‹ Études littérairesChapitre 29 sur 38 · IS LA P.K NAISSANCE · texte numérisé non relu

IS LA P.K NAISSANCE

pays, et c'est très sincèrement qu'il écrivait au début de Mireille : « Je ne chante que pour les pâtres et les gens des mas. »

Car cantan que pèr vaulre, o pastre e gènt di mas!

Si l'élan du poète et la curiosité du styliste l'entraînaient parfois au delà de ses frontières, il n'en était pas moins, comme M. Roumanille, fidèle à sa tâche particulière et à son domaine propre. Je suis charmé, quant à moi, de voir avec quelle précision il affirme aujourd'hui ces choses, marquant ainsi le devoir de tous et le rappelant à chacun.

Voici encore une autre leçon, non moins opportune et non moins vive. On dit que, dans l'effervescence àwfélihmje, de jeunes téméraires ont oublié le respect des vieilles croyances, que, par crainte de paraître trop attachés aux traditions, ils ont pris certaines allures peu conformes à la pensée du fondateur, enQn qu'un esprit légèrement sceptique et railleur s'est insinué çà et là. Ce n'est rien encore, c'est un symptôme qu'on ne doit pas dédaigner sous le soleil des pays ronges. Si la nouvelle poésie provençale n'est pas consacrée à l'entretien des vieilles mœurs, elle n'a plus ni âme, ni principe, ni raison d'être; elle n'est rien. Toute sa force est dans le sentiment d'où elle est sortie. Il appartenait à M. Frédéric Mistral de donner cet avertissement à ses confrères, et c'est pour cela, je n'en saurais douter, qu'il a tracé cette fière image de son vieux père. Kcoutez-le parler, le bon fermier de Maillane; ce n'était pas un homme qui méconnût son temps, il ne maudissait pas les changements nécessaires, il avait servi la France aux heures les plus sombres de son histoire; mais, chrétien loyal

DE LA POÉSIE PROVENÇAI.i:. 3lî>

et confiant, au-dessus des ruines d'ici-bas, il apercevait toujours la religion des ancêtres.

c( Engagé volontaire pour défendre la France pendant la Révolution, il se plaisait le soir à raconter ses vieilles guerres. Sous la Terreur, il avait creusé un terrain pour cacher les suspects, et, tant qu'avaient duré les discordes civiles, il avait abrité les proscrits fugitifs, de quelque parti qu'ils fussent.

« Au plus mauvais de ce temps-là, il avait été requis pour transporter du blé à Paris, où régnait la famine. C'était dans l'intervalle où l'on avait tué le roi. La France épouvantée était dans la consternation. En retournant, un jour d'hiver, à travers la Bourgogne, avec la pluie froide qui lui battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu des roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays. Les deux compatriotes se tendirent la main, et mon père, prenant la parole : Tiens! où vas-tu, voisin, par ce temps diabolique? — Citoyen, répliqua l'autre, je vais à Paris porter les saints et les cloches. — Mon père devint pâle, les larmes lui jaillirent, et, ôtant son chapeau devant les saints de son pays et les cloches de son église qu'il rencontrait là sur une route do Bourgogne : — Ah! maudit! lui fit-il, crois-tu qu'à ton retour on te nommera pour cela représentant du peuple?

« Le fondeur de saints courba la tête de honte, et, reniant son Dieu, il fit tirer ses bétes.

« Mon père, je vous le dirai, avait une foi profonde. Le soir, en été comme en hiver, il faisait à haute voix la prière pour tous, et puis, quand les veillées devenaient longues, il lisait l'Évangile à ses enfants et domestiques. Fidèle aux vieux usages, il célébrait avec pompe la fête de Noël, et, lorsque pieusement il avait béni la bûche, il nous parlait des ancêtres, il louait leurs actions et il priait pour eux. Lui, quelque temps qu'il fit, était toujours content; et si parfois il entendait les gens se plaindre, soit des vents tempétueux, soit des pluies torrentielles : — Bonnes gens, leur disait-il. Celui qui est là-haut sait fort bien ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut.

« ... Il fit la mort d'un patriarche. Après qu'il eut reçu les derniers sacrements, toute la maisonnée nous pleurions autour du lit, — Mes enfants, nous dit-il, pourquoi pleurer? Moi, je

men vais, et je rends grâce à Dieu poar toul ce que je lui dois : ma longue vie et mon labeur qui a été béni. — Ensuite il m'appela et me dit : — Frédéric . quel temps fait-il ? — 11 pleut, mon père, répondis-je. — Eh bien! dit-il, s'il pleut, il fait beau temps pour les semailles. — Et il rendit son âme à Dieu. »

Cette simple et mâle figure, "si franchement dessinée, va devenir populaire au pays des Alpilles. On parlera dans les mcr.î du fermier de Maillane. J'espère surtout que ces pages serviront de guide aux jeunes continuateurs de la renaissance provençale et les empêcheront de s'égarer. « Voilà, dit M. Frédéric Mistral, l'homme fort, naturel et doux, auprès duquel j'ai passé mon enfance. » C'est comme s'il disait : « Voilà mon maître! il m'a enseigné la langue que je parle et la poésie qui m'enchante. » M. Roumanille avait exprimé les mêmes sentiments; il est bon que M. Mistral les exprime à son tour avec l'autorité due à ses grandes idylles épiques. Si l'on a tenté parfois de séparer les deux poètes, l'un plus simple, plus enraciné dans le sillon natal, l'aulre plus hardi, plus fier, et dont la voix dépasse les horizons de la Provence, on ne l'essayera plus désormais. L'auteur modeste des Ouhreto voit aujourd'hui son inspiration et ses principes confirmés par l'auteur à.Q Mireille, J'insiste, car je sens très vivement combien cette poésie, pour ne pas dévier, a besoin de se rattacher sans cesse à ses origines. M. Mistral commence à le sentir de même, et je ne saurais douter du sentiment qui l'anime, lorsque dans celte préface du recueil des Iles d'or, il rend un si touchant bommage à M. Joseph Roumanille. Il faut ciler encore; ces confidences intimes sont précieuses à recueillir :

« Un événement d'importance majeure, non seulement pour moi, mais pour notre renaissance, \ient se placer ici. C'était en

i;!;; r-A roESfE provençale. 321

1845, au pensioiinal où j'étais, un jeune homme de Saint-Rémy ayant nom Roumanille entra comme professeur. Étant voisins de terres, — Maillane et Saint-Romy sont du même canton, — et nos familles se connaissant de longue date, nous fûmes bientôî camarades. Roumanille, déjà piqué par l'abeille provençale, recueillait en ce temps-là son livre des Pâquerettes. A peine m'eut-il montré dans leur nouveauté printanière ces gentilles fleurs de pré, qu'un beau tressaillement s'empara de mon être, et je m'écriai : — Voilà l'aube que mon âme attendait pour s'éveiller à la lumière! — J'avais bien jusque-là lu quelque peu de provençal, mais j'étais ennuyé de voir que notre langue était toujours employée en manière de dérision. Il est vrai que j'ignorais encore les fiers poèmes de Jasmin. Roumanille le premier, sur la rive du Rhône, chantait doucement dans une forme simple et -fraîche tous les sentiments du cœur. Donc, nous nous embrassâmes et fîmes amitié sous une étoile si heureuse, que depuis trente ans nous marchons de compagnie, sans que notre affection ou notre zèle se soient ralentis jamais. Embrasés tous deux du désir de relever le parler de nos mères, nous étudiâmes ensemble les vieux livres provençaux, et nous nous proposâmes de restaurer la langue selon ses traditions et ses caractères nationaux, — ce qui s'est accompli de nos jours avec l'aide et le vouloir de nos frères les félibres. »

La préface des Iles d'or n'est donc pas seulement un recueil de confidences intimes, c'est une sorte de manifeste; il y a là, pour qui sait lire, des leçons excellentes et qui viennent fort à point. J'en dirai autant du livre même. Il renferme les mémoires poétiques de l'auteur, les pièces qu'il a écrites au jour le jour depuis vingt-cinq ans, chansons et sirventes, rêves et plaintes, toasts, saluts, cantiques, du milieu desquels se détachent trois poèmes d'une beauté rare ; mais en même temps le drapeau de la grande France, comme dit M. Mistral, s'y déploie noblement avec ce crêpe noir que nos désastres de 1870 ont noué au sommet de la hampe.

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Les Lrois poèmes sont la Fin du moissonneur, la Princesse i Cl(hnenceel\e Tamhour d'ArcoIe. ]Q]es nomme dans V ordre ' chronologique. La Fin du moissonneur, écrite en 1853 et dédiée à M. Mignet, esL un tragique tableau où se heurtent i les brûlants rayons et les ombres sinistres. Des moisson- i neurs sont à l'œuvre par un ardent soleil de juin. Jamais j ou n'a vu pareille Saint-Jean d'été; la terre est comme a chauffée à blanc, et un vent de feu courbe les blés. Pas une \ journée à perdre, pas une heure. A la tête de la troupe est \ un pauvre vieillard qui avec plus de zèle que de force, avec j plus d'ardeur que de solidité, entraîne ses jeunes compa- | gnons. Tout à coup, comme une flèche embrasée, un rayon ; du midi l'a louché au front; il trébuche, il chancelle; le gars \ vigoureux qui le suit, aveuglé lui-même par le soleil, ; avance toujours et frappe, suivant le rhythme puissant qui i conduit son bras et son arme. Hélas! ce n'est pas une rangée ! d'épis qui tombe sous le tranchant du fer, c'est un homme! i Aussitôt on crie, on accourt; les lieuses de javelles s'empres- j sent autourdu blessé; ce sont des pleurs, des lamentations; i mais lui, qui va mourir, il les console, puis il regarde le I ciel et se recommande à monseigneur Saint Jean, patron des I moissonneurs : a 0 monseigneur Saint Jean, souvenez-vous i de moi! souvenez-vous de mon coin d'oliviers dans la \ montagne, veillez sur ma fille, consolez ma femme, élevez ' mon fils. Si parfois j'ai murmuré, pardonnez-moi. La fau- i cille, quand elle rencontre un caillou, crie, elle aussi. 0 mon- ! seigneur Saint Jean, l'ami de Dieu, patron des moissonneurs, j père des pauvres gens, dans votre paradis, souvenez-vous i de moi! » Sa figure devient toute pâle, ses yeux lixes sem- I blent regarder le soleil; le vieux moissonneur est morL Muels, sombres, la faucille en main, les autres se sont remis j

à moissonner en toute hâte, car un mistral de flamme secouait les épis.

La Princesse Clémence, composée en 1863, mous transporte dans un monde tout différent. Un moine du seizième siècle a raconté en ses chroniques une scène des plus singulières. 11 prétend qu'un roi de France de la race des Valois, ayant ouï vanter comme une merveille de grâce une jeune princesse delà maison de Provence, résolut de la demander en mariage. 11 se trouvait par malheur que le père de la jeune fille était boiteux. Le roi de France, est-il dit, n'était qu'un balourd, et véritablement, si l'histoire est fidèle, ce balourd montra bien (est-ce le moine qui parle? est-ce le poêle?) « que bassesse niche parfois dans le cœur des grands ». L'infirmité du père de la belle le mettait en souci. La princesse Ciémence n'avait-elle pas aussi quelque défaut dissimulé avec soin, qui, révélé plus tard, détruirait sa beauté? Suivant le vieux dicton, un enfant court le risque de ressembler à ses parents par le pied ou par l'épaule. Que diraient les Anglais si les enfants de la reine de France allaient être boileux, bossus, manchots ou bègues? Il exigea donc que la jeune fille se montrât sans voile à ses ambassadeurs. L'histoire est scabreuse; le vieux moine l'avait contée avec 'une parfaite candeur; M. Mistral en a tiré un récit poétique aussi chaste que hardi. Elle est charmante, la fière héroïne, et certes, elle ne permet à personne de honteuses pensées, quand, après avoir rougi d'abord aux premières paroles de l'ambassadeur, elle estime à si haut prix la couronne qui lui est offerte. «Que pour ce dernier voile m'ait défailli la couronne de France, ah ! fit-elle, on ne le dira pas. * Le nuage léger se déchire, «' et Vénus Arlérieniie apparaît comme le jour au sommet des montagnes ». Le poète ajoute.

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d'après le vieil historien, que toute la Provence battit des :l mains à l'héroïque et superbe Clémence, « car point ne songe i à mal qui ne fait mal».

C'est un vrai tour de force que d'avoir raconté une aussi | étrange histoire sans que la poésie ni la chasteté aient eu à 'i retrancher un mot. J'aime encore mieux pourtant le poème ,! si original intitulé le Tambour d'Arcole. Suivant une tradi- ji lion du Midi, le tambour qui battit la charge au pont î» d'Arcole et ramena nos soldats ébranlés était un enfant de il la Provence. M. iMistral s'inspire de ce souvenir. D'abord, ;: en quelques traits rapides, il montre la révolution, un ! monde qui se forme, une France nouvelle qui se lève, les \\ fils du Nord et du Midi, de l'Est et de l'Ouest, tous cama- ;j rades sous les trois couleurs, tous faisant fermenter dans ii la même cuve le vin de la mère patrie. C'est là le premier chant ou le prologue. Le second, c'est la bataille, i Foudroyés par la canonnade, les soldats de la République i^ hésitent un instant devant le pont d'Arcole. Vainement fl Bonaparte, lepée dans une main, le drapeau dans l'autre, i:i s'élance et crie : a Grenadiers, en avant! » Les plus a braves sont découragés. Écoutez pourtant cet appel du '! tambour; ah! voilà des mains qui ne tremblent point. Qui | donc les tient, ces baguetles-la? Un enfant de troupe jj perdu dans la fournaise. Ici le style sent la poudre , les |* sirophes sonnent la charge, comme l'instrument du héros • inconnu, le petit Etienne, né à Cadenet, aux bords de ii la Durance : !

« Eiïaré, l'àinc en fêle, ballant, ballant le rappel, il eouil ^e jnetlrc à la léle devant le général.

« Ce n'est qu'une fauvelle, i)auvrel! mais son tambour terrible parle, et parle de liberté, d'honneur;

« En colère, en furie, il parle des vieillards, des fils, il parle delà patrie et fait dresser les cheveux.

« Et beaux jouvenceaux qui sanglotent et pleurent soudain, et vieux soldats qui grognent sous leurs catogans,

« Battant, battant la charge, ensemble il les fait bondir, il les pousse, il les lance pèle-mèle, interdits :

« Dans la sombre bordée qui tonne sur le pont l'armée s'engouffre en désordre, toute de front :

« Avec le sang qui fume, les cris, les râles, la poudre qui s'allume, la mort, le tourbillon,

« Au chant de la Marseillaise, au chant de la liberté, par l'armée française le pont est emporté. »

Après celte heure terrible, le gars héroïque eut sa part de succès : le général Bonaparle lui donna devant toute l'armée deux baguettes d'honneur faites d'ivoire et d'or; son nom était dans toutes les bouches; on le citait partout comme un modèle. Mais ces bruits-là passent vile en des années qui valent des siècles. Le lendemain , le siuiendemain , la victoire s'est-elle souvenue de lui? Tous les compagnons du grand capitaine ont fait leur chemin. Les voilà ducs, princes, maréchaux, rois. Le pauvre tambour, qu'est-il devenu? Il est gros-jean comme devant. Il vieillit sous le harnais, vétéran inconnu, il vieillit triste et seul au régiment, car, si les recrues remplacent les recrues, les nouveaux camarades n'ont guère souci des anciens. Un jour donc qu'il se promenait dans Paris, couvert de cicatrices, perclus, les cheveux blanchis, tout son jeune temps lui repassa devant les yeux , les marches , les batailles, les triomphes, la journée d'Arcole, son tambour faisant parler l'àme irritée de la patrie, puis l'oubli, la vieillesse amère, la résignation et le dégoût. Ah ! se dit-il, qu'estce que la gloire? Une décoration vaine. Qu'il eût mieux valu pour lui rester sur les bords de la Durance, bêcher tranquillement la terre, prendre femme, avoir des enfants, habiter

son nid dans la paix de Dieu! Tout en rêvant ainsi, il arrive sur la place du Panthéon, oii le fronton de David venait d'être découvert. « Ehl tambour, lui crie un passant, regarde donc : celui qui est là-haut, l'as-tu vu ? » Le vieillard lève les yeux, et aperçoit le jeune soldat, avec son tambour en bandoulière, battant la charge auprès de son général. « Alors, ivre de sa folie première, en se voyant si haut, en plein relief, sur les ans, sur les nues, sur les orages, dans la gloire, l'azur et le soleil, il sentit en son cœur un doux gonflement, et roide mort tomba sur le carreau. »

Qui donc prétendait que M. Frédéric Mistral était moins Français que Provençal? On ne chante pas ainsi nos souvenirs, on ne prononce pas, comme il le fait, le nom des Provençaux qui ont illustré la France, quand on met la petite, patrie au-dessus de la grande. Il faut l'entendre, en toute occasion, citer avec orgueil les noms de ses glorieux compatriotes, de ceux qui ont travaillé , chacun selon son génie à la grande unité nationale, Massillon et Vauvenargues, Mirabeau et le bailli de Suffren, et M. Thiers, et M. Mignet. Si des sentiments peu français, à ce qu'on assure, ont été exprimés çà et là dans les congrès du félibrige ; s'il est vrai qu'en 1870, je ne sais quelles idées de séparation aient germé comme des plantes vénéneuses en quelques têtes malsaines; enfin, plus près de nous encore, si aux fêtes du centenaire de Pétrarque, en 187/i, le nom de la France^ dit-on, n'a pas retenu une seule fois, ce n'est pas M. Frédéric Mistral qui peut redouter à ce sujet les reproches de sa conscience.

J'en ai pour sur garant le Psaume de la pénitence, une des plus belles pièces du recueil , adressée à la mémoire d'un de ses amis, M. Jules Foureau, botaniste lyonnais, tué au combat de Nuits, à l'âge de vingt-six ans. — Seigneur,

dit le poêle, tu nous frappes d'épouvantables coups; par le fer des barbares , tu nous haches comme les épis, tu nous lords comme l'osier; par la guerre et la discorde, tu brises noire orgueil et nous forces à confesser nos fautes. Puis après le tableau de nos désastres, commence la litanie des confessions. Seigneur! nous avons mal agi, nous avons rejeté nos vieilles mœurs, nous avons répudié nos traditions, nous avons renié noire Dieu, nous avons foulé aux pieds le respect. Enlin, la confession terminée, éclate la clameur suppliante :

« Seigneur, au nom de tant de braves qui sont partis sans défaillir, et valeureux, dociles et graves, sont tombés dans les combats ;

« Seigneur, au nom de tant de mères qui pour leurs fils vont prier Dieu, eî qui, ni l'an prochain, hélas! ni 1 autre année, ne les reverront ;

« Seigneur, au nom de tant de femmes qui ont au sein un petit enfant, et qui, pauvrettes ! de leurs larmes mouillent la terre et le drap de leurs lits;

« Seigneur, au nom des pauvres gens, au nom des forts, au nom des morts, qui ont péri pour la patrie, pour leur devoir et pour leur foi !

« Seigneur, pour tant de revers, pour tant de pleurs et de douleurs, pour tant de villes ravagées, pour tant de sang vaillant et sain!

c( Seigneur, pour tant d'adversités, de massacres, d'incendies, pour tant de deuil sur notre France, pour tant d'outrages sur notre front,

c( Seigneur, désarme ta justice! Jette un regard ici-bas; écoute les cris des mourants et des blessés! »

Malheureusement nous sommes obligés de nous arrêter, les dernières strophes gâteraient ce patriotique élan. Pourquoi M. Mistral, après avoir si bien parlé de la désolation commune, finit-il par faire bon marché des épreuves que

Paris subissait alors avec tant de courage et de dignité? La pièce est datée du mois de novembre 1870. Ce n'étaitpas le moment de faire une part dans ses supplications, et d'abandonner la grande ville, comme une maudite, aux vengeances de Dieu. Il y a là une page que je voudrais déchirer. Paris, dans les souffrances du siège, a forcé le respect de l'Europe; en parler à cette date comme en parle M. Mistral, c'est manquer à la poésie autant qu'au patriotisme. Que l'auteur des Iles d*or se le rappelle une fois pour toutes : s'il veut servir efficacement la cause de la poésie provençale, il fera bien de répéter souvent, comme dans les vers cités plus haut, ces mots si doux à prononcer : noire France.

Tel est précisément l'intérêt de ce nouveau recueil. Une faute échappée à l'entraînement du poète ne nous fera pas méconnaître la profonde inspiration de son œuvre. La préface est un avertissement pour les félibres, les poèmes principaux leur seront un modèle. Je félicite cordialement M. Frédéric Mistral d'avoir rappelé à ses jeunes disciples, à quelques-uns de ses confrères, quelles furent les origines de ce mouvement poétique, quel en est le sens, quelle en est la portée, et de leur avoir expliqué en même temps ce que vaut par-dessus tout l'unité tutélaire de la patrie. Si l'intention dont nous prenons acte n'est pas également marquée à toutes les pages du livre, elle brille dans les meilleures et en relève la beauté.

Un mérite particulier de ces avertissements, c'est leur caractère d'opportunité; il devenait de plus en plus nécessaire de calmer les têtes folles. On remarquait chez les plus forts des symptômes inquiétants, et les censeurs les plus autorisés avaient besoin d'être censurés à leur tour. 11 y a trois mois à peine, l'écrivain qui est incontestablement,

après MM. Roumanille et Mistral , le troisième chef de la poésie provençale renouvelée, M. Théodore Aubanel, adressait aussi des admonitions à un nombreux auditoire. C'était aux fêtes de Forcalquier, dans une cérémonie où la poésie s'associait à la religion. Les paroles de M. Aubanel , très nobles parfois, expriment çà et là des choses excellentes, mais seulement quand il se livre à des exhortations littéraires; or, parmi les conseils qui doivent être donnés à la nouvelle littérature provençale, le plus urgent à mon avis est le conseil de sagesse et de bon sens. C'est fort bien de condamner les vers conçus en mauvais français et déguisée en mauvais provençal, indigne mascarade, parodie des deux langues. C'est fort bien de protester contre tout soupçon d'idée séparatiste; mais au moment même où l'on fait cette déclaration, pourquoi se donner un démenti à soi-même en écrivant des phrases comme celle-ci : a Écoutez, ô gouvernants! si hauts et puissants que vous soyez, sachez que la langue provençale est bien au-dessus de vous! Sachez que nous sommes un grand peuple, et qu'il n'est plus temps de nous mépriser! Trente départements parlent notre langue; d'une mer à l'autre mer, des Pyrénées aux Alpes, des landes de la Crau aux plaines du Limousin, le môme amour fait battre notre poitrine, l'amour de la terre natale et de la langue maternelle. Sachez que vous arrêterez plutôt le mistral quand il souffle et la Durance quand elle déborde que la langue provençale dans son triomphe. Sachez que vous serez tombés depuis longtemps, alors que le Provençal, toujours jeune, parlera encore de vous avec pitié ' ! »

' Voyez Discours de Teodor Aubanel, président di Jo jlourau tcngu dins la vilo coumlalo de Fourcauquié pèr li fèsto de Noslo-Damo de Prouvènço (il, '12, 13, 14 de seièmbre 1875], in-8, Avignon.

Voilà le délire qui commence. Il y a là d'ailleurs autant d'erreurs que de mots. M. Aubanel devrait se rappeler que la division des dialectes a été une cause d'affaiblissement et de ruine pour l'ancienne littérature provençale. Où est donc aujourd'hui, d'une mer à l'autre mer et du Limousin à la Crau, l'unité de langage dont il est si fier? Il faut cultiver honnêtement son jardin, et ne pas prétendre ainsi d'un trait de plume conquérir trente départements qui ne veulent pas être conquis. Au contraire, c'est par tout le pays, c'est du midi au nord et de l'est à l'ouest, que règne dans le langage comme en toute chose l'unité nationale indestructible. Ah ! qu'il vaut mieux répéter avec M. Frédéric Mistral, sans aucune arrière-pensée : « Nous sommes de la grande France, franchement et loyalement ! » ou bien : <( Il est bon d'être nombre, il est bon d'appartenir à une grande race, et quand elle a parlé, de sentir passer sur les peuples un souffle de vie nouvelle! » De quelle langue a-t-il dit cela? De la langue qui nous est commune à tous.

Je veux en rester sur ces dernières paroles avec M. Frédéric Mistral. Ses lecteurs les plus sympathiques ont vu là un engagement. Qu'ils y demeurent fidèles, lui et ses amis ; leur inspiration même y gagnera. Écrire modestement pour le foyer intime, se rattacher fortement au foyer commun : voilà en deux mots quel doit être leur programme : bouche provençale et cœur français. C'est alors qu'ils habiteront vraiment ces îles d'or signalées par le poète, humbles îles, humbles terres qu'illuminent parfois des rayons magnifiques et d'oii l'on ne perd jamais de vue les rivages et le drapeau de la France.

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