CHAPITRE IV
Ésope à la cour, dernière œuvre de BoursauU , n'est joué qu'après sa mort (1701). — Une histoire du sage Pilpay rajeunie par La Fontaine, Fénelon et Boursault. — Ésope chargé par Crésus de réformer sa cour après ses provinces. — Difficulté plus grande de cette nouvelle tâche. — Sentiment de La Bruyère et de Boursault sur la cour. Revue de personnages de cour : la grande coquette; le gentilhomme athée; le financier rapace, M. Griffet. — L'enfer de Boursault. — Beaux vers sur la flatterie, supprimés sous Louis XIV et rétabh's sous le Régent, — Dernière crise de la vie de Boursault. — Ses comédies paraissent accompagnées d'une Lettre sur les spectacles par le Père Caffaro, supérieur des théatins (1694). — Lettre foudroyante de Bossuet au Père Caffaro et naïves excuses du vieux nîoine. — Boursault est seul combattu avec estime dans les Réflexions sur la comédie. — Profonde impression produite sur Montesquieu par une représentation à''Ésope à la cour. — Boursault meurt à Paris (15 septembre 1701), assisté par son fils. — Le théatin Boursault au lit de mort de mademoiselle Aissé. — Conclusion.
(( II est temps que je te dise ingénument comment la comédie à' Esope a été reçue. C'est une pièce d'un caractère si nouveau que jamais homme n'a eu tant de peur que j'en eus pendant les trois premières représentations... » Ainsi commence une lettre où BoursauU raconte à sa femme, — à sa chère Michelon, comme il l'appelle*, — les péripéties de la bataille. Rappelez-vous les émotions du poète au cinquième acte de la Métromanie. Boursault était aussi agité
' Boursault avait épousé mademoiselle Michelle Millcy. On ne sait si elle était de Mussy-l'Évêque, de Paris ou de Montluçon.
que le personnage de Pire n. Les trois premiers jours, il y eut une vraie lutte au parterre. Les uns applaudissaient, les autres murmuraient. Murmures ou bravos, quest-ce qui devait l'emporter? Pour triompher de la malveillance, BoursauUeut l'idée de composer une fable suivie d'une apostrophe en vers aux sifïleurs. Le grand comique du temps, Raisin, qui jouait admirablement le rôle d'Ésope, s'était chargé de débiter cette fable et de lancer cette apostrophe avec l'autorité de son talent, a Grâce au ciel, continue Boursault, on ne fut obligé de dire ni l'apostrophe ni la fable. I[ y eut tant de monde à cette quatrième représentation, et l'applaudissementfut si général, que nous fûmes au moins aussi contents des auditeurs que les auditeurs le furent de nous; et ce jour-là la pièce s'affermit si bien qu'elle n'a pas chancelé depuis. »
Boursault ne devait plus raconter des émotions de ce genre. L'aimable comédie intitulée : les Fables d'Esope, ou Ésope à la ville, est de 1690 ; la dernière de ses œuvres , Ésope à la cour, comédie héroïque, fut représentée le 16 décembre 1701. L'auteur était mort le 15 septembre de cette même année, trois mois avant le triomphe de la pièce qui est la suite et le complément de la première.
La ville, la cour, vous retrouvez ici le double sujet d'études cher au dix-septième siècle.
Étudie/ la cour et connaissez la ville,
L'une et l'autre est toujours en modèles fertile;
c'est Boileau qui l'a dit. Molière a étudié la cour et la ville; il a instruit, amusé, raillé la ville et la cour. O^'e peint La Bruyère dans ses gravures à l'cau-forle? Des portraits de la cour et des portraits de la ville. Boursault, ayant eu la
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fanlaisie de mettre en action les fables d'Ésope, avait placé la scène dans une ville de Lydie, à Cyzique, chez S. Exe. le gouvernenr Léarque, et là il avait fait défiler devant nous tous les originaux du pays, des originaux que le dixseptième siècle, on l'a vu, pouvait réclamer à plus juste titre que l'empire du roi Grésus. L'idée lui devait venir naturellement de nous montrer Ésope, non plus dans un cheflieu de province, mais à Versailles, je veux dire à Sardes, auprès du roi, du grand roi, et dcs nobles seigneurs qui composent sa cour.
Esope à la cour! ce seul titre rappelle immédiatement une histoire charmante de l'antiquité orientale, une histoire racontée il y a bien des siècles par le sage indien Pilpay et rajeunie par La Fontaine. Relisez la fable x du X« livre, où La Fontaine nous montre <; comme un roi fit venir un berger à sa cour » . Le poète ajoute avec sa malicieuse naïvelé :
Le conte est du bon temps, non du siècle où nous sommes.
Je le crois bien. Vous figurez-vous un berger à la cour de Louis XIV! un berger appelé dans les conseils de Louis XIV pour l'aider h gouverner l'Etat! un berger que Louis XIV aurait jugé digne d'être premier ministre en le voyant conduire son troupeau !
Ce roi vit un troupeau qui couvrait tous les chanops, Bien broutant, ei» bon corps, rapportant tous les ans, Grâce aux soins du berger, de très notables sommes Le berger plut au roi par ces soins diligents. Tu mérites, dit-il, d'être pasteur de gens : Laisse là tes moutons, viens conduire des hommes. Je te fais ju:j;e souverain.
Comment résister à pareille tentation? Vainement l'ermite, son voisin, l'avertit du péril, l'engage à se défier des
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caprices du roi, des perfidies de la cour; le voilà grand juge I
et favori du monarque. L'ermite avait eu raison. Mainte i
peste de cour finit par le rendre suspect au maître. On Tac- j cuse d'avoir pillé le trésor public :
Son fait , dit-on, consiste en des pierres de prix : I
Un grand coffre en est plein, fermé de dix serrures. î
Lui-même ouvrit ce coffre et rendit bien surpris
Tous les machineurs d'impostures. |
Le coffre étant ouvert , on y vit des lambeaux.
L'habit d'un pasteur de troupeaux , Petit chapeau , jupon , panetière , boulette ,
Et, je pense, aussi sa musette.
— Doux trésors, ce dit-il , cbers gages, qui jamais N'attirâtes sur vous l'envie et le mensonge, Je vous reprends; sortons de ces riches palais,
Comme l'on sortirait d'un songe !
Boursault avait lu comme tout le monde ce petit chefd'œuvre de grâce, de raison, de poésie. Quand l'idée lui vint de conduire Ésope à la cour, il trouva dans ce récit charmant le cadre naturel de son drame. En ce temps-là même, au moment oij Boursault composait sa pièce, Fénelon empruntait à la tradition orientale le sujet d'où La Fontaine avait tiré la fable du berger et du roi, et il écrivait V Histoire d'Alibée. Alibée est un jeune berger qi:o le grand roi de Perse, Schah-Abas, rencontre dans la campagne, un jour que, parcourant son royaume incognito, il avait voulu interroger les gens du pays en toute liberté. Alibée est intelligent, ouvert, aimable, d'une franchise et d'une ingénuité qui enchantent le roi. Schah-Abas est tout surpris d'entendre parler si naturellement. Il emmène Alibée à la cour et lui fait donner des maîtres. Le jeune berger apprend à lire, à écrire, il apprend les arts et les sciences qui ornent l'esprit, il devient enfin le favori du roi, qui lui donne bientôt
une charge très considérable en Perse, celle de garder le trésor du palais, tout ce que le prince possède de pierreries et de meubles précieux. On devine la suite, les jalousies, les perfidies, les accusations calomnieuses, accusations bien redoulables surtout pour le pauvre Alibée quand son bienfaiteur Schah-Abas est mort, et qu'un nouveau souverain, jeune, crédule, accessible aux flatteurs, est monté sur le trône. Lui aussi, on l'accuse d'avoir dérobé les richesses de l'État, lui aussi est obligé d'ouvrir certaine armoire de fer où sont enfermés les diamants qu'il a volés. Qu'y trouve-t-on? Sa houlette, sa flûte et son habit de berger. Vieille histoire qui remonte aux premières sociétés humaines! Fénelon la racontait à son royal élève, le duc de Bourgogne, comme La Fontaine la racontait aux hommes du dix-septième siècle. Eijt-ce à Fénelon, est-ce à La Fontaine que Boursault a emprunté l'idée de son œuvre, de ce qu'il appelle sa a comédie héroïque » ? 11 n'importe. Ésope accusé injustement, Ésope ouvrant le coffre où sont enfermés, dit-on, les trésors qu'il a dérobés au monarque, et montrant à tous ce qu'il y garde précieusement, sa tunique d'esclave, — ce n'est là que le cadre de la comédie de Boursault. Le sujet, cette fois encore, ce sont les personnages, ceux que la cour va mettre en rapport avec Ésope, et qui, comme ceux de la ville, vont recevoir les leçons du sage. Que le cadre soit noble, touchant, héroïque; au fond, l'important pour l'auteur, c'est la pensée morale et instructive. 11 le dit, et sans nul pédantisme :
Je laisse aux grands esprits à choisir dans l'histoire
Des événements de grand poids.
C'est un si vaste champ que le champ de la gloire , Qu'on y peut arriver par différents endroits.
Les Grecs et les Romains ont épuisé les Teilles
Des Racines et des Corneilles.
Molière a critiqué les habits et les mœurs, Et je souhaiterais, avec l'aide d'Ésope,
Pouvoir déraciner des cœurs
Les vices qu'on y développe.
Nous sommes donc à la cour de Crésus. Ésope revient du voyage qu'il a fait par ordre du roi, il a terminé son inspection, il a accompli sa tâche de justicier. L'n cri do reconnaissance, sorti de toutes les villes, de tous les bourgs, s'est élevé jusqu'au monarque. Ésope a été le lidèle exécuteur des intentions du souverain , et le souverain recueille dans les bénédictions du peuple le fruit de cette mission bienfaisante. Ce que le justicier a fait dans les provinces, Crésus veut qu'il le fasse à la cour même. Que de choses à réformer ! Le roi voudrait bien procéder de sa personne à celte grande œuvre, travailler à cette réforme de la cour; mais le peut-il? La vérité lui échappe sans cesse, chacun a intérêt à le tromper. — « Sois mon représentant, Ésope, remplacemoi, fais ce que je ne saurais faire. » — Ainsi parle le roi des Perses à l'esclave de Phrygie :
Quel monarque a-l-on vu, pendant qu'il a régné,
Qui de mille vertus ne fût accompagné?
Les rois qui sur ma tête ont transmis la couronne
Ont eu, quand ils régnaient, tous les noms qu'on me donne,
Et ceux après ma mort qui me succéderont
Les auront à leur tour pendant qu'ils régneront.
Par là je m'aperçois , ou du moins je soupçonne,
Qu'on encense la place autant que la personne,
Que c'est au diadème un tribut que Ton rend ,
Et que le roi qui lègnc est toujours le plus grand.
Si tu veux que ta foi ne me soit point suspecte,
Ne souffre dans ma cour nul llatleur qui rinfede.
L'équité, qui partout semble inspirer ta voix ,
Est ce qu'on s'étudie à déguiser aux rois;
Pour me la faire aimer, fais-moi la bien connaître; Je t'en prie en ami , je te l'ordonne en maître. Je suis jeune , et peut-être assez loin du tombeau ; Mais que sert un long règne, à moins qu'il ne soit beau? De ton zèle pour moi donne-moi tant de marquis, Que je ressemble un jour à ces fameux monarques Qui pour veiller, défendre et régir leurs États, En sont également l'œil , l'esprit et le bras. Guide mes pas toi-même au chemin de la gloire.
Quand on pense que de tels vers sont à peine connus du petit nombre des curieux, on ne se lasserait pas de prolonger les citations. Tout ce qui suit est de la même ampleur. Ésope, en sa loyauté toujours prête, commence immédiatement le rôle que le roi lui assigne. Avant de s'appliquer à la réforme de la cour, il avertit le souverain. Le roi est-il homme à le suivre jusqu'au bout? C'est par les travaux guerriers, par les victoires et les conquêtes que les rois ont coutume de chercher la gloire; Grésus est-il disposé à comprendre des vérités plus hautes? N'a-t-il pas fait assez pour l'illustration de ses armes? Saura-t-il concevoir une ambition meilleure ?
Après avoir deux fois vu Samos dans vos chaînes , Vaincu cinq rois voisins et fait trembler Athènes , Pour en vaincre encore un qui les surpasse tous , Vous n'avez plus, seigneur, à surmonter que vous. Sans être conquérant un roi peut être auguste; Pour aller à la gloire il suffit d'être juste. Dans le sein de la paix faire de toutes parts Dispenser la justice et fleurir les beaux-arts, Protéger votre peuple autant qu'il vous révère, C'est en être, seigneur, le véritable père; Et père de son peuple est un titre plus grand Que ne le fut jamais celui de conquérant.
Le roi ne demande pas autre chose au sage conseiller. Que le ministre se charge donc de faire mûrir ces fruits de
la paix dont il parle si noblement. Qu'il n'interrompe pas son œuvre. Il a fait tant de bien au peuple; que la cour aussi doive au justicier une vie nouvelle. Mais quoi ! la tâche est toute différente, répond Ésope. Le peuple est simple et loyal dans sa grossièreté ; la cour n'est que raffinements et ruses dans sa délicatesse. Ici, une peinture de la cour qui fait penser à la page la plus hardie de La Bruyère , à celle où l'observateur pénétrant, après avoir comparé les gens de cour et e peuple , s'écrie brusquement : (( Faut-il opter? Je ne balance pas, je suis peuple. »
Quoiqu'on nomme le peuple un monstre à plusieurs tètes,
Si les uns sont grossiers , les autres sont l»onnêtes.
Dans les moins délicats j'ai trouvé tant de foi,
Qu'une seule parole est pour eux une loi.
La cour en apparence a bien plus de justesse :
C'est le séjour de l'art et de la politesse;
Mais combien de chagrins y faut-il essuyer !
Et sur quelle parole ose-t-on s'appuyer?,..
L'un qui pour s'élever n'a qu'un faible mérite
Sous un dehors zélé cache un cœur hypocrite ;
L'autre met son étude à vous donner des soins ,
Quand il sait que vos yeux en seront les témoins.
Celui-ci fait du jeu sa capitale affaire,
Cet autre en plaisantant devient sexagénaire,
Et l'on arrive ainsi presque en toutes les cours
D'un pas imperceptible à la fin de son cours.
On est si dissipé qu'avant que de connaître
Ce que c'est que d'être homme, on a cessé de Têlre;
Et ceux qui de leur temps examinent l'emploi
Trouvent qu'ils ont vécu sans qu'ils sachent pourquoi.
C'est ainsi que Boursault, comme La Bruyère, s'il est obligé de choisir entre les gens du peuple et les gens de cour, s'écrie sans hésiter : « Je suis peuple ! » 11 faut noter ici, pour éviter toute équivoque, que le mot de peuple est pris dans son acception la plus large et qu'il signifie la
nation elle-même opposée à des catégories artificielles. Les objections du sage ne font que redoubler les instances du souverain. Cette fermeté du censeur, loin d'inquiéter le maître, l'encourage dans sa résolution. Crésus donne carte blanche à Ésope.
Loin qu'un zèle si pur ait rien que j'appréhende, Sur quoi que ce puisse être où mon pouvoir s'étende, Récompenses, honneurs, charges, bienfaits, emplois, Tu peux de toute chose ordonner à ton choix. A ta fidélité tout entier je me livre...
(( Tout entier je me livre! » Voilà un souverain comme on n'en voit guère. Prenez garde cependant : n'est-ce là qu'une idée en l'air, une fantaisie, une pure imagination? Cet idéal du souverain est-il de l'invention de Boursault? ou bien s'inspirait-il, même sans le savoir, de certains désirs qui avaient cours vers cette époque, et auxquels Fénelon, dans son Téiéniaquc , avait donné une expression si harmonieuse et si pure? Oui, on retrouve ici, sous une forme bien différente, quelque chose de la sagesse de Mentor et des rêveries de l'archevêque de Cambrai.
Je ne parle pas seulement de Télémaque; il faut se rappeler aussi les Directions pour la conscience d'un roi. Dans ce manuel de piété pratique à l'usage d'un souverain, dans cette série de questions dressées d'avance en vue de son élève, Fénelon a écrit le commentaire de la scène qu'on vient de lire. C'est la trente -quatrième direction, la trente-quatrième question que le roi, — que le duc de Bourgogne, une fois parvenu au trône, s'il y monte un jour, — devra s'adresser à lui-même. Le rapprochement est curieux :
« Un prince qui prête l'oreille aux rapporteurs de profes-
sioii ne mérite de connaître ni la vérité, ni la verta. Il faut chasser et confondre ces pestes de cour. Mais comaie il faut être averti, le prince doit avoir d'honnêtes gens qu'il oblige malgré eux à veiller, à observer, à savoir ce qui se passe, et à l'en avertir secrètement. 11 doit choisir pour cette fonction les gens à qui elle répugne davantage et qui ont plus d'horreur pour le métier infâme de rapporteur. Ceux-ci ne l'avertiront que des faits importants; ils ne lui diront point toutes les bagatelles qu'il doit ignorer et sur lesquelles il doit être commode au public : du moins ils ne lui donneront les choses douteuses que comme douteuses, et ce sera à lui à les approfondir ou à suspendre son jugement si elles ne peuvent être éclaircies. »
N'est-ce pas là l'Ésope de Boursault? Ésope, dans cette comédie de l'année 1701, n'est-il pas le type de ces honnêtes gens, bien différents des rapportciws de profession, des pestes de cour, que le souverain oblige malgré eux à veiller, à observer j à savoir ce qui sepassc, et à l'en avertir secrètement ? Fénelon a raison : un tel homme n'avertira le prince que des faits véritables et importants, // ne lui dira point toutes les bagatelles qu'il doit ignorer. Il ne lui dira pas que Prexille, par exemple, est un cœur plat, un caractère faux, un vil espion. Si Prexille croit gagner la faveur d'Ésope en venant lui dire : Un tel a médit de vous, celui-ci vous a raillé, cet autre vous calomnie... Ésope l'arrête et en quelques mots le confond. C'est ce que recommande l'archevêque de Cambrai : (( Il faut chasser et confondre ces pestes de cour. »
Avec le lâche Prexille commence la série des personnages ridicules ou vicieux que le sage Ésope a mission de rappeler au devoir. Voici Rhodope, la fille coquette, qui aime à
bu TEMfS DE MOLIÈRE. tS3
mener grand train, à occuper toute la cour de sa beauté, de son esprit, de sa désinvolture, et qui se moque du qu'endira-t-on. Elle est honnête au fond, mais quelle légèreté! Ésope la trouve charmante, et ce sont des conseils presque paternels qu'il lui donne. — Soyez sur vos gardes, Rhodope, ne jouez pas avec le feu, ne badinez pas avec l'honneur. Il y a une fleur de renommée comme il y a une fleur de vertu. Ne laissez pas au soupçon le droit de s'attacher à vous. — Mais Rhodope, la folle, l'insouciante, se rit de ces conseils ; avec quelle grâce I avec une grâce qui fascine le sage Ésope luimême. Tout cela est très finement observé.
Je hais l'honneur féroce et la vertu chagrine. Je vous l'ai déjà dit : je ris , chante , badine, Et, croyant ma conduite exempte de remords, Je ne prends aucun soin de sauver les dehors. Il est vrai qu'on en parle , et que de vieilles dames Dont le cœur est encor susceptible de flammes, Faciles à remplir les désirs d'un amant, Ne peuvent présumer qu'on rie innocemment; Et jamais à l'amour n'ayant été rebelles , Elles jugent de moi comme elles jugent d'elles. Rien n'est plus dangereux dans leurs petits complots Que ces femmes de bien qui le sont à huis clos j Qui des moindres plaisirs condamnent l'innocence , Et trouvent tout permis en sauvant l'apparence. Pour moi, qui marche droit , je ne me contrains pas.
Oui, tout cela est observé avec finesse. Rhodope, malgré ses allures suspectes, est une franche nature. Sa légèreté est le résultat de sa vie mondaine. Elle a été élevée à la cour, loin de sa mère, loin d'une direction que rien ne remplace. Qu'un grand devoir s'impose à elle, sa guérison est assurée.
Ce devoir, le voici : la mère de Rhodope , une pauvre femme simple, naïve, qui a perdu sa fille depuis des années,
la retrouve enfin dans ce monde du luxe, et la fille vaniteuse a méconnu sa mère. Quelques mots d'Ésope ont suffi pour toucher ce cœur plus léger que mauvais. Rhodope a horreur de sa faute, elle est impatiente de la réparer, la voici transformée tout à coup; le sentiment de la nature l'a délivrée en un instant de tout ce qu'il y a d'artificiel et de faux dans les vanités de la cour. Quelle est cette Rhodope? Je l'ignore. Soyez sûrs que les spectateurs de 1701 ne l'ignoraient pas. Fénelon le savait, Saint-Simon le savait, et c'est probablement le duc-évêque de Langres , si bien initié à tous les secrets de Versailles, qui avait signalé cette figure au solitaire de Montluçon.
En regard de cette conversion de la belle Rhodope , une autre peinture assez fine encore et qui nous reporte dans le monde des La Bruyère et des Fénelon, c'est la conversion de l'athée du grand monde, du gentilhomme athée, du seigneur que je ne sais quel dégoût d'esprit blasé, je ne sais quelle expérience amère des superstitions et des duperies humaines, a conduit tout doucement à l'athéisme. Il y a bien des personnages de ce genre dans la galerie]de La Bruyère. Celui-là, Boursault l'a connu, l'a aimé, et même a essayé de le convertir. 11 s'appelait Desbarreaux. Rappelez-vous la lettre que Boursault lui adressait à propos de ce sonnet fameux si admiré du dix-septième siècle :
Grand Dieu! tes jugements sont remplis d'équité.
C'est celte lettre qui est le fond môme de la belle scène entre Ésope et Iphicrale. Le poète songe à Desbarreaux, il se souvient de ses discussions avec lui, de ses instances si respectueuses et si tendres, quand il met le sage aux prises avec l'athée :
Vous qui paraissez être homme ferme, esprit fort, Parce que d'un peu loin \ous croyez voir la mort, Si par quelque accident , maladie ou ble.-sure, Dans une heure, au plus tard, votre mort était sûre, Penseriez-vous des dieux ce que vous en pensez? Et pour n'y croire pas , seriez-vous ferme assez? Parlez de bonne foi sur le fait que je pose.
IPHICR ATE.
Si je devais mourir dans une heure?