II., XXIII, v
assis près des vaisseaux de leur chef, ils prennent, selon l’usage des temps antiques, un repas funèbre, auquel les a conviés Achille. Pour distraire la douleur d’Achille, les rois l’emmènent ensuite dans la tente d’Agamemnon. En vain on le presse d’enlever de son corps le sang qui le couvre. Achille, par un scrupule d’amitié qui l’honore, refuse absolument de s’occuper de lui, de sa personne, de son corps, avant d’avoir placé Patrocle sur le bûcher funèbre et avant de lui avoir consacré l'offrande de sa chevelure. Les princes grecs néanmoins prennent le repas dans la tente du roi; Achille, toujours occupé d’une seule et unique idée, prie le roi de veiller à ce que, dès le lendemain , on aille couper dans la forêt voisine le bois nécessaire au bûcher de Patrocle. Le corps de Patrocle une fois consumé, les troupes pourront alors retourner aux travaux de la guerre.
Nous voici arrivés à une suite de scènes d’une grande beauté et que nous allons essayer d’analyser. Nous citerons le plus souvent le poète.
La nuit est survenue. Nous sommes à la fin de la première journée des funérailles qui dureront trois jours entiers, selon l’usage de ces temps reculés. Les Grecs, rentrés tous dans leurs tentes, se livrent au repos. Achille a quitté la tente du roi; il est retourné auprès de. ses vaisseaux, et là, entouré de ses nombreux Thessaliens , il s’est étendu sur les bords de la mer bruyante. Le sommeil les gagne bientôt, et surtout Achille, dont les membres, dit le poète, étaient brisés de fatigue, car tout le jour il avait combattu et poursuivi Hector autour des murs d’ilion.
En cet endroit, un incident heureusement imaginé et conforme en tous points aux idées antiques :je
veux parler de l’apparition de l’ombre de Patrocle à Achille , apparition qui sans nul doute a inspiré plus tard à Virgile l’idée de celle d’Hector à Énée. Elle est aussi dramatique qu’émouvante, la scène que je traduis.
« Alors lui apparut l’âme de l’infortuné Patrocle, « en tout semblable à lui-même. C’était sa taille, ses « yeux, sa voix, les mêmes habits dont il était revêtu. « Il s’arrête près de la tête d’Achille et lui dit:
« Tu dors, Achille, et tu m’oublies! Vivant, j’étais « l’objet de tes soins; mort, tu me négliges. Ne tarde « pas de m’ensevelir et. je franchirai les portes de « Pluton. Les âmes, les images des morts merepous- « sentauloin et ne me permettent pointde me mêler « à elles au delà du fleuve; mais j’erre au hasard de- « vant les palais aux larges portes qu’habite Pluton. « Donne-moi la main ; je te le demande en pleurant. « Hélas 1 je ne reviendrai plusdes sombres demeures « quand tu m’auras livré au bûcher; tous deux, pleins « de vie, assis loin de nos chers compagnons, nous « ne nous concerterons plus ensemble. La redoutable « Parque à laquelle j’étais réservé dès ma naissance « m’a englouti ; toi-même, ô divin Achille, ton sort « est de périr sous les murs des vaillants Troyens. « Mais je te le dis et t’en supplie , et puisse ma prière * te toucher, que tes ossements reposent près des « miens, qu’ils soient ensevelis ensemble comme en- « semble nous avons été nourris dans tes demeures « où, jeune encore..., le vaillant Pélée me reçut, « m’éleva avec soin et me nomma ton écuyer. Or- « donne donc que nos os soient réunis dans le même « tombeau, dans cette urne d’or que te donna ton au- « guste mère.
« Achille , aux pieds légers , lui répondit aussitôt : « Pourquoi, ô tête chérie, venir en ces lieux et m’im- « poser ces devoirs? Tes vœux seront accomplis, «j’obéirai à tout ce que tu commandes; mais ap- « proche, que, nous serrant, au moins un moment, « dans nos bras, nous savourions le triste plaisir de « répandre des larmes.
« En achevant ces mots, Achille étend les bras, « mais il ne peut le saisir, et l’âme , dans le sein de « la terre, comme une fumée légère , disparaît en « frémissant. Achille se lève aussitôt, et frappant des « mains avec grand bruit, il s’écrie d’une voix dou- « loureuse :
« Grands dieux ! il est donc vrai que l’âme ou du « moins son image existe dans les demeures de Plu- « ton, quand la vie ne l’anime plus; car, durant toute «la nuit, l’âme de l’infortuné Patrocle s’est tenue « près de moi, éplorée, gémissante; elle m’a prescrit « tous ses désirs et elle ressemblait prodigieusement « à lui-même 1 II dit : et dans tous les cœurs, il excite « de nouveau le désir de pleurer. Et l’aurore aux « doigts de rose les retrouve encore gémissant autour « de ce cadavre si digne de pitié 1 . » •
Passage curieux à tous égards ! Ainsi , chez les anciens* les ombres ou les âmes étaient censées conserver la forme du corps. L’âme n’était pas quelque chose de purement immatériel, et, partant, d’invisible ; elle était au contraire une vraie image du corps qu’elle avait animé, visible et palpable par conséquent, comme on le voit. Un autre point de la théologie de ces temps reculés s’offre ici à notre curiosité : les
âmes de ceux qui n’avaient pas été ensevelis étaient réduites à errer pendant cent ans sur les bords du Styx. Voilà pourquoi l’âme de Patrocle vient en gémissant demander à Achille de rendre à son corps les soins qu’il attend de son ami. 11 semble que ces idées se soient maintenues à travers l’antiquité grecque et le moyen âge chrétien jusqu’à nos jours, où, sous une autre forme, elles défrayent, bien des fois, les veillées dans les campagnes : que de légendes, que de contes n’avons-nous pas tous entendus sur l’ombre de tel ou tel homme mort d’une mort violente, et venant, la nuit, rôder en gémissant, autour de la demeure d’un ami pour le supplier d’ensevelir son corps gisant souvent depuis des années dans un endTbit écarté et sans avoir reçu la sépulture ? C’est l’histoire de ce qu’on appelle les fantômes , les revenants , les âmes en peine. Les idées homériques paraissent donc s’être réfugiées dans le domaine de la superstition; elles se maintiennent de la sorte, on le voit, dans une sphère moitié poétique, moitié religieuse.
Bien touchantes aussi sont les paroles que fait entendre l’ombre de Patrocle. On y voit percer cet amour et cesc regrets de la vie si naturels aux héros de l’épopée comme à ceux delà tragédie grecque. Pour un pays comme la Grèce, au ciel si pur, aux horizons si riches et à l’aspect si riant, l’existence avait tant de charme! Ah ! on ne revient pas des sombres bords, s’écrie Patrocle, et il pleure d’autant plus toutes les joies de l’âme qu’il ne lui est plus permis de goûter avec son ami. Assis l’un à côté de l’autre, ils ne délibéreront plus ensemble comme autrefois. On plaint le fils de .Ménétius, moissonné par le glaive d’Hector, à la fleur dé l’âge, et précipité pour toujours dans le
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noirTartare; on ne plaint pas moins Achille , privé désormais d’un si fidèle, d’un si dévoué, d’un si tendre ami. L’amitié de Patrocle pour Achille n’a pas été éteinte avec la vie, puisque aussi bien, tout ombre qu’il est, il vient recommander à Achille qui, lui aussi , doit bientôt périr, d’ordonner que leurs os ne soient point séparés. Ensemble ils furent élevés, qu’ensemble ils soient ensevelis. Et Achille, on le verra, exécutera pieusement le vœu de son cher Patrocle. Ce sont là d’admirables et de touchants sentiments. Nous perdons un ami , un frère , une épouse chérie, et nous éprouvons une douce consolation en pensant que, dans un commun tombeau, nos os se confondront avec leurs os, notre cendre avec leur cendre.
Les paroles que prononce Achille au moment où il se réveille sont dignes de remarque : « Grands dieux ! « Il est donc vrai que l’âme ou du moins son image « existe dans les demeures de Pluton quand la vie ne « l’anime plus; car, durant toute la nuit, l’âme de « l’infortuné Patrocle s’est tenue près de moi, etc . 1 2 » Ainsi, du temps d’Homère, il est permis de le conjecturer d’après ce mot, on avait déjà l’idée que Pâmé est immortelle. « Voilà, dit un critique, à propos de « ce passage, voilà des notions bien claires, bien po- « sitives de l’immortalité de l’âme; non point d’une « immortalité passive, si je puis ainsi dire, mais d’une « immortalité où notre âme conserve toute la con- « science de ce qu’elle fut durant son union avec le * corps*. » Cette croyance venue de l’Égypte, selon