‹ Études littérairesChapitre 1 sur 10 · OF THE · texte numérisé non relu

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Nous venons un peu tard entretenir nos lecteurs de Calvin, à propos de la nouvelle édition de ses Commentaires, et du recueil complet de ses Lettres françaises, publiées pour la première fois par les soins éclairés de M. Jules Bonnet. Aussi ces deux publications ne sont-elles pour nous qu'un prétexte; c'est de Calvin lui-même que nous voulons parler. Or il n'est jamais trop taixi pour parler de ces grands hommes, dont le nom brille au-dessus de tous les autres et marque une époque dans l'histoire. Depuis un siècle on étudie Voltaire et Rousseau; il y en a trois qu'on discute sur Luther et sur Calvin ; il y en a dix-huit qu'on approfondit Aristote et Platon. C'est là le privilège du génie : sa pensée est de tous les

temps, parce qu'elle représente la pensée de l'humanité; elle offre un sujet de méditation qui ne saurait ni s'épuiser ni vieillir.

Les Commentaires sur le Nouveau-Testament ont été publiés par Calvin lui-même. Lus au seizième siècle de tous les chrétiens réformés, ils le sont encore aujourd'hui des hommes qui s'occupent d'une manière spéciale de travaux théologiques. L'édition actuelle n'est qu'une reproduction exacte de celle qui fut imprimée à Genève par Conrad Badius, en 1561. L'orthographe même en a été respectée. C'est donc tout simplement une édition moderne, faite avec soin, et d'un format plus commode que les autres. Peut-être aura-t-elle l'avantage de procurer à Calvin de nouveaux lecteurs parmi les hommes qui aiment les ouvrages sérieux, mais qui reculent devant un in-folio chargé de poussière. Ce serait sans doute la meilleure récompense à souhaiter aux éditeurs.

La publication des Lettres françaises de Calvin a une toute autre importance ; c'est une collection en grande partie nouvelle. Sur deux cent soixante-dixhuit lettres, cent soixante-dix étaient demeurées inédites. C'est en outre un recueil dont la lecture est du plus haut intérêt; il s'y reflète, comme le dit M. Bonnet, toute une vie et toute une époque d'une saisissante grandeur. Calvin s'y dévoile en entier, avec l'inflexibilité de son âme austère et l'incroyable énergie de sa conviction. Si vous voulez savoir ce

que c'est qu'un homme convaincu, lisez les lettres de Calvin. Il croit et il faut qu'il parle, et il parlera toute sa vie. Epuisé par la souffrance, accablé de soucis et de douleurs, il se traînera jusqu'à sa chaire, et il parlera d'une voix affaiblie peut-être, mais plus ferme que jamais ; il mourra comme doit mourir un apôtre, en parlant. Pour lui le silence serait un crime. — Mais nous essaierons plus tard d'étudier le caractère de Calvin ; disons seulement que pour bien connaître cet homme de fer, il faut lire sa correspondance. Mieux que toute autre chose elle nous explique ses succès et ses fautes. Je dis qu'elle les explique; mais je n'ajouterai pas, comme le fait entendre M. Jules Bonnet, qu'elle nous dispose à l'indulgence. Plus on verra de près le réformateur de Genève, plus on admirera, et plus aussi on s'étonnera. Les lettres d'un homme de génie sont toujours précieuses; mais celles des hommes du seizième siècle ont pour l'historien une valeur toute particulière. De nos jours, un commerce épistolaire a quelque chose de plus intime. Les moyens de publicité sont devenus si nombreux, les journaux colportent si régulièrement toutes les nouvelles, qu'on ne les demande plus aux amis éloignés. C'est aux dépens de la correspondance particulière que les journaux ont pris tant de place dans notre vie intellectuelle. Au seizième siècle il n'en était pas ainsi. Lorsque Calvin écrivait à Farel, à Viret ou à Mélanchton,

c'était pour leur annoncer les progrès ou les revers, pour leur apprendre les nouvelles de Tœuvre commune, autant que pour jouir des charmes de l'intimité. Les vrais journaux de l'époque sont donc dans les lettres de ces grands hommes. Voilà ce qui en fait l'importance historique.

Aussi, en livrant à la publicité les lettres de Calvin, M; Bonnet a-t-il rendu un grand service à la science ; mais il a de plus payé une vieille dette d'honneur de la Réformation, puisqu'il a satisfait au dernier vœu de Calvin. Qu'il achève donc l'œuvre qu'il a commencée. Après les lettres françaises, nous attendons les lettres latines, dont le recueil, publié en 1575, est fort incomplet. Je n'ai qu'un regret : c'est qu'on n'ait pas fondu en une seule ces deux publications. On a pensé, dit-on, en détachant les lettres françaises, à l'édification des chrétiens. Je crains, comme l'ont déjà fait remarquer des juges plus compétents, que ce ne soit un sacrifice mal entendu de l'intérêt scientifique à l'intérêt religieux. Les lettres de Calvin sont un monument historique. C'est ainsi qu'il fallait les envisager, sauf à en faire plus tard un choix pour servir à l'édification.

Mais je n'insiste pas sur ce détail. Je veux parler de Calvin lui-même ; je veux étudier en lui l'homme, l'écrivain et le penseur. Peut-être me demandera-ton si l'on peut en dire quelque chose de nouveau après tant de critiques distingués, Mignet, Bret-

Schneider, Guizot, Sayous, et tous ceux que je ne nomme pas. Je n'en saurais douter. L'étude d'un seul homme est peut-être aussi riche que celle de l'homme en général. Au sein de l'humanité, chaque homme est un monde à part ; c'est un infini dans un autre infini. Dans un semblable champ d'études, la moisson n'est jamais enlevée : même après les faucheurs il y reste des épis à couper.

Nous avons trop peu de détails sur les premières années de Calvin. Il naquit à Noyon en 1509. Sa mère l'éleva dans les préceptes de la piété. Sa jeunesse ne fut marquée par aucun de ces écarts qui signalent si souvent l'enfance du génie. Il n'eut pas à se repentir, comme Th. de Bèze, de ses Juvenilia. La force, qui s'annonce à l'ordinaire par des excès, se révéla chez Calvin par la constance de sa soumission. Il fut dès le collège l'homme de la discipline et du devoir. Timide et quelque peu gauche [suhrusti" eus], il n'était hardi que s'il avait la règle pour lui. Au dire de Th. de Bèze, plusieurs de ses camarades de classe lui rendaient le témoignage d'avoir été le sévère censeur de leurs vices. Ainsi se montra dès l'abord son inébranlable fermeté, qui reposa toujours sur l'énergie du sentiment moral, et sans doute aussi sur l'absence de certaines passions.

Son père le destinait à l'état ecclésiastique. Grâce à de puissants protecteurs, il obtint dès l'âge de douze ans un bénéfice. A dix-huit il fut nommé curé

de Pont-l'Evêque : « Ainsi, dit un docteur de Sor- « bonne, bailla-t-on les brebis à garder au loup. » Mais c'était un loup bien innocent. A cette époque Calvin était très bon catholique; il ne connaissait qu'une chose, la règle de l'Eglise, et il s'y soumettait avec autant de docilité qu'il se soumit plus tard à la règle qu'il chercha dans l'Evangile. Il détestait les nouveautés, c'est lui qui nous l'apprend ; il ne voulait pas même qu'on lui en parlât; il s'y opposait avec énergie et passion.

Au reste, Calvin ne fut prêtre que de nom ; il eut le bénéfice sans la charge. Son père s'apercevant que les avocats s'ennchissaient plus sûrement que les ecclésiastiques, lui ordonna d'abandonner l'étude de la théologie pour celle du droit. Calvin obéit à regret, mais sans réserve. Il étudia le Digeste avec autant d'ardeur que les Décrétales. Il écouta Pierre de l'Estoile, qui professait à Orléans ; il suivit à Bourges les leçons d'André Alciat ; il se lia intimement avec Melchior Wolmar, qui lui apprit le grec, et se fit remarquer de tous, au dire d'un de ses détracteurs, par un esprit actif et une forte mémoire, avec une grande dextérité et promptitude à recueillir les leçons et les propos qui sortaient es disputes de la bouche de ses maîtres, qu'il couchait après par écrit avec une merveilleuse facilité et beauté de langage, faisant paraître à tous coups plusieurs saillies et boutades d'un bel esptnt.

A partir de Tannée 1529 jusqu'en 1539, c'est-à-dire pendant un espace de trois ans, nous n'avons presque aucun détail sur Calvin. Cette lacune est infiniment regrettable, car c'est vers la fin de cette période qu'il faut, selon toute probabilité, placer sa conversion. Il est donc impossible de suivre pas à pas les progrès du jeune réformateui', impossible d'observer la lutte dont son âme fut le théâtre, et qui préluda à sa grande lutte sur le grand théâtre du monde. Nous verrons plus tard comment il a convaincu les autres; nous ne pouvons que deviner comment il a été convaincu lui-môme.

Dans l'opinion commune, on se fait de la conversion de Calvin une toute autre idée que de celle de Luther. On se le représente studieusement penché sur sa bible, méditant à la clarté de sa lampe, et, par la seule force de son intelligence, sans grands élans de passion, avec quelque anxiété peut-être, mais sans aucun de ces rudes combats qui laissent une trace ineffaçable, arrivant en peu de temps aux croyances qu'il soutint dès lors envers et contre tous.

C'est là le Calvin de la tradition. Nous l'acceptions comme le véritable Calvin, lorsque, il y a quelques mois, nous fûmes un instant ébranlé par un article de M. Louis Bonnet, pasteur à Francfort, inséré dans la Revue chrétienne, M. Louis Bonnet, profitant de rares aveux échappés à Calvin dans la préface du Commentaire sur les Psaumes et dans la Réponse à

Sadolet, essaie de rapprocher Ja conversion de Calvin de celle de Luther. 11 î^rend pour épigraphe ces paroles du Féformateur de Genève, non sine gemitu ac lacrymis ; et il en fait le fond de toute son argumentation. Il y a, je l'avoue, dans ces quelques pages, où Calvin fait un retour sur lui-même, des aveux assez frappants et dignes d'être relevés :

Toutes fois, dit-il en s'adressant à Dieu, que je descendais en moi ou que j'élevais le cœur à toi, une si extrême horreur me surprenait, quïl n'était ni purifications, ni satisfactions qui m'en pussent aucunement guérir. Et tant plus que je me considérais de près, dé tant plus aigres aiguillons était ma conscience pressée. ^

Et plus loin :

Moi donc (selon mon devoir), étant véhémentement consterné et éperdu pour la misère en laquelle j'étais tombé, et plus encore pour la connaissance de la mort éternelle qui m'était prochaine, je n'ai rien estimé m'être plus nécessaire, après avoir condamné en pleurs et gémissements ma façon de vivre passée, que de me rendre et retirer en la tienne.

Voilà, semble-t-il, des paroles assez fortes, et cependant nous persistons à croire au Calvin de la tradition.

Il est clair que nul n'abandonne la foi de ses pères, la foi de son enfance, sans une lutte intérieure ; il

1 On nous pardonnera de rajeunir, dans nos citations, l'orthographe de Calvin.

est elair qu'on n'aiTive jamais à une ferme conviction sans combat : « Pour être convaincu, a dit un « homme d'un esprit excellent, M. Vinet, il faut « avoir été vaincu. » Il est clair "qu'on ne se décide pas à défendre au péril de ses jours une doctrine persécutée comme on se prépare à soutenir des thèses académiques. Il est clair enfin que, lorsqu'il s'agit de choses aussi graves, lorsqu'il s'agit de notre avenir sur la terre et de notre avenir dans Téternité, l'incertitude de l'esprit entraîne le trouble du cœuR Toute grande vie d'apôtre, toute vie de dévouement a d'ailleurs son heure suprême, sa crise tragique où s'accomplit dans l'âme du martyr un premier et redoutable sacrifice. C'est saint Paul sur le chemin de Damas, c'est Luther dans sa cellule ; c'est le Christ au jardin des Oliviers. Ceux qui paraissent avoir le moins connu ces ineffables angoisses, ceux qui paraissent s'être soumis sans peine, ceux-là même ont eu aussi leur moment de révolte intérieure; ils ont eu aussi, dans une certaine mesure, leur sacrifice à consommer. On le retrouve, ce sacrifice, même dans la vie d'un Bourdaloue, même dans celle d'un Calvin.

Voilà tout ce qu'il y a de commun entre le noviciat de Calvin et celui de Luther. Ils ont l'un et l'autre lutté avant de se soumettre : c'est le cas de tout chrétien. Mais quelle différence I Pour Luther c'est un combat qui présente un degré de violence pres-

Iî2 ÉTUDES LITTÉRAIRES

que inouï. Jamais âme plus forte ne fut plus profondément bouleversée. Plus d'une fois on le trouva étendu sans mouvement sur sa couche ; sa vie même fut en danger. Qu'il y a loin de ces accès de douleur et de passion aux larmes que Calvin répand sur sa bible,- selon son devoir ! 11 ne lui en reste pas un de ces terribles souvenirs qui poursuivent comme poursuit un remords ; il ne les rappelle que dans de rares occasions, quand il y est forcé par les circonstances ; encore le fait-il avec calme, sans qu'on sente frémir tout son être. On nous dit qu'il était sobre et réservé de paroles, on nous dit qu'il ne parlait pas volontiers de lui-même; mais s'il eût souffert ce que Luther souffrit, il en parlerait bien autrement. Il est des douleurs sur lesquelles il est impossible de se taire, si profonde est la trace qu'elles creusent dans l'âme. Calvin a sans peine gardé un silence presque absolu sur ses combats intérieurs; cela seul empêche de les comparer à ceux de Luther.

Le noviciat de Calvin fut donc moins orageux; aussi dura-t-il moins longtemps. La résistance étant moins opiniâtre, le combat fut moins vif et plus court. Luther se débattit pendant plus de deux ans sous les étreintes du doute. Calvin, au contraire, n'étudiait pas encore depuis un an les livres sacrés, et déjà tous ceux qui étaient avides de la pure doctrine venaient à lui pour s'instruire. Ainsi, à peine néophyte il est déjà docteur : « Dieu, dit-il, par

€ une conversion subite, plia mon âme à la doci- « lité. >

Voici comment nous nous figurons l'histoire intime de la conversion de Calvin. Jusqu'à l'âge de vingttrois ans, ou à peu près, Calvin resta bon catholique. Les supplices qu'il vit se multiplier à Paris ne durent pas le troubler beaucoup plus que celui dont il chargea volontairement sa conscience en immolant Servet. Les discussions qu'il entendit, les raisons sur lesquelles s'appuyaient les protestants, la démoralisation du clergé catholique, étaient de nature à l'ébranler davantage. Aussitôt qu'un doute sérieux eut pénétré dans son esprit, il dut songer à le dissiper. Il n'avait pour cela qu'un moyen, l'étude attentive de la première des traditions chrétiennes, celle qui est écrite dans les Livres saints. Il le comprit et renonça à toutes les sciences humaines pour se donner entièrement, selon l'expression de Th. de Bèze, à la théologie et à Dieu. C'est là le moment critique dans la vie de Calvin, le moment de l'incertitude et de l'anxiété. C'est alors qu'il gémit et qu'il pleure; c'est alors qu'il est saisi d'horreur, et que ni purifications, ni satisfactions ne peuvent en aucune manière le guérir. Mais la lumière ne tarda pas à renaître dans son esprit. Il avait détesté l'hérésie protestante comme une nouveauté ; la lecture de la Bible lui montre tout à coup que c'est le catholicisme qui est une hérésie nouvelle. Aussitôt il prend son

paiti. La règle apparaît de nouveau claire à ses yeux, et la paix rentre dans son âme. Il est protestant, il sera réformateur. Sa camère se décide dans ce seul instant, suhita conversione.

Nous ne nous étendrons pas avec le même détail sur tous les événements de sa vie. Notre, but n'est pas de faire une longue et savante biographie de Calvin, mais bien d'étudier son caractère et son œuvre. Nous ne voulons nous arrêter que sur ce qui y touche le plus dkeetemeRt.'

On sait comment, peu de temps après sa conversion, Calvin fut obligé de quitter Paris, pour avoir travaillé au discours de Nicolas Copp, qui, en sa qualité de recteur de l'Université, avait parlé des affaires de la religion plus avant et purement que la Sorhonne et le Parlement ne trouvaient hon,^ On sait aussi comment il alla chercher dans le midi de la France un asile contre la persécution. Après cette première fuite, dans laquelle il rencontra, dit-on, Rabelais déjà célèbre ; après être revenu à Paris, où il s'opposa à l'hérésie naissante de Servet ; après un nouveau s^our à Orléans, où il publia son Traité de la Psychopannychie, contre le sommeil des âmes après la mort, ij s'arrêta enfin à Bâle, d'où il adressa au roi de France son Institution chrétienne. Cette grande œuvre terminée, Calvin se remit en route. Il

1 Th. de Bèze. Vit. Galv.

alla à Ferrare ; il revint à Bâle et à Strasbourg ; il retourna à Noyon pour mettre ordre à ses affaires, puis il repartit pour Bâle, qui fut comme son pied-àterre pendant deux années de voyages continuels. Ce fut en revenant de Noyon à Bâle qu'il passa par hasard à Genève, faisant un grand détour, pource qu'à cavse des guerres le droit chemin était fermé. — 11 ne songeait pas à y séjourner; il voulait même y passer incognito, mais une indiscrétion révéla sa présence. Aussitôt Farel va le voir et l'invite à rester à Genève, où la cause de la réformation réclamait le zèle et les lumières d'un serviteur de Dieu tel que lui. Calvin s'excuse : il aime les études solitaires, il veut augmenter ses connaissances, sa timidité le rend peu propre aux agitations de la lutte; ne peutil pas d'ailleurs servir Dieu en éclairant le monde par ses écrits tout aussi bien qu'en se jetant à corps perdu dans la mêlée?

Là-dessus, dit Calvin, Farel, tout brûlant d'un zèle incroyable d'avancer l'Evangile, déploya toutes ses forces pour me retenir, et ne pouvant rien gagner par ses prières, il en vint jusqu'à l'imprécation, afin que Dieu maudit ma vie retirée et mon loisir, si je me retirais en arrière, ne voulant lui aider en une telle nécessité. L'effroi que j'en reçus, comme si Dieu m'eût saisi alors du ciel par un coup violent de sa main, me fit discontinuer mon voyage, en telle sorte pourtant que sachant bien quelle était ma timidité et mon humeur réservée, je ne m'engageai point à faire une certaine charge.

C'est la charge de prédicateur que Calvin refuse. Toujours préoccupé de ses études, il ne veut rester à Genève que pour y professer la théologie ; mais il se verra bientôt entraîné par une nécessité plus forte que lui, et il faudra bien, malgré qu'il en. ait, qu'il descende aussi dans l'arène et qu'il devienne prédicateur. Ainsi cet homme peu fait pour le monde, qui avait toujours aimé l'ombre et le repos, mais qui ne savait pas reculer devant le devoir, se trouvera placé, comme de vive force, à la tête d'une des Eglises réformées les plus importantes et deviendra le chef d'un gi-and parti :

Dieu, dit-il, m'a conduit en telle sorte, par divers détours, que jamais il ne m'a permis de me reposer, tant que, contre mon génie, j'ai été tiré en une pleine lumière.

On a beaucoup admiré l'habileté de Calvin choisissant Genève pour le centre de ses opérations, et se préparant à diriger de là les efforts combinés du protestantisme. Si habileté il y a, c'est au hasard ou à la Providence qu'il en faut faire hommage. Calvin n'a rien calculé, il n'a rien prévu ; il a tout fait pour éviter la mission qui lui était réservée ; mais après l'avoir acceptée, il a aussi tout fait pour la remplir. C'est toujours l'homme du devoir. Son premier pas dans la carrière qui doit le conduire à la gloire et à la puissance, son premier pas est un sacrifice.

Calvin s'établit donc à Genève. Avant de l'v voir

agir, il est nécessaire de rappeler en quelques mots l'histoire des partis qui divisaient cette petite et glorieuse cité.

Genève avait, au commencement du seizième siècle, une constitution mixte qui partageait le pouvoir entre Tévêque, le vidame * et les syndics. La souveraineté de l'évéque, les prérogatives du vidame et les franchises du peuple se faisaient mutuellement contre-poids. Une semblable constitution, comme le fait observer M. Mignet, ne pouvait donner à Genève qu'une existence longtemps troublée, une souveraineté incertaine^ une liberté combattue.

Deux fois par an tous les citoyens étaient rassemblés pour délibérer sur Vétat public et sa réformation, ce qui était pour garder l'évéque de tyrannie et le petit conseil d'oligarchie. * — Mais c'était dans les projets ambitieux du vidame, qui avait la force en main, que se trouvait le plus grand danger pour la liberté de Genève. Pendant quatre siècles la bourgeoisie résista, en s'appuyant d'abord sur la maison de Savoie contre les comtes de Genevois, puis sur les cantons suisses contre la maison de Savoie. La

A L'évéque déléguait au vidomne sa juridiction civile et son pouvoir militaire. — « Cornes fidelis advocatus sub episcopo esse débet » — dit une ancienne pièce, datée de 1155, citée par Spon. — Hist. de Genève. II, 9.

• Variante des chroniques de Bonnivard. Manuscrit n® 139 de la Bibl. de Genève.

lutte devint décisive lorsque Charles III de Savoie monta sur le trône ducal, en 1504. Il essaya tour à tour de la ruse et de la violence, et il réussit un instant, malgré l'héroïsme de Pécolat et de Berthelier, ce grand mépriseur de mort, comme l'appelle Bonnivard. Dans cette lutte, les Genevois s'étaient divisés en deux factions,- celle des Eidguenots ou des Confédérés, qui succéda à la bande licencieuse des Enfants de Genève et qui s'appuyait sur les cantons suisses, et celle des Mameluz,.qui trahissait l'intérêt public en faveur du duc de Savoie. Les Eidguenots, contenus pendant quelques années par les armes du duc, par sa présence à Genève et par de nombreux supplices, se relevèrent plus forts que jamais quand, vers la fin de 1525, le duc dut partir pour ses états de Piémont, où l'appelaient la bataille de Pavie et la prise de François I^r. Ce fut le signal d'une révolution complète. Le peuple de Genève assemblé conclut le !25 février 1526 un traité d'alliance avec les cantons de Berne et de Fribourg; les Mameluz, qui s'y opposèrent, furent bannis, leurs biens confisqués, les armoiries du duc jetées au Rhône et le vidomnat aboli. Genève était affranchie.

Mais la paix ne dura pas longtemps. Comme tous les partis qui triomphent, celui des Eidguenots ne tarda pas à se diviser.

Farel était venu s'établir à Genève. C'était le plus ardent de tous les apôtres de la Réformation. Il avait

quelque chose de l'éloquence populaire et de Théroïsme de Luther. Sa voix tonnante retentissant dans les places publiques, entraînait la foule et la maîtrisait. Sa manière d'échapper au péril était de le braver. Parmi les prédicants, on l'appelait le zélé; aux yeux d'Erasme, c'était Vaudacieux et le téméraire. 11 était l'homme nécessaire pour réveiller une population endormie ; mais il n'avait pas les qualités d'un chef. Présent partout à la fois, prodiguant sur tous les points son activité missionnaire, commençant l'œuvre de la réformation dans toutes les villes où il passait sans l'achever nulle part, il était dans la milice protestante un de ces hardis aventuriers qui savent harceler l'ennemi, mais qui n'entendent que la guerre de partisan.

Farel commença à prêcher à Genève en 1532. Il eut bientôt de nombreux disciples, parmi lesquels quelques-uns des bourgeois les plus influents. Ses succès alarmèrent les chanoines. Après une scène violente qui faillit lui devenir fatale, Farel dut quitter Genève. Ce début ne le découragea point : il était trop habitué à commencer ainsi. A peine sorti de Genève, il y envoya un jeune ministre, Antoine Froment, qui se fit passer pour maître d'école et continua les travaux de Farel avec prudence et bonheur. A son tour cependant, après le grand éclat de sa prédication sur la place du Molard, Froment se vit contraint de partir.

Ce nouveau revers n'abattit point les EvangéliqucH.

Ils ne cessèrent, dit Froment, de s'assembler par les maisons et jardins, pour faire prières à Dieu, chanter psaumes, écouter l'Ecriture sainte, de sorte que la vie dissolue, fausse doctrine, superstitions et abus des prêtres, étaient déjà découverts et tournés en moquerie par le peuple, même par les femmes et petits enfants, qui commençaient à disputer contre eux et à les arguer publiquement.

Genève se trouva divisée pour la seconde fois. Aux vieilles factions des Eidguenots et des Mameluz succédèrent celles des Evangéliques et des Catholiques. Les premiers étaient soutenus par Berne, qui donnait à tous les prédicants des lettres de recommandation pour le conseil ; les seconds par Fribourg, qui n'intervenait pas avec moins de vivacité. Les uns ne demandaient, comme le font tous les partis religieux en attendant d'être les plus forts, que la liberté de prier Dieu à leur façon ; ils se tenaient sur la défensive, mais ils voyaient leur nombre s'augmenter tous les jours, et ils travaillaient avec l'ardeur et la confiance des néophytes. Les autres, comme c'est aussi le cas de toute autorité religieuse qui est ébranlée et moralement vaincue, ne répondaient à des raisons que *par des cris, des violences et des anathèmes. D'abord ils coururent franchement aux armes et en appelèrent à la lutte ouverte; puis, se sentant affaiblis, ils voulurent par de sourdes me-

nées soulever le peuple; enfin, dans leur impuissance, ils essayèrent du dernier argument des partis qui succombent, le poison. Au milieu de l'orage, le conseil adopta une ligne de conduite indécise, mais prudente. 11 ne s'inspira que des circonstances; il céda toujours devant le vainqueur, mais sans se faire son esclave ; il suivit toutes les fluctuations du mouvement, et se contenta d'intervenir comme une puissance conciliatrice et presque neutre. Au reste l'issue de la lutte n'était pas douteuse :

Elle était marquée d'avance par le sort des partis précédents... L'esprit de liberté et le besoin d'amélioration qui avaient donné la victoire aux Eidguenots sur les Mameluz, devaient la donner aux protestants sur les catholiques, et le parti évangélique était destiné à triompher de l'évêque, comme le parti patriote avait triomplié du duc. ^

Nous ne raconterons pas toutes les vicissitudes de la lutte : les prises d'armes, l'inutile et pusillanime démonstration de l'évêque, les progrès successifs et constants du parti évangéhque, l'émigration des partisans les plus décidés de l'évêque, la guerre d'escarmouche que le duc de Savoie fit à Genève. Nous courons au résultat.

Le 30 mai 1535, commença une grande dispute

1 Mignet, Mémoire sur l'établissement de la Réforme à Genève, p. 49. — Ces quelques mots sur l'histoire de Genève ne sont guère qu'un résumé de la première partie de cet excellent travail.

publique. Ce n'était à vrai dire qu'une formalité. La réformation avait triomphé de fait; il ne s'agissait plus que d'en régulariser l'établissement officiel. Pierre Caroli, docteur de Sorbonne, et Jean Ghapuis, dominicain de Genève, furent les champions du catholicisme ; Farel, Viret, Froment soutinrent la cause protestante. Ce fut une vraie déroute pour les catholiques, qui, au seizième siècle, n'eurent nulle part le bonheur de trouver un Bossuet pour les défendre. Pierre Garoli et Jean Ghapuis donnèrent eux-mêmes l'exemple, et passèrent à l'ennemi. Le 8 août, Farel prêcha dans la cathédrale de Saint-Pierre; le 27, le conseil abolit le culte catholique et établit dans Ge* nève le culte nouveau d'après le rit de Berne et de Zurich. Genève était réformée.

Mais Genève n'était pas destinée à trouver la paix de sitôt. Cette seconde révolution ne devait pas être la dernière. Le parti religieux des Evangéliques se divisa comme le parti politique des Eidguenots.

Tous les Genevois avaient embrassé la Réformation, mais tous ne l'avaient pas fait dans le même esprit. Unis pour combattre la tyrannie papale, ils ne l'étaient pas pour accepter sérieusement la foi nouvelle avec ses conséquences pratiques. Les uns n'avaient secoué le joug des prêtres que pour le remplacer aussitôt par celui d'une austère discipline religieuse ; les autres n'avaient songé qu'à se débarrasser jde toute espèce de frein. Les uns avaient

voulu changer de servitude; les autres jouir d'une entière liberté. Le caractère genevois n'était pas encore ce qu'il devint plus tard, comprimé par la main tenace de Calvin. Il était gai, mobile et passablement libertin. Il avait conservé au milieu de tant d'agitations ses allures franches et dégagées. Les mœurs étaient très corrompues, ce qui n'a rien d'étonnant dans une ville où, sur une population de 12,000 habitants, il y avait eu près de 300 prêtres et moines.

Les jeunes gens menaient une vie dissipée, croyant, dit Bonnivard, que la liberté pour chacun fût de vivre à son appétit, sans loi^ règle, ni compas. L'esprit qui avait animé cette joyeuse bande de bons vivants patriotes qu'on appelait les enfants de Genève subsistait aussi vivace que jamais. Les anciens Genevois tenaient à leurs plaisirs autant qu'à leur indépendance, et il était à crain(Jre qu'ils ne tournassent contre des réformateurs trop sévères leur vieille devise de gais et bons compagnons : « Qui touche l'un, touche l'autre. »

Bonnivard, qui les connaissait à fond, qui avait été lui aussi un des libres enfants de Genève, mais à qui Berthelier avait fait comprendre que la vraie liberté n'est pas de faire ce que l'on veut, si Von ne veut ce que Von doit, Bonnivard les a peints admirablement en quelques mots. — Dans le temps où se répandaient les semences de l'hérésie, on vint le

consulter sur ce qu'il y avait à faire au sujet de ces doctrines nouvelles. Bonnivard répondit :

Vous voulez chasser les prêtres et tout le clergé papiste, et en leur lieu mettre des ministres de l'Evangile; ce qui sera un très grand bien en soi-même, mais un grand mal au regard de vous, qui n'estimez autre bien, ni félicité, que de jouir de vos plaisirs désordonnés, ce que les prêtres vous permettent. Tout ce que Dieu a défendu, ils vous le permettent pour la pareille. Il vous défend de paillarder, jurer, ivrogner, jouer; ils vous le permettent, sauf qu'ils ne veulent lâcher ce que le pape défend ; mais si vous aviez des prédicants, ils vous permettront ce que le pape défend ; mais ils ne feront pas le semblable des ordonnances de Dieu. Ils procureront une réformation, par laquelle il faudra punir 1^ vices, ce qui vous fâchera bien.

Vous avez haï les prêtres pour être à vous trop semblables ; vous haïrez les prédicants pour être à vous trop dissemblables ; et ne les aurez gardés deux ans que ne les souhaitiez avec les prêtres, et ne les renvoyiez, sans les payer de leurs peines, qu'à bons coups de bâton.

Les événements vinrent bientôt accomplir la prédiction de Bonnivard. Genève n'était plus une ville papiste, mais la réforme des mœurs n'en était pas beaucoup plus avancée. Farel le sentit et entreprit courageusement de travailler à cette dernière révolution, la plus longue et la plus difficile de toutes. Mais les obstacles surgirent de toutes parts, et il dut apprendre qu'on ne change pas les mœurs d'un peuple comme on change une constitution.

ÉTUDES SUR CALVIN ti5

Ce fut sur ces entrefaites que Calvin parut à Genève. Il était l'homme de cette œuvre nouvelle. Sur lui en retomba tout le poids ; à lui en revient toute la gloire.

La querelle s'engagea sur quelques questions de cérémonies, questions secondaires qui n'étaient qu'un prétexte. Dans le fait, Genève était pour la troisième fois divisée en deux factions, aussi acliarnées l'une contre l'autre que les précédentes. Après les Eidguenots et les Mameluz, après les catholiques et les protestants, c'étaient les libertins et les calvinistes.

Calvin, pour commencer son ministère, avait dressé une confession de foi dont les Genevois avaient entendu la lecture dans le temple de Saint- Pierre et qu'ils avaient jurée. Voulant rendre le culte aussi simple que possible, il avait aboli les quatre grandes fêtes, Noël, Pâques, l'Ascension et la Pentecôte. Il avait de même aboli l'usage des fonts baptismaux et celui des pains sans levain. Sur tous ces points, il s'était montré plus rigoureux que les autres réformateurs. Les mécontents tirèrent un habile parti de cet excès de sévérité. Ils parlèrent au peuple de ses vieilles franchises; ils se plaignirent du rigorisme de ces étrangers qui venaient commander aux enfants de Genève; ils osèrent enfin se présenter devant le conseil, protestant qu'ils voulaient vivre en liberté et ne point être contraints au dire des prêcheurs.

Par de tels discours, ils acquirent bientôt une

grande popularité.

L'Evangile, dit Calvin, consistait pour la plupart à

avoir abattu les idoles et il y avait beaucoup

d'hommes pervers contre lesquels moi qui estais faible et craintif, fus contraint d'arrêter des combats mortels, y engageant ma propre personne.

Ces hommes pervers, à la tête desquels se trouvaient Berthelier, Jean Philippe, Vandel et Amy Perrin, tous anciens disciples de Farel, mais surtout anciens amis des libertés genevoises, firent si bien qu'ils arrivèrent au pouvoir.

Dès lors la situation des pasteurs devint intenable. Ils eurent à combattre à la fois une population de plus en plus turbulente et le mauvais vouloii' du gouvernement. Us se virent bientôt poursuivis d'insultes et de menaces :

Les débauchés, dit Michel Rosat, allaient de nuit par ville à douzaines, avec arquebuses, qu'il débandaient au devant des maisons des ministres. Ils criaient la pétole de Dieu, se moquant de la Parole ; ils menaçaient les ministres de les jeter au Rhône.

Les ministres de leur côté ne se faisaient pas faute de parler hardiment. Gorault, le vieux réformateur aveugle des yeux corporels, mais clairvoyant des yeux de VespHt, comparait du haut de la chaire la répubhque de Genève à un royaume de grenouilles. Bref, l'irritation vint à son comble lorsque Calvin et Farel eurent refusé de distribuer

la cène à ce peuple qui n'en était pas digne. Le

23 avril 1538, ils furent bannis de Genève. Farel

se réfugia à Neuchâtel, Calvin à Strasbourg.

Mais cet exil devait servir au triomphe définitif de

Calvin. Quand les Genevois eurent secoué le joug

des réformateurs, ils se jetèrent dans la licence.

On releva les baptistères, dit Michel Rosat, on dansa, joua, ivrogna, paillarda, sous ombre des cérémonies bernoises ; on alla nud par les rues avec tamboureux et fifres.

Le culte même cessa. Deux ministres qui s'étaient montrés'plus faciles sur la question des cérémonies, et qui étaient restés en fonctions après le départ de Calvin, quittèrent la ville, ne pouvant plus supporter une si honteuse dissolution. En même temps, par une réaction bien naturelle, les catholiques retrouvèrent quelque crédit. Le cardinal Sadolet jugeant le moment favorable pour arracher Genève à la réforme, écrivit au conseil et au peuple une lettre habile et caressante. Il n'y procédait point par subtiles, ardues et épineuses disputations, il parlait de la splendeur de l'église, du respect qui lui est dû, de l'humilité qui sied aux croyants, et rendait responsables ceux qui avaient trompé Genève par une fausse usiArpation du nom de doctrine et sapience, de tous les malheurs de cette ville et du schisme de l'église :

Vérité est toujours une, dit-il, et mensonge est variable et divisé : La chose droite est simple, mais la tortue se fend en plusieurs parties.

C'est déjà la thèse que Bossuet renouvellera plus tard par son génie et son éloquence. — Mais, du fond de son exil, Calvin veillait sur Genève. Il écrivait à ses hien-aimés frères en noire Seigneur qui sont les reliques de la dissipation de V Eglise de Genève : « Ne vous déconfortez point », leur dit-il avec un accent énergique dont la vigueur est relevée par le pittoresque de notre vieu;x langage, « ne vous déconfortez point en ce qu'il a plu « à notre Seigneur de vous abaisser pour un temps, « vu qu'il n'est pas autre que l'Ecriture testifie être; « c'^st qu'il exalte l'humble et contemptible de la « poussière, le pauvre de la fiente; qu'il donne la « couronne de joie à ceux qui sont en pleurs et lar- « mes, qu'il rend la lumière à ceux qui sont en ténè- « bres, et même qu'il suscite en vie ceux qui sont « en l'ombre de la mort ». Dans le même temps il répondait au cardinal Sadolet par un de ses écrits les plus remarquables, et de telle façon que le cardinal jugea prudent de garder le silence.

Les ennemis de Calvin se perdirent eux-mêmes. Ils furent par leurs excès les premiers artisans du triomphe définitif de Calvin. Quand le désordre ne connut plus de bornes, quand les intérêts mêmes de Genève eurent été sacrifiés par les syndics à l'ambition des Bernois, les pai-tisans des ministres exilés reprirent violemment le dessus, et Calvin fut rappelé. Ainsi triomphent tous les partis, bien moins par la

force qui leur est propre que par les fautes de leurs adversaires.

Calvin hésita longtemps avant de retourner à Genève. Il savait quelle tâche l'y attendait. Ce fut un nouveau sacrifice pour lui. Il ne se résigna qu'avec déplaisir, larmes et travail d'espHt^ seulement parce qu'il était à Dieu et non pas à lui-même ; mais une fois le fardeau repris, il ne l'en portera pas moins avec cette persévérance que peut seul donner le sentiment du devoir.

Mais le regard du réformateur dépassait l'étroit horizon de Genève. Sans oublier sa paroisse, sans rien négliger des soins les plus minutieux de son ministère, il aspirait dès longtemps à étendre son influence sur toute l'Europe protestante.

La Réformation était dans une époque de crise. Gomme toute révolution politique, sociale ou religieuse, elle avait deux choses à faire : renverser l'édifice vermoulu de la papauté, puis élever à son tour un édifice nouveau. Luther avait été l'homme de la première partie de cette œuvre. Travailleur infatigable, il était monté à la brèche, il avait abattu, il avait foulé aux pieds toutes les vieilles idoles ; il avait démembré le patrimoine de St-Pierre; il avait, sous mille coups répétés, entassé des ruines immenses. Sans doute, il n'avait songé à détruire que pour rebâtir aussitôt. Homme de conviction et de foi, il ne voulait point plonger le monde dans Tanarchie; il

voulait au contraire remplaceF une religion coiTompue par une religion épurée. Mais devant courir au plus pressé, il n'avait eu que le temps de poser quelques-unes des colonnes du temple nouveau. II avait ébranlé jusqu'aux fondements la religion catholique, plutôt que solidement constitué la religion réformée. — Or, comme il arrive toujours dans ces époques où la. société se transforme, les idées les plus hardies, les doctrines les plus étranges s'étaient fait jour de toutes parts. Certains docteurs qui n'avaient de commun avec Luther que leur haine contre Rome, cherchaient à profiter de la fermentation générale pour propager leurs théories. Partout se renouvelaient d'anciennes hérésies ; partout se divisait la phalange protestante. Il y avait guerre entre les chefs eux-mêmes, entre ceux qui par un élan spontané, avaient presque dans le même temps, commencé la lutte sur des points divers, entre ceux devant lesquels tous s'inclinaient et qui, par le droit du génie, étaient devenus les oracles de la réformation : il y avait guerre entre Zwingle et Luther. En vain Luther, par la véhémence de sa parole, cherchait à subjuguer les rebelles ; en vain Mélanchton interposait sa douceur et sa charité ; en vain Bucer s'ingéniait à combiner des formules ambiguës pour satisfaire ou pour tromper tous les partis : le protestantisme était déchiré. Terrible dans l'attaque, il semblait impuissant à se constituer. — Calvin eut

l'instinct de la situation. S'emparant du flot révolutionnaire lancé par Luther, il entreprit d'en régler la raarche, de le contenir, de lui dire comme le Créateur au flot de l'Océan : « Tu n'iras pas plus loin. »

C'est là l'originalité de Calvin. Luther avait renversé, Calvin releva; Luther avait soufflé sur l'Europe l'orage de la révolution, Calvin le maîtrisa; Luther avait été le missionnaire de la Réforme, Calvin en fut le législateur.

H ne faudrait point sans doute, sous peine de tomber dans l'absurde, pousser cette distinction à l'extrême. Nos divisions régulières, nos abstractions logiques ne concordent jamais parfaitement avec les faits de l'histoire. En voulant donner à chacun sa place, aous la faisons toujours ou trop grande ou trop petite. Il est certain, par exemple, que Luther commença l'œuvre de Calvin, ne fût-ce qu'en traduisant Ja Bible, et que Calvin, de son côté continua celle de Luther. Les yeux toujours tournés vers la France, il travailla sans cesse à y propager la réforme, soit par ses lettres, soit par ses conseils, soit par ses ouvrages, soit par les nombreux ministres qu'il avait formés lui-même, et qu'il y envoya prêcher l'Evangile sous sa haute direction. Mais ce n'est là cependant que la moindre partie de son œuvre, celle qui a le moins duré, puisque la France presque entière est retournée au catholicisme. Sa mission spé-

ciale, son grand travail fut de discipliner la Réforme.

Pour mener à bien cette tâche aussi difficile qu'importante, il fallait régler les mœurs et fixer les dogmes ; il fallait assujettir à une loi sévère non seulement la conduite, mais aussi les idées de tous les adeptes de la Réformation. C'est à quoi tendirent sans cesse tous les efforts de Calvin.

Calvin travailla à discipliner les mœurs des églises réformées en façonnant à la servitude tout d'abord celles de l'église ou de la cité genevoise : on sait que ces deux choses n'en étaient qu'une à ses yeux. 11 voulut que Genève devînt la ville modèle parmi toutes les villes protestantes ; aussi pi-ofita-t-il hardiment des avantages que lui donnait son rappel. Il fixa une discipline ; il promulga .de véritables lois somptuaires ; il établit un consistoire ; il lui fit donner le pouvoir de réprimer toutes les offenses à la morale chrétienne, d'abord par des peines ecclésiastiques, puis en livrant les coupables au bras séculier; il lui fit donner en outre une espèce de pouvoir inquisitorial, pour aller de maison en maison s'assurer si la table était frugale, si les vêtements étaient modestes, si les mœurs étaient pures, en un mot, si toutes les règles étaient religieusement observées. Il affranchit l'autorité ecclésiastique de toute espèce de tutelle ; il ne laissa à l'autorité civile aucun autre droit en matière religieuse, que celui de poursuivre quiconque lui était dénoncé par le consistoire. Ainsi un dé-

sordre moral devint un crime d'état. Ainsi Genève fut une viJle mise à part, une ville consacrée à Dieu et gouvernée par ses ministres ; elle porta le sceau de rélection divine ; au milieu de ce siècle de désordre, ce fut comme une victime purifiée qu'on immolait sur l'autel du devoir. Calvin n'y rentra qu'à ce prix. Un banni de sa race ne pouvait quitter l'exil que pour régner.

Il fit plus, il chercha à établir ailleurs des institutions analogues; il usa de toute son influence pour les faire accepter par les églises de Suisse et de France. 11 réussit sur plusieurs points. La plupart des églises françaises se constituèrent,,autantquele permettait la persécution, sur le modèle de l'église de Genève.

Calvin travailla à fixer les croyances des églises réformées en en faisant ressortir l'enchaînement logique. Les dogmes nouveaux qui jusqu'alors étaient restés en quelque sorte isolés, ou qui avaient été simplement rapprochés, plutôt que rigoureusement enchaînés les uns aux autres, formèrent enfin un ensemble imposant, une doctrine, un système. Sur les questions litigieuses, sur celle de la Sainte-Cène par exemple, Calvin suivit entre Luther et Zwingle une voie moyenne, non point par accommodement, mais par une conséquence assez naturelle de ses principes. Il ne fut excessif que sur un point; mais c'était le nerf de tout son système, c'en était le prin-

cipe et la conséquence, Tanéantissement absolu de la liberté humaine. C'est dans le livre de l'Institution que les dogmes du protestantisme sont ainsi rassemblés en un corps de doctrine dont toutes les parties sont dans la plus étroite liaison. Calvin se plut à perfectionner cet ouvrage célèbre. Il en donna luimême de nombreuses éditions. Il n'est aucun écrit auquel il ait travaillé avec une constance plus opiniâtre. Jusqu'à ses derniers jours, il y revint sans cesse, corrigeant, ajoutant, et comme convaincu que dans ce livre était renfermé le secret de son empire. * Il y était renfermé, en effet. Cet ouvrage est le vrai centre de toute son œuvre : tous les autres s'y rapportent : ses opuscules servirent à le défendre ; ses sermons à l'expliquer ; ses Commentaires à l'appuyer sur l'interprétation des livres saints. C'est aussi le monument le plus considérable de la foi et de la science chrétiennes au XYI^e siècle. Ce fut à cette époque le livre par excellence, la Bible du protestantisme; j'entends du protestantisme positif, non de celui qui se bornait à protester, mais de celui qui aspirait, comme toute religion sérieuse, à fonder sur la terre un royaume de Dieu.

Mais Calvin rencontra de toutes parts des obstacles et des adversaires. C'étaient les gouvernements

1 Guizot. — Musée des Protestants célèbres, article Calvin.

des villes suisses, celui de Berne surtout, qui repoussa constamment toute discipline ecclésiastique ; c'étaient d'anciens patriotes genevois qui ne pouvaient permettre que Genève se peuplât d'étrangers et perdît sa nationalité; c'étaient ceux que l'histoire a flétris du nom de Libertins, et dont le crime est surtout d'avoir trop aimé le plaisir pour porter patiemment le joug du plus rigide des réformateurs ; c'étaient enfin ceux qui repoussaient sa doctrine, les catholiques d'abord, mais surtout ceux qui, dans quelque heu que ce fût du monde protestant, allaient semant l'hérésie. La plupart de ses opuscules, ainsi que l'a remarqué M. Guizot, sont dirigés non point contre les papistes, mais contre les erreurs détesta^ hles de Michel Servet, espagnol, contre les calomnies de Joachim Westphal^ contre les fumées de Heshusius, contre un certain hélistre nommée Antoine Catelan, tous propagateurs de doctrines suspectes ou» franchement hérétiques. Ce fait seul suffirait à marquer la différence des rôles de Luther et de Calvin. En homme qui avait mesuré d'avance toutes les difficultés de sa tâche, et que la multiplicité des obstacles ne. pouvait ni embarrasser ni décourager, Calvin fit face à tous ses ennemis à la fois. Sa vie entière fut un combat. Gardien jaloux de la discipline et de l'orthodoxie, il fit jour et nuit sentinelle, veillant à la pureté des mœurs et à la pureté de la doc-

36 ÉTUDES LITTÉRAIKES

trine. Aussi, tant qu'il vécut, jamais loup déguisé n'enti'a dans la bergerie sans être promptement découvert et dénoncé.

Nous ne saurions entrer dans les détails de cette guerre longue et variée. Nous n'en raconterons qu'un épisode, mais le plus marquant de tous, celui qui révèle le mieux le caractère de Calvin.

Vers la fin de juillet 1553, Michel Servet entrait furtivement à Genève et descendait à l'hôtellerie de la Rose. C'était un homme d'esprit, savant, et dont le génie indépendant n'était pas fait pour un siècle d'intolérance. C'était un de ces fous dont parle le chansonnier, que la société repousse parce qu'ils ne savent pas s'aligner au cordeau, mais qui n'en découvrent pas moins tantôt un nouveau monde comme Colomb, tantôt la forme de notre globe comme Galilée, tantôt la circulation du sang comme Servet. Si on ne le connaît que par la réputation que lui a faite Calvin, on ne le connaît pas du tout. Ses idées ne sont ni d'un ignorant, ni d'un fanatique. Elles témoignent d'un esprit supérieur, qu'égare parfois une imagination inquiète et ardente, mais dont les libres aspirations dépassent le cercle étroit de Genève et de Rome. Servet était depuis longtemps connu de Calvin. Ils s'étaient déjà rencontrés à Paris ; plus tard une correspondance s'était établie entre eux. En 1546, Servet avait envoyé à Calvin un volume de ses Rêveries, comme les appelle le réfor-

mateur, et lui avait en même temps demandé la permission de s'établir à Genève. Calvin s'y montra peu disposé : « Je ne veux pas y engager ma parole, « écrivait-il à Viret, car s'il venait, je ne souffrirais « pas, pour peu que mon autorité eût d'influencé, « qu'il s'en allât vivant. » Vœu qu'il accomplit huit ans plus tard.

Genève était donc pour Servet une ville ennemie. Que venait-il y faire? S'il faut l'en croire, il y passait par hasard et en grand secret, fuyant la condamnation qui le frappait en France; mais peut-être y étaitil attiré par l'espoir de combattre avec succès son adversaire dans la ville même où celui-ci régnait. '

Genève, en effet, supportait impatiemment la tyrannie religieuse de ses pasteurs. Le parti des libertins ou des méchants, selon Th. de Bèze, recruté de tous les amis de la liberté et de tous les amis de la

* Cette opinion a été soutenue avec beaucoup d'habileté par M. Rilliet de Gandolle dans le savant mémoire qu'il a publié sur le procès de Servet. Elle a été attaquée dans la Revue des Deux-Mondes par M. Emile Saisset. (Voir les livraisons de février et de mars 1848.) — M Emile Saisset cherche en outre à établir que le procès intenté en France à Servet fut le résultat de démarches secrètes de Calvin, démarches qui auraient été conduites avec autant de perfidie que d'habileté. Aux allégations de M. Saisset, il est facile d'opposer le démenti formel de Calvin. Il faudrait, ce nous semble, des preuves directes et convaincantes pour l'emporter sur une déclaration aussi expresse ; il faudrait au moins qu'il n'y eût aucune autre manière possible d'expliquer les faits. Or ce n'est pas le cas : l'ingénieux échafaudage de M. Saisset

:î8 études littéraires

licence, avait audacieusement relevé la tête. Amy Perrin, après avoir longtemps recherché l'amitié du réformateur, sans doute parce qu'elle pouvait servir à ses projets ambitieux, lui avait voué une haine éternelle, depuis que le consistoire, à la demande de Calvin, avait frappé sa femme et son beau-père. Premier syndic et capitaine-général, fort de son autorité, de sa popularité, de sa fortune, il faisait à Calvin une guerre de jour en jour plus ouverte. Déjà le peuple s'était prononcé en faveur de Perrin. Plusieurs de ses ennemis avaient été exclus du Petit conseil. Les réfugiés, dont le nombre était considérable, et qui tous étaient dévoués à Calvin, avaient été désarmés. Mais Calvin ne plia pas devant l'orage ; il frappa les plus grands coups au moment où chancelait son pouvoir. Il répondit aux menées de ses adversaires en faisant

risquerait fort d'être renversé, si l'on s'avisait simplement de discuter la supposition gratuite qui lui sert de base, et qui fait du dénonciateur officiel de Servet un homme nul, incapable d'écrire les lettres signées de son nom, un instrument aveugle du Réformateur. L'éclaircissement de ce fait exigerait une longue discussion, à laquelle nous ne pouvons pas nous livrer. Ajoutons seulement qu'en matière si grave, il ne nous parait pas digne d'un historien philosophe d'élever de vagues indices à la dignité de preuves suffisantes. — Au reste, nous renvoyons au mémoire de M. Rilliet de Gandolle les personnes qui voudraient connaître à fond le procès qui fut instruit à Genève contre Servet et la part que Calvin y prit. C'est le travail le plus complet et le plus consciencieux qui existe sur ce sujet. Nous ne faisons guère autre chose dans les pages qui suivent que d'en donner un résumé.

excommunier Philippe Berthelier, le fils du martyr, le chef aimé de la libre jeunesse genevoise, et son adversaire le plus redoutable après Perrin. Ce coup d'audace fit grand bruit. Perrin voulut en profiter. Il songea à faire casser par le conseil la décision du consistoire, et à priver celui-ci du droit d'excommunication. C'était enlever à l'autorité religieuse la plus importante de ses prérogatives ; c'était abaisser l'Eglise devant l'état ; c'était renverser l'œuvre de Calvin. La position de Calvin devenait ainsi de jour en jour plus difficile.

Depuis quatre ans, écrivait-il en 1553, les méchants ont tout fait pour amener peu à peu le renversement de cette Eglise, déjà bien imparfaite. Dès l'origine, j'ai pénétré leurs trames. Mais Dieu a voulu nous punir, né pouvant nous corriger. Voici deux ans que notre vie se passe comme si nous étions au milieu des ennemis les plus déclarés de l'Evangile.

Dans de telles circonstances, l'arrivée de Servet à Genève fut pour le réformateur une nouvelle entrave et l'occasion d'une nouvelle victoire.

Servet habitait déjà depuis plus de quinze jours l'hôtellerie de la Rose, lorsqu'il lui prit fantaisie, diton, d'aller au temple écouter une prédication. Il y fut reconnu. Calvin qui en fut aussitôt informé, réclama énergiquement auprès de l'un des syndics pour qu'il fit arrêter ce grand sematteur d'hérésies. Sa requête fut accueillie. Le jour même, le 13 août 1553, Servet fut conduit en prison. Cette démarche

multipliait les difficultés déjà nombreuses qui entouraient Calvin ; mais il n'hésita pas un instant. Il comprit que supporter la présence de Servet à Genève, c'était signer sa propre abdication, en renonçant à son rôle de grand-maître de l'orthodoxie protestante ; tout comme plier devant le Petit conseil ou devant la faveur populaire qui protégeait Berthelier, c'eût été signer son abdication en renonçant à son rôle de grand-maître de la discipline morale. Or, Calvin, le représentant de Dieu, ne pouvait pas abdiquer. Il résolut de mener les deux luttes de front. Les lois de Genève statuaient que dans toute cause criminelle, l'accusateur devait se constituer prisonnier avec le prévenu, pour subir la peine qu'aurait méritée celui-ci, si la fausseté de l'accusation venait à être démontrée. Calvin ne pouvant abandonner ses fonctions pour s'enfermer avec Servet, engagea un de ses disciples qui lui servait de secrétaire intime, Nicolas de la Fontaine, à se porter officiellement partie criminelle contre l'hérétique. Nicolas de la Fontaine y consentit, et dans un acte d'accusation rédigé par Calvin, il demanda que Servet fût examiné sur divers points de doctrine, sur le dogme de la Trinité, sur la nature de l'âme, sur l'impeccabilité des enfants et sur le baptême. Après les griefs théologiques, il s'en trouvait un d'une autre sorte :

Item, porte le factum de de la Fontaine, qu'en la personne de M. Calvin, ministre de la parole de Dieu

en cette Eglise de Genève, il a diffamé par livre imprimé la doctrine qui s'y prêche, prononçant toutes les injures et blasphèmes qu'il est possible d'inventer.

Dans une enquête préliminaire, Servet répondit en désavouant quelques-unes des opinions qui lui étaient imputées, en acceptant la responsabilité de quelques autres,. et en accusant à son tour Calvin d'errer « en beaucoup de passages ». .

Après quelques séances dans lesquelles parut Berthelier en qualité de substitut du seigneur lieutenant, et qui furent employées soit à interroger le prévenu, soit à constater l'exactitude des passages de ses livres sur lesquels portait l'accusation, soit même à discuter quelques points de doctrine, Calvin, voyant que le procès risquait de ne pas aboutir et que Berthelier poussait l'audace jusqu'à soutenir en plein tribunal quelques-unes des hérésies de Servet, se fit autoriser à assister aux interrogatoires du prisonnier, afin que mieux lui puissent être remontrées ses erreurs. Les deux vrais adversaires se trouvant ainsi en face l'un de l'autre, il s'engagea entre eux une violente discussion. Elle roula tantôt sur le dogme de la Trinité, que Servet appela nettement une invention du diable, tantôt sur la création, qu'il comprenait d'une manière tout à fait panthéiste :

Toutes créatures, disait-il, sont de la substance de Dieu. — Moi, dit Calvin, étant fâché d'une absurdité si lourde, répliquai à rencontre : Gomment? pauvre homme, si quelqu'un frappait ce pavé ici avec le

pied, et qu'il dit qu'il foule ton Dieu, n'aurais-tu point horreur d'avoir assujetti la majesté de Dieu à tel opprobre? — Alors il dit : Je ne fais nul doute que ce banc et ce buffet et tout ce qu'on pourra montrer ne soit la substance de Dieu. — De rechef, quand il lui fut objecté que donc à son compte le diable serait substantiellement Dieu, en riant il répondit bien hardiment : En doutez- vous? Quant à moi, je tiens ceci pour une maxime générale, que toutes choses sont une partie et portion de Dieu, et que toute nature est son esprit substantiel.

La discussion porta encore sur d'autres questions à nos yeux moins importantes, mais qui ne l'étaient pas aux yeux de Calvin. Servet avait publié avec des notes la géographie de Ptolémée, et l'une de ces notes exprimait sur la fertiUté de la Palestine des doutes que Calvin regardait comme injurieux pour Moïse. Interrogé sur ce point, Servet répondit que cette note n'était pas de lui ; mais qu'elle ne contenait rien de répréhensible. Calvin indigné démontra à grands renforts d'arguments qu'un doute semblable était un grand outrage du Saint-Esprit ; mais Servet ne parut pas convaincu : « Ce vilain chien, dit « Calvin, étant ainsi abattu par si vives raisons, ne « fit que torcher son museau en disant : « Passons « outre; il n'y a point là de mal ».

Cette séance orageuse nuisit à Servet. L'audace de ses opinions ébranla plusieurs juges qui auraient penché pour l'indulgence. Il leur parut clair que ce n'était pas Calvin seulement, mais le christianisme

qui était attaqué. La ferme contenance du réformateur, qui ne descendait jamais inutilement dans l'arène, déconcerta les amis de Servet. Ils se tinrent quelque temps à l'écart, et l'accusé lui-même, craignant d'avoir gâté sa cause, mit plus de modération dans sa défense.

Sur ces entrefaites, le conseil décida d'écrire à Vienne en Dauphiné, pour avoir des renseignements précis sur l'accusation qui y avait été intentée à Servet. La réponse ne se fit pas attendre. Les magistrats de Vienne requirent que le prisonnier leur fût envoyé pour l'exécution de la sentence de mort qu'ils avaient prononcée contre lui, exécution qui le châliera, disaient-ils, de telle sorte qu'il n'y aura pas besoin de chercher d'autres charges. Les magistrats de Genève répondirent par une lettre gracieuse qu'ils ne pouvaient le rendre, mais qu'ils en feraient bonne justice. Ainsi, pour dresser le bûcher de Servet, se piquaient d'émulation le tribunal catholique de Vienne et le tribunal protestant de Genève.

Calvin de son côté ne perdait pas un instant. Il sollicitait les juges; il dirigeait tous les actes de l'accusation ; il inspirait et peut-être rédigeait lui-même quelques-uns des réquisitoires du procureur-général; il assistait aux séances du tribunal, toujours prêt à harceler le coupable et à lui remontrer ses erreurs; il l'accusait enfin du haut de la chaire; devant un nombreux auditoire il faisait le détail de tous ses

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