DE LA
Petite comédie de la critique littéraire : tel est le titre d'un livre à la couverture engageante. L'auteur n'est pas encore très connu ; mais il porte un nom d'heureux augure : Paul Stapfer. L'éditeur est un des trois ou quatre qui se partagent à Paris le monopole des nouveautés littéraires destinées à faire fortune. L'épigraphe est du pur Molière : « On discu- « tera fort et ferme de part et d'autre sans que personne se rende ». Le format, l'impression n'éveillent
* Petite comédie de la critique littéraire, ou Molière selon trois écoles philosophiques, par Paul Stapfer. — 1 vol. in-12. Paris, Michel Lévy, 1866.
que des idées favorables. Le titre seul est suspect. Qu'est-ce que cette petite comédie de la critique littéraire? L'auteur va-t-il nous dévoiler en détail des secrets connus en gros? Des bruits étranges nous arrivent de temps en temps au fond de notre province : on parle d'éloges qui s'achètent, de coteries qui pratiquent en grand l'applaudissement mutuel ; on cite tel critique, libertin sans vergogne, qui monte à volonté les grands chevaux de la morale, tandis que tel autre, scandaleux amateur de scandales, va furetant de droite et de gauche, convaincu que tout homme est véreux par quelque endroit, et que le meilleur moyen de faire fortune par la littérature est d'avoir découvert le point vulnérable du plus grand nombre possible de candidats à la célébrité. Nous voulons bien que ces turpitudes ou ces petitesses fassent de temps à autre la matière d'un feuilleton ou d'une coirespondance de journal. On peut s'amuser un instant à regarder au bord d'une mare grouiller des animaux infects. Mais quand le feuilleton devient un volume et la mare un marais à traverser, il n'y a pas de curiosité qui tienne contre les miasmes nauséabonds.
Heureusement que sous ce titre d'affiche, fait pour le libraire et pour les badauds, on en décomTe un second, en caractères microscopiques : Molière selon trois écoles philosophiques. Il ne fallut pas moins que la sévérité de ce sous-titre pour nous
décider à lire la petite comédie de M. Paul Stapfer. A peine avions-nous franchi la première scène, que nous étions avide de poursuivre. Cette impression est peut-être toute personnelle. Nous aussi, nous avons fait de la critique littéraire; nous en faisons dans ce moment même, petitement, mais de notre mieux ; or il se trouve que la comédie de M. Stapfer n'est pas autre chose que la suite de nos expériences. Vieille intrigue, motif éternel et inusable : vanitas vanitatum ! Vanité de nos jugements, vanité de nos méthodes, vanité de nos principes! le dernier raffinement de nos pensées consiste à en mieux sentir le néant. C'est la grande comédie qu'il fallait dire, grande, en ce sens au moins qu'elle est universelle, et que c'est le chemin de tous les esprits qui cherchent. Marcher sans jamais arriver, à chaque détour de la route voir se dérouler un ruban nouveau, et toujours dire : Là-bas I voilà le secret de
la comédie de M. Stapfer, et si Ton y rit quelquefois, c'est des esprits las et pesants, qui s'arrêtent tout à coup, et, parce qu'ils se sont arrêtés, disent : « Le terme est ici ».
La vie devient difficile. Les douces illusions sur lesquelles dormait notre ignorance disparaissent l'une après l'autre. Passe encore si elles étaient remplacées par de bonnes et franches négations ! C'est dur, une négation ; mais on sait ce que c'est. Au lieu de négations, on nous donne des doutes, et si la
pensée veut se reposer un instant, elle ne trouve que des fagots d'épines à la place des bons oreillers d'autrefois. Il n'y en avait pas mal déjà, entassés autour de nous : M. Stapfer en apporte un nouveau, qui n'est ni le plus petit, ni le moins épineux.
On conçoit, sans trop de peine, queia philosophie hoche la tête en voyant quelques-uns des dogmes qu'élabore la théologie ; ce sont deux sœurs qui n'ont pas coutume de faire bon ménage, et il faut avouer que la seconde a le goût des infaillibilités suspectes, preuve en soit celle qu'elle est sur lé point d'imposer à la plus grande des églises chrétiennes. L'habitude a fini par nous faire trouver naturel que les historiens tiennent pour suspectes la plupart des histoires merveilleuses auxquelles le monde a cru si longtemps, et que, cherchant l'homme sous le masque, ils témoignent peu de respect pour une foule d'idoles enfantées par la flatterie, et dont le culte a été religieusement entretenu par l'esprit de routine. Il n'y a qu'à lire le journal du soir, racontant les faits du matin, pour se persuader que les commencements de l'histoire ne sont le plus souvent que propos en l'air ou partis-pris de coterie. Elle débute par le mensonge, puis la rouille s'y met, et rien ne ressemble plus à une vérité qu'un mensonge bronzé par le temps. Il a bien fallu nous résigner aussi à voir les sciences naturelles procéder par vérifications successives, se corriger d'année en année, et.
rejetant loin d'elles une multitude d'hypothèses longtemps acceptées de tous, faire la chasse aux fluides, aux principes vitaux, en un mot, aux divers esprits qui, sous mille formes et sous mille noms, couraient dans le sang des animaux, dans la sève des plantes et jusque dans les produits de cette nature que nous appelons morte, parce qu'elle vit autrement que nous. Si l'histoire des hommes débute par le mensonge, celle de la nature commence par la fable, et' l'une et l'autre ont d'abord la crédulité pour garant. Mais la critique littéraire! Sera-t-elle aussi sujette à d'incessantes révisions ? Elle peut se tromper sans doute. Il faut faire la part des caprices de la mode et des écarts de la passion ; mais la mode passe, les passions s'apaisent, et le temps fait l'œuvre de la justice. Les jugements du goût ont le double avantage de porter sur des objets clairement définis, et de ne relever, en dernière analyse, que du sens commun. Ils peuvent être suspects dans l'origine; mais ils s'épurent bientôt, et ils finissent par présenter des garanties qui paraissent solides. Quand la postérité est unanime à admirer l'œuvre d'un poète ou d'un artiste, ne pourrons-nous pas, en sûreté de conscience, nous en rapporter à son jugement?
Et à supposer qu'elle se trompe, sera-ce une raison suffisante pour révoquer en doute les principes généraux sur lesquels reposent ses jugements? Les juges se trompent parfois ; mais leurs erreurs ne
portent aucune atteinte à la majesté de la loi. La postérité est un juge aussi. La loi qu'elle applique aux œuvres de la pensée et de Tart est tout simplement la loi du bon sens. Suffira-t-il de quelque méprise pour nous faire douter du bon sens?
Cette question est précisément celle que pose la Comédie de M. Stapfer, et quand on en a vu le dénouement, on se trouve à peu près dans la position d'un homme qui, se sentant pris de vertige, chercherait un appui de la main et ne rencontrerait que le vide. Préceptes de la rhétorique commune, hautes théories de l'esthétique savante, règles du goût, principes de l'art, intuitions du bon sens, autorité des jugements unanimes : tous ces garants de la critique littéraire viennent tour à tour jouer leur personnage devant nous, et il n'en est pas un qui ne fasse un petit personnage. Il n'a manqué à M. Stapfer que d'avoir l'esprit porté au noir pour que sa comédie devînt une de ces tragédies parfaites, dont le dénouement consiste dans la mort de tous les héros ; mais il est de ceux qui savent rire de leurs mécomptes, et cette boucherie universelle s'est transformée en une déroute générale.
Il faut une scène à toute comédie. C'est pourquoi M. Stapfer s'est confiné dans une question particulière. Molière lui a servi d'exemple. Mais cet exemple est assez considérable pour qu'on en puisse tirer des conclusions générales, d'autant plus que Molière
ne se laisse point séparer des grands comiques, ses confrères, Aristophane, Ménandre, Shakespeai*e, Cervantes. Voyons donc le procès de Molière, et apprenons de cet exemple ce que vaut la critique littéraire et les autorités qu'elle invoque.
Quiconque a fait ses premières études dans un collège de langue française, a débuté, en littérature, par rinévitable et respectable Boileau. Notre enfance, à tous, a grandi sous sa férule, et c'est lui qui, le premier, nous a appris ce qu'il fallait penser de Molière.
Etudiez la cour, et connaissez la ville;
L'une et l'autre est toujours en modèles fertile.
C'est par là que Molière, illustrant ses écrits,
Peut-être de son art eût remporté le prix,
Si, moins ami du peuple en ses doctes peintures,
Il n'eût point fait souvent grimacer ses figures,
Quitté, pour le bouffon, l'agréable et le fin,
Et sans honte à Térence allié Tabarin.
Dans ce sac ridicule où Scapin l'enveloppe, ^
Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope.
Voilà sur Molière notre première impression critique. Quelques citations empruntées aux classiques du XVIIe siècle contribuent à la graver dans notre
* X/'enveloppe et non pas s'enveloppe, comme on lit encore dans la plupart des éditions et comme dit M. Stapfer. Molière jouait dans les Fourberies de Scapin le rôle de Géronte et Scapin l'enveloppait dans le sac.
esprit : « IJ n'a manqué à Molière, dit La Bruyère, que d'éviter le jargon et le barbarisme. » Fénelon en juge de même, avec une nuance de plus dans la sévérité. Mais pendant que nos maîtres nous parlent avec regret des farces et du jargon de Molière, nous lisons ce poète lui-même, et pour peu que l'édition soit accompagnée de notes, il y a toute chance que nous y trouvions les critiques des délicats retournées en louanges. Il est tel commentateur, M. Aimé- Martin, par exemple, qui ne fait autre chose que de nous donner de scène en scène la menue monnaie de l'éloge que J.-B. Rousseau faisait de Molière :
Quelque parfaites que soient les tragédies de Racine et les bonnes pièces du grand Corneille, je ne voudrais pas assurer qu'ils eussent rempli toute l'idée qu'on peut avoir de la tragédie, et qu'il n'y eût pas quelque autre route à suivre plus sûre que celle qu'ils ont suivie; au lieu que Molière, presque sans autre guide que son génie, a trouvé la seule voie qui puisse conduire à la perfection du théâtre comique, et n'a laissé à ses successeurs que le choix de suivre ses traces ou de s'égarer en cherchant des chemins différents du sien.
Il y a donc, en France, deux traditions bien distinctes sur Molière. Les uns voudraient l'expurger; les autres s'écrient avec Diderot : « Si l'on croit qu'il y ait beaucoup plus d'hommes capables de faire Pourceaiignac que le Misanthrope, on se trompe. »
Cependant, malgré les discussions engagées entre
eux, les critiques français sont tous d'accord pour faire de Molière un poète d'ordre supérieur. Ce même Boileau, si sévère pour son ami, disait à Louis XIV, qui voulait savoir quel était le plus grand des écrivains de son siècle : « Sire, c'est Molière. » Ils sont également d'accord pour envisager ce qu'on appelle, en France, la comédie de caractère, comme la forme supérieure, de l'art comique. Le poète fait pour ses héros ce que l'acteur fait pour ses rôles : il s'absorbe en eux et disparaît. Il est tour à tour avare, hypocrite, pédant, et il l'est mieux que ne le sont les avares, les hypocrites, les pédants euxmêmes. Fidèle observateur de la nature, il ne se permet avec elle qu'une seule liberté, il l'abrège et la rend plus saillante par le raccourci, à peu près comme ferait un habile feuilletonniste, qui, ayant à rendre compte d'un gros livre indigeste, plein de répétitions et d'inutilités, condenserait en quelques pages tout ce qu'il y aurait trouvé d'intéressant, et en donnerait une analyse supérieure au livre luimême.
Ce sont là les principes de tous les critiques français du XVUe et du XVnie siècle. Ils placent Molière bien au-dessus d'Aristophane, qui n'a pas connu la comédie de caractère. Fénelon écrit à l'académie qu'il lui serait facile de nommer beaucoup d'anciens dont on se passe volontiers, et il indique en première ligne Aristophane et Plante. Voltaire fait
d'Aristophane un « poëte comique qui n'est ni comique ni poëte ».
Voilà dans quel esprit on juge Molière quand on sort d'un gymnase ou d'un lycée français ; mais à peine aborde-t-on l'université qu'on entend parler de littérature comparée, d'esthétique et d'une foule d'autres sciences dont le sage Boileau ignorait jusqu'au nom. Une des premières choses qu'on y apprend est qu'il a existé en Allemagne un littérateur fameux, appelé Auguste-Wilhelm Schlégel, lequel a réformé tous les faux jugements de la critique française sur la comédie en général et sur Molière en particulier. Les esprits curieux de littérature ne tardent pas à faire connaissance avec lui, et voici ce qu'ils apprennent à son école.
La comédie est le contraire de la ti-agédie. Elles sont entre elles comme le jour et la nuit, la santé et la maladie, la vertu et le vice. Il suffit de définir la tragédie pour avoir du même coup défini la comédie. La tragédie est sérieuse, donc la comédie doit être gaie. Le sérieux tragique concentre nos pensées sur un objet précis, donc la gaieté comique les dispersera joyeusement. L'action tragique tend à une fin, elle y marche d'un pas grave et rapide ; donc l'action comique ne tendra à aucune fin précise, mais se perdra en méandres infinis, allant et revenant sur ellemême, et se plaisant aux bouffonnes échappées. Plus l'action tragique est simple plus elle est tragique.
donc l'action comique doit être compliquée pour être comique : quoi de plus comique que l'enchevêtrement des malentendus et le labyrinthe d'un imbroglio sans issue I Dans la tragédie le poète disparaît derrière ses personnages ; donc il lui sera permis de se montrer dans la comédie et de laisser voir le fil qui fait danser les marionnettes. Dans l'œuvre tragique se manifeste la hiérarchie des puissances humaines; les sens y sont soumis à l'esprit et sous le nom de fatalité, de destin, de devoir, la loi divine y fait sentir partout son empire inexorable; donc, dans l'action comique, il n'y aura ni lois, ni hiérarchie; les sens s'y donneront carrière, comme des écoliers en vacances, et la liberté de la fantaisie y régnera comme en un jour de carnaval.
Après avoir établi la théorie, Schlegel l'applique. En trois pas, il parcourt les littératures anciennes et modernes, distribuant aux poètes peines ou récompenses, selon qu'ils ont compris ou méconnu le vrai génie de l'œuvre comique. Une médaille à Aristophane, le grand rieur, dont la verve jaillit sans cesse en inventions bouffonnes; un pensum à Ménandre, pour s'être prosaïquement étudié à dessiner des caractères au lieu de libres et joyeuses caricatures ; une couronne à Shakespeare, le roi de la fantaisie ; la férule à Molière, ce triste plaisant qui a inventé la satire prêcheuse et la comédie hypocondre.
C'est pourtant dommage, car il avait du talent, ce
Molière. Il a quelque force dans l'invention ; le cœur humain ne lui est pas tout à fait inconnu, et, par une bizarre fortune, il arrive paifois qu'une fusée de gaieté s'échappe du pot au noir où s'abîme sa mélancolie. 11 eût pu devenir un maître ; mais la poésie lui a manqué. Y a-t-il l'ombré de poésie dans cette prétention de censurer son siècle? Quels sots pédants que ces Gléantes et ces Aristes? C'est le défaut français de mêler à tout une intention didactique. Ce peuple léger a l'imagination pesante. Il aime à régenter autant qu'à gouverner, et. l'histoire dira que c'était à la nation qui passe pour la plus spirituelle du monde qu'il appartenait d'introduire la pédanterie dans la gaieté.
Cependant les Français ne sont pas absolument incapables de libre gaieté. Certaines pièces écrites dans leur langue prouvent qu'il ne serait pas impossible d'introduire sur leur scène le genre d'Aristophane, moins les indécences et les allusions personnelles. Malheureusement le pubhc, gâté par les critiques, les laisse tomber tout à plat. Lisez le Roi de Cocagne du poète Legrand. Il en vaut bien la peine : « Farce excellente ! folie aimable et pleine de sens, où étincelle cet esprit fantastique si rare en France, et où règne une plaisanterie vive et douce, qui, bien qu'elle aille quelquefois jusqu'à une sorte de délire, ne cesse jamais d'être légère et inoifen-
sive. » — Pauvre Legrand ! que n'est-il né en Allemagne !
La première fois que je lus Schlegel, ma curiosité fut vivement excitée par le nom du poëte Legrand, que j'ignorais. Je courus à la bibliothèque publique chercher les œuvres de Legrand. Peine perdue! Molière y occupait tout un rayon. Quant à Legrand, pas de nouvelles î II est vrai que c'était à Lausanne, ville française, imbue du préjugé de Molière. Quelque dix ans plus tard, ayant à parler de Molière dans une ville allemande, devant un auditoire allemand, Schlegel me fit ressouvenir de Legi^and, et j'allai de nouveau fouiller les bibliothèques publiques. Mais, ô disgrâce! jusque dans une bibliothèque allemande, au milieu de cent mille volumes, on trouve cet affreux Tartuffe et on ne trouve pas ce charmant Roi de Cocagne.
Aujourd'hui encore, je ne saurais rien de Legrand, sauf ce que peut en dire tel dictionnaire biographique,* sans M. Paul Stapfer qui a eu la bonne idée-de nous donner une analyse du Roi de Cocagne, La voici en abrégé.
* Marc- Antoine Legrand, acteur et poëte. Il mourut à Paris en 1728, âgé de cinquante-six ans. Ses o'uvres furent recueillies peu de temps après sa mort, en quatre volumes in-12. Elles renferment une trentaine de pièces de théâtre, dont plusieurs en un acte. Dans le nombre se trouve une comédie de Cartouche, qui fut jouée le jour que ce malheureux fut roué. Par une bizarre rencontre, Legrand était né le Jour où mourut Molière.
Un chevalier errant, Philandre, une infante, Lucelle, et leur valet, Zacorin, sont transportés dans le pays de Cocagne par la puissance de l'enchanteur Alquif. Le roi de Cocagne a deux ministres, Bombance et Ripaille. Bombance accueille les étrangers au nom de son maître, et leur fait la description du pays.
Les vins les plus exquis coulent de nos fontaines; Les fruits naissent confits dans toutes les saisons ; Les chevaux tout sellés entrent dans les maisons; Le pigeonneau farci, l'alouette rôtie Nous tombent ici-bas du ciel comme la pluie.
En parlant ainsi, ils s'approchent du palais royal, (jui s'offre tout à coup à leurs yeux : un palais bien tentatif, car les colonnes en sont de sucre d'orge et les ornements de fruits confits. Nos voyageurs se disposent à le manger, au grand désespoir de Bombance, lorsque le roi lui-môme se présente :
Que chacun se retire et qu'aucun n'entre ici; Bombance, demeurez, et vous, Ripaille, aussi.
Le roi de Cocagne, comme l'Auguste de Corneille, songe à abdiquer. Il est sujet à des indigestions.
Je ne suis pas heureux tant que vous pourriez croire; Quel diable de plaisir! Toujours manger et boire I
Dans la profusion le goût se ralentit;
Il n'est, mes chers amis, viande que d'appétit.
Je suis donc résolu, si vous le trouvez bon, De laisser pour un temps le trône à l'abandon. Le trône cependant est une belle place.
Qui la quitte, la perd. Que faut-il que je fasse? Je m'en rapporte à vous, et par votre moyen Je veux être empereur ou simple citoyen.
C'est sans doute en songeant à cette tirade que Schlegel disait que'la parodie des vers tragiques est un des meilleurs motifs de la comédie. Le roi se laisse persuader qu'il ne doit, pas abdiquer, après quoi , il tombe éperdûment amoureux de l'infante et se hâte de faire jeter en prison le chevaUer errant. On ne dit pas si les verrous de la prison sont aussi faits de sucre d'orge. Quoi qu'il en soit, le chevalier errant et sa belle infante seraient dans une situation bien cruelle sans l'enchanteur Alquif, toujours prêt à leur venir en aide. Il possède une bague qui a la propriété de rendre fou celui qui la met à son doigt. Zacorin, leur valet, devenu fort à propos l'échanson royal, se charge de la faire mettre au roi de Cocagne. H lui présente un bassin avant son repas :
ZACORIN.
Sire
LE ROI
Que voulez-vous? tous ces apprêts sont vains.
ZAGORIN.
LE ROI
Je viens là dedans de me laver les mains.
Quoi?
ZAGORIN.
Et ne voulez-voQs pas les laver davantage?
LE ROI
Et par quelle raison, les laver, dis ?
ZAGORIN (à part).
J'enrage.
(Haut,)
Sire, dans nos climats la coutume des rois
Est de laver leurs mains toujours deux ou trois fois.
Mais le roi ne donne pas dans le piège. Alors Zacorin, au lieu de lui verser à boire, lui répand, comme par mégarde, un encrier sur les mains. Le roi quitte son diamant et se lave. Quand il a fini, Zacorin lui présente la bague enchantée. Aussitôt la cervelle lui tourne. Il chasse Lucelle, en l'accablant d'injures, et il ordonne d'élargir Philandre. Entre autres extravagances, il s'écrie :
Gardes I