IPHICRATE
Peut-être Que mon cœur combattu par la peur du non-être...
Eh ! monsieur, le non-être est ce qu'on craint le moins. La peur d'êlre toujours cause bien d'autres soins. Le passé fait trembler, l'avenir embarrasse. Mais , sans nous écarter, répondez-moi de grâce. Si vous deviez mourir dans une heure, au plus tard, Que croiriez-vous ? parlez sans énigme et sans fard.
IPBICRATE.
Sans énigme et sans fard, je ne suis pas un homme Qui par le nom d'athée aime qu'on le renomme.
Je ne dispute point pour vouloir disputer;
Je cherche à m'éclairer et non pas à douter.
Loin d'avoir du plaisir, j'ai de l'inquiétude
A flotter dans le doute et dans l'incertitude,
Et, chagrin contre moi d'avoir ainsi vécu ,
Le boniieur où j'aspire est d'être convaincu.
J'ai vu la mort de près dans plus d'une bataille ,
Je l'ai vue à l'assaut de plus d'une muraille
Sans que dans ce péril elle ait pu m'inspirer
Ni de croire des dieux ni de les implorer.
Peut-être, ma carrière approchant de son terme,
Que dans ces sentiments je ne suis plus si ferme.
Et que, si dans une heure, au plus tard, je mourais.
Plus juste ou plus craintif, je les implorerais.
Eh! que ne fait-on po"nt, quand il faut que l'on meure?
Ce souvenir de Desbarreaux est en même temps la mise en action d'une page de La Bruyère. « L'athéisme n'est point, dit le peintre de la cour. Les grands qui en sont le plus soupçonnés sont trop paresseux pour décider en leur esprit que Dieu n'est pas. Leur indolence va jusqu'à les rendre froids et indifférents sur cet article si capital, comme sur la nature de leur âme et sur les conséquences d'une vraie religion; ils ne nient ces choses ni ne les accordent, ils n'y pensent point. — Nous n'avons pas trop de toute notre santé, de toutes nos forces et de tout notre esprit pour penser aux hommes ou au plus petit intérêt ; il semble, au contraire , que la bienséance et la coutume exigent de nous que nous ne pensions à nous que dans un état où il ne reste en nous qu'autant de raison qu'il faut pour ne pas dire qu'il n'y en a plus '. » C'est précisément ce que disait Boursault à Desbarreaux, ce que dit Ésope à Iphicrate :
' La Hruvkre, dfs Esprits forts.
* Ém^ k
Votre raison alors sera-t-elle meilleure? Aurez-vous de l'esprit plus que vous n'en avez? Saurez-vous sur ce point plus que vous ne savez? Seront-ce d'autres dieux? ou sera-ce un autre homme? PouveZ'VOus ne rien croire et dormir d'un bon somme? De la vie à la mort il s'agit d'un instant.
Et si le prétendu athée cherche à écarter ces menaces en invoquant la clémence de Dieu, Ésope lui rappelle cette vive image d'un Père de l'Église que Boursault lui-même citait à Desbarreaux : La clémence de Dieu, c'est cette couche, à la fois solide et incertaine, qui, sur un fleuve glacé, nous sépare de l'abîme. Que peut-elle bien supporter, cette muraille protectrice? Simple question de poids et de mesure ; si on la surcharge, elle craque, a et l'abîme est dessous ».
Jusques à certain poids, qu'on y passe et repasse, On est en sûreté sur son épaisse glace ; Mais lorsqu'on la surcharge, elle fond sous nos pas, Et qui tombe dessous ne s'en retire pas.
Je ne crains pas de multiplier des citations qui nous font mieux connaître la physionomie morale du poète. Ces portraits n'ont pas seulement un intérêt littéraire, ils ont une valeur historique. Ce sont des commentaires de Saint-Simon, de La Bruyère , de Fénelon , de Massillon , de la princesse palatine, de Leibnitz lui-même. Leibnitz, en 1704, dénonçait l'athéisme qui commençait à corrompre les hautes classes et menaçait la France d'une révolution inévitable; Massillon tenait le même langage, la princesse palatine y revenait sans cesse, et La Bruyère a terminé son tableau de la société française par un éloquent chapitre sur les esprits forts. Boursault ne s'indigne pas, ne déclame pas; il peint finement l'athée qui croit être athée, l'épicurien qui nie la
puissance divine par impuissance d'esprit, par vaniLé peutêtre et par bon ton, mais que le bon sens ramènera.
Un personnage plus difficile à corriger, c'est le financier rapace. Voyez venir M. Griffet! c'est le type du loup-cervier. La passion de l'or l'a rendu aussi dur que le roc. Il a l'âme chevillée au corps. M. Griffet a quatre-vingt-deux ans. Il est célibataire, il n'a point de famille, et, toujours acharné au lucre , il veut gagner sans cesse. Ah ! le bel emploi de la vie! le noble usage de la vieillesse! G'est la contre-partie de l'octogénaire de La Fontaine. Que l'octogénaire plante et bâtisse, rien de mieux; ses arrière-neveux lui devront cet ombrage. Mais la cupidité insatiable, mais la poursuite effrénée du gain, chez un vieillard que réclame la mort! Non, ce n'est pas là le travail qui élève, qui rend meilleur; c'est la profanation des heures suprêmes, et le bon Ésope a raison de s'indigner. 11 s'indigne si bien que je ne saurais voir dans ce maître Griffet un type général. Celui-là aussi, Boursault l'a connu en chair et en os, il l'a vu de près à Montluçon ou à Paris-, c'est un de ses chefs sans doute, le chef qui plus d'une fois (on le voit par ses lettres) lui infligea de mauvaises notes, parce qu'il le trouvait trop débonnaire au pauvre peuple. M. Grifet, qui veut devenir fermier général, reprochait au bon receveur de ne pas avoir les doists assez crochus.
Quelque vieux que je sois, je me sens les pieds fermes; J'ai rempli dignement tous les emplois des fermes, Directeur, réviseur, caissier, et cœtera, Et je prétends aller jusqu'au non plus îiltra, Être fermier.
Mais le non plus ultra, maître Griffet, c'est la mort, et après la mort , pour vous et vos pareils, ce sera l'enfer.
Ésope le lui met sous les yeux, cet enfer des traitants, dans un apologue très lestement enlevé. 11 y a toute une suite d'enfers conçus par les imaginations les plus différentes. On se rappelle l'enfer de Platon aux dernières pages du Gorgias, celui d'Aristophane dans les Grenouilles, cehû de Lucien dans ses Dialogues des morts; et, sans parler de l'enfer de la Divine Comédie, la grande vision devant laquelle toutes les autres pâlissent, qui ne connaît l'enfer comique de Rabelais au deuxième livre de Pantagruel, et l'étrange enfer cosmogonique de Victor Hugo dans le poème des Contemplations intitulé : Ce que dit la houcJie d'ombre? Au-dessous de ces grands noms, je réclame une petite place pour l'enfer de Boursault, un enfer tout spécial, l'enfer des hommes d'argent, des pillards, des concussionnaires, l'enfer de tous ceux qui, sous une forme ou sous une autre, dérobent le bien d'autrui.
Il trouva là des gens de toutes les façons,
Hommes, femmes, filles, garçons , Grands, petits, jeunes, vieux, de tout rang, de tout âge. Il n'est yjrofession, art, négoce, métier,
Qui n'ait là dedans son quartier,
Kt qui n'^ joue un personnage.
Quelle foule, bon Dieu! que de marchands habiles à donner faux poids et fausse mesure, drapiers, merciers, coiffeuses! que d'empoisonneurs, cabaretiers et cafetiers! que de linanciers el de teneurs de banque ! Voyez-les remuer des chiffres avec acharnement. Qu'est-ce donc qu'ils comptent de la sorte? Ils essayent de compter le temps qu'ils seront encore là; mais déjà les chiffres leur manquent. Plus loin, voici les grands seigneurs, très exacts à payer leurs dettes de jeu, — dettes d'honneur, comme ils disent, ~ mais qui ne payent jamais ni le marchand, ni l'ouvrier. Voici les avocats célè-
bres, ceux du moins qui possèdent à fond le grand art de rendre noir le blanc; voici les notaires... /m^fi/e^, les greffiers dangereux, les procureurs subtils, les secrétaires avides, les rapporteurs nonchalonts, les huissiers à qui l'on graisse la patte pour dissinauler les pièces, les magistrats qui vendent la justice et qui croient même qu'elle doit être vendue cher, comme tout ce qui est rare. Voici les médecins, précurseurs de la mort, pourvoyeurs de l'autre monde. Voici...
Enfin , si je faisais une liste fidèle
De tous les réprouvés que Plutori a chez lui ,
Ce serait une kyrielle
Qui ne finirait d'aujourd'hui.
Au milieu de ces damnés innombrables, quel est ce groupe de vieillards qui hurlent langoureusement? L'un deux, le moins âgé de tous, qui se lamente comme ayant été frappé de mort subite, a rendu l'âme à quatre-vingt-dix ans; seulement, à la dernière heure de son dernier jour, il calculait encore le prix de la rente. Aussi le serviteur de Pluton, qui sert de cicérone au visiteur des lieux chauds, est-il obligé de rappeler à l'ordre le hurleur obstiné :
Taisez-vous, imposteur, ou parlez autrement. Tous mentez aussi hardiment Qu'un faiseur d'oraisons funèbres.
Puis il lui prouve^ le bon diable, qu'ayant eu tout le temps de se préparer à mourir, vieux, cassé , décrépit, et toujours attaché aux soins les plus sordides, la seule grande affaire de la vie ne l'a pas occupé une minute. Avis à vous, maître Griffet!
Voilà des paroles de philosophe et de chrétien. Cependant, que devient Ksope à la cour? Ces leçons si vives, celte sagesse si ferme, celte autorité si haute, tout cela doit exci-
ter la jalousie des courtisans. Rappelez-vous la fable de La Fontaine, le Berger et le Roi; rappelez-vous l'histoire du Persan Alibée, si bien racontée par Fénelon. Gomme l'Alibée de Fénelon , comme le berger de La Fontaine , l'Ésope de Boursault est accusé d'avoir dérobé les trésors confiés à sa garde. Crésus, sans ajouter foi aux calomnies, veut pourtant en avoir le cœur net. On fouille la demeure du favori, on ouvre le coffre suspecL.. — Qu'est cela? un vêtement d'esclave? — Oui, Sire, voilà mon trésor. C'était le souvenir des mauvais jours, c'était aussi l'avertissement perpétuel dans ce monde de l'intrigue et du mensonge :
Et quand l'orgueil sur moi prenait trop de] crédit , Je redevenais humble en voyant mon habit.
Ici, un de nos maîtres, dans ses belles leçons sur La Fontaine , rencontrant cette dramatique mise en scène de la fable du berger devenu pasteur de gens, ne peut retenir un élan d'admiration. Les beaux vers! s'écrie Saint-Marc-Girardin ; et il prouve que les traits les plus charmants du fabuliste ne valent pas ces paroles d'Ésope expliquant à Grésus pourquoi il a gardé si précieusement ses vieux habits d'esclave.
Telle est cette comédie héroïque oii le gentil Boursault nous donne à sa manière le tableau des caractères et des moeurs dans les dernières années du dix-septième siècle. Œuvre saine et forte, une fois le genre admis, et dans laquelle le poète, malgré les inégalités de son talent, avait sur plusieurs points devancé son époque. Quelques-unes des scènes et un grand nombre des vers que je viens de commenter étaient des peintures si vraies, renfermaient des principes si nouveaux, qu'on n'osa pas tout d'abord les produire sur le
théâtre. Ces beaux vers de Crésus sur les flatteries des gens de cour :
...Je m'aperçois, ou plutôt je soupçonne Qu'on encense la place autant que la personne , Que c'est au diadème un tribut que l'on rend, Et que le roi qui règne est toujours le plus grand ;
ces vers si beaux, si français, on craignit de les faire retentir sur la scène en 1701*. Ce portrait du courtisan athée, on eut peur de le présenter au public. Le peintre, dans son ingénuité , avait fait une œuvre trop hardie. Quel honneur pour le poète d'Esope à la cour! et comme du fond de sa province l'excellent homme avait touché juste !
11 avait touché juste et en même temps il avait gardé une parfaite mesure sans que nulle crise, même la plus violente, pût lui causer le moindre trouble. Pendant que Boursault préparait son Ésope à la cour, il eut à essuyer sur son frêle esquif une véritable tempête. Une édition de ses dernières comédies 3i\nitp3ini en 169 k'àccompsi^néed'yine Lettre sur les spectacles, dont l'auteur était le Père Caffaro. Ce Père Caffaro , supérieur des théatins, était très affectionné au fils de Boursault, devenu religieux de son ordre, et de là les rapports les plus aimables entre le poète et le vieux moine. Un jour, après avoir lu le Mercure galant, le Père Caffaro eue l'idée d'écrire en latin une dissertation sur la comédie et de justifier cette forme de l'arc en s'autorisant des Pères do l'Église comme des doc-
' On n'osa même pas les imprimer sans en modifier le texle. Aux deux derniers vers du passage que nous citons ici on substitua ces deux vers, qui ne sont pas do Boursault et que toutes les éditions suivantes ont conservés :
Qu'on me rend des honneurs qui ne sont pas pour moi
Et que le trône entin l'emporte sur le roi.
teurs du moyen âge, particulièrement de saint Thomas. Ce travail n'était pas destiné au public. Le supérieur des Lhéalins l'avait composé sans doute après quelque conversation avec le jeune religieux si fier du talent et de l'inspiration morale de son père. Quand l'édition de 169Zi fut publiée, est-ce le lils de Boursault qui traduisit celte dissertation en français pour en faire la préface du Mercure et &' Esope? Le Père Caffaro avait-il consenti à cet arrangement ou bien l'avait -il ignoré? Tout cela n'est pas facile a débrouiller au milieu d'assertions contradictoires. Une chose trop certaine, c'est que cette lettre, imprimée sans nom d'auteur et attribuée simplement à une personne d'érudition, fut signalée bientôt comme l'œuvre du chef des théalins, et produisit un immense scandale. On connaît la lettre foudroyante que BossueL adressa au vieux moine; on sait aussi avec quelle soumission le moine essaya de s'excuser*. C'est dans cette excuse si humble que se trouvent ces naïves paroles : « J'assure Votre Grandeur devant Dieu que je n'ai jamais lu aucune comédie, ni de Molière, ni de Racine, ni de Corneille, ou au moins je n'en ai jamais lu une tout entière. J'en ai lu quelques-unes de Boursault, de celles qui sont plaisantes, dans lesquelles à la vérité je n'ai pas trouvé beaucoup à redire, et sur celles-là
' Bien qu'il n'y ait pas eu controverse, à proprement parler, l'ardeur de Bossuet dans toute cette affaire laissa le souvenir "d'une discussion en règle. On en voit la trace dans les mémoires de Sai'nt-Simon. A la dale de 1694, Saint-Simon, parlant du maréchal d'Humières mort assez brusquement à Versailles, ajoute la réflexion suivante : « On put remar(juer qu'il fut assisté à la mort par trois antagonistes, M. de Meaux et l'abbé de Fénelon, qui écrivirent bientôt après l'un contre l'autre, et le Père Caffaro, Ihéatin, son confesseur, qui, s'étant avisé d'écrire un livre en faveur de la comédie pour la trouver innocente et permise, fut puissamment réfuté par M. de Meaux. » [Mémoires de Saint-Simon, t. !•'•, chap. xii, page -128.)
j'ai cru que toutes les autres étaient de même. Je m'étais fait une idée métaphysique d'une bonne comédie, et je raisonnais là-dessus... »
Il était donc dans la destinée de Boursault de se heurter aux plus grandes figures du siècle. Tout jeune, il reçoit de Molière les coups les plus violents, il est cinglé par Boileau, maltraité par Racine'; aux approches de la vieillesse, il voit se dresser contre le Père Calfaro, son ami, c'est-à-dire contre un second lui-même, la censure écrasante de Bossuet. Nous savons avec quels témoignages d'admiration, avec quelle générosité candide il a répondu aux mauvais procédés des poè[es; qu'a-t-il répondu aux emportements du théologien? Sa correspondance n'en a conservé aucune trace, mais il faut bien que Boursault ait désarmé Bossuet, carlejouroùrévêquedCiMeaux, malgré la rétractation du vieux moine, reprend la question en son nom propre et trace d'une plume de feu ses Maximes et réflexions sur la comédie, il n'y a pas dans ces pages impitoyables une seule parole qui fasse tort à Boursault. Molière y est traité avec une sorte de furie, on dirait un jansénisme farouche ; Corneille y est l'objet de critiques amères, et Racine lui-même, malgré Esther et Athalic, n'y est point épargné. Boursault est le seul dont les erreurs soient combattues avec une haute marque d'estime. C'est bien de lui en eJTet qu'il s'agit aux dernières pages, c'est bien lui qui est signalé comme voulant « réformer à fond la comédie » afin d'y amener, à la faveur du plaisir, a l'instruction sérieuse des rois et des peuples ». Intention louable, dit Bossuet, mais étrange illu-
' Dans le préambule àWriémise et Poliante, Boursault, vantant son désir do rendre justice à Brilatmicus , affirme que « M. Racine Ta désobligé sans (ju'il lui en eût donné aucun sujet ».
nu TEMPS DE MOLIERE. 195
sion. D'après celui qui a écrit la Politique tirée de l'Ecriture sainte, la parole de Dieu peut seule donner aux rois et aux peuples les leçons dont ils ont besoin : a pour les instructions du théâtre, la touche en est trop légère ^ »
Bossuet devait tenir ce langage et Boursault devait répondre comme il l'a fait. Sa réponse aux Maximes et réflexions sur la comédie, c'est la comédie d'Esope à la cour. Touche légère, si l'on veut, inspiration du moins aussi solide que charmante, aussi hardie que spirituelle, puisque des passages entiers (la scène de l'athée par exemple, et les réflexions de Crésus sur le néant du prestige royal) ont dû être supprimés au théâtre comme une peinture trop libre de la réalité. J'ajoute surtout : inspiration plus efficace que ne le croit le terrible évêque. Une vingtaine d'années plus tard, les passages supprimés sous Louis XIV ayant été rétablis sous le régent, Montesquieu alla un soir entendre la comédie de Boursault et en reçut une impression profonde qu'il résume en ces termes : « Je me souviens qu'en sortant d'une pièce intitulée Esope à la cour, je fus si pénétré du désir d'être plus honnête homme , que je ne sache pas avoir formé une résolution plus forte : bien différent de cet ancien qui disait qu'il n'était jamais sorti des spectacles aussi vertueux qu'il y était entré. C'est qu'ils ne sont plus la môme chose -. »
Boursault, je l'ai annoncé, n'assista point aux effets que produisit sa dernière œuvre. Il ne sut ni les alarmes des uns ni les approbations des autres. S'il ne vit pas ses vers mutilés, ses tableaux rejetés dans l'ombre, il n'eut pas non plus le loisir de mettre la dernière main à son travail et le
' Bossuet, Maximes et réflexions sur la comédie. * Montesquieu, Pensées diverses; des Modernes.
bonheur de recueillir ces cordiales sympathies dont l'interprète fut un jour Montesquieu. Tout en achevant sa comédie, il en préparait la mise à l'étude, lorsqu'une maladie subite l'emporta en quelques jours. 11 mourut le 15 septembre 1701, non pas à Montluçon, comme le disent tous ses biographes, mais à Paris, rue de Verneuil, non loin du quai Malaqunis, où se trouvait la maison des théatins^ Son fils, Edme-Chrysostome, élait alors vicaire de l'ordre; le poète, qui lui avait adressé de si honnêtes conseils au moment de son entrée en religion et qui avait dirigé ses débuts avec tant de bonne grâce, voulut recevoir de lui les secours suprêmes.
Il y a là encore de touchantes harmonies qui achèvent de peindre l'honnête homme. Le théatin était bien le fils de son père; quelques années plus tard, versle temps où iMontesquieu écrivait un si magnifique éloge d'Esope à la cour, mademoiselle Aïssé, ramenée à la religion par son amie de Genève, madame Calandrini, lui écrivait qu'elle avait demandé un directeur à madame du Défiant, etque ce directeur était le Père Boursault, alors supérieur général des théatins. ((. 11 a beaucoup d'esprit, lui dit-elle, bien de la connaissance du monde et du cœur humain. 11 est sage et ne se pique pas d'être un directeur à la mode. » C'est le fils de Boursault qui aida mademoiselle Aïssé à se réconcilier avec Dieu,
' Cette rectification est due au savant historien de la patrie de Boursault, M. Charles-Auguste -Joseph Lambert. M. Lambert, ancien chef de divihion à la direction générale de l'enregistrement et des domaines, vient de i)ublicr à l'âge de quatre-vingt-douze ans une histoire de sa ville natale qui atteste les recherches les plus laborieuses. Ce qui concerne les dates do la vie de Boursault dans l'ouvrage de M. Lambert est traité avec tout le soin et toute la précision possibles. Voyez Histoire de la ville de ilussyl'Évèque (Aub"), par Charles-Auguste-Joseph Lambert, 1 vol. grand in-8. Chaumonl, I 878.
comme on le voit dans ses dernières lettres datées de 1733. Singuliers rapprochements qui, des batailles littéraires du dixseptième siècle, nous conduisent, à travers tant de péripéties, jusqu'au lit de mort de mademoiselle Aïssé ! C'est un vrai type d'honnête homme que ce poète souriant qui, tout humliIe et tout modeste, a su charmer Louis XIV, apaiser Boilean, désarmer Bossuet et préparer si gentiment le plus sage des directeurs pour la plus douce des pénitentes.
Voilà comment la vie et les ouvrages d'un écrivain de second ordre nous font souvent pénétrer dans l'intimité d'une grande époque beaucoup mieux que les destinées glorieuses et les immortels chefs-d'œuvre. On souscrira, je l'espère, à mes conclusions, si je dis que l'auteur du Mercure galant y d'Esope à la ville, d'Esope à la cour, placé sans doute assez loin des maîtres, a droit au souvenir de l'histoire littéraire et à la reconnaissance publique. Celui que le grand Corneille appelait son (ils, celui qui, blessé par Molière, a pleuré si noblement sa mort, celui qui a si vivement peint tant de ligures empruntées à la société de son temps, celui qui a mis la morale pratique sur la scène et tracé de la royauté idéale une image si haute, celui-là certainement, malgré les imperfections de ses écrits, doit- garder un rang très honorable parmi les hommes qui ont bien mérite de la France.
DE
LES PREMIERS SYMPTOiMES
D'Ul\E RENAISSANCE POÉTIQUE M PR0\E1E
Il s'accomplit, depuis une vingtaine d'années environ, un mouvement d'idées tout à fait inattendu, et bien digne de fixer l'attention des esprits clairvoyants : d'un bout de l'Europe à l'autre, les traditions nationales sont remises en honneur; les influences du sol reprennent leur pouvoir; maints souvenirs effacés se raniment; maintes langues que l'on croyait mortes semblent miraculeusement retrouvées. Tantôt, ce sont des races entières qui prétendent réformer les arrêts de l'histoire, et vont chercher dans la poussière des siècles leurs titres déchirés, leurs idiomes disparus, leurs institutions abolies, pour reconquérir une place au soleil;
* Les pages que l'on réimprime aujourd'hui sous ce tilre ont été écrites en 1852 pour servir d'introduction au premier recueil de vers publié en commun par les poètes de la nouvelle école et intitulé : li Prouvençalo. M. Saint-René Taillandier, alors professeur à la faculté des lettres de Montpellier, et en qui les jeunes poètes provençaux avaient pressenti un juge bienveillant et éclairé de leur entreprise, fut invité par eux à expliquer au public la portée de cette tentative. 11 le fit dans les pages suivantes.
tantôt, ce sont seulement des instincts domestiques qui se réveillent : le sentiment filial des choses passées , le culte des vieilles mœurs et du vieux langage réclame pacifiquement son droit. Ce que les Tchèques de la Bohême, les Slowaques de la Hongrie, les Croates des côtes illyriennes ont tenté sur le théâtre de l'action , les Flamands de la Belgique et les Bretons de la France l'ont entrepris aussi dans le domaine de la culture intellectuelle. Cette espèce d'insurrection a éclaté presque partout à la fois et sous des formes bien différentes. Ici, elle se mêlait aux événements politiques; là, elle ne sortait pas de l'enceinte du foyer. Ici, exigeante et hautaine, elle appelait les peuples au combat; là, bienveillante et pieuse, elle n'avait d'autre but que de charmer les âmes tendres en renouant la chaîne des anciens âges.
Le réveil du sentiment de race, qui sera sans doute un des signes distinctifs du dix-neuvième siècle, doit être jugé diversement selon les contrées où il s'est produit et les prétentions qu'il a fait naître. Il est certains résultats définitifs qui sont comme les jugements de Dieu exécutés par le travail des siècles, et contre lesquels toute protestation serait vaine. Quant au sentiment en lui-même, qu'il se trompe ou non dans ses espérances, qu'il poursuive des chimères ou se contente des réformes possibles, je ne pense pas qu'on puisse lui refuser une sympathique approbation. Il me paraît évident que c'était là ime réaction indispensable contre des erreurs funestes. D'ambitieuses utopies, renouvelées ou entretenues par l'esprit révolutionnaire, ne visaient pas à moins qu'à la destruction de toule patrie; on sacrifiait à je ne sais quelle idole appelée l'Humanité les sentiments les plus chers et les droits les plus précieux; l'homme devait renoncer à tout ce qui fait le prix de la vie, aux traditions qui le soutiennent, aux
souvenirs qui le charment, à son rôle distinct dans le monde, afin de confondre son existence au sein de la promiscuité universelle. Que dire de plus enfin? Pour ces idées barbares, des termes barbares étaient créés , et les doctrines humanitaires inspiraient à des cerveaux creux de fastueuses déclamations. La contagion de ces systèmes menteurs pouvait-elle n'être pas redoutable? Un grand et harmonieux écrivain, un poète qui enchanta notre jeunesse, semblait les prendre sous le patronage de sa gloire. Ce n'était pas assez pour M. de Lamartine d'arborer ce mot humanitaire dans sa préface de Jocelyn, et de nous donner la Chute d'un ange comme le premier chant d'un poème immense consacré aux utopies que nous blâmons : le brillant 'rêveur écrivait des strophes enthousiastes pour flétrir le sentiment national. Il fallait, à l'en croire, rayer ce mot du vocabulaire du "genre humain; la patrie n'était qu'une invention de la haine. N'est-ce pas le divin poète du Lac, du Crucifix et de Jéhova, qui jetait, il y a quelques années, ces incompréhensibles paroles?
Nations ! mot pompeux pour dire barbarie ! L'amour s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas? Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie : L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie ; La fraternité n'en a pas !
M. de Lamartine, assurément, n'accepterait pas toutes les conséquences d'un tel système; il ignorait , en traçant ces lignes, ce qu'une philosophie détestable en peut faire sortir. IS'est-ce là pourtant qu'un cri échappé au rêveur? n'est-ce que l'élan irréfléchi d'une âme séduite par tous les brillants mirages? Le poète enfin, en maudissant la patrie au nom de cette fraternité abstraite, obéissait-il simplement aux caprices de sa plume? Non, certes. S'il n'y avait rien de
plus dans cette strophe imprudente, il ne conviendrait pas de s'y arrêter. Ce qui a dû inquiéter ici la critique attentive, c'est que le généreux écrivain se faisait l'interprète d'erreurs trop répandues déjà, et y ajoutait la fascination de son langage. Ce n'était pas une parole jetée au hasard, mais la proclamation, par une bouche illustre, d'un système logiquement formulé et soutenu par de farouches adeptes.
Or, chaque fois que je pense à ces vers, je m'empresse de relire une page charmante inspirée par un esprit tout différent : c'est la plaintive élégie du poète de la Bretagne sur la disparition de la langue que parlaient ses ancêtres. L'auteur de Marie et de Télen Arvor voit avec douleur s'effacer de jour en jour les vestiges des mœurs antiques; il défend avec un amour obstiné cette langue des vieux Celtes, qui, consacrée, il y a plus de treize cents ans, par les hymnes druidiques du barde Thaliésin, a été renouvelée depuis, sans s'altérer jamais, par l'adoption des croyances chrétiennes. Barde populaire lui-même, il écrit, dans cet idiome vénéré, des récits familiers pour la cabane rustique, des chansons de fête pour les Pardons du pays de Vannes, des chants religieux pour les solennités du Christ; et s'il apprend que plusieurs prêtres de son pays travaillent à effacer ce souvenir des aïeux, il leur adresse cette touchante et respectueuse plainte, qui est comme une réponse directe au chantre ambitieux du crenre humain :
Donc, à notre retour, du milieu de la lande Le joyeux hallihé ne s'élèvera plus, Les pâtres traîneront quelque chanson normande , Et nous serons pour eux comme des inconnus,
Oli ! l'ardent rossignol, le linot, la mésange, Pour louer le Seigneur n'ont pas la même voixj
Dans la création tout s'unit, mais tont change , Et la variété, c'est une de ses lois.
Le dur niveau partout ! — 0 prêtres d'Armorique , Si calmes , mais si forts sous vos surplis de lin , Anne laissa tomber le joug sur la Celtique : Sauvez du moins, sauvez la harpe de Merlin !
Par delà le détroit , chez nos frères de Galles , On n'a point oublié la bannière d'azur ; Le barde vénéré siège encor dans les salles, Et les livres fervents prônent le grand Arthur!
Ces touchants appels de M. Brizeux expriment parfaitement la réaction provoquée, sur tous les points de l'Europe, par le développement excessif de ce penchant qui porte les peuples à l'unité. Sans doute, ce sentiment de l'unité est respectable aussi, s'il est contenu dans les limites du vrai et ne devient pas une matière à déclamations. Les peuples modernes tendent toujours à abaisser leurs barrières, et à mettre de plus en plus leurs destinées en commun; mais la première condition de cette alliance, n'est-ce pas que chaque peuple vive d'abord de sa vie propre? n'est-ce pas qu'il soit maître de toutes ses forces, grâce à ce sentiment profond qui en embrasse tant d'autres : le sentiment de la patrie? Une alliance entre des peuples qui n'auraient pas vraiment la possession d'eux-mêmes, ne mériterait pas un tel nom : ce ne serait que la confusion et le chaos. Ainsi s'explique ce double mouvement dont notre siècle est le théâtre , aspiration vers l'unité humaine, retour aux traditions du foyer. Ces deux mouvements, conti^adictoires en apparence, ne se détruisent pas mutuellement : loin de là, ils se répondent, et l'un est la condition de l'autre. Ne soyez donc pas surpris que, malgré les rapports chaque jour plus fréquents des
nations jadis divisées, malgré les conquêtes fécondes de la paix, malgré les sympathiques tendances que le christianisme ennoblit et propage, malgré tant de légitimes efforts vers ce qu'un grand poète a appelé la sainte alliance des peuples, — ne soyez pas surpris que les utopies des rêveurs et les déclamations des fanatiques n'aient servi qu'à provoquer ce réveil de l'esprit de race. On disait aux peuples : Jetez au vent les cendres des tombeaux , supprimez toute votre histoire : l'égoïsme seul a une patrie ; — et aussitôt le culte du passé se réveille, des érudits que le patriotisme inspire ressuscitent des langues éteintes; là où les vieux idiomes ne sont pas morts, ils reprennent une nouvelle vie, et se débarrassent de la rouille des siècles. Chaque province, chaque tribu, chaque famille humaine évoque religieusement ses traditions d'autrefois, et des lacs de la Suède aux montagnes du Tyrol , des sapins de la Bohême aux chênes de la Bretagne, partout s'élève une mélodie nationale; partout retentit, comme dit le poète, le joyeux halliké!
Parmi ces familles d'hommes qui interrogent ainsi leurs annales domestiques, il en est une surtout qui n'avait qu'à se souvenir pour ramasser des trésors, A une époque où la barbarie couvrait le monde, entre les pâles lueurs de la décadence antique et la naissance des nations modernes, il y avait un coin de terre privilégié où la culture intellectuelle avait trouvé un refuge et produit des merveilles. C'est sous le soleil de la France du Midi que s'est épanouie la fleur de la civilisation chrétienne ; c'est l'imagination provençale qui
a délié la langue des peuples nouvellement constitués, et frayé la route où s'est élancé leur génie. Dante et Pétrarque , sans doute, n'avaient pas besoin des chantres de la langue d'oc pour être des intelligences supérieures : auraient-ils été de grands poètes sans cette bienfaisante influence? auraientils été surtout des poètes vraiment nationaux, et tiendraientils une si glorieuse place dans l'histoire de l'art italien? Il est permis d'en douter. Dante, qui avait eu la pensée d'écrire en latin la divine Comédie, savait bien lui-même à qui il devait rapporter la meilleure part de son inspiration. Son Traité de vulgarl Eloquio renferme à cet égard des renseignements inestimables, et il n'est pas de spectacle plus touchant, il n'est pas de titre littéraire plus précieux pour nous que la reconnaissance de ce maître immortel envers les gracieux poètes de la France romane.
Les premiers entre les artistes modernes, ces chantres mélodieux ont mis en lumière ce qui est le fond même de l'inspiration chrétienne : l'amour. Si quelque chose dislingue l'art chrétien de l'art antique , c'est assurément la profondeur des sentiments, la sympathie ardente, l'ouverture et la richesse du cœur. La gloire de l'art ancien était dans la perfection des formes et la netteté de la pensée : inspiré par la religion du Christ, l'art nouveau ne devait pas être découragé par la beauté des modèles grecs et latins; il avait des destinées bien différentes, des destinées plus hautes à remplir, puisque l'idéal s'était miraculeusement agrandi, et que le sentiment de l'infini était révélé à l'homme. Or, toutes ces ressources de poésie qu'apportait le christianisme, toutes ces richesses dont il allait fournir les matériaux aux penseurs et aux artistes , tout cela se résume dans le mot amour. C'est l'honneur des Provençaux d'avoir chanté les
premiers l'amour et ses mille enchantements. D'autres le chanteront mieux sans doute ; des poètes plus hardis entreront dans ses mystères; ils sauront parcourir tous les degrés de cette faculté magnifique, et arrivés au fond de notre être, ils y trouveront Dieu. La mystique Béatrice de la Divine Comédie, l'incomparable Laure du Canzoniere, seront les types les plus purs de l'amour, soit que cet amour, comme chez Pétrarque , exalte et parfume toutes les puissances de l'âme, soit que, dans l'imagination ardente du Florentin, il se confonde avec l'ineffable sublimité des dogmes. Les chantres de la Provence n'ont pas connu d'inspirations si hautes ; cette science profonde de l'amour, ce n'est encore chez eux que la gaie science. M. Villemain les a peints d'un mot charmant : (( Leur poésie est à fleur d'âme. » Mais qu'ils sont gracieux dans cette légèreté même ! En se jouant à la surface des choses , que de trésors pourtant ils recueillent! La place qu'ils ont prise était vraiment merveilleuse. Encore une fois, et on ne l'a pas assez remarqué, ce sont eux qui ont eu le privilège de respirer, de cueillir, avant tous les poètes de la moderne Europe, la fleur de l'inspiration nouvelle dont le christianisme faisait présent au monde. C'est par là qu'ils ont charmé Dante et Pétrarque, c'est par là qu'ils ont donné l'essor à ces grands maîtres.
L'amour, l'amour printanier et poétique, l'amour chevaleresque et subtil, tel est le thème varié de mille manières par ces imaginations mélodieuses. Ce qui peut sembler frivole aujourd'hui avait son importance alors. Ce n'était pas, certes, une œuvre inutile que d'apaiser les cœurs, d'adoucir et de purifier les passions dans un monde où la violence tenait tant de place. Les services rendus par la chevalerie à l'irrégulière société du moyen âge ne lui appartiennent pas
à elle seule : la poésie romane peut en revendiquer sa part. La poésie romane , préparée par des transformations antérieures, parvenue à sa perfection au temps de Bertrand de Born et d'Arnaud Daniel, a été, pendant le douzième et le treizième siècle , le véritable chœur de la chevalerie européenne; elle en chantait la strophe et l'antistrophe. A cette suave musique , tout semblait s'ordonner avec grâce. Les dogmes de cette religion mondaine étaient proclamés dans la plus douce des langues, et l'idéal qu'elle fai.^ait si délicatement apparaître élevait les âmes au-dessus des mœurs brutales de l'époque. Tandis que Bertrand de Born, dans ses sirventes enflammés, célébrait la joie des combats, Arnaud Daniel chantait l'amour, 'et Giraud de Borneil la morale'. Ces poètes, que Dante signale comme les maîtres de l'art, avaient de nombreux émules, et il nous est dilïicile aujourd'hui d'apprécier d'une façon précise lesdifférences qui les séparent. Quelle élégance printanière chez Bernard de Ventadour, chez Baimbaud de Vaqueiras, chez cet Arnaud de Marveil, que Pétrarque a tant de fois imité ! Quelle originalité charmante chez Pierre Vidal ! Comme leur vie était conforme à l'enthousiasme de leurs strophes! On dirait qu'ils habitent le monde des rêves; ils cheminent par des routes enchantées oii la passion les conduit, et la réalité se transfigure
' Quare haec tria, salusvidelicet, venus, virtus apparent esse illa magnalia quae sint maxime pertractanda, hoc est ea, quae maxima sunt ad ista, ut armorum probitas , amoris ascensio et directio volunlalis. Circa quae sola, si bene recolimus, illustres viros invenimus vulgariter poctasse : scilicet Bertramum de Bornio, arma ; Arnaldum Danielem, amorem : Geraldum de Bornello, rcctitudinem. .. Bertramus etenim ait: Non posse nul dat, cum cantar non exparia. Arnaldus : Laura amara fal bruol brancum damir. Gerardus : Piu solaz reveillar, che's trop endormir.
(Dante, De vulgari Eloquio sive Idiomate, lib. II, c. ii.)
sans cesse sous leurs pas. Ce ne sont que tleurs , chants d'oiseaux, fêtes brillantes, daines qui se penchent aux fenêtres cintrées, fraîches et blanches comme neige de Noël, — UQ printemps qui ne finit pas, une incantation perpétuelle. Quelquefois un mot, un rayon de soleil , une espérance inattendue les font partir pour de lointains voyages; ils vont chercher au loin la beauté, et ils meurent en l'apercevant, comme ce Geoffroy Rudel qui , entendant vanter la comtesse de Tripoli par des croisés revenus de Terre Sainte, reconnut dans ce portrait l'image qui charmait ses songes, s'embarqua, arriva à Tripoli, et rendit l'àme aussitôt sous le regard de sa dame. Amour de tête, subtilités passionnées, bizarreries où l'imagination a plus de part que le cœur même, voilà le fond de leur poésie, voilà ce que recouvre l'enfantine candeur de leur langage. Oui, c'est l'enfance poétique du monde moderne, enfance joyeuse, étourdie, légère, aux mouvements subits, aux impressions tumultueuses et rapides. (( Quand je vois poindre l'herbe verte et la feuille, les fleurs éclore par les champs ; quand le rossignol élève sa voix haute et claire et s'émeut à chanter, je suis heureux du rossignol et des fleurs; je suis heureux de moi, et plus heureux de ma dame; je suis de toutes parts enveloppé, pressé de joie; mais joie d'amour passe toutes les autres. » Ainsi parle Bernard de Ventadour, et il résume en peu de mots l'inspiration qui a soutenu pendant deux siècles les chanteurs du midi de la France.
Cette inspiration nous explique trop bien, hélas! les destinées de la poésie provençale. L'enfance doit faire place à la jeunesse , et la jeunesse à la virilité. Aux premiers et fugitifs mouvements de l'âme qui s'éveille, aux impressions gaiement superficielles doivent succéder les graves pensées et les résolu-
tiens durables. Si cette transformation ne s'accomplit pas, la gentillesse des idées etdu langage deviendra bientôt un signe fatal. Rien de plus pénible que ce bégaiement de l'esprit à l'âge où il faut que l'homme déploie sa force. C'est l'époque où Dante va construire le sublime édifice de la foi du moyen âge, où l'Espagne écrit à la pointe de l'épée son belliqueux Romancero, où Wolfram d'Eschembach glorifie, dans le Parceval, dans le Tiiurel, le hardi mysticisme des races du Nord, et ewparadlse les âmes *. Que fait cependant la Provence? Ses chants, toujours plus nombreux, ne sont que des variations sans fin sur le même motif, qu'elle a depuis longtemps épuisé. Rien de net, rien de distinct; aucune œuvre qu porte l'empreinte d'un génie viril , et puisse rester comme l'immortel monument d'une période digne d'échapper l'oubli. On peut lui appliquer ces vers de Béranger :
Ses gais refrains vous égalent en nombre, Fleurs d'acacia qu'éparpillent les vents.
Oui, canzones, tensons, descors, sonnels, sixtines, le vent éparpille au loin toutes ces fleurs d'acacia; elles ne s'épanouissent que pour mourir aussitôt. La grâce est encore , jusqu'au dernier jour, le partage de ces natures heureuses, mais c'est une grâce qui finit par impatienter le lecteur, tant on est triste de voir ces dons charmants prodigués en pure perte. Vous croyez avoir affaire à des hommes, et vous ne saisissez plus aucun accent distinct, aucune parole fièrement jetée ; c'est comme un gazouillement d'oiseau. Ils le disent eux-mêmes avec une naïveté singulière : « Le doux
' « Celui qui lira, ou entendra, ou copiera ce livre, que son âme soit emparadisée {geparadiset]. »
Wolfram d'Eschembach. {Tiiurel.)
chant des oiseaux par le bocage m'adoucit et me fait revenir le cœur; et puisque les oiseaux ont leur raison de chauler, bien dois-je aussi chanter, moi qui ai plus de joie qu'eux, moi dont toutes les journées sont des journées de chant et de joie , moi qui ne songe à rien autre. » C'est encore Bernard de Ventadour qui nous peint ici la ressemblante image de ses amis. Babil d'oiseau, enivrement de la parole, murmure mélodieux, léger, interminable, voilà ce qu'élait devenue la poésie de la Provence, à l'heure où l'imagination moderne, éveillée par ses appels, allait produire, au nord et au midi de l'Europe, des œuvres assez originales pour défier les injures du temps. Un seul homme, à ce qu'il semble, Pierre Cardinal, sut rendre des pensées viriles en un sublime langage. Lorsque la croisade des Albigeois étouffe dans le sang cetle civilisation élégante et fragile, les invectives de ce maître hardi infligent aux vainqueurs un châtiment formidable ; puis , le fer et le feu achèvent leur besogne, et la langue provençale disparaît : les chants avaient cessé!
. La muse provençale ne pouvait pas mourir tout entière. Sa gloire, nous l'avons dit, est surtout d'avoir initié le moyen âge au culte de l'art, d'avoir inspiré, au Midi et au Nord, maintes littératures nationales. Ce ne sont pas seulement Dante et Pétrarque qui furent les héritiers de son génie; si elle n'eut pas de plus glorieux disciples, elle en eut d'aussi dévoués, et dans des contrées plus lointaines. Tandis qu'Arnaud Daniel charmait les Italiens, ses rivaux portaient rintluence de la France du Midi chez presque tous les peuples civilisés de l'Europe, Giraud de Borneil en Espagne, Bernard de Ventadour en Angleterre, et Raimbaud de Vaqueiras jusqu'en Grèce, à la suite des Montferrat et des Villehar-
douin'. L'Allemagne était initiée de mille manières aux œuvres de nos poètes. Les Hohenstaufen avaient trop de rapports avec l'Italie pour que l'influence provençale, si complètement acceptée de Milan jusqu'à Naples, ne pénétrât pas chez les peuples germaniques. La France romane, assurément, ne saurait s'attribuer à elle seule le frais épanouissement de la poésie allemande au treizième siècle; il est impossible toutefois de méconnaître sa bienfaisante action. Les Provençaux, — un célèbre historien allemand l'a remarqué ^ — ont été pour l'Europe ce que furent les Grecs dans le monde antique : race ingénieuse et vive, ils ont imprimé leur marque à toute la littérature européenne ; ils ont inventé des formes de vers dont ils ont fixé les noms; ils sont les parrains de l'art moderne. Or, l'Allemagne ne leur doit pas seulement maintes richesses de rythme et de langage, elle leur doit des inspirations dont elle a tiré le meilleur parti; les minnesingers sont les Provençaux du Nord. De si précieux services rendus à la culture littéraire ne font-ils pas oublier bien des fautes? Ne soyons pas inquiets de la gloire de ces vieux maîtres : si le sort les a vaincus, si le mot idiome n'a pas eu le temps de mûrir, s'il n'est pas sorti de ce groupe de chanteurs quelque poète immortel , leur œuvre cependant n'est pas abandonnée aux érudits : elle reste vivante dans la mémoire des peuples européens. Chacun d'eux retrouvera toujours, au début de sa vie intellectuelle, ce gracieux génie provençal qui lui a donné l'essor; chacun d'eux verra passer, au fond de ces siècles obscurs, la triste et souriante image
^ Il existe des poèmes provençaux traduits en grec du treizième siècle. (V. Monumenta medii œvi plerumque inedita, grœca, lalina, itala, francogalllca, etc , publié par Von der Hagen. 1821, in-S".)
2 Gervinus; Geschichte der deutschennational-literatur, t. I, p. 298
d'unArnaud Daniel disant, comme dans la Divine Comédie ' ; Jeu sui Arnaud che plor e vai cantan.
Notre siècle nous a donné une preuve bien frappante de ce que je viens de dire. Les minnesingers sont revenus ; les héritiers de Wolfram d'Eschembach, de Walther de Vogelweide, d'Hartmann d'Aue, du tendre et mélodieux Hadloub, ont reparu en Allemagne, et leur premier soin a élé de rendre hommage à ces vieux maîtres provençaux qui avaient inspiré leurs pères. Le plus illustre des modernes trouvères de la Souabe, Uhland, partage ses chants entre les traditions de sa patrie et les minnesingers de notre France : il a célébré Geoffroy Rudel, Bertrand de Born, et personne n'a trouvé de plus douces paroles pour peindre ces contrées heureuses qu'embaumait, au moyen âge, la fleur de poésie. A sa suite, bien des écrivains reconnaissants ont multiplié ces pieux témoignages, Henri Heine lui-même iuipose silence à sa fantaisie ironique, Henri Heine devient sérieux et tendre quand il parle de ces vieux chanteurs. Je pourrais faire ici bien des citations curieuses; je pourrais traduire, comme preuve d'un fait littéraire digne de remarque, et comme de précieux titres pour notre Provence, plus d'une page d'Uhland ou de ses disciples ; je n'en donnerai qu'une seule : elle est de l'impitoyable humoriste qui a raillé les choses les plus saintes. Quel fils de la Provence a été plus affectueusement inspiré que Henri Heine en cette suave peinture?
' Dante, Divina Corvœdia, Ptirgat., cant. XXVI.