CHAPITRE PREMIER
Une tentative de réforme théâtrale : les personnages de la chronique ou de l'histoire moderne introduits sur la scène. — Bel hommage rendu par Boursault à la mémoire de Molière. — 1678 et 1683; le prologue de la Princesse de Clèves et V Impromptu de Versailles. Échec de la Princesse de Clèves ; elle se transforme en Germanicus ; succès de Germanicus. — Dissentiment de Corneille et de Racine au sujet de cette tragédie.
Molière était mort depuis cinq ans, lorsque furent prononcés sur le théâtre de Guénégaud les vers les plus nobles et les plus touchan ts dont le dix-septième siècle ait salué sa mémoire. A quelle occasion ? C'est un détail singulier qui intéress l'histoire de la poésie française. Un écrivain facile, ingénieux, fatigué de voir le théâtre envahi par les Romains et le Grecs, eut l'idée d'une tragédie ou du moins d'un poèm héroïque dont le sujet serait emprunté à nos traditions. Traditions réelles ou traditions légendaires, vérité ou fiction, que de scènes intéressantes, que de sentiments nobles, que de personnages aimables la France peut fournir au poète!
Précisément un roman venait de paraître qui charmait la cour et la ville. La Princesse de Clèves avait été publiée chez Barbin le 16 mars 1678. L'écrivain dont nous parlons crut trouver là ce qu'il cherchait. Il se mit à l'œuvre aussitôt, et mena si lestement sa besogne, que neuf mois après, le 20 décembre de la même année, la pièce était représentée au théâtre de Guénégaud. Elle portait le même Litre que le roman de madame de Lafayette : la Princesse de Clèves, tragédie en cinq actes et en vers. L'auteur n'était pas sans inquiétude sur la manière dont cette nouveauté serait accueillie parj le public. Il se trouvait que trois semaines auparavant, à la fm de novembre 1678, un autre écrivain, poursuivi par la même pensée, avait fait jouer à l'Hôtel de Bourgogne une tragédie intitulée : A7ine de Bretagne, et que cette tentative avait misérablement échoué. Anne de Bretagne, le duc d'Orléans, le maréchal d'Albret, des personnages de la France du quinzième siècle, cela seul, à part l'exécution du drame, devait révolter toutes les idées reçues. Le poète, un certain Ferrier, originaire de Provence, fort inconnu aujourd'hui, mais très en faveur auprès du grand Condé, nous révèle en son épître dédicatoire les principes des censeurs du temps : a Ils ont dit, écrit-il, que notre histoire était mal propre h nous fournir des sujets de tragédie, qu'il fallait mener le spectateur dans un pays éloigné, remplir son oreille par des noms plus pompeux, lui imposer et l'éblouir... » On retrouve là, pour le dire en passant, les idées que Racine exprimait en 1G72 dans la seconde préface de son Bajazet. Racine croyait, lui aussi, qu'il fallait conduire le spectateur en des régions lointaines. A celte condition seulement, le poète pouvait se risquer à mettre sur la scène de récentes aventures. C'est ainsi qu'il avait osé
peindre la tragique histoire de Bajazet, personnage tout à fait contemporain, puisqu'un de nos diplomates, M. le comte de Cézy, l'avait vu se promener mélancoliquement à la pointe du sérail sur le rivage de la Corne d'or. Faire ainsi d'un contemporain le héros d'une tragédie, c'eût été un grave oubh des lois de l'optique théâtrale, un manquement inexcusable à la règle, si la distance topographique n'eût rassuré le goût du dix-septième siècle. « L'éloignement des pays, dit Racine, répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps, car le peuple ne met guère de différence entre ce qui est, si j'ose ainsi parler, à mille ans de lui, et ce qui en est à mille lieues. » L'audacieux Ferrier avait oublié ou bravé ces prescriptions de la préface de Bajazet, Il ajoute ingénument : a Je ne me repens point d'avoir fait paraître Anne de Bretagne sur notre théâtre. Il est vrai que si j'étais à le faire, je pourrais réfléchir plus mûrement avant que de l'entreprendre. Je vois trop combien il est dangereux d'entrer le premier en lice, et qu'on y trouve des difficultés que l'on n'a souvent point prévues. »
Averti par cet échec de son confrère , l'auteur de la Princesse de Clèves, tragédie en cinq actes et en vers, résolut de plaider sa cause auprès du public. Il composa un prologue où il essayait de justifier son audace. Écoutez-le : le théâtre représente une belle vallée à la manière antique, un paysage comme les aime Nicolas Poussin, des eaux limpides, de frais ombrages , une retraite propice aux Muses. Quelles sont ces deux femmes? L'une est grave, silencieuse, et semble méditer tristement : le spectateur a reconnu Melpomène; l'autre, qui aperçoit la Muse et se dirige aussitôt vers elle, le poète nous dit que c'est la Renommée. La Renommée demande à Melpomène à quoi elle s'occupe, quel
poète elle va inspirer, quelles œuvres elle prépare ;... mais c'est l'auteur lui-même qu'il faut entendre. On me pardonnera d'exhumer ces pages disparues, puisque l'histoire littéraire les réclame ; peut-être même trouvera-t-on que les vers de ce dialogue, malgré des faiblesses et des banalités, portent encore çà et là quelques marques du vieux temps.