LA RENOMMÉE
Eh quoi ! sous un héros qui remet les beaux-arts Dans un éclat plus grand que du temps des Césars , Sous un roi si puissant, si glorieux, si juste, Dont la superbe cour ternit celle d'Auguste...
Ici, on le pense bien, se déroulent les longues litanies de l'admiration : sous un roi qui... sous un roi que... sous un roi protecteur des Muses , qui leur donne asile au Louvre, qui veut les voir régner près de lui , qui tend la main à tous les mérites,
Est-il quelque talent qui doive être inutile?
Courage donc , ô Muse ! secoue celte langueur, ranime tes énergies, promets de ma part une gloire impérissable à qui montrera le plus de zèle pour le service du roi et de la France. La Muse répond que ce n'est point le zèle qui manque à ses fils. Tout à l'heure, elle semblait se plaindre de l'épuisement des génies. Cela se passe en effet en 1678, à l'heure la plus éclatante du siècle, mais aussi à l'heure où les maîtres du théâtre ont achevé leur moisson de chefs-d'œuvre. Molière est mort. Corneille se survit, Racine vient de quitter le théâtre ; où sont leurs successeurs? Telle est, à ce qu'il semble, la plainte de Ja Muse; mais tout à coup, comme si elle entendait une voix mystérieuse lui rappeler tout bas l'imimortelle fécondité de la terre de France, elle abandonne ce point de vue et se lance dans un ordre d'idées tout différent. Ce n'est pas l'ardeur qui manque, ce sont les sujets. Par moi, la tragédie française a dérobé à l'histoire antique tout ce qu'elle renfermait de trésors ; par moi, Corneille et Racine ont dépouillé Rome et la Grèce.
Et j'ai même emprunté chez un peuple barbare Un des beaux ornements dont la scène se pare; Mais, quoique Bajazet justifie un tel choix, Ce sont des libertés qu'on ne prend qu'une fois, Et de quelques talents que le ciel m'ait pourvue, J'ignore en quel endroit je dois fixer ma vue. Toi, qui vois d'un môme œil toutes les nations, Qui rends partout justice aux grandes actions. Et tires de l'oubli dont la mort est suivie Ceux de qui les vertus ont signalé la vie, Marque-moi le climat où je dois m'arrêter. Vois quel illustre nom tu veux ressusciter. Parle.
C'est là que l'auteur se fait donner par la déesse l'ordre
suprême dont il a besoin. Mise en demeure de répondre, la Renommée demande à iMelpomène s'il n'y a de grands hommes que dans Rome ou dans Athènes. Est-ce que la France n'a pas ses glorieuses lignées?
Quitle la ruse grecque et la fierté romaine. Choisis quelque grand nom sur les bords de la Seine. Si ton but est d'instruire, où rencontreras-tu Une plus éclatante et plus haute vertu?
La Muse le sait bien, elle hésile pourtant. Lui sera-t-il permis de représenter ces héros qu'on lui signale? Et les convenances souveraines? et le respect du aux races nobles? Mais la Renommée a réponse à tout. Le respect ne peut que s'accroître à la voix de la poésie. C'est donc en France, non dans l'antiquité gréco-romaine, que la Muse doit trouver ses grandes images. En faisant cela, d'ailleurs, elle suivra encore l'exemple de Rome et de la Grèce ;
Quand les Grecs autrefois se donnaient en spectacle, Contents de leurs vertus, trouvaient-ils à propos D'aller chez leurs voisins emprunter des héros? . Quoi qu'on fasse de beau, la lenteur de l'hisloito Ne promet aux grands noms qu'une tardive gloire; Au lieu que le théâtre a des titres présents Plus connus en dix jours que l'histoire en dix ans. Retrouve en sa faveur une i)lume pareille A celle dont le ciel fit présent à Corneille, Et pour lui laire un sort aussi beau que le sien Prête-lui ton secours et réponds-lui du mien. Comme j'ai de Racine assuré la mémoire Et placé son génie au temple de la gloire, J'offre les mêmes soins aux esprits délicats Qui dans la même route iront d'un même pas.
Mais quoi ! la Muse elle-même peut-elle susciter aisément de pareils poètes? Corneille, Racine, ne sont-ce pas de rares
élus parmi tant d'appelés? C'est à peine s'il en paraît deux pendant tout un siècle. Melpomène revient ici à ce gémissement dont je parlais plus haut; elle pleure la disparition des maîtres, la vieillesse de celui-ci, le découragement de celui-là. Non, le ciel ne prodigue pas de telles grâces. Les Corneille ne succèdent pas si promptement aux Corneille, les Racine ne continuent pas si naturellement les Racine. Elle se sent isolée, la grande xMuse, et si elle essayait de se faire illusion, le deuil de sa sœur lui rappellerait la vérité. C'est là que l'auteur a placé ces beaux vers, les plus touchants, disais-je, que le dix-septième siècle ait consacrés à la mémoire de Molière :
Depuis combien de temps la fidèle Tlialie
Dans un liabit lugubre est-elle ensevelie,
Le front ceint de cyprès, les yeu\ baignes de pleurs,
Sans qu'un autre Molière apaise ses douleurs?
Dans les siècles passés, comme au siècle où nous sommes,
La nature était lente à faire de grands bommes,
Et l'aimable ïbalie a longtemps à pleurer,
Avant que son malbeur se puisse réparer.
N'est-ce pas là un vrai cri du cœur, un cri d'artiste et d'iionnête homme? Et quel est donc ce poète qui parlait si noblement des maîtres, qui rendait de tels hommages à Corneille vieilli , à Racine insulté, à Molière disparu pour toujours? Ce gardien de nos gloires, — on ne le devinerait pas assurément, si je n'avais été obligé de l'indiquer par avance, — ce gardien et ce défenseur de nos gloii^es poétiques, c'est un des personnages les plus décriés à cette date parmi les écrivains du dix-septième siècle; il se nommait Boursault.
Maintenant, de l'année 1678 reportez-vous, je vous prie, quinze années en arrière. Nous sommes en 1663. Molière
écrit V Impromptu de Versailles pour continuer à se venger de ceux qui ont attaqué injurieusement l'École des femmes. Il les a déjà fustigés dans la Critique de l'Ecole des femmes , il revient à la charge dans V Impromptu, toute une série de nouveaux incidents ayant irrité sa verve. Molière fait répéter à ses camarades la petite comédie improvisée, a Premièrement, leur dit-il, figurez-vous que la scène est dans l'antichambre du roi, car c'est un lieu oi\ il se passe tous les jours des scènes assez plaisantes. Il est aisé de faire venir là toutes les personnes qu'on veut, et on peut trouver des raisons même pour y autoriser la venue des femmes que j'y introduis. » Ces femmes, ce sont des précieuses, la précieuse Élise et la précieuse Chmène; elles viennent attendre chacune la sortie d'un homme avec lequel elles ont « une affaire à démêler ». Ces hommes, vous les connaissez ; ils ont déjà joué un rôle fort plaisant dans la Critique de l'Ecole des femmes ; c'est le marquis, c'est le chevalier, c'est le poète Lysidas. Or, dans le va-et-vient de la conversation , une des précieuses annonce tout à coup « la plus agréable nouvelle du monde ». M. Lysidas, ici présent, vient d'avertir ces dames qu'on a fait une pièce contre Molière, et que cette pièce va être jouée par les grands comédiens, c'est-à-dire à l'Hôtel de Bourgogne. Vous voyez d'ici la joie des précieuses et des marquis. L'un de ces derniers, qui tient à paraître au courant de toutes les nouvelles littéraires, répond négligemment : v( Il est vrai, on me l'a voulu lire. C'est un nommé Br... Brou... Brossant qui l'a faite. » — Alors le poète Lysidas, bien mieux informé, rectifie le nom de l'auteur et révèle les circonstances secrètes de l'affaire. — « Monsieur, elle est aflichée sous le nom de Boursault; mais, à vous dire le secret, bien des gens ont mis la main à cet ouvrage, et
l'on en doit concevoir une assez haute attente. Comme tous les auteurs et tous les comédiens regardent Molière comme leur plus grand ennemi, nous nous sommes tous unis pour le desservir. Chacun de nous a donné un coup de pinceau à son portrait, mais nous nous sommes bien gardé d'y mettre nos noms. Il lui aurait été trop glorieux de succomber aux yeux du monde sous les efforts de tout le Parnasse ; et pour rendre sa défaite plus ignominieuse, nous avons voulu choisir tout exprès un auteur sans réputation. »
Bien que ce soit un marquis ridicule et un pédant deux fois bafoué qui s'exprime de la sorte , le coup est déjà terrible. On peut se figurer avec quel jeu de physionomie Molière, qui représentait le marquis, estropiait ce nom odieux : Br... Brou... Brossant, et avec quel mépris le camarade de Molière, du Croisy, chargé du rôle de Lysidas, expliquait le choix si flatteur que l'assemblée unanime des parnassiens avait fait de Boursault pour signer l'œuvre commune. Eh bien , quelle que fût la violence de ce langage , la chose parut trop faible au ressentiment de Mohère. Il voulut frapper, non plus sou le masque d'un personnage destiné à faire rire, mais directement et de sa main.
Après tout ce passage relatif à Boursault et au Portrait, du peintre, mademoiselle Béjard, qui joue une des précieuses, interrompt la répétition et demande à Molière pourquoi il n'a pas fustigé ses ennemis avec plus de vigueur. A sa place, elle eût poussé les choses autrement: Molière n'est pas de son avis, il la rembarre même avec impatience; mais mademoiselle de Brie vient au secours de sa camarade, et, bravant les brusqueries du maître, bravant son f enrage de vous ouïr parler de la sorte, et voilà votre manie à vous autres emmes, elle lui dit nettement ce qu'elle aurait fait : « Ma
foi! j'aurais joué ce petit monsieur l'auteur qui se mêle d'écrire contre des gens qui ne pensent pas à lui. »
Voilà l'occasion d'éclater, Molière se l'est ménagée en maître. Ici, en effet, se place cette page cruelle, féroce, page trop connue , mais qu'il faut bien reproduire ici tout entière pour le besoin de notre exposé :
a Vous êtes folle. Le beau sujet à divertir la cour que M. Boursault! Je voudrais bien savoir de quelle façon on pourrait l'ajuster pour le rendre plaisant, et si, quand on le bernerait sur le théâtre, il serait assez heureux pour faire rire le monde. Ce lui serait trop d'honneur que d'être joué devant une auguste assemblée ; il ne demanderait pas mieux ; et il m'attaque de gaieté de cœur pour se faire connaître, de quelque façon que ce soit. C'est un homme qui n'a rien à perdre, et les comédiens ne me l'ont déchaîné que pour m'engager à une sotte guerre, et me détourner, par cet artifice, des autres ouvrages que j'ai à faire ; et cependant vous êtes assez simples pour donner toutes dans ce panneau. Mais enfin j'en ferai ma déclaration publiquement. Je ne prétends faire aucune réponse à toutes leurs critiques et leurs contre-critiques. Qu'ils disent tous les maux du monde de mes pièces, j'en suis d'accord. Qu'ils s'en saisissent après nous , qu'ils les retournent comme un habit pour les mettre sur le théâtre, et tâchent à profiler de quelque agrément qu'on y trouve et d'un peu de bonheur que j'ai, j'y consens; ils en ont besoin, et je serai bien aise do contribuer à les faire subsister, pourvu qu'ils se contentent de ce que je puis leur accorder avec bienséance. La courtoisie doit avoir des bornes; et il y a des choses qui ne font rire ni les spectateurs ni celui dont on parle. Je leur abandonne de bon cœur mes ouvrages , ma figure , mes gestes , mes paroles ,
mon ton de voix et ma façon de réciter, pour en faire et dire tout ce qu'il leur plaira, s'ils en peuvent tirer quelque avantage. Je ne m'oppose point à toutes ces choses, et je serai ravi que cela puisse réjouir le monde; mais en leur abandonnant tout cela, ils me doivent faire la grâce de me laisser le reste , et de ne point toucher à des matières de la nature de celles sur lesquelles on m'a dit qu'ils m'attaquaient dans leurs comédies. C'est de quoi je prierai civilement cet honnête monsieur qui se mêle d'écrire pour eux, et voilà toute la réponse qu'ils auront de moi.