‹ Études littérairesChapitre 2 sur 10 · THE · texte numérisé non relu

THE

^NIVERSfTY f r- t

blasphèmes, et il foudroyait comme un crime tout sentiment de pitié pour un si grand criminel.

Pendant ce temps Servet adressait d'humbles requêtes au conseil. Il demandait en première ligne qu'on le libérât de toute accusation criminelle, attendu que c'était une invention entièrement inconnue des apôtres et de l'Eglise primitive, d'intenter une action semblable sur des questions de foi et de doctrine ; en seconde ligne il demandait un avocat connaissant les lois et la procédure du pays. A cette requête, le procureur-général qui peut-être ici n'est autre que Calvin lui-même, opposa un véhément réquisitoire, démontrant que rien n'est plus légitime que de poursuivre en justice et de brûler les hérétiques, et que si Servet contestait ce droit, c'était que sa conscience le condamnait. Quand à la demande d'un avocat, le ministère public s'exprimait ainsi :

Item, vu qu'il sait tant bien mentir, n'y a raison à ce qu'il demande un procureur; car qui est celui qui lui pût ou voulût assister en telles imprudentes menteries et horribles propos. Joint aussi qu'il est défendu par le droit et ne fut jamais vu, que tels séducteurs parlassent par conseil et interposition de procureur. Et davantage n'y a un seul grain d'apparence d'innocence qui requière un procureur. Par quoi doit surle-champ être débouté de telle requête tant inepte et impertinente.

Il en fut effectivement débouté. La cause fut poursuivie avec plus de vivacité que jamais, et Servet n'eut pas d'avocat.

Servet put dès ce moment entrevoir le sort qui le menaçait ; mais de graves événements vinrent tout à coup lui rendre la franche hardiesse d'allures qu'il avait déployée dans l'origine du procès. Calvin n'était pas également heureux sur tous les points. Si la lutte contre l'hérétique marchait au gré de ses désirs, il n'en était pas de même de la lutte contre les libertins. Si d'un côté il paraissait sûr de la victoire, de l'autre il était menacé d'un grave échec.

Bertheher s'était présenté devant le conseil, sollicitant la révocation de l'arrêté qui lui interdisait la cène. Calvin s'y opposa vainement ; le Petit conseil autorisa Berthelier à s'approcher de la table sacrée, s'il se sentait net en sa conscience. Cette décision fut prise le vendredi ler septembre; or, le dimanche suivant, c'est-à-dire le surlendemain, devait se célébrer la sainte cène. Berthelier comptait user du privilège que venait de lui accorder le Petit conseil ; il devait se rendre au temple, et là recevoir de la main de Calvin cette coupe dont Calvin le déclarait indigne. Quel outrage pour le réformateur ! quelle humiliation pour l'autorité religieuse I Si le coup n'est pas détourné, c'en est fait de la discipline ecclésiastique et de la réforme des mœurs. Dans une conjoncture aussi critique, Calvin ne perd pas de temps en vaines délibérations ; il se rend auprès des syndics, et obtient avec peine que le Petit conseil s'assemble de nouveau pour entendre ses réclamations. Il épuise

toutes les ressources de son éloquence pour engager le conseil à revenir de sa décision. Tour à tour modéré et véhément, il conjure, il menace, il proteste. — Tout fut inutile. Le lendemain Calvin se rendit au temple, où se pressait une foule immense. Le sort de Genève allait se décider. Calvin ne plia pas.

Quant à moi, dit-il, pendant que Dieu me laissera ici, puisqu'il m'a donné la constance et que je l'ai prise de lui, j'en userai, quelque chose qu'il y ait, et ne me gouvernerai point, sinon suivant la règle de mon Maître, laquelle m'est toute claire et notoire.

Puis, élevant sa main vers le ciel : « Que je meure, a s'écria-t-il, plutôt que de donner de cette main à « ceux qui ont méprisé les lois de Dieu, la sainte « comniunion du Seigneur! » A Fouie de ces foudroyantes paroles, il y eut un moment de religieuse terreur, comme si l'Esprit saint eût remph le temple de sa présence. Perrin lui-même fut effrayé; Berthelier recula, et la cérémonie put se terminer dans un pieux silence.

Cependant, tout en faisant face à l'excommunié, Calvin n'oubliait point l'hérétique. Servet, informé des événements, crut l'autorité de Calvin beaucoup plus ébranlée qu'elle ne l'était en réalité ; il se crut de nouveau hautement protégé; aussi reprit-il son ancien système de défense, celui de l'énergie et de l'audace.

Le jour même où le conseil relevait Berthelier de

l'excommunication, Calvin avait encore été confronté avec Servet ; mais dès l'entrée de la séance, Servet demanda que les débats oraux fussent remplacés par une discussion écrite. Le tribunal y consentit, et Calvin produisit aussitôt trente-huit propositions tirées des livres de Servet, qu'il déclarait blasphématoires et répugnantes à la parole de Dieu et au consentement de toute V Eglise. Servet ne tarda pas à répondre d'une manière hardie, ne déguisant en rien sa doctrine, et accusant Calvin d'être disciple de Simon-le-Magicien :

Tu es un misérable, s'écrie Servet, si tu poursuis à condamner les choses que tu n'entends point. Pensestu étourdir les oreilles des juges par ton seul aboi de chien? Tuas l'entendement confus, en sorte que tu ne peux entendre la vérité. Misérable, tu ignores les principes des choses; étant abusé de Simon-le-Magicien, tu nous fais troncs de bois et pierres en établissant le serf arbitre.

Calvin répliqua par un long mémoire, qui fut signé par tous les pasteurs de Genève. Il concluait ainsi :

Quiconque pèsera bien les choses et les considérera prudemment, pourra clairement voir que Servet n'a eu autre but, sinon d'éteindre la clarté que nous avons par la Parole de Dieu, afin d'abolir toute religion.

Cette pièce fut remise à Servet, qui y fit quelques annotations mai*ginales :

Vous avez tous assez crié jusqu'ici, disait-il, et vous êtes une gj'ande foule de signataires ; mais quels pas-

sages avez-vous cités pour établir ce Fils invisible et réellement distinct? Aucun. Ainsi ma doctrine n'est repoussée que par vos clameurs; on ne lui oppose ni arguments, ni autorités. Michel Servet a signé, seul il est vrai, mais ayant Christ pour très assuré protecteur.

Calvin ne crut pas devoir répondre. La cause était suffisamment instruite. La procédure fut terminée.

Cependant le conseil n'était pas encore prêt à prononcer la sentence. Il voulut, avant de se déci-. der, consulter les églises de Suisse. Cette mesure était provoquée soit par Perrin et les protecteurs secrets de Servet, qui savaient les églises de Berne et de Bâle à demi brouillées avec le réformateur, et qui les supposaient disposées à l'indulgence, soit par un certain nombre de juges qui n'étaient liés à aucun parti et qui ne chercbaient qu'à s'éclairer. Calvin seul la désapprouvait en secret ; il en redoutait le résultat, et il y voyait une espèce de vote de défiance blessant pour son amour-propre. Il n'en prit pas moins les devants. Avant que le messager chargé de porter les pièces du procès fût sorti des murs de Genève, il avait écrit déjà à BuUinger, pasteur de Zurich, pour agir par son intermédiaire sur l'église de Zurich elle-même et sur celle de Schaffhouse. Cette lettre de Calvin dépeint sa situation :

Sous peu, dit-il, le conseil vous enverra les opinions de Servet, pour en avoir votre avis. C'est malgré nous qu'ils vous causent cet ennui ; mais ils en sont venus

à ce point de démence et de fureur, qu'ils tiennent pour suspect tout ce que nous disons. Aussi, quand je prétendrais qu'il fait jour en plein midi, ils commenceraient tout aussitôt a en douter.

En même temps il écrivait à Sulzer. pasteur de réglise bâloise, insistant avec force sur l'impiété de Servet. Cette lettre fut portée par le trésorier DuPan, homme très bien disposé dans cette affaire, disait Calvin, et qui ne reculera pas devant V issue que nous souhaitons.

Les réponses des églises dépassèrent Tattente de Calvin. Elles furent unanimes à voir dans ce grand procès une cause qui intéressait la chrétienté tout e ntière, et à conseiller des mesures énergiques :

Nous prions le Seigneur, dirent les pasteurs de Berne, qu'il vous donne un esprit de prudence, de conseil et de force, afin que vous mettiez votre église et les autres à l'abri de cette peste. — S'il se montre incurablement ancré dans ses conceptions perverses, disaient ceux de Bâle, réprimez-le selon votre charge et le pouvoir que vous tenez de Dieu, de telle sorte qu'il ne puisse plus dorénavant inquiéter l'Eglise du Christ, et que la suite ne devienne pire que le commencement.

Ces réponses décidèrent du sort de Servet. Aucune ne prononçait les mots de condamnation à mort, mais toutes les sous-entendaient. Les magistrats indécis, entraînés par ces conseils unanimes, s'unirent aux adversaires décidés de l'hérétique, et formèrent dans le conseil une majorité contre lui.

r>() ÉTUDES LITTÉRAIRES

Le prisonnier cependant ne se doutait pas encore du sort qui le menaçait. Il croyait toujours Calvin près d'être détrôné. Dans la solitude de la prison, son imagination avait si bien travaillé qu'il en était venu, avant même que la procédure écrite fût terminée, à ne pas douter de son triomphe et à adresser au conseil une requête ainsi conçue :

Je vous supplie très huml)lement que vous plaise abréger ces grandes dilations, ou me mettre hors de la criminalité. Vous voyez que Calvin est au bout de son rôle, ne sachant ce qu'il doit dire, et pour son plaisir me veut ici faire pourrir en prison. Les poux me mangent tout vif; mes chaussures sont déchirées, et n'ai de quoi changer, ni pourpoint, ni chemise, que une méchante, .le vous avais présenté une autre requête, laquelle était selon Dieu, * et pour l'empêcher Calvin vous a allégué Justinien. Certes, il est malheureux

«l'alléguer contre moi ce que lui-même ne croit pas

C'est grand honte à lui, encore plus grande qu'il y a cinq semaines que me tient ici si fort enfermé, et n'a jamais allégué contre moi un seul passage.

Quelques jours plus tard il osait aller plus loin : il intervertissait les rôles ; il se poilait du sein de sa prison partie criminelle, et dressait les articles sur lesquels il demandait, lui Michel Servet, que Jean (Calvin fût interrogé. — iMais, au bout de trois semaines, voyant sa captivité se prolonger, ne recevant aucune réponse, accablé d'ailleurs de souffrances

1 Voir page 44.

physiques, il tomba dans le plus grand abattement

et écrivit au conseil sur un tout autre ton :

n y a bien trois semaines que je désire et demande avoir audience et n'ai jamais pu l'avoir. Je vous supplie pour l'amour de Jésus-Christ ne me refuser ce que vous ne refuseriez à un Turc, en vous demandant justice. J'ai à vous dire choses d'importance et bien nécessaires. — Quant à ce que vous aviez commandé qu'on me fit quelque chose pour me tenir net, n'en a rien été fait et suis plus piètre que jamais. Et davantage le froid me tourmente grandement à cause de ma colique et rompure, laquelle m'engendre d'autres pauvretés que j'ai honte à vous écrire. C'est grande cruauté que je n'aie congé de parler seulement pour remédier à mes nécessités. Pour l'amour de Dieu, messeigneurs, donnez-y ordre, ou pour pitié ou pour le devoir.

En réponse à cette requête, le conseil envoya deux de ses membres prendre connaissance des communications de Servet, et décida qu'il lui serait fait les vêtements nécessaires.

Quinze jours plus tard, le 26 octobre 1553, le conseil était assemblé pour décider défmitivement du sort de Servet. Amy Perrin fit un dernier effort pour le sauver. Il demanda ouvertement que Servet fût déclaré innocent et absous. Cette proposition fut écartée. Il demanda ensuite que la cause fût portée au conseil des Deux-Cents, qu'il savait plus hostile à Calvin ; mais ici encore son éloquence et son crédit échouèrent. La partie flottante du Petit conseil, en-

traînée par les sévères avis des églises suisses, fit cause commune avec les disciples déclarés de Calvin. Servet fut condamné à être brûlé le lendemain sur la colline de Champel. Calvin fit une démarche inutile pour que le supplice du feu fût remplacé par le supplice du glaive.

Alors survint le plus impétueux de tous les ennemis de Servet, Farel, qui ne voyait qu'une admirable dispensation de la Providence dans l'arrivée de rhérétique à Genève :

J'espère, écrivait-il dès le 8 septembre à Calvin, que Dieu inspirera à ceux qui savent si bien punir les voleurs et les sacrilèges, une conduite qui leur vaille dans cette affaire de justes éloges, et qu'ils feront mourir l'homme qui a persévéré avec tant d'obstination dans ses hérésies, et qui a perdu un si grand nombre d'âmes. Ton désir d'adoucir la rigueur du supplice est un service d'ami rendu à celui qui est ton plus mortel adversaire; mais je te prie d'agir de manière à ce que personne ne songe plus à publier de nouvelles doctrines et à tout ébranler impunément, comme l'a fait Servet.

Farel aspirait à l'honneur d'accompagner Servet au supplice. Il était auprès de lui, le 27 octobre au matin, quand la sentence lui fut notifiée. A l'ouïe de cette irrévocable condamnation, Servet se frappa la poitrine en criant : Misey^icordia ! rnisericordia ! Puis, s'interrompant tout à coup pour s'adresser à Farel, qui cherchait à le convertir à la vraie doctrine, il le défia de citer un seul passage convaincant.

Une dernière entrevue entre Calvin et Servet n'eut aucun résultat. Le condamné s'humilia devant le réformateur; il lui demanda pardon, comme un mourant peut le faire envers tous ceux qu'il a offensés ; mais il ne renonça à aucune de ses opinions. Calvin se détourna de l'hérétique.

Farel, qui ne se rebutait pas si promptement, renouvela ses tentatives de conversion, quand Servet, conduit devant l'hôtel de ville, eut entendu la lecture solennelle et publique de la sentence de mort. Servet protesta contre le jugement du tribunal, en priant Dieu de pardonner à ses accusateurs. Farel, indigné d'une opiniâtreté si coupable, le menaça de l'abandonner dans ce moment suprême. Servet ne répondit que par le silence.

Mais le fougueux pasteur n'entendait pas lâcher prise de sitôt. Il voulait à tout prix un désaveu. Pendant que le cortège lugubre s'acheminait vers la colline de Champel, il s'efforça encore d'obtenir de Servet une confession de son crime ; mais Servet ne songeait qu'à la mort; il demandait simplement que ses fautes lui fussent pardon nées, il ne rétractait rien :

Il ne fit, dit Calvin, nulle confession ni d'un côté, ni d'autre, non pins qu'une souche de bois.

Au moment de livrer sa victime au bourreau, Farel l'invita à se recommander aux prières des fidèles. Servet obéit, puis il monta silencieusement sur

le bûcher. Le bourreau Tenchaîna au pieu fatal; il lui attacha au flanc son livre abominable ; il lui posa sur la tête une couronne de feuillage et de soufre. Quelques minutes après, Servet n'était plus.

Ainsi triompha Calvin dans sa grande lutte contre l'hérésie. Les libertins lui disputèrent encore quelque temps la victoire. Bertheher, sans doute, ne s'était pas approché de la table sainte ; mais le Petit conseil s'était attribué le droit exorbitant d'annuler une sentence d'excommunication prononcée par le consistoire. Le conseil des Deux-Cents, en grande partie dévoué à Perrin, légitima par un arrêté cette usu» pation du pouvoir civil. Il fut décidé que le consistoire ne pourrait interdire la cène à personne sans le consentement du Petit conseil. Ainsi l'autorité religieuse était asservie.

Mais Calvin et les ministres tinrent ferme. Us protestèrent hautement; ils déclarèrent que Jésus- Christ avait accordé le pouvoir de lier et de délier à saint Pierre, et non à César, et qu'il était impossible que ce pouvoir fût exercé par le magistrat, tout comme il serait absurde que le consistoire se mêlât du gouvernement civil. Ainsi Calvin et ses collègues entrèrent hardiment en révolte contre les conseils. Leur résistance dura plus d'un an. Amy Perrin essaya vainement de la vaincre. Il ne fut assez fort ni pour faire obéir les pasteurs, ni pour les bannir de nouveau. Ce fut aux conseils à céder. Le 26 jan-

vier 1555, quinze mois après la mort de Servet, ils en revinrent aux premiers édits. Un mois après cette première victoire, le parti calviniste l'emporta aux élections des syndics ; puis, pour assurer son triomphe, il fit recevoir, comme bourgeois de Genève, un grand nombre de réfugiés. Perrin se voyant battu, eut recours aux armes. Le 15 mai, à la tête des pécheurs, des navetiers et d'une nombreuse foule ameutée, il tenta de renverser par un coup de main le gouvernement établi ; mais il échoua et se vit réduit à prendre la fuite avec trente des siens. Tous furent condamnés à mort par contumace.

Dès cet instant l'autorité de Calvin fut acceptée de tous : aucun hérétique n'osa se mesurer en face avec lui ; le parti des Libertins disparut. La mort de Servet et la condamnation de Perrin furent pour le réformateur deux succès décisifs. — Quinze ans d'efforts lui avaient suffi pour faire disparaître l'ancienne Genève. Genève n'était plus que la cité calviniste.

Calvin n'était pas un de ces hommes extraordinaires envers qui la nature est prodigue de ses faveurs les plus brillantes. Il n'avait aucun de ces doiis qui font que du premier coup le génie subjugue ou séduit. Sa force fut dans le travail. Dans ce glorieux siècle de la Renaissance, où toutes les études refleurirent, personne ne travailla autant que Calvin. Ses œuvres en font foi. Ce sont neuf volumes in-folio, qui ne renferment ni la plus grande partie de ses lettres, ni la plus grande partie de ses sermons, restés manuscrits au nombre de plus de deux mille. Mort dans la force de l'âge, avant d'avoir atteint sa 54e année, Calvin avait eu le temps de développer et de fixer dans un ouvrage unique les doctrines de la Réformation, de les défendre par un très grand nombre d'opuscules, dont plusieurs sont considérables, et de commenter longuement presque tous les livres des Saintes-Ecritures.

C'est vraiment un prodige que l'activité de Calvin. « Il était, dit Pasquier, d'une nature remuante le « possible pour l'avancement de sa secte. » Jamais homme ne sut racheter le temps comme lui. Le dé-

nombrement de ses travaux suffit à confondre Timagination : sans compter sa prédication du dimanche, il prêchait chaque jour de deux semaines Tune; le vendredi, dans rassemblée de la congrégation des pasteurs, il donnait comme une leçon eyitièré ; en outre, il faisait trois leçons de théologie par semaine, et il dirigeait toutes les opérations du consistoire, dont il était le membre le plus actif et le plus influent. Il y aurait là, sans doute, de quoi fatiguer un homnfie doué d'une grande promptitude d'esprit. Ce n'était pourtant que la moindre partie des occupations de Calvin ; c'étaient les devoirs ordinaires de sa charge, qu'il ne sacrifia jamais, sauf en cas d'extrême maladie. 11 devait encore se mêler des affaires du gouvernement : en sa qualité de jurisconsulte, il était nommé membre de la commission qui devait préparer pour Genève de nouvelles Iqis; il entrait dans des négociations délicates; il dictait nombre de pièces difficiles ; il était consulté par les Conseils dans la plupart des questions importantes. Puis, comme si tout cela n'était qu'un jeu pour lui, il poursuivait de vastes travaux d'organisation : il créait, entre autres, l'académie de Genève, et il en rédigeait lui-même les règlements. Il trouvait d'ailleurs le loisir d'être le premier au courant de toutes les publications sérieuses ; il revoyait et augmentait sans cesse son Institution chrétienne; il surveillait tous les hérétiques, les réfutait par ses opuscules.

les poursuivait devant les tribunaux ; il écrivait ses volumineux commentaires ; il informait les réformateurs de Suisse et d'Allemagne de ses succès, de ses espérances, de ses mécomptes; il dirigeait, de Genève, les démarches des protestants au colloque de PoJssy ; il entourait de ses conseils la duchesse de Ferrare, Coligny, d'Andelot, le prince de Condé, le roi de Navarre et mille autres ; il apaisait les querelles qui s'élevaient entre les églises ; il exhortait les victimes de la persécution, et soUicitait pour elles les gouvernements de Suisse ou les princes d'Allemagne ; il entreprenait dans l'intérêt des églises des voyages que sa santé lui rendait pénibles; enfin, pour rendre service à ses amis, il ne dédaignait pas d'entrer dans des détails dont ce grand homme semblerait ne s'être jamais occupé, comme de chercher une femme pour son collègue Pierre Viret, de se mettre en quête d'un appartement pour M. de Falais, et de lui apprêter du verjus, pour la provisiœi (l'un an.

Il faudrait être étrangement aveuglé pour refuser à cette activité régulière et dévorante le tribut d'une juste admiration. Elle est d'autant plus remarquable que ce grand travailleur avait, au dire de Th. de Bèze, un coi*ps si débile de nature^ tant attéiué de veilles et de sohnété par trop grande, et qui plus est sujet à tant de maladies, que tout homme qui le voyait n'eut pu penser qu'il eût pu vivre tant soit peu.

Celui qui soutenait de pareils travaux, dit M. Guizot, était un homme d'une taille médiocre, pâle, maigre. Dans ses regards, à la fois graves et passionnés, se révélaient cette conviction qui ne tient nul compte de la vie et cette ardeur qui la consume; poursuivi par de fréquents accès de fièvre quarte, tourmenté de la migraine, de la goutte, de la pierre, de coliques violentes, sujet à des crachements de sang, d'un estomac si débile que les aliments les plus légers le fatiguaient, il marchait le corps un peu courbé, mais la tête haute, avec cette vivacité où la fatigue est empreinte en même temps que la force, et, à peine assis, il reposait habituellement sa tête sur sa main, comme s'il eût eu besoin de la soutenir, mais sans que rien, dans sa physionomie, annonçât quelque lassitude de la pensée.

Calvin travailla ainsi jusqu'au bout. Accablé de toutes les maladies à la fois, il ranimait son corps débile par la seule puissance de son invincible volonté. Chaque jour gagné était un jour de plus consacré à Tœuvre de Dieu. B]n 1559, au plus fort d'une longue fièvre quarte, il commença et paraclu^^a sa dernière Institution chrétienne; sur son Ut de mort, il revit la traduction de la Genèse, et composa le commentaire sur Josué. En vain ses amis le suppliaient de prendre quelque repos ; il les suppliait à son tour, de permettre que Dieu le trouvât veillant et travaillant, comme il pourrait, jusqu'au dernier soupir. Il ne cessa de prêcher que lorsqu'il eut été vaincu par la fatigue dans la chaire même; il ne cessa de dicter que huit jours avant sa fin, lorsque la voix lui manqua. Ainsi succomba ce grand homme,

W KTUDES LITTÉRAIRES

après avoir disputé le terrain pas à pas, dans la lutte toujours inégale de la volonté contre la nature.

Si Ton pouvait séparer les hommes de génie en deux camps, mettre d'un côté ceux qui doivent tout à ces dons merveilleux que le travail ne procure pas, et de Tautre, ceux qui doublent leur puissance par une opiniâtre activité, Calvin prendrait place en tête de ceux-ci. A cet égard, il se distingue de Luther qui régna par l'entraînement de l'éloquence, par la fougue de la passion et par l'héroïsme de la foi. Bossuet en a déjà fait la remarque :

Encore ({iie Luther, dit-il, eût (fiielque chose de plus original et de plus vif, C.alvin inférieur [)ar le génie, semble l'avoir emporté par l'étude.

Mais la volonté ne peut pas tout : il est des terres ingrates sur lesquelles la charrue passe, en vain, et qu'on arrose sans succès. Or, j'ai hâte de le dire, le réformateur de Genève avait plus qu'un autre tout ce qui peut faire fructifier le travail. Il ne faut pas comparer son génie à ces riches terrains qui se revêtent sans culture d'abondantes moissons, mais à ces terrains, meilleurs peut-être, qui répondent aux efforts du cultivateur, et tiennent en automne au-delà des promesses du printemps; intelligence sûre et vive, esprit clair et méthodique, mémoire imperturbable, il avait tout ce qui peut assurer le succès d'un labeur soutenu.

On paiie parfois de la mémoire avec une espèce

ÉTUDES SUH CALVIN (ri

de dédain, comme d'une faculté vulgaire qui ne sied qu'aux esprits faibles. A elle seule, sans doute, elle n'est pas d'un grand prix. Si l'on n'a guère que de la mémoire, on peut être un bon écolier, jamais un homme supérieur. Mais, en revanche, elle rend d'incalculables services aux talents vigoureux. C'est la meilleure servante du génie.

Il faut, a dit an philosophe d'un sens exquis, il faut avoir de la mémoire dans la proportion de son esprit.

C'est peut-être en lisant Bossuet que Vauvenargués eut cette pensée ; mais elle aurait pu, tout aussi bien, lui être inspirée par l'étude de Calvin. Le réformateur de Genève et le père de l'église gallicane avaient, en effet, l'un et l'autre une mémoire vaste et sûre. S'ils descendirent toujours dans l'arène armés de toutes pièces, s'ils se trouvèrent toujours prêts, alors même qu'ils étaient surpris à l'improviste, ils le durent en partie à cette arme précieuse.

Calvin eut donc de la mémoire dans la proportion de son esprit. C'est dire beaucoup, car personne, au XVIe siècle, n'eut un esprit plus solide, ni plus prompt. A peine eut-il abandonné le catholicisme qu'il entrevit le point faible de la révolution rehgieuse qui venait de triompher en Allemagne, et qui. menaçait de triompher en France. Un édifice ne tombe que du côté où il penche. Calvin sut reconnaître de bonne heure de quel côté penchait la réforme. En voyant toutes les opinions ébranlées, toutes les rè-

gles incertaines ; en voyant les nouveaux convertis errer sans conducteurs, les hérésies les plus audacieuses renaître de toutes parts, et les meilleurs esprits s'y laisser séduire ; en voyant les adversaires de la Réformation diriger sur ce point, leurs plus vives attaques, lui reprocher de n'avoir point de loi assurée, et la rendre responsable de la confusion générale, Calvin comprit qu'il n'y a de foi durable que celle qui peut se résumer dans un symbole clair et fixe; il osa tenter d'enlever aux croyances des protestants tout ce qu'elles avaient de vague ou d'indéterminé, et d'élever entre la Réformation et Thérésie une barrière plus haute encore qu'entre la Réformation et le catholicisme. Telle est la marche nécessaire de toute grande idée destinée à changer la face d'une société : elle germe dans les esprits longtemps avant qu'un homme supérieur s'en empare et l'exprime clairement ; ce n'est d'abord qu'un vague pressentiment; puis c'est un désir plus décidé; bientôt c'est une puissance qui soulève les masses et éclate parfois par de terribles révolutions; mais elle ne se fixe qu'après avoir vaincu, et c'est là sa dernière victoire. Calvin, qui eut pour mission de fixer l'idée de la réforme, déploya un génie merveilleusement propre à mener à bien cette grande tâche. Dans un siècle où la pensée humaine flottait indécise, il donna le plus grand exemple de fermeté dans l'esprit. A l'âge de vingt-cinq ans, appelé par une se-

crête vocation, sans protecteur, sans guide, il ose parler à l'Europe au nom de tous ses frères, et, dans un ouvrage immortel, il explique, il entoure de preuves sans nombre, il arrête d'une main sûre leurs croyances encore chancelantes.

Presque tous les historiens répètent que Calvin, en écrivant son Institution, ne songea qu'à protester contre les calomnies du roi de France. Pour être libre de frapper à son aise les réformés de son royaume sans perdre Talliance des réformés d'Allemagne, François I^i* les accusait d'être d'incorrigibles anabaptistes, ennemis de tout pouvoir social, sectaires turbulents, rebelles fanatiques, menant une conduite honteuse et digne de tous les supplices. Ainsi l'ouvrage qui devint la Summa theologise du protestantisme, n'aurait été d'abord que le cri d'une conscience outragée. C'est une erreur. Il est vrai qu'à l'ouïe des accusations mensongères dont un roi chargeait la partie la plus éclairée de son peuple, Calvin, qui les sentait retomber sur lui-mênie, crut que de sa part le silence serait une lâcheté ; il fut révolté de ce scandale public, et voulut à la fois justifier ses frères et convaincre François I^r, qu'on pouvait, à la rigueur, supposer sincère. Mais il n'en est pas moins vrai que l'idée de faille une apologie ne vint au jeune réformateur qu'assez tard, l'ouvrage étant déjà commencé, et que son premier but, Calvin l'affirme, fut d'amener à la droite connaissance de

(>4 ÉÏUDKS LITTÉRAIKLS

Jésus-Christ ceux des Français qui en avaient faim et soif. Ainsi ce devait être un ouvrage didactique et non un plaidoyer. Si plus tard il a servi d'apologie, ce n'est que par accident. Le témoignage de Calvin ne laisse pas de doutes à cet égard :

Mon propos, dit-il, était d'enseigner quelques rudiments, par lesquels ceux (|ai seraient touchés d'aucune bonne affection de Dieu, fussent instruits à la vraie piété. Et principalement je voulais par ce mien labeur servir à nos Français, desquels j'en voyais plusieurs avoir faim et soif de Jésus-Christ, et bien peu qui en eussent reçu droite connaissance.

Calvin se propose donc d'enseigner la vraie doctrine chrétienne. Aussi ne s'arrête-t-il pas à opposer aux allégations de ses adversaires des démentis inutiles, et à démontrer par des faits que les chrétiens réformés sont de bons citoyens, fidèles à leur roi, fidèles à Dieu, et innocents des forfaits dont ce roi les accuse. Il fait mieux que cela : il expose leurs croyances d'une manière exacte et lumineuse; puis il adresse à François I«'', par une préface digne de l'ouvrage, cette belle confession de foi. Evidemment, en suivant un pareil système de défense, Calvin songeait moins à réfuter un prince catholique, qu'à lever un étendard qui ralliât toutes les églises réformées, et à faire une seule bergerie des nombreux troupeaux qui suivaient au hasard les routes encore incertaines de la foi nouvelle. Il n'appartenait qu'à un homme

de génie de concevoir et d'exécuter si jeune une si grande pensée.

On n'objectera pas, sans doute, que l'Institution chrétienne de 1535 est un ouvrage tout autre que l'Institution chrétienne achevée en 1559. L'œuvre complète existe déjà dans l'ébauche. Calvin, à mesure que sa pensée se développait, et que les églises se groupaient autour de lui, a enrichi son Institution de preuves nouvelles et d'explications surabondantes ; il y a traité des sujets qu'il avait dû négliger d'abord; mais c'est toujours la même doctrine, toujours la même foi. Qu'on n'essaie pas de chercher quelque contradiction sérieuse dans ces développements successifs : Bossuet lui-même y a perdu son temps. Calvin est de tous les hommes celui qui s'est le moins contredit. Il faut d'ailleurs être pauvre (^'arguments pour reprocher ces progrès au réformateur de Genève comme autant de variations : c'est lui reprocher d'avoir grandi. Si Bossuet avait toujours eu la main aussi malheureuse, son livre si remarquable n'aurait pas fait tant dé bruit, et n'aurait pas valu au catholicisme tant de conquêtes.

il est donc hors de doute que l'intention véritable de Calvin fut de travailler à fixer les doctrines de la Réformation, ou, pour nous en tenir aux termes qu'il emploie, à répandre la droite vonnaismnœ de Jésus-Christ. Il est hors de doute aussi qu'il n'a point varié. Peut-être n'a-t-il pas compris dès l'abord

qu'il commençait l'œuvre de toute sa vie, et qu'il était prédestiné à devenir le législateur de la Uéformation. Mais il n'importe. Il suffit que dès l'abord il ait vu ce qu'il y avait à faire, et qu'il l'ait fait sans varier. Ce double fait caractérisa à la fois son œuvre et son génie. Pour connaître de si bonne heure où était le mal, il lui fallut une- promptitude de coup d'œil qui, dans tous les partis, assure une haute* position; pour frapper si juste du premier coup, il lui fallut une fermeté d'esprit qui, dans tous les partis, assure l'empire.

A cet égard encore, il y a autant de différence entre le génie de Calvin et celui de Luther, qu'entre la tâche de l'un et celle de l'autre. Luther, venu le premier, devait soulever une grande nation. Il lui fallait pour cela ce qui seul entraîne la foule, la puissance de l'enthousiasme. Il n'importait guère qu'il fût si prompt à voir où devaient porter ses coups, pourvu que, dans le combat, la passion multipliât ses forces, pourvu que son audace allât croissant, et que chacune de ses paroles, comme une torche enflammée, redoublât la violence de l'incendie. Il fallait qu'il eût le secret de cette impétueuse éloquence qui électrise les peuples et donne du courage aux plus faibles. Il le trouva, ce secret, dans le noviciat terrible qui faillit lui coûter la vie. Ses progrès furent lents; mais ils se firent comme au travers du feu. II sortit enfin de l'épreuve, non point avec une de ces

intelligences rapides et sûres qui voient tout d'un regard, mais avec une de ces âmes ardentes que remplit cette foi qui transporte les montagnes. Calvin, venu plus tard, quand déjà la victoire était assurée sur plusieurs points et l'ébranlement donné partout, Calvin, qui devait songer à constituer la réforme plus encore qu'à combattre l'église romaine, n'eut ni la fougueuse éloquence, ni l'enthousiasme de Luther. Il eut moins d'élan, mais plus de suite; un regard moins profond, mais un coup d'œil plus sûr; un bras moins puissant pour frapper, mais une main plus ferme pour contenir; un courage moins héroïque, mais une énergie plus égale. Luther sut conduire l'attaque et lancer le flot populaire ; Calvin sut l'arrêter dans son cours. Luther trouva sa force dans l'indomptable puissance de son âme ; Calvin dans l'inébranlable fermeté de son esprit. Mais Luther et Calvin furent également convaincus, également propres à leur mission, également nécessaires à la réforme.

Pour réussir dans une tâche aussi délicate, pour arrêter la révolution commencée en l'enchaînant à une doctrine précise, il fallait à Calvin plus de méthode que d'inspiration, un esprit systématique plus que créateur. Aussi fut-il un logicien consommé : il connut à merveille l'art d'enchaîner ses idées, de les fortifier les unes par les autres, et d'agir sur les

intelligences par la dialectique. Sa logique est une verge de fer. Il ne réfute pas ; selon son expression favorite, il rembarre ses adversaires.

Au milieu de la cohorte innonibrable des théologiens qui ont essayé de réduire en système les doctrines de l'Evangile, c'est par la rigueur des déductions que se distingue Calvin. D'autres docteurs moins illustres, peut-être, ont eu un esprit plus inventif. Calvin n'a rien créé. Il n'avait ni cette flamme intérieure, ni ces soudaines inspirations qui font les génies créateurs. Dans l'enfantement laborieux de quelque pensée grande et nouvelle, il y a des crises, des heures de lumière et des retours d'obscurité, bien connus de Saint-Augustin, de Pascal et de Luther, mais étrangers au génie toujours également lucide de Calvin.

Aucune idée importante ne lui appartient en propre : presque tous les dogmes du calvinisme se retrouvent, soit dans les écrits des premiers réformateurs, soit dans ceux des pères de l'Eglise, dans Saint-Augustin surtout. Mais ce qui est bien à Calvin, c'est la logique qui a relié tous ces dogmes, qui a fait de toutes ces pensées une seule et même pensée. Le calvinisme est original parce qu'il est conséquent.

C'est ici le lieu de rappeler en quelques mots les principaux traits de cette doctrine célèbre. Ce sera la meilleure manière de faire connaître Calvin ; car.

à tout prendre, on ne connaît un homme que par ses œuvres. Le premier soin de Calvin est d'établir l'insuffisance de la raison humaine. Il ne nie pas absolument la valeur de nos lumières naturelles; mais il pense qu'elles ne peuvent nous procurer aucune certitude parfaite. Il nous faut donc un autre guide, celui de la révélation divine, la Parole de Dieu.

Calvin laisse dans l'ombre les questions difficiles que soulèveraient de nos jours ces seuls mots, rêvélotion divine. Il est convaincu que Dieu a parlé, que sa parole est certaine, et que cette parole est exactement contenue dans les livres dont le recueil compose la Bible. Ce sont pour lui trois articles de foi.

Calvin ne veut savoir que ce que la Parole de Dieu lui enseigne. Son Institution n'est à ses yeux qu'un exposé de la doctrine biblique ; mais il tombe, sans s'en douter, dans une illusion trop commune : il a beau lire la Bible avec une vraie candeur; il a beau n'admettre aucun dogme qui ne soit fondé sur les Saintes Ecritures ; malgré lui, il les comprend à sa manière ; il les explique comme il les a comprises, et nous donne, dans le fait, son système, sous le nom de doctrine de la Bible. C'est ce système que nous voulons essayer de dégager.

Calvin pose avec beaucoup de netteté le dogme d'un Dieu personnel (|ui a créé le monde, et qui le

gouverne par sa providence. Il ia horreur du panthéisme. Il le poursuit sous quelque forme qu'il se présente. C'est le premier des deux grands ennemis qu'il a le plus souvent en vue, et auxquels il porte les coups les plus nombreux. A ses yeux, le panthéisme revient toujours à ceci, assavoir que le monde soit Ini-même son créateur^ ce qui est une spéculation maigre et fade. Il faut à l'intelligence de Calvin un Dieu distinct du monde et dont le monde soit l'ouvrage. Ce Dieu s'occupe sans cesse de son œuvre ; il ne l'abandonne point à elle-même ; il la continue. Par sa providence, il est comme un patron de navire qui tient le gouvernail pour diriger tous les événements. Cette providence n'est pas seulement générale ; elle n'agit pas seulement par le maintien de certaines lois universelles; elle entre dans le détail de toutes les affaires particulières; elle fait elle-même tout ce qui se fait dans l'univers. Que l'homme ne s'abuse point par une fausse idée de sa liberté. Il n'est pas libre. Il a une volonté sans doute; mais ce n'est qu'une faculté naturelle, une force dont la direction est à Dieu. La volonté et la liberté sont deux choses essentiellement différentes, qui peuvent exister l'une sans l'autre. La volonté n'est qu'une certaine puissance d'action ; la liberté consiste dans le gouvernement de la volonté. La volonté appartient à l'homme, la liberté appartient à Dieu. A cette distinction s'en ajoute une autre qu'on

aura plus de peine à comprendre, quoiqu'elle en découle assez naturellement. La contrainte et la nécessité sont aussi pour Calvin deux choses tout à fait différentes. Où il y a nécessité, il n'y a pas toujours contrainte. Les actions de l'homme, par exemple, sont nécessaires sans être contraintes. Elles sont nécessaires, parce que la direction de sa volonté ne lui appartient pas; elles ne sont pas contraintes, parce que, en définitive, il veut toujours ce qu'il fait. Il n'y aurait de contrainte possible que pour un être libre, lorsqu'une force supérieure l'obligerait à agir contrairement aux déterminations de sa liberté. Dieu pourrait être contraint, s'il existait un être plus puissant que lui ; mais l'homme ne peut pas l'être, parce qu'il ii'est pas libre. Ses actions sont à la fois nécessaires et volontaires.

Ces deux distinctions comprises, on a la clef de la dogmatique calviniste. Les rapports qui existent entre Dieu^et le monde se réduisent à ceci : l'homme agit. Dieu le fait agir; ou, pour mieux dire : la créature agit, le créateur la fait agir. Calvin, en effet, ne conçoit pas les rapports de Dieu avec les anges et les démons autrement que ses rapports avec l'homme. Les démons et les anges sont nécessairement les ministres de celui qui les a créés, les uns pour manifester sa justice, les auties sa bonté.

Ce grand principe explique tout. Il ne reste plus qu'une chose à savoir : comment Dieu fait-il agir

rhomme? Ce problème appartient à l'histoire. Les livres historiques de la Bible nous répondront pour le passé, les livres prophétiques pour l'avenir.

Tout ce que Dieu nous a révélé démontre qu'il n'agit pas au hasard, mais d'après un vaste plan, déterminé de toute éternité, et dont les diverses parties sont étroitement liées. En voici les traits généraux :

Dieu a créé le monde pour servir à l'homme de demeure; puis il a créé l'homme et l'a aussitôt soumis à une loi fixe, la loi morale, la loi du bien et du mal. Le bien et le mal ne sont pas quelque chose d'absolu ; ils ne dépendent que de la liberté de Dieu. Le bien n'est bien que parce que Dieu l'a voulu ; il en est de même pour le mal. La loi morale n'est donc que l'expression d'une volonté divine, dont l'homme n'a pas à demander compte.

Mais il était écrit dans les conseils du Dieu fort que l'homme ferait le mal. Dieu a voulu qu'il le fît ; il ne l'a pas permis seulement. Calvin repousse avec force cette distinction frivole, derrière laquelle tant de théologiens ont voulu s'abriter. Dieu ne permet pas, il veut. Rien ne se fait que par lui. Cette première violation de la loi morale a porté le désordre dans le monde, si toutefois l'on peut appeler désordre ce qui était ordonné de Dieu. L'espèce humaine tout entière a été corrompue par la corruption d'Adam : la maladie a passé du germe dans l'arbre

et Ta infecté jusque dans ses deiniers rameaux ; elle s'est développée avec lui. Dès lors l'homme a perdu ses lumières naturelles et le bonheur dont il jouissait auparavant. ^ Il est devenu la proie des ténèbres et de la souffrance, qui sont les résultats nécessaires du mal, tout comme le bonheur et la connaissance de Dieu sont les fruits glorieux du bien.

Cependant il entrait aussi dans le plan divin que ce malheur fût en partie réparé. De toute éternité, Dieu avait élu son fils unique, Jésus-Christ, homme et Dieu, pour être médiateur entre lui et la créature pécheresse.

Par ce médiateur, s'il en accepte l'œuvre, l'homme peut rentrer dans son premier état de félicité. S'il en accepte l'œuvre! je me trompe; ce n'est pas rhomme qui accepte, c'est Dieu qui accepte pour lui. Dès avant la création du monde, le sort de chaque créature a été irrévocablement fixé. Dieu a élu un peuple particulier pour avoir longtemps avant les autres connaissance du mystère de la rédemption.

1 Calvin parle aussi quelque part (Inst. Chrét., Genève 1562, p. 168) d'un libre arbitre perdu par la chute. Il n'est pas facile d'entendre ce qu'il veut dire par là. Nombre de déclarations expresses prouvent qu'aux yeux de Calvin l'homme n'était pas plus libre avant sa chute qu'après. C'est d'ailleurs le fondement nécessaire de tout le système. L'homme, d'après la dogmatique calviniste, pourrait avoir perdu, par la faute d'Adam, une certaine puissance de volonté plus grande que celle qui lui reste, mais non pas une liberté qu'il n'a jamais eue. Est-ce ainsi qu'il faut entendre ce passage singulier ?

7i ÉTUDES LITTÉRAIRES

Dans ce peuple, et dans ceux qui sont venus plus tard partager Théritage d'Israël, il a élu un certain nombre d'hommes pour accepter cette médiation suprême, et pour jouir de toutes ses grâces, tandis qu'il a prédestiné les autres à la rejeter, c'est-à-dire qu'il les a prédestinés au péché et à la mort. Dans ce choix, il n'a eu de règle que son bon plaisir. Son choix était libre ; il n'a pas à en rendre compte.

Il résulte de cette doctrine que l'homme ne peut avoir aucun mérite quelconque, et que les œuvres n'ont aucune valeur. Le pélagianismé, franc ou mitigé, peu importe, est le second grand ennemi que Calvin ne cesse de combattre. Il revient constamment à la charge ; il ne croit jamais avoir assez fait pour écraser un si dangereux adversaire. Il prouve de mill^ et mille manières que les œuvres ne sont rien et que la grâce est tout. C'est la grâce qui nous incline vers Dieu ; c'est elle qui nourrit et renouvelle ces mouvements salutaires ; c'est elle qui produit la conversion; c'est elle enfin qui donne au fidèle la persévérance. Ne dites point avec Chrysostôme que la grâce ne peut rien sans la volonté, comme la volonté ne peut rien sans la grâce, car la volonté même est engendrée par la grâce.

C'est sur ce point-là qu'on a le plus souvent attaqué Calvin. On a condamné comme immorales les conséquences de sa doctrine. Si l'élection est assurée, les hommes, dit-on, peuvent pécher à loisir et

s'écrier : « Buvons et mangeons, puisqu'il ne dépend « pas de nous d'être sauvés. » Cet argument n'a peut-être pas toute la force qu'on lui prête. Il faut, pour raisonner ainsi, n'avoir guère compris la dogmatique calviniste, et, pour combattre efficacement un système, il est urgent de le comprendre, Calvin réplique d'une manière qui nous paraît tout à fait victorieuse. La grâce, en effet, précède les œuvres et les engendre : l'élection à salut ramène l'homme à l'observation de la loi morale et produit de bonnes œuvres ; c'en est le résultat naturel ; au contraire, la prédestination au mal et à la mort maintient l'homme dans son hostilité à la loi morale et produit des œuvres de perdition ; c'en est aussi la conséquence inévitable. Un homme peut donc pailer ainsi : « Pé- « chons, puisque notre salut ne dépend pas de nous » ; mais il ne fait pas le mal à cause de ce faux raisonnement : il fait, à la fois, le mal et ce faux raisonnement, qui est lui-même un mal, à cause de son élection.

Si Ton objecte que dans ces cas les prières, les exhortations, sont choses inutiles, on n'est guère plus heureux. Calvin répond aussitôt que ce sont là des moyens ordonnés par Dieu, des causes secondes disposées par la cause première pour l'accomplissement de ses desseins immuables. Ces moyens sont inutiles, sans doute, en ce sens que Dieu en aurait pu choisir d'autres ; mais il a choisi ceux-là en vertu

de sa liberté. Ils ont toute l'efficacité qu'il leur a donnée, et ce n'est pas à nous à lui demander pourquoi il a voulu que la prière et l'exhortation fussent les leviers dont dispose sa puissance.

Si l'on objecte encore que dans ce système toute responsabilité morale disparaît, ou qu'il est injuste de punir des êtres qui ne sont que de misérables instruments et ne font rien par eux-mêmes, Calvin rappelle aussitôt la distinction dont nous avons parlé entre la contrainte et la nécessité. Les œuvres de l'homme sont nécessaires, sans doute; mais il n'est pas contraint. Il n'agit que par sa volonté. S'il fait le mal, il veut le faire, et c'est pour cela qu'il est puni. Au reste, Calvin reconnaît qu'il y a ici un profond mystère; mais ce mystère se retrouve d'un bout à l'autre de sa doctrine; c'est celui auquel tous les autres se rattachent, celui qui les explique et les comprend. Si au fond de son système il reste une énigme, c'est le cas de tous les systèmes ; c'est la limite de la science humaine.

Que si enfin on demande pourquoi Dieu a choisi ce plan singulier ; pourquoi il a voulu que l'histoire de l'humanité aboutît à ce triste dénouement, Calvin s'étonne qu'on demande le pourquoi des volontés de Dieu. C'est une curiosité coupable. Est-ce à l'homme à sonder les décrets du Maître ? Est-ce au vase de terre à s'insurgei- contre le potier '?

Cependant la curiosité humaine ne se laisse pas

si facilement rabattre. Ce même Calvin, qui la poursuit à outrance, en a bien sa petite part. Par devers lui, il s'est posé et il a tranché cette question indiscrète. Il a beau renvoyer rudement tous ceux qui osent dire à Dieu, pourquoi fais-tu cela ? par une singulière inconséquence il s'attaque lui-même à ce mystère, il répond à ce pourquoi, et c'est dans cette réponse qu'il faut chercher un des dogmes essentiels du calvinisme, la clef de voûte de l'édifice. S'il faut en croire Calvin, Dieu a créé le monde pour manifester sa gloire. Les hommes en sont les spectateurs ordonnés par lui. Il en a élu quelques-uns à salut pour que sa gloire éclatât par leur félicité ; il a condamné les autres pour que sa gloire éclatât par leurs tourments. On dirait un vaste tableau, où il faut des ombres pour faire ressortir la lumière. On dirait la splendeur du soleil dont témoignent également la clarté du jour et les ténèbres de la nuit. Calvin revient sans cesse à cette idée ; elle s'insinue à chaque page. C'est bien là, si on y regarde de près, le dernier mot du calvinisme.

Il reste encore un point que Calvin ne laisse pas indécis. Ce décret divin qui date de toute éternité, est-ce aussi pour l'éternité qu'il condamne les uns aux tortures de l'enfer, et qu'il convie les autres aux béatitudes du ciel? Appuyé sur la Bible, Calvin répond nettement : « C'est pour l'éternité. »

Ainsi la dogmatique calviniste peut au fond se ra-

mener à deux principes dont tout le reste découle : le principe de la nécessité, qui explique les rapports de la créature avec son créateur, et le pnncipe de la, gloire de Dieu, qui explique le plan divin.

Voilà les traits distinctifs du Calvinisme, tel du moins que nous l'avons compris; heureux si nous n'interprétons pas l'Institution chrétienne comme Calvin a interprété la Bible ! Nous ne voulons point ici faire une critique complète de cette doctrine fameuse, qui n'a plus que des adeptes timides; mais nous ne pouvons pas nous empêcher de présenter quelques observations, qui serviront à notre but, l'étude du génie de Calvin. Ce n'est pas en théologien que nous examinerons les vues du réformateur de Genève. Nous resterons strictement attaché au point de vue philosophique, ou, pour mieux dire, au point de vue humain, le seul qui puisse être commun au théologien et au philosophe. Calvin définit l'art de disputer, la manière de ^parler avec raison; il s'agit de savoir si ce grand maître a toujours été fidèle à cet art.

Il est un point, et c'est peut-être le seul, sur lequel nous sommes pleinement d'accord avec Calvin. Nous croyons avec lui que la science humaine ne peut pas et ne doit pas se poser cette insondable question : Pourquoi Dieu a-t-il créé le monde ? ou en laissant de côté ce terme de création que toutes les philosophies n'adoptent pas, et en cherchant à for-

muler le problème de la manière la plus générale possible, nous croyons qu'il n'appartient pas à l'homme de se demander pourquoi l'être fini existe en face de l'être infini.

Il est clair, en effet, que l'être fini n'existe pas par lui-même, et qu'on ne peut chercher la cause d'où il émane que dans l'être infini, ou, pour l'appeler d'un seul mot, heureusement assez vague pour ne pas en préciser la .nature, en Dieu. Pour savoir pourquoi l'être fini est sorti de Dieu, il faudrait donc connaître d'abord l'essence de l'être divin, car c'est dans les profondeurs de l'absolu que se cache la cause de tout ce qui existe. Ainsi ces deux problèmes sont indissolublement unis. Jamais homme ne nous dira pourquoi l'homme existe, s^il ne nous dit pas auparavant ce que Dieu est.

Or, il n'appartient pas à l'homme de savoir ce que Dieu est. Tout ce que les philosophes en ont dit revient à une sublime parole qui a été prononcée longtemps avant qu'il y eût des philosophes au monde : n est celui qui est. Cette définition est la seule juste, parce qu'elle n'impose à l'être divin aucune limite, parce qu'elle comprend toute la série des possibles. A vrai dire, ce n'est pas une définition ; c'est le cri de la faiblesse humaine, qui renonce à comprendre l'infini ! Définir l'infini ! Il y a contradiction entre ces deux termes : définir, c'est déjà poser une limite ; il n'y a que le fini qui puisse être défini.

1/intelligence humaine, quelque puissante qu'on la suppose, a cependant ses bornes : elle ne peut rien connaître de ce qui n'a aucun rapport avec elle; elle ne saisit que ce qui rentre dans le champ de sa portée, parce (^ue c'est à cela seulement qu'elle peut appliquer sa mesure. Comprendre, c'est embrasser; il n'y a qu'une intelligence infinie qui puisse embrasser l'iniîni. L'homme n'a point de faculté pour en juger. Tout ce qu'il sait, c'est que la^ sphère de son existence est peu de chose. Par delà s'ouvre un espace illimité, où il n'y a pour lui que ténèbres. On l'appelle l'infini par opposition à ce que nous pouvons connaître.

Gela est si vrai qu'aucune langue humaine n'a de paroles qui puissent s'appliquer à la divinité conçue en elle-même et dans l'intimité de son être. On ne peut en parler qu'à condition de tomber de nonsens en non-sens, de contradiction en contradiction. Que dirons-nous de l'absolu ? Dirons-nous qu'il est grand ? mais il n'est ni grand ni petit, parce qu'il n'a pas de mesure. Dirons-nous qu'il est bon ? mais il n'est ni bon ni méchant, parce qu'il n'est soumis à aucune loi. Tous les noms qu'on peut lui donner, l'infini, l'absolu, la substance. Dieu même, peu importe, tous ces noms ne sont justes que parce qu'ils impliquent la négation de notre faiblesse, ou laissent tout supposer.

Et qu'on n'espère pas trouver dans une révélation

quelconque des lumières sur l'essence divine. Il n'y a pas sur ce point de révélation possible. Un révélateur, quel qu'il soit, doit parler le langage de ceux auxquels il s'adresse ; il ne peut leur révéler que ce qu'ils peuvent comprendre. On ne révélera jamais à une intelligence bornée le secret de l'être absolu, car ce secret est écrit dans une langue dont elle ne saurait déchiffrer le premier mot.

Mais peut-être pensera-t-on que nous dépouillons l'homme du noble privilège de connaître son Dieu. Ce serait mal nous comprendre. Le Dieu de l'homme, notre Dieu, ce n'est pas Dieu en soi, ce n'est pas l'absolu ; c'est un Dieu qui est entré en rapport avec le monde, et qui s'est limité lui-même en nous appelant à exister à côté de lui ; c'est un Dieu qui, par ce seul fait, appartient au domaine du fini, et que par conséquent notre intelligence peut atteindre. On dira de ce Dieu là qu'il est grand, parce que son être étant borné par le nôtre, il y a entre lui et nous une mesure commune ; on dira qu'il est bon, parce que, dans ses rapports avec nous, il peut s'être soumis à une loi. Mais entre Dieu le créateur et Dieu l'être absolu, antérieur à toute création, il reste un abîme que l'esprit hum^n ne peut pas franchir, le même abîme qu'entre le fini et l'infini.

C'est donc folie à l'homme de vouloir pénétrer la nature intime de Dieu; dès lors il est également insensé de se demander pourquoi ce qui passe existe

à côté de ce qui est éternel, ou, pour employer les expressions de Calvin, pourquoi Dieu a créé le inonde. Ces deux problèmes, nous l'avons dit, n'en font qu'un. On ne peut répondre à cette dernière question qu'en refusant d'y répondre, et c'est ce que fait le philosophe, quand il dit : « Dieu a créé le monde, parce qu'il l'a voulu. » — Cette réponse ressemble à celle que font parfois les enfants, et qui a l'avantage d'être plus courte, parce que. Mais son mérite est de ne rien signifier, car si elle précisait en quoi que ce fût, elle serait sûrement fausse. C'est la meilleure de toutes, parce que ce n'en est pas une, tout comme la seule définition de Dieu qui ait quelque valeur est celle qui ne le définit pas.

La science humaine ne saurait aller plus loin que ne vont les facultés de l'homme ; il faut donc que le savant aussi bien que l'ignorant renonce à pénétrer ce mystère; il faut que la philosophie se dépouille du titre orgueilleux de science de l'absolu, car il n'y a pas pour un être borné de science de l'absolu. U faut que, sans en chercher le pourquoi, elle accepte comme un fait Texistence simultanée du fini et de l'infini. Sa tâche ne va pas au-delà de ce mystère ; elle commence à partir de ce fait. Ce fait étant le plus simple, le plus élémentaire et en même temps le plus universel de tous, celui qu'on retrouve dans tous les autres, la philosophie en le reconnaissant, pose son premier principe, celui autour duquel tout

doit se grouper. Un système philosophique ou dogmatique, peu importe, devra, pour rester dans les conditions du vrai, commencer par là; il devra accepter le fait central de l'univers comme le principe central de la science, et, travaillant sur cette base large et solide, ramener à ce seul principe tous les principes ultérieurs, à ce seul mystère tous les mystères subséquents. Voilà, si nous ne nous trompons, quelle est la vraie mission de la science ; quand elle aura achevé ce travail, elle aura tei*miné son œuvre ; mais si elle veut remonter plus haut, elle perdra son temps et sa peine. Un système qui reposera sur une solution quelconque de ce premier problème, l'existence du fini à côté de l'infini, ne reposera jamais que sur une confusion et sur un abus du langage.

On doit comprendre maintenant pour quelles raisons nous estimons Calvin dans son droit, quand il blâme la curiosité de ceux qui s'informent du pourquoi de la création. G'étmt plus que son droit, c'était son devoir. Mais si nous avons essayé de mettre ce principe en évidence, c'est pour le retourner contre Calvin lui-même. Ce même Calvin qui traite si sévèrement les curieux, tombe à son tour dans la faute qu'il leur reproche. Il fait mieux que de soulever le problème ; il le résout. Plus coupable que ses adversaires, il ne se borne pas à demander pourquoi Dieu a créé le monde ; il soutient que Dieu a créé le

monde pour manifester sa gloire. Ainsi, à la base de la dogmatique calviniste, se cache une contradiction, et Ton peut réfuter Calvin par Calvin lui-même. Calvin n'a point évité d'ailleurs le sort commun de ceux qui ont essayé de remonter jusque-là : il fait naufrage en voulant attacher son ancre à cette rive inaccessible. J'en demande pardon aux disciples de Calvin, s'il en est encore ; mais je suis contraint d'avouer que ces mots : Dieu a créé le monde pour manifester sa gloire, n'ont jamais présenté à mon esprit qu'une idée confuse, et parfaitement impossible à saisir. Or, je suis de l'avis de Descartes : je n'accepte comme vraies que les idées claires ; d'où il résulte que je repousse sans réserve le principe dominant de la théologie calviniste. Les livres sacrés parlent souvent de la gloire de Dieu. C'est une image qui ne manque pas de grandeur, quoiqu'elle renferme, comme tant d'autres, ce que les savants appellent un anthropomorphisme, c'est-à-dire qu'elle applique à Dieu ce qui, à proprement parler, ne peut s'appliquer qu'à l'homme. Je conçois, par exemple, comment on peut dire que les deux racontent la gloire de Dieu. Cela signifie simplement que les cieux témoignent de la puissance de celui qui les a créés et peuplés d'étoiles sans nombre. Mais dire que Dieu a créé le monde pour manifester sa gloire, donner à ces mots une valeur philosophique, en faire une des propositions fondamentales d'un vaste

système, cela me passe entièrement. Je ne puis croire que ce soit parler avec raison.

Il n'y a de gloire que pour les êtres faibles, pour ceux en qui Ton reconnaît du plus et du moins. Appliquée à Dieu, dans sa nature intime, la notion de gloire ne présente qu'un non-sens, et ne saurait résister à l'analyse la plus rapide. Quoi donc I Celui qu'on appelle Dieu et qui réside dans l'infini, ne se suffirait pas à lui-même ! Je conçois que de petites créatures, comme nous, se glorifient d'œuvres qui semblent dépasser la mesure de leurs forces. Je conçois que les montagnes percées, les mers traversées au gré de ses désirs, la terre assujettie à ses lois, manifestent la gloire de l'homme. Mais que Dieu dans son repos soit moins grand que dans son activité, qu'il ait besoin d'agir, comme pour se prouver à lui-même que rien ne résiste à sa volonté; que celui qui est, ait besoin de ce qui passe pour montrer tout ce qu'il est ; que l'infini se glorifie du fini ; que l'être absolu se trouve à l'étroit dans les profondeurs de son immensité ; que la gloire divine ne brille de toute sa splendeur que par le reflet de

nos misères et de notre poussière en vérité, est-ce

assez de confusions accumulées ? est-ce la plus orgueilleuse ou la plus insensée de toutes les rêveries humaines ?

Au reste, de quelque manière que Calvin eût répondu à une si redoutable question, il serait tombé

dans d'aussi singulières erreurs. Nous lui reprochons bien moins d'y avoir répondu de telle ou telle manière, que d'avoir voulu y répondre.

On s'étonnera peut-être que Calvin, avec son génie clair et lumineux, n'ait pas aperçu sur quel abus du langage reposait toute sa dogmatique. Mais qu'on se rappelle ce qu'étaient au moyen-âge, et ce que furent jusque bien après le XVI® siècle, la philosophie et la théologie. 11 n'y a pas fort longtemps que l'étude critique des facultés de l'esprit humain a renouvelé la science, en la ramenant sur son terrain véritable, et fait évanouir toutes ces vastes théories métaphysiques qui occupent une si grande place dans l'histoire de la pensée. Auparavant théologiens et philosophes de toutes les sectes et de toutes les écoles, hérétiques et orthodoxes, croyaient à *la science de l'absolu, et prétendaient pénétrer par la métaphysique dans les mystères de l'infini. Et qui sait si les penseurs modernes eux-mêmes sont guéris de cette fabuleuse prétention? N'a-t-on pas vu, même après la Renaissance, d'illustres philosophes vouloir emprisonner dans deux attributs la substance éternelle? N'a-t-on pas vu, même après Kant, des penseurs non moins célèbres revenir par un détour à de semblables errements? Calvin, qui était un grand logicien, mais dont le génie n'avait rien de créateur, a compris la science comme les hommes de son temps, et, comme eux, l'a fondée

sur des notions que tout le monde croyait com-^ prendre,, parce que personne ne s'était encore avisé de s'en rendre compte.

Nous nous arrêterons moins sur les principes fatalistes de Calvin. Ils reposent sur une conception étroite du dogme de la Providence, et ils n'en sont que le rigoureux développement. L'homme agit et Dieu le fait agir. Par conséquent la liberté humaine n'est qu'une vaine imagination, les œuvres ne sont qu'un effet nécessaire de la grâce, la grâce seule subsiste.

Toute cette partie de la doctrine calviniste est admirable d'enchaînement. Ce n'est pas une doctrine faite de pièces rapportées, à laquelle on puisse appliquer le procédé commode de l'éclectisme ; c'est un système parfaitement simple, construit d'une seule pièce, qu'il faut accepter ou rejeter en bloc. Armé d'une théorie semblable, un dialecticien quelque peu exercé, habile à prendre l'offensive, est presque invincible dans la discussion. Si vous lui cédez sur un point, il vous force à le suivre ou vous réduit à l'absurde. Or, il est bien difficile de ne pas lui céder sur un point ; car enfin, il y a dans l'idée de la Providence une vérité dont tout homme a le sentiment. Mais jusqu'où va cette vérité ? quel est le point où s'arrête la Providence et où commence la liberté ? C'est ce qu'il est difficile de dire. Une fois sur la pente, Calvin, qui ne recule devant, rien, vous

88 ÉTUDES [.ITTÉRAIRES

entraîne après lui. Il ne faut qu'un point d'appui au levier de sa logique, et il est sûr de la victoire. Il eut le secret de ce procédé simple et tout particulièrement propre à frapper les espiits indécis. Servet en fit l'expérience; il ne sut pas toujours échapper aux tenailles de la logique de Calvin.

A tout prendre, nous préférons cette audace dans la logique, ce système effrayant, mais conséquent, à ces termes-moyens qui ne servent qu'à multiplier les questions sans en résoudre aucune, pauvres oreillers de sécurité, sur lesquels les esprits faibles aiment à dormir en paix. Nous aimons à voir avec quelle vigueur et quel succès Calvin réfute ceux qui se retranchent derrière l'idée d'une permission divine, et ceux qui affectent d'atténuer la providence de Dieu pour la réduire à n'être qu'une simple prescience.

Cependant ce n'est pas assez qu'un système soit conséquent ; il faut encore, si possible, qu'il soit vrai, c'est-à-dire qu'il tienne compte de tout et rende raison de tout. Or, il est clair que le calvinisme ne tient pas compte de tout ; dès lors il ne peut rendre raison de rien. Calvin a beau faire; il n'effacera jamais, au fond de la conscience humaine, le sentiment de la liberté. Je me lève et je marche ; c'est assurément parce que j'ai voulu me lever et marcher. Si je m'arrête, c'est encore parce que j'ai voulu m'arrêter. Nul ne me persuadera que je n'aie

pas fait ces choses par la puissance qui m'estpropre, et que ce soit une volonté étrangère qui me les ait fait vouloir à mon insu. Le sentiment de la liberté est aussi profondément enraciné dans le cœur de l'homme que le simple sentiment de Texistence. On les anéantira l'un et l'autre, ou l'un et l'autre ils subsisteront.

C'est en vain que l'on voudrait distinguer avec Calvin entre la volonté et la liberté. Il ne faut pas, en matière si grave, jouer sur les mots. La volonté et la liberté ne sont pas une seule et même chose, j'en conviens; mais ce sont deux choses inséparables. Une volonté qui n'est pas libre, n'est pas une volonté. La distinction correspondante établie par Calvin entre contrainte et nécessité n'est guère plus heureuse. Il importe peu que j'agisse par contrainte ou par nécessité ; je ne suis dans les deux cas qu'un esclave ou un instrument. Dès l'instant que ma volonté n'est pas libre, je n'ai plus lien à perdre. La servitude est la même dans les deux cas.

Ce n'est pas à dire que l'homme soit toujours libre de faire ce qu'il veut. Il peut vouloir l'impossible ; mais il faut qu'il soit libre de le vouloir. C'est dans le for intérieur de la volonté, et non dans le déploiement de l'action, qu'est le siège de la liberté. Jetez un homme dans les fers, gardez -le dans le plus sombre cachot, il sera libre encore, libre d'aimer et de haïr, libre de maudire ses chaînes et ses geôliers,

OU de mépriser les biens qu'on lui enlève ; il sera libre au fond de son cœur. Placez-le sur un trône, entouré de courtisans qui obéissent au moindre signe de sa main ; mais donnez à une puissance invisible le gouvernement de sa volonté ; que cette puissance dirige ses désirs, ses affections, tous les mouvements de son âme ; il ne sera qu'un esclave, et le plus ridicule de tous. La doctrine de Calvin établit la plus complète des servitudes.

Je refuse de suivre Calvin dans l'abîme où il s'est • élancé avec tant d'audace, et je me crois en droit de le faire sans nier la Providence, sans marquer le point où s'arrête la liberté, (et sans adopter aucuri palliatif dérisoire. Je ne sais si le mystérieux concours de la grâce et de la liberté ne pourrait pas se rattacher au fait plus mystérieux encore et plus fondamental de l'existence simultanée du fini et de l'infini ; mais il a tourmenté de trop grands esprits pour qu'il nous appartienne de vouloir l'expliquer. Toutefois nous savons d'une manière certaine que si la Providence existe, la liberté existe aussi ; et c'est en vain que les plus puissants docteurs, emportés par l'esprit de système, voudront anéantir l'un des deux termes de cette éternelle opposition. La conscience humaine, qui est plus forte que toutes les philosophies, proteste aussitôt, et les maintient l'un et l'autre. Si quelque saint Augustin veut nier la liberté, il survient quelque Pelage pour balancer

par ses erreurs une erreur opposée, et rhumanité ne tarde pas à condamner à la fois Pelage et saint Augustin,

Gomment Calvin a-t-il été conduit à une croyance aussi absolue? Par deux causes, ce nous semble, deux causes très différentes, mais d'une égale importance. La première est morale, et se trouve dans le sentiment qui, au XVJe siècle, a fait naître presque partout à la fois la Réforme; la seconde est dans la tournure particulière du génie de Calvin.

Oui, ce système qu'on accuse d'être immoral, repose sur un sentiment moral, et c'est dans la conscience qu'il faut en chercher l'origine. Le catholicisme avait fait à l'homme la grande part. Il l'avait convaincu du mérite de ses œuvres ; il avait divinisé une femme ; il avait établi une hiérarchie telle que le pécheur le plus obscur, par l'intermédiaire d'un prêtre, d'un évêque et d'un pontife, tendait la main à son Dieu, et comptait avec lui. Aussi longtemps qu'il resta quelque chose de la foi des premiers croyants, que les évêques et les papes furent de vrais chrétiens, cet échafaudage grandiose servit à la majesté de l'Eglise ; mais quand le flambeau de la foi s'éteignit, quand la tiare romaine eut été assez déshonorée par des fronts indignes, cette échelle de Jacob dressée par le moyen-âge entre la terre et le ciel servit à des ambitions vulgaires ; ce fut, entre les mains de prêtres avides, une machine gigan-

tesque pour une exploitation sacrilège. On sait les abus qui en résultèrent : la doctrine chrétienne dénaturée, la nnorale rendue facile, le trafic des indulgences, les richesses et les vices du clergé, les superstitions populaires, l'Eglise tout entière en proie à la simonie. Mais le remède se trouva dans l'excès même du mal : les progrès de la corruption réveillèrent la conscience endormie, et de ce réveil naquit la Réforme, réaction violente de la conscience contre des doctrines immorales et des mœurs impures. Le catholicisme avait abandonné l'austère doctrine de la grâce, et s'était, petit à petit, rapproché de l'antique hérésie de Pelage ; la Réforme prit saint Augustin pour patron. Le catholicisme avait beaucoup parlé des œuvres ; la Réforme ne parla plus que de la foi. Le catholicisme avait glorifié l'homme; la Réforme glorifia Dieu. Le calvinisme est tout simplement le dernier terme de cette réaction de la conscience.

11 suffit, pour s'en convaincre, de Ure quelques pages des réformateurs et surtout de l'Institution chrétienne. Sur quel sujet Calvin revient-il avec le plus d'insistance ? Sur notre misère et sur la grandeur de Dieu. S'il hait le catholicisme, c'est qu'il l'accuse d'avoir flatté l'orgueil des hommes, en leur prêchant leur force et leurs mérites, et qu'il attribue à ce mensonge la décadence de l'Eglise et la corruption des mœurs. Pour ramener le monde à l'aus-

térité de la loi chrétienne, il suit la route opposée ; il donne tout à Dieu. Qu'est-ce que cette élection gratuite, ce salut que nos œuvres n'ont pas gagné, cette miséricorde sans conditions, cette Providence sans bornes? qu'est-ce, sinon, comme l'a dit un écrivain modeste et distingué, * une profonde humilité de la créature devant son Dieu, le plus immense sacrifice qu'elle pût lui faire ? Il importe peu que l'orgueil soit assez habile pour tourner à son profit une doctrine qui devait l'écraser ; il n'en est pas moins vrai qu'elle est née d'un réveil du sentiment moral.

C'est en vain d'ailleurs qu'on voudrait faire passer le calvinisme pour un système immoral. 11 ne l'est que lorsqu'on en abuse, et l'on peut abuser des meilleures choses, même de l'Evangile. Calvin porte, sans doute, une grave atteinte au principe de la responsabilité de l'homme, et ce n'est pas sans raison qu'on lui a reproché de faire de Dieu l'auteur du mal; mais il est le constant défenseur, il est le champion de la conscience et de la loi du devoir. Au lieu de fonder la morale sur la liberté, il la fonde sur le décret divin. Il ne l'anéantit pas ; il la fait découler de la dogmatique, comme un corollaire de son théorème. C'est le contraste que présentent plusieurs doctrines fatalistes ; elles n'affaiblissent le

^ M. Bayous. Etudes littéraires sur les écrivains français de la Réformation, sec. édit., 1, 133.

principe de la liberté que pour renforcer l'idée de la loi, et aboutir ainsi à la morale la plus austère.

La réaction religieuse du seizième siècle devait donc conduire naturellement aux dogmes du calvinisme ; mais peut-être ne les aurait-elle jamais formulés avec franchise, sans l'inflexible logique de Calvin. Calvin, préoccupé comme tous les réformateurs du besoin de dépouiller l'homme pour glorifier Dieu, fait reposer son système sur cet unique principe, et, seul entre ses émules, il a le courage de n'en dissimuler aucune conséquence. Calvin est allé jusqu'au bout, tandis que Luther, Zwingle et Mélanchton hésitaient. Calvin est un réformateur conséquent. Ainsi pour comprendre l'origine de sa dogmatique, il suffit de rapprocher ces deux choses, sa rigoureuse dialectique, et la révolution morale qui a suscité la Réforme.

Mais la logique, ce levier favori de Calvin, est un instrument aussi perfide qu'il est puissant. Elle suppose un premier principe, et elle se charge d'en faire sortir tout ce qu'il renferme. Si ce principe est faux, un esprit logique l'approfondit jusqu'à ce qu'il rencontre l'absurde, qui n'est que l'erreur conséquente avec elle-même ; s'il est vrai, mais limité par un principe supérieur, un esprit logique ne tarde pas, en le creusant, à dépasser cette limite, et à tomber dans l'exclusisme, qui n'est qu'une forme particulière de l'erreur, l'abus d'un principe vrai, mais

restreint. La logique est un instrument nécessaire au développement de la pensée; mais elle peut servir à développer autre chose que la vérité. Les systèmes les plus faux peuvent être admirables d'enchaînement : preuves en soient la dogmatique de Calvin et la philosophie de Spinosa.

Les esprits exclusifs sont ceux qui ont la confiance la plus entière aux procédés de la logique. C'est que la logique est souveraiuement exclusive. En rapprochant d'une idée première ses conséquences nécessaires, elle en éloigne tout le reste. Ainsi, serrant de près son point de départ, elle finit par faire une sorte de triage de toutes les idées possibles. Elle met à part celles que renferme l'axiome qui lui sert de base, et ce sont autant de vérités. Elle rejette dédaigneusement toutes les autres, et ce sont autant d'erreurs. Elle n'admet point de terme-moyen. Une logique qui tergiverse n'est plus de la logique.

Calvin était un de ces esprits extrêmes que la logique entraîne dans d'extrêmes erreurs. Il n'a pas vu que le principe de la faiblesse humaine n'est juste que dans une certaine mesure, et il a raisonné sur ce principe comme sur la vérité absolue. Il a abaissé l'homme pour l'humilier devant son Dieu, oubliant que la vraie humilité n'est pas la vertu d'un esclave, mais bien plutôt d'un roi déchu. Il n'a pas compris que notre grandeur est aussi réelle que notre faiblesse, et que, pour être juste, il faut concilier ces

deux principes contraires. Il n'en a vu qu'un seul et il en a cruellement abusé. Voilà pourquoi il a nié tout ce qui pouvait tourner à l'honneur de la nature humaine, et avant tout la liberté ; voilà pourquoi, sous les noms de prédestination et de grâce, la fatalité règne dans les tristes royaumes du Dieu de Calvin : les justes n'y sont point heureux pour avoir recherché la justice, mais pour avoir été choisis par le bon plaisir divin ; les méchants n'y souffrent point pour avoir aimé l'iniquité, mais pour avoir été repoussés par la colère du ciel; toutes les fautes y sont d'avance répai'ées, ou sont d'avance irréparables ; la mort y siège éternellement à côté de la vie ; l'harmonie n'y règne qu'aux dépens de la grandeur humaine et de la grandeur divine.

Je ne sais s'il est de plus grand exemple des séductions de la logique. Grâce au ciel, l'homme a rarement le courage d'être bon logicien. Quand il approche de l'absurde, un secret instinct l'avertit et il recule; Calvin a manqué de cet instinct précieux ; il n'a pas su reculer. 11 est resté prisonnier dans un certain cercle de pensées ; le reste lui a paru rêveries et fumées. Il n'a pas eu cette étendue d'esprit qui fait voir au philosophe les diverses faces d'un problème, qui lui permet de peser le pour et le contre, parce qu'elle lui permet de comprendre l'un et l'autre, et sans laquelle on poursuit en vain la vérité, car la vérité réunit les contraires et n'est jamais dans les

extrêmes. Hélas! c'est le sort commun des hommes de génie ; ils paient par de grands défauts leurs plus grandes qualités : tantôt, comme Montaigne, ils n'ont l'esprit large et ouvert à tout qu'à condition de vaciller sans cesse ; tantôt, comme Calvin, ils ne sont fermes qu'à condition d'être étroits.

Calvin fut si convaincu de la vérité de sa doctrine, qu'il ne comprit jamais les oppositions qu'il rencontra. Il n'imaginait pas qu'on pût demander quelque chose de plus clair pour l'intelligence, ni de plus satisfaisant pour le cœur. Il en aurait dit volontiers ce qu'on a dit de la République française : « Elle est « comme le soleil, tant pis pour les aveugles qui ne « la veulent pas voir. » Il croyait de bonne foi tenir dans ses mains la vérité absolue, et il la trouvait si évidente qu'il était prompt à chercher le motif de toute opposition dans quelque mauvais vouloir ou dans quelque penchant vicieux. Il savait que l'erreur est proche parente du péché, et, comme ses adversaires étaient à ses yeux plongés dans les ténèbres de l'erreur, il les supposait aussitôt enchaînés dans les liens du vice. Calvin ne connut pas le doute pour son propre compte, et ne le comprit jamais chez les autres. Voilà le point faible de ce grand esprit. Le doute, cet heureux contrepoids des convictions trop entières, lui manqua complètement. La faute n'en est pas à l'esprit de son époque ; mais bien à la nature de son génie, à lui et à lui seul.

Le doute, en effet, n'était pas chose rare au siècle d'Erasme, de Rabelais et de Montaigne. A côté des novateurs religieux, qui ne voulaient savoir davantage que pour mieux croire, se pressaient de nombreux penseurs, animés du même besoin de progrès, mais plus avides de connaissances que soucieux des intérêts de la foi. Dégagés des chaînes de la tradition, ils se nourrissaient de l'étude des philosophes anciens; ils essayaient les forces de leur jeune intelligence. C'était l'esprit philosophique moderne qui faisait ses premières armes. Mais Calvin ne se laissa pas séduire à cet esprit nouveau. Nul parmi les croyants du seizième siècle n'eut une foi plus sûre d'elle-même, plus impérieuse dans son expression, plus invulnérable dans sa certitude. Calvin, par l'énergie et par l'immobilité de sa foi, devint le rempart du protestantisme. Ce fut une muraille d'airain, contre laquelle le scepticisme brisa ses traits les plus acérés.

Il y a des rapports étroits entre le génie de Calvin et son caractère. Calvin n'est pas un de ces hommes dont la nature offre de nombreux et de singuliers contrastes. Tous les traits de cette individualité

forte et simple sont dans une parfaite harmonie. A la promptitude de son esprit répond la vivacité de son caractère, et la fermeté de sa pensée n'a d'égale que la fermeté de sa conduite.

Cette concordance parfaite achève d'expliquer la grandeur et les fautes de Calvin. Comme il ne sut pas douter, il ne sut pas non plus hésiter. Il marcha toujours à son but, n'écoutant que sa conviction, et ne ménageant ni les intérêts des autres ni les siens. Est-il inspiré par ce qu'il y a de plus noble dans ses sentiments, il devient étonnant d'héroïsme. Il est grand lorsque, au moment où chancelle son empire, il ose excommunier Berthelier ; lorsqu'il refuse de lui donner la coupe, et préfère un second exil au sacrifice d'un seul principe ; lorsque, pendant deux années de lutte ouverte, il réclame sans cesse les droits inaliénables du consistoire, et ne se repose qu'après avoir vaincu. Il est grand surtout, lorsqu'il exprime, avec l'énergique accent de la foi, les convictions chrétiennes dans lesquelles il puise sa force. Peu lui importent les revers. Il a confiance en son Maître et il sait que cette confiance ne le trahira pas :

Je sais bien, écrit-il aux églises du Languedoc, au plus fort de la guerre civile, je sais bien, quand tout sera ruiné et perdu, que Dieu a des moyens incompréhensibles de remettre son église au-dessus, comme s'il la ressuscitait des morts, et c'est là où il nous faut attendre et reposer, que, quand nous serions abojis,

encore, tout au pis-aller il saura bien créer de nos cendres un peuple nouveau.

Celui qui parle ainsi est un homme qu'aucune difficulté n'étonnera. Plus le monde s'agitera autour de lui ; plus, comme il le dit dans un langage digne d'un apôtre, il fichera profond son ancre au ciel. Mais, en revanche, est-il dominé par ce qu'il y a de plus étroit dans ses idées; veut-il, avec sa logique habituelle, les appliquer jusqu'au bout; alors son héroïsme dégénère, c'est de l'intolérance, de l'obstination, de la hauteur. Calvin s'abaisse lorsqu'il ne rougit pas, en écrivant aux martyrs de Lyon prêts à monter sur le bûcher, de leur demander, dans ce moment suprême, une dénonciation. Il s'abaisse, lorsqu'il écrit à propos d'un inconnu :

J'eusse voulu qu'il fût pourri en quelque fosse, si

c'eût été à mon souhait Et je vous assure, s'il ne

fût sitôt échappé , que , pour m'acquitter de mon devoir, il n'eût pas tenu à moi qu'il ne fût passé par le feu.

Il s'abaisse lorsqu'il traîne devant les tribunaux l'infortuné Servet, lorsqu'il lui refuse un défenseur, lorsqu'il sollicite sa condamnation avec l'acharnement d'un ennemi personnel, lorsqu'il ose porter dans la chaire une cause qui est entre les mains d'un tribunal, et violer ainsi le droit le plus inviolable des accusés, celui d'être jugés par la justice, et non pas condamnés par la haine. Il s'abaisse enfin à

un rôle presque digne d'un calomniateur vulgaire, lorsqu'il poursuit son adversaire jusqu'au-delà du tombeau. Calvin fût-il resté à l'écart, n'eût-il voulu tremper en rien dans ce honteux procès, n'eût-il fait autre chose que de le raconter comme il l'a raconté, c'en serait assez pour entacher sa gloire d'une souillure indélébile. Avec quelle hauteur il insulte à sa victime ! Avec quel zèle amer, il attaque sa mémoire, comme si ce n'était pas assez de l'avoir fait passer par le feul Avec quelle haine aveugle, il juge les derniers moments de l'hérétique, ces derniers moments enlevés à des querelles irritantes, pour n'être consacrés qu'à la prière et à Dieu ! Ici Calvin devient petit. Les préjugés du siècle ne peuvent plus justifier sa conduite : il y a là autre chose qu'une erreur. Servet ne voulant mourir qu'après avoir obtenu le pardon de son ennemi, et montant sur le bûcher en prononçant le nom de Jésus, est un chrétien qui s'est peut-être trompé et qui en est trop puni; je crains que Calvin continuant ses vengeances jusque sur les cendres déjà refroidies du malheureux Servet, ne soit qu'un théologien blessé et implacable.

On excuse, en général, l'intolérance de Calvin en en rejetant la faute sur son temps. A cette époque , en effet, Michel de l'Hôpital avait presque seul compris que deux hommes de religion différente peuvent vivre sous le même ciel, sans se déchirer l'un

l'autre. Ce ne fut que plus tard que cette idée si simple et si nouvelle fît quelques progrès en France avec le parti des politiques et Henri IV. Il fallut, pour qu'elle germât dans les esprits, que le fanatisme eût déployé toute sa rage, et que la France, dévastée par la guerre, tombât de fatigue et d'épuisement. Du temps de Calvin, elle n'était pas même acceptée par les victimes de la persécution. C'est à peine si quelques hommes remuants, également honnis des réformés et des catholiques, en avaient eu parfois un vague pressentiment. Un jour on avait entendu Servet déclarer, en présence de ses juges, que les accusations criminelles pour cause d'hérésie étaient une nouveauté inconnue de l'Eglise primitive ; puis, peu de temps après, sans se douter de son inconséquence, il s'était porté lui-même partie criminelle contre Calvin. Castaliou, un autre esprit remuant, avait osé aussi mettre en doute la légitimité du châtiment des hérétiques ; mais, effrayé lui-même de sa hardiesse, il ne Tavait fait que sous le voile de l'anonyme ; et il faut voir comment Calvin et Th. de Bèze le combattent à l'envi. Si l'on en croit le réformateur de Genève, c'est pour avoir licence de dégager tout ce que bon lui semblera, que Castahou réclame contre les bûchers :

Telles gens, dit-il, seraient contents qu'il n'y eût ni loi ni bride au monde. Voilà pourquoi ils oQt bâti ce beau livre, de non comburendis hœreticis.

Les pasteurs de Berne enfin, grâce peut-être à leur hostilité permanente contre Calvin, entrevirent un instant ce noble principe de la tolérance. Consultés sur un cas assez semblable à celui de Servet, ils avaient répondu :

Prenons garde à notre conduite, de peur qu'en revendiquant avec trop peu de modération la pureté du dogme, nous ne nous éloignions de la règle de l'esprit de Christ, c'est-à-dire que nous ne manquious à la charité par laquelle seule nous sommes ses disciples.

Mais ce ne fut là qu'un éclair passager. Ces mêmes pasteurs n'hésitèrent pas à opiner, comme nous l'avons vu, dans la triste affaire de Servet. Les martyrs du seizième siècle ne contestaient point à l'autorité le droit de venger par le glaive la religion outragée ; mais ils accusaient leurs ennemis d'en faire une fausse application, d'en user au profit de l'erreur et au préjudice de la vérité. Cette idée se retrouve dans la célèbre préface de l'Institution chrétienne. Calvin ne cherche point à démontrer à François 1er qu'il a tort de poursuivre des hommes dont le seul crime est de penser autrement que lui ; il lui démontre qu'il persécute la vérité divine, tandis que son devoir est de la soutenir par la puissance qu'il tient de Dieu.

Il est donc vrai que du temps de Calvin la tolérance était chose inconnue. Mais c'est cela même qui a donné à la persécution par lui dirigée une si

triste célébrité. S'il en était seul coupable, ce serait un crime qui ne compromettrait que sa gloire et dont seul aussi il aurait à rendre compte devant le tribunal de l'histoire et devant le tribunal de Dieu. Mais le sang de Servet retombe sur toute l'Europe protestante. Il retombe sur les églises de Suisse, qui, par leurs unanimes conseils, stimulèrent à l'envi l'ardeur des juges ; il retombe sur les chefs les plus éminents de la Réforme, qui accueillirent par leurs félicitations unanimes la sentence de mort. Il retombe sur Mélanchton lui-même ; sur le doux et aimable Mélanchton :

J'affirme, écrivait-il à Calvin, j'affirme que vos magistrats ont agi justement en mettant à mort un tel blasphémateur, après un procès régulier.

Je ne conçois pas, je l'avoue, comme l'on peut passer légèrement sur ce drame lugubre, et se borner à dire, comme le font tant d'historiens réformés : « C'est une tache dans la vie de Calvin; mais c'était l'esprit du temps. » L'esprit du temps I Mais les réformateurs, qui s'étaient abreuvés aux sources pures de l'Evangile, qui avaient rompu courageusement avec le passé, pourquoi donc ne s'étaient-ils pas dégagés de l'esprit du temps ? Qu'on ait vu jusqu'au milieu du siècle passé quelques moines fanatiques ou quelques prélats intéressés attiser la flamme des bûchers, cela n'a rien d'étonnant ; mais des réformateurs ! Calvin, qui fait brûler Servet ;

Farel, qui accourt, jaloux de l'honneur de souiller ses cheveux blancs en harcelant la victime jusqu'au bout ; Mélanchton, qui applaudit : voilà ce qui passe l'intelligence, et ce que l'histoire répétera de siècle en siècle, à la honte de la Réformation, et plus encore à la honte de l'humanité I Comment ces hommes, les plus éclairés de leur époque, ont-ils pu envier l'opprobre de leurs adversaires, et devenir intolérants à leur tour? Comment avec tant de lumières nouvelles ont-ils gardé tant d'aveuglement ? Gomment les réformés du seizième siècle ont-ils pu aspirer en même temps à la gloire des maityrs et à l'ignominie des bourreaux ?

La victime de l'inquisition protestante est devenue plus célèbre que toutes les victimes de l'inquisition catholique ; aucun nom de martyr n'est plus populaire que celui de Servet; son bûcher a soulevé plus de réprobation que tous ceux que Rome a dressés : eh bien , ce n'est que justice. La persécution catholique a suffisamment montré jusqu'à quel degré de barbarie peut atteindre le fanatisme. La persécution protestante a montré de plus jusqu'où peut aller l'aveuglement des hommes, même des meilleurs. L'une témoigne d'un orgueil impitoyable ; l'autre témoigne du même orgueil, joint à la plus effrayante inconséquence. Dans tous les temps et dans tous les lieux, le supplice de ceux qui osent penser est une chose navrante ; à Genève et sous la

haute direction de Calvin, c'est une chose odieuse. Grâce à la condamnation de Servet, les disciples de Rome ont acquis le droit de se réjouir de l'intolérance de leurs adversaires, et les protestants ont perdu celui de flétrir l'intolérance romaine. Il y a plus ; le nom de Servet reste associé comme une honte éternelle à celui des plus nobles martyrs du seizième siècle. On frissonne en songeant qu'ils ne sont montés sur les bûchers que parce qu'ils étaient les plus faibles, et qu'ils les auraient allumés s'ils avaient été les plus forts.

En présence de faits semblables, c'est faire preuve de courage que de ne pas mépriser l'humanité. Si jamais spectacle a fait voir à nu cette misère de l'homme dont parle Calvin, c'est bien celui qu'il nous donne lui-même. Qui dira ce qu'il nous faut de labeurs, d'efforts inutiles, de rudes leçons de l'expérience, pour nous débarrasser des plus cruels préjugés? Nous nous vantons de nos progi'ès, et nous ne faisons un pas en avant que pour faire aussitôt un pas en arrière. Nous n'entrevoyons un principe fécond que pour nous hâter d'en nier les applications les plus heureuses. Nous ne nous affranchissons d'un joug que pour mieux nous courber sous un autre. Nous ne marchons que d'inconséquence en inconséquence, et de rechute en rechute Consultez le passé. La Révolution française ne traîne-t-elle pas à sa suite la plus sanglante des ty-

rannies? La philosophie du dix-huitième siècle ne s'est-elle pas éteinte dans le cynisme le plus impur ? La réformation n'a-t-elle pas eu honte d'avoir affranchi l'esprit humain ? n'a-t-elle pas relevé le drapeau de l'intolérance ? Ah ! si je pouvais à mon gré effacer de l'histoire une de ses pages les plus honteuses, je choisirais le supplice de Servet, plutôt que la Saint-Barthélémy I

Les préjugés du temps ne suffisent pas d'ailleurs pour expliquer la conduite de Calvin. Ils peuvent justifier Mélanchton d'avoir approuvé la condamnation de Servet ; ils ne sauraient justifier Calvin de l'avoir poursuivi avec tant d'acharnement et de hauteur, ni de l'avoir, après sa mort, gratuitement outragé. Tout cela ne peut provenir que du caractère même de Calvin, caractère irascible et entier, qui ne sut guère se plier à la plus sublime des vertus chrétiennes, la charité qui pardonne î S'il faut en croire M. Vinet, il est des hommes que la logique rend féroces. Ne pourrait-on pas jusqu'à un certain point appliquer cette parole à Calvin? Il fut intolérant par nature ; il le fut autant que son siècle le lui permit; il le serait encore aujourd'hui, autant que le permettent nos mœurs et notre civilisation modernes.

Calvin a au moins le mérite de s'être bien connu : « Je n'ai pas, disait-il, de plus grand combat contre mes vices qui sont très grands et en très grand

i08 ÉTUDES LITTÉRAIRES

nombre, que celui que j'ai contre mon impatience ; mes efforts ne sont pas absolument inutiles ; cependant je n'ai pu encore vaincre cette bête féroce. » Cette bête féroce, s'il est permis d'emprunter au réformateur son énergique expression, résista malgré lui et malgré la grâce. Sa susceptibilité augmenta dans la lutte. A côté des beaux traits de son caractère, elle se montra jusque dans ses derniei's adieux. C'était au milieu de scènes touchantes :

Voyant, dit M. Th. de Bèze, que la courte haleine le pressait de plus en plus, il pria Messieurs les quatre Syndics, et tout le petit conseil ordinaire, de le venir voir tous ensemble. Etant venus, il leur fit une remontrance excellente des singulières grâces qu'ils avaient reçues de Dieu, et des grands et extrêmes dangers desquels ils avaient été préservés, ce qu'il pouvait bien leur réciter de point en point, comme celui qui savait le tout à meilleures enseignes qu'homme du monde ; et les admonesta de plusieurs choses nécessaires, selon Dieu, au gouvernement de la Seigneurie. Bref, il fit l'office de vrai prophète et serviteur de Dieu, protestant de la sincérité de la doctrine qu'il leur avait annoncée, les assurant contre les tempêtes prochaines, pourvu qu'ils suivissent un même train de bien et mieux. Et sur cela, les ayant priés en général et en particulier lui pardonner tous ses défauts, lesquels nul n'a jamais trouvés si grands que lui, il leur tendit la main.

Les paroles prononcées par Calvin dans cette circonstance solennelle nous ont été conservées. Elles sont graves et fortes, comme il convenait.

Elles sont empreintes d'une haute beauté morale. On peut dire avec un historien célèbre que dans cette circonstance, il parla avec cette sagesse affectueuse et modérée que la mort imprime aux plus énergiques caractères, comme si le calme de la vie future, déjà répandu dans tout l'homme, avait chassé les faiblesses humaines, et dépouillait les sentiments et les paroles de leur ancienne âpreté. ^ Le lendemain ce fut le tour des ministres ses collègues. Il les fit venir dans sa chambre, et, repassant devant eux les principaux événements de sa vie, il protesta qu'il avait toujours eu pour but la gloire de Dieu, qu'il avait toujours enseigné aussi fidèlement qu'il lui avait été possible, que jamais, à son escient, il n'avait corrompu un seul passage des Saintes-Ecritures. Mais ici, malgré toutes ces protestations, dont je ne suspecte pas la sincérité, je retrouve Calvin, à son lit de mort, tel qu'il fut pendant sa vie. C'est toujours la même foi, et la même énergie du sentiment moral ; mais ce sont toujours aussi les mêmes convictions absolues, la même âpreté du caractère :

L'église de Berne, dit-il, a trahi celle-ci, et ils m'ont toujours plus craint qu'aimé, et je veux bien qu'ils sachent que je suis mort en cette opinion d'eux qu'ils m'ont plus craint qu'aimé, et encore me craignent plus qu'ils ne m'aiment, et ont toujours eu peur que je ne les troublasse en leur eucharistie.

* Guizot. Vie de Calvin, dans le Musée des protestants célèbres, tlL

Ainsi les dernières paroles de Calvin, au milieu de disciples qui le respectaient comme un père, gardèrent l'accent de la menace; les dernières paroles du Christ à une foule ameutée ne furent que des paroles de pardon.

La grandeur de Calvin est dans la fermeté de sa foi. Aucune considération humaine ne l'eût fait céder d'un pas. Il eût vu périr Genève plutôt que de sacrifier un seul principe. Quelques passages de ses lettres, choisis au hasard au milieu de mille autres, suffiront à montrer comment il comprenait sa vocation :

Un chien aboie, s'il voit qu'on assaille son maître, écrit-il à la reine de Navarre ; je serais bien lâche, si, en voyant la vérité de Dieu ainsi assaillie, je faisais du muet, sans sonner mot.

Ailleurs il s'écrie :

J'aimerais mieux être confondu en abîme que de détourner la vérité de Dieu pour la faire servir à haine

en faveur de créature quelconque Quand j'aperçois

quelqu'un, par sa mauvaise conscience, renverser la parole du Seigneur et éteindre la lumière de vérité, je ne lui pourrais nullement pardonner, et fût^il cent fois mon propre pérel

Toute la vie de Calvin est un commentaiire de ces mâles paroles.

Sa faute est d'avoir voulu sonder les consciences et faire de sa main la séparation des boucs et des brebis. Il ne distingua jamais entre la vérité elle-

même, et ce qu'il croyait être la vérité. Ces deux choses n'en furent qu'une à ses yeux, et, à la faveur de cette effrayante confusion, il étendit son empire sur la moitié du monde protestant. Il est des hommes généreux qui disent en combattant pour leurs croyances : « Périsse le monde plutôt qu'un principe I » Ils ont raison. Un principe c'est une vérité, et le monde peut s'anéantir, mais non pas la vérité. Calvin allait plus loin. Il aurait dit : « Périsse le monde plutôt que mes principes ! » c'est-à-dire : « Périsse le monde plutôt que mon orgueil ! » -^ Il osa penser et agir comme si, en sa personne, Dieu était méprisé par ses ennemis ; avec la naïveté de son audacieuse franchise, il ne craignit pas de le déclarer publiquement :

Gastaliou, écrit-il à l'église de Poitiers, appelle baiser ma pantouffle qu'on ne s'élève point contre moi et la doctrine que je porte, pour despiter Dieu en ma personne et quasi le fouler aux pieds.

Quel langage est ceci ? Despiter Dieu en sa personne ! — Il y a autre chose dans ces paroles que l'expression d'une foi qui ne doute pas d'elle-même; elles témoignent d'une foi plus impérieuse encore qu'inébranlable, d'une foi qui ne se résigne pas à n'être qu'une croyance humaine et qui fait du doute un sacrilège. Or, il ne faut pas l'oublier, ce n'est pas l'énergie des convictions qui les rend impérieuses ; grâce au ciel, elles peuvent être fortes sans être

tyranniques. Pour croire avec énergie, il suffit de quelque fermeté dans l'esprit et dans l'âme ; mais les convictions impérieuses appartiennent à ces hommes entiers, qu'offense la contradiction et qui ne se consolent pas de n'être pas à la place de Dieu. Le langage de Calvin à l'église de Poitiers est celui d'un homme qui s'érige en pape. Peu importe qu'il n'ait ni tiare ni sacré collège, il usurpe le même pouvoir et la même inviolabilité que les successeurs de saint Pierre.

Voilà les deux faces de ce vigoureux caractère. Il eut de grandes et rares qualités ; mais il en eut tous les défauts. Il fut ferme jusqu'à la dureté; il fut prompt jusqu'à l'emportement ; il poussa la haine du mal jusqu'à la haine des malfaiteurs, et le respect de ses convictions jusqu'au mépris de toute autre croyance. C'est bien, comme on Ta dit, un des héros de l'espèce humaine, mais un de ces héros qui se jettent dans les extrêmes, un de ces violents que l'humanité admire et redoute, et qui ravissent les royaumes de la terre aussi bien que le royaume des cieux. — Au reste, ses défauts ne lui furent pas inutiles. Il fallait un homme comme lui, un homme de fer, inflexible dans ses principes, impitoyable dans sa conduite, pour contenir le flot débordé de la révolution religieuse.

Calvin était né pour l'apostolat. Jamais aff'ection terrestre ne vint le détourner de son œuvre. Il est

des personnages dont la vie publique et la vie privée semblent souvent en désaccord. Les uns portent un masque et jouent un rôle ; d'autres, doués d'une riche nature, ont besoin de tous les genres d'émotion : il leur faut une existence double, les mâles plaisirs du combat et les joies simples de la famille ou de l'amitié. Aussi peuvent-ils devenir célèbres par la religieuse éloquence de leurs sermons et par la gaîté de leurs propos de table. Chez Calvin, rien de pareil. En lui l'homme s'efface, et, sauf quelques rares occasions, la critique la plus minutieuse ne rencontre que l'apôtre, l'apôtre infatigable, toujours ceint et chaussé. Même dans sa correspondance particulière, il n'est préoccupé que de sa mission ; ce n'est pas l'homme qui parle, c'est le réformateur sérieux, le gardien jaloux de la discipline et de l'orthodoxie. A peine, dans la volumineuse collection de ses lettres, peut-on en surprendre une, comme celle qu'il écrivit à Farel en 1549, et que nous allons transcrire. Encore ne fallut-il rien moins que la mort de sa femme pour qu'il montrât son cœur à découvert ;

Je fais ce que je puis pour contenir ma douleur. Mes amis m'aident dans cette tâche ; mais, eux et moi, nous

gagnons bien peu de choses J'ai perdu l'excellente

compagne de ma vie, celle qui ne m'eût jamais quitté ni dans l'exil, ni dans la misère, qui n'eût pas voulu me survivre. Tant qu'elle a vécu, elle m'a fidèlement aidé à remplir mon devoir. Jamais elle n'a été pour

moi une peine ni un obstacle. Et, comme elle ne s'occupait jamais d'elle-même, elle n'a point voulu, dans tout le cours de sa maladie, me tourmenter pour ses enfants. * Craignant qu'elle ne renfermât ce souci au fond de son cœur, je lui en ai parlé moi-môme, trois jours avant sa mort et lui ai promis que je ne leur manquerais point. Je les ai déjà recommandés à Dieu, me répondit^elle ; mais cela n'empêche pas, lui dis-je, que moi aussi je n'en prenne soin. Je sais bien, reprit-elle, que tu ne négligeras point ce que tu sais que j'ai recommandé à Dieu. J'ai appris hier qu'une femme de ses amies l'ayant engagée à m'en parler, elle lui avait répondu : Ce qui m'importe, c'est qu'ils vivent dans la vertu et dans la piété; je n'ai pas besoin de presser mon mari pour qu'il les élève dans la crainte de Dieu. S'ils sont vertueux, je suis bien sûre qu'il sera leur père ; s'ils ne l'étaient pas, pourquoi les lui aurais-je recommandés? De tels sentiments peuvent tout sur moi. Adieu, que le Seigneur te conserve toi et ta femme.

Voilà un des rares moments où l'on voie Calvin occupé d'autre chose que de sa mission. Son deuil est grave et touchant. En écrivant ces Ugnes il a versé une larme sur celle qui l'aurait suivi dans l'exil et dans la misère. On y sent battre le cœur d'un homme. Et pourtant, voyez comme dans cette page même se trahissent encore les constantes préoccupations du réformateur ; voyez comme elles ont réagi jusque sur ses sentiments les plus intimes. S'il regrette sa compagne, c'est non seulement parce

1 Enfants d'un premier lit.

qu'il l'aimait et qu'il en était aimé; c'est encore parce qu'elle s'associait à son œuvre, et surtout parce qu'elle n'a jamais été pour lui une peine ni un obstacle. Voilà un de ces mots révélateurs qui trahissent le fond de l'âme. Les liens sacrés de la famille, les affections les plus vives et les plus naturelles à notre cœur n'ont donc jamais distrait Calvin ; il n'y a jamais eu de conflit entre ses sentiments d'homme et ses devoirs d'apôtre ; tout a été si bien réglé dans son âme que les passions terrestres n'y ont occupé d'autre place que celle que leur abandonnait une passion plus haute. Ce n'est ni saint Augustin, ni Luther qui en auraient pu dire autant.

Calvin n'envisageait pas les biens et les plaisirs de ce monde comme valant quelque chose par euxmêmes. Cette vie n'était pour lui qu'un temps d'épreuve, un combat, une préparation à la vie véritable, dans laquelle le chrétien pourra se reposer à loisir :

Puisque nous sommes au temps du combat, disait-il, il n'y a rien de meilleur que de nous retirer à l'enseigne, où nous prenions courage de batailler constamment jusqu'à la mort.

Sombre et forte pensée qu'il ne perdit pas de vue un seul instant. Batailler jusqu'à la mort, voilà sa devise et son plaisir. Tout le reste, c'est-à-dire tout ce qu'aiment les esprits contemplateurs, tout ce qui émeut les âmes passionnées, tout ce qui touche

les cœurs simples et tendres, poésie, gloire, amitié, tout cela n'eut que peu de prise sur lui. Il se revêtit d'une triple cuirasse contre ces séductions importunes. Il ne vécut que pour le triomphe de ses convictions ; il concentra sur ce seul objet toutes les forces de son âme ; il s'absorba dans son œuvre : l'homme disparut et il ne resta que le héros de la Réforme.

C'est là un fait unique qui distingue éminemment Calvin de tous les réformateurs ses émules. Aucun autre ne se dévoua jusque-là. Zwingle et surtout Mélanchton n'oublièrent jamais l'étude des lettres profanes ; ils y revinrent avec amour et l'associèrent heureusement à celle des lettres sacrées. Luther aimait à se reposer des fatigues du combat dans la compagnie de quelques francs amis, et à s'abandonner avec eux à toutes les saillies de sa bonne humeur allemande. Calvin ne cultiva les lettres que pour les services qu'elles pouvaient rendre à la Réforme ; il ne connut de patrie que l'église ; il ne se reposa d'une lutte que par une lutte nouvelle. Je ne pense pas que l'on trouve dans l'histoire un seul homme qui ait aussi strictement consacré toute sa vie à un seul but. C'est là un genre d'héroïsme qui en vaut bien un autre.

Il reste à savoir ce qui lui donna la force de se sacrifier ainsi. Pour un juge impartial, la question n'est pas douteuse. Ce fut le sentiment du devoir.

Mais on a mis en doute la pureté des intentions

de Calvin. Ses adversaires l'ont accusé de ne travailler que pour lui-même, pour sa fortune ou pour sa puissance. Tantôt ils ont fait le compte des deniers qu'il reçut de la République de Genève ; tantôt ils ont cru découvrir dans toutes ses actions le mobile de l'ambition personnelle. Ils en ont fait une âme vulgaire. Je ne relève pas d'autres calomnies dont la honte ne rejaillit que sur ceux qui les ont débitées et sur ceux qui les ont accueillies : il est des hommes d'un cœur et d'un esprit si mal faits que tout ce qui est grand les offense, et qu'ils se donnent pour mission de ramener dans la boue tout ce qui les dépasse.

n faut être prévenu pour parler d'avarice à propos d'un homme qui, pour prix de son labeur, recevait par an 500 florins genevois sans compter 12 coupes de blé et deux tonneaux de vin, gage considérable, disent les registres du conseil, accordé à Calvin parce qu'il est très savant et que les passants lui coûtent beaucoup. Après avoir régné dans Genève, après avoir été l'ami et le conseiller des plus grands seigneurs, après avoir par sa seule parole ému l'Europe entière, Calvin mourut en laissant une fortune de 225 écus. Certes, on peut bien s'écrier avec Bayle :

C'est une des plus rares victoires que la vertu et la grandeur d'âme puissent remporter sur la nature, dans ceux même qui exercent le ministère évangélique.

Il y a plus d'habileté, il n'y a pas plus de justice à accuser Calvin d'ambition. Pour nous qui nous efforçons d'apporter dans cette étude la plus scrupuleuse impartialité, et qui sommes peut-être mieux placés que d'autres pour y réussir, parce que rien ne nous lie ni aux amis, ni aux ennemis de Calvin, nous déclarons hautement que l'ambition personnelle ne saurait, à nos yeux, expliquer, en aucune manière, sa conduite. Pourquoi, s'il était ambitieux, refusa-t-il si longtemps de se fixer à Genève? Pourquoi fallut-il pour l'y décider les foudres de Farel ? Pourquoi se fit-il exiler de Genève par la fermeté de sa résistance ? Pourquoi n'y revint-il que vaincu par les prières de ses amis? Pourquoi se contenta-t-il toute sa vie du titre modeste de pasteur, ne recherchant ni les honneurs, ni les dignités? Pourquoi remplit-il les plus humbles devoirs de sa charge avec autant d'exactitude que ceux qui pouvaient le faire briller ? Pourquoi fut-il aussi assidu auprès des pauvres et des malades qu'auprès des princes qui recherchaient ses conseils ? Pourquoi enfin n'y a-t-il pas une ligne dans ses œuvres, pas un jour dans sa vie, où on le voie composer avec sa conscience, flatter les gi-ands, s'écarter en quoi que ce soit d'une seule et même ligne de conduite? Les ambitieux sont souples et tendent à leurs fins non par la voie la plus franche, mais par la plus sûre. Ils rampent s'il faut ramper, ils dissimulent s'il est utile de dissi-

muler. Ils épient les occasions ; ils attendent et préparent par des menées secrètes les moments favorables. Mais le réformateur de Genève ne marcha qu'au grand jour. Jamais homme ne fut moins souple. Il parla en temps et hors de temps ; il ne sut ni ramper ni dissimuler; il étonna le monde par l'inflexibilité de son caractère. Un homme si droit n'est pas un ambitieux. Lisez quelques pages de Calvin, au hasard, et jugez-en sans parti pris ; vous n'y reconnaîtrez nutte part que l'accent de la (conviction et de la conscience. S'il fut un ambitieux, il dut être un hypocrite assez habile pour ne pas se démentir un seul instant. Calvin hypocrite ! Ces deux mots ne s'associeront jamais. Calvin, cet homme véritablement austère, ne connut aucun genre d'hypocrisie. Calvin fut ambitieux, dit-on ; soit ; mais il le fut pour Dieu. Noble et sainte ambition du serviteur qui s'oublie pour son maître, et n'aspire qu'à une seule gloire, celle du dévouement. Voilà le secret de cette grande vie d'apôtre, de cette vie dépouillée de toutes les joies dont nous sommes avides, et qui ne fut qu'un long sacrifice. Repoussons les doctrines de Calvin, haïssons son intolérance, blâmons nettement ses brusques colères et la hauteur de ses dédains, disons qu'il n'eut ni l'étendue d'esprit d'un vrai philosophe, ni la charité d'un chrétien parfait; mais reconnaissons, à sa gloire, qu'il nous offre un des plus grands exemples de la puissance du sentiment

moral. S'il est vrai, comme le veut un philosophe, que nous ne manquions pas à nos devoirs par faiblesse, mais par lâcheté, et que cette lâcheté soit naturelle à Thomme, Calvin a sur ce point triomphé de la nature. Il ne mourut pas pour sa foi ; il fit mieux, il vécut pour elle. Redevable à Dieu de tous ses instants, on ne le vit jamais en dérober un seul à cette sainte destination. Si dans ce siècle de travail, personne ne travailla plus que lui, c'est que personne ne sut se dévouer comme lui : sa passion, ce fut la passion du devoir.

Cependant il reste une tache au sacrifice de Calvin. Les dévouements humains, même les plus beaux, ne sont jamais parfaits, et Calvin n'était qu'un homme. Il donna plus que d'autres, peut-être ; mais, comme les autres, il retint encore quelque chose. Il renonça pour Dieu à de légitimes désirs ; il changea pour lui tous ses projets, toute sa vie ; il ne sut pas changer son caractère. Il vainquit toutes les tentations du dehors ; mais non toutes les tentations du dedans. Malgré l'influence de la'grâce divine, malgré les efforts avoués de Calvin, son caractère resta toujours ce qu'il était par nature. Même à son lit de mort, il nous donne la preuve de sa faiblesse, en même temps que la preuve de son repentir, et il ne demande pardon de ses anciens errements que pour y retomber aussitôt. C'est que le caractère est de toutes les choses humaines ce qui peut le moins se

changer. S'il y a quelque part une fatalité, c'est là qu'on la trouvera. La grâce, dit-on, opère parfois ce miracle ; mais cela est rare assurément, et plus facile à prouver par des paroles que par des exemples. D arrive plutôt, comme le veut un ancien proverbe, que le naturel chassé d'une manière, revient d'une autre, en sorte que les chrétiens, même les plus sincères, ne sont pas, après leur conversion, d'autres hommes qu'avant. lisent, sans doute, d'autres idées; leurs désirs n'ont plus le même objet, ni leurs actions le même but ; mais leur caractère demeure. Sur une autre route, ils gardent les mêmes allures ; ils marchent, comme auparavant, avec fougue ou avec lenteur, d'un pas brusque et violent, ou d'un pas doux et moelleux.

C'est là ce qui est arrivé à Calvin comme à d'autres ; mais, par malheur, les tendances naturelles de son caractère n'étaient pas en parfaite harmonie avec la foi qu'il embrassa. Ce désaccord que l'on voudrait en vain nier, ne s'effaça jamais, et c'est ce qui gâte la grande figure de Calvin. Il trouva pour flétrir le mal des paroles aussi sévères que celles de son divin maître ; mais il n'en eut ni la sainte compassion, ni la profonde tendresse, ni la sublime charité. Il fut chrétien et il resta dur de cœur. Ah I qu'il est loin de cette touchante sympathie du Sauveur des hommes, pleurant sur les malheurs du genre humain I Calvin n'eut pas de larmes, même

pour ces millions de réprouvés qu'il condamnait à gémir éternellement pour la plus grande gloire de Dieu. J'ai cherché dans ses ouvrages l'expression d'un regret, et je n'ai pas su la trouver. D cinit donc que la moitié de l'humanité est prédestinée à des souffrances sans fin dans le séjour des remords inutiles ; il crut que ses parents, ses amis, peut-être, le quitteraient pour aller prendre leur rang parmi les réprouvés ; il crut qu'il pourrait goûter loin d'eux des félicités inaltérables; il crut à une lutte éternelle du mal et du bien, du ciel et de l'enter; il crut que Dieu n'a fait multiplier les enfants d'Adam que pour multiplier aussi les légions de Satan, et il le crut sans en souffrir! Je conçois que l'on veuille voir dans l'Evangile cette lugubre doctrine ; je conçois que des âmes douces et tendres fassent effort pour l'accepter ; mais l'embrasser sans se faire violence à soi-même, sans une sorte de révolte intérieure, s'habituer à ce triste dénouement de tout ce qui se commence sur la terre, comme à la chose du monde la plus naturelle, que dis-je ? trouver à cette doctrine je ne sais quel cruel plaisir, l'estimer douce et savoureuse , voilà, j'en appelle à quiconque a un cœur d'homme, voilà ce qui n'est pas humain; voilà ce que le cœur et la conscience reppussent également! Calvin s'en est montré capable; aussi n'est-il pas étonnant que le nom de ce grand homme excite l'admiration sans éveiller la sympathie.

Tout n'est pas rose dans la carrière de la gloire ; le métier de grand homme a bien aussi ses épines. Voyez Pascal. On a souvent parlé de ses luttes intérieures, rendues plus violentes par la vivacité d'impressions qui exaltait en lui et la puissance de jouir et la puissance de souffrir. Mais elles furent de courte durée. Leur violence même les abrégea. A Tâge de trente-neuf ans Pascal succombait. Il était de la race de ces hommes auxquels le génie est fatal.

Que Pascal ait trouvé le repos dans la mort, qu'il

^ Pensées de Pascal, disposées sur un plan nouveau, par J.-F. AsTiÉ. Paris et Lausanne, G. Bridel, éditeur, 1857; 2 vol. in-18.

ait trouvé dans un autre monde la réponse aux problèmes qui le tourmentaient, c'est ce que j'aime à croire. Mais Pascal n'est pas mort tout entier. H vit dans ses ouvrages, dans ses Pensées surtout, dont l'histoire n'est pas moins riche en vicissitudes que celle de son génie ne le fut en épreuves secrètes et douloureuses.

Il y eut quelques années d'intervalle entre sa mort et le moment où ses amis s'occupèrent sérieusement à sauver de l'oubli les fragments épars de son apologie inachevée. Ce sont presque les seules où Pascal ait pu dormir en paix. Avec la publication des Pensées recommence pour lui toute une vie de traverses et d'orages. Obligés à des ménagements sans nombre, ignorant d'ailleurs la loi d'exactitude proclamée par la critique' moderne, ses amis font un minutieux triage des matériaux qu'il a laissés : ils élaguent, ils corrigent, ils arrangent, ils embellissent. Puis tout un aréopage de théologiens, les approbateurs nécessaires imposés par l'intolérance du temps, s'emparent du manuscrit. Chacun expose ses scrupules, et fait payer par quelque sacrifice sa haute approbation. Celui-ci redoute une phrase, celui-là en redoute une autre, et l'on corrige encore, jusqu'à ce que l'ouvrage paraisse assez parfait, assez modéré, assez orthodoxe, pour affronter l'examen d'un public dans lequel Pascal comptait autant d'ennemis que les jésuites avaient de créatures. On dirait un

marbre de Michel- Ange retravaillé par le ciseau timide de quelque disciple inquiet de la gloire du maître.

Le dix-septième siècle avait embelli Pascal, il était réservé au dix-huitième de le travestir. Il se fit un Pascal à son usage ; il laissa dans l'ombre quelques-uns des plus beaux morceaux dans lesquels le chrétien se montrait avec trop d'avantage ; il fut soigneux de tous ceux dont pouvait profiter la philosophie, soit en les approuvant, soit en les livrant au ridicule ; puis il inventa l'histoire de Tabîme, faisant ainsi de Pascal un grand homme et un grand visionnaire. En lui décernant une place au Panthéon, il lui en retint une autre à l'hôpital des fous.

Avec l'esprit d'investigation dont il a donné tant de preuves, le dix-neuvième siècle entreprit la recherche du véritable Pascal. Il le débarrassa de tout ce que lui avait prêté l'esprit des autres, et lui rendit tout ce qu'on lui avait ôté. Mais Pascal ne parut pas d'abord beaucoup gagner à redevenir lui-même. A peine le critique dont l'esprit toujours pénétrant et toujours actif a, dans des temps divers, révélé à la France Platon, Hegel et W^^ de Longueville, était-il remonté aux sources, qu'il découvrit en Pascal, sous les dehors de l'apologète fervent, un sceptique des plus dangereux. M. Cousin ne prit point la chose en plaisanterie. Il est éclectique, et l'éclectisme est

naturellement confiant, optimiste, pénétré de Tidée qu'il y a du bon partout, et que, si ce monde n'est pas le meilleur des mondes possible, tout cependant n'y va pas pour le plus mal. Que si, comme le prétendent quelques philosophes moroses, insensibles aux charmes des doctrines éclectiques, elles conduisent à ce même scepticisme, solennellement condamné par leur avocat le plus brillant et le plus habile, ce ne peut être qu'à leur corps défendant, et de la même manière que les bonnes intentions conduisent au chemin de l'enfer. Bref, M. Cousin reconnaissant dans Pascal un allié de Montaigne,

Pousse au monstre, et d'un dard lancé d'une main sûre Il lui fait dans le flanc une large blessure.

Heureux Pascal ! Son œuvre a réussi bien au-delà de ses espérances. Il voulait amener les hommes captifs à l'obéissance de la foi : deux siècles s'écoulent, et la philosophie elle-même lui reproche de n'avoir pas assez cru.

La flèche de l'éclectisme avait frappé Pascal en pleine poitrine. On crut quelque temps le cœur atteint : plus tard on s'aperçut que le fer avait à peine pénétré. Toutefois Pascal chancelait encore de sa blessure quand parut la première édition exacte et complète des Pensées, l'édition de M. Faugère. Mais le nouveau Pascal devint aussitôt l'occasion d'un nouveau combat. Ce n'est pas une restauration,

s'écria-t-on de toutes parts, c'est une destruction. Le savant historien de Port-Royal se fit l'écho de ces plaintes : .

En voulant, dit-il, restituer le livre de Pascal et le rendre à son état primitif, on l'a véritablement ruiné en un certain sens. Ces colonnes ou ces pyramides du désert, comme les appelait Chateaubriand, ne sont plus debout aujourd'hui ; on les a religieusement démolies, et l'on s'est attaché à en remettre les pierres comme elles étaient, gisantes à terre, à moitié ensevelies dans la carrière, à moitié taillées dans le bloc. C'est là le résultat le plus net de ce grand travail critique sur les Pensées.

Le livre évidemment, dans son état de décomposition, et percé à jour comme il est, ne saurait plus avoir aucun effet d'édification sur le public. Gomme œuvre apologétique^ on peut dire qu'il a fait son temps. Il n'est plus qu'une preuve extraordinaire de l'âme et du génie de l'homme, un témoignage individuel de sa foi. Pascal y gag'ne, mais son but y perd. Est-ce comme cela qu'il l'aurait entendu ? *

C'est-à-dire, si M. Sainte-Beuve a raison, qu'en nous rendant les pensées de Pascal on nous a dépouillés de sa pensée.

Or M. Sainte Beuve a bien quelque peu raison. Il est sûr au moins que la lecture des Pensées dans l'édition de M. P'augère n'est pas du premier coup, ni pour le premier venu, une lecture édifiante. Ce sont des notes éparses, des traits détachés, des

1 Sainte-Beuve. Port Royal, III, p. 333.

mots souvent heureux, à Tordinaire hardis, parfois incompréhensibles, rarement des morceaux achevés ; ce sont, non pas des ruines, mais des matériaux dont l'entassement confus déroute aussitôt le lecteur novice. Il est une grande partie du public pour laquelle les Pensées, telles que M. Faugère nous les a rendues, sont, au lieu d'un livre édifiant, un livre inintelligible et fermé.

Il faut, en effet, une longue habitude de Pascal et une culture d'esprit assez étendue pour se reconnaître au milieu de ces phrases coupées, de ces fragments interrompus , pour entrevoir la place que chaque pensée pourrait occuper dans l'ensemble de l'œuvre, pour dire : voilà une colonne qui pourrait soutenir telle voûte, voilà un bloc qui aurait été taillé pour servir au couronnement de tel ou tel pilier; voilà un fragment d'une statue qui aurait pu orner l'autel ; ici sont les matériaux du portique, là ceux de la nef; ici ceux du parvis, là ceux du lieu très-saint.

Désireux de rendre Pascal au grand public, tout en le commentant à sa manière, M. Havet s'est emparé du texte nouveau, désormais définitif, et a repris, ou peu s'en faut, l'ancien plan. Au reste, il ne le donne pas comme vrai ; il le donne simplement comme plus commode. A ses yeux, il n'est pas possible de retrouver le plan du grand architecte.

M. Astié, le dernier éditeur de Pascal, pour le mo-

ment, ose aller plus loin. Il veut aussi faciliter au simple lecteur l'intelligence de Pascal ; il veut rendre aux Pensées leur vertu d'édification, il aspire même à nous en donner une édition pojpulaire. Il y a plus : il essaie de distmbuer les Pensées dans V ordre auquel Pascal lui-même se fût arrêté, s* il eût été cojiséquent et fidèle jusqu'au bout à Vidée-mère de son apologie,^ Cette idée- mère, dont il s'est tout d'abord pénétré, est pour lui le fil d'Ariane dans le dédale de ces fragments immortels; elle lui explique tout ; elle lui fait découvrir le but et la place de chaque chose ; elle lui révèle le plan vrai de Pascal.

Voilà de bien hautes prétentions. Sont-elles justifiées ?

M. Astié a réussi, je le crois, autant du moins qu'il est possible, à rendre aux Pensées ce caractère édifiant auquel, dit-il, l'auteur eût surtout tenu, et que les travaux critiques de ces dernières années menaçaient de leur faire perdre.^ Dans son édition, d'un format commode, joli et mesquin, comme celui de tous les livres de poche, la lecture suivie de Pascal est plus facile, parce qu'elle est moins brisée. Le chapitre des pensées diverses y est considérablement réduit, et beaucoup de fragments, M. Astié s'en flatte avec raison, y trouvent un entourage qui les fait briller d'un nouvel éclat. C'est ainsi que le re-

1 Préface, p. 38. — >« Ibidem.

13ti ÉTUDES LITTÉRAIRES

raarquable entretien de Pascal et de M. de Sacy sur Epictète et Montaigne, relégué par M. Faugère dans le grand tiroir des morceaux qui embarrassent partout ailleurs, se présente très heureusement dans rédition de M. Astié, en tète du second volume, c'est-à-dire en tête de l'apologie dont il est l'introduction magnifique. Mais pourquoi ne trouve-t-on pas tout à côté le récit de cette autre conversation où Pascal initie ses amis au grand ouvrage qu'il médite ? N'était-ce pas là sa place naturelle? ne devaitelle pas aussi servir d'introduction? Pourquoi M. Astié le relègue-t-il à la fin ? Au reste, ce second volume, le volume important, forme bien un tout. Il est distribué de telle façon que l'intérêt qui s'attache à une œuvre d'ensemble, et qui manquait à l'édition de M. Faugère, ne fait plus aussi complètement défaut. On sent, malgré les lacunes, que l'on avance dans une direction déterminée, que l'on est parti d'un point et que l'on marche vers un autre. Ce sont encore des morceaux inachevés, et pourtant on assiste au développement d'une pensée. Dans l'édition Faugère se présente-t-il une phrase interrompue, on est arrêté court ; la nuit est complète. Dans l'édition Astié ce qui précède ou ce qui suit jette souvent un rayon de lumière sur les mots les plus obscurs. Aussi la recommandons-nous très vivement aux personnes qui veulent pour la première fois essayer la lecture de Pascal. Si elles

l'abordaient dans les deux volumes de M. Faugère elles pourraient y perdre leur ternps et leur peine. Se familiariser avec Pascal n'est pas une chose si aisée : M. Astié la facilite.

Après quoi M. Astié nous permettra-t-il de ne plus nous servir de son édition, dès que nous aurons achevé d'en rendre compte? Nous la recommandons au grand public ; mais en souhaitant qu'il puisse un jour s'en passer, et nous la déconseillons nettement aux anciens amis, aux intimes de Pascal. Pour nous, nous resterons fidèle à M. Faugère : si jamais nous consultons l'édition de M. Astié, ce ne sera pas pour Pascal, mais pour M. Astié.

Le grand défaut de cette édition, je parle ici pour les intimes, est que l'ordre d'après lequel les pensées sont distribuées, constitue à lui seul une interprétation de Pascal. C'est un ouvrage dont deux auteurs peuvent réclamer la propriété ; il est en partie de Pascal, en partie de son éditeur. C'est un Pascal- Astié. Ce défaut, dira-t-on, se retrouve dans l'édition Faugère. J'en conviens. M. Faugère, en effet, cherche aussi le plan de l'édifice et tente de le reconstruire; mais il a si médiocrement réussi que l'insuccès même de sa tentative en diminue les inconvénients. Malgré ses essais de restauration, de nombreux matériaux sont restés gisants sur le sol, sans se dresser en murailles, en voûtes, en colonnes.

M. Astié a beaucoup mieux réussi ; c'est là son

tort. Le chapitre des pensées diverses n'a plus que trente-cinq pages. C'est très bien pour le vulgaire qui s'effraierait de débris accumulés sans ordre ; il faut l'y intéresser par une vue d'ensemble; mais pour ceux qui les ont tous tenus ces précieux fragments, qui les ont tournés et retournés, qui ont appliqué leur persévérance à les examiner en détail, c'est autre chose. Ceux-là n'entendent point qu'on leur enlève le plaisir de reconstruire l'édifice, et de chercher pour leur propre compte l'usage possible de chaque pensée. Les Pensées, telles que M. Faugère nous les donne, sont un peu comme les pièces d'un jeu de patience jetées au hasard sur une table; çà et là il en est qui sont tant bien que mal rapprochées, mais la confusion est grande encore. M. Astié s'interposant entre Pascal et nous, les rassemble à notre place; il nous empêche de les contempler dans leur désordre et d'en chercher par nous-mêmes le curieux agencement.

Il manque une édition de Pascal comme je la voudrais, encore plus percée à jour que celle de M. Faugère, et pour laquelle l'éditeur ne se soit pas attribué la mission et les droits d'un restaurateur. Si jamais un éditeur s'avisait de me demander conseil, je lui dirais : Ne suivez pas même les indications obscures et contradictoires que Pascal nous a laissées; placez-les sous nos yeux, avec le reste, à titre de documents; mais bornez-vous à un ordre convention-

nel, destiné tout simplement à faciliter la consultation. Peut-être un Pascal semblable serait-il peu lu ; mais il n'en serait pas moins précieux. Il est fort désagréable de n'être jamais en tête à tête avec Pascal, d'être toujours introduit auprès de lui, tantôt par Condorcet ou Voltaire, tantôt par M. Havet ou M. Astié. Si habiles que soient ces messieurs, ils n'en sont pas moins des introducteurs, des cicérone dont les uns dénigrent, dont les autres louent. Je les crois tous de fort bonne rencontre, M. Astié surtout ; mais qu'ils me laissent donc approcher librement du dieu. Je ne veux pas de prêtre entre Pascal et moi.

Passe encore s'il était réellement possible de retrouver le plan de Pascal; mais non, la possibilité n'en existe pas. Un simple fait, dont M. Astié se préoccupe trop peu, suffit, ce nous semble, à le démontrer. Pascal n'était pas seulement un grand chrétien, il était encore un grand artiste. Sans qu'il eût beaucoup étudié les questions qu'agite et embrouille la rhétorique il avait, par le seul instinct du génie, promptement découvert les quelques principes de l'art d'écrire qui sont au-dessus des révolutions de la mode et des caprices du goût. Le même instinct, guide plus sûr que tous les raisonnements du monde, l'obligeait à travailler et à retravailler sans cesse ses œuvres. Il est telle Provinciale qu'il a remise plus de dix fois sur le chantier. En approfondissant son idée afin de l'exprimer avec plus de

13H ÉTUDKS LITTÉRAIRES

justesse et de force, il apercevait les côtés faibles d'un premier plan, et recommençait sur un second. 1/harmonie des détails et de l'ensemble, la juste distribution des parties, le mouvement logique combiné avec le mouvement oratoire, une sorte d'organisme capable de faire circuler la vie jusque dans les derniers rameaux de la pensée : voilà ce qu'il cherchait pour chacun de ses ouvrages, et voilà aussi, je pense, ce qu'il n'appartient à personne de chercher pour lui.

Si rapide que fût sa conception, elle suivait pourtant une marche progressive. Il allait creusant de plus en plus son sujet, cherchant à l'embrasser dans son entier, et à le pénétrer dans sa profondeur. A chaque progrès dans ce travail, devait correspondre une vue plus étendue et plus juste des développements nécessaires à la pensée et de leur distribution la plus favorable. De là l'incertitude qui nous étonne dans les notes de Pascal relatives à son plan. De là aussi la valeur très contestable de ces notes ellesmêmes. Elles n'indiquent pas le plan définitif des Pensées ; elles n'indiquent que le point où en était Pascal à tel ou tel moment donné, dont la détermination n'est pas possible.

De nos jours on ne sait plus ce que c'est que d'élaborer avec lenteur et conscience une pensée à laquelle on laisse le temps de mûrir. Tout le monde court, même les écrivains. Tant mieux si l'on fait

bien ; mais l'important est que Ton fasse vite. Nous ne faisons plus de livres, nous confectionnons des journaux; nous n'écrivons plus, nous rédigeons. J'entendais un jour une personne de beaucoup d'esprit souhaiter qu'on découvrît bientôt une machine à penser. Ses vœux sont accomplis. L'écrivain de nos jours, voilà la machine à penser. Il se passe d^'études originales et de réflexions approfondies ; mais il cause beaucoup, il entend beaucoup causer, et il feuillette nombre de livres. Ainsi il arrive à n'être complètement étranger à aucune question. Dans sa mémoire il y a une case pour chacune, et dans chaque case quelques semblants d'idées. Que si une question vient à l'ordre du jour, il sait où trouver de quoi la résoudre. Deux minutes lui suffisent pour faire le dépouillement de ses idées, puis il lui en faut deux autres pour les mettre en ordre, et quelquesunes pour la rédaction. Et ainsi s'écrivent, dans un français plus ou moins pur, une foule d'articles, dont le fond ne vaut rien et la forme peu de chose, mais qu'on lit, parce qu'il faut avoir lu son journal. On acquiert à ce métier-là une dextérité merveilleuse. Supposez qu'une de ces productions éphémères nous arrive à l'état de fragments, il n'y aura pas à se poser la question préalable de savoir si l'auteur en avait conçu le plan définitif. Il est des auteurs privilégiés qui n'ont jamais conçu que des plans définitifs. De grâce, ne leur faisons pas injure.

Pascal n'était pas de cette force-là. Le pauvre homme ! Il n'est pas sûr que, s'il eût rédigé son grand ouvrage, il n'eût pas dû recommencer dix fois. Un simple défaut de style l'eût amené peut-être sur la trace de quelque vice du plan, dépendant à son tour d'un vice caché dans l'idée elle-même. Le fond changé, si peu que ce fût, tout le reste changeait quelque peu avec lui. Pour Pascal, la conception du plan était indissolublement unie à la conception même de la pensée. Leurs progrès étaient mutuels. Aussi, pour croire à l'achèvement de l'un, voudraisje avoir vu l'achèvement de l'autre.

M. Astié reconnaît des traces d'hésitation dans les notes de Pascal. Il en conclut que cette hésitation même nous défend d'imposer à l'auteur des Pensées un plan de tout point contraire à l'esprit de son ouvrage, en même temps qu'elle recommande celui qui en tient le plus grand compte. ^ Mais ne peut-on pas en conclure avec plus de raison encore que les chercheurs du plan de Pascal cherchent, non ce qu'il avait trouvé, mais ce qu'il cherchait lui-même ; c'està-dire qu'ils se substituent à Pascal. Tant qu'ils le font pour leur édification ou leur plaisir particulier, c'est très bien ; mais quand ils le font pour le public, et quand ils affirment avoir ressaisi le plan que Pas-

1 Préface, p. 35.

caî avait conçu ou aurait dû concevoir, il n'y a pas lieu à les accuser d'un excès de timidité.

La tentative de M. Astié ne nous a point converti. Il ne nous semble pas qu'elle ait été couronnée de succès. Il n'est guère possible de dire quel plan aurait adopté Pascal ; mais peut-être l'est-il d'indiquer quelques-uns de ceux dont il n'eût pas voulu, et nous avons quelques raisons de croire que dans ce nombre il faut ranger celui de M. Astié. Le lecteur en jugera.

L'apologie de Pascal devait avoir deux parties essentielles. Dans la première Pascal étudie l'homme ; il rentre en lui-même,, il cherche à se connaître; puis il examine, et c'est l'objet de la seconde partie, la religion chrétienne, la' seule qui, selon lui, ait connu l'homme, la seule par conséquent qui mérite l'examen. Ainsi Pascal fait reposer l'apologie sur l'étude de la nature humaine. Voilà, dans le plan de Pascal, presque le seul point essentiel sur lequel les critiques soient d'accord, et que l'on puisse regarder comme acquis.

Dès que l'on veut aller plus loin, les divergences éclatent. Par quel anneau Pascal aurait-il rattaché l'une à l'autre les deux parties de son œuvre? Selon les uns, il aurait rapidement passé en revue les diverses religions et les diverses philosophies ; il les aurait renversées les unes par les autres, montrant

d40 ÉTUDES LITTÉRAIRES

que Montaigne a raison contre Epictète d'insulter à notre faiblesse, et qu'Epictète a raison contre Montaigne d'exalter notre dignité; puis il aurait abordé l'Evangile, qui seul, dès les premières pages, en établissant notre double nature, reconnaît à la fois et notre faiblesse et notre dignité. Selon d'autres, sans s'arrêter à tant de doctrines opposées, il aurait aussitôt couru à la doctrine chrétienne, sauf à en faire précéder l'exposition de l'histoire merveilleuse de la théocratie juive. Telle n'est pas l'opinion de M. Astié.

Oui, s'écrie-t-il, c'est bien ainsi que raisonnent les apologètes ordinaires, mais Pascal nous a appris à

tenir un autre langage Saint Paul a déjà protesté

contre ceux qui, de la circonstance que le judaïsme avait précédé historiquement le christianisme, concluaient qu'il fallait passer par celui-là pour arriver à celui-ci ; et Pascal, en marchant sur les traces de l'apôtre des gentils, nous a indiqué un moyen d'arriver au but sans faire ce long détour. L'idée fondamentale de l'apologie de Pascal est de montrer aux hommes que le christianisme correspond à tous leurs besoins moraux, et qu'ils doivent devenir chrétiens sous peine de rester des êtres misérables et incompréhensibles. Il aurait donc été infidèle à sa méthode en mêlant tout à coup les preuves historiques aux considérations morales. Ces arguments auraient été d'autant plus inopportuns, qu'ils seraient venus se jeter au travers au moment où Pascal allait recueillir les fruits de l'étude profonde à laquelle il venait de se livrer. Il s'est rendu compte des besoins de l'homme, il nous a révélé nous-mêmes à nous-mêmes : nous avons appris de lui que nous sommes à la fois grands

et misérables ; sous la menace de ces foudroyantes paroles : « s'il s'abaisse je le vante, s'il se vante je l'abaisse », nous sommes agités et troublés, ne sachant plus ce que nous devons penser de nous-mêmes, et attendant avec anxiété le mot de l'énigme I Gomme, dans une telle disposition d'esprit, une dissertation nécessairement froide et calme, sur le peuple juif, la révélation, les prophètes et les miracles viendrait mal à propos I Pascal abandonnerait le champ de bataille après avoir remporté la plus glorieuse victoire ; il briserait Tépée à deux tranchants qui vient de lui servir à prosterner ses adversaires à ses pieds pour recourir à la pesante armure de l'apologie ordinaire.

Avant de prêter une pareille inconséquence à un tel homme, il faut absolument y être forcé, et ce n'est pas ici le cas. Le plan que nous proposons est de tout point conforme à l'esprit de son ouvrage. Après avoir humilié l'homme en lui montrant sa grandeur et sa misère, Pascal lui donne le coup de grâce en lui arrachant un aveu de chute. La première partie est donc terminée, et incontinent il lui montre dans la personne de Jésus-Christ le réparateur par VEcriture. A cet homme, qui s'avoue pécheur et misérable, l'apologète chrétien montre le nouvel Adam, qui seul peut le délier de la puissance du mal parce qu'il fut sans péché, réalisa l'idéal de l'humanité et mourut pour nous. L'auteur des Provinciales et des Pensées, le plus éloquent des écrivains, n'aurait pas renoncé à cette transition à la fois si logique et si saisissante pour tomber dans la plus grande des inconséquences. *

M. Astié a raison de nous présenter cette nouvelle façon de relier Tune à l'autre les deux par-

1 Préface, p. 31-34.

ai ÉTUDES LITTÉRAIRES

lies du plan de Pascal comme le trait saillant et caractéristique de son travail. C'est là sa grande innovation; et vraiment elle est importante. Il ne s'agit pas ici d'un artifice de rhétorique plus ou moins heureux. Grâce à cette seule innovation, le Pascal de M. Astié nous apparaît comme un manifeste de toute une école d'apologie, école qui fait chaque jour de nouveaux progrès, qui compte dans notre pays des représentants nombreux, quelquesuns célèbres, et qui se glorifie de Pascal comme de l'un de ses ancêtres. Depuis vingt ou trente ans nous avons vu plus d'un défenseur du christianisme, s'inspirant de Schleiermacher, ou marchant spontanément à sa rencontre, rejeter comme M. Astié la pesante armure de l'apologie ordinaire, renoncer comme lui aux arguments historiques fondés sur quelque manifestation surnaturelle, telle que les miracles ou les prophéties, et s'en tenir à la preuve interne, qui repose sur la conscience. Vinet, à la mémoire duquel M. Astié dédie son Pascal, est entré l'un des premiers dans cette voie, et l'a suivie jusqu'à ses derniers jours. L'auteur de la Philosophie de la Liberté, oeuvre d'apologie encore plus que de métaphysique, quoi qu'en dise le titre, M. Gh. Secretan demande aussi au sens intime ou à la conscience la justification du christianisme; et son dernier ouvrage sur la Méthode montre assez que, pour lui, aucune autre justification ne saurait remplacer

celle-là. C'est un drapeau quMls ont élevé et autour duquel se rangent tous les jours de nouveaux combattants : M. Astié paraît s'être formé à leur école, à celle de Vinet surtout. Il s'est inspiré de leur pensée, et il a voulu la placer définitivement sous le haut patronage de Pascal. Là est l'intérêt des deux volumes qu'il vient de nous donner. C'est une œuvre collective autant qu'une œuvre individuelle ; elle est portée et soutenue par l'un des courants divei's qui vont croisant leurs flots dans le vaste lit où coule le fleuve du siècle. Là est le secret de l'importance que M. Astié attache à cette transition si logique et si saisissante, ou plutôt à ce saut rapide (car ce plan nouveau des Pensées se distingue justement par l'absence de toute transition) qui doit placei* brusquement le pécheur convaincu de sa misère en face du grand réparateur.

Cependant, l'importance qu'il peut y avoir à rattacher Pascal à telle école de théologiens plutôt qu'à telle autre, nous fera-t-elle passer par-dessus les droits inaliénables de la vérité historique? Si Schleiermacher, si Vinet, si M. Charles Secretan, si M. Astié descendent de Pascal, tant mieux ; ils seront dans ce cas d'un bon lignage. Mais, avant toutes choses, respectons Pascal : n'altérons pas cette grande figure. Refusons pour lui l'honneur d'une pareille postérité, s'il faut, pour qu'il l'obtienne, mêler à son sang quelques gouttes d'un sang étranger.

M. Astié conserve lui-même quelques doutes sur son interprétation de Pascal : « Pascal, dit-il, resta bien à certains égards homme de son temps, et on pourrait se demander s'il était complètement dégagé de tous les préjugés courants. Malgré la force décisive de la preuve interne, qui est entièrement en faveur de l'arrangement proposé, on pourrait peutêtre hésiter à l'adopter si quelques indications de Pascal lui-même ne prouvaient que, s'il ne s'était pas encore définitivement aiTêté à ce plan, il l'avait du moins entrevu. » Et aussitôt M. Astié cite une note dans laquelle Pascal distribue ainsi ses matériaux. « Preuves de la religion : morale, doctrine, miracles, prophéties, figures. »* Sur cette note, M. Astié triomphe : « C'est là justement, s'écrie-t-il, le plan que nous avons suivi. »

Puisque M. Astié s'appuie sur les indications de Pascal, examinons-les d'un peu près.

Les notes de Pascal, rangées par M. Faugère et par iM. Asité dans le chapitre Ordre, sont peu nombreuses et généralement obscures. Il en est même quelques-unes dont je renonce à découvrir le sens. Pascal ne les avait écrites que pour lui; il n'y a rien d'étonnant si elles ne sont pas claires pour nous. Parmi celles qui se laissent comprendre, j'en trouve qui me démontrent que Pascal hésita longtemps sur

» Préface, p. 34.

PENSÉES DE PASCAL d45

la forme même qu'il devait adopter. Les unes parlent d'une série de lettres, d'autres indiquent une suite de dialogues, d'autres enfin mentionnent des chapitres. Rien dans ces notes n'établit que Pascal ait choisi entre ces formes diverses. Gela seul m'avertit qu'il ne faut pas en attendre grand'chose "pour l'éclaircissement de la pensée de Pascal. Si elles ont du prix, c'est bien plutôt parce qu'elles en révèlent les fluctuations. Mais voici qui est plus fort. Si, laissant de côté celles qui ne concernent que des morceaux détachés, des chapitres, nous envisageons celles qui ont une portée générale, nous y trouverons non-seulement des traces d'hésitation, mais des contradictions formelles. Deux de ces notes semblent devoir indiquer le plan de la seconde partie. L'une, celle que cite M. Astié, met en première ligne la morale, en seconde la doctrine, et réserve la dernière place aux preuves externes, miracles, prophéties et figures ; l'autre range les preuves en douze catégories : au n^ 4, nous trouvons Jésus-Christ ; au no 7, le peuple juif; au n» 10, la doctrine ; ^ au n^ 11, la sainteté de la loi chrétienne. Si ce ne n'est pas là une contradiction flagrante, c'est quelque chose qui en approche beaucoup. Une seule note est relative au plan de l'œuvre tout entière. Elle nous apprend

1 Pascal dit : la doctrine qui rend raison de tout. Si ce n'est pas la doctrine chrétienne dans son ensemble, que sera-ce ? C'est le seul numéro où la doctrine soit mentionnée.

que la première partie devait traiter de la misère de l'homme sans Dieu, et prouver par la nature même que la nature est corrompue; tandis que la seconde devait traiter de la félicité de l'homme avec Dieu, et prouver par l'Evangile qu'il y a un réparateur. Or, cette note aussi, sur laquelle se sont appuyés MM. Faugère et Astié pour établir la division principale de l'ouvrage, est attaquable de par Pascal luimême. Qu'on lise, en effet, )e célèbre entretien dans lequel Pascal exposa le plan des Pensées, et que nous a conservé Etienne Périer, cet entretien que M. Sainte-Beuve a essayé de faire revivre, et sur lequel M. Astié semble redouter d'appeler l'attention, et l'on verra que la première partie devait sans doute établir la misère de l'homme, mais qu'il était-réservé à la seconde d'en établir la corruption.

La note sur laquelle M. Astié insiste surtout prête à plus d'une question. Que veulent dire ces mots laconiques : morale, doctrine, miracles, prophéties, figures ? A quelle intention Pascal les a-t-il jetés sur le papier? Expriment-ils la vraie pensée de Pascal? Est-ce l'indication de l'ordre qu'il suivra ou d'un ordre qu'il suppose possible? A quelle date remontent-ils? que signifie ce mot de morale? Le chapitre delà morale doit-il nécessairement comprendre celui de Jésus-Christ? Qu'y a-t-il enfin dans cette note, la moins explicite de toutes, qui lui donne le droit de passer avant toutes les autres? Jusqu'à ce

que M. Astié ait éclairci tous ces points, nous suivrons l'exemple de M. Sainte-Beuve; nous chercherons dans l'entretien dont nous parlions tout à l'heure une révélation du plan de Pascal d'un plus haut prix que les lumières incertaines tirées de quelques notes mystérieuses et contradictoires, comme les oracles de l'antiquité. Or cet entretien menace fort le système du nouvel éditeur, car il nous montre Pascal partant des livres de Moïse, et n'abordant le Nouveau Testament qu'après avoir parcouini l'Ancien.

Les témoignages de Pascal sont peu favorables à M. Astié. S'il peut citer quelques mots à l'appui de sa thèse, il y en a plusieurs qui la réfutent. Mais qu'importe ? Nous-même, on le sait, nous ne comptons guère sur les indications de Pascal ; si nous les invoquons dans ce moment, ce n'est que pour enlever à l'éditeur un avantage qu'il croit avoir. Au reste, M. Astié peut fort bien s'en passer. Il ne cherche pas le plan que Pascal s'est proposé, mais bien celui qu'il aurait dû se proposer s'il eût été conséquent. D veut perfectionner Pascal.

Mais quoi ? cette transition si logique et si saisissante, le plus éloquent des écrivains ne l'aurait-il donc pas aperçue ? Et Vinet, qui n'était pas non plus un écrivain médiocrement éloquent, Vinet qui s'est occupé si longtemps et avec tant d'amour de Pascal, et qui, de ses deux mains, a déployé devant

tous la bannière que suit M. Astié, pourquoi donc at-il laissé à d'autres l'honneur d'une si grande découverte ? Serait-ce par hasard que cette transition n'est ni aussi logique, ni aussi saisissante que le suppose M. Astié? M. Astié ne songe qu'à l'excellence des preuves internes ; il voit toutes choses au travers de cette idée favorite ; il y rapporte tout ; il faut que tout cadre avec elle. Je crains fort que cette préoccupation exclusive ne l'ait trompé.

Le plan que M. Astié attribue à Pascal est-il logique ? Je ne sais si je m'abuse, mais je crois apercevoir un point où il manque un anneau à la chaîne, je devrais dire plutôt un point où un bout de corde supplée aux anneaux de fer. Le morceau que j'ai emprunté tout à l'heure à M. Astié m'a servi à le découvrir, n semble d'abord, à l'entendre, que la première partie de l'œuvre de Pascal se termine et se résume par ces foudroyantes paroles : « S'il s'abaisse, je le vante ; s'il se vante, je l'abaisse. » Mais plus loin on voit que M. Astié donne beaucoup plus d'étendue aux prolégomènes de Pascal. « Après avoir, dit-il, humilié l'homme en lui montrant sa grandeur et sa misère, Pascal lui donne le coup de grâce en lui arrachant un aveu de chute. La première partie est donc terminée » Oui, mais pourquoi ne l'était-elle pas quelques lignes plus haut, au moment où l'homme attendait avec anxiété le mot de l'énigme ? Pourquoi encore ce coup de grâce? Il

est fort utile à l'éditeur, mais est-il bien de Pascal ? Que l'étude de la nature humaine conduise Pascal à reconnaître en elle des besoins qu'elle est impuissante à satisfaire, rien de plus naturel, rien de plus légitime ; mais qu'elle le conduise encore à l'idée de la chute, c'est-à-dire à l'idée qui explique la contradiction dont s'étonne Pascal, c'est ce que je nie. L'idée de la chute est une idée religieuse donnée par l'Evangile, et immédiatement applicable à la nature humaine, sans doute, mais à laquelle l'homme, Pascal du moins doit le croire, n'est pas arrivé par ses seules forces. Il n'y a que le chrétien qui, des contradictions de sa nature, ait conclu aussitôt qu'il est déchu ; l'Evangile lui a appris à les expliquer ainsi. Or Pascal ne s'adresse pas au chrétien ; il ne veut pas convaincre celui qui est déjà convaincu ; il s'adresse à l'incrédule, et veut l'obliger à croire. Dans cette supposition, qui est bien celle qu'accepte Pascal, il ne peut pas passer sans intermédiaii*e de l'idée de ces contradictions à l'idée de la chute. De l'une à l'autre le passage est long, difficile ; il faut jeter un pont entre elles, et c'est sur ce pont même que Pascal doit livrer le combat décisif. Les contradictions de l'homme, voilà le problème ; la chute, en voilà la solution chrétienne : or la solution du problème ne saurait être introduite subrepticement dans le problème lui-même, à titre de coup de grâce. L'œuvre de Pascal et de l'apologie tout en-

tière serait singulièrement facilitée s'il était permis d'insinuer adroitement la réponse dans la question. Mais la logique repousse énergiquement ce procédé trompeur et commode. Il n'y a pas deux logiques : une pour la science chrétienne, l'autre pour la science profane.

Si donc la première partie se termine, comme cela nous paraît nécessaire, par le tableau de notre misère et de notre grandeur, Pascal ne peut pas sauter à pieds joints par-dessus l'Ancien Testament tout entier. Il faut qu'il ouvre le livre sacré à la première page pour y apprendre de la bouche de Moïse que si l'homme est si grand, c'est qu'il a été créé à l'image de Dieu, et que s'il est si petit, c'est qu'il est déchu.

Combien est plus logique le plan attribué à Pascal par Etienne Périer, d'après le témoignage de Pascal lui-même.

Il commença d'abord, dit Etienne Périer, par une peinture de l'homme, où il n'oublia rien de tout ce qui le pouvait faire connaître, et au-dedans et au dehors de lui-même, jusqu'aux plus secrets mouvements de son cœur. Il supposa ensuite un homme qui, ayant toujours vécu dans une ignorance générale, et dans l'indifférence à l'égard de toutes choses, et surtout à l'égard de soi-même, vient enfin à se considérer dans ce tableau et à examiner ce qu'il est. Il est surpris d'y découvrir une infinité de choses auxquelles il n'a jamais pensé, et il ne saurait remarquer sans étonnement et sans admiration tout ce que M. Pascal lui fait

sentir de sa grandeur et de sa bassesse, de ses avantages et de ses faiblesses, du peu de lumière qui lui reste et des ténèbres qui l'environnent presque de toutes parts, et enfin de toutes les contrariétés étonnantes qui se trouvent dans sa nature. Il ne peut plus, après cela, demeurer dans l'indifférence, s'il a tant soit peu de raison, et quelque insensible qu'il ait été jusqu'alors, il doit souhaiter, après avoir ainsi connu ce qu'il est, de connaître aussi d'où il vient et ce qu'il doit devenir.

Voilà qui est clair. Pascal ne conclut pas des contrariétés de la nature humaine à l'idée de la chute, mais à Timpossibilité de l'indifférence, ce qui est bien autre chose. Continuons.

M. Pascal Vayant mis dans cette disposition de chercher à sHnstruire sur un doute si important^ il l'adresse

premièrement aux philosophes Il lui fait ensuite

parcourir tout l'univers et tous les âges, pour lui faire remarquer une infinité de religions qui s'y rencontrent

Inutile de dire qu'il n'a pas de peine à lui en montrer la vanité. Peu de mots lui suffisent pour cela ; il n'a qu'à lui faire voir combien l'homme, tel que l'ont connu ces rehgions et ces philosophies, ressemble peu à l'homme tel qu'il vient de le lui révéler.

Enfin, il lui fait jeter les yeux sur le peuple juif, et il lui en fait observer des circonstances si extraordinaires, qu'il attire facilement son attention.

Voyez que de précautions. Pascal ne fait pas un pas sans assurer sa marche ; il n'affirme rien en-

core, il se borne à éveiller Tattention. Là je reconnais l'auteur des Provinciales.

Après lui avoir représenté tout ce que ce peuple a (le singulier, il s'arrête particulièrement à lui faire remarquer un livre unique par lequel il se gouverne, et qui comprend tout ensemble son histoire, sa loi et sa religion. A peine a-t-il ouvert ce livre, qu'il y apprend que le monde est l'ouvrage d'un Dieu, et que c'est ce même Dieu qui a créé l'homme à son image Quoiqu'il n'ait rien encore qui le convainque de cette vérité, elle ne laisse pas de lui plaire.

Remarquez de nouveau comme tous les écarts sont soigneusement évités ; pas un mot qui dépasse la conclusion strictement légitime, pas un mot qui anticipe. Pascal non-seulement n'ose pas encore affirmer la chute ; il n'ose pas même affirmer que Dieu a créé l'homme et qu'il l'a créé à son image.

Ce qui l'arrête en cet endroit, c'est de voir, par la peinture qu'on lui a faite de l'homme, qu'il est bien éloigné de posséder tous ces avantages, qu'il a dû avoir lorsqu'il est sorti des mains de son auteur. Mais il ne demeure pas longtemps dans ce doute, car dès qu'il poursuit la lecture de ce même livre, il y trouve qu'après que l'homme eut été créé de Dieu dans l'état d'innocence et avec toutes sortes de perfections, la première action qu'il fit fut de se révolter contre son Créateur, et d'employer tous les avantages qu'il en avait reçus pour l'offenser.

Après cela, Pascal n'estime point encore son homme convaincu ; il ne traite pas si légèrement ce coup de grâce, qui ne coûte qu'une hgne à M. Astié.

Il ne pense pas avoir fait autre chose que de déposer un germe heureux dans l'esprit de son adversaire ou plutôt de son disciple ; il n'attend la conviction que de la suite des preuves qui vont, en s'entassant, se fortifier les unes par les autres, et qui amèneront enfin Pascal, mais beaucoup plus tard, quand l'œuvre de préparation sera terminée, à déchirer violemment le voile du sanctuaire, et à montrer Christ sur la croix dans toute sa gloire et dans tout son abaissement.

Je ne donne pas ce plan comme le plan vrai et définitif. Sur ce point, je n'affirme rien. Je le donne seulement comme plus conforme à l'idée que je me fais du génie de Pascal. Je jle demande à M. Astié lui-même, cette marche lente, mais sûre et graduelle, n'est-elle pas infiniment plus logique que celle qui est indiquée dans ces paroles un peu vagues : « Après avoir humilié l'homme Pascal lui

donne le coup de grâce en lui arrachant un aveu de chute ? » Sans doute, tout n'est plus sacrifié à l'inviolable prééminence des preuves internes ; mais si le plaidoyer de Pascal y gagne en force réelle, qu'importe ? D'ailleurs, quelle idée se fait M. Astié de cette prééminence dont il se 'constitue [le champion ? Je ne sais ; j'ai grand'peur de lui faire tort, car M. Astié, que je suis heureux de connaître personnellement, est un homme de cœur et d'esprit ; mais il me semble vraiment qu'elle consiste dans

rhonneur qu'il revendique pour elles de passer les premières. On dirait un droit de préséance, comme ceux que réclame Saint-Simon, Où en seraient les écrivains, s'ils allaient dès aujourd'hui être tenus de faire défiler leurs arguments par rang de taille ? G Gicéron ! qu'est devenue ta rhétorique ?

Il y a plus ; j'ose croire que, dans le pian de Pascal développé par Etienne Périer, il y a une transition bien autrement saisissante que celle dont on nous parle aujourd'hui. Autour de son disciple, Pascal entasse ruines sur ruines ; il le plonge dans la plus profonde obscuiité; il se plaît à épaissir les ténèbres ; puis, quand l'attente et l'effroi sont au comble, quand l'homme est bien convaincu qu'en lui et autour de lui il n'y a que confusion, mystères, obscurités, au lieu de lui montrer brusquement le soleil, procédé dangereux, plus propre à éblouir qu'à éclairer, il lui fait voir dans la nuit qui l'entoure un point, un seul point lumineux, et c'est sur ce point unique que se concentrent aussitôt toute l'attention, toutes les espérances, toutes les inquiétudes. Que deviendra-t-il ? Est-ce un feu follet qui va s'éteindre ? Va-t-il subsister et grandir ? D'où vientil? Est-ce bien le soleil ? Est-ce bien la lumière?

Ceci est mieux qu'une transition ; c'est tout un drame. Gomme les grands orateurs, Pascal, qui méprisait la poésie, est poète. L'enchaînement logique le plus serré va lui fournir la matière d'une sorte de

tragédie, et d'une tragédie saisissante, car c'est la destinée de l'homme qui s'y joue sous nos yeux, et c'est au Calvaire que nous conduira le dénouement. Il y a dans Pascal quelque chose de Descartes et quelque chose de Shakespeare.

La plan de M. Astié nous paraît contraire au mouvement logique; il ne l'est pas moins, selon nous, au mouvement oratoii*e. M. Astié invoque le génie de l'éloquence qui inspirait si heureusement Pascal; nous l'invoquons à notre tour contre lui. C'est même à cet ordre de considérations que nous empruntons notre objection la plus forte. M. Astié nous pardonnera-t-il d'avoir violé les préceptes de sa rhétorique, en la réservant pour la dernière 7

Si Pascal eût mis immédiatement le pécheur auquel il a dévoilé sa misère en présence de l'homme- Dieu, quelle puissance aurait eue- la dernière partie de l'œuvre, dans laquelle il serait revenu sur ses pas pour parler des prophéties, des miracles et des figures? Il peut en parler avant d'avoir approché du lieu très saint; l'intérêt dramatique, qu'il a trouvé le secret d'exciter, donne du prix à tout ce qui vient fortifier ce rayon de lumière, tout à coup découvert dans les ténèbres. Mais plus tard, quand le but est atteint, quand le soleil nous a été montré, quand la puissance de la preuve interne a dissipé tous les doutes, à quoi bon ces lumières nouvelles et incertaines qui s'éclipsent devant le gi-and astre ? à quoi

bon toutes ces preuves surérogatoires ? à quoi bon, après l'argument décisif, des arguments dont la force plus contestable ne servirait qu'à ébranler la conviction ? La conscience a fait entendre sa grande voix. A quel oracle vous adressez-vous encore? quel prophète sera digne de parler après elle ?

Dans de pareilles circonstances, une dissertation nécessairement froide et calme sur le peuple juif, la révélation, les prophètes viendrait-elle donc plus à propos ? Pascal ne serait-il plus coupable alors d'abandonner le champ de bataille après avoir remporté la plus glorieuse victoii-e, et de briser l'épée à deux tranchants qui vient de lui servir à prosterner ses adversaires à ses pieds pour recourir à la pesante armure de l'apologie ordinaire ?

Soyons conséquents. Voulez-vous, oui ou non, rései-ver une petite place aux preuves historiques ? Si vous voulez les exclure, dites-le ; sinon, où les placerons-nous ? J'en suis vraiment fort en peine. Pascal essaie-t-il de les employer à l'entrée de la seconde partie, on le lui interdit, sous prétexte que la première étant toute morale, il descendrait des hauteurs de la preuve interne aux lieux communs des vulgaires apologistes. Mais que serait-ce donc quand il serait parvenu jusqu'aux plus hauts sommets de l'apologie chrétienne, quand il aurait gravi le coteau du Calvaire pour y contempler Christ sur la croix ? Ah I c'est alors que la chute serait com-

plète ! Pour prêter une pareille inconséquence à un tel homme, il faut, c'est vous qui le dites, il faut absolument y être forcé.

Je crains fort que, dans le système de M. Astié, il n'y ait place nulle part pour les développements historiques, et que, pour rendre Pascal conséquent avec lui-même, il ne soit obligé d'en retrancher la moitié. Mais ce dont je crois être sûr, c'est que si Pascal eût été fidèle au plan qu'on lui impose, il eût terminé d'une manière pâle et languissante. Or l'auteur des Provinciales n'avait pas coutume de terminer ainsi.

Qu'on lise Pascal dans l'édition de M. Astié. Cette lecture, ou je m'abuse étrangement, confirmera tout ce que j'avance. Au lieu de conclure avec autorité, Pascal s'allonge indéfiniment sur des sujets d'une importance secondaire, en comparaison de ceux qu'il Vient d'aborder. Il termine, non en posant la clef de voûte, mais en travaillant à consolider l'édifice par des étais extérieurs. Le lecteur s'impatiente, n y a des choses fort remarquables dans ce que dit Pascal du peuple juif, mais dans le Pascal de M. Astié elles perdent une grande partie de leur prix, tant il est vrai que les belles choses elles-mêmes ont besoin d'être à leur place.

Ce n'est pas une tâche facile que de refaire l'œuvre de Pascal. Ce grand homme avait la main souple et forte. Son apologie n'est pas tant d'un théo-

d58 ÉTUDES LITTÉRAIRES

logien que d'un homme et d'un artiste. Pour lui, défendre une cause, ce n'est pas simplement exposer les motifs sur lesquels elle fonde son droit; c'est toute une œuvre de stratégie qui demande des ménagements infinis, une habileté consommée à profiter des accidents du terrain et des points faibles de l'adversaire, à employer tour à tour et au juste moment l'autorité et l'adresse, à mettre en œuvre toutes les ressources de l'attaque et de la défense, jusqu'à ce que la cause soit gagnée et gagnée sans retour. Pascal est un grand tacticien. C'est un trait de son génie que les deux volumes de M. Astié ne font guère ressortir.

Un juge compétent, doué d'un sens critique très fin, M. le professeur Vulliemin, après avoir, il y a quelque temps déjà, analysé l'ouvrage de M. Astié, concluait ainsi :

Il nous semble, s'il était encore au milieu de nous, voir M. Vinet, l'interprète le plus intelligent et le plus sympathique qu'ait encore eu Pascal, sourire à cette édition qu'il a inspirée, et que M. Astié a consacrée à sa mémoire bénie : « On m'a pris mon Pascal », disait-il en parlant de je ne sais laquelle des éditions qu'il a connues; « Pascal, dirait-il, s'il avait celle-ci en main, mon Pascal m'a été rendu.- » ^

Vinet parlerait-il vraiment ainsi ? J'ai peine à le croire. Il serait heureux sans doute de voir Pascal

1 Revue chrétienne, novembre 1857.

étudié avec amour ; mais il n'admettrait pas, que je sache, le brusque et malheureux passage essayé paf M. Astié entre les deux parties des Pensées, et sur lequel M. Vulliemin, malgré la bienveillance de sa critique, ne se prononce qu'avec hésitation. Vinet était trop artiste lui-même; il avait d'ailleurs un sentiment trop exquis de l'art de Pascal, pour permettre qu'on y portât la moindre atteinte, fût-ce au nom des convictions qui lui étaient le plus chères. Pour nous, après la lecture du nouveau Pascal, nous sommes restés sous une impression pénible. Si cette édition devait être définitive, si elle devait supplanter toutes les autres, nous n'aurions plus qu'à dire avec Vinet : « On m'a pris mon Pascal. » — Voilà pourquoi nous réclamons.

Dans la préface de son édition des Pensées, M. Astié se demande si l'argumentation de Pascal n'a fléchi sur aucun point. Pour qu'elle n'eût pas fléchi, après avoir été l'objet de tant d'attaques, il faudrait qu'elle fût bien forte. Tour à tour battue en brèche par l'artillerie légère de Voltaire, et par les lourdes mais puissantes batteries de la critique alle-

mande, elle peut, si elle est encore debout, passer, à juste titre, pour une citadelle inexpugnable.

M. Sainte-Beuve s'était déjà posé cette question en examinant les pièces du procès intenté à Pascal par Voltaire :

Pour moi, disait l'heureux philosophe du dix-huitième siècle, quand je regarde Paris ou Londres, je ne vois aucune raison pour entrer dans ce désespoir dont parle M. Pascal ; je vois une ville qui ne ressemble en rien à une lie déserte ; mais peuplée, opulente, policée, et où les hommes sont heureux autant que la nature humaine le comporte. Quel est l'homme sage qui sera plein de désespoir parce qu'il ne sait pas la nature de sa pensée, paroe qu'il ne connaît que quelques attributs de la matière ?

Le fort de la polémique de Voltaire est là, ajoute M. Sainte-Beuve, dans cet argument qui a pourtant l'air relâché. Pascal lui-même ne l'a-t-il pas reconnu et exprimé k sa manière, quand il a dit : « La coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues : elle incline Vautomate, qui incline l'esprit sans qu'il y pense » ?

Il est bien vrai, en effet que le jour où, soit machinalement, soit à la réflexion, Taspect du monde n'offrirait plus tant de mystère, n'inspirerait plus surtout aucun effroi; où ce que Pascal appelle la perversité humaine ne semblerait plus que l'état naturel et nécessaire d'un fonds mobile et sensible ; où, par un renouvellement graduel et par un élargissement de l'idée de moralité, l'activité des passions et leur satisfaction dans de certaines limites

sembleraient assez légitimes; le jour où le cœur humain se flatterait d'avoir comblé son abîme; où cette terre d'exil, déjà riante et commode, le serait devenue au point de laisser oublier toute patrie d'au-delà et de paraître la demeure définitive, — ce jour-là l'argumentation de Pascal aura fléchi.

Elle aura fléchi, toute forte qu'elle est, et plus aisément que sous la lutte et sous la tourmente, comme une neige rigide se trouve fondue un matin aux rayons du soleil, comme le manteau glisse doucement de l'épaule du voyageur attiédi.

Mais la manière de juger dépend beaucoup ici de la manière de sentir, et c'est à chacun de voir si un tel jour est ou n'est pas en train d'arriver. ^

J'ai beaucoup lu le Port-Royal de M. Sainte-Beuve; jamais je ne suis tombé sur cette page hardie et prudente, sans la relire, et sans faire à part moi nombre de réflexions.

La critique de M. Sainte-Beuve ressemble à la patte du léopard. Elle se promène douce et veloutée sur le corps de sa victime; elle en dessine, elle en caresse toutes les formes : quand elle touche à quelque endroit sensible, elle se fait plus moelleuse encore; puis, tout à coup, la griflB cachée, mais tranchante, s'çnfonce profondément dans les chairs.

M. Sainte-Beuve, avec une rare souplesse d'esprit, s'insinue dans la société où vivait l'homme qu'il étudie ; il en respire l'air ; il s'en approprie les

1 Sainte-Beuve, Port-Royal, III, p. 320-321.

idées et les sentiments ; il se plonge dans un monde qui n'est pas le sien ; il se nourrit d'émotions qu'il n'a jamais éprouvées ; il s'assimile à autrui. Cependant ne vous y fiez pas trop : il se retrouvera bientôt ; il n'est jamais sûr qu*il ne déchire pas brusquement le vêtement d'emprunt qu'il lui a plu d'essayer.

Il faut lui rendre cette justice que son coup de griffe est parfois net et franc. S'il n'a pas de haines vigoureuses, il a d'assez vives susceptibilités. Malheur à l'écrivain qui prête le flanc par quelque gaucherie. M. Sainte-Beuve sait le remettre à sa place, non pas avec la juste et mâle colère qu'inspirent à d'autres les outrages faits à la morale et au bon goût, mais avec cette sévérité méprisante qui accompagne les jugements des esprits déliés sur les maladresses des esprits lourds. Mais s'agit-il d'un homme de génie, faut-il indiquer le point faible d'une œuvre respectée de tous, M. Sainte-Beuve s'y prend d'une autre façon ; il caresse au moment où il fait couler le sang. A peine la victime s'aperçoitelle de sa blessure. C'est après l'avoir si bien parée, c'est par un chemin si doux qu'il la conduit au sacrifice, que, jusqu'au dernier moment, elle ne se doute pas de son sort.

Lisez Port-Royal : on prendrait M. Sainte-Beuve pour le dernier janséniste ; on le dirait élevé dans les petites écoles. Il semble qu'il ait passé plus de veilles à méditer saint Augustin qu'à feuilleter Vol-

taire. L'évêque d'Hippone analyse-t-il avec plus de sagacité les phénomènes de là grâce ? Il est des moments où rhabile critique, telle est sa puissance d'assimilation, semble en ressentir directement les efiets merveilleux ; il est des moments où il a presque de l'onction ! Mais bientôt survient une page semblable à celle que nous venons de citer. Encore est-elle si bien calculée que les bonnes gens pourraient s'y tromper. M. Sainte-Beuve ne se prononce pas ; il n'affirme rien. Il se borne à supposer un temps, temps heureux, où cette terre d'exil, déjà riante et commode, le serait devenue au point d'enlever tout motif aux tristesses de Pascal. Ce temps arrivera-t-il? M. Sainte-Beuve nous laisse le soin d'y réfléchir :

La manière déjuger, — dit-il avec un air d'innocence qu'il sait prendre à merveille, — dépend beaucoup ici de la manière de sentir.

Assurément, voilà une réponse qui semble peu compromettante, et pourtant cette simple réflexion renverse de fond en comble toute l'œuvre de Pascal. C'est le coup de griffe si adroitement ménagé qu'il passe presque inaperçu, et si profond qu'il est mortel. Et quoi! la manière de juger dépend ici de la manière de sentir ! C'est-à-dire que si les jouissances de la vie viennent en foule heurter à ma porte, que si j'ai d'aiUeurs un caractère assez heureux pour porter gaîment le fardeau de l'existence, alors je

n'ai qu'à fermer Pascal : pour moi, son raisonnement a fléchi. Si, au contraire, je ne suis pas au nombre des enfants gâtés de la fortune, si surtout j'ai le malheur d'être naturellement morose, mélancolique, •atrabilaire, hypocondre : alors Pascal sera mon homme, pour moi, son raisonnement demeure ; pour moi, il n'a rien perdu de sa force. Ainsi la force ou la faiblesse de l'apologie de Pascal est une affaire de tempérament. Est-ce là du scepticisme, oui ou non? M. Astié ne s'est pas mépris sur le sens des paroles de M. Sainte-Beuve; mais il trouve moyen de les faire tourner à l'avantage de Pascal.

On ne saurait, à notre sens, dit-il, faire un plus magnifique éloge des Pensées, car c'est dire que leur sort est indissolublement lié à celui du christianisme sur la terre. En effet, l'argumentation de Pascal n'aura fléchi que le jour où l'humanité, dépouUlée de tout reste du sentiment du péché, aura, en s'arrachant la conscience, renoncé à l'organe qui seul lui permet d'apercevoir la vérité morale et religieuse. Mais ce jour-là les Pensées et le christianisme n'auraient pas seuls vieilli : l'idéal, la poésie, la moralité auraient aussi fait leur temps, et il est permis de croire que l'humanité n'aurait plus à compter de longs jours. Fort heureusement le christianisme ne nous permet pas d'être pessimistes à ce point-là. *

D'autre part, M. Astié pense que Pascal resta à plusieurs égards homme de son temps, et qu'il ne se dégagea pas d'une manière complète des préjugés

1 Préface p. 24-25.

courants. Il faut donc, si ces préjugés ont vieilli, que cette argumentation, dont le sort est indissolublement lié à celui du christianisme, ait, en quelques points, vieilli avec eux. M. Vulliemin, dans l'article dont nous avons cité la conclusion, fait un aveu semblable ; il reconnaît qu'il y a dans Pascal une grande part à faire au moyen âge. Vinet, si je ne me trompe, en jugeait de même. Quelle est cette part qu'il faut retrancher de l'œuvre de Pascal, pour en laisser la responsabilité au moyen âge ou aux préjugés? En d'autres termes : en quoi l'apologie de Pascal a-telle fléchi sous l'effort du temps ou des adversaires? en quoi est-elle restée jeune et nouvelle, comme le reste la vérité? — Grave question que nous a suggérée la préface de M. Astié, et que nous voudrions aborder aujourd'hui.

Cette question, si sérieuse qu'elle soit, n'a pas, à nos yeux, toute la portée qu'elle aurait, peut-être, aux yeux du nouvel éditeur des Pensées, Pour lui, discuter l'œuvre de Pascal, ce serait discuter l'œuvre de toute cette famille d'apologètes qui, pour accorder la place d'honneur aux preuves internes du christianisme, invoque le grand exemple de Pascal; ce serait s'attaquer à une école actuellement vivante, à l'école dont M. Astié paraît suivre les inspirations. Nous n'en jugeons pas ainsi.

11 faut faii'e entre Pascal et les écrivains modernes

qui se parent de son nom cette distinction capitale, que ceux-ci ont un système d'apologie, système en vertu duquel ils condamnent tous les autres comme faux, ou comme inférieurs, comme vulgaires, dit M. Astié, tandis que Pascal n'en eut jamais. Ils prétendent à fonder une école ; Pascal n'y songeait pas. Ils ont deux causes à plaider, celle du christianisme et celle de leur propre apologie, qui l'interprète en le défendant; Pascal ne plaide qu'une seule cause, celle du christianisme. Si, en plusieurs points, Pascal se rencontre avec eux, cela tient au hasard de son génie. Soe apologie est toute personnelle.

Pascal s'est chargé lui-même de marquer la différence qui existe entre eux et lui :

Tous ceux qui disent les mêmes choses ne les possèdent pas de la même sorte, remarque-t-il en parlant

de Descartes Il faut sonder comment une pensée

est logée en son auteur, comment, par oVi, jusqu'où il la possède.

Je voudrais démander à des personnes équitables si ce principe : La matière est dans une incapacité naturelle, invincible de penser, et celui-ci : Je pense^ donc je suis, sont en effet les mêmes dans l'esprit de Descartes et dans l'esprit de saint Augustin, qui a dit la même chose douze cents ans auparavant ?

En vérité, je suis bien éloigné de dire que Descartes n'en soit pas le véritable auteur, quand même il ne l'aurait appris que dans la lecture de ce grand saint ; car je sais combien il y a de différence entre écrire un mot à l'aventure, saris y faire une réflexion plus longue et plus étendue, et apercevoir dans ce mot une

suite admirable de. conséquences, qui prouve la distinction des natures matérielle et spirituelle, et en faire un principe ferme et soutenu d'une physique entière, comme Descartes a prétendu faire

Tel dira une chose de soi-même sans en comprendre l'excellence, ou un autre comprendra une suite merveilleuse de conséquences qui nous font dire hardiment que ce n'est plus le même mot, et qu'il ne le doit non plus à celui d'où il l'a appris qu'un arbre admirable n'appartiendra à celui qui en aurait jeté la semence, sans y penser et sans la connaître, dans une terre abondante qui en aurait profité de la sorte par sa propre fertilité. ^

On peut appliquer le même raisonnement, sauf à atténuer la force de quelques termes, à Pascal et à l'école moderne qui croit relever de lui. Refusera-ton à M. Charles Secretan, par exemple, et à son livre sur la méthode, le mérite de Toriginalité, parce que deux cents ans auparavant Pascal a essayé une apologie chrétienne reposant en partie sur la conscience? Ce serait à peu près aussi juste que si Ton faisait de Descartes un plagiaire de saint Augustin. On peut dire les mêmes choses sans les posséder de la même sorte. Il y a une grande distance entre celui qui, pour mieux établir la vérité du christianisme, place dans le nombre de ses preuves le témoignage de la conscience, et celui qui regarde^ ce témoignage comme la seule preuve décisive, qui élève cette idée à la hauteur d'un principe, et, par

* Pensées de Pascal, édit. Astié, II, p. 38-40.

une série de déductions, en tire tout un système, très discutable .sans doute, mais dont on ne peut méconnaître Tenchaînement logique. Pascal n'a songé qu'à démontrer à sa manière les grandes vérités de la religion chrétienne ; il n'a point donné à ses arguments une valeur exclusive. M. Charles Secretan travaille avec d'autres à faire dans le domaine de l'apologie toute une révolution ; il travaille à faire prédominer un certain ordre de preuves. Ces preuves se trouvant être parfois de même nature que celles qu'affectionnait Pascal, il en résulte que les Pensées intéressent vivement l'apologie moderne ; mais il n'en résulte point que Pascal en soit le fondateur. Le mouvement religieux, dont MM. Vinet et Secretan ont, dans notre pays, suivi et hâté le cours, demeure donc un mouvement original, et nous pouvons aborder Pascal sans aucune arrièrepensée. Nous le séparons de ceux qui aspirent à le continuer, et nous croyons en avoir le droit.

Dans le monde moral, comme dans le monde matériel, conserver, c'est créer sans cesse. Cela est vrai surtout des hommes dont la vie morale est orageuse, et qui ne laissent pas l'esprit s'endormir avec Vautomate sur l'oreiller des habitudes. Pascal était un de ces hommes-là. Si sa foi fut énergique, c'est qu'elle eut de rudes assauts à soutenir ; il ne crut beaucoup que parce qu'il avait beaucoup douté. Ses Pensées

sont le monument de sa foi. Elles nous en révèlent les crises et les victoires ; elles nous apprennent pai* quelle voie Pascal fut sans cesse ramené au pied de cette croix, que, dans ses heures d'extase, il embrassait avec tant d'ardeur. Demander si les Pensées ont vieilli, c'est demander s'il y a chance que l'homme de nos jours soit ramené au christianisme par le chemin qui y reconduisait Pascal; c'est demander si Pascal, qui, au dire d'un critique, se donne procuration pour représenter le genre humain, représente encore l'homme que nous connaissons, l'enfant du dix-neuvième siècle,

Pascal commence par l'étude du cœur humain.

A-t-il le droit de procéder ainsi ? On le lui a contesté.

Ma grande dispute avec Pascal, dit Voltaire, roule précisément sur le fondement de son livre.

n prétend que, pour qu'une religion soit vraie, il faut qu'elle connaisse à fond la nature humaine, et qu'elle rende raison de tout ce qui se passe dans notre cœur.

Je prétends que ce n'est point ainsi qu'on doit examiner une religion, et que c'est la traiter comme un système de philosophie ; je prétends qu'il faut uniquement voir si cette religion est révélée ou non. *

L'objection est sérieuse; mais elle l'était surtout il y [a cent ans. Au dix -huitième siècle, époque d'ardente polémique, il était naturel qu'on s'efforçât

1 Voltaire. Lettre au père Tournemine, 1735.

d'enlever au christianisme le système de défense essayé par Pascal, afin de concentrer Tattaque sur ridée d'une révélation sanctionnée par des miracles et des prophéties. Mais de nos jours, qu'il accompagne l'incrédulité ou la foi, peu importe, l'exclusisme dogmatique ne trouve plus faveur. On permet à chaque doctrine de se défendre comme elle l'entend. Si le christianisme veut 'se servir, dans sa propre cause, des armes de la philosophie, il en est bien libre. On ne lui interdit plus de chercher s'il a un sens et une portée philosophique; on se borne à contester la valeur de la philosophie qu'il prétend tirer de son sein. La lutte s'est engagée sur un terrain nouveau.

Il y a plus : l'apologie chétienne a été forcée par le mouvement même de la pensée moderne, et par la nature de nos préoccupations actuelles, à se transformer ainsi. C'est sous l'influence directe de l'esprit du dix-neuvième siècle, c'est pour en suivre le mouvement, que les amis de l'Evangile ont cherché dans le christianisme une philosophie à opposer aux doctrines humaines. Le côté surnaturel des choses n'est plus celui qui fait impression sur nous. Dans l'âge d'enfance, les hommes et les sociétés se laissent facilement séduire au merveilleux. Au moyen âge, le récit des prodiges qui ont signalé la mort du Christ, le tremblement de terre, les ténèbres, le voile qui se déchire, avaient plus de puissance pour con-

vaincre et toucher que la beauté morale du divin sacrifice. Aujourd'hui c'est l'inverse. Si donc le christianisme veut reconquérir le monde, il faut, bon gré mal gré, qu'il se présente précisément par son côté philosophique et moral, il faut qu'il compte surtout sur la puissance de l'idée.

Peut-être un pareil système d'apologie présente-t-il d'assez sérieux dangers; mais nous n'avons pas à nous en occuper ici. Il nous suffit de remarquer qu'en ce point Pascal est d'accord -avec l'esprit des temps où nous vivons.

On connaît le portrait qu'a fait Pascal de la nature humaine. L'homme, éternel objet de ses propres études et de ses propres discours, s'est tour à tour exalté comme le i*oi de la création, et rabaissé au niveau des plus misérables créatures.. Il s'est, de ses propres mains, attribué le sceptre de l'univers, et de ses propres mains, il s'est anéanti dans la poussière. Il s'est prodigué insultes et flatteries. Mais qu'est-il en réalité? C'est la grande question.

Matériellement, il se trouve placé entre deux infinis, c'est Pascal qui l'affirme. S'il envisage l'immensité de la création, il est forcé d'avouer que sa présence dans le grand tout est moins sensible que celle d'une goutte d'eau dans les flots de l'Océan. Sur le globe qu'il habite, il n'occupe qu'une place imperceptible ; ce globe lui-même n'est qu'un grain

de sable entraîné dans les espaces par la puissance du soleil ; le soleil, à son tour, n'est qu'un point très délicat dans l'étendue du firmament. Mais voici bien un autre prodige. Dans le plus chétif des êtres vivants, l'homme entrevoit un infini non moins merveilleux que celui des voûtes célestes. Dans le corps du ciron, il y a des jointures et des veines ; dans ces veines, il y a du sang; dans ce sang, des humeurs; dans ces humeurs, des gouttes, et chacune de ces gouttes est un monde. La nature offre à l'imagination mille fois plus qu'elle ne peut concevoir. Le monde visible n'est qu'un atome; les atomes sont autant d'univers; et l'homme, suspendu entre ces deux abîmes, est un néant à V égard de V infini, un tout à V égard du néant, un milieu entre rien et tout,

L*homme est un être contradictoire en soi, c'est un compromis incompréhensible entre le néant et l'infini. La contradiction de sa nature se retrouve dans chacune de ses facultés, dans chacune de ses œuvres.

L'homme a besoin de connaître ; mais que peut-il connaître? Les extrêmes lui échappent. Sa grandeur lui dérobe la vue de Tinfiniment petit ; sa petitesse lui dérobe la vue de l'infiniment grand. Tout s'enchaîne dans l'univers. Pour comprendre le tout, il faudrait en connaître chaque partie; pour connaître une partie, pour saisir le rôle qu'elle joue, il faudrait

comprendre le tout. L'esprit humain est condamné à un cercle vicieux éternel.

Que sont d'ailleurs nos facultés? Nous avons des sens, mais la raison les séduit ; nous avons une raison, mais les sens l'abusent. Ils mentent et se trompent à Venvi, Et cette maîtresse (V erreur et de fausseté, la grande fée, l'imagination n'est-elle pas là pour altérer sans cesse la droiture de notre jugement? Combien il faut peu de chose pour mettre la raison hors de ses gonds I Que le monarque de l'univers ne se vante point de sa souveraine intelligence :

n n'est pas si indépendant qu'il ne soit sujet à être troublé par le premier tintamarre qui se fait autour de lui. n ne faut pas le bruit d'un canon pour empêcher ses pensées, il ne faut que le bruit d'une girouette ou d'une poulie : ne vous étonnez pas s'il ne raisonne pas bien à présent I Une mouche bourdonne à ses oreilles : c'en est assez pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez qu'il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient sa raison en échec et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. Le plaisant Dieu que voilà ! ridicolosissimo erœ! ^

Et pourtant, cette raison qu'une mouche tient en échec, cette plaisante raison qu'un vent m,anie et à tout sens, n'en est pas moins notre gloire, notre grandeur, notre dignité. La pensée humaine peut avoir d'étranges défauts, mais qu'elle est grande par sa nature! L'univers peut s'armer pour écraser

* Pensées de Pascal, édit. Astié, II, p. 123.

Of

Page 1