INTRODUCTION
La lilléralurc de Molicre. — Les contemporains de Molière. — Mystérieuses paroles de Racine. — Etat de la scène française entre la mort de Molière et l'avènement de Regnard.
On a beaucoup écrit sur Molière en ces derniers temps. Nous avons toute une légion d'écrivains, chercheurs curieux, fouilleurs infatigables, qui s'appliquent à élucider tous les points encore obscurs de la vie du grand poète comique. 11 semblait qu'après deux siècles de travaux sur l'auteur du Misanthrope, — et sans remonter même jusqu'à ces éditeurs, annotateurs, commentateurs, qui se succèdent sans interruption depuis plus de deux cents ans, — il semblait qu'après les hisloriens de nos jours, après Beflara et Taschereau, après Bazin et Eudore Soulié, la critique n'eût rien laissé à dire à de nouveaux investigateurs. On se trompait. Tout
homme de plus qui sait lire, a dit spirituellement Sainte- Beuve, est un lecteur de plus pour Molière. Parmi ces lecteurs sans cesse renouvelés, il y a aussi des curieux dont la curiosité se renouvelle et s'aiguise. On se contentait naguère encore de la vérité générale; il sufîisait qu'à l'aide des détails sûrement et lieureusemenL rassemblés, la physionomie du poêle apparût en plein relief; il suffisait qu'on aperçût dans la réalité de sa vie le sage, l'artiste, le contemplateur, et que chacun de nous pût dire avec l'auteur de la Poétique nouvelle :
Chut! voici son image. Ami, découvrons-nous! Sous ce front incliné quel œil profond et doux ! Comme on sent de ce cœur tout miné par la fièvre Monter un rire humain sur celte épaisse lèvre ! Devant ce haut penseur découvrons-nous, ami î
Aujourd'hui, ce n'est plus assez de se découvrir. En ceci comme en tout, cliacun a sa piété, et le culte de Molière a pris des allures difïérentes. 11 y a une dévotion littéraire qui s'attaque aux reliques, et souvent à des reliques du moindre prix, aux plus minces et aux plus insignifiantes. En un mot, la critique minutieuse et contentieuse est à l'œuvre. Les Allemands sont fiers à juste titre de ce qu'ils appellent leur liltcralure de Gœtlie, leur liltéralure de Schiller. Je parle de ces collections de travaux consacrés aux grands poètes germaniques, collections sans cesse accrues et enrichies depuis plus d'un demi-siècle. Il s'en faut sans doute qu'elles soient irréprochables ; qu'importe? si elles ne renferment pas toujours des chefs-d'œuvre, on n'y trouve jamais rien qui ne révèle un respect profond des maîtres, un culte sérieux du génie national. Nous aussi, à ce point de vue, nous pouvons montrer à nos amis comme à nos ennemis notre littérature
de Molière. Cette ardeur avec laquelle tant d'esprits s divers se rattachent à nos vieux maîtres est un signe moral qui a bien sa valeur. Les uns y cherchent de grandes choses, les autres y poursuivent des détails ; chez tous, admirateurs ou curieux, francs artistes ou esprits raffinés, le sentiment est le même. On se rattache à la vieille France pour mieux servir la France nouvelle. 11 n'y a pas de centenaire de Molière célébré à jour fixe avec trompettes et cymbales ; les fidèles dont nous parlons n'aimeraient guère ces fêtes-là, il leur faut une fête de tous les jours. Voilà comment chaque année voit naître des recherches nouvelles qui nous rendent Molière plus présent avec son trésor de sagesse et de virile gaieté.
Ces recherches en effet se rapportent surtout à Molière lui-même, à sa vie, à ses aventures, à son théâtre, à la composition de ses pièces. 11 y a une autre manière d'enrichir cette littérature et de compléter la vivante physionomie du poète, c'est de grouper autour de lui ses contemporains, ceux-là du moins qui se sont trouvés sur sa roule, amis ou ennemis, adversaires acharnés ou contradicteurs d'un jour. On peut faire plus d'une découverte en cette curieuse mêlée. A qui prendrait la peine d'y regarder de près se révéleraient bien des incidents inattendus, et peut-être l'histoire littéraire, même sur des points qui semblent définitifs, y trouverait-elle largement son profit.
Un écrivain aimable, un lettré des plus fins, initié dès longtemps aux secrets du dix-septième siècle, l'auteur de l'intéressant ouvrage intitulé la Littérature indépendante et les écrivains oubliés , M. Victor Fournel, vient précisément d'achever une publication très curieuse, où revivent quelquesuns des contemporains du grand poète. Les Contemporains
de Molière, tel est le litre de ce travail. L'auteur ajoute : Recueil de comédies rares ou peu connues jouées de 1650 à 1680, avec V histoire de chaque théâtre, des notes et notices biographiques, bibliographiques et critiques *. L'ensemble forme trois volumes. Le premier est consacré au théâtre de l"Hôtel de Bourgogne, c'est-à-dire aux adversaires les plus décidés de Molière ; le second aux ballets et mascarades de la cour, le troisième au théâtre du Marais. Quinault, Boisrobert, Boursault, Villiers, Chapuzeau, Poisson, Benserade, Champmeslé, Hauteroche, d'autres encore, passent tour à tour sous nos yeux avec leurs comédies et leurs mascarades.
Tous n'ont pas le même mérite et n'offrent pas le même intérêt. Madame de Se vigne ne disait pas de chacun d'eux ce qu'elle disait de Benserade : « On ne fait point entrer certains esprits durs et farouches dans le charme et dans la faci- Uté des ballets de Benserade et des fables de La Fontaine; cette porte leur est fermée et la mienne aussi. » Ainsi parle l'aimable marquise. Méconnaître Benserade ou La Fontaine, c'est même chose à son goût ; les gens d'esprit doivent tenir à distance « l'homme qui condamne le beau feu et les vers de Benserade, dont le roi et toute la cour a fait ses délices, et qui ne connaît pas les charmes des fables de La Fontaine » . N'allez pas croire que cette comparaison soit un caprice de sa plume et cette excommunication un badinage, elle y insisterait avec plus de force, a Je ne m'en dédis pas, ajoutet-elle ; il n'y a qu'à prier Dieu pour un tel homme et qu'à souhaiter de n'avoir point de commerce avec lui. »
Sans être un esprit dur et farouche, il est permis de ne
jParis, Firmin Djdot.
pas partager l'enlhousiasme de madame de Sévigné pour ces ballets de cour, ces mascarades galantes, où Benserade était le maître incontesté, et si l'on brave sur ce point son vade rétro, à plus forte raison ne faut-il pas s'engouer de ces auteurs de comédies oubliées qu'elle n'a jamais comparés à Molière. A les prendre simplement pour ce qu'ils sont, rien n'est plus agréable que de passer quelques heures avec eux. Comédies ou ballets, toutes ces œuvres si habilement rassemblées par M. Victor Fournel nous reportent au milieu du monde le plus éloigné du nôtre. On passe de la mêlée du dix-neuvième siècle à la mêlée du dix-septième, car c'est une mêlée aussi et parfois très-étrange. Molière inquiétant le triomphe de Benserade ! Benserade irrité de céder la place à Molière! Et les quolibets du vaincu, et les railleries altières du vainqueur! Je ne cite ici qu'un point entre mille; les luttes soutenues par Molière touchent à tant de choses et à tant de personnes qu'on y trouve toujours des incidents nouveaux. Le grand mérite du livre de M. Fournel est de nous rappeler les unes, de nous révéler les autres, en même temps qu'il nuus met en goût de faire aussi nos recherches et nos découvertes.
Les commentaires de l'éditeur en effet, si savants qu'ils soient et malgré la richesse des faits, des rapprochements historiques, des indications bibliographiques, ne répondent pas toujours aux questions que soulève nécessairement sa scrupuleuse étude. En voici une, par exemple, qui se présente à mon esprit. En parcourant tous ces poètes comiques contemporains de Molière, je me rappelle certaines paroles assez mystérieuses que Racine a écrites à la fin de la préface des Plaideurs. Il se félicite d'avoir diverti les spectateurs à Versailles comme à Paris, il dit que, si le but de sa comédie
était de faire rire, jamais comédie u n'a mieux attrapé son but )). Puis il ajoute avec un dédain quelque peu altier et une sévérité qui nous étonne : « Ce n'est pas que j'attende un grand honneur d'avoir assez longtemps réjoui le monde; mais je me sais quelque gré de l'avoir fait sans qu'il m'en ait coûté une seule de ces sales équivoques et de ces malhonnêtes plaisanteries qui coûtent maintenant si peu à la plupart de nos écrivains, et qui font retomber le théâtre dans la turpitude d'où quelques auteurs plus modestes l'avaient tiré. » A qui s'adressent ces rudes paroles? Faut-il croire, avec certains historiens littéraires, que Racine, brouillé depuis trois ans avec Molière, ait dirigé cette accusation violente contre son ancien bienfaiteur? Non certes. Quels qu'aient été les torts de Racine envers Molière, il répugne de lui attribuer un tel oubli de la justice et de la vérité. Distinguons au moins dans cette page deux sentiments qui ne doivent pas être confondus. Racine pense peut-être à Molière quand il écrit, avec la superbe d'un jeune poêle, qu'il n'attend pas grand honneur d'avoir réjoui le monde ; mais quand il parle des sales équivoques qui coûtent si peu à la plupart des écrivains de son temps et qui font retomber le théâtre en sa turpitude première, non, dix fois non, il ne désigne pas celui qui vient de faire représenter le Misanthrope, celui qui a décrit avec tant de grâce les passions honnêtes, les tendresses de Valère et de Marianne, ces tendresses auxquelles les vieillards même sourient et dont ils disent si bien :
Cela ragaillanlit tout à fait mes vieux jours, Et je me ressouviens de mes jeunes amours.
A qui donc s'applique le reproche méprisant de Racine? Je
signale ce problème au savant auteur des Contemporains de Molière. Ma question le conduira sans doute à marquer d'une façon plus précise le rôle des différents poètes qu'il a rassemblés dans sa galerie, à les classer, h les grouper, à découvrir ceux qui retournaient vers la turpitude des vieilles écoles et ceux qui, au contraire, prétendaient épurer encore la scène et se préoccupaient d'un art nouveau.
Un écrivain fort médiocre, mais intéressant à consulter parce qu'il a recueilli la tradition des auteurs comiques immédiatement postérieurs à Molière, Riccoboni, Italien de naissance, Français par le goût et les prédilections littéraires, nous a donné à ce sujet de précieuses indications. « On vit, dit-il, — je résume ses observations éparses dans plusieurs écrits, — on vit se produire alors deux générations très différentes, d'abord les contemporains du poète qui lui avaient survécu, puis un groupe d'hommes tout nouveaux. Les premiers reviennent simplement à la grosse gaieté, à la facétie joyeuse et trop souvent cynique; les derniers, bien loin de là, ont recours à des finesses, à des subtilités, et préparent la comédie du dix-huitième siècle. Or, les uns comme les autres négligent cette étude de la nature humaine qui a fait la supériorité de l'auteur du Tartuffe et du Misanthrope. » Évidemment c'est à la période comprise entre la mort de Molière et l'avènement de Regnard que s'appliquent ces indications de Riccoboni. Eh bien ! si l'on suit de près l'histoire de la scène française dans cette période, on y rencontre un écrivain , très inégal sans doute, mais qui a ses heures d'inspiration, et qui, entre les deux écoles dont nous venons de parler, eut le bonheur d'attirer l'attention et de mériter l'estime de l'Europe. Rien de plus extraordinaire que la destinée de ce poète. Dans sa jeunesse, il est bafoué
par deux des plus grands maîlres de la poésie française ; plus tard, il devient leur admirateur, leur ami, le gardien de leur renommée, à tel point qu'il semble les représenter dans le domaine appauvri des lettres, et que l'Europe le considère quelque temps comme le survivant des grands jours. Ce sont là choses si peu connues que je vais étonner le lecteur en prononçant le nom du personnage. Le poète dont il s'agit s'appelle Boursault.
Le recueil de M. Victor Fournel renferme deux comédies de Boursault. Ce sont les plus piquâmes à titre de curiosité , puisque ce sont celles qui lui ont valu de si vigoureuses étrivières ; il s'en faut de beaucoup que ce soient les meilleures. Je ne reproche pas à M. Victor Fournel de ne pas avoir traité à fond cette curieuse histoire de Boursault. S'il avait voulu donner, au lieu de simples notices, de complètes études sur chacun des poètes qu'il a tirés de l'oubli, tout le plan de son ouvrage eût été bouleversé. Je le remercie plutôt d'avoir mis ses lecteurs en goût. D'ailleurs, puisque M. Victor Fournel lui-même s'est contenté de dire sur Boursault ce qui se trouve à peu près chez tous les critiques, le champ n'en est que plus libre. Il m'est arrivé souvent dans mes cours de la Sorbonne de consacrer les petites leçons, comme on dit, à l'étude des écrivains de deuxième ordre ; que de fois j'ai trouvé en eux des confidents très instructifs, des peintres très fidèles du temps où ils ont vécu, précisément parce qu'ils y mettent moins du leur, et que, n'étant pas transportés sur les hauteurs par l'élan du génie, ils retracent de plus près les réalités moyennes ! C'est ainsi que, faisant une série de leçons sur Molière, j'ai eu l'heureuse chance de passer plusieurs semaines dans l'intime société de ce poète aimable, de ce naïf honnête homme
appelé Edme Boursault. L'ouvrage de M. Victor Fournel a réveillé en moi ces souvenirs. Que le lecteur veuille bien me permettre d'en renouer ici la chaîne. 11 me semble que j'ai plus d'une chose neuve à dire à propos de ce bon compagnon, et que ces nouveautés peuvent former un chapitre assez inattendu de notre histoire littéraire.