fin du chant. Ici aussi Homère nous apparaît encore comme peintre incomparable de batailles; j’arrêterai donc avec une certaine complaisance les regards du lecteur sur ce passage :

« Alors, la lice du combat s’étant ainsi élargie, « chacun des chefs de la Grèce immole un guerrier. « Le premier, le vaillant fils de Ménétius, avec sa « lance aiguë, frappe à la cuisse Aréilycus, qui.s’en- « fuyait; l’arme d’airain pénètre jusqu’à l’os et le « brise. Aréilycus tombe le front contre terre. Le « vaillant Métiélas perce le sein découvert de Thoas * et lui ravit les forces de la vie. Le fils de Phylée, «apercevant Amphiclus qui s’élançait sur lui, le « prévient, le frappe au mollet de la jambe à l’en- « droit où le muscle est le plus épais; les nerfs sont « déchirés par la pointe de la lance ; aussitôt une nuit « ténébreuse se répand sur les yeux dü guerrier.... « Ajax, fils d’Oïlée, s’élance sur Cléobule et s’empare « vivant de ce guerrier embarrassé dans la foule; il « le prive à l’instant de ses forces en lui plongeant « dans le cou son glaive à la belle poignée ; tout le

« glaive fume inondé de sang, et le noir trépas et le « pqissant destin ferment les yeux de Cléobule. Pé- « nélée et Lycon se précipitent en même temps l’un « sur l’autre; ils se manquent avec leurs javelots; « tous deux ont lancé des traits inutiles; alors ils « s’attaquent avec leurs glaives; Lycon frappe le som- « met du casque à l’épaisse crinière, mais le fer se « rompt près de la poignée. Pénélée atteint le Troyen « à la gorge, au-dessous de l’oreille ; le glaive y a « pénétré tout entier ; la peau seule tient encore la « tête suspendue, et la mort a brisé les membres de « Lycon. Mérion poursuivant d’un pied rapide Aca- « mas, l’atteint à l’épaule droite au moment où ce « guerrier montait sur son char. Acamas tombe ren- « versé du char et un nuage couvre ses yeux. Idomé- « née enfonce l’acier cruel dans la bouche d’Éry- « mante; la lance d’airain pénètre au-dessous de la • cervelle, brise les, os brillants ; toutes les dents sont « fracassées ; les yeux du guerrier se remplissent de « sang; il le vomit par sa bouche et par ses narines « entr’ouvertes, et le noir nuage de la mort envi- « ronne Érymante *. »

C’est dans les descriptions de ce genre, nous ne saurions trop le répéter, qu’éclate toute la fécondité d’imagination d’Homère, comme aussi les ressources infinies de sa diction. Les Cinq livres qui précèdent le seizième chant, et les cinq livres qui* le suivent, sont presque exclusivement remplis de combats ; et sur ce fond uniforme, il faut bien le dire, Homère sait néanmoins broder les détails les plus variés. Dans toutes ces batailles, comme aussi dans le pas-

sage cité plus haut, rien ne se ressemble, ni pouf les attaques, ni pour les blessures, ni pour les chutes, ni pour les trépas. Le poète nuance de je ne sais combien de manières la mort sur le champ de bataille, « et le verbe même mourir, comme le remarque « M mt Dacief à ce sujet, est diversifié en mille et mille « façons. » Nous l’avons déjà fait observer ailleurs, tous, les combats introduits depuis Homère dans le domaine de la poésie ou des beaux-arts, ont été empruntés aux combats de l’Iliade. Homère est bien la source où sont venus puiser et Virgile et Stace et l’Arioste et le Tasse et Milton; et c’est d’Homère encore que se sont inspirés et les peintres et les sculpteurs de tous les temps, soit pour reproduire sur la toile tels ou tels incidents de bataille, soit pour les grouper dans des bas-reliefs.

Et puisque nous en sommes aux batailles, veut-on maintenant avoir une idée d’une déroute, d’une retraite? Qu’on lise le morceau suivant : « Les Troyens, « il y a peu de temps, avaient franchi victorieux avec « leurs phalanges et leurs chars le fossé de retran- « chement; et maintenant pressés et culbutés par le « redoutable Patrocle, ils s’efforcent de repasser, « comme ils peuvent, et vaincus, le même fossé.

« Ce n’est plus en bon ordre que les Troyens « passent une secondé fois les fossés; les chevaux « rapides d’Hector l’entraînent avec ses armes; il « laisse derrière lui les soldats d’Ilion, que retient, « malgré eux, le fossé profond; une foule de che- « vaux, volant avec les chars des principaux chefs, « en s’y précipitant, brisent les timons et y laissent « les chars des rois. Patrocle poursuit l’ennemi , « anime à haute voix les Grecs et médite la ruine des

« Troyens. Ceux-ci, poussant des cris et saisis de « terreur, inondent tous les chemins, après avoir été « dispersés; des tourbillons de poussière s’élèvent « jusqu’aux nues et les chevaux aux solides sabots « courent vers la ville, loin des tentes et des navires. « Patrocle, en poussant des cris, se dirige vers l’en- « droit où il voit en plus grand nombre cette foule « en proie à l’ épouvante. Les guerriers tombent de « leurs sièges sous les roues, et les chars sont ren- « versés avec fracas. Impatients d’aller en avant, ils • franchissent le fossé, les coursiers immortels, pré- « sent superbe donné à Pélée par les dieux. Le cœur « de Patrocle l’anime contre Hector; il brûle de le « frapper; mais ses chevaux rapides emportent Hec- « tor. Ainsi, dans un jour d'automne, lorsque obs- « curcie , la terre entière qhancelle sous le souffle « d’un noir ouragan, Jupiter courroucé verse des « pluies abondantes pour punir les hommes qui, « dans les tribunaux, prononcent des arrêts iniques « et bannissent la justice sans s’inquiéter de La vpn- « geance des dieux ; alors tous les fleuves en cour- « roux sortent de leurs lits, les torrents creusent de « nombreux ravins ; ils s’élancent en mugissant du « sommet des montagnes, jusque dans le noir Océan, «• détruisant sur leur passage les travaux des hommes; « ainsi , les 'chevaux des Troyens font entendre de « longs gémissements dans leur course précipi- « tée *. »

Homère est toujours pittoresque ; on assiste avec lui aux événements ; le poète semble avoir été le témoin oculaire de tout ce qu’il raconte; et l’imagination ici

emprunte ses couleurs à la vérité. Ne pourrait-on pas, du reste, malgré la distance des temps et la diversité des tactiques, et sans vouloir faire des comparaisons- forcées, retrouver dans les fastes militaires du moyen âge et même des temps modernes, des situations de ce genre et dont d'habiles historiens ont fait de saisissants et pathétiques tableaux? Je sais très-bien qu’il n’y a guère de rapport entre le poëje-historien de la guerre de Troie, et les chroniqueurs du moyen âge ou nos historiens contemporains. N’importe; qu’on lise dans Monstrelet, le récit de la bataille d’Hazincourt; dans Froissart, celui de la bataille de Crécy. Qu’on lise dans notre grand historien contemporain les pages consacrées aux batailles d’Austerlitz et de Hohenlinden; qu’on se rappelle, dans un autre historien de nos jours, la peinture si émouvante du passage de la Bérésina et qui semble avoir, du moins comme peinture d’une retraite désastreuse, plus d’un rapport avec celle d’Homère. Que de ressemblances chez les uns etchez les autres, malgré la différence du fond et aussi celle des temps, pour la vérité de certains détails, l’intérêt des incidents, le mouvement et la vivacité des descriptionsi

Et pour ne point perdre de vue notre sujet, n’estelle pas aussi poétique qu’inattendue, cette comparaison du tumulte des combats avec ces cataclysmes et ces bouleversements de la nature déchaînés sur le monde par la justice des dieux? On aime voir intervenir — le contraste en est eharmant — au milieu de ces peintures toutes physiques, des idées toutes morales. Homère ici semble s’être souvenu du déluge de la Bible, ou tout au moins de celui de Deu-

calion, envoyés l’un et l’aiitre, selon la tradition, pour punir les crimes de la terre.

Mais -suivons le récit d’Homère. Patrocle, après avoir rompu les premières phalanges, les tourne et les cerne de toutes parts ; puis parcourant tout l’espace renfermé entre les vaisseaux, le Simoïs et les hauts remparts d’Ilion, il sème autour de lui le carnage et la mort. A la vue du massacre que fait Patrocle des soldats troyens, Sarpédon excite le courage des siens et les pousse contre Patrocle qu’il veut attaquer lui-même. Ici, un épisode intéressant; je veux parler du combat entre Patrocle et Sarpédon, et de la mort de ce dernier. Sarpédon, comme nous l’a dit Homère dans son dénombrement des deux armées *, commandait, avec son ami Glaucus, les Lyciens venus au secours d’Ilion dont ils étaient les voisins, et sans doute aussi les alliés. Sarpédon était fils de Jupiter et de Laodamie, reine de Lycie. D’une stature colossale, d’une valeur à toute épreuve, il était « quoique « étranger, le rempart de Troie. » Sarpédon n’a pas plutôt aperçu Patrocle qui vient de faire mordre la poussière à un si grand nombre de Lyciens, que, revêtu de ses armes, il saute de son char ; et Patrocle, dès qu’il l’a reconnu, s’élance de son côté. Homère, pour nous donner une idée de l’acharnement des deux ennemis, recourt à cette comparaison qui fait image: « Comme deux vautours aux serres aiguës, « au bec recourbé, combattent sur une roche élevée « avec des cris perçants, tels ces deux héros fondent « l’un sur l’autre en poussant de vives clameurs \ »

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