DE PROVENCE
On a beaucoup parlé dans ces derniers temps de la fête littéraire internationale célébrée à Saint-Remyde Provence. Les lecteurs de la Revue connaissent déjà notre opinion sur cette renaissance de la poésie provençale au dix-neuvième siècle; ils savent à quelles conditions, dans quelle mesure, avec quelles idées et quelles espérances nous avons approuvé les tentatives que représentent ces trois noms, Joseph Roumanille, Frédéric Mistral, Théodore Aubanel. L'épisode nouveau qui vient de se produire méritera une nouvelle étude. Il montre en effet que cette renaissance provençale n'est pas un vain jeu, puisqu'elle éveille de tels échos au delà des Pyrénées; il montre aussi combien la renaissance provençale de notre Midi diffère de la renaissance en Catalogne. On sait que les fêtes de Saint-Remy ont eu pour objet la fraternité littéraire de ces deux contrées; il y a longtemps que la Catalogne et la Provence parlaient deux dialectes de la même langue; elles y sont constamment demeu-
rées fidèles à travers les vicissitudes qui ont donné la prééminence à un idiome plus heureux ; elles y sont revenues depuis quelques années avec un redoublement de tendresse filiale, et un jour, des circonstances fortuites ayant rappelé aux deux provinces leur antique parenté, des fêtes auxquelles le peuple même a conlribué, des fêtes littéraires et populaires, furent organisées de part et d'autre en vue de perpétuer ces souvenirs. Voilà le rapport de la renaissance catalane et de la renaissance provençale; voici maintenant la différence : la Catalogne a toujours prétendu rester elle-même, non seulement au point de vue de la langue et des mœurs, mais au point de vue politique; dans l'organisation future de l'Espagne, le gouvernement qui lui conviendrait le mieux, ce serait une fédération, quelle qu'en fut d'ailleurs la forme, monarchique ou républicaine. La Catalogne est passionnément attachée à ses franchises particulières. Son histoire l'atteste dès les plus lointaines origines, et tout récemment encore n'est-ce pas la junte révolutionnaire de Barcelone qui s'est dissoute la dernière? Le président de cette junte était précisément l'un des poètes catalans qui venaient de figurer avec éclat aux fêtes de Saint-Remy, l'éloquent Victor Balaguer.
La renaissance catalane a donc un intérêt politique autant qu'un intérêt de poésie et d'art aux yeux des hommes d'action qui la dirigent. La renaissance provençale n'a jamais eu de pareilles visées, et pour toutes sortes de raisons elle n'aura jamais ce caractère. C'est une œuvre morale avant tout. Entretenir la vie du foyer, empêcher que le niveau de la centralisation ne fasse disparaître les souvenirs des ancêtres, charmer et instruire des intelligences naïves dans l'idiome même qui berça leur enfance, voilà la seule
pensée de ces chantres rustiques à qui la petite pairie ne saurait faire oublier la grande. Nous avons pu les critiquer, nous avons pu, quand ils s'adressaient aux lettrés plutôt qu'au peuple des campagnes, leur demander d'écrire dans la langue de nos grands poètes; la déclamation seule et la routine verront dans cette tentative si digne d'intérêt un péril pour l'unité du pays. Cette unité est indestructible, et ici comme ailleurs elle est hors de cause. L'auteur de Mireille et de Calendal, en chantant les mœurs de sa province, ne manque jamais une occasion de célébrer les souvenirs communs à tous les enfants de la France. Il fallait l'entendre aux fêtes de Saint- Remy faire retentir aux oreilles des Catalans les noms dont la Provence est fière et qui rappellent des serviteurs illustres de la grande grande culture nationale, de notre unité politique et de notre unité littéraire. On ne parle pas ainsi des Massillon, des Vauvenargues, des Mirabeau, des Ttiiers, des Guizot, des Mignet, quand on couve secrètement ce que nos voisins d'Allemagne appellent des pensées de particularisme.
C'est dans le même sentiment que M. Mistral vient de recueillir et de mettre en lumière une tradition de son pays, le Tambour d'Arcole, Ces vers doivent paraître bientôt dans un cycle de poèmes qui montreront sous un jour nouveau le talent de l'auteur de Mireille, Nous en donnons d'avance une traduction française. Quand le recueil dont cette page est détachée aura été livré au public, ce nous sera une occasion toute naturelle de revenir sur les fêtes de Saint- Remy, de comparer les poésias catalanas de MM. Victor Balaguer, Albert de Quintana, Antoni de Torrès, Manuel de Lasarte, avec les poésies provençales de MM. Mistral, Roumanille, Aubanel, Roumieux, Bonaparte-Wyse, d'étudier
enfin ces deux renaissances pour en marquer plus complètement les affinités et les contrastes. Voici en attendant l'œuvre nouvelle de M. Frédéric Mistral '.
1 A la suite des pages qu'on vient de lire, la Revue des Deux Mondes du 15 novembre 1868 publiait, en traduction, le Tambour d'Arcole de M. Frédéric Mistral.