‹ Études littérairesChapitre 6 sur 10 · UN GARDE · texte numérisé non relu

UN GARDE

Seigneur?

LE ROI

Voyez là-dedans si j'y suis.

C'est vraiment dommage que Schlegel n'ait pas

publié le Boi de Cocagne tout entier, sous forme d'appendice à son Cours de littérature dramatique. Ce n'est pas la moins intéressante des pièces du procès, et elle manque à la plupart de ses lecteurs. Malgré cette lacune, on ne tarde pas à s'apercevoir que le système du critique allemand, fût-il juste en soi, n'est pas d'une application facile. Nombre de disciples l'ont suivi jusqu'au bout, et se sont fait une histoire littéraire où Ménandre, Plante, Térence et surtout Molière, représentent avec plus ou moins d'éclat un genre faux et bâtard, né d'une dégénérescence de la grande comédie, qui fut celle d'Aristophane, et dont Shakespeare a retrouvé le secret. D'autres critiques, en adoptant quelques-unes de ses idées principales, ont regretté qu'il n'eût pas compris Molière, dont la gaieté comique alla toujours gi'andissant, preuve en soit le Malade imaginaire. On a même soutenu qu'il faisait tort à Aristophane, malgré les éloges dont il le comble. S'il augmente dans l'œuvre de Molière la part du sérieux, il la diminue dans Aristophane. Les caricatures du poète grec ne sont pas de simples fantaisies bouffonnes. Le Brekekekex de ses Grenouilles n'était pas si innocent, le dard empoisonné ne faisait point défaut à ses Guêpes^ et il y avait bien quelques menaces dans ses Nuées : Socrate l'apprit à ses dépens. Ce joyeux rieur a été le plus satirique des poètes, et il a fustigé les Athéniens comme Molière les Français.

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On ne sait lequel fut le plus hardi. Le Misanthrope joué devant la cour de Louis XIV ne suppose guère moins de courage que les Chevaliers joués devant Cléon. Molière a rendu à 1? comédie le privilège qu'Aristophane lui fit perdre, celui d'être actuelle, mordante, et de porter un masque qui accusât ses intentions au lieu de les dissimuler. Son premier chef-d'œuvre date du jour où il s'enhardit à reprendre les fonctions du poète grec, et le vieillard qui lui cria du parterre : « Courage, Molière, tu as trouvé la vraie comédie », aurait pu tout aussi bien lui dire : « Tu as retrouvé la verge d'Aristophane ».

Il y a pi'ofit et plaisir à voir la littérature fi*ançaise appréciée par les critiques de l'Allemagne. Ils peuvent tomber dans d'étranges méprises; mais ces méprises mêmes sont instructives, à cause des instincts opposés qu'elles révèlent chez ces deux races puissantes. Pendant que nous goûtons ce plaisir en étudiant Wilhelm Schlegel, une voix nous avertit de ne pas perdre trop de temps à des élucubrations « sans esprit philosophique ». — « Les Schlegel, ajoute la même voix, se sont laissés entraîner trop loin dans la réaction. Ils se sont pris d'admiration pour des œuvres médiocres et ont osé afficher, avec une hardiesse effrontée, leur enthousiasme pour les productions faibles ou de mauvais goût d'un genre vicieux, qu'ils ont données comme le point culminant de l'art. » Qui parle ainsi? Qui ose dire que

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Wilhelm Schlegel manquait d'esprit philosophique et ne manquait pas d'effronterie ? Quelque petit critique, français, sans doute, qui aime à prêter aux autres les défauts qu'il a, et à leur refuser les qualités qu'il n'a pas. Ce petit critique français s'appelle Hegel*

Je ne sais si les jeunes gens d'aujourd'hui se doutent du respect avec lequel, il y a vingt ou trente ans, on abordait pour la première fois ce dernier des grands philosophes allemands. On faisait son deuil des grâces légères, on sacrifiait sans regret jusqu'à l'art enchanteur de ces dilettantes qui s'appelèrent Socrate ou Platon, pour se trouver en présence d'un homme qui semblait mettre sa gloire à ne savoir qu'une chose, penser.

Si quelqu'un peut nous apprendre ce que c'est que la comédie et sur quels principes nous devons juger Molière, ce sera lui sans doute. Il se donne en effet quelque peine pour nous l'apprendre ; mais je ne me flatte pas de rendre accessibles à tous les enseignements d'un homme tel que Hegel. Je ferai de mon mieux, surtout je ferai court.

Hegel établit, coname Schlegel, l'opposition de la tragédie et de la comédie. Elle fait partie de son système d'antithèse et de synthèse : c'est une des mille manifestations de la loi de contradiction qui

1 Voir l'introduction de son cours d'esthétique

régit ce monde. Il faut donc avoir une idée de la tragédie pour s'en faire une de la comédie.

Les grands motifs de Tart dramatique correspondent aux gi'ands piincipes de la vie religieuse et morale ; mais leur puissance inspiratrice n'a pas été la même dans tous les temps. La poésie moderne s'inspire surtout de deux sentiments, souvent opposés, l'amour et l'honneur. Chez les anciens, elle se préoccupait plutôt de la famille et des affections qui s'y rattachent, de la patrie, de l'état, de la gloire, etc. C'est au christianisme qu'il faut attribuer cette évolution de l'art. Le christianisme a donné à la personnalité une valeur infinie. Il a abaissé la société au rang d'une institution créée en faveur de la liberté individuelle, et aujourd'hui chacun trouve en soi, dans son âme, la plus haute de toutes les réalités. Une conception pareille ne pouvait qu'exalter des sentiments qui, plus que d'autres, se modifient selon les caractères, protègent la personnalité et touchent à la vie intime, mais qui, par là même, sont plus favorables au développement de la poésie lyrique qu'à celui de l'art dramatique. Aussi toute notre poésie moderne est-elle essentiellement lyrique, elle l'est même dans le drame. Pour trouver le drame tragique pur, il faut remonter jusqu'à la Grèce. Les Grecs personnifièrent dans leurs divinités les sentiments sur lesquels repose la vie sociale. Jupiter symbolisa l'ordre public et l'autorité de l'état; Junon,

le lien conjugal ; Gérés, l'agriculture, la paix, les lois civiles, toutes les institutions civilisatrices, etc. Ces dieux sont unis dans l'Olympe, ils pourraient l'être aussi sur la terre, car l'homme véritable renferme dans son sein toutes les puissances qui forment le cercle des divinités. Mais où est l'homme véritable? L'individualité est toujours étroite par quelque endroit. Les limites où nous renfermons et comprimons la vie divine la rendent impossible dans son harmonie idéale*. L'espace manque. La famille et l'état, entre autres, deux nécessités égales, sont sans cesse en conflit. La Grèce exigera d'Agamemnon le sacrifice d'Iphigénie, et Antigone ne pourra ensevelir Polynice, son frère, qu'en bravant l'édit qui le condamne à être à jamais privé de sépulture. Voilà les principes divins en présence. Le tragique n'est pas autre chose que cette lutte formidable, c'est la guerre des dieux. Gette guerre ne saurait être éternelle. Le conflit tragique doit avoir une solution, et il la trouve le plus souvent dans la destruction de l'arène trop étroite où la lutte était engagée. Les héros meurent, et les dieux satisfaits rentrent dans leur repos.*

1 Quelquefois, il est vrai, l'issue du conflit est pacifique. Oreste a tué Glytemnestre, sa mère, laquelle avait assassiné Agamemnon, coupable du sang d'Iphigénie. Il est jugé par l'aréopage d'Athènes Les Furies l'accusent. Apollon le défend. On va aux voix, les suffrages se partagent également, et la destinée d'Oreste resterait suspendue dans le doute,

Si le tragique est la guerre des dieux, et si le comique est l'opposé du tragique, le comique devrait être l'harmonie des dieux. Il en est bien ainsi dans un sens, et nous allons le voir tout à l'heure ; mais le comique ne peut devenir dramatique qu'en échappant à ces hautes et sereines régions. Qui dit drame, dit lutte. Que peut être la lutte comique ? Serait-ce une lutte où les dieux auraient le dessous? Schlegell'a cru. Dans la comédie, telle qu'il l'entend, les sens se moquent de l'esprit. Mais c'est par là, précisément, qu'il a fait preuve de peu de philosophie. La défaite des principes divins ne saurait 'être la conclusion d'aucun art. Il faut dans la comédie, aussi bien que dans la tragédie, que l'individu échoue dans ses efforts contre les lois éternelles. Mais tandis que dans la tragédie la personnalité du héros est brisée par la lutte, comme un vase trop

sans l'intervention de Minerve, la vivante Athènes, qui fait pencher la balance en faveur de l'absolution ; après quoi, on élève des autels aux Euménides et à Apollon. Le théâtre grec ne nous offre pas de plus grand spectacle que ce jugement solennel, où plaident les dieux. Mais qui ne" voit que ce dénouement n'en est pas un ? C'est un droit de grâce, arbitrairement exercé. L'imagination se lassait de cette série de crimes expiatoires. On peut faire une observation semblable sur les tragédies qui se terminent par la mort du héros. La mort peut être une fin, mais elle n'est pas une solution. Là est le point faible de la tragédie grecque : moralement, elle manque de dénouement. Il n'y a qu'un seul dénouement à la tragédie humaine, le pardon. La Grèce l'a entrevu, mais confusément et de loin.

fragile, dans la comédie elle résiste et triomphe. Or elle ne peut triompher que si le héros accepte sa défaite de bonne grâce. Le héros tragique est inébranlable dans sa volonté. Le héros comique voit ses projets se détruire les uns les autres sans se sentir atteint ; il goûte jusque dans ses déceptions la satisfaction de la sérénité ; il est inébranlable dans sa mobilité. Cette disposition peut être produite par rinfatuation de soi-même. Le dernier raffinement de la vanité est de n'être jamais plus content de soi que lorsqu'on est réduit à s'en moquer ouvertement. Dans les classes inférieures de la société, on trouve aussi des hommes qui ont appris à se faire à tout, et dont l'inaltérable bonne humeur est le fruit de mécomptes infinis. Mais le véritable héros comique l'est par supériorité d'esprit, supériorité qui le sauve de l'avilissement, malgré ses folies et ses fautes. Il a en lui-même un asile où il se réfugie bien vite, en riant aux éclats, quand le châtiment menace de l'atteindre. Ne se livrant jamais tout entier, il ne succombe jamais tout entier, et il regarde le flot vengeur gronder au-dessous de lui et l'éclabousser en passant. C'est par là que le comique touche aux plus hauts sommets de la poésie, et se confond avec le rire des dieux.

Ainsi s'opposent le tragique pur et le pur comique : il y a des intermédiaires, sans doute; mais c'est dans les types franchement caractérisés que l'art

déploie sa puissance et se révèle dans sa beauté.

Le tort de Molière, malgré sa ûnesse et son espiit, est d'avoir à peine soupçonné le pur et haut comique. On rit de ses héros les plus fameux ; mais eux-mêmes, ils ne rient pas. Le Tartuffe n'est nullement plaisant. C'est un scélérat, endurci dans son hypocrisie, et avec lequel on ne peut en finir que par un coup d'autorité ; Harpagon est un caractère admirablement soutenu, et Schlegel a eu le tort de •le critiquer comme faux ; il lui manque seulement d'être comique au sens supérieur. Emprisonné dans sa passion bornée, ses anxiétés sont prosaïques comme sa personne. Le plaisir qu'éprouve le spectateur en le voyant confondu, n'est que le plaisir vulgaire d'une joie maligne, et le poète, en se condamnant à peindre la sottise d'un être aussi borné, s'est privé de la récompense suprême de l'art : l'idéal n'apparaît pas dans son œuvre. Des caractères fortement dessinés et une intrigue admirablement développée, ne sont pas une compensation suffisante pour un si grand sacrifice.

Aristophane en usait bien autrement. Le rire qu'il excite au parterre n'est que l'écho sonore de celui qui retentit sur la scène. Voyez ces guêpes bourdonnantes, ces folles nuées, ces oiseaux tapageurs et moqueurs. Point de pédanterie dans la comédie d'Aristophane ; point d'Aristes ni de Gléantes. Tout ce monde de la sottise et de la vanité se détruit de

lui-même, sans le concours d'aucun prêcheur. Et pourtant, qui mieux qu'Aristophane a connu et servi les dieux véritables ? Qui leur a rendu de plus éclatants hommages? S'il donne au peuple le spectacle de sa turbulence, de sa crédulité, de sa corruption, ce n'est pas seulement pour l'amuser une heure, c'est encore pour le corriger ou le punir. Aristophane est citoyen autant que poëte, et ce qu'il y a de remarquable, c'est que sa poésie soit sérieuse sans le psH'aître. Les Grecs seuls avaient cet art accompli. Les héros du théâtre français sont le plus souvent de pauvres esprits. Même dans la tragédie, le poëte ne leur dispense qu'avec une prudente mesure les dons de l'intelligence. Ils en ont tout juste de quoi remplir leur rôle. Rien de trop, semble la devise de cet art, dont l'économie est peut-être moins un fruit de sagesse qu'un effet de pauvreté. Les nations de race germanique ont opposé à la sécheresse française ce qu'elles appellent l'humour, opposition fausse et funeste, car l'humour n'est qu'une autre forme de pauvreté. Que le poëte ne s'enferme pas dans un sujet étroit et borné, à la bonne heure ! Il faut du jeu à la fantaisie ; il lui en faut surtout sur la scène comique; mais il y a loin de là à livrer le monde de l'art aux caprices d'une imagination désordonnée. L'humour est la mort de l'art. Son principe n'est que prétention et vanité. Ce n'est pas l'esprit pur, l'idée, se jouant de nos à-peu-près, de

nos formules, de nos insuffisances ; c'est une personnalité quelconque, Sterne, Jean Paul, qui ne voit pas d'objet digne de la fixer, et qui, au moyen d'un pot-pourri de plaisanteries, de graves réflexions, d'éclats de rire et d'éclats de pleurs, nous donne gauchement le spectacle de sa supériorité. L'humoriste met en scène son humour. Ce n'est ni un talent, ni une veine ; c'est un genre, une manière, la plus fatigante de toutes. Il n'y a pas besoin de créer un genre faux pour échapper à la sécheresse française, il suffit d'être poète ; preuve en soit Shakespeare et Cervantes. Shakespeare est un vrai magicien. A ses valets, à ses coquins, à ses héros de mauvais lieu, il donne de l'esprit et de l'imagination. Il en a pour tous. Son Falstaff n'est pas seulement un poltron, un ivrogne, un impudent débauché; c'est une manière de sage et de philosophe. Il faut voir comme il censure le monde. N'est-il pas excellent lorsque, en attendant l'heure du rendez-vous avec mistress Ford ou mistress Page, il verse dans son ventre majestueux trois bouteilles de vin- d'Espagne, et déclare qu'il n'y a plus sur la terre ni tempérance, ni chasteté ? Voilà le vrai comique, celui qui rit de lui-même. Mais le plus grand exemple qu'il y en ait dans les littératures modernes, est le Do7i Quichotte de Cervantes. Ce n'est pas Cervantes qui mesurera l'esprit à ses héros. Entre Don Quichotte et Sancho Pansa ils en ont pour quatre. Don

Quichotte est d'ailleurs un homme supérieur, un grand caractère. Les mésaventures qui lui arrivent ne le dégradent point à nos yeux, et cependant elles perdraient tout leur sel si elles arrivaient à quelque autre. 11 n'y a pas de moulin à vent qui vaille cet imperturbable mélange de haute sagesse et de profonde folie.

Molière, on le voit, ne sort pas beaucoup moins maltraité des mains de Hegel que de celles de Schlegel. Hegel, sans doute, ne lui fait pas l'injure de le comparer à Legrand, et il respecte en lui un admirable connaisseur des hommes. Volontiers, il lui accorderait une place très élevée parmi les moralistes observateurs; mais parmi les poètes, il ne le met qu'au second rang.

Pour peu qu'on ait de pénétration, on devine, en lisant Schlegel, qu'il faut faire la part du parti-pris et de l'esprit-faux. Mais avec Hegel, c'est une autre affaire. Hegel est un homme juste et qui veut l'être. Si parfois il parle sévèrement de la poésie française, au moins ne le fait-il pas par système. De plus, c'est un esprit bien fait. On se le figure à distance comme un philosophe ténébreux ; il l'est en effet ; mais quand on l'approche, on est tout surpris de trouver, sous l'enveloppe métaphysique, un bon sens solide, un goût fin et très cultivé. Ce n'est pas bon signe d'avoir Hegel contre soi. Que va devenir ^Molière? Hegel aura-t-il raison de toute la critique

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française ? Peu s'en faut. Il est un âge où l'on se grise de Hegel, et où la critique des Boileau, des Laharpe, des Gustave Planche, même des Villemain et des Sainte-Beuve, fait auprès de la sienne l'effet du babil des hommes auprès de la pensée d'un dieu. Cependant on n'est convaincu qu'à moitié. Le souvenir de Molière tient bon. On relit une de ses comédies, Pourceaugnac ou le Misanthrope, peu importe. A chaque page on est confondu de la justesse des obsei'vations de Hegel, et cependant à chaque page on rit et on admire. Il ne se peut pas de meilleure disposition pour écouter le son d'une autre cloche.

Schlegel, dit Goethe, n'examine jamais les choses que par un côté. Il ne se préoccupe dans toutes les pièces de théâtre que du squelette et de l'arrangement de la fable, sans s'inquiéter le moins du monde de ce qu'un auteur peut nous offrir de grâce, de vie, de politesse et d'élévation dans les sentiments. Dans la manière dont Schlegel traite le théâtre français, je trouve la recette pour former un critique pitoyable, dénué de toute faculté pour apprécier ce qui est excellent.

Molière, dit-il encore, est tellement grand qu'on est toujours frappé d'étonnement lorsqu'on le relit. C'est

un homme complet. Ses pièces touchent au tragique

Sincérité est bien le terme dont il faut se servir en parlant de lui. Rien eu lui n'est hors de place ou contre le naturel. J'apprécie et j'aime Molière dès ma jeunesse, et durant tout le cours de ma vie j'ai appris à son école. Je ne néglige jamais de lire tous les ans quelque pièce de lui, afin de m'entretenir sans cesse ^

dans le commerce de ce qui est excellent. Ce qui me charme en lui, ce n'est pas seulement cette perfection des procédés de l'art, mais surtout cet aimable naturel, cette haute valeur morale du poète Ce que

Schlegel dit de Molière m'a profondément affligé

Pour un être tel que Schlegel, une nature solide comme Molière est une épine dans l'œil; il sent qu'il n'a pas une seule goutte de son sang et il ne peut pas le souffrir.

Voilà Schlegel bien arrangé. Son compte est réglé maintenant, et nous pouvons oubher tout le mal qu'il a dit de Molière. Mais avez-vous entendu et pesé ces paroles: « C'est un homme complet. Ses pièces touchent au tragique »? On ne saurait aller plus directement à rencontre des critiques de Hegel. Selon Hegel, le tort de Molière est justement de n'être pas complet et d'avoir touché au tragique. A quel saint nous vouerons-nous désormais? Comment choisir entre Hegel et Goethe ?

Dans cette perplexité, il est bien difficile de ne pas se souvenir de la Critique de V Ecole des femmes et des railleries de Dorante et d'Uranie à l'adresse de ces connaisseurs qui veulent être plus fins que les autres, et qui jugent du beau d'après une théorie qu'ils s'en sont faite. On relit avec délices toute cette scène admirable, et on s'arrête particulièrement sur la page que voici :

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