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important, le plus élevé de ses devoirs. Une s'adressait pas à la curiosité, mais au cœur, à l'intelligence. Éclairé par les imitations maladroites A'Ivanhoë^ il cherchait dans la nature humaine le moyen d'émouvoir et de charmer. C'était son âge d'or. Conçu à loisir, longuement médité, il marchait de pair avec les œuvres les plus délicates de la poésie. Il ne tentait pas l'improvisation, car il en comprenait tous les dangers ; aussi la sympathie publique accueillait avec empressement ses moindres tentativçs.

Aujourd'hui tout est bien changé : l'improvisation a remplacé la méditation, et l'indifférence, la sympathie. Juste retour des choses d'ici-bas ! Est-ce que d'aventure l'intelligence française aurait fléchi ? Je suis très-loin de le penser. Seulement le métier a pris la place de l'art : il ne faut pas chercher ailleurs le secret de notre décadence. Ce qui nous arrive est arrivé maintes fois à d'autres nations, à celles même qui par l'excellence de leur génie semblaient destinées à ne jamais défaillir. Quand le précepteur d'Alexandre, dont l'intelligence avait embrassé toutes les connaissances humaines, dont la sagacité ne saurait être contestée, comparait Y Héracléide hY Iliade, il signalait dans la littérature de son temps un vice pareil à celui que nous signalons aujourd'hui. Qu'était-ce, en effet, que Y Héracléide, d'après son témoignage ? Un poème purement biographique, c'est-à-dire un poème où la succession des événements avait remplacé l'enchaînement des idées et des sentiments^ où les personnages s'amoindrissaient sous la complication des incidents. Or que voyons-nous aujourd'hui ? n'est-ce pas un vice pareil qui afflige notre littérature? La Grèce n'est pas demeurée sourde aux avertissements du précepteur d'Alexandre, et s'est relevée. La France, après avoir gaspillé son intelligence en ébauches capricieuses, se relèvera comme la

LE ROMAN

Grèce; elle abandonnera le métier Je l'espère, pour rentrer dans le domaine de Fart. Bon gré, mal gré, les romanciers comprendront qu'ils sont engagés dans une impasse, et qu'ils doivent revenir sur leurs pas, s'ils veulent retrouver la sympathie publique.

Mais à quelles conditions la retrouveront-ils? car il ne suffit pas de signaler le mal, de toucher la plaie, de la sonder : il faut encore indiquer le remède. N'y a-t-il pas un choix à faire dans les sentiments humains? Tous les éléments de la vie réelle se prêtent-ils avec un égal bonheur, une égale docilité, aux tentatives de l'imagination ? Tous les hommes de goût ont répondu d'avance. Pour effacer jusqu'aux dernières souillures du métier, pour ramener l'art à sa mission, à sa dignité, il faut absolument apporter dans le choix des sujets un discernement sévère. Sans tomber dans la pruderie, les romanciers doivent se rappeler, à toutes les heures de leur travail, l'éloge décerné à l'auteur A'Ivanhoë par le plus illustre de nos poètes lyriques, et ne pas chercher dans la peinture du vice la source de l'émotion poétique. Je ne dis pas qu'il faille à tout jamais bannir le vice du roman : le vice y a sa place marquée parce qu'il fait partie de la nature humaine ; mais il ne doit pas occuper la première place, comme il l'a fait depuis quelques années. Sans revenir aux traditions de miss Burney et de miss Edgeworth, le roman agira sagement en abandonnant les filles entretenues, qu'il a trop célébrées, pour les femmes chez qui la passion est aux prises avec le devoir; car c'est dans la lutte éternelle du devoir et de la passion que se trouve la source inépuisable de toute émotion poétique. Madeleine et Marie l'Égyptienne ont fait leur temps : ces deux types défient désormais tous les efforts de l'imagination. L'heure est venue pour le roman de rentrer dans la vie

commune, et d'abandonner le boudoir des courtisanes pour le salon des femmes vraiment dignes d'affection : c'est à mes yeux la méthode la plus sûre pour dompter l'indifférence et retrouver la sympathie.

Ainsi les conseils de la critique se réduisent à deux points : apporter un discernement sévère dans le choix des sujets, substituer la méditation à l'improvisation. Si les romanciers les acceptaient sincèrement et se résignaient à les pratiquer avec franchise, l'art serait bientôt rajeuni et retrouverait son ancienne splendeur. Il est évident, en effet, qu'une fois résolus à ne pas traiter indifféremment toutes sortes de sujets, à ne pas se mettre à l'œuvre avant d'avoir déterminé le but qu'ils veulent toucher et la route qu'ils suivront, ils seront amenés par une pente insensible au respect de la langue. La pureté de la forme se mettra d'accord avec l'élévation des sentiments.

Si la critique voulait aller plus loin, elle méconnaîtrait la limite de sa puissance. Il lui appartient d'avertir les talents qui se fourvoient ; il ne lui appartient pas de susciter des talents nouveaux. Cependant, avant d'abandonner la discussion, il convient, je crois, d'aborder une question qui touche à la nature même du roman. Quelle place la philosophie doit-elle tenir dans cette forme littéraire, qui semble se prêter aussi bien aux pensées les plus austères qu'aux caprices les plus ingénieux? Le roman peut-il, sans oublier sa mission, affecter des prétentions dogmatiques? La réponse n'embarrassera que les hommes étrangers à l'étude de nos facultés. Quant à ceux qui les connaissent et qui ont réfléchi sur le rôle qui leur est assigné, ils affirmeront hardiment que Fart se dénature en se faisant dogmatique. Le roman peut, comme la comédie, toucher aux problèmes sociaux, mais à la condition de transformer la pensée en action, et d'animer les arguments

contradictoires. Si les personnages, au lieu de vivre d'une vie puissante, ne représentent que les différents termes d'un syllogisme, le roman et la comédie sont des œuvres mortes. Le plus habile maniement du langage ne saurait racheter ce vice radical. Je n'insiste pas sur cette affirmation ; car des exemples trop nombreux en ont démontré la légitimité*.

Pourvu donc qu'il s'interdise toute prétention dogmatique, le roman peut aborder une infinie variété de sujets. Il serait malaisé de dire où commence, où finit son domaine. Si pourtant nous jetons un regard en arrière, si nous prenons la peine d'étudier les ravages produits au commencement du siècle présent par des œuvres éloquentes, mais consacrées tout entières à la solitude, à la rêverie, nous sommes amené à penser que le roman doit se proposer aujourd'hui la peinture de la vie active plutôt que la peinture de la vie solitaire. Obermann et René ont énervé un trop grand nombre d'âmes; l'heure est venue de combattre cet énervement et d'enseigner à la génération nouvelle, avec le secours de l'imagination, qu'elle n'est pas faite pour une contemplation oisive, mais pour la pratique de la vie sociale. L'orgueil et l'égoïsme sont aujourd'hui des thèmes épuisés. Vivre, c'est lutter, et le roman ne doit pas l'oublier. Il faut glorifier la volonté, comme Obermann et René ont glorifié la rêverie.

Après avoir exposé nos regrets et nos espérances, avonsnous besoin d'ajouter que nous saisirons, avec empressement, toutes les occasions qui s'offriront à nous de saluer le réveil de l'art vrai ? Le pessimisme n'entre pour rien dans nos jugements. Nous espérons avoir prouvé que nous parlons au nom des idées qui nous semblent vraies, sans acception de temps ni de personne. Nous ne blâmons pas le présent au nom du passé ; nous ne louons pas les morts

ÉTUDES LIITÉR AIRES.

aux dépens des vivants. Dans la région des idées pures, l'impartialité n'est pas difficile, et c'est dans cette région que nous nous efforçons de demeurer.

Le roman, par sa nature même, est appelé à rendre de grands services, ou à causer de grands maux. C'est pourquoi il mérite l'attention vigilante de tous les esprits élevés. Il popularise le paradoxe et le mensonge, aussi rapidement que la vérité. S'il lui est donné de panser bien des plaies, il est en son pouvoir de faire bien des blessures, ne l'oublions pas. C'est, après la forme dramatique, la forme la plus populaire de la pensée; aussi convient-il de la surveiller.

Grâce à Dieu, la débauche n'a pas encore atteint tous les esprits. Il reste encore parmi nous plus d'un talent délicat, sévère pour lui-même, plein de déférence pour le public. Il y a dans cette phalange de quoi régénérer le goût des écrivains et le goût de la foule. La critique, si souvent accusée de se complaire dans le blâme, et parfois même dans la négation, serait heureuse de voir se réaliser ses vœux. Le blâme n'a jamais réjoui le juge qui prend sa mission au sérieux, et la louange chatouille les lèvres aussi bien que l'oreille. Que le roman rentre dans la voie de l'art, et nous serons des premiers à battre des mains. Qu'il anime au lieu d'énerver ; qu'il encourage les passions généreuses, les nobles sentiments, au lieu de déifier les appétits les plus grossiers, et les paroles ne nous manqueront pas pour célébrer sa régénération. Aujourd'hui nous lui devions la vérité, et ce n'est pas notre faute si la franchise nous interdit la louange. Que les œuvres changent, et notre langage aura bientôt changé.

La partie la plus douce de notre mission est d'encourager les talents nouveaux, de tendre la main à ceux qui n'ont pas encore trouvé leur voie. Sévère pour les talents

que la popularité environne, nous serons toujours indulgent pour ceux qui débutent dans la carrière, et nous espérons que le lecteur ne se méprendra pas sur nos intentions. A quoi servirait en effet l'indulgence envers ceux que la foule a pris sous sa protection ? Les talents populaires ont droit à la sévérité : pourquoi leur refuser ce qui leur appartient? Mieux éclairés sur leurs véritables intérêts, au lieu de se plaindre, ils devraient remercier, car c'est un honneur et un bonheur que de susciter une discussion sérieuse. La complaisance et la flatterie n'ont jamais servi de fondement à la vraie célébrité. Tout homme vraiment amoureux de la renommée, vraiment résolu à la mériter, doit s'applaudir chaque fois qu'il voit son œuvre contrôlée, analysée dans ses moindres détails. Les plus beaux livres du monde risqueraient fort de tomber dans l'oubli, si la foule n'entendait retentir que les accents de la louange. Pour durer, pour défier l'oubli, les œuvres les plus savantes, les plus pures, ont besoin d'être discutées. Mais pourquoi sont-elles discutées ? Parce qu'elles éveillent des idées nouvelles. C'est à ce prix seulement qu'elles peuvent attirer l'attention. Ai-je besoin maintenant d'expliquer pourquoi la critique garde si souvent le silence ? Comptez les livres qui éveillent des idées nouvelles, et la critique n'aura pas à se justifier.

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