‹ Études littérairesChapitre 28 sur 38 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

Lis Isclo d'or y par F. Mistral.

Avez-vous voyagé sur les côtes de Provence? Vous êtesvous promené le long de ce beau rivage où l'air est si doux, la mer si bleue, la terre si riche, la batellerie des petits ports si vive et si alerte? De Marseille à Toulon, du côté de Cassis et de la Ciotat, vers le golfe de Leques ou le cap de la Gide, plus loin encore, après la Seyne, après tlyères, av zvous admiré ce merveilleux ensemble de lignes et de couleurs, de vie active et de rêveuse indolence? Si vous avez parcouru ces bords, parmi tant de merveilles réunies à souhait pour le plaisir des yeux, vous avez remarqué un phénomène particulièrement poétique. Vers le soir, à l'heure oh le soleil s'inchne à l'horizon, on voit apparaître au loin comme des îles d'or sur la mer légèrement assombrie. Ce sont les derniers rayons du soleil couchant qui vont frapper tous ces îlots, toutes ces pointes de roc, Pomègue, Le Maire, Jaros, éparpillés dans les eaux de Marseille, ou les îles

d'Hyères au-delà de Toulon, ou là-bas, plus loin que Fréjus, en face de Cannes la souriante, le groupe illustre des îles de Lérins. Vraies îles d'or en effet, quand le soleil les illumine, paradis enchantés qui éblouissent le regard et qui font que l'imagination s'y crée un monde idéal. Seulement cette transfiguration ne dure point; aux heures éclatantes succèdent les heures noires, et les îles d'or deviennent des îles de pierre. Montez en bateau, faites-vous conduire à ce point lumineux, que trouvez-vous? La plupart du temps, des niasses de rochers, quelquefois une nature aimable comme aux îles d'Hyères, ou de grands souvenirs comme à Lérins. Rochers, nature, souvenirs, tout cela, certes, a son caractère et son prix, bien que l'étincelant mirage ait promis autre chose. Si l'île d'or a disparu, il reste toujours une île, un refuge, un lieu oi^i prendre pied, un lieu que baigne la plus poétique des mers et d'où l'on peut voir à toute heure le rivage de notre France.

Cotte belle image des îles d'or, évoquées à nos yeux par le titre du recueil de vers que vient de publier M. Frédéric Mistral, me représente dans un symbole exact les destinées de la nouvelle poésie provençale. Ai-je bescnn de dire qu'il ne s'agit pas du mirage et de ses illusions? L'épigramme serait bien inopportune au moment de citer un nom qui rappelle des succès poétiques aussi durables que brillants. ISous voulons seulement indiquer, comme M. Frédéric Mistral lui-même l'a fait à sa manière, que la nouvelle poésie provençale a eu des origines très simples, très modestes, et que, malgré les lueurs splendides qui en ont transfiguré le caractère, elle fera bien de s'y rattacher en toute franchise. Les îles d'or! En inscrivant ces mots à la première page de son livre, le poète a un scrupule, et il s'empresse d'y

répondre ainsi : « Ce titre, j'en conviens, peut sembler ambitieux ; mais on me pardonnera quand on saura que c'est le nom de ce petit groupe d'îlots arides et rocheux que le soleil dore sous la plage d'Hyères. » Des îlots arides, des landes rocheuses, tel a été aussi le point de départ de cette poésie provençale de nos jours, qu'a dorée bientôt une si éclatante lumière. Il est bon de se rappeler ce point de départ. C'est bien là, je n'en saurais douter, le sens des paroles que nous venons de transcrire. Ajoutons que, de ces îlots arides transformés aujourd'hui en verdoyantes oasis, il ne faut jamais perdre de vue la terre de la patrie, pas plus qu'on ne la perd des îles d'Hyères, des îles de Lérins, de toutes les îles d'or disséminées sur nos cotes de Provence. Si tel est le sens de ce titre, nous n'avons pas à excuser ici une image trop ambitieuse : au contraire, nous félicitons le poète de l'inspiration doublement filiale qui le ramène avec tant de grâce dans sa véritable voie.

Où donc est-il né, cet art provençal du dix-neuvième siècle? Où, comment, par quels soins s'est épanouie la fleur charmante? J'ai raconté ici même cette touchante histoire '. La poésie qui a fini par charmer toute une partie de la France, et qui, populaire dans le Midi, est devenue pour le Nord un sujet de surprise et d'attention studieuse, a eu les commencements les plus humbles. Ah! certes, Timage des îlots arides n'est que trop exacte; c'était bien en des terres rocheuses qu'avait péri de siècle en siècle la végétation des anciens jours. La vieille langue de la Provence, la langue des sirventes et des canzones, la langue de tous ces chan-

' Voyez plus haut, page 229, l'étude intitulée :la Nouvelle Poésie pro^ vençale, MM. J. Roumanille F Mistral et Th. Aubanel.

très d'amour, les maîtres de Dante, dont Fauriel a si bien fait revivre les inspirations, cetle noble langue, défigurée, mutilée, détruite, avait subi, dans le cours des siècles, un outrage pire que la mort : elle ne servait plus qu'à l'expression des pensées grossières. La littérature populaire confiée à l'idiome d'Arnaud Daniel et de Bernard de Ventadour était la littérature des cabarets. Facéties, gros mots, pensées grivoises, chansons libertines : tel était, il y a une trentaine d'années, le fonds littéraire de la Provence pour ceux qui, sachant mal le français, en étaient réduits à leur langage usuel. Un jour, le fils d'un jardinier de Saint-Remy, à peine sorti des écoles, où il a cultivé aussi son jardin, veut faire la lecture du soir à sa vieille mère. On a beau se coucher de bonne heure, les soirées sont longues en hiver; il serait doux d'avoir un livre écrit dans le langage natal, un livre grave ou joyeux, qui sût élever l'àme ou divertir l'esprit. Il cherche et ne trouve rien. Des vers gracieux, des récils aimables, des pages qui puissent répondre honnêtement à un honnête désir de s'instruire, s'il veut se les procurer, il faut qu'il les emprunte aux lettres françaises. C'est ainsi que la pauvre femme, en son humble domaine rustique, est séparée du monde des idées. La langue qui pourrait charmer pour elle l'ennui des heures oisives se compose de mots qu'elle n'entend pas; la langue qui résonnerait si doucement à son oreille ne lui offre que des pages illisibles. L'honneur de M. Joseph Rouuianille est d'avoir senti avec tant de vivacité la douleur et la honte de cette situation. Il a compris que la langue natale était avilie, et il a conçu le dessein de la réhabiliter. Ce dessein est devenu la tache de toute sa vie; grande tâche et vraiment patriotique! Il travaillait pour son père et sa mère, il travaillait aussi pour toutes les

familles de la campagne, pour tons les ménages des inas. Du Rhône aux Alpes et de la Durance à la mer, combien d'amis inconnus, se disait-il, accueilleront ces pages que je vais leur envoyer! Voilà comment M. Joseph Roumanille publia son premier recueil de poésies provençales, It Margarideto. Ces pâquerettes, comme il les appelle, c'étaient des fleurs du jardin de Saint-Remy, fleurs toutes simples, mais toutes fraîches, fleurs de saine pensée comme de gai savoir, offrande et appel adressés du fond du Mas des Pommiers à tout le peuple de Provence.

L'offrande fut reçue avec grande joie, et l'appel retentit de tous côtés. En fait de poésie et d'art, il ne faut que réussir une bonne fois pour créer tout un courant d'idées, inspiration chez les uns, imitation chez les autres. M. Roumanille obtint ce succès-là du premier coup ; et comme en toute occasion il continuait de chanter, ici un conte joyeux, là une élégie; comme il joignait d'ailleurs à cette œuvre de rénovation poétique un apostolat social et défendait les vieilles mœurs au milieu des fièvres de 18/^8, il devint bientôt le chef d'un travail d'esprit qui fut un véritable événement pour la Provence durant plusieurs années. L'essaim des poètes bourdonnait autour de la ruche. Employons une image plus locale encore : ce fut une vraie farandole, comme dans les fêtes populaires de ces contrées du soleil. Petits et grands, jeunes et vieux, se tenaient par la main dans une ronde immense et s'entraînaient l'un l'autre aux sons du tambourin. Tous ces chants d'une provenance si diverse, il fallut bientôt les rassembler pour en montrer l'unité bienfaisante et la signification sérieuse. M. Roumanille fut natureflement l'éditeur de ce recueil. Il avait été le premier chef d'orchestre, il devait continuer de diriger l'œuvre com-

miine, jusqu'au jour où des talents originaux prendraient librement leur essor. Celui qui écrit ces lignes fut invité à expliquer au public la portée de cette tentative, à en donner du moins le commentaire patriotique et moral ; car, en ce qui concerne la langue même des écrivains provençaux, il était trop peu qualifié pour en parler avec compétence ; il traça donc une introduction, qui essayait en même temps d'être un programme, une exhortation, une sorle d'engagement pour la direction à suivre, et ce n'est pas là un des moins précieux souvenirs de sa vie littéraire. Ainsi parut, en 1852, le volume intitulé : li Prouvençah.

Parmi les jeunes chanteurs qui se pressaient autour de M. Roumanille, le maître en avait remarqué un qui se nommait Frédéric Mistral. Il était âgé alors de vingt et un ans. Paysan, fils de paysans, Frédéric Mistral avait été dans les collèges, comme disent les bonnes gens de la campagne; à cette date, il était bachelier es lettres, et, s'il n'avait pas encore terminé son droit, il s'en fallait de bien peu. Les collèges ne lui avaient pas fait oublier ses premiers maîtres; il était bien l'enfant du sillon, l'élève des laboureurs et le compagnon des pâtres. Quand les chants de Joseph Roumanille réveillèrent la poésie provençale de son engourdissement séculaire, la Belle au bois dormant prit bien des aspects différents selon les foyers qu'elle visitait. Ce fut une poésie rustique, une poésie franche et robuste qui éclata sur les lèvres de Frédéric Mistral. Il eut l'ambition d'écrire les Géorgiques de son pays. Virgile, Homère, Hésiode, s'associaient dans sa pensée aux scènes qui avaient enchanté son enfance. Il retrouvait sans eflbrts la tradition des âges primitifs. Quelques pièces dispersées çà et là, tantôt de belles imitations virgiliennes, tantôt des peintures directement in-

spirées de la nature provençale, furent ses premiers essais. Plusieurs de ces hardies ébauches parurent dans le recueil dont nous parlions tout à Theure. Telles sont par exemple les strophes si neuves sur le furieux vent de la vallée du Rhône :

«Écoutez-le: quelle tempête! Où va-t-il et d'où \ient-il? Tu es pour nous un vrai fléau, et pourtant nous t'aimons, roi des vents! Grâce à toi, dans nos veines circule incessamment un sang plus vif, et quand tu es là chassant le Rhône en souverain, à coups de fouet tu nous remues, si l'été veut nous énerver.

« ...Taisez-vous, vents de la mer, vent de la tramontane, vent de Narbonne, vous qui, pour tordre un brin d'osier, êtes forcés de vous donner au diable! Dieu vous fit, molles brises, pour caresser le bouton des fleurs ; le mistral, il le créa pour bercer les chênes, les grands arbres enfants des monts, et aussi pour en être la hache. »

Dès l'insertion de ces pages dans le recueil des Provencales y on pouvait signaler chez le jeune poète l'ambition de mêler à la grâce naturelle de la langue du Midi la vigueur d'une littérature plus mâle. Personne, disions-nous, ne regrette plus que lui la mollesse d'idées et de style qui a été si fatale au génie de ses aïeux. S'il nous était permis de nous citer nous-même, nous rappellerions quel pronostic nous avait inspiré dès 1852 la vigueur de ces premières ébauches. C'est alors que nous disions avec confiance : « Ce qui a pu être pour d'autres une simple farandole est pour lui une chose grave. 11 est un de ceux qui ont pris le plus à cœur la restauration du pur langage d'autrefois. Si cette école s'organise avec suite et produit d'heureux fruits, ce sera en grande partie à M. Frédéric Mistral qu'en reviendra l'honneur. »

Il serait bien supeiilu de rappeler avec quel éclat les deux poèmes de Mireille et de Calendal, le premier surtout, justifièrent ces pressentiments. On pouvait attendre beaucoup du jeune maître chanteur sans concevoir des espérances si hautes. Un vrai poète était né, un poète dont la littérature française devait s'honorer autant que la littérature provençale. Il y eut là pourtant une déviation fâcheuse. Je ne parle pas des conditions nouvelles imposées désormais à celte littérature du sol natal. Que l'inspiration familière si pieusement fondée par M. J. Roumanille se trouvât transportée en face du grand public , que les triomphes du dehors pussent coûter quelque chose à la sincérité de la pensée première; en un mot, que le point de départ si touchant, si modeste, de cette restauration de la langue natale, fût exposé bientôt à quelque dédain de la part des poètes enivrés de bravos, c'était là un danger assurément, mais un danger dont il fallait bien prendre son parti, puisqu'il tenait au succès même de l'entreprise commune. Non, ce n'est point de cela que je parle, quand je signale à propos de Mireille le premier symptôme d'une déviation regrettable. Ce symptôme, bien fait pour alarmer les plus sincères amis de la poésie nouvelle, c'est l'espèce de fièvre qui éclatait dans la préface du poème. L'auteur de cette belle épopée rustique ne s'était pas contenté de rajeunir sa langue aux sources pures, de reconstituer le vieil idiome avec le savoir du critique et l'inspiration de l'artiste ; exalté par son œuvre, il osait mettre la langue provençale restaurée au-dessus de la langue française, si bien qu'on pouvait se demander s'il ne mettait pas aussi la petite patrie au-dessus de la grande.

J'étais un de ceux que cette déclaration de guerre à notre langue nationale offusqua le plus vivement-, je la relevai ici

même. Sans marchander les éloges à ces grandes scènes de nature et de passion qui font la beauté de Mireille, je demandai compte à M. Mistral de ces étranges doctrines. Autant j'admirais le poète, autant je réprouvais le critique. A ses affirmations altières, j'opposais l'invincible autorité des faits. La langue française sacrifiée à la langue provençale! Un pareil débat pouvait convenir au moyen âge, aux premiers siècles du moyen âge, alors que l'idiome du Nord, n'étant pas encore soutenu par des œuvres immortelles, voyait s'épanouir au soleil sa brillante sœur du Midi. Nos vieux siècles, je le veux bien, — le douzième, le onzième surtout, — n'auraient pas été surpris de ces prétentions-là ; il est impossible au dix-neuvième de s'y arrêter un seul instant. Quoi! après tant de victoires, après tant de courses triomphantes dans tous les domaines de l'esprit, la langue qui a grandi de saint Bernard à Mirabeau, de Joinville à Guizot, de Turold à Lamartine, une langue si agile, si forte, si pleine, la langue du moyen âge et de la renaissance, la langue du seizième et du dix-septième siècle, la langue assouplie encore de nos jours par les révolutions de la poésie et de la critique, une telle langue serait tenue en échec par un idiome qui depuis six cents ans a disparu du champ de bataille des idées, et qui, réduit aux choses de la vie commune, n'a pu être, comme l'autre, mille fois. trempé et retrempé dans la fournaise! Je rappelais à M. Mistral la lettre que Voltaire, en un débat du même genre, avait écrite à un apologiste trop enthousiaste du parler italien, M. Deodati de ïovazzi. Je lui rappelais avec quelle verve André Chénier, dans un de ses poèmes, avait développé les arguments de Voltaire. 11 y avait même tel et tel vers, dans la vive apostrophe de Chénier, qui semblaient directement à l'adresse de M. Mistral; lepoé-

tique novateur de la fin du dernier siècle ne permettait pas qu'on accusât dans une préface l'indigence de notre langue, et quand il s'agissait de venger ce bel idiome, sa colère ne ménageait rien. Sans se rendre à toutes nos raisons, M. Mistral sentit qu'il faisait fausse route. Avec ces franches natures, il n'est rien de tel que de parler franc. C'était le moment où Lamartine le comparait à Homère, où d'autres, qui n'avaient pas les mêmes excuses, s'exprimaient sur le même ton, sans tact, sans mesure, brouillant les choses entrevues de trop loin et ne soupçonnant pas quels intérêts se trouvaient enjeu. L'auteur de Mireillene prit pas le change, il nous écrivit loyalement : « Vous avez secoué le faux clinquant de mon succès pour n'en laisser briller que l'or pur. » Et dès la seconde édition de Mireille, la préface disparut.

Cependant ce succès de Mireille soutenu bientôt par la publication d'un autre grand poème, Calendal^ œuvre d'imagination et d'art, pleine de tableaux hardis et de sentiments héroïques, mettait en toute lumière la nouvelle poésie provençale. Les jeunes maîtres chanteurs, si empressés déjà au premier appel de M. Roumanille, accouraient toujours plus nombreux. Au premier rang, comme un troisième chef, s'était placé M. Théodore Aubanel, l'auteur du Neuf Thermidor, du Massacre des innocents et de la Grenade entf ouverte. Nous ne citerons pas les autres, de peur de ne pas être complètement juste; c'est au public particulier du terroir de marquer les rangs et les distances. Disons seulement que, depuis le premier jour, cette poésie n'a jamais chômé, qu'elle n'a manqué à aucune fête du pays, qu'un almanach populaire très gai, très joyeux, très sensé, y forme désormais une vraie bibliothèque à l'usage du peuple des campagnes, et que l'éditeur de cette petite revue annuelle, M. Roumanille lui-

même, pourrait bien quelquefois répéter en souriant les mots de Pline le Jeune : Magnum provcntum poetarum annus hic atlulit.

Au milieu de ce travail, qui rappelait par instants le bourdonnemenl d'une ruche, il y avait parfois de bien touchants épisodes. Peu de temps après la publication de Calendal, des Espagnols chassés de leur pays par la guerre civile vinrent se réfugier dans Avignon. L'un d'eux, Catalan d'origine, avait précisément essayé de faire dans sa contrée natale ce que MM. Roumanille, Mistral, Aubanel, faisaient si vaillamment au pays d'Arles et du Gomtat. Catalogne, Provence, c'étaient des sœurs autrefois, c'étaient du moins des compagnes d'enfance issues du même langage. L'homme que le hasard des révolutions envoyait ainsi aux bords du Rhône pour y renouer des liens rompus depuis des siècles, était don Victor Balaguer, orateur et poète, qui a joué un rôle dans les corlès d'Espagne, qui est même devenu minisire sous un des gouvernements nés de la révolution de 1868. Vous devinez la joie du poète catalan quand une circonstance fortuite le rapprocha des poêles provençaux. Une œuvre pareille avait cimenté d'avance leur amitié. Dès le premier mot, on se reconnut. 11 lui sembla qu'une patrie nouvelle lui souriait. Plus tard, lorsque les événements permirent à Victor Balaguer de repasser les Pyrénées, ses amis de Catalogne tinrent à honneur, non seulement de remercier les Provençaux de l'accueil fait à leur compatriote, mais de célébrer ensemble leur fraternité reconquise. Ils chargèrent une main habile de ciseler une coupe d'argent qui fût le symbole de cette poétique alliance. Représentez-vous une coupe déforme antique dont le support est une tige de palmier. Autour de la tige se dressent deux jeunes filles à la

taille élancée, au visage souriant, que désignent d'une façon i assez claire des armoiries finement sculptées; on reconnaît la Catalogne et la Provence. A la base sont inscrits deux : vers de don Balaguer, et deux vers de M. Frédéric Mistral. •' Sur les parois, dans un cartouche où s'enlacent des lauriers, se lisent les mots suivants en langue catalane : Record ofcrt j per patricis catalans alsfelibrcs pî^ovenzals per la hospitalitat \ donada al poeta catala Victor Balaguer. 1867. La coupe fut envoyée aux poètes provençaux, non pas à un seul, mais à ^ tous, à tous les chanteurs, à tous les félibres, c'est un terme de la vieille langue de notre Midi , qui répond assez bien à ^ celui de maître es arts, et que nos chanteurs avaient adopté j depuis peu. A qui devait être confiée la garde du précieux •) écrin? Évidemment au fondateur de l'école, au fils du jardi- j nier de Saint-Remy. Quand de fraternelles agapes réunissent * les félibres, M. Roumanille n'oublie pas la coupe des Catalans, qui passe de main en main au milieu des chants de joie. Le plus beau de ces chants est celui que M. Mistral a composé, chant devenu populaire en Provence et que je retrouve dans les Iles d'or :

({ Provençaux, voici la coupe qui nous vient des Catalans; tour à tour buvons ensemble le vin pur de notre cru. Coupe sainte et débordante, verse à pleins bords, verse à flots les enthousiasmes et l'énergie des forts!

c( D'un ancien peuple fier et libre, nous sommes ptnit-ôtre la fin, et si les félibres tombent, tombera notre nation. Coupe sainte et débordante, verse à pleins bords, verse à fiots les enthousiasmes et lénergie des forts!

« D'une race qui regerme, peut-être sommes-nous les premiers jets; de la patrie peut-être nous sommes les piliers et les chefs. Coupe sainte et débordante, verse à pleins bords, verse à flots les enthousiasmes et l'énergie des forts!

« Verse-nous les espérances et les rêves de hi jeunesse, le sou

venir du passé et la foi dans l'an qui vient. Coupe sainte et débordante, verse à pleins bords, verse à flots les enthousiasmes et l'énergie des forts!

« Yerse-nous la connaissance du vrai comme du beau, et les hautes jouissances qui se rient de la tombe. Coupe sainte et débordante, verse à pleins bords, verse à flots les enthousiasmes et l'énergie des forts!

« Yerse-nous la poésie pour chanter tout ce qui vit, car c'est elle l'ambroisie qui transforme l'homme en Dieu. Coupe sainte et débordante, verse à pleins bords, verse à flots les enthousiasmes et l'énergie des forts!

« Pour la gloire du pays vous enfln, nos complices. Catalans, de loin, ô frères, tous ensemble communions! Coupe sainte et débordante, verse à pleins bords, verse à flots les enthousiasmes et réner2;ie des forts! »

Il y avait bien dans ces strophes viriles certains mots qui ne sonnaient pas très-juste à nos oreilles. On pouvait craindre des méprises funestes chez les auditeurs qu'enivrait cette espèce de Marseillaise provençale. Plusieurs estimaient que tel passage éveillait trop l'idée d'une patrie distincte, d'une patrie séparée. Comment douter pourtant des sentiments du poète, quand on le voyait, en ces mêmes années et dans une pièce adressée aux mêmes poètes catalans ses complices, faire cette déclaration : « Nous, les Provençaux, flamme unanime, nous sommes de la grande France, franchement et loyalement; vous, les Catalans, bien volontiers vous êtes de la magnanime Espagne. » Comment douter du poète, qui, après avoir rappelé avec regrets l'ancienne vie autonome de sa contrée natale, expliquait si nettement les transformations nécessaires, bien plus, les transformations bienfaisantes : « A la mer doit tomber le ruisseau. . . Des perfides froidures de l'équinoxe le blé seiTé se préserve mieux, et les petits vaisseaux, pour naviguer en sûreté , quand l'onde est noire et

l'air obscur, doivent naviguer de conserve... Il est bon d'êlre nombre, il est beau de s'appeler les enfants de la France, et quand on a parlé , de voir courir sur les peuples un esprit de vie nouvelle, n Assurément, l'homme qui parlait de la sorte ne devait pas être soupçonné de vouloir affaiblir chez ses conipatriotes de Provence le sentiment de la grande patrie. Bref, en dépit de certaines paroles dont on aurait voulu atténuer l'accent, il était impossible de voir dans l'épisode des Catalans autre chose qu'une aventure, touchante image de ces mouvements d'expansion, de ces ardeurs de sympathie qui appartiennent si profondément au génie de notre France.

L'aventure eut des suites dont la poésie provençale n'eut qu'à se féliciter. Au printemps de 1868, la ville de Barcelone devait célébrer ses Jeux Floraux. Les poètes catalans organisateurs de la fête y invitèrent leurs frères des contrées du Rhône. Plusieurs d'entre eux, M. Mistral en tête, répondirent à cet appel, et l'abbaye du Montserrat vit arriver sur ses hautes cimes une légion de pèlerins enthousiastes comme elle n'en avait pas connu depuis le treizième siècle. Un savant même , un des maîtres de la philologie et de la critique érudite, M. Paul Meyer, s'était joint à M. iMistral et à ses amis, heureux de trouver au grand soleil toutes vives, toutes radieuses , maintes choses qu'il a disputées si vaillamment à la poussière des manuscrits. La môme année, au mois de septembre, la Provence reçut à son tour les représentants littéraires de la Catalogne. Saint-Remy, la jolie petite ville des Alpilles, d'où est sortie la renaissance provençale, avait été choisie pour centre de la fêle. On s'y souvient encore de ces journées d'enthousiasme. Ce n'était pas seulement une réunion de lettrés qui échangent des

compliments et des toasts, c'était une solennité populaire. L'église y était associée, comme dans les cérémonies du moyen âge. Les cloches sonnaient, les hautbois,chantaient, les tambourins mettaient tout ce monde en liesse. Avignon et Arles continuèrent la réception poétique , donnant chacune à la fête un caractère particulier. Sur la rive droite du Rhône, au delà de Villeneuve-Iez-Avignon, dans ce pittoresque vallon du Chêne- Vert, d'où l'on domine un si splendide pays, la villa Séménow entendit par un soir de septembre des sirvêtîtes et des canzones répétés au loin par les échos. C'est là que M. Mistral lut pour la première fois son poème du Tambour (T Aréole, que nous avons traduit et publié ici même quelques semaines plus tard*. Quelles fêtes aussi dans les arènes d'Arles î Et quels entretiens aux Aliscamps ! On sait que le souvenir de Dante, évoqué par un vers de la Divine Comédie, plane sur l'austère allée au milieu des tombes romaines. Toutes ces choses, rattachées à la visite des Catalans, forment un brillant épisode dans l'histoire de la nouvelle poésie provençale.

Puis vinrent les institutions littéraires, concours et congrès, les premiers très sagement établis, puisqu'il s'agit de donner une direction à la recrue annuelle de jeunes écrivains, les autres beaucoup moins heureux, à mon avis, car ils tendent à faire oublier deux choses dont il faut conserver le souvenir comme une sauvegarde. Quelles sont ces deux choses? Le sentiment d'où est née cette poésie nouvelle et le but qu'elle doit poursuivre. Quand je vois la philologie érudile, la philologie ambitieuse et conlentieuse, chercher à s'emparer de ces poétiques domaines, j'éprouve quelques

ï Dans la Revue du !5 novembre 1868.

IS

inquiétudes. Fût-elle représentée par les plus estimables savants, elle me fait peur. J'aperçois ici deux dangers très différents pour l'école des félibres : le danger dupédantisme et le danger de l'infatuation. Certes, que des savants étrangers s'occupent de la langue de MM. Roumanille et Mislral; qu'un professeur de l'université d'Helsingforsannonce pour son cours de cette année l'explication grammaticale du second chant de Mircio ; qu'en Allemagne, en Finlande, en Suède, l'idiome renouvelé de la Provence soit étudié avec amour, on ne peut que se réjouir d'une telle victoire. Pareillement, il est tout naturel que nos philologues ne restent pas indifférents au réveil d'une langue qui a précédé la langue française, qui produisait déjà des poèmes alors que sa sœur du Nord balbutiait, qui, du neuvième siècle au treizième, a donné tant de preuves de souplesse et de grâce. Fauriel a fait un cours en Sorbonne sur l'ancienne poésie provençale; M. Paul Meyer a complété par ses recherches personnelles les travaux de son illustre devancier; il y a une chaire au Collège de France pour la langue française du moyen âge; il y a une école tout entière, et une vaillante école, oii s'enseigne tout ce qui intéresse nos vieilles chartes du Nord et du Midi; pourquoi l'idiome séculaire, rajeuni de nos jours par les félibres, ne serait-il pas l'objet d'études attentives et précises? Rien de plus juste, et pourtant on est toujours tenté de dire aux disciples de M. Roumanille: Prenez garde! à chacun son lot et sa peine. La tâche du philologue n'est pas la tâche du poète. Que vous êtes-vous proposé, enfants du Comtat et du pays d'Arles? Vous avez eu le dessein de créer une littérature honnête, virile, sérieuse et joyeuse tout ensemble, qui remplaçât pour vos mères, pour vos femmes et vos enfants, les écrits misérables nés d'une langue avilie. Que

veulent au contraire ceux qui s'appliquent autour de vous à l'étude un peu tumultuaire de ce département des langues romanes? Ils veulent des textes quels qu'ils soient. Ils fouillent partout sans choix, sans art, et tout ce qu'ils rencontrent, ils le ramassent. Les choses que vous avez résolu de condamner à l'oubli reparaissent au jour par les soins de ces maladroits auxiliaires. Suscités par vous, ils travaillent contre vous. Voilà votre premier péril, si vous n'êtes sur vos gardes, le danger du prosaïsme et de la vulgarité. Il y en a un second d'un autre ordre : à force de vous entendre dire en des congrès solennels que vous avez trouvé une langue et ressuscité une nation, vous finirez peut-être par céder aux tentations décevantes. Il ne faudrait pas qu'une certaine infatuation littéraire vous entraînât à perdre de vue la grande communauté nationale. Ce fut souvent votre écueil, défiez-vous !

On le voit donc par ce résumé fidèle, l'histoire de la poésie provençale au dix-neuvième siècle présentait à la fois des efforts très dignes de sympathie et des symptômes un peu inquiétants. Le grand intérêt du recueil de vers que vient de publier M, Frédéric Mistral, c'est que le poète, sans y prétendre et sans blâmer personne, le plus simplement et le plus naturellement du monde, ramène l'entreprise commune en ses justes limites.

Les pages qui avaient un instant déparé Mireille en 1859, c'étaient les pages altières de la préface; c'est la préface au contraire qui, seize ans plus tard, fait la principale beauté des Iles d'or. Voyez quelle simplicité, quelle droiture, quelle largeur d'inspiration ! voyez aussi quelles leçons se dégagent de ces confidences loyales! Les jeunes générations oubliaient peu à peu le point de départ du félihrige; c'est

Mi^Li al lui-même qui leur rappelle ces louchantes origines. Nous sommes fils de paysans, dit-il, et quand nous écrivons la langue du pays, nous écrivons pour nos frères. Les aînés doivent assistance aux plus jeunes ; si nous sommes plus lettrés, il est juste que nos études profitent à notre langue natale, et par elle à ceux qui nous liront. La poésie que nous avons créée n'a pas d'autre raison d'être. Tel est évidemment le sens de ces pages si simples, si mâles, où le poète nous raconte sa première enfance et l'éducation de son esprit :

. « Je suis né à Maillane en 1 830, le beau jour de Notre-Dame de septembre. Maillane est un village du pays d'Arles comptant une quinzaine de cents âmes, et situé au centre d'une vaste plaine barrée au midi par les Alpilies bleues,

« Mes parents habitaient la campagne et exploitaient euxmêmes leur bien patrimonial. Mon père, qui était veuf de sa première femme, avait cinquante-cinq ans lorsqu'il se remaria, et je suis le fruit de ce second lit. Mon pauvre père, — je l'ai perdu en 1853, dans ses quatre-vingt-quatre ans, — était ce qu'on appelle un homme du vieux temps. Voici comment il avait fait la connaissance de ma mère. Une année, à la Saint-Jean, maître François Mistral était au milieu de ses blés, qu'une troupe de moissonneurs abattaient à la faucille. Des essaims de glaneuses suivaient les ouvriers et ramassaient les épis qui échappaient au râteau. Maître François, mon père, remarqua une belle fille qui restait en arrière, comme si elle eut eu honte de glaner comme les autres. Il s'approcha d'elle et lui dit : — Mignonne, de qui es-tu? quel est ton nom? — La jeune fille répondit : — Je suis la fille d'Etienne Poulinet, le maire de Maillane; mon nom est Délaïde. — Comment! dit mon père, la fille de Poulinet. qui est le maire de Maillane, va glaner! — Maître, répliqua-t-elle, nous sommes une nombreuse famille, six filles et deux garçons, et notre père, quoiqu'il ait assez de biens, comme vous savez, quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous répond : tt Mes fillettes, si vous voulez de la parure, gagnez-en. » Voilà pourquoi je suis venue glaner. — Six mois après cette rencontre. i|ui rappelle l'antique scène de Rulh et de Hooz. le bon maître

François demanda Délaïde à maître Poulinet, et je suis né de ce mariage.

« Mon enfance première se passa donc à la ferme , en compagnie des laboureurs, des faucheurs et des pâtres. Je me souviens toujours de ce temps avec délices, comme le pauvre Adam devait se souvenir du paradis terrestre.

« Chaque saison renouvelait la série des travaux. Le labour, les semailles, la tonte, la fauche, les vers à soie, les moissons, le dépiquage, les vendanges et la cueillette des olives, déployaient à ma vue les actes majestueux de la vie rustique, éternellement dure, mais éternellement honnête, salubre, indépendante et calme.

c( Tout un peuple de serviteurs, d'hommes loués au mois, de journaliers, allait et venait dans les terres du mas, avec la houe ou le râteau, ou bien la fourche sur l'épaule, et travaillant toujours avec des gestes nobles comme dans les peintures de Léopold Robert. Mon vénérable père les dominait tous par la taille, par le sens, comme aussi par la noblesse. C'était un grand et beau vieillard, digne dans son langage, ferme dans le commandement, bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul. »

On retrouve ici le type de ces hautes figures agrestes qui tiennent si bien leur place dans Mireille, maître Ambroise, le pauvre vannier de Valabrègue, et maître Ramon, le riche fermier du mas des Micocoules. Ce n'est pourtant pas là ce qui me frappe le plus en cet endroit; il est évident, et j'en félicite le poète, qu'il a voulu surtout faire reparaître le public particulier auquel s'adresse la nouvelle poésie provençale. Gomme le fils du jardinier de Saint-Remy est devenu prosateur et poète pour donner à sa mère des livres qu'elle pût lire, le fils du fermier de Maillane écrivait ses premiers chants pour réjouir le cœur de ce grand vieillard. On a pu en douter autrefois, on n'en doutera plus désormais; M. Frédéric Mistral, tout en faisant œuvre d'artiste, songeait, tout aussi bien que Roumanille, aux gens illettrés de son

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