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LE THÉÂTRE ET LE ROMAN EN

LA POÉSIE

La passion des poètes pour le Moyen-âge paraît s'attiédir. Quelques disciples attardés des doctrines prêchées sous la Restauration poursuivent encore la rénovation de Fart gothique ; mais leurs œuvres, si tant est qu'elles méritent ce nom, ne valent pas la peine d'être mentionnées. La croisade entreprise pour la forme réduite à elle-même, vivant par elle-même, se suffisant à elle-même, semble aujourd'hui terminée ; le bon sens public a fait justice des folles espérances proclamées à son de trompe. Chacun comprend, aujourd'hui, que la forme sans idées n'est qu'un passe-temps puéril, un hochet, et rien de plus. Le Moyenâge, comme tous les âges de l'histoire, avait et garde encore son droit de cité en poésie; mais pour réhabiliter poétiquement le Moyen-âge selon le programme de la Restauration, il fallait quelque chose de plus que l'imita-

tion matérielle des ballades chantées en deçà et au delà de la Loire, du xne au xve siècle. Réduire la réhabilitation poétique du Moyen-âge à la peinture de la vie extérieure et négliger la partie humaine, c'est-à-dire la substance éternelle de toute poésie, c'était se condamner d'avance et marcher au-devant d'un échec. Que reste-t-il aujourd'hui de l'école gothique? Quelques préfaces ingénieuses, quelques pièces lyriques, où la richesse de la rime dissimule aux yeux de la foule l'absence de la pensée. Quand je parle de Fabsence de la pensée, je me place au point de vue des esprits vulgaires, qui ne sont pas initiés aux secrets de l'école gothique. Je me souviens, en effet, d'avoir recueilli avec étonnement, il y a quelques années, l'explication et la défense des ballades enfantines applaudies dans les salons de la Restauration. Un disciple fervent et convaincu de l'école gothique me disait très-sérieusement : Que nous reprochez-vous? De négliger le sentiment et la pensée? C'est une étrange accusation. L'art, tel que nous le comprenons, est par lui-même une chose si parfaite, qu'il se passe tout à son aise du sentiment et de la pensée. L'émotion et la réflexion sont la substance ordinaire delà poésie, je ne le nie pas; mais un art qui n'appelle pas à son secours ces deux éléments appartient à un ordre bien plus élevé. A l'aide du sentiment et de la pensée, le premier venu, habile ou inhabile, peut émouvoir et intéresser ; nous autres partisans de l'art pour l'art, nous procédons autrement. Nous abandonnons le sentiment à la foule, la pensée au solitaire, et nous voulons, par la combinaison des images, par la variété du rhythme, par la richesse de la rime, remplacer le sentiment et la pensée. Je prenais d'abord cette définition de l'école gothique pour une ingénieuse ironie ; mais la suite de l'entretien me prouva que

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je m'étais trompé, et, en effet, toutes les œuvres de l'école gothique s'expliquent par la domination de la forme sur la pensée, ou plutôt par l'effacement de la pensée devant la forme. Le disciple indiscret et imprudent m'avait livré, tout entier, le secret de ses maîtres.

La cause de l'art gothique est aujourd'hui perdue. Entendons-nous pourtant : je ne veux pas dire que le Moyenâge soit interdit sans retour à la poésie. Voici à quels termes se réduit ma pensée. Le Moyen-âge, comme toutes les époques de l'histoire humaine, est soumis aux conditions qui dominent toute poésie. La forme sans l'idée se traduira toujours en œuvres puériles. Aujourd'hui les poètes abandonnent le Moyen-âge et se retournent vers l'antiquité. La solitude qui s'est faite autour de l'art gothique, le silence dédaigneux et légitime qui accueille les derniers échos de cette école, ont suggéré à quelques esprits amoureux de la renommée le désir de sonder la Grèce antique, et de chercher dans cette mine féconde quelques filons oubliés. Malgré l'anathème lancé par Berchoux contre les Grecs et les Romains, cette tentative mérite d'être prise en sérieuse considération. Reste à savoir si cette pensée, très-acceptable en elle-même, sera poursuivie avec persévérance, si les poètes de notre temps étudieront l'antiquité plus sincèrement et plus profondément qu'ils n'ont étudié le Moyen-âge. Si nous devons avoir la chlamyde et le peplum au lieu du surcot et du tabard, ce n'était vraiment pas la peine de changer de thème. Si le chapiteau roman et l'ogive gothique doivent céder la place au chapiteau dorique ou corinthien, sans que la nature humaine tienne plus de place dans cette rénovation que dans la précédente, la tentative d'aujourd'hui ne vaut pas mieux que la tentative d'hier. Examinons pourtant les pièces du procès et ne pronon-

çons pas légèrement. Voici MM. Ponsard et Leconte de Lisle qui prétendent, chacun à sa manière, réveiller en nous le sentiment et l'intelligence de l'antiquité. Qu'ils soient les bienvenus, s'ils ont compris la supériorité de la pensée sur la forme, s'ils n'ont pas confondu l'écorce avec l'aubier.

Les mystères de la religion chrétienne, déclarés à tout jamais rebelles à la poésie par un esprit ingénieux, dont les arrêts étaient acceptés par les contemporains de Racine et de Molière comme des vérités à l'abri de toute discussion, ont tenté parmi nous plus d'une âme fervente, où la religion se concilie avec le culte de l'art. Les dangers signalés se sont évanouis, devant le désir de rallier la foule à la foi par le charme de l'imagination. M. Victor de Laprade est entré dans cette voie nouvelle, et ses efforts ont droit à toute notre attention. Il essaye dans le domaine poétique, pour la tradition chrétienne, ce que MM. Ponsard et Leconte de Lisle ont essayé pour la tradition païenne. Pour juger avec impartialité cette périlleuse entreprise, il convient, je crois, de l'envisager sous l'aspect purement littéraire. Si nous abordions l'autre côté de la question, l'impartialité serait trop difficile. Nous risquerions de mécontenter, d'irriter peut-être les esprits chez qui la foi domine tous les problèmes philosophiques et littéraires, et de paraître injuste à ceux qui, tout en acceptant la tradition chrétienne, n'ont pas renoncé à l'exercice de la raison et du goût. J'essayerai donc de parler librement de M. Victor de Laprade.

Enfin la poésie personnelle, qui a tenu sous la Restauration une si large place dans notre littérature, se métamorphose aujourd'hui. Au lieu de nous entretenir sans relâche de l'isolement des âmes d'élite, du néant des affections humaines, de la nature sourde à nos plaintes et

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à nos questions, elie consent à célébrer les joies de la famille, le calme du foyer domestique, la sérénité de la vie champêtre, les consolations de l'amitié. Nous saluons avec bonheur cette transformation. Sans prétendre au don de prophétie, nous avions prévu depuis longtemps que la poésie personnelle épuiserait bientôt le thème qu'elle avait choisi, et s'il nous est permis de citer une preuve à l'appui de notre affirmation, nous rappellerons que nous avions deviné le caractère poétique de Jocelyn avant d'en avoir lu le premier vers, avant même que le premier vers fut imprimé. Pour prévoir la signification de ce poème, il ne fallait pas une grande pénétration ; aussi croyons-nous pouvoir invoquer ce souvenir sans manquer aux lois de la modestie : il suffisait, pour me servir d'une expression vulgaire, d'avoir tâté le pouls de l'opinion publique. La foule témoignait chaque jour une indifférence de plus en plus marquée pour la poésie égoïste, pour l'analyse et la peinture des souffrances enfantées par la solitude et que la solitude ne peut consoler. Pressentir que la foule passerait bientôt de l'indifférence au dégoût, du dégoût à l'aversion, était chose trop facile; la connaissance du présent révélait l'avenir à tous les esprits attentifs, et l'attention n'est pas un mérite dont on puisse se vanter : c'est un devoir, et rien de plus.

La transformation de la poésie personnelle n'est pas moins importante, à nos yeux, que le retour vers l'antiquité, vers la tradition chrétienne. Quoique cette transformation n'ait pas encore porté tous ses fruits, je m'efforcerai d'en parler avec indulgence. Je ne demanderai pas, à l'idée naissante, les œuvres qui n'appartiennent qu'à l'idée mûrie par une longue réflexion. Je tâcherai d'apprécier les faits accomplis, non pas en eux-mêmes, mais d'après l'intention dont ils relèvent. Si je me trompe,

j'espère au moins ne pas pécher par excès de sévérité. Je sens, et je professe une vive sympathie, pour tous les esprits qui comprennent la nécessité des affections, et ne cherchent pas dans la passion pour la solitude un signe de royauté intellectuelle. J'accepte sans réserve ce verset de YEcclésiaste: « Il n'est pas bon que l'homme soit seul. »

Avant d'examiner les Études antiques de M. Ponsard, je dois parler de la préface. M. Ponsard n'entend pas raillerie sur la critique. J'avais cru pouvoir lui dire qu'il se méprenait sur le caractère des bacchantes, et je m'étais modestement abrité derrière Virgile et Euripide. L'auteur d'Ulysse s'est bien gardé de répondre directement à mon objection, et en effet la tâche eût été plus que difficile. De quelque manière qu'on envisage la tragédie des Bacchantes, il est impossible d'y découvrir l'apologie de M. Ponsard. Aussi le poète, indigné du reproche que je lui adressais, n'a rien trouvé de mieux que de me comparer à Tityre, en parodiant les deux premiers vers de la première églogue, pour me prouver qu'il sait Virgile par cœur,. J'admire avec tout le monde, comme je le dois, l'exquise finesse de cette ingénieuse plaisanterie ; je reconnais, sans me faire prier, que j'écris avec une plume de mince valeur. Malheureusement pour M. Ponsard, ma plume valût-elle cent fois moins encore, la tragédie d'Euripide, la vingt-sixième idylle de Théocrite et le troisième livre des Métamorphoses d'Ovide seraient encore là pour me donner raison : le poète athénien, le poète sicilien et le poète romain racontent de la même manière la mort de Penthée. Je ne croyais pas devoir répondre à ces aimables gausseries. Ceux qui connaissent l'antiquité partagent mon avis, je devais naturellement me contenter de leurs suffrages : quant à ceux qui ne la

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connaissent pas, je n'ai pas à m'inquiéter de leur opinion ; mais on m'assure que les gens du monde, brouillés depuis longtemps avec les études de leur jeunesse, donnent raison à M. Ponsard, parce qu'il a parié le dernier. Je suis donc forcé de rompre le silence et de rétablir, en quelques mots, les vrais termes de la question. Que M. Ponsard ait traduit pour sa tragédie d'Ulysse plusieurs chœurs d'Euripide, c'est ce qui importe peu ; il s'agit de savoir, si un poète grec s'est jamais permis de comparer, aux bacchantes, les tilles folles de leur corps ; tant que M. Ponsard n'aura pas établi l'affirmative, les traits les plus acérés de sa puissante ironie viendront s émousser contre l'évidence. Il est très-vrai, et je n'ai jamais songé à le contester, que deux siècles avant l'ère chétienne le sénat romain fut obligé de rendre un décret contre la licence des bacchanales, où les hommes s'étaient introduits; mais quoi ! dans la tragédie d'Ulysse il s'agit des bacchantes de la Grèce héroïque. Or, d'après les marbres de Paros, le siège de Troie remonte à douze siècles avant l'ère chrétienne ; Homère écrivait trois siècles après le siège de Troie : un enfant tirerait la conclusion. M. Ponsard, qui croit posséder une pleine connaissance de l'antiquité, parce qu'il a mis au théâtre avec succès quelques pages de Tite-Live, a commis tout simplement une erreur de mille années. Vouloir assimiler les bacchantes de la Grèce héroïque aux bacchanales romaines, deux siècles avant l'ère chrétienne, est une prétention plus qu'étrange : autant vaudrait, à mon avis, chercher dans l'Évangile l'apologie de l'inquisition. Les bûchers allumés en Europe au nom de la foi catholique ne rendent pas l'Évangile responsable d'un tel crime ; les dogmes prêchés par les apôtres n'ont rien à voir dans la Saint-Barthélemy. Les bacchantes de la Grèce héroïque n'ont rien à démêler, non

plus, avec la licence des bacchanales romaines. J'espère que M. Ponsard se contentera de ma réponse, et n'obligera pas une plume, de si mince valeur, à soutenir plus longtemps une si terrible discussion. Si mon adversaire ne joignait pas la clémence au génie, je me verrais forcé d'abandonner la partie; car je ne suis pas en mesure de lui rendre flèche pour flèche, et j'aurais beau relire Virgile : inhabile à le parodier, je serais accablé.

Après avoir défendu assez maladroitement sa tragédie, M. Ponsard entreprend de démontrer que la France a perdu l'intelligence et le sentiment de l'antiquité. André Chénier, lui-même, ne trouve pas grâce devant ce juge impitoyable. André Chénier, qui depuis trente ans passait pour avoir retrouvé la grâce et la simplicité du génie attique, n'est, aux yeux de M. Ponsard, quun poète tout au plus virgilien. Quant au génie grec, il n'en faut pas parler, après avoir lu V Aveugle et la Jeune Captive. Tout au plus virgilien? l'expression est dure, et pourtant M. Ponsard semble vouloir user d'iudulgence envers ce pauvre Chénier. Voyez pourtant où peut nous conduire l'ignorance. Toute la France lettrée croyait en paix, depuis trente ans, que Chénier avait compris la Grèce; toute la France s'était trompée. M. Ponsard, qui possède l'intelligence de Tite-Live, ne devine pas moins sûrement le vrai sens d'Homère par droit de parenté. Nourri du miel de l'Hymette, il parle sans effort la langue de Patrocle et d'Agamemnon. Aussi généreux que savant, il n'a pas voulu garder pour lui seul un si précieux secret ; il nous associe à son opulence avec une libéralité que je ne saurais trop louer. Pour nous montrer comment il faut s'y prendre pour peindre l'antiquité, il vient de traduire à sa manière un chant de YOdyssce, la rencontre d'Ulysse et de Nausicaa, et de l'encadrer dans un récit

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de son invention; mais avant d'apprécier cette hardie tentative, il nous faut parler en quelques mots des principes exposés par M. Ponsard. S'il se fût contenté de dédaigner André Chénier, nous ne connaîtrions pas à fond ses doctrines littéraires ; il a bien voulu nous les révéler, et cet enseignement a été accueilli partout avec une reconnaissance unanime. Nous savons maintenant, à n'en pouvoir douter, qu'il procède à la fois de Corneille, de Racine et de Molière; avec de tels aïeux, on peut à bon droit défier toutes les atteintes de la critique. Il est vrai que ses trois illustres ancêtres ont chacun un style qui leur appartient et qui ne peut être confondu avec le style des deux autres ; il est vrai que le Cid, At Italie et le Misanthrope, bien qu'écrits dans le même siècle, ne sont pas écrits dans la même langue ; il est vrai que la simplicité familière de Molière n'a pas grand'chose à démêler avec la période nombreuse de Racine, ou la phrase énergique de Corneille ; mais leurs disciples et leurs descendants ne s'arrêtent pas à de pareilles vétilles. De toutes parts, on demandait à l'auteur à' Ulysse quels étaient ses principes, il fallait bien répondre à la curiosité universelle. Dieu merci, notre attente n'a pas été trompée; nous connaissons maintenant la généalogie littéraire de M. Ponsard. A la rigueur, il aurait pu se dispenser de nous exposer ses opinions, il suffisait de nommer ses aïeux. Sachons-lui gré, pourtant, de ne s'être pas tenu dans une réserve majestueuse ; il a poussé la condescendance jusqu'à nous expliquer par quels liens mystérieux il se rattache aux chefs de sa famille. Le génie seul possède le secret de ces merveilleuses causeries.

Voyons maintenant le vrai sens à' Homère. Un poète moins hardi que M. Ponsard eut hésité, peut-être, à mettre Homère en scène. Au premier aspect, en effet, une telle

entreprise a quelque chose de dangereux ; mais une victoire sans péril ne saurait tenter que les âmes vulgaires. Quand on a cueilli le laurier-rose sur les bords de l'Eurotas, on trouve sans peine sur ses lèvres des paroles dignes d'Homère. La fable inventée par M. Ponsard est d'une naïveté charmante, et prouvera aux plus incrédules que Fauteur d'Ulysse entend l'antiquité, bien autrement qu'André Chénier. Voyez plutôt. Homère, recueilli par un armurier de Cumes, le charme et l'intéresse par l'éclat et la variété de ses récits. Malgré les instances de son hôte, il ne veut pas s'asseoir à sa table sans payer son écot. Il espère que les notables de la ville, après avoir entendu un chant de Y Odyssée, n'hésiteront pas à lui assigner une pension sur le trésor public. Vaine espérance ! les notables de Cumes écoutent sans émotion l'entretien d'Ulysse et de Nausicaa. Ignorants, égoïstes, sourds aux accents du génie, ils demandent à quoi sert la poésie. Un bourgeois du Marais ne parlerait pas autrement. Après une délibération de quelques instants, les notables de Cumes décident, à l'unanimité, qu'ils ne prendront pas à leur charge l'aveugle mendiant. Il paraît que dans cette ville maudite, au dire du moins de M. Ponsard, Pavarice et l'ignorance ne régnaient pas seules ; il y avait parmi ces boutiquiers sans entrailles, sans lettres et sans goût, des critiques envieux, comme dans notre malheureux pays, qui se plaisaient à dénigrer le génie. En traçant le portrait de ces critiques de Cumes, l'héritier de Corneille, de Molière et de Racine s'en est donné à cœur-joie. En lisant cette page écrite sur l'airain, avec un stylet d'acier, tout homme habitué à dire son avis sur les poètes de son temps sent ses cheveux se dresser sur sa tête, un frisson d'épouvante glace le sang dans ses veines. En présence de son image, il reconnaît toute son indignité, et com-

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prend, mais trop tard, hélas! que les poètes sont infaillibles, et que la discussion la plus modeste est une atteinte portée à leur inviolabilité.

Il faut, pourtant bien, parler du chant de Y Odyssée traduit par M. Ponsard. Je n'aborde qu'en tremblant cette tâche difficile. Quand Fauteur Ulysse parle en son nom, quand il nous raconte l'entretien d'Homère et de Tychius l'armurier, il parle une langue qui n'est pas celle d'André Chénier, je le reconnais volontiers. Les images ne sont par toujours bien choisies ; parfois la rime amène des idées quelque peu puériles, dont la vile prose ne s'accommoderait pas. L'imitation de la période homérique, toujours évidente, est bien rarement heureuse. Lorsque Homère parle à son tour par la bouche de M. Ponsard, hélas ! nous avons grand'peine à le reconnaître. André Chénier, ce poète si maladroit, tout au plus virgilien, ne trouvant pas dans notre langue l'équivalent précis de l'expression homérique, s'est laissé plus d'une fois séduire par le charme d'une périphrase élégante ; ce n'est pas moi qui entreprendrai de le défendre. Il rappelle, sans les égaler, la finesse attique, la mollesse ionienne. M. Ponsard dédaigne résolument la périphrase ; par malheur, il confond la trivialité avec la simplicité. Au risque de me voir confondu avec les critiques de Cumes, j'oserai dire que je préfère le style, à peine virgilien, d'André Chénier au style homérique de M. Ponsard. Je n'aime pas la périphrase, et j'aime encore moins les expressions crues et triviales. Ulysse et Nausicaa parlent dans le poème de M. Ponsard, je veux dire le chant de YOdyssée qu'il a traduit, un langage sans grâce et sans élévation. C'est une manière toute nouvelle de comprendre l'antiquité, trèsnouvelle assurément, qui ne séduira pas les gens du monde guidés par les seules lumières du goût, et qui éton-

nera fort les érudits. Car les passages les plus familiers, les plus naïfs de YOlyssée, n'ont jamais rien de trivial. Les choses sont appelées par leur nom ; mais la précision des termes n'exclut ni l'énergie, ni l'élévation. Il y a d'ailleurs, dans le style d'Homère, une qualité précieuse et constante que M. Ponsard oublie complètement, je veux dire l'unité. Les expressions les plus franches n'ont jamais rien d'inattendu, parce qu'elles sont préparées par le ton général de la pensée. Dans la traduction de M. Ponsard , les couleurs les plus vraies prennent un accent criard, et discordant. Pourquoi ? C'est qu'il n'a pas tenu compte de l'unité ; dans son horreur pour la périphrase, que je suis loin de lui reprocher, il ne garde aucune mesure. Pour mieux prouver qu'il tient à nommer les choses par leur nom, ayant à choisir entre deux termes, il choisit presque toujours le plus vulgaire et le plus bas. C'est là ce qu'il appelle retrouver la simplicité homérique. Cette prétendue fidélité n'est, aux yeux des hellénistes, qu'une infidélité flagrante. Cette interprétation, qui se* donne pour littérale, défigure Homère qu'elle prétend copier.

Qu'ai-je dit, mon Dieu? M. Ponsard va me trouver bien hardi, bien téméraire. Après avoir mis en question la vérité de son Ulysse, j'ose révoquer en doute l'exactitude de sa traduction. Je n'ignore pas les périls de ma franchise : la rude leçon qu'il m'a donnée dans sa préface aurait dû me rendre plus prudent et plus modeste. Cependant une pensée me rassure. Après m'avoir comparé à Tityre, quel plus terrible anathème M. Ponsard peut-il lancer contre moi? Le pire qui puisse m'arriver, c'est d'être baptisé du nom de Zoïle, et je m'en consolerai facilement, en pensant que M. Ponsard n'avait pas d'autre moyen de se mettre sur la même ligne qu'Homère. Les poètes de nos jours ontl'humeur quinteuse, ets'appliquent

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à justifier, de plus en plus, l'opinion exprimée par l'ami de Virgile et de Mécène. Ilsformentune race plusque jamais irritable. Discuter leur savoir, refuser de croire qu'ils ont tout deviné, qu'ils n'ont besoin de rien apprendre, c'est leur manquer de respect. Vouloir les soumettre aux conditions vulgaires de l'étude et de la réflexion, c'est nier l'auréole lumineuse suspendue au-dessus de leurs têtes. Quelque durs que soient de tels reproches, il faut bien les subir avec résignation. J'ai le malheur de penser, malgré ma profonde sympathie pour l'imagination, que l'étude n'a jamais rien gâté, que les plus heureux dons du génie ne sauraient suppléer la connaissance de l'histoire. Les poètes sont à mes yeux des êtres supérieurs, privilégiés, mais ils ne cessent pourtant pas d'être hommes. Corneille, un des aïeux de M. Ponsard, a consumé sa vie dans l'étude, et son génie ne s'en est pas mal trouvé. Dante, Goethe et Milton savaient toute la science de leur temps, et je ne vois pas que cette science, laborieusement amassée, ait attiédi P ardeur de leur imagination. Aujourd'hui, les choses sont bien changées. La plupart des hommes qui inventent se croient dispensés d'étudier. La poésie est une création, donc elle est divine, donc elle n'a rien à démêler avec les procédés vulgaires de l'intelligence. Étudier, fi donc ! cela est bon tout au plus pour les petits esprits. Les esprits de haut lignage, les inventeurs, les poètes, ne sont pas soumis à cette cruelle nécessité. Que poésie et création soient synonymes, je le veux, bien; mais je renvoie les poètes aux premiers versets de la Genèse. Moïse ne dit pas que Dieu ait tiré le monde du néant; la volonté divine a mis l'ordre dans le chaos, c'est une part assez belle, ce me semble, et dont les poètes devraient se contenter. Qu'ils traitent comme une fange immonde, comme une argile impure, toutes les connais-

sances amassées lentement dans la mémoire des hommes, ce dédain puéril n'excitera pas ma colère; mais qu'ils descendent au moins jusqu'à feuilleter l'histoire, s'ils veulent en parler. M. Ponsard, qui a prouvé son amour pour l'antiquité, n'a pas établi aussi victorieusement ses droits au titre d'érudit. Les applaudissements très-légitimes, prodigués à Lucrèce, ne détruisent pas la différence qui sépare la Rome des Tarquins, de la Rome républicaine et de la Rome impériale. Or, dans cette tragédie, émouvante assurément, moins émouvante pourtant que le récit de l'historien romain, plus d'une fois les mœurs de ces trois époques, si diverses, sont mêlées et confondues. C'en est assez pour montrer que le savoir de M. Ponsard n'est pas à l'abri de toute objection. Assurément, la pleine connaissance des détails recueillis parl'érudition, sur la Grèce et l'Italie antiques, n'est pas indispensable aux poètes, mais il faut, au moins, confesser qu'elle leur rendrait plus d'un service. M. Ponsard n'est pas de cet avis : il trouve très- mal avisés tous ceux qui se permettent de relever ses bévues. Les faits les plus constants, les mieux avérés, lorsqu'il les a oubliés ou qu'il les ignore, sont à ses yeux comme non avenus, et si la critique, dans les termes les plus modestes, sans afficher l'érudition, prend la peine de les rappeler, il s'étonne et s'indigne. Il ferait beaucoup mieux de suivre l'exemple de son aïeul Corneille, et de corriger sans dépit les erreurs qu'on veut bien lui signaler.

Les Poèmes antiques de M. Leçon te de Lisle méritent une attention sérieuse. Il y a dans ce livre un ensemble de pensées constamment élevées. Je regrette que l'auteur, au lieu de présenter son oeuvre seule et nue, ait cru devoir lui donner pour cuirasse une préface très-malencontreuse. Les poètes qui entrent dans la carrière ont toujours mauvaise grâce à traiter, de haut en bas, ceux qui les ont pré-

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cédés. M. Leconte de Lisle ne paraît pas même avoir entrevu cette vérité si vulgaire. Il parle avec un dédain superlatif de tous les hommes qui, depuis cinquante ans, soit en France, soit dans le reste de l'Europe, ont mis leur parole au service de leur fantaisie. Il exagère jusqu'au ridicule une pensée très-vraie dans son principe, à savoir que la poésie purement personnelle de la France, de l'Allemagne et de l'Angleterre, a obscurci et presque effacé l'intelligence du passé. Il est hors de doute que la poésie lyrique des cinquante dernières années n'a rien à démêler avec le savoir historique, ce n'est pas une raison pour la maudire; c'est une forme nouvelle de l'imagination, que l'antiquité n'a pas connue, qui relève directement du développement religieux des nations modernes, et qu'un esprit attentif ne traitera jamais avec indifférence. Byron et Lamartine, poètes très-personnels, sont pour nous et seront pour la postérité, je le crois, des hommes de premier ordre. La peinture de leurs sentiments nous offre un intérêt aussi puissant que le tableau du passé. Je n'ignore pas, et j'ai signalé plus d'une fois les dangers que présente cette poésie égoïste ; je sais tout ce qu'il y a d'énervant dans cette analyse de la souffrance : cependant, quoi que puissent penser les moralistes, il faut bien reconnaître que Lamartine et Byron sont au premier rang parmi les poètes de la génération présente. La préface de M. Leconte de Lisl£ prouve, jusqu'à la dernière évidence, que le maniement de la mesure et de la rime n'enseigne pas les lois les plus élémentaires de la prose. Les idées les plus justes ont besoin d'être présentées sous une forme claire et précise ; or M. Leconte de Lisle paraît dédaigner résolument la précision et la clarté. Ses idées ne s'enchaînent pas, et s'offrent à nous sous une forme vague et confuse. Habitué à parler la langue des dieux, il bégaye

la langue des hommes, et nous sommes réduits à deviner sa pensée. Oublions donc cette préface malencontreuse, et parlons des Poèmes antiques.

Il y a, dans le recueil de M. Leconte deLisle, un sentiment très-vrai de l'antiquité que je me plais à louer sans réserve ; par malheur ce sentiment, qui promettait les plus beaux fruits, est contrarié par des velléités d'érudition. Hélène , le Centaure et Niobé révèlent chez l'auteur l'intelligence intime de la Grèce antique. Personne, depuis André Chénier, n'avait sondé le passé avec autant d'attention et de vigilance, et certes ce n'est pas un mince éloge. Pourquoi faut-il que l'auteur, oubliant l'arrêt prononcé par Boileau sur Ronsard, ait voulu parler grec en français? Je reconnais volontiers que la mythologie païenne, en passant de la Grèce à l'Italie, a subi des altérations nombreuses; l'altération des noms n'est pas la moins importante : cependant, comme il s'agit avant tout de se faire comprendre, il est très-dangereux de substituer les dénominations grecques, aux dénominations latines qui sont entrées dans notre langue. L'érudition peut réclamer tout à son aise ; mais à moins d'écrire pour les érudits dans la langue d'Homère, il faut accepter les dénominations latines. Jupiter et Junon sont deux noms que tout le monde comprend, Zeus et Héré sont deux énigmes pour la plupart des lecteurs. La poésie n'a rien à gagner à ces restitutions purement philologiques ; j'ajouterai que ces restitutions, énigmatiques pour la foule, sont trop souvent insuffisantes pour les érudits. Ainsi; par exemple, Junon, que M. Leconte de Lisle baptise du nom à* Héré, ne s'est jamais appelée de ce nom, ni parmi les contemporains de Périclès, ni parmi les contemporains de Canaris. Il suffit d'ouvrir Homère pour voir qxx'Héré est une pure invention, et que Junon chez les Grecs s'appelait

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Hère. La confusion de Yepsilon et de Yêta est une étourderie difficile à concevoir, chez un poète qui se donne comme érudit, et reproche aux hommes de son temps d'ignorer l'antiquité. Je suis forcé d'en dire autant d'Athéné substituée à Minerve; les écoliers de douze ans, assis sur les bancs de nos collèges, savent très-bien que Minerve, dans Y Iliade et dans Y Odyssée, s'appelle Athênê, et non pas Atkéné. Cette remarque toute philologique pourra sembler puérile aux esprits frivoles : je crois cependant qu'elle n'est pas sans importance. Lorsqu'il s'agit, en effet, d'un poète modeste qui produit sa pensée sans afficher l'érudition, il est permis de lui témoigner de l'indulgence ; mais lorsque le poète jette à la face de son temps le reproche d'ignorance, la sévérité devient un droit et un devoir. Hélios n'est pas une monstruosité moins étrange qxYAthéné et Héré. Tous les écoliers savent que le soleil s'appelle, dans la langue d'Homère, Hêlios et non pas Hélios. Ce n'est pas d'ailleurs la seule bévue commise par M. Leconte de Lisle, car il dit à plusieurs reprises « le jeune Hélios :» or, dans la langue d'Homère, on peut dire « le jeune, le blond Phoibos; » quant au jeune Hélios, c'est une locution parfaitement inconnue» Hêlios est la dénomination d'une chose; Phoibos est la dénomination d'un dieu. Plût à Dieu que cette erreur si évidente fût la seule à relever ! car il ne s'agirait après tout que de la confusion d'une brève avec une longue, bévue prosodique sans excuse aux yeux des hellénistes, mais facilement pardonnée par ceux qui n'ont pas vécu dans le commerce familier de Sophocle et de Démosthènes. Les erreurs de M. Leconte de Lisle vont beaucoup plus loin ; il confond parfois les substantifs avec les adjectifs. Je prévois le sourire des gens du monde, mais je n'en veux tenir aucun compte, Car il s'agit d'une vérité

élémentaire bonne à rappeler. Homère appelle les Grecs en maint endroit, soit dans Y Iliade, soit dans V Odyssée, Eùknémides, et le tréma n'est mis là que pour avoir un pied de plus. Car, sans les exigences de la versification, les Grecs s'appelleraient Eùknémides. M. Leconte de Lisle, dans un accès d'étourderie que j'ai peine à concevoir, confond les knémides, c'est-à-dire les hommes chaussés, avec les knémes, c'est-à-dire les chaussures. Une pareille bévue suffit pour ruiner l'édifice entier de son érudition. Après une telle méprise, il n'est plus permis de reprocher aux poètes de notre nation de substituer Jupiter à Zeus, sous peine de se voir appliquer la parabole de l'Évangile sur la poutre et le fétu. L'érudition est chose fort salutaire, mais à la condition d'être complète. Toute érudition superficielle est plutôt un danger qu'un secours. Les poèmes de M. Leconte de Lisle, trop souvent énigmatiques pour les gens du monde, étonnent et blessent les érudits, et quand je m'exprime ainsi, je ne veux pas parler seulement de la philologie, j'entends parler aussi des sciences naturelles. Les citations botaniques portent malheur au poète, aussi bien que les citations helléniques. Il lui arrive de confondre le calice avec la corolle ; comme rien ne l'obligeait à employer cette dénomination purement scientifique, il fallait au moins l'employer à propos.

Mes réserves une fois faites contre l'érudition très-incomplète de M. Leconte de Lisle, je me plais à reconnaître qu'ily a dans son recueil plusieurs pièces très-dignes d'attention. Hélène, Niobé, le Centaure, révèlent chez l'auteur une connaissance approfondie, sinon delà langue, au moins de la tradition grecque. Son vers n'est pas toujours d'une irréprochable correction. Parfois, pour obéir à la rime, il donne plus d'une entorse à notre idiome; mais,

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à tout prendre, sa pensée ne manque ni de grandeur ni de sérénité. C'est une âme vraiment poétique, capable de , comprendre et d'exprimer le sens intime de toute chose; mais cette âme si intelligente ne tient compte ni des temps ni des lieux, Hélène, le Centaure et Niobé, interprétés par M. Leconte de Lisle, seraient pour Eschyle et Sophocle de véritables énigmes. Car le poète français, au lieu de s'en tenir à la tradition grecque, encadre cette tradition dans sa pensée personnelle et lui prête un sens qu'elle n'a jamais eu pour les païens. Je ne dis pas que la philosophie répudie le sens qu'il prête à cette tradition ; mais j'affirme que la poésie ne peut s'en accommoder. Il nous dit qu'il raconte l'enlèvement d'Hélène d'après une tradition dorienne, je le veux bien; mais jamais aucune tradition hellénique n'a fait jouer au Destin un rôle aussi important dans la chute d'Hélène. Pour les Grecs comme pour nous, Ménélas est un mari trompé, Pâris un amant hardi et entreprenant. Le Destin n'a rien à voir dans la mésaventure de Ménélas. Le Centaure et Niobé donnent lieu à des remarques du même genre. Le Centaure, dans le recueil de M. Leconte de Liste, parle comme un homme qui aurait lu Herder et Spinoza. Il est permis aux générations modernes d'interpréter les traditions grecques, mais il est défendu aux poètes de prêter, aux personnages de ces traditions, les pensées qu'une longue série de siècles a pu seule développer. Niobé vantant sa fécondité, excitant la jalousie de Latone et voyant périr toute sa famille sous les flèches d'Apollon, est assurément un sujet très-pathétique. M. Leconte de Lisle ne s'est pas contenté de la donnée fournie par la mythologie, il a prêté à Niobé des sentiments que la Grèce n'a jamais connus. S'il faut dire en un mot toute ma pensée, il défigure l'antiquité, quoiqu'il la connaisse. Il a le sentiment du passé, et ce-

pendant, les poèmes qu'il vient de publier sont entachés d'un perpétuel anachronisme. Il met, sous des noms grecs, des pensées qui n'ont pu éclore que parmi nous, sous le . ciel brumeux qui nous abrite.

Parlerai-je du Baghavat? C'est une tentative que le goût français ne peut accepter. L'épopée indienne, où les plus hautes questions métaphysiques se mêlent au récit des combats et à la poésie descriptive, ne sera jamais pour nous qu'un sujet d'étude. Vouloir l'imiter, c'est méconnaître le génie de notre nation. Il y a certainement, dans le Baghavat de M. Leconte de Lisle, des parties trèsdignes d'éloges, empreintes d'une véritable élévation ; par malheur cette qualité , si recommandable d'ailleurs, ne saurait racheter tout ce qu'il y a d'énigmatique et de confus dans le récit. Tous ceux qui, sans avoir étudié le sanscrit, ont pu lire le Ramayana dans la traduction anglaise de Marsh man, accueilleront avec un sourire d'étonnement le récit inventé par M. Leconte de Lisle. L'épopée indienne, qu'il croit avoir naturalisée parmi nous, ne procède pas par des moyens aussi puérils. Elle nous étonne par l'image de l'infini ; mais en face de cette terrible image elle ne place jamais des chagrins vulgaires. Les poètes français peuvent et doivent consulter l'Orient; seulement, toutes les fois qu'ils entreprendront de le calquer, ils peuvent être sûrs de rencontrer l'indifférence ou la surprise. Le génie de l'Inde et le génie de la France ne sont pas faits pour se concilier. L'Inde chérit le mystère; la France aime la clarté. Kalidasa et Valmiki ne seront jamais lus, avec une sympathie empressée, dans la patrie de Molière et de Voltaire. Le Baghavat de M. Leconte de Lisle, objet de curiosité pour les érudits, ne sera pour la foule qu'une énigme impénétrable, une sorte de défi porté à l'esprit de notre nation. Il y a pourtant dans le

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recueil de M. Leconte de Lisle un sentiment poétique trèsvrai^ très-élevé^ que je ne veux pas méconnaître. En renonçant à Térudition qui lui porte malheur, il pourra, je n'en doute pas, révéler toute la puissance de ses facultés.

J'aime à reconnaître dans M. Victor de Laprade un poëte sincère et convaincu. Il y a, dans ses Poëmesévangéliques, plus d'une page qui serait avouée par les esprits les plus élevés de notre temps. L'art n'est pas pour lui un délassement, mais un besoin impérieux. Le dirai-je cependant? M. de Laprade ne me paraît pas comprendre, assez nettement, l'intervalle qui sépare la poésie de la philosophie. Animé de sentiments généreux, ému comme toutes les âmes délicates en présence de la nature, initié à toutes les grandes pensées que la philosophie a mises en circulation depuis cinquante ans, il confond trop souvent l'enseignement avec l'inspiration. Je proclamerai, en toute occasion, les relations-étroites du beau et du vrai, mais je n'atfirmerai jamais, avec un accent moins résolu, la distinction profonde de la philosophie et de la poésie. La poésie la plus haute ne doitrenfermer qu'un enseignementimplicite. Dégagez la vérité, présentez-la sous une forme explicite, et vous détournez la poésie de sa vraie mission. La leçon, une fois offerte au lecteur dans toute sa nudité, appartient à la philosophie. Voilà précisément ce que M. de Laprade me paraît ignorer, ou du moins avoir oublié. Voué à l'expression du sentiment religieux, acceptant sans réserve tousles dogmes chrétiens,il lesmétamorphose à son insu en les interprétant, pour les appliquer comme un baume salutaire aux plaies de notre âge. L'intention est excellente, mais l'Evangile soumis à cette épreuve perd bientôt son caractère primitif. Le poëte a beau croire de toutes les forces de son âme aux vérités révélées, il en altère la simplicité par le travail de la réflexion.

Je ne m'arrêterai pas à discuter si le Nouveau Testament est une matière poétique ; l'arrêt prononcé en France au xvue siècle a été réfuté victorieusement par Klopstock. Ce qu'il m'importe de signaler dans les Poèmes évangéligues de M. Victor de Laprade, c'est le caractère didactique. Le Précurseur et la Tentation sont, à coup sûr, l'œuvre d'une imagination très- heureusement inspirée; mais ces deux poèmes, dont je me plais d'ailleurs à louer l'élégance et l'austérité, agiraient plus sûrement sur la foule, si l'intention de l'auteur était indiquée, au lieu d'être formulée. La confusion de la poésie et de la philosophie, que la raison ne saurait accepter, amène dans la trame du style une diversité de couleurs que le goût ne peut avouer. Tour à tour poétique et philosophique, le langage de M. de Laprade ne contente, que d'une manière incomplète, les philosophes et les poètes. Oui, je crois que le Nouveau Testament est une mine féconde pour les âmes initiées à la foi chrétienne, et soumises sans réserve aux prescriptions de la loi nouvelle ; mais à quelle condition cette mine peut-elle être exploitée ? Il me semble, qu'à cet égard, les avis ne sauraient être divisés. Il suffit de lire l'Evangile pour comprendre que les récits de saint Luc et de saint Matthieu, de saint Marc et de saint Jean ne peuvent, sans se dénaturer, servir à l'exposition des idées modernes. Je ne dis pas que la philosophie contredise, ou même contrarie seulement la doctrine évangélique, telle n'est pas ma pensée. Quand l'Evangile n'enseignerait que la charité, il faudrait le considérer comme un des livres les plus précieux offerts à l'intelligence humaine. Ce que je tiens à établir, ce que personne, je crois, ne voudra contester, c'est que la doctrine prêchée en Judée il y a dix-huit siècles, offre un caractère constamment poétique, et que ce caractère ne peut être

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méconnu, oublié un seul instant, sans que l'Évangile soit aussitôt dénaturé. Le Christ, dans les leçons qu'il donne à la foule, ne procède ni par syllogismes, ni par enthymèmes, ni par sorites, et pourtant, bien avant que le précepteur d'Alexandre eût défini et classé ces instruments dialectiques, les hommes les plus illettrés les possédaient et les maniaient à leur insu. Le Christ procédait par paraboles, M. Victor de Laprade ne l'ignore pas, et il encadre habilement dans ses récits les paraboles du Christ ; mais, au lieu de les accepter dans toute leur simplicité, il cède au besoin de les commenter, et cette tentative, très-légitime dans le domaine philosophi- -% que, ralentit singulièrement la marche de la narration. C'est pourquoi je conseille à M. de Laprade de surveiller sévèrement, avec une vigilance assidue, le développement de sa pensée ; il faut qu'il choisisse, sans plus tarder, entre la philosophie et la poésie. Qu'il émeuve ou qu'il enseigne, qu'il charme ou qu'il instruise: mais qu'il n'espère pas identifier l'émotion et l'enseignement, qu'il n'essaie pas de concilier ces deux tâches si diverses, et de les accomplir toutes deux en même temps. Il me répondra peut-êire, ou ses amis me répondront pour lui, qu'il cède à sa double nature et qu'il trouve, en lui-même, l'instinct du poëte et l'instinct du moraliste. Lors même qu'il sentirait au fond de sa conscience une propension égale pour l'enseignement et pour l'invention, il ne serait pas dispensé de faire un choix. Qu'il prenne garde, malgré ses facultés éminentes, de manquer le but qu'il veut atteindre. La double tendance que je signale se retrouve dans les pièces purement lyriques , et même dans la Dédicace et la Consécration adressées par l'auteur à sa mère. J'admire dans ces deux morceaux l'expression de la piété filiale, l'accent d'une âme profondé-

ment attendrie par le spectacle de la souffrance et le souvenir d'une mort résignée ; mais dans la révélation même de ces sentiments tout personnels, M. Victor de Laprade manifeste encore sa double nature : parfois trop prosaïque pour les poètes, parfois aussi trop poétique pour les philosophes, il ne satisfait pleinement ni la réflexion ni l'imagination.

Je ne voudrais pas laisser croire que M . Victor de Laprade n'est à mes yeux qu'une intelligence fourvoyée, cheminant à tâtons sur une route inconnue ; loin de là, ses œuvres m'inspirent une vive sympathie : seulement, je voudrais le voir marcher d'un pas plus résolu vers un but mieux défini. Il possède le sentiment du paysage. Depuis le chuchotement des ruisseaux jusqu'au murmure des chênes séculaires, il n'y a pas un accent de la nature qui le trouve inattentif. Souvent il exprime son émotion sous une forme éloquente, mais je voudrais qu'il tînt compte des temps et des lieux, et ne prêtât pas au Christ et aux apôtres des pensées dont le germe est sans doute contenu dans l'Évangile, mais dont l'entière éclosion ne s'est accomplie que sous nos yeux. Cet oubli du temps s'explique, par la confusion que jesignalaistout à l'heure entre la philosophie et la poésie. Si l'auteur, en effet, ne se fût proposé que l'émotion, au lieu de se proposer en même temps l'enseignement, il n'eût pas mis, dans la bouche des apôtres, des vérités qui par le fond ne contredisent pas la doctrine chrétienne, mais dont la forme est toute moderne.

Si M. de Laprade était à mes yeux un esprit secondaire, je me garderais bien de discuter les procédés de son intelligence. C'est, précisément, parce que j'attribue à ses œuvres une véritable importance, que je crois devoir les juger avec une sévérité qui pourra paraître excessive. Les

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objections que je lui soumets ne m'appartiennent pas tout entières. Plus d'une fois j'ai entendu exprimer l'opinion que j'exprime aujourd'hui, plus d'une fois j'ai vu les plus belles pièces signées de son nom, émouvoir au début, et ne laisser, pourtant, dans la mémoire des lecteurs éclairés qu'une trace bientôt effacée. J'ai voulu savoir la cause de cette mésaventure, et j'ai reconnu qu'elle se trouvait dans la confusion à peu près constante de la philosophie et de la poésie. En nous racontant la fable de Psyché, M. Victor de Laprade avait déjà succombé à la tentation que j'ai tâché de caractériser. Au lieu de rester païen dans un sujet païen, il avait interprété cette tradition ingénieuse à l'aide des idées de notre temps. En nous racontant les travaux et la mort de saint Jean-Baptiste, il n'a pas su demeurer purement chrétien. C'est donc, chez lui, une habitude invétérée d'outre-passer les limites de son sujet. Tous ceux qui aiment la poésie vraiment élevée, qui en suivent les développements avec une attention sympathique, doivent souhaiter que M. de Laprade combatte énergiquement ses instincts philosophiques. La tâche du poète est assez belle, assez grande pour qu'un esprit élevé s'en contente. Païen ou chrétien, le sujet une fois choisi, il faut le traiter selon sa nature, et ne pas le détourner du sens légitime qu'il présente. La vérité poétique est à ce prix.

J'arrive à M. Charles Reynaud, que la mort vient d'enlever. C'était un des heureux de ce monde ; tout lui souriait : loisir, affections de famille, amitiés sincères, rien ne lui manquait. Après avoir voyagé librement pendant quelques années, il revenait en France et publiait dans un style simple et familier le récit de ses impressions, et c'est au moment où il se préparait à recueillir le fruit de son travail que; la mort est venue le frapper. Doué d'un

caractère bienveillant, il n'a pas eu un seul jour d'amertume et de dégoût. Tous ceux qui Font connu le regrettent ; car il s'intéressait aux succès de ses amis beaucoup plus vivement qu'à lui-même. Il ne se contentait pas de les applaudir; il recrutait pour eux des applaudissements. Au théâtre , quand il voyait la soirée compromise, il réchauffait les tièdes, soutenait les pusillanimes, et, la bataille gagnée, se sentait plus heureux que le vainqueur. Cette nature généreuse se réfléchit tout entière dans les deux livres qu'il a laissés. Dans son voyage à' Athènes à Balbek comme dans son volume de poésies, le souvenir de ses amis occupe toujours la première place. Son talent n'avait pas encore atteint une maturité complète; il y a pourtant, dans ses épîtres familières, plus d'une page qui mérite d'être citée. La meilleure, à mon avis, de toutes ces épîtres s'adresse à un compagnon de voyage dont M. Charles Reynaud ne dit pas le nom. C'est avec ce compagnon, ce camarade de jeunesse, qu'il a visité l'Orient. Il y a, dans cette pièce, un sentiment très-vrai de la nature et de la vie nomade qui.se traduit en vers simples et ingénieux; mais le poète ne s'en tient pas là. Après avoir rappelé les émotions du voyage, les rêves de ses nuits passées à la belle étoile, il fait un retour sur luimême et songe à la fuite des années ; puis, comparant ses visions de vingt ans et la réalité qui s'offre à lui dix ans plus tard, au lieu de gémir sur les illusions qui s'envolent, il se console du présent en ressuscitant le passé. Le temps n'est plus où, couché sur l'herbe, enveloppé dans son burnous, entre le chameau accroupi et les chevaux entravés, il voyait passer dans son imagination ardente des femmes demi-voilées, qui s'offraient à ses caresses. L'ébène de ses cheveux est déjà semé de fils d'argent ; la raison succède à la rêverie. Le poète, au lieu de s'affliger,

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prend bravement son parti ; il possède dans ses souvenirs un trésor que personne ne saurait lui disputer. Accoudé sur le bras de son fauteuil, tête à tête avec un ami, en face d'un feu de genêt, il se met à revivre les jours évanouis et nargue joyeusement la fuite des années. Les amis de M. Charles Reynaud ont cité avec raison la Ferme à midi. 11 y a, en effet, dans cette petite pièce si courte, plusieurs traits d'une vérité précieuse ; c'est la vie des champs finement observée, rendue avec un rare bonheur. Je regrette seulement que Fauteur, au lieu de s'en tenir à la peinture de ses impressions personnelles, ait mêlé à ce tableau si frais, d'un effet si salutaire, la pensée de nos discordes civiles. Les chevaux dételés, les bergers endormis près des laboureurs, la chèvre broutant le cytise et le thym, et la poule, perchée sur le toit, chantant comme au lever du soleil, suffisaient à composer un poëme dans le goût de Ruysdâel ou de Téniers. A quoi bon mêler, à ces épisodes de la vie champêtre, le bruit du canon qui gronde dans les rues de Paris? Le souvenir du sang versé n'est que trop vivant dans toutes les mémoires. L'intention de M. Charles Reynaud était excellente, j'en suis convaincu : il voulait opposer le calme des champs aux agitations de la ville ; peut-être eût-il agi plus sûrement, en nous offrant le tableau fidèle de ce qu'il avait vu. L'esprit du lecteur eût tiré sans effort la moralité de cette peinture.

Les pièces adressées à M. Ponsard, à M. Emile Augier, à M. Meissonnier, écrites dans une langue limpide, nous offrent l'expression d'une amitié sincère. Heureux, trois fois heureux ceux qui ont inspiré et savent garder une telle amitié ! La pièce adressée à M. Emile Augier se distingue par un accent particulier. M. Charles Reynaud remercie son ami de lui avoir enseigné l'art des vers. Je ne m'étonne pas qu'il juge son maître, avec une extrême in-

dulgence, qu'il le félicite d'avoir associé, dans une harmonieuse unité, la franchise de Régnier à l'élégance d'André Chénier. Si tel est le but que se propose M. Émile Augier, et je le crois volontiers, ses amis doivent lui dire qu'il ne Ta pas encore touché. Et d'ailleurs, en supposant même qu'il eût résolu ce problème difficile, il resterait à savoir si la solution de ce problème importe vraiment à la comédie. Pour ma part, je me permets d'en douter. Certes, et Molière nous en offre des preuves nombreuses, dans l'action comique engagée de la manière la plus vive, il y a des moments où les personnages sont amenés à expliquer leur pensée intime, sans avoir devant eux aucun interlocuteur : c'est ce qu'on appelle penser tout haut ; mais dans ces moments mêmes il n'est pas bon, à mon avis du moins, que ce personnage parle comme un poëte de profession. Molière a fait plus d'un emprunt à Régnier, et je crois qu'il a très-sagement agi; quant à Chénier, je ne pense pas qu'il ait droit de bourgeoisie dans le style comique. Lors même qu'il s'agit de l'expression de la passion, il n'est pas sage d'emprunter le langage des poètes lyriques, et chacun sait que la passion n'occupe jamais qu'un rang secondaire, dans une action destinée à la peinture du ridicule; mais c'est insister, trop longtemps, sur une erreur de goût excusée par l'amitié.

Ce que je voudrais pouvoir caractériser, c'est le sentiment de bienveillance universelle qui respire dans le dernier volume de M. Charles Reynaud. Il saisit le meilleur côté de tout homme et de toute chose. Il n'a pas pu parvenir à l'âge de trente-cinq ans sans subir plus d'un mécompte, sans voir s'attiédir bien des amitiés qui promettaient de demeurer ferventes et fidèles ; mais il garde pour lui seul les mécomptes et les trahisons. Il célèbre avec bonheur les amitiés demeurées fidèles, il pardonne sans

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effort aux amitiés défaillantes, et ne songe pas même à les rappeler. C'est pourquoi je ne crains pas de dire que M. Charles Reynaud, envisagé sous l'aspect moral, nous offre une nature d'élite. Mêlé depuis longtemps à la vie littéraire par ses relations de chaque jour) il avait su se défendre contre la contagion. Son âme calme et sereine n'a jamais connu la vanité jalouse. Il s'efforçait de bien faire, et, tout en faisant de son mieux, ne courait pas après les louanges. Il voyait dans les œuvres applaudies un sujet d'émulation, et ne reprochait à personne de lui avoir pris sa place au soleil. MM. Ponsard et Augier n'ont pas oublié, et n'oublieront sans doute jamais, avec quelle ardeur il a combattu pour eux. Il s'associait à toutes les souffrances avec une tendre sympathie. Je trouve, dans son dernier volume une pièce qui suffirait seule à établir toute Pexcellence de sa nature : la Mort de Juliette. L'histoire de cette pauvre fille enivrée d'applaudissements, entourée d'hommages et de flatteries, aimée pendant quelques mois, crédule un jour et bientôt abandonnée, élevant avec amour le fruit de sa faiblesse et se réfugiant dans la mort comme dans un dernier asile, est à coup sûr un des récits les plus touchants qui puissent être offerts à l'esprit blasé de notre temps. M. Charles Reynaud a recueilli avec un soin pieux tous les épisodes de cette tragique histoire, et les cœurs les plus endurcis ne pourront la lire sans attendrissement. Pour peindre en traits si poignants l'abandon et le désespoir, il faut posséder une sensibilité profonde et, en même temps, une grande simplicité de langage ; car la Mort de Juliette offrait un écueil dangereux. Le mélange des émotions vraies et des émotions factices exposait le poêle à plus d'un faux pas. Les comédiennes, lors même qu'elles pleurent des larmes sincères, gardent trop souvent dans leur désespoir le souvenir de leur profession. M. Charles

Reynaud a compris le danger, et son récit n'a rien de théâtral. Juliette, couchée dans son tombeau, oublie en face de Roméo la douleur feinte que son rôle lui commande pour sa douleur réelle, sa douleur de chaque jour, et se dérobe à ses angoisses par une mort volontaire.

J'aurais à noter bien d'autres pièces qui attestent chez l'auteur un goût délicat, un sentiment exquis de la forme; mais je croirais manquer à mon devoir, si je ne mettais pas ses qualités morales bien au-dessus de ses qualités littéraires. La Fleur du blé, la Haie, sont des modèles de naïveté qui réuniront tous les suffrages. Ce qui domine pour moi dans le recueil de M. Charles Reynaud,, c'est la bienveillance, la générosité. Je ne pousserai pas l'ingénuité jusqu'à le louer du bonheur qu'il ressentait ; je ne dirai pas, comme un ami imprudent et maladroit, qu'ayant à choisir entre Faffliction et le contentement, entre l'affliction qui est à la mode et le contentement qui est à peu près hors d'usage, il avait choisi le contentement. Ce sont là des flatteries qui ne sortiront jamais de ma bouche. J'ai rencontré plus d'une fois M. Charles Reynaud, j'ai pu l'étudier tout à mon aise, et je dois dire que son bonheur n'était pas un masque officiel, un parti pris. Il était heureux par nature ; les souffrances qu'il avait éprouvées, comme toutes les âmes généreuses, il les cachait avec soin, dans la crainte d'affliger ses amis. Il s'efforçait de répandre, autour de lui, le contentement intérieur qui formait le fond de sa vie. D'après les pages qu'il a laissées, il n'est pas permis d'affirmer qu'il possédât des facultés éminentes, je ne crois pas qu'il fût destiné à conquérir une éclatante renommée ; mais je pense qu'un rang très-honoré lui était promis dans notre littérature, et quoique la mort l'ait enlevé à trente-cinq ans, il a donné des gages assez nombreux pour que la durée

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de son nom ne soit pas menacée. Le recueil de ses poésies contraste, en effet, d'une manière trop frappante avec les recueils publiés chaque jour, pour qu'on ne lui assigne pas une place à part. La plupart des poètes qui ont élevé la voix depuis trente ans n'entretiennent la foule que de leurs souffrances, et se prennent trop volontiers pour le centre du monde. M. Charles Reynaud, guidé par la générosité de ses instincts, s'efface toujours devant ses amis. Il croit au bonheur, à la sincérité des affections, et nous entretient de ses espérances. Lors même que son talent aurait moins de finesse, son langage moins d'élégance et de clarté, il serait encore assuré de laisser une trace durable dans les esprits sérieux. La bienveillance, dans une âme façonnée à la pénétration par ses facultés natives et parla pratique de la vie, a quelque chose de touchant qui excite et enchaîne la sympathie. M. Charles Reynaud ne croyait pas à la bonté universelle, mais il voyait, dans le nombre des âmes fausses et perverses, une raison de plus pour aimer les âmes sincères. Que fût-ii devenu, si le temps ne lui eût pas manqué pour réaliser ses rêves? Je n'ai pas la prétention de le deviner; mais, avec le loisir qu'il tenait de sa naissance, il est probable qu'il eût trouvé moyen de produire des œuvres, sinon puissantes, au moins délicates et pures. La nature de son talent ne semblait l'appeler ni au roman, ni au théâtre. La poésie lyrique allait mieux à ses facultés, bien qu'il n'eût pas à sa disposition une grande richesse, une grande variété d'images. L'épître familière convenait merveilleusement à son caractère et à son esprit; c'est dans ce champ, si aride en apparence, qu'il se déployait en toute liberté. Il savait le féconder par les souvenirs de sa jeunesse; il associait avec bonheur, à l'expression de ses sentiments personnels, le tableau de la nature qu'il avait sous les yeux. En par-

lant de son verger , de ses champs et de ses bois, il trouvait des accents d'une vérité pénétrante. Il disait ce qu'il avait senti, mieux encore que ce qu'il avait rêvé. Son émotion n'avait rien de factice. Chez lui, la rime n'appelait jamais la pensée rebelle ou absente. Sans attacher une grande importance aux doctrines littéraires, il avait choisi, presque à son insu, la meilleure et la plus sûre de toutes les doctrines : il ne cherchait dans la parole que l'écho de ses sentiments.

C'est pourquoi nous devons le regretter, car les âmes de cette trempe ne sont pas nombreuses de nos jours. Les talents ne manquent pas; toutes les formes de la pensée trouvent parmi nous d'habiles interprètes; ce qui fait trop souvent défaut, c'est la sincérité de l'émotion : le maniement du langage s'est tellement perfectionné, que l'homme disparaît sous l'ouvrier. Les ruses inventées pour tromper la foule sont tellement savantes, tellement multipliées, qu'il faut une rare pénétration pour distinguer le mensonge de la vérité. En lisant les vers de M. Charles Reynaud, l'hésitation n'est pas permise; si le poëte ne possède pas encore une habileté consommée, nous sommes du moins en présence d'un homme sincère. Il y a dans sa voix un accent qui ne saurait tromper. Les sentiments qu'il exprime ne sont pas nés delà combinaison des mots. Il s'adresse au cœur, et le cœur lui répond. Le temps et le travail auraient pu lui révéler bien des secrets qu'il ignorait encore; mais il possédait un trésor que le travail le plus persévérant ne suffira jamais à conquérir. Il avait, en lui-même, une mine féconde dont l'art eût dégagé peu à peu tous les filons. Ne parlant qu'à son heure, il n'était pas exposé à balbutier des paroles sonores et vides. Aussi le recueil de ses poésies, quoique imparfait dans la forme, mérite par son caractère substantiel notre attention et

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notre sympathie. Bien des poëmes écrits dans une langue plus pure et plus harmonieuse, enrichis d'images plus éclatantes et plus variées, ne laisseront dans la mémoire qu'une trace passagère. M. Charles Reynaud, chez qui le cœur dominait l'esprit, gardera longtemps la faveur qu'il avait conquise en quelques mois, parce que cette faveur ne dépend pas des caprices de la mode.

La tâche de l'analyse est maintenant achevée ; il s'agit de formuler les conclusions auxquelles l'analyse nous a conduit. Et d'abord parlons de l'antiquité. La tentative de M. Ponsard ne mérite pas une attention sérieuse ; car elle se réduit au pastiche, au pastiche maladroit et infidèle. Mettre en vers la traduction de madame Dacier et substituer au mot naïf le mot vulgaire, ce n'est pas, quoi qu'on puisse dire, réhabiliter poétiquement l'antiquité, c'est un caprice, et rien dé plus. De pareilles tentatives peuvent se multiplier, pendant plusieurs années, sans rien changer à l'état de notre poésie. Les érudits n'ont rien à y voir, car ils n'y trouveraient pas le souvenir de leurs études; quant aux gens du monde, ils n'ont aucun profit à en tirer, car ils n'y apprendraient pas ce qu'ils se vantent d'avoir oublié, pour se dispenser d'avouer qu'ils ne l'ont jamais su. Avec la meilleure volonté du inonde, il me paraît difficile de découvrir, dans les Etudes antiques de M. Ponsard, quelque chose qui ressemble à une pensée personnelle, éclose de nos jours, ayant une date certaine. Les amis du poëte auront beau répéter qu'il a retrouvé la naïveté homérique, c'est une flatterie qui ne mérite pas d'être discutée. Non-seulement, en effet, M. Ponsard, malgré le secours de madame Dacier, qu'il vante à bon droit, puisqu'elle rappelle souvent Homère plus heureusement que Dugas-Montbel, interprète infidèlement les sentiments et les pensées de YOdyssée, mais encore il

resterait à établir la naïveté homérique, dont on fait tant de bruit. Si l'on entend par naïveté, vérité, simplicité, Homère est à coup sûr un poète très-naïf ; mais si Ton entend, par naïveté, rudesse primitive, Terreur est démontrée depuis longtemps. Quelle que soit l'opinion que Ton adopte sur l'origine des poëmes homériques, qu'on y voie, comme Wolf, un recueil de chants populaires réunis par une main habile sous la domination de Pisistrate, écrits par des auteurs inconnus , comme les romances espagnoles ou les ballades écossaises, ou qiTon y cherche l'œuvre puissante d'un esprit unique, peu importe. Ce qu'il y a de certain, c'est que les poëmes homériques appartiennent à une civilisation très-avancée, et ne portent pas l'empreinte des générations primitives. Mais passons, car cette distinction nous entraînerait trop loin. Les homéristeset les polyhoméristes accueilleront, avec un égal étonnement, les Études antiques de M. Ponsard. Je regrette, pour ma part, que l'auteur de Lucrèce et de Charlotte Corday, après avoir obtenu des applaudissements très-légitimes, ait compromis, par cette tentative imprudente, la réputation d'érudit que ses amis avaient bien voulu lui faire.

Les Poëmes antiques de M. Leconte de Lisle ont sans doute une autre importance; mais toutes les âmes qui ne demandent à la poésie que l'émotion ne peuvent manquer d'accueillir, avecdétiance, cet essai purement archéologique. J'ai démontré surabondamment que M. Leconte de Lisle n'a pas contenté les archéologues; ses erreurs philologiques, surplusieurspoints très-élémentaires, prouvent tout ce qu'il y a d'incomplet dans ses investigations. Quant à l'esprit même qui anime ses poëmes, je l'ai caractérisé assez nettement. Qu'il s'agisse d'Hélène ou de Niobé, du Centaure ou da Baghavat, il oublie constam-

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ment la date des personnages qu'il met en scène; il met dans leur bouche des pensées toutes modernes, ou qui du moins ne sont que T interprétation moderne des pensées antiques. Ce perpétuel anachronisme, trop facile à démontrer, diminue singulièrement la valeur de ces poëmes. Parfois le paysage rappelle la couleur de l'antiquité, l'esprit s'attend à retrouver dans ce paysage un héros de la même date que le cadre où il figure : illusion passagère, espérance bientôt déçue ! Sous les chênes fatidiques de Dodone, dans les montagnes de la Thrace, nous trouvons des personnages animés des sentiments qui dirigent notre vie de chaque jour. S'il me fallait caractériser en quelques mots la pensée qui a dicté ces Poëmes antiques, je n'hésiterais pas à dire qu'ils expriment, tout simplement, un dégoût profond pour la place faite au poëte dans la civilisation moderne. Et qu'on ne m'accuse pas d'injustice envers un esprit laborieux, que je suis bien loin de vouloir décourager. Je sens, aussi bien que personne, tout ce qu'il y a d'élevé dans les Poëmes antiques de M. Leconte de Lisle, et je me plais à le reconnaître; mais je ne puis renoncera signaler la pensée qui domine toutes les pages de son livre : or, cette pensée, interprétée avec soin, signifie bien plutôt le dégoût de la vie moderne que l'intelligence de la vie antique. C'est avec tristesse que je constate cette vérité trop évidente : je ne puis trouver un autre sens à la pièce intitulée Dies irœ. Si les poêles ne sont pas aujourd'hui bannis par la volonté du législateur, comme dans la république de Platon, il est trop certain que la poésie, aujourd'hui comme au temps de Périclès, n'est pas une profession. Les charpentiers et les tisserands sont assurés de vivre, pourv u qu'ils soient vigoureux et que la santé ne leur manque pas. Les poètes vivent au hasard, car l'imagination défie tous les calculs; c'est un

malheur sans doute, un malheur dont tous les esprits généreux doivent s'affliger, et je crains bien que ce ne soit un malheur sans remède. Toute l'histoire littéraire est là pour montrer que l'imagination qui enchante la foule, qui l'enlève au sentiment de ses misères, ne peut jamais compter sur un salaire assuré. Soyez poëte, peintre ou statuaire : si le succès vient couronner vos efforts, si la popularité accepte ou exagère la valeur de vos œuvres, vous serez riche, applaudi, honoré, envié; mais si vous n'avez pour vous que votre seul mérite, vos études, votre savoir, votre persévérance, si les prôneurs vous manquent, votre vie sera toujours plus incertaine et plus menacée que celle du tisserand et du laboureur; car le besoin que vous contentez n'est qu'un besoin que les hommes de loisir appellent un besoin de luxe, bien qu'il soit aussi incontestable que les besoins de la vie matérielle. L'Évangile a dit : « L'homme ne vit pas seulement de pain, » et l'Évangile a eu raison ; car l'intelligence n'est pas moins avide que le corps. Si le cœur a besoin de croire, l'imagination a besoin d'être charmée; mais la foule n'a pas le temps de songer aux plaisirs de l'imagination, ou, lorsqu'elle s'y livre, c'est d'une manière toute passagère. C'est pourquoi les poètes qui rêvent la gloire, et qui la méritent, doivent accepter leur isolement, comme la condition même de leur supériorité.

Je n'ai pas à résumer ce que j'ai dit de MM. Victor de Laprade et Charles Reynaud : je crois n'avoir laissé aucun doute sur le fond de ma pensée. M. Victor de Laprade a traité la tradition chrétienne avec le zèle d'un disciple fervent; seulement il a dépassé plus d'une fois le but qu'il se proposait. Quant a M. Charles Reynaud, s'il n'a pas réalisé complètement sa pensée, il y a certainement dans les essais qu'il nous a laissés, plus d'une page très-digne de louange.

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Aussi je suis loin de m'associer aux plaintes que j'entends répéter chaque jour : malgré les paroles attristées que j'ai prononcées tout à l'heure, je ne crois pas que la poésie soit destinée parmi nous à périr d'une mort prochaine. Applaudie ou négligée, encouragée par des esprits pénétrants et généreux, ou affligée par l'indifférence de la foule, sa vie n'est pas moins certaine que la vie de l'industrie. Il n'est pas au pouvoir du veau d'or, qui menace de devenir le seul dieu des sociétés modernes, de supprimer une de nos facultés. La richesse, qui nous donne le bien-être, ne suffit pas à contenter tous nos besoins. La poésie vivra aussi longtemps que l'humanité; elle compte encore parmi nous des apôtres dont la ferveur égale l'éloquence. Les aberrations que j'ai signalées n'attiédissent pas ma sympathie, pour les hommes qui se vouent à l'étude et à l'expression de la beauté. A l'heure où je parle, nous attendons encore un génie nouveau, qui se révèle par une œuvre puissante et nous commande une admiration sans réserve. Est-ce à dire que nous ayons le droit de nous plaindre et de nous étonner ? Si le talent est la monnaie du génie, Dieu merci, le talent ne manque pas, et nous sommes encore loin de la pauvreté. Acceptons sans dédain et sans dépit le lot qui nous est échu, et attendons sans impatience un génie nouveau. Notre siècle, malgré ses agitations, occupera certainement un rang élevé dans l'histoire littéraire; car s'il manque de discipline, il ne manque pas d'énergie, et je nourris la ferme confiance que l'imagination poursuivra son œuvre aussi activement, aussi glorieusement que l'industrie.

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L'école dramatique de la Restauration est demeurée bien loin de ses promesses. C'est un fait acquis désormais à la discussion, et que nous n'essaierons pas de démontrer; car l'évidence a dessillé les yeux des plus incrédules. Tout le monde sait maintenant à quoi s'en tenir sur la résurrection de Shakspeare, annoncée par les hérauts de l'école nouvelle ; et quand je dis résurrection, j'attribue, aux néophytes et aux hiérophantes, une modestie qui n'était ni dans leur caractère ni dans leur langage. Les esprits familiarisés avec leurs prétentions n'ont pas oublié qu'ils nous annonçaient un poëte, qui serait à Shakspeare ce que Napoléon est à Charlemagne. Cette formule ingénieuse, bien que présentée à la foule sous la forme interrogative, était acceptée comme une affirmation par tous les initiés, et c'est au nom de cette formule que nous devons estimer les œuvres poétiques accomplies en France depuis vingt ans. A Dieu ne plaise que j'entreprenne de rabaisser le mérite des tentatives qui ont signalé la première partie de cette période : il n'est permis, qu'à l'ignorance, de nier tout ce qu'il y avait à la fois de légitime et de hardi dans les projets de la génération nouvelle. Malheureusement les faits sontrestés bien au-dessous des paroles. Nous attendons encore, et

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sans doute nous attendrons longtemps, le poëte prédestiné qui devait rattacher la France au siècle d'Élisabeth.

L'Angleterre n'était pas le seul pays dont les enseignements, fussent invoqués comme un moyen de régénération ; l'illustre Florentin qui a fondé, tout à la fois, la langue et la poésie de l'Italie figurait, près de Shakspeare, dans l'arbre généalogique de la nouvelle école ; chacun sait que l'école de la Restauration aimait à se désigner sous ce dernier nom. L'Espagne et l'Allemagne n'étaient pas non plus oubliées, mais n'occupaient que des rameaux secondaires. Calderon et Lope de Vega, Goethe et Schiller étaient cités et appelés en témoignage, mais n'avaient que le rang de petits prophètes.

Nous pouvons aujourd'hui parler sans amertume et sans injustice, sans aveuglement et sans partialité, de cette époque déjà si loin de nous. A l'égard de ces tentatives, le dédain serait une preuve d'ineptie. Si nous comparons, en effet, les espérances qui animaient les poètes de cette période à L'anarchie intellectuelle du temps présent, la déférence est pour nous un devoir. C'était une période laborieuse, où l'amour de la gloire tenait plus de place que l'industrie : aujourd'hui l'industrie règne à peu près en souveraine ; à peine quelques rares esprits essaient- ils encore de lutter, au nom des idées préconisées sous la Restauration comme les vrais principes de toute poésie. Ce qu'il m'importe de constater, c'est que la cause du drame, qui devait anéantir à jamais la tragédie et la comédie, est abandonnée par le public aussi bien que par les écrivains. Entendons-nous : je ne veux pas dire que l'alliance du rire et des larmes soit déclarée chimérique; je tiens seulement à rappeler que cette alliance n'est plus considérée comme nécessaire. Qu'il se rencontre aujourd'hui un homme capable de

créer des types aussi profonds qu'Hamlet, aussi jeunes que Roméo, aussi émouvants que le roi Léar, et la foule ne manquera pas d'applaudir; mais dans l'opinion des lettrés, dans l'opinion de la multitude, Shakspeare n'exclut ni Corneille, ni Molière, ni Sophocle, ni Aristophane. Sur les débris du drame, improvisé pour le plaisir des yeux, infidèle aux promesses de la nouvelle école, puisqu'il ne s'adressait ni au cœur comme Roméo, ni à la pensée comme Hamlet, la tragédie et la comédie sont demeurées debout. Cependant ces deux formes de la pensée poétique n'ont pas échappé à l'action du temps. Si la tragédie et la comédie veulent garder la faveur publique, il faut qu'elles se résignent à tenter des voies nouvelles. Que le ridicule soit offert à nos yeux dans tout son éclat, que les vices et les infirmités de notre nature égaient la foule, rieq de mieux; que la peinture des passions tire des larmes de ses yeux, rien de plus légitime. Toutefois, il faut que la tragédie consente à nous montrer les plus illustres personnages de l'histoire, sous un aspect plus familier que les poètes français du xvne siècle; il faut que, sans essayer un compromis impossible entre Sophocle et Shakspeare, elle se souvienne à la fois d'Antigone et de Cordelia, de Gertrude et de Clytemnestre. C'est à cette condition, seulement, qu'elle peut espérer de captiver l'attention et la sympathie de la foule. Si elle s'obstinait dans les traditions du siècle de Louis XIV, si elle continuait à refaire une Grèce, une Italie antiques à l'image de la France, elle tomberait bientôt dans l'oubli. La tragédie, pour vivre, pour durer, pour attendrir, pour émouvoir la foule, doit absolument aborder la vie familière; sinon elle servira tout au plus d'aliment aux discussions des lettrés.

Quant à la comédie, bien que proscrite par les nova-

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teurs comme une création incomplète et boiteuse, elle n'a jamais été menacée aussi sérieusement que la tragédie. Il y a dans Pesprit français une prédilection marquée pour la raillerie ; Rabelais, La Fontaine et Molière sont assurés de garder leur popularité parmi nous, quelles que soient les doctrines vaincues ou triomphantes. Que les régénérateurs littéraires parlent au nom de l'Italie, de l'Espagne ou de l'Angleterre, peu importe à la gloire de ces grands gausseurs : la raillerie est un élément de l'esprit national, et fùt-il cent fois prouvé que la comédie est une création incomplète, la comédie ne périrait pas parmi nous. Ajoutons, pour être vrai, que la comédie, comme la tragédie, doit tenir compte du temps où elle se produit, des auditeurs à qui elle s'adresse. Pour ma part, je n'hésite pas à mettre le Misanthrope au-dessus d'Athalie. S'il y a en effet, dans la tragédie écrite pour Saint-Cyr, des passages empreints d'une incomparable beauté, il est certain pourtant que cette œuvre savante n'offre qu'une image assez infidèle des faits racontés dans le Livre des Rois. Le Misanthrope garde encore aujourd'hui toute la fraîcheur, toute la jeunesse des premiers jours. C'est une peinture de la faiblesse humaine tracée d'une main habile et sûre, qui sans doute ne vieillira jamais. Toutefois je pense que, si xMolière renaissait de nos jours, il sentirait le besoin de plier son génie au x exigences de notre temps ; tout en poursuivant l'analyse des caractères, il comprendrait la nécessité de donner aux incidents un peu plus de vraisemblance, à l'action un peu plus de mouvement. Voué par sa nature même à l'étude des passions et des vices, il n'oublierait jamais la mission capitale du poëte comique ; mais il comprendrait que le dialogue le plus ingénieux, les tirades les plus éloquentes, les plus fines reparties ne suffisent pas à soutenir l'intérêt d'une comédie.

Les pensées que j 'exprime aujourd'hui sont communes à tous les esprits qui suivent, avec attention, le développement littéraire de notre pays ; je ne parle pas en mon nom, je parle au nom de tous les hommes désintéressés qui voient, dans le passé, un sujet d'étude et non un sujet d'imitation, qui jugent le présent sans amertume et se confient dans l'avenir sans aveuglement. Je me propose aujourd'hui d'examiner l'état du théâtre en France.

Pourquoi le drame est- il, aujourd'hui, tombé dans le discrédit? Pourquoi les promesses faites au nom de Shakspeare et de Schiller sont-elles accueillies avec indifférence, parfois même avec ironie ? La raison n'est pas difficile à trouver. L'école dramatique de la Restauration nous avait annoncé l'attendrissement et la terreur : que nous a-t-elle donné ? Chacun le Sait, et je n'ai pas besoin de le rappeler. Les yeux des enfants ont été pleinement satisfaits; quant au cœur des hommes, il est demeuré calme comme on devait s'y attendre. Les processions de moines défilant sur la scène le cierge à la main, le De Profundis chanté dans la coulisse, les caveaux d'Aix-la-Chapelle illuminés d'une clarté soudaine, une reine d'Angleterre offrant au bourreau la tête de son amant, la fille d'un pape projetant, à son insu, la mort de son fils pour venger ' un ridicule jeu de mots, il y avait là sans doute de quoi effrayer les enfants et les nourrices. Les esprits familiarisés avec l'histoire ne pouvaient que sourire, à cette tentative d'une imagination puérile. Shakspeare et Schiller, évoqués par la baguette magique d'un nouveau Merlin, écoutant les paroles placées dans la bouche de ces singuliers personnages, se seraient trouvés étrangement dépaysés ; j'imagine même, qu'ils n'auraient pas compris grand'chose aux applaudissements prodigués par les amis du poëte. Non pas que je songe à contester l'habileté

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empreinte dans tous ces enfantillages ; il y a certainement un art consommé dans la combinaison des incidents, dans les occasions sans nombre offertes au talent du machiniste et du costumier ; mais offrir un tel spectacle à des hommes déjà mûris par l'étude, à des femmes déjà éprouvées par les passions, c'est vraiment se moquer, et je ne m'étonne pas que la foule, un moment éblouie, ait bientôt désappris le chemin du théâtre. Il y avait3 entre les promesses et les faits accomplis, une disparité trop frappante pour que l'auditoire ne témoignât pas son dépit. Le parterre et les loges n'étaient pas peuplés d'érudits : la multitude, étrangère à toutes les doctrines poétiques, ne demandait qu'à être émue ; mais au lieu de l'émotion, le poëte ne lui offrait que la surprise. Il ne faut donc pas gourmander la multitude et lui reprocher son apathie et son inintelligence; car elle a fait preuve en cette occasion d'un rare bon sens. Sans connaître ni l'Angleterre ni l'Allemagne, sans comparer les œuvres de l'école nouvelle au programme pompeux que ces œuvres devaient réaliser, elle s'est contentée de bâiller, et les esprits éclairés ne sauraient lui en vouloir. Son ennui n'était qu'un acte de justice, un arrêt sans appel.

Je comprends très-bien la colère de l'école nouvelle, aujourd'hui délaissée; je comprends très-bien qu'elle accuse de vieillesse, et même de caducité, les esprits rebelles qui enregistrent ses échecs comme des faits prévus depuis longtemps, et acceptent comme très-légitime l'oubli où elle est tombée : la colère n'est pas un argument; il ne suffit pas d'injurier ses adversaires, pour les convaincre d'ineptie. Le sarcasme, excellent dans une péroraison, quand la victoire est déjà gagnée, n'est dans l'exorde qu'une pure imprudence ; car il ne réussira jamais à captiver la bienveillance de l'auditoire. Les bons esprits ne

s'émeuvent pas des attaques furibondes prodiguées à leur indifférence ; ils ne pourraient s'en inquiéter sans renoncer au parti de la raison. Ils sont arrivés aux mêmes conclusions que la foule par une voie différente, mais non moins sûre. Ils n'ont pas invoqué comme elle la seule autorité du bon sens ; préparés par des études laborieuses, ils ont pu appeler en témoignage Phistoire littéraire de l'Europe . L'histoire s'est trouvée d'accord avec le bon sens, c'est-à-dire que les lettrés ont ratifié l'arrêt prononcé par la foule.

L'école dramatique de la Restauration peut s'indigner, tout à son aise, contre cet accord qu'elle n'avait pas prévu : elle ne réussira pas à le détruire. Ses plus fines railleries, ses plus ingénieux quolibets, viendront s'émousser contre l'évidence. Que signifie son indignation^ sinon qu'elle s'avoue vaincue, et que la défaite n'est pas de son goût? Si elle persévérait dans ses croyances, si elle n'était pas arrivée à douter d'elle-même, au lieu d'argumenter contre les esprits désintéressés qu'il lui plaît d'appeler ses ennemis, elle songerait à renouveler le combat, c'est-à-dire à réaliser son programme dans des œuvres nouvelles. Or elle s'abstient, donc elle se défie de ses propres espérances. Ce n'est pas moi qui blâmerai sa réserve et son inaction ; je voudrais seulement qu'elle recueillit sans colère les fruits de sa prudence. Qu'elle ne tente pas une bataille nouvelle, je le conçois : le passé n'est qu'un présage trop certain de l'avenir qui l'attend ; mais qu'elle demeure au moins silencieuse en même temps qu'inactive ; qu'elle ne prenne pas en main la défense d'un passé condamné sans retour; qu'elle se résigne à l'oubli, au lieu de s'en affliger. Elle a cru que les jeux du Bas-Empire convenaient à notre génération, et suffiraient pour l'occuper tout entière; elle s'est trompée : pourquoi ne pas l'avouer

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de bonne grâce ? Espère-t-elle par sa colère désarmer la sévérité de ses juges ? Il faut accepter, sans réserve, les faits accomplis dans l'ordre littéraire, toutes les fois que ces faits ne blessent ni le bon sens, ni le goût, qui n'est que le bon sens agrandi, élevé par la réflexion, ni l'érudition, qui prépare laborieusement les arrêts prononcés par le goût. Or ici le bon sens, le goût et l'érudition se réunissent, pour déclarer puériles la plupart des œuvres dramatiques écrites depuis vingt ans. Ce qu'il y a d'ingénieux et d'élégant, dans ces tentatives applaudies pendant quelques jours, ne suffit pas à dissimuler l'intervalle qui sépare la promesse de la conception. Je ne dis pas que ces tentatives soient demeurées toutes sans profit. Si l'école dramatique de la Restauration s'est adressée aux yeux plus souvent qu'au cœur, si elle a excité la curiosité plus souvent que l'attendrissement, il n'est pas permis de contester les services qu'elle a rendus au maniement de la langue. Elle a prouvé, aux plus incrédules, que le style le plus familier peut très-bien se concilier avec le style le plus élevé, et comme si elle eût tenu à rendre l'enseignement complet, elle a placé la trivialité près de la familiarité, nous signalant ainsi le danger des plus saines doctrines poussées à l'excès. Un tel service, auquel la nouvelle école n'avait sans doute pas songé, mérite la reconnaissance de tous les bons esprits; ce n'est pas d'ailleurs le seul qu'elle ait rendu à notre littérature. En exagérant l'importance de la vérité historique et locale, elle a remis en honneur, à son insu, la vérité humaine et permanente, qui domine tous les lieux et tous les temps. C'est un second service aussi digne de reconnaissance que le premier.

Que l'école dramatique de la Restauration ne s'afflige donc pas sans mesure, et n'accuse pas d'ingratitude et

d'ignorance la génération qu'elle a voulu charmer, et qui la déclare aujourd'hui, non pas impuissante ou inhabile, mais tout simplement infidèle à son programme. Elle tiendra sa place dans l'histoire, sinon par l'éclat et la pureté de ses œuvres, du moins par le mouvement qu'elle a suscité. C'est à elle en effet que nous devons l'étude des nations voisines, et j'oserai dire l'étude de la France ellemême. Pour contrôler ses affirmations, nous avons promené nos regards autour de nous et reporté notre attention sur les différents âges de notre langue. Pour savoir si la prose nouvelle rappelait avec plus d'ampleur et d'éclat la manière du xvie siècle, si le xvne siècle n'avait possédé la clarté qu'en sacrifiant la grâce, si le xvme siècle n'avait jamais connu qu'une phrase écourtée, nous avons relu Montaigne, Pascal et Rousseau, et ce triste examen, loin de justifier les louanges que l'école nouvelle se décernait elle-même, a converti en certitude les doutes que nous avions conçus. La période souple et ondoyante de Montaigne ne se retrouve pas tout entière, dans la prose de la nouvelle école. Le style sobre et contenu de Pascal ne fait pas trop mauvaise figure, près des livres écrits depuis vingt ans. Quant au style de Rousseau, s'il n'est pas toujoursexempt d'emphase, il a toujours du moins un accent de sincérité, et, pour ma part, je ne trouve pas la phrase de Rousseau trop écourtée. Nous pouvons donc nous montrer juste envers l'école dramatique de la Restauration, sans faire violence à nos instincts. Nous lui devons une leçon qu'elle ne prétendait pas nous donner : la pleine connaissance de nos richesses. Songerait-eile à nous reprocher une largesse qui ne lui a rien coûté?

La forme tragique est aujourd'hui discréditée, c'est un fait que je ne songe pas à contester. Cependant, quel que soit l'état de l'opinion, le bon sens ne perd pas ses droits,

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et je crois que le bon sens n'a pas condamné, et ne peut pas condamner la forme tragique. Il est très-vrai que les tragédies écrites depuis vingt ans ne sont guère que des calques, plus ou moins ingénieux, des tragédies écrites au xvne siècle, et l'opinion n'est pas précisément coupable, en déclarant morte cette forme de la pensée dramatique. A quoi se réduit, en effet, le rajeunissement de la forme tragique, tel qu'il a été conçu de nos jours? Parlons sans amertume et sans indulgence. Nous avons vu tout à l'heure le drame, qui prétendait régénérer le théâtre, préférer à l'histoire l'anecdote et le pamphlet, préférer la splendeur du costume etde la décoration à l'étude des sentiments humains : la tragédie, il faut bien le dire, a suivi une méthode pareille. Les archéologues avaient signalé depuis longtemps l'intervalle qui sépare l'antiquité interprétée par le xvne siècle, de l'antiquité vraie. La découverte était facile. 11 suffisait de relire Sophocle et Euripide pour voir que Racine s'était trompé en nous présentant Oreste et Pyrrhus, Hermione et Andromaque. Ces quatre personnages, très-vrais, si l'on veut se contenter de les étudier au point de vue purement humain, n1 ont pas une couleur antique. Les poètes tragiques de nos jours ont emprunté les lumières de l'érudition, pour donner à leurs œuvres un accent de vérité. L'intention était bonne, je me plais à le reconnaître, mais comment s'est réalisée cette intention ? C'est là ce qu'il s'agit d'examiner. Le xvne siècle avait façonné la Grèce et l'Italie antiques à l'image de la cour de Louis XIV ; Racine, qui avait le malheur de préférer Euripide à Sophocle, et il ne l'a que trop prouvé, Racine, qui avait appris par cœur le roman d'Heliodore, dessinait ses héroïnes d'après madame de Montespan et mademoiselle de La Vallière; mais il gardait du moins, dans ses aberrations les plus singulières,

un respect profond pour la nature humaine. Les poètes de nos jours, qui ne savent guère distinguer Sophocle d'Euripide, qui ne vivent pas dans un commerce familier avec les lettres grecques, ont imaginé un moyen trèspuéril de renouveler la forme tragique : ils ont interrogé l'érudition, sans se donner la peine de vérifier les conclusions auxquelles l'érudition était arrivée. Témoins des succès éphémères obtenus par le drame qui se disait historique, ils ont cru que l'archéologie suffisait à renouveler une forme que l'opinion avait condamnée : ils ont nommé par leur nom tous les vêtements, toutes les agrafes, tous les détails de la chaussure ; ils se sont réjouis de cette innovation, comme s'ils eussent découvert un continent nouveau. Si les esprits frivoles, qui sont malheureusement, qui seront toujours en trop grand nombre, ont accepté avec joie cette prétendue rénovation, la critique ne peut s'associer à cet aveuglement. La connaissance, la plus complète, de tous les détails du costume grec ou romain, ne peut suffire à renouveler la forme tragique. Pour prétendre au titre de créateur, il faut quelque chose de plus. Je reconnais volontiers que lexvne siècle a travesti l'antiquité, c'est une vérité qui n'a pas besoin d'être démontrée; je reconnais, sans me faire prier, que Pierre Corneille, malgré la fierté des sentiments qui l'animaient, n'a pas toujours respecté le texte des historiens dont il a emprunté le secours. Si l'on compare les pages de Tite- Live à l£ tragédie d'Horace, l'infidélité est flagrante ; le poëte normand, qui occupe dans l'histoire de notre littérature un rang si élevé, a négligé tout le côté religieux du sujet qu'il avait choisi. C'est une erreur très-grave, et qui ne peut être passée sous silence ; mais si Pierre Corneille a omis les Suffètes, qui auraient donné à sa tragédie un caractère plus majestueux et plus grave, il s'est du moins

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associé à l'austérité des mœurs romaines par l'analyse des sentiments, et, placé sur ce terrain, 'il ne craint pas de rival.

Les poètes tragiques de nos jours ont suivi une méthode bien différente. Résolus en toute sincérité à dépasser Corneille et Racine, ils ont étudié Phistoire pendant quelques matinées; une fois nantis de cette cargaison rapidement acquise, ils se sont mis à l'œuvre ; enivrés par leur érudition de fraîche date, ils ont tenu à montrer tout ce qu'ils savaient, et je dois reconnaître qu'ils ont fait preuve d'une excellente mémoire. Par malheur ils sont tombés dans un piège facile à prévoir; pour me servir d'une expression toute scolastique, ils ont sacrifié l'éternel au contingent, c'est-à-dire, et je redescends à la langue vulgaire, qu'ils ont mis la vérité historique et locale au-dessus de la vérité humaine. La puérilité que je reprochais tout à l'heure à l'école dramatique de la Restauration s'est retrouvée, tout entière, dans les œuvres tragiques de nos jours. Au lieu des anecdotes du Moyen-âge, nous avons eu les anecdotes de l'antiquité ; au lieu des ogives et des bahuts, nous avons eu la toge et la prétexte; la date seule des personnages était changée, la puérilité demeurait la même. Je ne voudrais pas laisser croire que je ne comprends pas ce qu'il y avait de sincère et de sérieux dans cette tentative : c'était une réaction contre le travestissement de l'antiquité. L'intention était à coup sûr excellente, et je m'y associe de tout cœur; seulement cette intention n'a pas été menée à bonne fin, par une raison très-simple : c'est que les novateurs se sont mis en route sachant où ils voulaient aller, n'oubliant qu'une chose, le chemin par lequel ils devaient passer. Ils ont voulu, et je les en remercie, rendre à l'antiquité la physionomie qui lui appartient ; mais ils ont négligé une condition élémentaire,

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une condition qui domine toutes les œuvres de la pensée, la nature humaine. Ils ont cru que le costume grec et romain suffisait pour constituer la vérité sous la forme tragique : la méprise est grossière, mais facile à concevoir ; car ce n'est, à tout prendre, que la répétition de la méprise que nous avons constatée tout à l'heure en parlant du drame. Pour la juger, il suffit de rappeler les vers attribués à Solon : c'est le sacrifice de l'être au paraître. La tragédie, en effet, jalouse peut-être des applaudissements que la foule prodiguait au drame moderne, qui se disait fils de Shakspeare et de Schiller, s'est mise à son tour à cultiver la vérité historique et locale ; elle a cru que ces deux éléments résumaient la vérité tout entière : erreur trop facile à concevoir, mais que la raison ne saurait amnistier. La tragédie est devenue, à son insu, aussi puérile que le drame moderne. Elle a mis, comme les disciples infidèles de Shakspeare et de Schiller, le machiniste et le costumier bien au-dessus de cette banalité qui s'appelle la nature humaine. Nous avions vu se promener sur la scène des cuirasses et des hauberts qui réjouissaient les yeux des antiquaires ; nous avons vu la poussière des planches balayée par des toges : qu'y a-t-il de changé? C'est toujours le distique de Solon.

Je ne crois pas que la tragédie soit une forme condamnée sans retour; mais la rénovation tentée de nos jours ne saurait être acceptée comme un rajeunissement. L'antiquité, comme le Moyen-âge, peut être interprétée de deux manières : les esprits frivoles s'attachent dans la vie antique au costume et à la décoration. Aussi arrive-t-il à la tragédie renouvelée ce qui est arrivé au drame moderne : la foule, qui applaudit les chapiteaux doriques, comme elle avait applaudi les ogives, s'étonne, en quittant le théâtre, de n'emporter aucun souvenir. Elle se de-

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mande ce qu'elle a entendu, et, ne trouvant dans sa mémoire aucun sentiment élevé, aucune idée généreuse, elle recueille avec déférence l'avis des esprits éclairés. Elle s'aperçoit qu'elle a été trompée, elle comprend que les héros affublés de la toge romaine ne sont ni plus vrais, ni plus vivants que tous les héros bardés de fer qui lui avaient été présentés comme l'image fidèle du Moyen-âge; elle s'éloigne avec dépit et oublie le chemin du théâtre. Ii y a certainement beaucoup d'esprit et d'érudition dans la rénovation dont je parle ; seulement je crois que cet esprit est mal dépensé et que cette érudition est gaspillée. Qu'il s'agisse de l'antiquité ou du Moyen-âge, de l'ogive ou du chapiteau corinthien, la décoration ne sera jamais qu'une partie accessoire de l'art dramatique ; que les passions s'agitent sous la pierre d'une cathédrale, ou sous le marbre d'un temple païen, les passions seront toujours l'éternel, l'inévitable aliment de la poésie. Or les poètes tragiques de notre temps me paraissent avoir méconnu cette condition élémentaire. Qu'ils ne se plaignent pas, car leurs plaintes ne seraient pas écoutées; ils recueillent le fruit de la semence qu'ils ont livrée à la terre. Là foule ne connaît pas le passé et n'aura jamais des loisirs suffisants pour l'étudier; mais elle possède, dans sa conscience, une pierre de touche dont le témoignage ne peut être contesté par personne. Lettrée ou illettrée, elle a souffert, elle a pleuré, elle connaît la haine et l'amour, et toutes les fois qu'on lui offre des personnages taillés sur un modèle imaginaire, elle s'étonne à bon droit. Étrangère à toutes les poétiques, sans tenir compte du costume ou de la décoration, dès qu'elle ne retrouve pas dans les acteurs les sentiments qui lui sont familiers, elle condamne la pièce récitée devant elle.

La comédie jouit aujourd'hui d'une plus grande faveur

que le drame et la tragédie; c'est maintenant la forme la plus populaire de la poésie dramatique. L'Honneur et l'Argent, Philiberte ,&oi\l des ouvrages dont le succès éclatant doit être pris en considération; car il serait difficile d'admettre que le public, tout entier, se fût trompé en applaudissant MM. Ponsard et Augier. Il y a dans chacune de ces comédies plus d'une page très-digne d'éloges. Malheureusement l'œuvre de M. Ponsard n'est pas vivante, et l'œuvre de M. Augier appartient plutôt à la fantaisie qu'à la réalité. A proprement parler, je ne vois dans V Honneur et F Argent qu'une argumentation dialoguée. Plus d'une fois, je le reconnais volontiers, l'auteur s'est élevé jusqu'à des mouvements d'une véritable éloquence; il a trouvé, pour flétrir la corruption, la bassesse, la lâcheté, des accents d'une poignante vérité, et l'auditoire a eu raison de battre des mains ; mais il n'en est pas moins vrai, que George et Rodolphe sont deux arguments et non deux personnages. Aussitôt que la crédulité, qui s'appelle George, et la raison, qui s'appelle Rodolphe, ont expliqué le caractère qui leur appartient, le spectateur devine sans peine toute la fable qui va se dérouler sous ses yeux, ou plutôt il devine toutes les idées, tous les sentiments qui vont se produire dans une langue tantôt enrichie d'images très-vraies, tantôt terne et décolorée. Le premier acte est plutôt un programme qu'une exposition, tant est pauvre la part laissée à l'incertitude, à la curiosité. Laure et Lucile ne sont guère plus animées que George et Rodolphe ; Lucile, qui parle souvent à sa sœur comme Dorine à Marianne, ne réussit pourtant pas à prendre les proportions d'un personnage. M. Mercier, le père des deux jeunes filles, est d'une banalité qui ne soutient pas la discussion. Depuis trente ans, ce type de bourgeois, naïvement égoïste, a défrayé tous les théâtres

LE THÉÂTRE

de boulevards. Quant aux créanciers numérotés que Fauteur n'a pas même pris la peine de baptiser, ils paraissent et disparaissent, à point nommé, pour les besoins de la thèse, et si quelque chose m'étonne, c'est que le poëte n'ait pas terminé sa comédie comme Planude termine ses fables. Je m'attendais à voir Rodolphe venir au dénotaient nous dire : « Cette comédie prouve qu'il faut toujours préférer l'honneur à l'argent. » Je n'ai pas à relever les hyperboles entassées par une amitié trop complaisante. Chacun sait aujourd'hui que M. Ponsard, tout en imitant parfois avec bonheur la période poétique de Molière, n'a pas fait une comédie, mais un plaidoyer. Or Tartuffe et le Misanthrope, l'Ecole des femmes et les Femmes savantes^ sont conçus et composés d'après une tout autre méthode. Si Orgon et Clitandre, Alceste et Philinte, Arnolphe et Horace, Armande et Chrysalde, aiment à discourir, ils parlent comme des créatures mêlées à la vie commune, et ne procèdent jamais par syllogismes. C'est ce que M. Ponsard paraît avoir oublié. Il a cru ressusciter Molière en lui empruntant les formes de son langage, et n'a omis qu'un seul point, assez important, selon moi, l'invention poétique. Aussi son œuvre, dont plusieurs passages ont été très-justement applaudis, n'est qu'une œuvre inanimée, et ne prendra pas rang dans l'histoire de la comédie. En présence de l'engouement public, nous avons gardé le silence ; nous n'avons pas voulu troubler la joie du poëte. Aujourd'hui le jour de la justice est venu ; nos paroles, qui auraient semblé trop sévères il y a quelques mois, ne sont maintenant que l'écho de l'opinion générale. Si l'auteur de l'Honneur et l'Argent était assez imprudent, assez malavisé pour écrire une seconde comédie sans changer le moule de sa pensée, il saurait bientôt à quoi s'en tenir sur la portée réelle de ce premier succès.

Si la fable imaginée par M. Augier n'est pas précisément nouvelle, si elle rappelle tour à tour Florian et Marivaux, il faut avouer que l'auteur a su donner une sorte de jeunesse à des personnages connus depuis longtemps. Il a dépensé beaucoup d'esprit, pour dire en vers, souvent très-bien tournés, ce que nous avons déjà entendu mainte et mainte fois. Je rends pleine justice au talent vif et pimpant qu'il nous a montré dans Philiberte ; mais la sympathie même que son talent m'inspire m'oblige à lui dire, qu'il a complètement négligé le côté sérieux du sujet qu'il avait choisi. L'analyse du cœur tient trop peu de place dans sa comédie ; n'était l'éclat, le charme du langage, on croirait assister à la représentation d'un proverbe de Carmontelle. Je veux bien saluer comme de vieilles connaissances le duc et le chevalier, je consens de grand cœur à leur serrer la main ; pourquoi Philiberte a-t-elle déçu mes espérances? Le spirituel babil de sa sœur ne m'empêche pas de remarquer, combien l'auteur est demeuré loin de ce qu'il nous avait promis. J'attendais une étude tout à la fois délicate et profonde; comment pourrais-je me contenter d'une esquisse tracée à la hâte? La comédie de M. Augier, qui se passe à peu près tout entière dans le royaume de la fantaisie, qui ne peint ni les mœurs d'aujourd'hui, ni les mœurs d'aucune époque déterminée, soulève d'ailleurs une autre objection : le style manque absolument d'unité. Jamais l'auteur n'avait révélé aussi pleinement les qualités et les défauts de son esprit. Après avoir parlé le langage de la plus tendre élégie, il revient tout à coup à la vie familière par l'expression la plus crue. Ce mépris constant pour les nuances et les transitions étonne quelques esprits sans les charmer, mais blesse tous les hommes de goût; cette perpétuelle opposition des images les plus poétiques et des termes les plus vulgaires

LE THEATRE

n'est pas plus acceptable que les tons criards clans un tableau. Vouloir associer la langue de la Jeune Captive et la langue de Macette sera toujours un dessein chimérique, un dessein condamné par le bon sens. J'aime à croire que M. Augier comprendra le danger de cette folle tentative, s'efforcera d'atteindre à l'unité de style, qu'il a trop négligée jusqu'ici, et abandonnera le champ de la fantaisie pure pour l'étude et la peinture de son temps. La comédie vit tout à la fois d'observation et de fantaisie ; sacrifier l'une à l'autre, c'est méconnaître la moitié de sa mission. C'est pourquoi Philiberte n'est, à tout prendre, qu'une très-ingénieuse espièglerie.

L'auteur de Claudie, enhardi par les applaudissements, poursuit la tâche qu'il s'est proposée, la réhabilitation de la simplicité au théâtre. Le Pressoir, son dernier ouvrage, n'a pas été moins heureux que le -Mariage de Victorineet François le Champi. Confié à des interprètes très-habiles et parfaitement disciplinés, il a réuni de nombreux suffrages. J'espère pourtant que l'auteur ne se laissera pas abuser par le succès, et comprendra que cette veine est maintenant épuisée. Signé d'un nom inconnu, le Pressoir n'aurait certainement pas rencontré une si vive sympathie. Le talent incontestable qui recommande plusieurs scènes de cette comédie n'aurait pas suffi, pour déguiser l'absence complète de mouvement. Les personnages sont vrais, je le veux bien, mais ils n'agissent pas, et le théâtre ne peut se passer d'action. Pierre Bienvenu, Valentin, Noël Plantier, sont des figures dessinées avec finesse; mais, pour les rendre intéressantes, il fallait imaginer une fable rapide et vivante, et c'est ce que l'auteur a cru pouvoir négliger. Se fiant à ses forces, se fiant surtout à la popularité qui environne son nom et qui accueille ses moindres ébauches, il s'est contenté d'écrire un dialogue, tantôt

naïf, tantôt spirituel, et n'a pas pris la peine de construire une œuvre, dont les diverses parties ne pussent être déplacées. Le public s'est montré plus qu'indulgent. Cependant je ne conseille pas à l'auteur de renouveler l'épreuve ; car il pourrait se trouver fort désappointé. Une rapide analyse démontrera, je l'espère, la justesse de mon sentiment.

Maître Bienvenu et maître Valentin sont rivaux de gloire et de talent, dans un petit village du Berry. Maître Bienvenu, menuisier, est chargé par la commune de la construction d'un pressoir. Maître Valentin, charpentier, voit avec jalousie, avec colère, lui échapper une tâche qui lui revenait de droit. Cependant le jour de l'inauguration approche, et maître Bienvenu n'achèverait pas son pressoir, si maître Valentin ne venait à son aide avec son fils. Reine, filleule de maître Bienvenu, aimée du fils de son parrain, se sent entraînée par une passion irrésistible vers le fils de maître Valentin. Voilà toute la donnée. Rien au monde ne serait plus facile que de dénouer la difficulté, si Reine consentait à parler; mais elle craint d'affliger Pierre, le fils de son parrain, et se prête, avec une étrange docilité, à tous les mensonges imaginés pour abuser ce pauvre garçon. Suzanne Bienvenu, dont je n'ai pas encore parlé, doit épouser Noël Plantier. Comme Pierre et Valentin se sont juré une éternelle amitié, comme ils se sont engagés par serment à ne jamais laisser une femme prévaloir sur leur mutuelle affection, comme Pierre ne pourrait accepter sans désespoir la préférence accordée à son ami, la famille de l'amant dédaigné invente une ruse digne de Berquin, et laisse croire à Pierre que Reine est éprise de Noël Plantier. Ce stratagème, plus ingénu qu'ingénieux, ne peut tarder à se découvrir, et c'est en effet ce qui arrive. Pierre, en apprenant qu'il est supplanté

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dans le cœur de Reine par Valentin, devient furieux et veut le tuer. Trop généreux pour persévérer dans ses projets de vengeance et pourtant exaspéré par le désespoir, il s'enivre afin de réduire à néant les bons sentiments qui arrêtent son bras. Il va frapper Valentin et rétendre à ses pieds d'un coup de hache, lorsque son ami le désarme par une allocution dont je ne veux pas contester l'éloquence, mais qui étonne à bon droit dans la bouche d'un paysan. Et quand je parle d'étonnement, je n'entends pas discuter la nature même des sentiments exprimés par Valentin, mais la forme qu'il leur donne. Le langage qu'il a tenu pendant toute la pièce ne nous a pas préparés à cette explosion de rhétorique. Après une lutte de générosité qui rappelle Damon et Pythias, Valentin épouse Reine, et Pierre comprend, sans que nous sachions comment, qu'il n'est pas digne d'elle; Noël Plantier épouse Suzanne, et maître Valentin consent à vivre en bonne intelligence avec son rival maître Bienvenu.

A quoi se réduit l'action? Je serais vraiment fort embarrassé de le dire. Elle est d'une simplicité tellement enfantine, qu'elle échappe à toute définition. Le dénoûment est prévu dès la première scène, et la curiosité n'a pas le temps de s'éveiller. Que Reine parle, et la comédie à peine commencée finit brusquement. Pourquoi Reine ne parle-t-elle pas ? C'est ce que l'auteur a négligé de nous expliquer, ou du moins ce qu'il indique trop vaguement. Elle craint d'affliger son parrain, à la bonne heure; mais elle connaît l'amitié mutuelle de Pierre et de Valentin, et ne peut espérer que son secret demeure éternellement caché. Cependant elle laisse croire qu'elle aime Noël Plantier. A parler franchement, cette pauvre Reine joue un rôle par trop passif. Elle ne vit pas, elle se prête,, comme une poupée, à tous les caprices des personnages

qui l'entourent. Douce et bonne, elle pousse la douceur et la bonté jusqu'à la nullité. La vertu ainsi comprise n'est pas moins dangereuse que le vice. Suzanne Bienvenu, qui n'est plus une jeune fille, qui devrait deviner le péril, partage l'aveuglement de Valentin et s'associe, comme un enfant, au complot formé pour abuser Pierre. Quant à Noël Plantier, c'est le seul dont la conduite soit facile à justifier. Crédule et vain, comme tous les coqs de village, je comprends très-bien qu'il accepte, sans hésitation, le rôle qui lui est donné par Suzanne et par Valentin, qu'il se croie aimé de Reine, tout en respectant le serment qu'il a fait à Suzanne. Il y a, dans l'expression de sa vanité, plusieurs traits que le public a justement applaudis. La réception du pressoir par maître Valentin, expert nommé par le bailli, n'est qu'un enfantillage digne tout au plus de l'Opéra-Comique. De pareilles plaisanteries ne sauraient se passer d'orchestre. C'est le cas de se rappeler le mot de Beaumarchais: « Ce qui ne vaut pas la peine d'être récité vaut encore la peine d'être chanté. » Je m'étonne qu'un esprit aussi fin, aussi délicat que l'auteur de Claudie, ait pu commettre une pareille méprise. Maître Valentin, avide, intéressé, naïf jusqu'à la crudité dans l'expression de son avarice, me paraît dessiné d'après nature. Malheureusement il ne prend pas une part assez vive à l'action, si toutefois il y a une action. Tous les personnages de cette comédie font la navette ; cette locution vulgaire est la seule qui puisse rendre ma pensée : aussi je ne crains pas de l'employer. Quand la toile tombe pour ne plus se relever, la comédie est finie depuis si longtemps, qu'on se demande pourquoi elle ne continue pas; car il n'y a pas de raison pour qu'elle s'arrête. Après avoir marché au hasard pendant deux heures, sans prévoyance, sans dessein déterminé, elle pourrait poursuivre long-

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temps encore cette route aventureuse. L'indécision et le silence de Reine,, la complaisance de Suzanne, la crédulité de Noël Plantier, l'abnégation de Valentin, l'aveuglement de Pierre, fourniraient sans peine la matière de trois actes nouveaux.

Comment donc expliquer le succès du Pressoir, contre lequel je ne veux pas protester ? Par une raison très-simple, par le charme et la vérité des détails. Le public, justement fatigué des sentiments exagérés qui ont envahi la scène depuis vingt ans, s'est montré plein de bon vouloir pour les sentiments vrais que l'auteur a placés dans la bouche de ses personnages. Cependant je peux affirmer que, malgré sa bienveillance, qui ne s'est pas démentie un seul instant, il s'est plus d'une fois étonné de l'immobilité des personnages, ou, pour parler plus nettement, de leurs mouvements sans but, ce qui est la même chose dans l'ordre poétique : s'agiter n'est pas marcher. L'abnégation héroïque de Valentin a contenté les amis du beau langage, sans être approuvée par le bon sens : la majorité de l'auditoire eût souhaité un peu plus de simplicité dans la grandeur. Pour ma part, je m'associe au sentiment de la majorité.

Le Pressoir rappelle tout à la fois Claudie et le Champi; mais, à mon avis, il vaut moins que ces deux ouvrages. Inférieur au Champi dans sa partie naïve, il n'a pas l'austérité de Claudie. Ce n'est pas un progrès, quoi que puissent dire les flatteurs, qui ne manquent jamais à la célébrité. Si, au lieu de m'en tenir à Claudie et au Champi, j'évoquais le souvenir de la Mare au diable, je serais forcé d'être encore plus sévère. L'auteur de cet admirable récit nous a donné le droit de le juger sans indulgence, et c'est lui témoigner une sympathie sincère que d'user de ce droit sans réserve et sans restriction. Eh bien ! vingt

pages de la Mare au diable valent mieux que le Pressoir tout entier : à moins de fermer les yeux à l'évidence, il faut le reconnaître. Je ne pense pas que les facultés de Fauteur soient affaiblies par un excès de production, je ne lui dirai pas ce que disait Gil Blas à Farchevêque de Grenade, car ce serait parler contre ma pensée ; mais je crois tout simplement qu'il se laisse égarer par la louange, et qu'il ne prend pas la peine de réfléchir. Spirituel, ingénieux, éloquent, il abuse des dons qu'il a reçus et se confie à l'improvisation. Or l'improvisation, qui ne suffit pas toujours au récit, ne suffit jamais à la poésie dramatique. Le défaut d'enchaînement, qui se pardonne quelquefois dans une narration, ne peut se pardonner dans une comédie. Il faut que toutes les scènes aient une place nécessaire. Si elles peuvent être dérangées impunément, fussent-elles cent fois vraies, elles ne produiront qu'un effet incomplet. Vous aurez beau me montrer des personnages dessinés d'après nature : s'ils agissent au hasard, si leur conduite n'est pas réglée par une pensée prévoyante, ou s'ils ne sont pas entraînés par une passion énergique, ils ne réussiront pas à m'intéresser. J'applaudirai votre talent, tout en proclamant l'insuffisance de votre œuvre.

J'avais conseillé à l'auteur de Claudie d'étudier Sedaine, et tout en affirmant que Sedaine échappe à l'étude, il a écrit le Mariage de Victorine. Aujourd'hui je crains qu'il n'associe, à l'étude très-salutaire de Sedaine, l'étude très-dangereuse de Diderot. Si le Philosophe sans le savoir renferme des leçons excellentes, des leçons dont peuvent profiter les écrivains les plus habiles, le Père de famille est loin de mériter le même éloge. Diderot, malgré l'élévation de sa pensée, sera toujours un modèle périlleux; il a trop d'emphase, trop de goût pour la déclamation. Or, j'ai regret à le dire, il y a dans le Pressoir plus d'une

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scène qui rappelle le ton du Père de famille. Quand Pierre et Valentin vont se battre au bâton ou au compas, et que Pierre parle de leur titre de compagnon comme d'un titre de noblesse, il est impossible de ne pas songer aux phrases ampoulées du Père de famille.

J'espère que Fauteur du Pressoir comprendra la supériorité de Sedaine sur Diderot dans le domaine dramatique, et ne confondra plus l'emphase avec la vraie grandeur : un talent aussi élevé que le sien ne doit pas trébucher deux fois. Quant aux sujets qu'il pourra choisir, la critique n'a pas de conseils à lui donner; le champ de l'imagination est infini. Toutefois il serait temps pour lui de renoncer à la peinture de la vie champêtre, et d'aborder franchement la vie à laquelle nous sommes mêlés. Les paysans madrés, les coquettes de village, n'excitent plus aujourd'hui qu'un intérêt assez tiède. 11 serait digne d'un esprit aussi hardi d'attaquer les vices et les ridicules, au cœur même de la ville. Quel que soit d'ailleurs le parti auquel il s'arrête, ce que le bon sens commande, ce que le goût exige, c'est la prévoyance. Concevoir et composer avant de se mettre à l'œuvre, c'est à ces termes élémentaires que se réduit toute poétique. L'auteur du Pressoir sait où il veut aller, mais ne prend pas la peine de prévoir le chemin par lequel il passera. Aussi plus d'une fois sa marche capricieuse a lassé la patience de l'auditoire. Avec moins de talent, il pourrait mieux faire; et qu'on ne prenne pas cette parole pour un paradoxe, car je n'exprime qu'une vérité vulgaire. Il y a dans le Pressoir autant de talent gaspillé que de talent utilement employé. C'est ce que les géomètres appellent une force perdue.

Revenons maintenant sur les trois formes de la poésie dramatique, et voyons à quelles conditions chacune de ces trois formes pourrait contenter, tout à la fois, le goût

de la foule et le goût plus délicat des hommes voués à Tétude. Et d'abord, étant donné la cause du discrédit dans lequel est tombé le drame, il n'est pas difficile de deviner comment il pourrait retrouver la popularité dont il a joui pendant quelques années. En effet, depuis vingt ans, le drame ne s'est guère proposé que le côté anecdotique de l'histoire ; quant à l'histoire proprement dite, il ne l'a presque jamais abordée. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'il rappelle si peu Shakespeare et Schiller. Je ne dis pas que l'étude approfondie de l'histoire suffise pour régénérer le drame ; car il y aura toujours entre la science et l'invention un intervalle immense, que le génie seul peut combler; mais si la science ne suscite pas le génie, elle offre du moins à l'imagination une nourriture salutaire, et renouvelle ses forces. Je ne crois pas que le drame doive se proposer la reproduction littérale et complète de la réalité; cette prétention, annoncée hautement sous la Restauration et soutenue par quelques œuvres ingénieuses, est une des hérésies les plus déplorables qui puissent se produire dans le domaine de l'art. Les disciples de l'école historique auront beau faire et beau dire : inventer et copier ne seront jamais synonymes. La connaissance complète d'une époque déterminée n'équivaudra jamais au pouvoir de la ressusciter : c'est une vérité évidente par elle-même; mais pour interpréter la réalité, pour la transformer sans la dénaturer, pour rélever, pour l'agrandir, il faut la connaître. Or l'école dramatique de la Restauration a presque toujours négligé cette condition. La plupart du temps elle n'emprunte à l'histoire que des noms, et sous ces noms elle produit des personnages que l'histoire n'a pas connus, dont le type ne se retrouve pas dans le passé. Que les poètes ignorent ou dédaignent les faits accomplis, peu importe; ce qu'il y a de certain, c'est

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que les drames représentés depuis vingt ans, sauf de trèsrares exceptions, n'offrent pas même une image infidèle du passé.

Or je pense que les poètes rendraient leur tâche plus facile en suivant la méthode conseillée par le bon sens, et qui ne saurait déplaire qu'à la paresse. Vouloir tout deviner, c'est se condamner à l'impuissance; car les génies les plus pénétrants, lors même qu'ils paraissent deviner, ne font qu'établir un rapport inattendu, mais légitime, entre des faits qu'ils connaissent depuis longtemps; leur sagacité ne va pas au delà, et c'est déjà une part assez belle. La méthode suivie par l'école dramatique de la Restauration contredit manifestement la raison. Au lieu de considérer la réalité comme le seul point de départ que l'intelligence humaine puisse avouer, elle proclame la souveraineté absolue de l'imagination. J'ai dit assez clairement ce que je pense du génie et de ses droits ; je n'ai pas à y revenir. Dussent les poètes m'accuser de sacrilège, je pense que l'imagination peut ressusciter l'histoire, mais non la créer. L'oubli où sont ensevelies aujourd'hui tant d'œuvres, applaudies d'abord avec fracas, n'a pas à mes yeux d'autre origine que cette méprise. Que signifie en effet la méthode pratiquée par l'école dramatique de la Restauration, sinon l'espérance de substituer la création à la résurrection? Quel jour a-t-elle prouvé son respect pour l'histoire, qu'elle invoquait pourtant à tout propos? Parfois, il est vrai, il lui arrivait de feuilleter les récits du Moyen-âge ou de la Renaissance ; mais son courage se lassait bien vite. Aussi qu'arrivait-il? N'ayant amassé en quelques semaines qu'une érudition confuse, elle n'en pouvait tirer parti. Si elle connaissait les noms des hommes et des choses, elle ignorait les choses et les hommes. Gênée par cette demi-science, elle s'en débar-

rassait pour marcher plus librement à la conquête de Pidéal. Or ce qu'elle nommait l'idéal, c'était tout simplement le caprice. Je n'ai pas à expliquer en quoi l'idéal diffère du caprice ; si je l'essayais, le lecteur m'accuserait à bon droit de le traiter comme un enfant. La réalité historique une fois connue dans ses moindres détails et comprise dans son ensemble, car le second point est aussi important que le premier, l'imagination pouvait tenter de la ranimer, de lui donner une seconde vie. Le fait, soumis à l'épreuve de la réflexion, conduisait à l'idée, et l'idée, en passant du domaine de la conscience dans le domaine de l'art, change de nom et devient l'idéal poétique. C'est pour avoir méconnu cette loi suprême, cette nécessité impérieuse, que l'école dramatique de la Restauration est aujourd'hui condamnée à subir l'indifférence. Elle n'a pas voulu tenir compte des procédés constants de l'intelligence, et s'est attribué le droit d'inventer sans avoir réuni les éléments de l'invention. Une tentative aussi insensée, aussi arrogante n'allait pas à moins qu'à changer la nature humaine, et l'échec n'était pas difficile à prévoir. Si la mémoire, en effet, diffère profondément de l'imagination, l'imagination n'est jamais féconde quand la mémoire est déserte. Si cette affirmation n'était pas acceptée avec empressement par tous les bons esprits, en raison même de l'évidence attachée à chacun de ses termes, j'invoquerais l'histoire entière de la pensée humaine ; je montrerais tous les poètes dramatiques préparés à l'invention par l'étude de l'histoire, par les voyages, parla pratique de la vie, c'est-à-dire prenant possession de la réalité avant d'essayer de la transformer, de l'idéaliser. A cet égard , les témoignages sont si nombreux, que j'aurais l'embarras du choix.

Les poètes, une fois résignés à l'étude de l'histoire,

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auront fait un grand pas vers la vérité. Cependant leur tâche préliminaire ne finit pas là. Avant d'aborder la poésie proprement dite, il leur faut accepter une épreuve nouvelle : je veux parler de la réflexion. Le souvenir des faits ne suffit pas ; l'histoire, sans le secours de la philosophie, n'offre à l'imagination qu'un thème obscur. C'est à la philosophie qu'il appartient de dégager l'idée représentée par le fait. Je sais que les poètes dédaignent généralement la philosophie aussi bien que l'histoire, qu'ils voient, dans la réflexion comme dans la mémoire, des béquilles utiles tout au plus aux petits esprits; et cependant je ne crois pas abuser de l'évidence en insistant sur l'importance de la réflexion ; car il est hors de doute que la vérité humaine a manqué, à l'école dramatique delà Restauration, aussi bien que la réalité historique. Les passions ne se devinent pas plus que les faits : pour les peindre, il faut les avoir senties ou contemplées; il faut avoir soumis à l'analyse, c'est-à-dire à la réflexion, ses souffrances personnelles ou les souffrances d'autrui. Les poètes de notre temps, lors même qu'ils nous annoncent la peinture de la vie moderne, repoussent avec un égal dédain la philosophie et l'histoire. Ils croiraient déroger en étudiant le passé ; le deviner, à la bonne heure ! c'est une besogne à leur taille, une entreprise digne de leur génie. Méditer sur les faits accomplis, sur l'origine et le développement des passions, fi donc ! pour qui les prenezvous? Sans doute pour des hommes ordinaires, obligés d'ouvrir les yeux pour saisir la forme et la couleur des choses : de telles conditions ne sont pas faites pour les intelligences privilégiées! Écoutez-les parler entre eux, lorsqu'ils ne redoutent pas les oreilles indiscrètes, recueillez ce qu'ils pensent d'eux-mêmes : ils savent dès qu'ils veulent savoir, ils voient sans regarder, ils devinent le

passé, ils devinent la nature humaine, ils dominent l'histoire et la philosophie, et ne descendent jamais jusqu'à les interroger. Tant que les poètes Sauront pas consenti à reconnaître les droits de l'histoire et de la philosophie, le drame n'offrira qu'un spectacle puéril; tant que l'histoire et la philosophie ne viendront pas en aide à l'imagination, elle ne produira que des œuvres éphémères. La foule, aussi bien que les esprits studieux, demande aux poètes dramatiques la peinture de la nature humaine ; elle fait volontiers bon marché des temps et des lieux^ mais elle veut, à tout prix, voir et entendre des hommes. Pour la contenter, les poètes ne peuvent donc se dispenser d'étudier au moins la conscience, s'ils ne veulent pas étudier le passé. Cependant je crois qu'ils agiraient plus sagement encore, en consultant tour à tour l'histoire et la philosophie; car ils réussiraient ainsi à produire des œuvres tout à la fois vraies et variées. S'ils ne veulent pas survivre à leur renommée, ils n'ont pas d'autre méthode à suivre. C'est la plus laborieuse, mais la plus sûre.

La tragédie ne peut plus garder aujourd'hui la forme consacrée par le xvne siècle. Il faut absolument qu'elle aborde la vie familière de l'antiquité. Si elle persistait dans le ton solennel, les efforts les plus généreux, l'habileté la plus profonde, ne la sauveraient pas de l'indifférence. En abordant la vie familière, elle ne fera d'ailleurs que se montrer fidèle à son origine ; car les œuvres tragiques, représentées devant le peuple d'Athènes, ne ressemblent guère aux œuvres tragiques applaudies par la cour de Louis XIV. Ce n'est pas que je conseille aux poètes de nos jours d'imiter servilement la Grèce. En suivant une telle voie, ils seraient assurés de ne jamais rencontrer la popularité ; ils pourraient tout au plus intéresser quelques esprits studieux : or toutes les formes de la poésie

LE THÉÂTRE

dramatique doivent s'adressera la foule. Qu'ils demandent ' donc à l'antiquité des inspirations, mais qu'ils n'essayent jamais de copier les modèles qu'elle nous a laissés. M. Leconte de Lisle (que j'ai chicané injustement sur lesknémides de Paris, puisque l'expression employée par Homère comme adjectif possède aussi une valeur substantive), M. Leconte de Lisle, qui comprend si bien l'antiquité, pourrait, je crois, s'essayer dans la tragédie. S'il consentait à ne pas mêler ses sentiments individuels aux sentiments qui doivent animer les personnages, il obtiendrait l'attention et la sympathie de toutes les âmes délicates, et la foule n'assisterait pas sans émotion au développement d'une action, tout à la fois simple et pathétique, dont la Grèce aurait fourni tous les éléments. Pour tenter la tragédie, pour dédaigner les railleries qu'on lui prodigue chaque jour, il faut une certaine trempe d'intelligence que je crois reconnaître dans Hélène et dans Niobé.

La Grèce n'est pas, d'ailleurs, la source unique où doive puiser la tragédie. La Bible n'est pas une source moins riche et moins féconde que les poëmes homériques. Si les chœurs d'Esther, d'Athalie, réunissent tous les suffrages par l'élégance du langage et 1 élévation des sentiments, on peut, sans impiété, discuter la fidélité des tableaux présentés par le poëte. Il serait imprudent sans doute de reprendre les sujets traités par Racine; mais il n'y a ni témérité, ni présomption, à s'engager dans la voie ouverte par lui sans suivre ses traces. Quoique Racine, en effet, pour écrire Esther et Athalie, se soit nourri de l'Ancien Testament, quoiqu'il ait dérobé tantôt au Livre des Rois, tantôt aux prophètes plus d'une expression hardie, plus d'un tour inattendu, ces deux admirables tragédies sont un peu trop françaises. Un poëte qui choisirait dans la Bible un sujet tragique pourrait se montrer plus vrai, je

ne dis pas dans le domaine des sentiments humains, mais dans le domaine historique. Ce dernier genre de vérité, dont Racine se souciait peu, n'est pas d'ailleurs la seule nouveauté que devrait se proposer un poëte de nos jours. Si la vie familière trouve une grande place dans la poésie grecque, elle ne tient pas une place moins importante dans l'Ancien Testament. C'est pourquoi je pense que la tragédie biblique offrirait un puissant intérêt, si le poëte acceptait franchement les conditions que je viens d'énoncer.

La vieille Italie se prêterait, aussi docilement que la Grèce et la Judée, au renouvellement de la forme tragique. J'admire aussi vivement que personne Horace et Cinna, Sertorius et Nicomède ; je pense pourtant que les poètes de nos jours pourraient interroger Tite-Live et Tacite, sans manquer de respect pour le génie de Corneille. L'histoire du peuple romain est aujourd'hui mieux étudiée, mieux comprise qu'au xvne siècle. Nous attachons plus d'importance aux traits qui lui appartiennent en propre, et nous ne cherchons pas dans la vieille Italie l'image de la France. Nous tenons compte de tous les éléments dont se compose la vie d'une nation, depuis l'industrie jusqu'à la religion. Si les poètes s'adressaient aujourd'hui à la patrie de Brutus et de Néron, ils seraient forcés d'être nouveaux, sous peine de n'être pas écoutés, et quand je dis nouveaux, je n'ai pas besoin d'expliquer la portée de ma pensée : le respect de l'histoire serait une véritable nouveauté au théâtre.

Il y a pour la tragédie ainsi conçue, ainsi renouvelée, un écueil facile à prévoir. Il est à craindre que la Grèce, la Judée, l'Italie, mieux étudiées, mieux comprises, ne détournent les poètes tragiques de l'analyse et de la peinture des sentiments humains. C'est un danger sans doute,

LE THÉÂTRE

mais il ne faut pas l'exagérer. L'histoire sans la philosophie n'est qu'un passe-temps puéril, et j'aime à croire que les poètes qui auraient pris la peine de sonder l'antiquité n'oublieraient pas d'interroger leur conscience, avant de se mettre à Pœuvre. L'écueil dont j'ai parlé ne serait vraiment périlleux que pour les esprits frivoles. Quant aux intelligences élevées, elles n'ont pas à s'en inquiéter, car elles ne cherchent dans l'histoire que l'expression des idées et des passions humaines. La couleur des faits n'est pas ce qui les séduit. Nous n'avons pas à redouter qu'elles oublient l'homme pour le costume ou l'ameublement. Le temps de ces badinages est aujourd'hui passé; l'archéologie cède le pas à la philosophie. La foule ne se contente pas du plaisir des yeux, elle demande des émotions et des enseignements.

Quant à la comédie, il semble que nous n'ayons pas le droit de nous plaindre. Il n'y a pas une nation en Europe qui produise, bon an, mal an, une telle quantité d'ouvrages consacrés à la peinture des vices et des ridicules. Quittez la France, et vous trouverez en Allemagne, en Italie, en Angleterre, en Espagne, les plaisanteries applaudies sur nos théâtres de boulevard. L'Europe accueille avec empressement les moindres parcelles de l'esprit français. Serions-nous plus sévère que l'Europe ? Nous reconnaissons volontiers tout ce qu'il y a d'ingénieux et d'égrillard dans ces improvisations de chaque jour; mais nous ne saurions les accepter comme des œuvres dignes d'une étude attentive. Nous avons la comédie de mœurs et la comédie de fantaisie ; à côté des ridicules éphémères esquissés par un crayon habile, nous avons des boutades hardies qui relèvent du seul caprice, qui égayent les plus moroses pendant une soirée. Avons-nous la comédie de caractère, la seule qui mérite vraiment le

nom de comédie, qui réunisse le plaisir à l'enseignement? Qui oserait le dire? L'esprit le plus bienveillant ne saurait accepter, pour héritiers de Molière, les écrivains qui ont pris aujourd'hui possession de la scène comique. On dit et on répétera satiété, que la comédie de caractère est une forme vieillie, qu'il faut y renoncer sous peine de se condamner à d'éternelles imitations. Pour ma part, je suis loin de partager cet avis : je crois fermement qu'il est permis de revenir à la comédie de caractère sans copier le xviie siècle, sans copier Plaute et Térence, que Molière n'avait pas négligés. Sans doute les types ne sont pas innombrables; mais ils se renouvellent et se rajeunissent. Les vices et les ridicules que Molière semble avoir épuisés ne sont pas, aujourd'hui, ce qu'ils étaient sous Louis XIV. Si le fond est demeuré le même, l'apparence a changé. La comédie, telle que la comprenait Aristophane, est aujourd'hui impossible parmi nous, pour des raisons que je n'ai pas besoin de déduire. La comédie de mœurs, attrayante et gaie, j'en conviens, représentée de nos jours par des œuvres ingénieuses dont je n'entends pas contester le mérite, n'offre pourtant qu'un intérêt secondaire. Il faut donc revenir à la comédie de caractère. Est-ce à dire que je conseille aux poètes de notre temps de calquer le Misanthrope et les Femmes savantes, et de réduire leur tâche à la reproduction servile des pensées enfantées par un génie puissant? Un tel conseil ne sortira jamais de ma bouche. Je recommande le procédé de Molière comme excellent, mais il me semble que, le procédé une l'ois accepté, il y a diverses manières de l'appliquer. Tout en conservant à l'analyse des sentiments une place importante, il n'est pas défendu d'introduire, dans le développement de la fable, un peu plus de mouvement. Ce qu'il faut étudier, ce qu'il faut méditer

LE THÉÂTRE

sans relâche, c'est l'art profond qui a présidé à la création de ces œuvres savantes que le vulgaire croit écrites sans effort; là les moindres incidents relèvent de la nature même des personnages, tandis que, dans les comédies qui se multiplient sous nos yeux, nous voyons presque toujours le caractère des personnages sacrifié au désir de prodiguer, de varier les incidents. La méthode inaugurée au xvne siècle est d'une pratique plus difficile que la méthode inaugurée de nos jours; mais le but qu'elle se propose est bien autrement élevé que le but rêvé par les écrivains de notre temps. La comédie de caractère part de la réalité pour s'élever jusqu'à la vérité, jusqu'à l'expression idéale des vices et des ridicules; la comédie de mœurs ne cherche et ne voit rien au delà de la réalité. Or, dans la comédie comme dans la tragédie, comme dans le drame, l'imitation n'est qu'un moyen, et rien de plus; c'est ce que Molière, Corneille et Shakespeare ont compris, ce qu'ils ont affirmé, ce quils ont démontré dans toutes leurs œuvres. Dans l'Ecole des Femmes comme dans Cinna, comme dans Hamlet, l'idéal domine la réalité.

Vérité vulgaire, me dira-t-on, vérité inutile à rappeler! Pourquoi donc cette vérité si vulgaire est-elle méconnue aujourd'hui par la plupart des écrivains? Ils croient avoir touché le but quand ils ont copié ce qu'ils voient. Il n'est donc pas hors de propos de reprendre en main la cause de l'idéal. La comédie, qui, pour les esprits inattentifs, semble circonscrite dans les limites de la vie réelle, n'offre pas à l'imagination un champ moins vaste que la tragédie et le drame, et je ne crois pas gaspiller mes paroles, en développant de nouveau une idée déjà développée tant de fois. De toutes les formes de la pensée, la forme dramatique est aujourd'hui celle qui semble étu-

diée avec le plus d'ardeur ; à ne consulter que le chiffre des pièces représentées chaque année, il ne serait pas permis d'en douter. Pour moi,, je pense que la vérité se trouve dans l'affirmation contraire. L'industrie dramatique est une des plus florissantes de notre pays : l'art dramatique n'est pas cultivé avec autant de ferveur et de désintéressement que la poésie lyrique. Tant que l'idéal n'aura pas repris au théâtre le rang qui lui appartient, nous verrons l'art étouffé par l'industrie. C'est pourquoi je ne me lasse pas de proclamer l'insuffisance de l'imitation. Le paradoxe le plus ingénieux, le plus attrayant, ne vaut pas la plus vieille des vérités.

LE ROMAN

Je voudrais parler de l'état présent du roman, mais il faut faire un choix, et le choix n'est pas facile. Apprécier tous les romans publiés cette année ! chose impossible, et qui n'intéresserait personne. Les pensées que j'aurais à exprimer s'effaceraient, devant la multitude des détails que j'aurais à indiquer. Pour enchaîner l'attention du lecteur, je suis forcé de circonscrire le champ de mon examen. Il se présente un point de départ tout naturel, qui me permet d'embrasser d'un regard les dernières œuvres qui offrent quelque importance.

Les promesses du roman n'ont pas été moins pompeuses que les promesses de l'école dramatique. Ces promesses, je me plais à le reconnaître, ont été suivies de gages nombreux, de gages éclatants : Prosper Mérimée, Alfred de Vigny, George Sand, ont inauguré dignement Fère nouvelle. Aujourd'hui, nous sommes bien loin de ces promesses. La vérité historique, la vérité humaine que nous attendions, dont les premières lueurs nous avaient réjouis, sont à peu près oubliées. C'est à peine si les ouvriers qui ont remplacé les artistes comprennent ce magnifique programme. Si quelqu'un se hasarde à le rappeler, on le compare volontiers à l'apôtre prêchant dans le désert. Il faut pourtant, pour estimer les œuvres nouvelles,

prendre comme pierre de touche les promesses dont je viens de parler; car c'est la seule manière d'exprimer une opinion précise et de ne pas demeurer dans ies nuages.

Essaierai-je d'analyser les interminables récits qui aident les désœuvrés à tuer le temps ? Tâche ingrate ! Les auteurs, formés en société commerciale, se riraient à bon droit de mon ingénuité, si je tentais de les juger d'après les lois littéraires. Uniquement occupés d'amuser le public, ils ne souhaitent rien de plus et se moquent de toutes les poétiques. Pureté de la langue, vraisemblance des incidents, dessin des personnages, logique des caractères, autant de billevesées qu'ils ont depuis longtemps vouées au mépris. Pourvu qu'ils tiennent la curiosité en haleine, leur ambition est satisfaite. Laissons donc en paix ces narrateurs infatigables qui se sont placés en dehors de la littérature ; qu'ils poursuivent sans relâche l'exploitation de leur industrie : nous ne les troublerons pas dans leurs travaux, où Part n'a rien à voir. Pour tracer une image fidèle du roman, c'est ailleurs que nous devons jeter les yeux. Nous prévoyons les plaintes de tous les ouvriers dont nous ne parlerons pas, et nous nous résignons d'avance, sans amertume et sans dépit, aux reproches qu'ils ne manqueront pas de nous adresser. Si nous avions le malheur de les craindre, nous n'arriverions à formuler qu'une pensée presque insaisissable ; il vaut mieux accepter l'accusation d'injustice, et passer sous silence les denrées qui se donnent pour des œuvres et qui encombrent le marché. Le public nous saura gré de nos omissions, car la discussion gagnera en précision, en clarté, en évidence, ce qu'elle perdra en étendue.

Pour discuter avec quelque profit, pour ne pas jeter au vent des paroles inutiles, il faut se trouver aux prises avec une idée nettement définie, clairement développée.

Or, parmi les romans publiés chaque année, combien y en a-t-il qui satisfassent à cette double condition? Je laisse au public le soin de résoudre la question. Si les œuvres sérieuses, écrites de bonne foi, n'étaient pas si rares, la tâche de la critique serait infiniment plus facile : n'étant plus réduite à deviner l'intention de l'auteur, elle pourrait parler sans amertume et sans dépit; mais comment traiter avec indulgence, comment étudier avec attention, comment lire jusqu'au bout, sans impatience, des récits dont tous les incidents combinés au hasard semblent un défi porté à toutes les lois de l'intelligence ? En parcourant ces pages improvisées avec tant d'insouciance, la critique ne sait vraiment où se prendre, et ce qu'elle a de mieux à faire, c'est de s'abstenir.

L'auteur d'Indiana et de Valentine, bien qu'il abuse de ses riches facultés, ouvre du moins un champ large à la discussion. Aussi est-ce pour nous un devoir d'étudier ses derniers romans. S'il ne développe pas toujours d'une manière très-logique l'idée qu'il a conçue, il lui arrive rarement de ne pas intéresser. Il excelle dans la peinture du paysage, et ses personnages, sans être toujours vrais, sont tracés d'une main énergique. Lorsqu'il exprime des pensées paradoxales, il trouve moyen de leur prêter un accent de vérité : il faut quelques instants de réflexion, pour découvrir le piège tendu à la crédulité du lecteur. Il possède d'ailleurs une telle richesse d'invention, il y a dans son talent tant d'abondance et de spontanéité, que les esprits les plus sévères sont entraînés vers lui par une invinciblesympathie. Tout en condamnant ses égarements, tout en blâmant son goût pour la déclamation, ils étudient avec vigilance ses moindres tentatives. J'aimerais mieux, pour ma part, qu'il apportât plus de soin et surtout plus de prévoyance dans la conception et la composition de

ses œuvres; telles qu'elles sont, elles méritent pourtant une sérieuse attention, et il est bien rare qu'il n'y ait pas dans ces œuvres un coin qui défie tous les reproches. Il raconte avec bonheur, et les incidents ne lui coûtent rien. Il y a dans la marche de son récit tant d'aisance et de rapidité, qu'il ne semble pas inventer, mais se souvenir.

L'auteur des Mystères de Paris, quoique placé bien audessous de l'auteur à'Indiana, possède cependant un don précieux, l'art d'exciter, d'enchaîner la curiosité. Malheureusement, il sacrifie tout à l'èxercice de cette faculté : pourvu que le lecteur soit tenu en haleine, peu lui importe de contenter les hommes sensés, les esprits délicats. Il y a dans son talent un mélange de raffinement et de brutalité qui blesse le goût, mais qui a fondé sa popularité. Par le raffinement, il s'adresse aux âmes que la mollesse a corrompues ; par la brutalité, il plaît à tous ceux qui déifient les appétits les plus grossiers, et le nombre en est grand. Depuis la mort de Balzac, l'auteur des Mystères de Paris est parmi nous le peintre le plus émouvant de la réalité, il ne recule devant aucun tableau, il se complaît dans l'expression des sentiments les plus hideux, et tout en réprouvant le choix des sujets, je suis forcé d'avouer qu'il sait donner à ses personnages le relief et la vie. Aussi la critique manquerait à sa mission, si elle ne tenait pas compte de cet écrivain très-peu littéraire, mais dont l'action sur la foule ne peut être contestée. Cette action a-t-elle été salutaire? Je suis très-loin de le penser, et c'est, précisément, parce que je la considère comme très-dangereuse, qu'il m'importe de la définir et de l'expliquer. Malgré ses allures de réformateur, M. Sue n'a corrigé personne, et je suis pleinement convaincu qu'il a semé dans bien des âmes des germes de corruption. C'est pourquoi il me semble utile d'étudier

LE ROMAN. 34 5

ses procédés. Je ne parle pas de son style, et pour cause : l'auteur des Mystères de Paris n'a point étudié les secrets de notre langue et ne paraît guère s'en soucier. Son but unique est d'émouvoir, et pour atteindre ce but, il ne craint pas de surexciter les sentiments les plus vulgaires, les passions les plus basses. Qu'il ignore le danger de pareils récits, ou qu'il en ait conscience, là n'est pas la question. Je n'ai pas à juger les intentions, mais les œuvres ; or ces œuvres, où se révèle souvent une imitation très-habile de la réalité, sont à mes yeux des œuvres pernicieuses. Aussi me paraît-il opportun d'analyser et d'apprécier le dernier roman publié par l'auteur des Mystères de Paris. Le bien et le beau sont réunis par des liens étroits : en parlant au nom du goût, je parlerai au nom du devoir. Peindre la réalité dans ses moindres détails, se complaire dans l'analyse des passions les plus hideuses, est tout à la fois une offense aux lois poétiques et aux lois morales. Sans sortir du domaine de la critique littéraire, je me trouve donc amené à prononcer implicitement un jugement qui relève de la pure philosophie. Quelque dures que puissent paraître les conséquences d'un tel jugement, je ne songe pas à les répudier. L'union du bien et du beau est une vérité hors de toute contestation : il m'est donc impossible de toucher à la seconde question sans effleurer la première. Que l'auteur des Mystères de Paris ne s'en prenne qu'à luimême, si, en signalant ses fautes de goût, je signale en même temps les aberrations morales qu'elles représentent : je suis obligé d'accepter la nature humaine telle qu'elle est.

Ces prémisses une fois posées, je ne crains pas que le lecteur se méprenne sur ma pensée. Ma sévérité n'étonnera personne, car les récits que le talent popularise

sont puissants pour le mal comme pour le bien, et quand le danger frappe nos yeux, l'indulgence ne serait qu'une coupable faiblesse.

Je voudrais pouvoir louer Mont-Bevêche, car personne plus que moi n'aime le talent de George Sand; mais, en conscience, je ne puis accepter ce récit comme une œuvre sérieuse. Assurément, plusieurs parties de ce roman se recommandent par des qualités éclatantes ; mais, il faut bien l'avouer, ce n'est, à tout prendre, qu'une ébauche ingénieuse. Le héros de cette nouvelle conception, Dutertre, est un modèle accompli de tolérance et de sagesse ; je crains seulement qu'il ne soit très-difficile de rencontrer, dans le monde, des hommes pareils à ce type idéal. Marié pour la seconde fois, il endure, avec une magnanimité stoïque, toutes les persécutions dirigées contre sa nouvelle femme par l'aînée de ses filles, A parler franchement, Nathalie est tout simplement un monstre. Il serait difficile de trouver, parmi les créatures vivantes, une fille plus odieuse et plus misérable. Coquette et bas-bleu, Nathalie n'épargne à sa belle-mère aucune torture ; elle ne néglige aucune occasion de la blesser, et dépense toutes les forces de son esprit pour la tourmenter à toute heure. L'auteur paraît avoir dessiné ce portrait avec une singulière prédilection : quel motif l'a guidé ? Je l'ignore. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce personnage, souverainement odieux, tient dans sa composition une place considérable.

Il règne dans tout ce récit une telle imprévoyance, que tout semble marcher au hasard ; aussi n'essaierai-je pas de raconter la fable imaginée par l'auteur. Ce ne serait pas seulement une tâche difficile, mais une tâche inutile ; car la popularité de son nom lui assure de nombreux lecteurs. Tous ceux à qui je m'adresse connaissent le ré-

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cit sur lequel je donne mon sentiment ; je n'ai donc à exprimer que ma pensée, sans m'arrêter à caractériser les incidents de cette fable. Or une chose m'a frappé dans ce livre, tour à tour spirituel et vulgaire : c'est la réhabilitation, je pourrais dire l'apothéose de la femme virile. Chacun de nous se rappelle avec bonheur une des créations les plus charmantes de Walter Scott, Diana Vernon; c'est, à coup sûr, une des inventions les plus vraies du génie moderne. Diana Vernon, tout en portant parfois la hardiesse jusqu'à la témérité, n'abandonne pourtant jamais la grâce de son sexe. Or, j'ai regret à le dire, l'Évelinede Mont-fievêche laisse bien loin derrière elle Diana Vernon; elle ne se contente pas de la hardiesse, de la témérité : elle pousse le goût des aventures jusqu'au ridicule, jusqu'à l'extravagance . Avec la meilleure volonté du monde, il est à peu près impossible de s'intéresser à Éveline. Pour se faire aimer, elle imagine de prendre le costume d'un portrait de famille, et de parler à l'homme quelle aime sous les traits d'un fantôme. Ce tête-à-tête inattendu a déjà quelque chose de très-singulier ; mais comme elle ne croit pas avoir pleinement réussi, comme elle n'est pas sûre d'avoir conquis le cœur qu'elle veut gouverner despotiquement, elle se résout tout simplement à risquer ses membres pour terminer l'aventure ; elle brise les vitraux d'une chapelle pour arriver jusqu'à son bien-aimé. Ici se place naturellement une observation que tous les lecteurs Ont déjà devinée. Si la faiblesse et la pusillanimité sont pour l'homme une honte que personne ne songe à contester, la virilité chez les femmes n'est pas moins condamnable : c'est tout simplement le renversement des rôles légitimes.

Éveline sautant par une fenêtre et se foulant le pied, est, à mon avis, une des plus tristes inventions qui se puis-

ÉTUDES LTTIÉRÀ1RES.

sent imaginer, et j'ajouterai que c'est un ressort répudié parla raison; car le talent, si élevé qu il soit, ne saurait changer la nature des choses, et tous les hommes qui ont franchi la limite de la jeunesse savent très-bien , que la femme est faite pour la défense, et qu'elle perd la moitié de ses charmes lorsqu'elle oublie son rôle naturel. Éveline, fût-elle cent fois plus belle, fût-elle pourvue de tous les dons qui excitent l'admiration et la sympathie, compromet tous ses droits à l'affection de l'homme qu'elle aime ; car toute sa conduite est là pour prouver qu'elle n'a besoin d'aucune protection, et, je le demande, que signifie une femme qui se protège, ou qui du moins croit se protéger elle-même ? Une femme qui escalade une muraille, qui s'habille en homme pour rendre son escalade plus facile, n'est tout au plus quun personnage d'opéracomique, et ne réussira jamais à exciter dans l'esprit du lecteur une vive sympathie. Il faut laisser aux femmes le rôle qui leur appartient, la force n'est pas leur apanage ; et toutes les fois qu'elles essaient de se l'attribuer, elles jouent gros jeu. L'auteur de Mont-Revêche, si habile et si ingénieux d'ailleurs, me paraît avoir perdu de vue cette vérité si élémentaire ; son Éveline, qui au début rappelle Diana Vernon, perd bientôt tous les attributs de son sexe. A mesure que le récit se développe, elle cesse d'être femme et ne réussit pas à se faire homme. A proprement parler, elle multiplie ses folies en pure perte ; un homme sensé ne se croira jamais obligé d'épouser une fille qui se compromet sans nécessité. Éveline, au lieu d'entrer par la fenêtre, pourrait très-bien entrer par la porte; elle pourrait dire à son père le choix qu'elle a fait, et son père ne manquerait pas de le ratifier. Au lieu de suivre la voie que lui trace la raison, elle épuise tous les moyens que le bon sens réprouve, et doit s'estimer trop heureuse de

LE ROMAN

trouver, dans l'homme qu'elle a préféré, une âme assez délicate pour lui pardonner toutes ses folies. Plus je songe à cet incroyable personnage, plus j'ai peine à m' expliquer par quelle série d'idées Fauteur a été conduit à le créer. Je ne comprends pas qu'une imagination'aussi riche, aussi féconde, ait conçu une femme telle qu'Éveline ; car enfin, parlons franchement, c'est tout à la fois moins qu'une femme et moins qu'un homme : invention incomplète et boiteuse, que le goût répudie et que le talent ne saurait sauver; inspiration malheureuse, qui blesse toutes les âmes délicates, et que la richesse du langage ne réussit pas à excuser. Si j'insiste si longtemps sur les vices poétiques de ce personnage, c'est que l'auteur a plusieurs fois essayé de nous le faire accepter, sous des noms différents.

Pour être juste, j'ajouterai que le personnage de Benjamine est une création charmante : ingénuité, grâce, fraîcheur, tout se trouve réuni dans cette adorable fille, qui comprend toute la perversité de Nathalie, toute l'étourderie aventureuse d'Eveline, et qui n'a qu'un seul but, une seule préoccupation, le bonheur de son père. Voilà une femme, une vraie femme, une créature vraiment digne d'affection, à qui tous les hommes seraient heureux de donner leur nom. Je me demande comment l'auteur qui a conçu Benjamine a pu concevoir, en même temps, Éveline et Nathalie, et je me déclare incapable de résoudre la question. On me dira peut-être qu'Éveline et Nathalie sont là pour servir de repoussoir à Benjamine : cet argument ne saurait me désarmer. Quoi qu'on puisse dire> en effet, le poëte n'est jamais bien reçu à nous présenter des personnages que le bon sens répudie, comme trop odieux ou trop extravagants. J'admets, et tout le monde admettra sans doute, qu'il se rencontre des filles dénaturées dont le seul bonheur est de multiplier la souffrance

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autour d'elles ; j'admets que l'orgueil suggère à certaines femmes la pensée ridicule de se faire hommes, et de s'exposer à toutes les chances de la destinée virile : ces idées une fois admises, il reste à savoir dans quelles conditions on peut les produire, et je pense que l'auteur de MontjRevêche n'a pas tenu compte de ces conditions, et qu'il nous a montré des personnages réprouvés par le goût et le bon sens. Parlerai-je du dénoùment? On le connaît : Eveline épouse l'homme qu'elle aime, et obtient un bonheur qu'elle n'avait pas mérité ; Nathalie triomphe dans les salons de Paris par sa beauté, par son esprit, et réalise enfin le rêve de son orgueil; quant à Benjamine, elle épouse son cousin.

S'il faut dire toute ma pensée sur cette étrange composition, c'est quelque chose de tumultueux et de confus. Il y a des pages charmantes, trop tôt suivies de pages sans couleur et sans vie ; c'est un mélange inouï d'inspiration et d'abattement. A côté d'une scène franchement dessinée, écrite d'un style vif et rapide, je trouve une digression languissante et oiseuse ; mon esprit se partage entre l'admiration et le dépit. Je ne voudrais pas me montrer trop sévère envers un esprit si ingénieux ; mais en vérité je ne saurais accepter, sans protestation, un écrit conçu avec tant d'imprévoyance. Le talent y est semé à profusion, je me plais à le reconnaître. Cet aveu une fois fait, je retrouve toute ma liberté pour affirmer que Mont-Revêche, malgré ses rares qualités, ne prendra pas place parmi les monuments durables de notre temps. C'est une ébauche et rien de plus, ébauche puissante, je le veux bien, mais enfin ce n'est pas un livre dans la véritable acception du mot, et ma sympathie même pour le talent de l'auteur m'oblige à le dire sans réserve.

Je retrouve avec joie, dans les premiers chapitres de la

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Filleule, toute la grâce, toute la fraîcheur, tout l'entraînement des premiers récits de Fauteur. Il me semble difficile de débuter plus heureusement. Toute Fenfance de Morenita est racontée avec un talent de premier ordre. Si le reste du livre était écrit du même style, avec la même simplicité, avec la même sobriété, ce serait tout simplement un chef-d'œuvre. Malheureusement, le reste de la narration ne répond pas au commencement ; les digressions se multiplient à Tinfîni, et le lecteur saisit à grand'peine l'enchaînement des pensées et des sentiments. Les conversations de Stéphen avec ses amis se prolongent sansraison, et n'ont pas grand'chose à démêler avec l'action. Et puis, le dirai-je? il me semble que Stéphen et Anicée sont plutôt des anges que des créatures humaines. Une telle perfection a quelque chose de désespérant. Je consens volontiers à les admirer, mais je suis forcé d'avouer qu'ils ne peuvent m'intéresser longtemps, parce qu'ils n'appartiennent pas à notre nature. Les sentiments qui les animent, les pensées qu'ils expriment sont tellement supérieurs à la vie commune, que je me sens accablé plutôt qu'attendri.

Grandisson, que le xviue siècle déclarait impossible, devient presque vraisemblable, si on le compare à Stéphen. Une seule passion domine son âme, mais une passion tellement pure, tellement chaste, que l'esprit le plus austère ne saurait songer à la condamner. L'amour de Stéphen, pour Anicée, est une conception dont le type ne se trouve assurément pas sur la terre. Chose étrange, que les plus habiles seraient fort embarrassés d'expliquer : cet amour, qui n'a rien de commun avec le limon dont nous sommes pétris, si constant, si désintéressé, que les séraphins pourraient seuls comprendre, si poétique dans son expression, qui se nourrit de lui-même, à qui suffit une lointaine espérance, finit par perdre sa grandeur, et

nous semble presque ridicule. Notre admiration a beau demeurer la même, il nous arrive de sourire en lisant les lettres passionnées de Stéphen à madame de Saules. S'il fallait à toute force trouver le mot de cette énigme, peut-être l'infirmité de notre nature suffirait-elle à la résoudre. En effet, pourquoi Stéphen et Anicée, qui tout d'abord ont excité notre admiration par la noblesse de leur caractère, perdent-ils une part de leur prestige? Parce qu'ils vieillissent, et que leur mutuelle exaltation n'est plus de leur âge. Ce n'est pas tout, Anicée a dix ans de plus que son poétique amant; or, si un homme de vingt-quatre ans peut aimer avec passion une femme de trente-quatre ans, cet amour n'est plus acceptable dix ans plus tard. Si Anicée eût répondu à l'amour de Stéphen, lorsqu'elle gardait encore presque tous les charmes de la jeunesse, la durée de cet amour se comprendrait à merveille et n'aurait rien de fabuleux ; mais attendre pour épouser madame de Saules que les fils d'argent se mêlent sur son front aux fils d'or, en vérité c'est un héroïsme que la plupart des lecteurs refuseront de comprendre. Pour justifier la passion persévérante de Stéphen, il fallait absolument invoquer la puissance des souvenirs. C'est pourquoi cette nouvelle apothéose de la femme de quarante ans ne me semble pas heureuse. Personne ne comprendra que la ferveur de Stéphen ne s'attiédisse pas, à mesure que l'objet de sa passion marche vers la maturité. Toutefois, je n'entends pas nier tout ce qu'il y a de gracieux et d'exquis, dans la peinture de cette passion à ses débuts. Madame de Saules est une charmante créature. Si elle ne se laissait pas adorer comme une madone, je lui pardonnerais son éternelle perfection.

Stéphen et Anicée occupent, dans la Filleule, presque autant de place que Morenita, qui est pourtant le princi-

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pal personnage, et le lecteur a presque oublié la fille de la bohémienne, lorsqu'il la voit reparaître avec ses instincts sauvages, que les soins maternels de madame de Saules n'ont pas réussi à étouffer. L'auteur a fait preuve d'un rare talent, en nous montrant cette nature indépendante, fière et passionnée, aux prises avec les lois de notre civilisation. L'amour de Morenita pour son tuteur, sa colère en apprenant que Stéphen ne peut l'aimer, qu'il n'aimera jamais que madame de Saules, sont retracés avec précision, avec éloquence. Notons en passant qu'une fille de quatorze ans, quoique bohémienne, n'a pas trop bonne grâce à grimper sur un arbre, fût-ce même pour jeter sur la tête de son tuteur une pluie de violettes. C'est une espièglerie d'assez mauvais goût; car Morenita est femme par le cœur, et de pareilles équipées ne conviennent qu'aux enfants. Cependant cette seconde partie offre encore un grand nombre de pages très-dignes d'éloges.

Quant à la dernière partie, j'ai regret à le dire, elle touche trop souvent au mélodrame. L'affection de Morenita pour l'homme qu'elle croit d'abord être son frère, sa confiance illimitée tant qu'elle garde cette croyance, sa révolte en apprenant qu'elle a été trompée, pourraient nous intéresser, si elle ne finissait par se livrer à l'homme qu'elle a d'abord accablé de son mépris, et si, pour s'échapper du couvent, elle n'avait recours à un travestissement, à un tour de passe-passe qui serait tout au plus de mise en carnaval. Cette dernière partie du récit ne saurait être comparée aux deux premières. C'est grand dommage ; car si de trop nombreuses digressions viennent briser la trame de la narration, la Filleule offre plus d'une scène racontée avec une naïveté charmante ; si la fin répondait au commencement et au milieu, il suffirait

d'enlever quelques pages, pour contenter le goût des juges les plus délicats.

Les Maîtres Sonneurs sont une nouvelle tentative, dans le champ de la simplicité absolue. Je crains fort que Fauteur ne soit engagé dans une fausse route. Il paraît croire que la langue parlée dans nos villes ne se prête pas à la simplicité, et pour régénérer l'art, pour lui rendre sa naïveté primitive, il se met à parler la langue du village. Ou je me trompe étrangement, ou ce n'est là qu'une puérilité sans profit pour Fart. Dans le nouveau récit, Finvention proprement dite tient très-peu de place; en revanche, les incidents les plus vulgaires, les détails les plus insignifiants, sont racontés dans un idiome singulier, qui sans doute n'appartient pas à la ville, mais qui ne me semble pas appartenir au village. Je trouve, dans cette prétendue naïveté, beaucoup plus d'affectation que de franchise. Les pensées mêmes que Fauteur s'est proposé de rendre contrastent, d'une manière frappante, avec l'intention qu'il annonce, car elles ne sont rien moins que simples. Les personnages analysent leurs moindres sentiments avec une sagacité qui ferait honneur aux casuistes les plus subtils, et quand ils ne parlent pas d'eux-mêmes, quand ils se mettent à parler de l'art, ils exposent des théories qui semblent empruntées aux universités allemandes. Pour retrouver la simplicité du langage, la première condition était de mettre en œuvre des pensées naïves, et c'est là précisément ce que Fauteur a négligé. Quand Brulette ne prend pas plaisir à désespérer tous ses amoureux, elle discute, sur la musique, avec une abondance et une finesse qui étonnent, à bon droit, chez une fille élevée au village. Elle reprend la vieille querelle de l'inspiration et de 1 etude, qui ne promet pas de s'apaiser prochainement. A vrai dire, la question telle que la pose Fauteur des Mai-

très Sonneurs me paraît insoluble et oiseuse. Personne n'a jamais contesté le caractère divin de l'inspiration, c'est une cause gagnée depuis longtemps. Quant aux dangers de l'étude, fussent-ils réels, et je ne le pense pas, il serait très-inutile de les signaler; car je ne vois pas que l'étude prenne chez nous un caractère épidémique. Brulette, après avoir entendu un air de musette, raconte tout ce qu'elle a rêvé pendant l'exécution de ce morceau. Il y a, certainement, dans le récit de son rêve une grande richesse d'imagination; mais je doute fort que la musique puisse jamais tenir les promesses d'un pareil programme. La Symphonie pastorale, si justement admirée, ne peut soutenir la comparaison avec cet air de musette.

Et comme si l'inspiration n'était pas assez glorifiée, comme si l'étude n'était pas suffisamment convaincue d'impuissance, l'auteur expose à sa manière le mode mineur et le mode majeur. Aux plaines le majeur, aux montagnes le mineur : c'est un partage arrêté d'avance, et que nulle volonté ne saurait changer. Qu'on ne parle plus des intervalles ménagés dans la composition de la gamme, pour expliquer la différence des deux modes : une telle théorie est bonne tout au plus pour les hommes d'étude; les hommes d'inspiration n'ont pas à s'inquiéter de pareilles vétilles. Mozart et Beethoven passent d'emblée à l'état d'énigmes; car ils maniaient avec une égale habileté le mineur et le majeur. Par quel étrange privilège ont-ils possédé, tout à la fois, le génie de la montagne et le génie de la plaine? Question délicate et ardue, qui mériterait d'être mise au concours. Comment ont-ils affronté impunément les dangers de l'étude? Autre question plus difficile encore, et que je n'essaierai pas de résoudre. Peut-être l'auteur n'a-t-il pas mesuré toute la portée de ses théories musicales, j'incline à le penser ; peut-être

n'a-t-il pas prévu toutes les conséquences qu'il serait permis d'en tirer : dans tous les cas, il affiche pour Pétude un dédain qui surprendra tous les lecteurs sensés, et pour l'ignorance un respect superstitieux qui n'obtiendra que le sourire.

Est-ce à dire que les Maîtres Sonneurs n'offrent aucun intérêt? Je suis loin de le penser. L'auteur de la Mare au diable et de la Petite Fadette, lors même qu'il se fourvoie, garde encore le secret de nous attacher. Il y a, jusque dans ses paradoxes, un accent de franchise qui nous séduit, et puis, quoi qu'il fasse, il retrouve toujours son talent de paysagiste. II y a, dans les Maîtres Sonneurs, plus d'une page émouvante sur l'aspect des bois et des champs. En lisant ces descriptions si vraies, si variées, on respire à pleins poumons, la poitrine se dilate, et le lecteur oublie toutes les déclamations, toutes les théories musicales de Brulette, pour ne songer qu'à la nature qui est devant lui. Le paysage n'est pas d'ailleurs le seul intérêt que présentent les Maîtres Sonneurs. Huriel et sa sœur Thérèse sont dessinés avec franchise. Quant au Grand-Bûcheux, pour qui l'auteur ne cache pas sa prédilection, j'avoue qu'il est demeuré pour moi lettre close. C'est un maître sonneur de la première force, je le veux bien, qui a deviné le mineur et le majeur sans perdre son temps à étudier ; mais son talent sur la musette ne suffit pas à expliquer la vénération qu'il inspire à sa famille et à ses élèves, car le Grand-Bûcheux n'est pas avare de leçons.

Qu'est-ce donc en somme que ce livre singulier ? Un enfantillage, rien de plus. La route qui doit ramener l'art à sa primitive simplicité reste encore à trouver. Les Maîtres Sonneurs n'ont pas rapproché le but. J'aime à espérer que l'auteur renoncera prochainement aux locutions rustiques, et comprendra quil faut chercher ailleurs la régé-

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nération, le rajeunissement de Fart. C'est un vœu bien sincère.

Quel but s'est proposé M. Sue en écrivant Fernand Duplessis ? Qu'a-t-il voulu prouver? Et j'emploie à dessein cette dernière expression ; car chacun sait depuis longtemps que l'auteur attribue, volontiers, à ses récits la valeur d'une démonstration. A-t-il résolu de mettre en pleine évidence l'égoïsme, qui assure le malheur d'un •trop grand nombre d'unions? Si telle a été sa pensée, je reconnais que son livre l'exprime assez fidèlement; peutêtre même la franchise de Fernand va-t-elle jusqu'à la brutalité. Il y a, certainement, dans cette confession d'un mari, plus d'une page qui semble marquée au coin de la vérité; mais la vérité même, pour garder sa valeur poétique, ne doit pas se montrer à nous telle que nos yeux l'aperçoivent dans la vie de chaque jour. Or M. Sue ne paraît pas avoir mesuré l'intervalle qui sépare la poésie de la vie réelle : à côté d'une page qui révèle un observateur très-attentif, il place, sans hésiter, une page qui soulève le cœur et provoque le dégoût. Je veux bien croire que plus d'un homme se marie, avec la ferme résolution de ne voir, dans sa compagne, qu'un intendant ou une garde-malade; mais pour l'accomplissement même de cette résolution, il importe de ne pas exciter l'aversion dès le premier jour. Que fait pourtant Fernand Duplessis? Il ne néglige rien pour décourager le cœur de la femme qu'il a choisie, et sa méthode est si sûre, qu'il réussit pleinement. Le lendemain de son mariage, il est pour sa femme un objet de haine. Il s'applaudit de son succès, et ne paraît pas craindre que la haine devienne du mépris. De la part d'un homme si fier de sa pénétration, c'est une imprudence qui a lieu de nous surprendre. Cette première épreuve acceptée, la suite du récit

n'est pas difficile à prévoir. Pour que l'égoïsme se montre à nous dans toute sa monstruosité, il faut que la victime choisie par Fernand accepte, sans révolte et sans murmure, les tortures qui lui sont imposées, il faut qu'elle succombe sous le poids du malheur, et c'est en effet ce qui arrive : elle meurt en bénissant la mort qui la délivre.

Pour exposer dans toute sa crudité l'argument présenté par M. Sue sous la forme d'une narration, j'ai passé sous silence tous les épisodes de cette étrange confession ; cependant ces épisodes méritent d'être mentionnés; car ils ajoutent encore au dégoût que Fernand nous inspire. Je n'insisterai pas sur l'inutilité parfaite de la première partie ; car la vie de collège n'a rien à démêler avec la vie de ménage. Je n'appellerai l'attention que sur les scènes qui précèdent le mariage de Fernand. Pour clore dignement sa viedejeune homme, après avoir usé, abusé de toute chose, notre héros trahit son meilleur ami. Et ne croyez pas qu'il cède à l'entraînement de la passion. Quand Fernand trompe Raymon, il est depuis longtemps mort à la passion : son cœur n'est plus que cendre. La trahison n'est pour lui qu'une saveur nouvelle, ajoutée au plaisir des sens. Je ne prends pas la peine de rappeler toutes les aventures, toutes les bonnes fortunes de Fernand avant son mariage, parce que les unes sont grossières, et les autres banales ; mais le dernier épisode de cette vie livrée à tous les vents doit obtenir une mention à part. Qui le croirait? M. Sue, craignant sans doute que son héros ne fût pas encore assez odieux, a cherché dans une combinaison toute nouvelle un moyen sûr de le river à notre mépris. Fernand, qui avant son mariage a pris la femme de Raymon et l'a vue mourir de honte et de désespoir, Fernand, une fois certain de l'aversion qu'il avait rêvée comme le fondement le plus sûr de la paix dômes-

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ique, cherche dans la possession de la mère de Raymon une distraction nouvelle. N'est-ce pas là une merveilleuse invention? Devant ce dernier trait, il n'y a qu'à s'incliner. Quel goût délicat! quel ressort ingénieux! Si jamais homme a mérité le nom de fange, c'est à coup sûr Fernand. En vérité, j'ai peine à comprendre qu'un écrivain qui, plus d'une fois, a donné des preuves de talent se laisse entraîner à des aberrations si monstrueuses. S'il y a quelque part des hommes qui rêvent ou qui réalisent un tel avilissement, ce n'est pas au roman de nous les montrer : ils ne sont à leur place que sur les bancs de la Cour d'assises.

Si M. Sue a voulu flétrir l'égoïsme, et je ne crois pas pouvoir lui attribuer une autre intention, il a plus d'une fois perdu de vue le but qu'il s'était proposé. Chemin faisant, pour émouvoir le lecteur, il lui a présenté les tableaux les plus hideux, et le dégoût excité par ces tableaux est si profond, que le lecteur se demande à quoi sert cet amoncellement de boue. C'est un étrange emploi du talent. Parlerai-je de la composition ? Il n'y a pas trace de composition dans les Mémoires d'un Mari. Quoique l'auteur ait adopté la forme autobiographique, il s'en faut de beaucoup que le récit ait la simplicité d'un journal. Il y a des entretiens sans fin qui ne tiennent pas au récit, puis des digressions, des tirades ampoulées, qui ne blessent pas seulement le goût, mais fatiguent l'attention. Tout marche au hasard; il n'y a pas un chapitre qui ne puisse être déplacé, à l'insu du lecteur, sans danger comme sans profit. Il est trop évident que l'auteur, en écrivant la première page, ne prévoyait pas comment il remplirait la seconde. Il s'est fié à son imagination, et sa piésoniption lui a porté malheur; j'aime à croire que, s'il eût réfléchi avant de prendre la plume, il nous eût épargné

les scènes hideuses que l'improvisation ne saurait excuser.

Il me reste à parler d'un livre dont la foule a sans doute exagéré la valeur, mais qui cependant se recommande par un mérite assez rare de nos jours, je veux dire la simplicité. Il y a, dans la Dame aux Camélias, plusieurs scènes d'un intérêt très-vif et très-bien racontées. La sobriété du langage ajoute encore à l'émotion produite par le récit. Si c'est un roman, et l'opinion accréditée ne veut pas que ce soit un roman, il faut rendre justice à la vraisemblance de la fable, au rapide enchaînement de tous les épisodes. Réel ou inventé, peu importe, ce livre mérite une mention à part, parce qu'il émeut, et peint avec une déplorable fidélité toute une face de la société contemporaine. Il se trouve parmi nous des hommes qui s'attachent de préférence aux femmes perdues, comme il se trouve des femmes, d'ailleurs bien nées, bien élevées, entourées d'exemples excellents, qui se proposent pour tâche unique la régénération d'un homme dépravé. Sous ce double acharnement, il ne faut chercher qu'un vice unique : l'orgueil. M. Dumas fils, sans se préoccuper de cette question, s'est borné à raconter ce qu'il a dû voir ou savoir : il y a dans son récit un accentde sincérité qui n'appartient qu'au témoin oculaire, ou à l'écrivain qui a recueilli d'irrécusables témoignages. Il serait facile de relever, çà et là, plusieurs pages où les sentiments exprimés manquent d'élévation et de délicatesse, où l'affection filiale et l'affection fraternelle sont profanées comme à plaisir par d'imprudentes comparaisons. Cependant, malgré ces taches qui frapperont tous les yeux exercés, la Dame aux Camélias ne peut être confondue avec les romans qui se publient chaquejour. Si les amours de Duval et de Marguerite Gautier n'ont rien

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de poétique à leur début, elles se transforment dans la retraite de Bougival et perdent peu à peu la trace de leur souillure originelle ; puis, l'agonie de Marguerite est si douloureuse et si cruelle, cette malheureuse fille, qui n'a jamais vécu que pour la splendeur et la vanité, est si durement châtiée dans la seule affection qu'elle ait ressentie, que les âmes les plus sévères lui pardonnent son passé de luxe et de fange, en voyant son corps épuisé, dont toute la beauté s'est évanouie. Ne parlons pas de Manon Lescaut à propos de la Dame aux Camélias, ce serait mal servir les intérêts du jeune écrivain ; contentons-nous de lui dire qu'il ne manquera jamais d'obtenir la sympathie publique, toutes les fois qu'il restera dans cette voie de simplicité.

Si maintenant je me demande quelle est, aujourd'hui, la physionomie générale du roman, je serai forcé d'avouer qu'il manque aux œuvres les plus applaudies deux genres de mérite dont l'importance ne saurait être méconnue ; l'analyse des passions et le respect de la composition, Les romans dont j'ai parlé tout à l'heure offrent sans doute plusieurs parties très-dignes d'attention ; maïs il serait difficile d'y trouver l'analyse d'une passion poursuivie avec persévérance. Quant à la composition proprement dite, les auteurs ne paraissent pas s'en préoccuper. Pourvu qu'ils étonnent ou qu'ils émeuvent, peu leur importe la disposition des scènes : on dirait que le hasard guide leur plume. Gomme s'ils prenaient plaisir à contrecarrer les prétentions des dramaturges, qui veulent tout prévoir, les romanciers livrent tout aux chances de l'improvisation. Or qu'arrive-t-il? Les esprits les plus puissants ne jouent pas impunément ce jeu périlleux. Ils ont beau s'évertuer, à l'heure du travail, ils ne produisent pas ce qu'ils seraient capables de produire^ s'ils consen-

taient à se placer dans d'autres conditions. Us réussissent à écrire des pages ingénieuses ou pathétiques; mais ces pages mêmes nous charmeraient d'une manière plus sûre, nous attendriraient plus profondément, si elles étaient plus habilement préparées. On aura beau vanter la spontanéité du talent, on ne réussira jamais à détruire la puissance de la réflexion. Développer à la hâte une idée à peine entrevue, qui, couvée par la méditation, aurait pu se transformer, ne sera jamais une œuvre d'art. Les applaudissements et les flatteries ne changeront pas la nature des choses. Sans l'analyse approfondie des passions, sans une composition ordonnée avec prévoyance, le roman n'est plus, pour me servir d'une locution vulgaire, qu'une manière de tuer le temps. Il sort du domaine littéraire, et prend place à côté des cartes et du domino. C'est aux romanciers qu'il appartient de décider si ce rang leur convient et contente leur amour-propre.

Soyons juste pourtant, et n'imputons pas aux seuls romanciers la faute où ils sont tombés. Si, depuis quelques années, ils ont trop souvent négligé l'analyse des passions et la prévoyance dans la composition, le public a sa part de responsabilité dans cette double omission. Jamais l'engouement pour un talent justement populaire n'a été poussé aussi loin que de nos jours. Un succès éclatant devient unegarantie d'inviolabilité. N'essayez pas d'avertir un écrivain applaudi lorsqu'il fait fausse route, on vous jette à la face l'accusation d'envie> et trop souvent la critique, pour se mettre à l'abri de ce terrible reproche, fait semblant de s'associer à l'engouement de la foule. Si le public et la critique n'avaient pas témoigné tant d'indulgence pour les moindres ébauches des romanciers, nous ne verrions pas s'accomplir ce qui se passe sous nos yeux; nous ne verrions pas le roman travailler avec acharne-

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meut à violer toutes les lois littéraires. Et qu'on ne m'accuse pas d'exagération ; car j'ai prouvé en mainte occasion toute la sympathie que m'inspirent les talents laborieux et sincères. C'est, au nom de cette sympathie, que je prends la liberté de leur rappeler les conditions fondamentales du genre qui nous occupe. Qu'est-ce qu'un récit qui prend la forme biographique, au lieu de sonder tous les replis d'une action unique ? Est-ce un roman dans la véritable acception du mot ? Pour ma part, je ne le pense pas. Les romanciers paraissent croire que le nombre des incidents dispense de l'analyse des passions : c'est une erreur radicale, que la critique doit combattre en toute occasion. Quel que soit le talent de l'auteur pour la peinture du paysage ou l'invention des incidents, c'est toujours l'homme qui a droit à la première place dans le roman, comme au théâtre, comme dans toutes les formes de la pensée poétique. Or, une fois ce point accordé, et je ne crois pas possible de le contester, l'analyse de la passion domine de bien haut le paysage et les incidents. Plus les incidents se multiplient, plus l'homme s'amoindrit : à mesure que les incidents deviennent moins nombreux, l'homme reprend toute son importance, et condamne l'écrivain, bon gré, mal gré, à l'analyse de la passion.

Ce que je dis aujourd'hui, je l'ai déjà dit plus d'une fois, et cependant je crois utile de le redire encore : l'engouement de la foule, pour les romanciers qui ont su gagner ses bonnes grâces, oblige la critique à se montrer de plus en plus sévère. Les conditions élémentaires que je rappelle, à défaut de nouveauté, se recommandent au moins par une incontestable évidence : l'étude die l'âme humaine est la substance même de toute poésie. Je n'apprends rien à personne en affirmant que le roman ne peut négliger cette étude sans manquer à sa mission; mais

puisque la foule applaudit à outrance des récits où les passions humaines tiennent trop peu de place, je suis bien forcé d'affirmer ce que tous les maîtres ont affirmé avant moi.

Quant à la composition, dont les romanciers semblent faire fi, je n'ai pas besoin d'en établir l'importance; c'est une cause plaidée depuis longtemps par des voix plus habiles que la mienne, et j'aurais mauvaise grâce à rouvrir un débat clos sans retour. Concevoir n'est pas composer. C'est, pour avoir confondu ces deux moments delà pensée, que tant d'esprits ingénieux ou puissants se sont fourvoyés. Entre la conception et la composition, il y a la même différence qu'entre apercevoir et regarder. Que les romanciers veuillent bien prendre la peine d'étudier les procédés de la pensée, et ils ne tarderont pas à comprendre tous les dangers de la méthode qu'ils ont adoptée. Pour eux, l'idée d'un récit équivaut à la composition du récit lui-même; ils croiraient se témoigner une injuste défiance, si, après avoir marqué le but où ils veulent arriver, ils traçaient la route qu'ils auront à suivre, c'est-àdire, en d'autres termes, qu'ils se contentent d'avoir aperçu l'idée d'une œuvre future, et dédaignent, comme une tâche au-dessous d'eux, la détermination et l'ordonnance des scènes qui doivent servir au développement de cette idée : il y a, dans une telle conduite, un mélange de présomption et de gaspillage qui ne saurait être blâmé trop sévèrement. Les plus habiles sont à peine sûrs de toucher le but, et, avant de le toucher, combien de fois ne sont-ils pas condamnés à trébucher ! Plus prudents, plus prévoyants, en dépensant moins de force, ils arriveraient d'un pas sûr au terme qu'ils ont marqué. Au lieu' d'enfanter des œuvres éphémères, applaudies aujourd'hui avec fracas et demain oubliées sans pitié, ils éta-

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bliraient leur renommée sur de solides fondements.

Il semble qu'il n'y ait pas à hésiter,, et pourtant les romanciers s'obstinent dans la voie périlleuse qu'ils ont choisie : ils multiplient leurs œuvres sans relâche, et leur renommée, au lieu de grandir, semble décroître en raison même de leur fécondité. Inutile avertissement! ils ferment les yeux à l'évidence ; ils ne comprennent pas qu'un livre composé à loisir, exécuté avec un soin scrupuleux jusque dans ses moindres parties, a plus de chances de durée que la plus brillante improvisation. Ils redoublent d'activité, et il arrive un jour que la foule laisse passer leurs œuvres sans détourner la tête, et ne désire pas même en savoir le nom; alors viennent les reproches d'ingratitude, auxquels la foule répond par le silence et le dédain. Que les romanciers applaudis hier, oubliés aujourd'hui, ne s'en prennent qu'à eux-mêmes; chaque œuvre improvisée efface à leur insu une lettre de leur nom ; c'est comme un flot montant qui bat et mine sans relâche leur popularité. Moins prodigues de leur pensée, résignés à toutes les lenteurs du travail, ils joueraient un jeu plus sûr. Plaise à Dieu que mes conseils soient recueillis par quelque oreille attentive : j'ai grand'peur qu'ils ne soient emportés par le vent, et ce sera grand dommage, non pas pour moi qui ne suis que l'écho des vérités affirmées depuis longtemps, mais pour les romanciers eux-mêmes, qui n'atteindront pas le rang auquel ils auraient pu prétendre ; car ce qui manque parmi nous, ce n'est pas le talent même, mais la prévoyance et la patience dans l'emploi du talent.

Reportons-nous par la pensée aux premières années du règne de Louis-Philippe, et comparons le roman de cette époque au roman d'aujourd'hui. Quelle splendeur et quelle obscurité ! Il y a vingt ans, le roman se prenait au sérieux et voyait, dans la peinture de la passion, le plus

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